4ième Dimanche du Temps Ordinaire – Homélie du Père Louis DATTIN

A la synagogue de Nazareth

Lc 4, 21-30

S’il y a un village où Jésus va pouvoir se trouver à l’aise pour prêcher, c’est dans son village, c’est à Nazareth. Là, il connaît tout le monde. Il y a les voisins, les amis, les copains de Joseph le charpentier, les amies de Marie, celles avec qui elles parlent à la fontaine, tous les jeunes de la génération de Jésus, qui toutes les semaines, à la synagogue, apprenaient par cœur la Loi et les prophètes. , il a toujours vécu et on connaît bien Jésus, on l’a vu grandir parmi nous, faire ses 1ers pas, jouer à la toupie, discuter avec les jeunes de son âge sur la place du village. Combien de fois l’a-t-on vu passer avec une poutre sur l’épaule rejoindre le chantier de Joseph à qui il donnait un coup de main.

Aussi se réjouit-on de le revoir, d’autant plus qu’on a entendu dire des choses sur lui, depuis qu’il est parti. Il parait que, maintenant, c’est un grand prophète. Un gars de Nazareth, de notre bled, on se met à l’écouter, ailleurs, avec respect, avec attention et puis, ce n’est pas tout ! Il fait aussi des miracles : on dit qu’il a guéri un paralytique, qu’il fait entendre les sourds, parler les muets. Alors, vous pensez, ici, dans son propre village, ça va être la fête : il n’y aura plus que les bien-portants ; ici, il va se trouver à l’aise uniquement avec des gens qu’il connaît, des amis, des cousins, des oncles, des tantes !

Et de fait, au début, ça se passe bien. Jésus déclare à la synagogue : « Cette parole de l’Ecriture que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit ».

Tout le monde est content : « Tous lui rendent témoignage et ils s’étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche » et ils se demandaient : « N’est-ce-pas le fils de Joseph ? » Ils admirent, mais ils s’étonnent…

  • Quand on croit bien connaitre quelqu’un, qu’on s’en est fait une idée, qu’on lui a mis une étiquette sur le dos, “qu’on en a fait le tour” comme on dit : il est très difficile ensuite de réformer son jugement, de changer d’opinion et de se dire : « Eh non ! Ce n’est pas celui que je croyais ». On préfère s’en tenir à l’idée de lui, qu’on avait avant. A Nazareth, on avait réduit Jésus à ce qu’on voyait extérieurement de lui: on en avait déjà une idée définitive et toute faite.

Il  était “comme  ça” et “pas  autrement”. Ils  se  demandaient: « N’est-ce pas le fils de Joseph, le charpentier? » On l’avait bien étiqueté.

N’avons-nous pas, dans notre religion à nous, une idée un peu trop toute faite de Jésus, de Marie, de Dieu, de l’Esprit ?

Est-ce-que nous ne nous sommes pas faits dans notre tête une idée de Dieu qui, justement, n’est pas Dieu lui-même et ne sommes- nous pas choqués, à notre tour, en lisant l’Evangile ou en voyant vivre un autre chrétien, par une exigence, par un comportement, par un geste qui sort de l’ordinaire, c’est-à-dire de notre ordinaire à nous, de tout le cadre religieux habituel que nous nous sommes fixés ? Attention, notre religion n’est surtout pas une habitude, une routine, des gestes que l’on fait tous les jours ou toutes les semaines.

Alors, nous devenons, nous aussi, des traditionnalistes c’est-à-dire que nous avons bâti notre culte sur tout un échafaudage humain, de rites, de dévotions, de neuvaines, de prières toutes faites, de dates, d’habitudes religieuses qui remplacent peu à peu ce que le Christ appelle la «“ Religion en Esprit et en Vérité”».

  • Pourquoi le Concile Vatican II a-t-il été si mal accepté par certains ? Tout simplement parce qu’il dérangeait nos petites habitudes, nos circuits bien programmés, nos exercices de piété bien cadrés. Ce fut le souffle de l’Esprit dans une fourmilière.

Vous voyez l’affolement : « On nous change la Religion ».

Ce n’est jamais drôle de changer quoi que ce soit : d’appartement, de métier, de famille, d’époque et même d’emploi du temps et c’est si commode de continuer à faire comme on a déjà fait, comme on a toujours fait. Pas facile de se relancer de nouveau dans l’aventure, dans l’inconnu !

Or, Dieu, Jésus-Christ, sont des aventuriers et si nous nous mettons à  leur  suite, la  vie  ne  sera  pas tranquille. Si vous avez une petite vie tranquille, bien balisée, bien calme, bien douillette : c’est mauvais signe, c’est signe que vous ne suivez pas Jésus-Christ, que vous n’écoutez pas ou que vous n’entendez pas, ce qui est plus grave, ses demandes précises :

*  « Celui qui veut me suivre qu’il prenne sa croix et qu’il vienne »

*  « Qu’il quitte sa maison, son frère, sa mère et celui qui ne la quitte pas n’est pas digne de moi »

*  « Va, vends tous tes biens et suis-moi »

*  « Celui qui met la main à la charrue et qui regarde en arrière n’est pas digne de moi »

Etre chrétien, c’est entrer dans une aventure, dans l’incertain, dans le provisoire, dans le périlleux quelquefois.

L’Evangile peut être une catapulte qui peut nous envoyer loin, très loin de l’endroit où nous souhaitons atterrir.

L’Evangile est difficile, exigeant. Il nous arrache à tous nos conditionnements, à tous nos réseaux de routine et à toutes nos ornières.

               A Nazareth, Jésus s’était peut-être dit: « Ici, tout va être facile, commode, ils me  connaissent,  je  les  connais,  c’est   conquis  d’avance » et c’est le contraire qui s’est passé. « A ces mots, dans la  synagogue, tous devinrent furieux  », d’autant plus furieux qu’ils s’étaient déjà fait une idée sur lui et que ce n’était pas la bonne : « ils se levèrent et poussèrent Jésus hors de la ville ». C’est “hors de la ville” aussi que Jésus est mort sur une croix parce qu’il ne pensait pas comme les autres, parce qu’il était porteur d’un message trop exigeant où il aurait fallu se remettre en question et changer quelque chose dans sa vie. Combien de fois, n’avons-nous pas dit, en voyant quelqu’un qui prenait son Evangile au sérieux et qui voulait le vivre dans sa vie quotidienne : « Oh ! Il  exagère ! », « Dieu  n’en  demande  pas tant ! » Et si Dieu, justement, en demandait plus ? Et si ce que nous appelons “exagération” n’était que le “plus” de l’Evangile qui est demandé à chaque chrétien ?

Martin Luther King a-t-il exagéré ? Et Mère Theresa ? Et sœur Emmanuelle dans les ordures de la ville du Caire et l’abbé Pierre avec ses chiffonniers d’Emmaüs et Jean Vanier avec ses villages d’handicapés mentaux. “Ils exagèrent” et c’est en exagérant, en poussant un peu plus loin, que l’Evangile se met en place, que le monde ne s’endort pas dans la facilité, qu’il voit devant lui des prophètes capables d’entraîner les autres dans une aventure qui nous fait peur.

Nous aussi, comme Jésus, sortons de Nazareth, sortons du mesquin et du village aux idées toutes faites, sortons des jugements tout faits et préétablis, sortons de nos ornières.

Un vrai chrétien, qui met et qui prend la doctrine de l’Evangile vraiment au sérieux, celui-là, sera jugé sévèrement par les autres qui n’ont pas le courage d’en faire autant. C’est si dur de changer, de se  recycler, surtout  spirituellement !
Or, nous en avons toujours besoin. Le chrétien qui a fait de sa religion un siège confortable n’a plus qu’à se lever et partir à la recherche d’un autre chemin qui, celui-là, sera difficile, malaisé, mais qui mène à Dieu.

  • « Il est difficile, pierreux, malaisé, plein d’épines, le chemin qui conduit au Royaume, tandis que la route de perdition est large, goudronnée, balisée »

En cette approche du Carême, qui doit devenir un passage, un changement sérieux nous sera proposé : celui de Pâques où nous aurons à mourir à une vie facile. La Passion avec Jésus-Christ nous conduit à une Résurrection pour nous aussi… cela ne se fera pas sans dommage, cela ne se fera pas sans courage. « Ils le menèrent jusqu’à un escarpement pour le précipiter en bas ».

Les médiocres ne pardonnent jamais les efforts de ceux qui voient plus large, qui voient plus loin. Ils feront tout pour nous faire basculer. Il faut voir comment, actuellement, l’Eglise est critiquée par ceux qu’elle gêne : les vendeurs de pilules, les avorteurs, les manipulateurs d’embryons, les affairistes magouilleurs, les tricheurs et les menteurs gênés dans leurs entreprises, ils voudraient bien mener le christianisme jusqu’à un escarpement pour le jeter en bas. « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ».

Nous aussi, frères, sœurs, “allons  notre chemin”,

selon notre conscience, selon l’appel du Christ qui voit plus large, qui voit plus loin.  AMEN

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