30ième Dimanche du Temps Ordinaire – Homélie du Père Louis DATTIN

Bartimée

Mc 10, 46-52

En venant d’écouter cette dizaine de lignes d’Evangile, l’erreur serait de faire le commentaire suivant : « Eh bien oui, le Seigneur est grand. Il vient encore de faire un miracle ! Cette fois-ci, c’est un aveugle qu’il vient de guérir. Dieu soit loué ! Et passons à autre chose ».

Or, c’est peut-être l’un des passages de l’Evangile parmi les plus importants pour nous. J’ai déjà eu l’occasion de vous le dire. Par un miracle, Jésus nous fait signe, à nous : il ne guérit pas pour guérir. Il guérit pour nous expliquer, nous faire comprendre quelque chose. Essayons de décortiquer ces quelques lignes : le miracle n’est qu’un signe.

Voilà donc un aveugle dont nous connaissons même le nom : Bartimée. C’est le fils de Timée qui est assis sur le bord de la route. Un aveugle, à cette époque-là, ne bénéficiait pas de la sécurité sociale ni du RMI. C’était un exclu. Il était obligé de mendier, condamné aussi à l’immobilité, assis sur le bord de la route. Là, au moins, il n’y avait pas trop de dangers.

Les aveugles, par compensation, c’est bien connu, ont l’oreille fine. Aussi, entend-il, de loin, de très loin, sans doute, un groupe qui approche. Pour un mendiant, c’est intéressant. Alors, il fait son enquête auprès de ceux qui passent : « Qui est-ce ? Qu’y a-t-il? », et la foule lui répond : « Jésus de Nazareth ». Vous entendez bien : « Jésus de Nazareth », c’est-à-dire un homme de Nazareth, le fils de Joseph le charpentier. “Jésus de Nazareth”, voilà comment on appelait Jésus quand on ne croyait pas en sa divinité.

Lui, apprenant que c’est Jésus, il se met à “crier”, nous dit l’Evangile, oui, à “crier”, à hurler, parce que lui, il a la foi, lui, il sait qu’il peut guérir et en criant, il ne va pas dire « Jésus de Nazareth », mais il lui donne immédiatement son titre messianique : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi! ».

Fils de David“, çà c’est le “Messie“, celui dont on dit que « Par lui les aveugles verront clair ».

Alors, frères, je vous pose la question : « Quel est celui qui y voit le plus clair ? Celui qui considère Jésus comme un homme parmi les autres et qui l’appelle « Jésus de Nazareth » ou celui qui va crier, ayant reconnu le Messie « Fils de David, aie pitié de moi ! » ? L’aveugle, ce n’est plus lui, c’est la foule : elle ne voit pas qui est Jésus et le seul voyant, le seul clairvoyant, c’est l’aveugle qui se remet à crier de plus belle « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! ».

Un seul, dans toute la foule voit clair, c’est celui que Jésus va guérir de sa cécité physique parce que, spirituellement, il est le seul qui a vu et qui voit qui est Jésus.

D’ailleurs cette foule qui n’y voit rien, lui commande de se taire : « Tais-toi donc ! Tu nous importune avec tes cris ».

Souvent, et surtout à notre époque, ce n’est pas la foule qui nous fait du bien. La foule, c’est bien connu, a des réactions grégaires et médiocres. Son niveau se situe et se nivelle plus bas que l’individu qui, lui, a des réactions personnelles. Mais lui, au lieu de se taire, de s’écraser comme on dit, crie de plus belle :

« Fils de David, aie pitié de moi ! ».

Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le ».

A chacune de nos prières, à nous aussi, à chacune de nos détresses, au cœur de nos épreuves, si nous avons la foi, Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le ». Et voici cette même foule qui, il y a un instant, lui commandait de se taire, lui dit maintenant ces paroles splendides :

« Confiance ! Lève-toi ! Il t’appelle ! ».

Ces mêmes paroles sont dites, à nous aussi, de la même façon dès que nous avons conscience de notre misère, dès que nous appelons au secours, dès que nous crions « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! ».

 Nous pouvons, nous devons, dans la foi, entendre ces mots : « Confiance ! Lève-toi ! Il t’appelle ! » Le Seigneur ne passera pas sur la route sans nous voir. Il ne continuera pas son chemin : il nous aime, il s’arrête, il nous appelle. Il désire, bien plus que nous encore, nous guérir, nous faire voir clair. Il nous appelle à changer de regard, à purifier notre vision du monde.

Que fait l’aveugle ? Un geste irraisonné, un geste fou, s’il n’avait pas la certitude de la puissance de Jésus : il jette son manteau. Ces mendiants infirmes couchaient dehors, leur manteau : c’était leur maison, leur sécurité. La nuit, c’était la chaleur, le jour, il l’étalait, s’asseyait dessus et devant eux pour recueillir la monnaie. « Il jette son manteau, bondit (n’oublions pas qu’il est aveugle) et court vers Jésus ».

Autre surprise : Jésus lui pose une question, question qui semble inutile, vaine, voire ridicule devant l’évidence :

« Que veux-tu que je fasse pour toi ? »

Pourquoi Jésus pose-t-il cette question ? Il sait bien ce que l’aveugle va lui demander. Il sait ce dont il a besoin, il connaît son infirmité, il n’a qu’à regarder. Jésus désire qu’il le dise lui-même, qu’il formule en public sa demande.

C’est toute l’importance, frères, de la prière : il ne suffit pas de désirer quelque chose, même avec force. Il faut la formuler, la dire au Seigneur, le lui demander de façon explicite, avec foi, avec certitude. Quand je vois, cette question de Jésus, je pense, aussi, au sacrement de réconciliation et à ceux qui disent

« Moi, je m’accuse intérieurement, je me confesse directement à Dieu, dans mon cœur ». Jésus désire de nous une démarche plus explicite, plus objective, plus extérieure pour que notre foi puisse vraiment se manifester aux autres dans une démarche publique. La réponse de l’aveugle ne se fait pas attendre : « Mais, Seigneur, que je voie ! »

Admettez un instant que l’aveugle lui ai dit : « Une petite pièce d’argent Seigneur : un p’tit quatre sous ! Je n’en ai pas beaucoup, il faut bien vivre ». Le Seigneur ne lui aurait pas donnée. Non, l’aveugle, comme nous aussi dans notre prière, va à l’essentiel : « Que je voie ! »

Est-ce que dans notre prière, nous ne demandons pas, parfois, des accessoires, des bricoles alors que l’essentiel, ce que le Seigneur voudrait nous donner, nous ne le demandons pas ? Que faut-il lui demander? Que faut-il lui dire ?

« Seigneur, que je voie, que je te voie, que l’Esprit-Saint habite en moi, que je me dirige toujours selon tes désirs, que j’ai toujours un cœur ouvert aux autres ! ». Alors, là, c’est certain, le Seigneur vous exaucera à coup sûr, vous lui demandez l’essentiel et cela dans la foi : « Va, dit-il, ta foi t’a sauvé ».

Pourquoi Jésus dit-il « Ta foi t’a sauvé » ? C’est parce que Dieu ne peut agir que dans un cœur qui lui est déjà ouvert, que sur des yeux qui ont déjà reconnu sa divinité en criant « Jésus fils de David ! ». Une prière sans foi, sans confiance, sans certitude intérieure n’est qu’une demande vaine, une démarche inutile. C’est notre foi qui nous sauve, tout autant que l’amour du Christ. Pour nous, il n’y a pas l’un sans l’autre : la foi demande l’amour et l’amour répond à la foi.

A l’objection classique et courante de ceux qui s’excusent en disant: « Les chrétiens ne sont pas meilleurs que les autres », il faut répondre que ces chrétiens qui certes, ne sont pas parfaits, ont au moins la foi et que cette foi les sauvera parce que Dieu y répond toujours avec amour : « Aussitôt l’homme recouvre la vue ».

Cet homme était, on l’a vu au début, assis sur le bord de la route, les derniers mots de l’Evangile nous racontent « Et il suivait Jésus sur la route ». Si, nous aussi, nous voyons clair, si le Christ nous donne sa lumière, s’il change notre regard, nous ne resterons pas spectateurs sur le bord de la route, nous nous mettrons, nous aussi, en marche avec lui. D’ailleurs, le Christ n’a-t-il pas dit :

« Celui qui me suit, ne marchera pas dans les ténèbres ! »

Alors, en route, mes frères, avec lui ! … AMEN

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