6ième Dimanche du Temps Ordinaire – Homélie du Père Louis DATTIN

L’amour remplace le code

 Mt 5, 17-37

C’est un message extraordinaire que Jésus nous livre aujourd’hui. Jusqu’à lui, et, pour beaucoup, jusqu’à maintenant, on a cru qu’être religieux, faire partie d’une religion, c’était accomplir un certain nombre de gestes bien précis : ne pas tuer, ne pas commettre d’adultère, dire la vérité, offrir à Dieu, ne pas faire de faux serments ; bref, observer un code.

. Pour les juifs : ce seront les dix commandements donnés à Moïse par Dieu.

. Pour les musulmans : les cinq piliers que sont la prière, l’aumône, le pèlerinage, le jeune et la profession de foi.

Il n’y avait qu’à mettre cela en pratique et l’on “était quitte”. On était

en règle avec Dieu “, comme l’on disait : « Accomplissez un certain nombre de gestes prescrits et vous serez sauvés ». « Obéissez à un règlement, moyennant quoi on ne vous fera pas d’histoires ».

 Et voilà que Jésus vient nous dire aujourd’hui : « Attention, vous faites fausse route. Vous ne devez pas vous en tenir là ».

Ce ne sont pas tant les gestes que vous faites, qui comptent aux yeux de Dieu mais le cœur, l’intention, l’esprit avec lesquels vous accomplissez ces gestes. Un bon pratiquant qui se contenterait d’appliquer matériellement un ordre de Dieu ne serait pas un vrai chrétien. Obéir à un ordre, accomplir un commandement, exécuter une consigne, n’engage pas le cœur ; on peut le faire, sans être d’accord au fond de soi.

C’est ce que font les ouvriers à la chaîne, dans un atelier ; un serviteur à la voix de son maître ; une domestique à l’injonction de sa patronne : ils obéissent, ils font ce qu’on leur dit de faire : ça n’engage pas leur personne, ils le font et puis c’est tout ! Jésus dit aux chrétiens :

« La fidélité à des actes extérieurs ne suffit pas ! »

La vraie fidélité à Dieu va beaucoup plus loin : elle ne se contente pas d’observances extérieures, visibles, vérifiables. Elle doit venir du plus intime de notre cœur, du plus profond de nos désirs, de la plus droite de nos intentions, du plus exigeant de notre conscience, autrement dit, au lieu de faire ce que vous faites avec une mentalité de salarié qui fait son travail et pas plus, faites la même chose mais avec une ” mentalité de fils ” qui aime son père et qui travaille avec lui, à la même œuvre. Faites-le avec cœur, un cœur qui aime, faites-le, en vous engageant vous-même, en y mettant tout votre cœur, uni à l’Esprit même de Dieu qui agit avec vous.

Et cela change tout ! Transforme tout ! Rappelez-vous certaines tâches qu’il fallait que vous fassiez à tout prix et que vous n’aimiez pas faire : c’était une corvée, tandis que réaliser un projet qui vous tenait à cœur, avec quel enthousiasme vous le réalisiez !

C’est toute la différence entre une religion sans amour où l’on obéit à des commandements, par crainte, par calcul, où l’on paie sa redevance à une assurance vie-éternelle, et une religion ” vie de famille ” où chacun apporte aux autres et au Père, tout son amour, toute sa joie à faire le plus et le mieux possible !

Avec Jésus, nous passons de la religion du geste à la religion du cœur. C’est pourquoi dans cet Evangile, il répète :

« Vous avez appris qu’il a été dit, mais moi, je vous dis ».

Voilà pourquoi les commandements qui sont toujours valables sont de beaucoup dépassés par les Béatitudes.

« Je ne suis pas venu supprimer la loi, mais l’accomplir… », c’est-à-dire la transformer de telle façon qu’elle ne soit plus seulement une obéissance mais une preuve d’affection, un changement de mentalité, une exigence du cœur.

. Ne pas tuer ! Bien sûr ! Mais bien plus : repousser toute rancœur, colère et vengeance, pardonner, se réconcilier.

. Ne pas commettre d’adultère ! Bien sûr ! Mais encore : repousser tout désir, tout regard possessif qui tend à considérer la jeune fille ou la femme comme un objet à utiliser ou à consommer, alors qu’elle est une fille de Dieu à respecter et à aimer pour elle-même.

. Avoir un cœur pur, limpide, transparent : c’est voir toutes choses, ou tout être, avec le regard même de Dieu !

. Ne pas faire de faux serments ! Bien sûr ! Mais allez plus loin encore en étant d’une parfaite franchise dans nos rapports avec les autres et que votre ” oui ” soit un ” oui ” franc, net, droit ; et quand vous dites ” non “, que ce soit un ” non ” où il n’y ait pas de sous-entendus.

Notre religion, faut-il le redire, ce n’est pas d’observer un règlement, d’appliquer des consignes. Ce n’est pas être fidèle à une morale. C’est d’être fidèle par amour à Dieu lui-même qui voit jusqu’au fond de nos cœurs.

C’est parce que nous sommes des fils et non des serviteurs ou des clients de Dieu que nous agissons, pas seulement par des actions mais aussi par nos sentiments, par nos désirs personnels pour témoigner à notre Père, un amour filial et lui faire voir notre attachement.

Quand on a observé une loi, on s’est mis en règle avec la loi. On a la conscience tranquille, le sentiment du devoir accompli : point final… c’est terminé. Mais quand il s’agit de répondre à un appel de celui qui nous aime : notre Père du ciel, on ne cherche plus à se mettre en règle avec une loi mais on cherche à l’aimer, à se mettre en route avec lui, à le rejoindre, à s’attacher à lui.

Regardez comme Jésus se comportait à l’égard de son Père : « Ma nourriture, c’est de faire sa volonté ». « Je fais toujours ce qui lui plait ». Pour lui, c’était un besoin, une joie : ça n’était jamais fini !

Le monde de l’Ancien Testament était un ensemble de règles, fort bien faites pour faciliter la vie en commun, la vie en société. Jésus nous appelle maintenant à dépasser cet ” art de vivre ensemble ” pour adopter un “nouvel art de vivre ” : l’art de vivre “en fils, en filles de Dieu”.

Ainsi, c’est bien un monde nouveau qui commence, un monde où l’on ne se contente plus d’une fidélité extérieure, mais un monde où l’on vivra dans l’amour fraternel et dans l’amour filial de Dieu, un monde où l’on vivra sous le souffle de “l’Esprit de Dieu” qui est ” Esprit d’amour “.

C’est ce monde-là que Jésus, aujourd’hui, nous invite à bâtir, jour après jour, animés par son Esprit, dans la liberté, le choix.

Dieu, aujourd’hui, nous propose plus : il nous propose mieux. AMEN