12ième Dimanche du Temps Ordinaire – Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

N’ayez pas peur de la vérité

Frères et sœurs, il n’y a sans doute pas de phrase de l’évangile qui puisse nous faire plus peur aujourd’hui que celle-là. La peur que la vérité soit connue, que le privé passe dans le public, la peur de la violation de l’intimité, des « paparazzi » et de l’indiscrétion des journalistes, la peur que ce que l’on a fait ou pensé soit su ou connu, la peur du scandale. En réalité, ce principe qui provient peut-être de la sagesse populaire, « tout ce qui est voilé sera dévoilé« , est quelque chose qui fait peur : nous avons peur de la vérité. C’est un constat ! Nous avons peur de la vérité, non pas simplement quand elle est étalée publiquement, mais même en face de nous-mêmes. Nous acceptons difficilement de voir que telle ou telle chose, telle ou telle réalité, telle ou telle manière de penser est vraiment nôtre. Il n’y a pas que devant les tribunaux que se passe la scène de l’aveu, elle se passe aussi à l’intérieur de nous-mêmes ou elle ne se passe pas ! Nous avons peur de la vérité de ce que nous sommes.

La plupart du temps, nous interprétons cette phrase de l’évangile comme une menace en nous disant : « Je me tiens tranquille parce que je ne veux pas que la vérité de moi-même soit étalée au grand jour ». C’est une sorte de contrainte presque totalitaire de la vérité qui paralyse, et c’est peut-être pourquoi aujourd’hui on a adopté ce consensus dans nos sociétés modernes : chacun gère le jardin secret de sa vérité privée, essaie d’en garder les limites et les bornes pour le protéger de toutes ses forces. Ainsi, nous avons un comportement vis-à-vis de la vérité qui relève essentiellement de la peur.

Or, le texte de l’évangile d’aujourd’hui dit exactement l’inverse : « N’ayez pas peur ! » C’est ce que Jean-Paul II avait dit au début de son pontificat. Et là, le Christ le dit précisément à propos de la vérité :« N’ayez pas peur, de toutes façons, la vérité se fera ! » Par conséquent, il ne s’agit pas de craindre la vérité, au contraire, il s’agit de ne pas en avoir peur parce qu’elle se fera.

Évidemment, nous pouvons rétorquer : « Oui, on voit bien cela de temps en temps, dans les scandales politiques etc., alors la vérité se fait ». Oui et non, car qui fait la vérité ? Le problème est là. Si nous avons tellement peur de cette phrase, c’est parce que nous sentons obscurément que nous avons peur, surtout dans un monde comme le nôtre où les instruments de propagation du discours sont si forts et si puissants qu’il est bien facile, ne serait-ce que par la répétition, de faire valoir quelque chose comme vrai parce qu’on l’a dit à la radio ou à la télévision. Nous avons peur du discours. En réalité, nous avons peur de la parole et du « n’importe quoi », et nous avons peur de ces moyens redoutables qui permettent de faire passer pour discours vrai ce qui souvent est inexact, approximatif ou mensonger.

C’est là que nous touchons le cœur même de l’évangile d’aujourd’hui. Quand Jésus dit : « N’ayez pas peur, ce qui est caché sera dévoilé, connu« , que veut-Il dire ? Il veut dire ceci qui ne devrait pas nous faire peur : c’est Lui-même qui prend en charge, parce qu’Il est le Verbe de Dieu, la Parole de Vérité, de faire venir la vérité sur la terre. Et c’est le grand enjeu de l’Église maintenant au début de ce troisième millénaire.

On aurait plutôt tendance à penser que la manifestation de la charité dans l’Église a assez bien passé dans les réflexes de la société moderne. Tout ce qu’on appelle les organismes humanitaires, les O.N.G, ne sont que la forme sécularisée du message de la charité comme l’évangile l’a annoncé. De ce point de vue-là, on sent bien que nous-mêmes n’avons pas trop de leçons à donner dans ce domaine, comme si nos sociétés modernes avaient enfin assimilé, au moins dans sa première manifestation, les élans de générosité, de sympathie de compassion, de la parole évangélique.

Mais, sur la vérité, c’est autre chose. Dire qu’on est sûr que la vérité triomphera, c’est moins évident. Plus personne n’ose le dire dans la société ; souvent, le problème de la vérité est un champ de bataille entre deux interprétations, deux compréhensions, ente deux approches, et finalement le débat même de la vérité aboutit à ce qu’il voulait éviter au départ : la violence.

Or, Jésus nous dit aujourd’hui : »Ne craignez pas, la vérité se fera« . Comment ? « C’est Moi qui la ferai en vous« . Voilà exactement l’enjeu actuel. L’Église est chargée – ce n’est pas une petite affaire –, les chrétiens, vous, nous, tous, nous sommes chargés aujourd’hui de dire qu’il y a quelqu’un, Dieu, qui fait la vérité de l’homme. Prenons l’exemple du baptême. Que faisons-nous quand nous baptisons un enfant ? Les parents et tous ceux qui l’aiment, qui veulent porter son destin disent : « Nous ne sommes pas capables par nous-mêmes de façonner la vérité du visage de cet enfant. Il faut que ce soit Dieu qui s’en charge« . Et le baptême, quand on plonge un enfant dans l’amour du Père, du Fils et du Saint-Esprit, est le plongeon dans un bain de vérité. On demandera à Dieu de prendre en charge la vérité du visage de cet enfant, de cette personne qu’on Lui confie par le baptême. Chacun d’entre nous, par le baptême, est entré dans ce mystère de la proclamation de la vérité qui est telle que ce n’est pas nous qui nous la fabriquons. Ce n’est pas le fruit d’une élaboration commune ni d’un consensus, hypothèse extrêmement critiquable car lorsque la vérité devient la vérité du grand nombre, je vous laisse mesurer les conséquences. On en a vu pas mal durant le siècle dernier et encore aujourd’hui. Mais lorsqu’on baptise un enfant, on dit à Dieu : « Nous te confions le soin au nom de la confiance qu’on a en Toi, de révéler la vérité du visage de cet enfant ».

C’est la même chose pour tous les sacrements. Comment puis-je dire la vérité de la communion dans laquelle je me tiens avec tous mes frères dans la foi ? « Seigneur, par ton corps et ton sang, fais advenir en moi ce qui est caché, ce désir de communion, mais qu’il ne soit pas simplement mien, mais parce que Tu le prends, que Tu le ranimes de l’intérieur, parce que Tu le vivifies par ta propre vérité, alors j’entre en vérité dans la communion de l’Église ». Pour le sacrement du mariage, c’est exactement le même problème : un homme et une femme viennent en présence de Dieu en disant : « Nous croyons à la vérité de notre amour, nous ne sommes pas capables de le fabriquer nous-mêmes, et nous te demandons d’être la vérité de notre amour, et de faire que désormais, nous puissions vivre la vérité de cet amour ensemble, par Toi et avec Toi. »

Au fond, c’est tout simple et c’est très difficile. C’est la raison pour laquelle la vérité n’apparaît que par la foi pour les chrétiens, par ce mouvement de conscience et de dépossession de soi, pour dire à Dieu : « Désormais, nous te demandons à Toi, Seigneur, de faire la vérité dans nos cœurs, dans le cœur de mon conjoint, dans le cœur de nos enfants ».

Frères et sœurs, au moment où nous allons entrer dans cette eucharistie, demandons simplement au Seigneur qu’Il change notre cœur vis-à-vis du problème de la vérité. Non pas cette vérité que nous voudrions tenir, que nous voudrions saisir, maîtriser, dominer, expliquer, répéter, c’est une sorte d’échec. Et c’est un peu ce qui fait le désenchantement du début de ce troisième millénaire. C’est parce qu’on a tellement cru qu’on allait pouvoir par des moyens humains, dominer et maîtriser la vérité. Au fond, le réseau Internet, c’est un peu cela qui est symbolisé, le « tout savoir » pour tout le monde, à tout moment, immédiatement : mais c’est le « tout savoir » et non pas le « tout vrai », il s’en faut de beaucoup.

Que nous puissions nous dessaisir de ce réflexe de la vérité comme possédée et manipulée par l’homme pour essayer de retrouver ce chemin de vérité dont le Christ Lui-même a dit que c’était Lui : « Je suis le chemin, la vérité et la vie« . Amen.

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