Solennité Christ Roi – Homélie du Père Louis DATTIN

Le jugement dernier

 Mt 25, 31-46

 

Quelle image, frères et sœurs, vous faites-vous du Christ-Roi ?

Le voyez-vous dans un amoncellement de nuages, triomphant, entouré d’éclairs et de lumières irréelles ? Ou bien, est-ce ce pauvre condamné, coiffé d’une couronne d’épines, revêtu d’un manteau rouge de comédie, présenté à la foule par Pilate alors qu’il est défiguré et couvert de crachats ?

 

« Voici votre roi ! » est la réponse cinglante d’un peuple méprisant. « Nous n’avons pas d’autre roi que César ! »

Est-ce encore ce berger, attentif, debout au milieu de ses brebis et qui n’a qu’un souci : les mener vers les bons pâturages, les eaux tranquilles ? Quelle image, quelle idée, vous faites-vous de Jésus-Christ ? Selon la réponse que vous donnez, votre religion sera différente et votre vie chrétienne pas du tout la même.

Seigneur, comment t’imaginer, comment te représenter ? Quel est ton visage ? Il est vrai que des techniciens de la Nasa, avec l’aide d’ordinateurs puissants, ont pu, grâce aux multiples renseignements donnés par le St-Suaire de Turin, reconstituer un visage de Jésus qui ressemble, dit-on, d’assez près, à l’aspect extérieur de l’homme Jésus.

Mais nous continuons à chanter : « Je cherche le visage, le visage du Seigneur. Je cherche son image tout au fond de vos cœurs ».

« Comment es-tu, Seigneur, que nous puissions te reconnaître au jour du jugement, te voir tout de suite dans la foule et pouvoir dire : Ah ! Oui ! C’est toi… C’était bien l’image que je m’étais faite de toi. Pas de surprise ! »

Eh bien, l’Evangile d’aujourd’hui, cette grande scène du jugement dernier, nous dit que, pour tous, ce sera l’étonnement général, et que tous, nous serons pris à contre-pied. « Mais, Seigneur, ce n’est pas possible, tu nous dis que nous t’avons déjà vu ! Quoi, tu étais affamé ! Tu avais soif ! Tu étais cet émigré ! Tu étais en guenilles et nous t’avons donné des vêtements !… Tu étais malade !… En prison aussi !… Ce n’est pas possible !… Ces gens-là, je ne les fréquente pas, ils ne font pas partie de mes relations, ils ne sont pas de notre milieu. Je laisse à d’autres le soin de s’en occuper. Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ? »

« Vous, vous n’êtes pas venus jusqu’à moi, mais moi, je suis venu jusqu’à vous… Je me suis présenté à vous… Oh ! Pas avec une carte de visite ! Pas même en sonnant à ta porte : nous n’habitons pas les mêmes quartiers. Oui, j’étais l’affamé d’Ethiopie, l’assoiffé du Sahel, le Comorien de la rue de la Digue, la vieille de l’hospice, le détenu de la Rivière-des-Galets, le yab avec ses gonis, et pas seulement eux, mais aussi cet enfant qui pleurait la nuit quand tu ne t’es pas levé, ce vieillard que tu as sorti de son lit pour l’installer dans un fauteuil, cette voisine à qui tu as sacrifié 20 minutes parce qu’elle avait besoin de parler, cet enfant qui ne comprend rien en classe et à qui tu as réexpliqué pour la 4e fois son exercice, ce trisomique avec qui j’ai joué pendant une demi-heure alors que j’avais bien d’autres choses à faire. Oui, tous ceux-là : c’était moi, le Christ aux mille visages, avec des yeux interrogateurs, la bouche ouverte, les mains tendues, le cœur en attente et le corps aussi.

« J’étais trop nombreux, trop différents pour que tu puisses m’identifier et pourtant, c’était moi, bien moi, à chaque fois que tu l’as fait, à chaque fois que tu ne l’as pas fait. C’est de moi que tu t’es occupé, si tu as fait attention. C’est moi que tu as laissé tomber lorsque tu t’es détourné ».

C’est donc sur l’amour des autres, exclusivement sur l’amour, que nous serons jugés ; et sur un amour très simple : donner à manger, à boire, habiller, visiter, soigner et ce sera, le grand tri, je devrais dire « c’est déjà » le jugement… parce que ce Juge qu’ils croiront voir pour la première fois, les hommes l’auront rencontré depuis longtemps, tout au long de leur vie quotidienne : l’homme a déjà affaire au Juge céleste à chaque fois qu’il est devant son prochain.

En réalité, c’est maintenant, dans l’instant présent que mes gestes d’amour ou d’égoïsme, sont décisifs pour ma destinée.

Pas plus les sauvés que les damnés n’ont réalisé que c’était dans leur vie quotidienne que s’est joué le verdict définitif. Ainsi, ce jugement que nous imaginons futur est en fait un « événement permanent ».

C’est « aujourd’hui », c’est tous les jours, le jour de notre jugement.

Dieu n’aura pas à juger les hommes : c’est leur conduite qui les aura jugés tout au long de leur vie.

Dieu n’aura rien de plus à faire que de nous dévoiler ce qui était caché dans chacune de nos journées. La vie éternelle, elle est déjà bien commencée, bien engagée, déjà jouée, peut-être pour chacun d’entre nous. Le temps de notre vie est un temps de brouillard : nous avons du mal à mesurer les conséquences de nos actes, l’importance des décisions que nous prenons. Des choix sont faits, des décisions sont prises sans que l’on n’ait jamais tous les éléments suffisants pour apprécier avec justesse leurs effets positifs ou pervers.