23ième Dimanche du Temps Ordinaire – Homélie du Père Louis DATTIN

 Un don de soi généreux, mais réfléchi

Luc 14, 25-33

Cet évangile, mes frères, peut nous sembler contradictoire.

Au début, le Seigneur nous invite à une aventure radicale, à un risque total. « Il faut tout quitter », « préférer le Christ » à sa mère, à sa femme, à ses enfants, à  sa propre vie, prendre sa croix, marcher à sa suite… C’est un coup de clairon avant l’attaque, un ordre du jour, une proclamation martiale.

Et puis, dans la seconde partie, il semble que ce soit le contraire. « Attention ! Avant de vous lancer, réfléchissez, asseyez-vous, prenez du temps, calculez le pour et le contre ».

Ne  vous  lancez  pas  dans  une  aventure  sans  en  avoir, auparavant, calculé les conséquences.

Ne vous engagez pas sans en avoir mesuré toutes les suites.

Ne prenez pas de risques sans avoir prévu toutes les difficultés qui peuvent survenir.

Jésus nous demande, à la fois, et dans le même temps, de “tout sacrifier” en un geste absolu et fou, et pourtant, de nous asseoir pour évaluer nos chances de réussites.

En fait, il n’y  a  pas  contradiction  entre  ces  2  attitudes : au contraire, elles se complètent. Une aventure n’est réussie que si, au préalable, elle a été mûrement réfléchie. Un Lindbergh avant de survoler l’Atlantique, un d’Aboville traversant l’Atlantique à la rame, un  spéléologue ou un alpiniste,… tous vous diront que l’entreprise ne réussira que si, bien sûr, on a une certaine force de caractère, mais, aussi et surtout, parce que cette aventure a été longuement et minutieusement préparée.

Il en est de même dans  “l’aventure de la foi” qui nous met à la suite du Seigneur Jésus : car la foi, c’est vrai, est une aventure, une folle aventure. Quand on a vécu toute une semaine dans le terre à terre quotidien et souvent banal, quand on a réalisé combien la vie humaine est limitée et fragile, on éprouve le besoin d’un grand souffle. Actuellement surtout, à cause de la rationalisation de la vie, à cause de la froideur de la technique, un grand désir (surtout chez les jeunes), d’autre chose, d’ailleurs, se fait jour.

Or, précisément, Jésus nous propose ce dépassement, cette grande respiration, cette grande aventure.

Il s’agit de préférer Dieu à tout le reste.

Il s’agit d’abandonner tout pour suivre Jésus. Mais attention ! Ne faisons pas de contre-sens : il est impensable que Jésus nous demande de ne pas aimer les nôtres : nos parents, notre conjoint, nos enfants ! Tout l’Evangile nous dit d’aimer, mais Jésus choisit justement nos affections les plus fortes pour nous dire d’aimer “encore plus“.

Il s’agit bien, d’une sorte de “saut mystique”, d’une folle aventure. Jésus est un absolu, un infini qui doit dépasser toutes nos attaches humaines. Jésus est l’amour prioritaire.

Cependant, le Seigneur ne veut pas que notre foi, pour généreuse qu’elle soit, soit irréfléchie, un enthousiasme passager, une décision sans discernement. Il nous demande “de nous asseoir pour calculer si l’aventure est raisonnable”. Notre foi doit venir en même temps, d’un élan du cœur et d’un calcul de la raison, les deux à la fois, pas l’un sans l’autre !

 

Il ne veut pas d’engouement superficiel, d’engagement aveugle.

Il n’essaie même pas de séduire, d’attirer par surprise.

Il parle à la foule : “de prendre sa croix pour le suivre”. On ne peut pas dire que ce soit de la propagande facile ou de la démagogie.

Il ne camoufle pas les difficultés futures. La foi au Christ nous demande, en même temps, beaucoup de générosité et toute notre intelligence. Voilà, sans doute, pourquoi il y a si peu de vrais chrétiens : parce que beaucoup sont enthousiastes, mais ne réfléchissent pas assez, et que beaucoup d’autres réfléchissent, mais ne sont pas assez généreux.

Or, pour être chrétien, pour vivre vraiment l’aventure de la foi, telle que nous la propose le Christ, il faut avoir assez de cœur pour suivre Jésus et de réflexion pour justifier les raisons qui nous le font suivre.

Beaucoup de sectes et même de religions orientales, de groupes de prières exigent de leurs fidèles la démission d’une partie de leur raisonnement au profit d’un délire collectif, une sorte de perte de la raison dans le grand inconscient : pas le christianisme.

L’islam également se présente comme une résignation au “Mektoub”, une soumission. “C’est écrit : Il n’y a pas à chercher à comprendre,…” : pas le christianisme.

La foi chrétienne, au contraire, admet et prend en compte toutes les questions, toutes les recherches, toutes les remises en cause. La foi doit être éclairée, fondée, basée sur du solide. Elle ne sera jamais celle du “charbonnier” surtout à notre époque, si critique, si rationnelle. Elle reste une “aventure”, mais “calculée” pour ainsi dire. Les plus grandes intelligences se sont penchées sur les mystères de la foi pour essayer de leur trouver une sorte de justification rationnelle, et c’est bien ainsi.

Nous voilà donc invités, aujourd’hui, à miser, en même temps, sur le “mystique” et sur le “réalisme”, sur le risque de la foi et sur l’intelligence de la foi. Le mystère de Dieu n’est pas un mur auquel on se heurte, mais un océan qu’on n’a jamais fini d’explorer.

Un couple de français m’a fait comprendre cela un jour. La jeune fille était étonnée parce que son fiancé se posait des questions de ce genre : «  Pourquoi t’ai-je aimée, toi et pas une autre ? » Au fond, elle craignait que toutes ces questions, toutes ces raisons n’en viennent à détruire leur amour… elle ne croyait qu’à “l’amour hasard” : “coup de foudre”, l’amour “enfant de bohême”, irraisonné, irrationnel. Mais le fiancé lui répondit : « Tu vois, il est naturel que j’essaie de te connaître davantage. Notre amour est absolu, infini, mais parce que j’ai envie d’aller loin, très loin avec toi, il faut que je commence par découvrir “pourquoi je t’aime” ».

Ainsi en est-il de la foi : c’est une découverte aventureuse d’un être infini. Notre recherche de Dieu doit grandir : elle ne s’épuisera jamais.

En ce début d’année scolaire nouvelle, après les vacances, après le temps d’arrêt de l’hiver, sommes-nous décidés à “prendre du temps”, à “participer à des groupes de réflexion”, à “cultiver notre foi”, à “lire des revues”, à “étudier l’Evangile” pour devenir plus solides dans notre foi et par conséquent à nous engager davantage au service du Seigneur, pour aller avec lui, jusqu’au bout de la construction de l’Eglise où il travaille avec nous ?

Jésus nous réinvite à engager le combat de toutes nos forces pour la victoire du bien sur le mal, pour la victoire de l’amour, en marchant à sa suite avec courage.  AMEN

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