6ième Dimanche du Temps Ordinaire – Homélie du Père Louis DATTIN

Béatitudes

Lc 8, 17-26

Jamais, mes frères, la lecture des Béatitudes ne m’a laissé indifférent ! Elle joue même, pour moi, un rôle de révulsif car elles nous annoncent exactement le contraire de ce que le monde nous recommande. Prenez le contraire de cette lecture et vous aurez le portrait de la mentalité du citoyen-moyen de notre époque : ce qu’il pense, avec ses projets, ses désirs, ses phobies et ses ambitions.

Faisons l’expérience, inversons les Béatitudes et nous aurons ceci :  

« Heureux vous qui vous vous amusez, vous qui riez, vous qui prenez du bon temps : profitez-en ! »   

« Heureux êtes-vous si les hommes vous respectent et sont pleins de déférence à votre égard !

Mais :

« Malheureux si vous pleurez ! Malheureux si l’on dit du mal de vous, vous serez méprisés. Vous êtes des faibles et le monde au lieu d’avoir pitié de vous, vous écrasera ! »

C’est bien ce que nous entendons tous les jours à la radio, dans les réflexions de nos voisins, dans les slogans de publicité.

Or, le Christ aujourd’hui, ose nous dire le contraire : il prend le contre-pied de ce que dit “tout le monde”. Il s’élève contre les idées reçues. Bref, il nous présente un monde à l’envers.

Pour lui, oui, c’est le pauvre : celui qui a faim, celui qui pleure, celui qui est méprisé, c’est celui-là qui est heureux, alors que le riche, le satisfait, le fêtard, l’homme respecté serait le dernier des derniers.

Les Béatitudes, c’est l’inverse des valeurs mondaines, c’est le contraire de ce que tout le monde pense.

A tel point, que, si elles ne produisent pas un choc chez celui qui les entend, c’est :    

– ou bien qu’il n’a pas écouté

– ou bien qu’il est réellement vacciné à la Parole de Dieu, que cette dernière n’a plus aucun effet sur lui

– ou bien que l’on prend les paroles du Christ pour celles d’un révolutionnaire utopique et rêveur qui n’a aucune chance de recruter des disciples.   

Posons aujourd’hui la question dans un monde qui a de plus en plus soif de bonheur, qui veut devenir heureux : est-ce le riche, le satisfait, le joyeux drille, l’homme arrivé que chacun salue ou bien le pauvre, l’insatisfait, l’homme accablé par les échecs, celui que l’on méprise parce que c’est un raté de la vie ?

Pour le Christ, pas d’hésitation : ce sont ceux-là, ces derniers, ces ratés à qui le bonheur est promis et non pas aux autres.

Réfléchissons quelques instants, voulez-vous, sur ce curieux bonheur des gens malheureux et à la fin de cette réflexion, peut-être pourrons-nous rejoindre la pensée du Christ en concluant que le vrai bonheur n’est peut-être pas ce que l’on dit ou ce que l’on croit ou ce que l’on voit.

Attention, nous dit Jésus. Aujourd’hui, il y a bonheur et bonheur, tout comme il y a le paradis et les paradis artificiels.

 A quel niveau le situons-nous, ce bonheur ?

Sommes-nous exigeants sur la qualité ou nous contentons-nous d’un bonheur de pacotille ? Un peu comme dans ces bals ou carnavals  où  les  chapeaux, les  masques, les  cotillons  et  les  serpentins ne sont que du carton et du papier avec du clinquant de bazar qui ne fait illusion que quelques heures et qui le lendemain de la fête gisent lamentablement sur le sol et la poussière en attendant le coup de balai.

Parce que Jésus nous aime, il désire pour nous autre chose que les accessoires : il exige pour nous l’essentiel, le définitif, le vrai, l’inusable, ce qui ne se dévalue pas. Bref, en un mot : l’éternel et non le temporel ! En regardant le monde dans lequel il a vécu et dans lequel nous vivons, Jésus constate un fait. Quel fait ? C’est que ceux qui ont tout : l’argent, le confort, la réputation, ceux qui sont satisfaits par ce qu’ils sont, parce qu’ils ont et par ce monde tel qu’il est, ceux qui n’ont plus soif ni faim de rien d’autre : ceux-là n’ont donc rien à attendre, plus rien à aimer, plus rien à espérer, plus rien à désirer, plus rien à bâtir et à créer. Ils sont arrivés, “parvenus“. Ces pauvres bonheurs leur suffisent. Ils sont contents avec ça et ils n’ont plus qu’à se refermer sur eux-mêmes, qu’à dormir et qu’à mourir…

Aux yeux de Jésus, le bonheur consiste au contraire à créer, à bâtir, à vivre dans l’espérance active d’un monde meilleur, à s’engager pour changer ce monde ci et le recréer.

Le bonheur, il est dans la croissance, dans le désir, dans l’insatisfaction, dans la soif jamais désaltérée. Il est dans la communication avec les autres, dans le don de soi-même aux autres ; Il est dans l’amour.

Le bonheur, c’est se dépasser, d’aller toujours au-delà…

Alors, oui, soyez heureux, vous qui ne courez pas après des kits-ersatz de bonheur mais qui aspirez à un monde tout autre !

Soyez heureux, vous qui avez faim et soif d’autre chose, vous ne serez jamais des satisfaits d’ici-bas !

Soyez heureux, vous qui êtes sensibles au mal et à la souffrance des autres et qui ne pouvez pas vous empêcher de pleurer, de crier, de protester car vos cris sont des cris d’amour qui font écho au cri de Dieu !

Soyez heureux, même si l’on se moque de vous, si l’on vous tourne en dérision, même si l’on vous persécute car vous n’allez pas vous résigner, ni vous écraser, mais marcher vers la vraie vie, vers le Royaume de Dieu !

Ces Béatitudes, mes frères, avez-vous remarqué que c’est le portrait de Jésus lui-même ! Il n’y a même, que le Christ qui les ait réalisées parfaitement. Lui seul a été parfaitement pauvre, né dans une étable, entouré des gens les plus simples, n’ayant rien pour reposer sa tête, mort sur la Croix. Personne n’a su pleurer comme lui avec ceux qui pleurent, prendre sur lui les peines et les souffrances des autres, lui qui ne cessait de guérir, de relever, de réintégrer ceux que la société avait marginalisés.

Quant à sa faim, c’était notre salut : « ma nourriture » répétait-il  volontiers, « c’est  de  faire  la  volonté  de mon Père », « que pas un seul de ses petits ne se perde ». C’était là sa mission et il l’a remplie jusqu’au bout c’est-à-dire jusqu’à être rejeté par les siens et condamné par son peuple jusqu’à la Croix.

Dieu nous appelle à sa suite, même si c’est dur, même si on nous montre du doigt car, voyez-vous, l’Evangile n’est pas neutre. Devant ceux qui souffrent, qui pleurent, qui ont faim, nous non plus  ne pouvons rester neutres. Allons à sa suite et soyons heureux, mais du vrai bonheur !  AMEN