1er Dimanche de Carême par P. Claude Tassin (Dimanche 14 février 2016)

Deutéronome 26, 4-10 (La profession de foi du peuple élu)

Le Deutéro-nome, c’est-à-dire « seconde-Loi », révise les règles de Moïse. Car, autrefois nomade, Israël vit maintenant en Canaan, dans le royaume du Nord qui a Samarie pour capitales dans des villes et des domaines agricoles.

Dieu et la terre

La réforme initiée par le Deutéronome, les auteurs du livre la mettent sur les lèvres de Moïse, puisque Dieu a promis qu’à chaque génération, il susciterait un prophète semblable à Moïse pour redresser les choses (voir Deutéronome 18, 18). La crise est celle-ci : comme autrefois un chrétien rural débarquant en ville pouvait perdre le Dieu de son enfance, de même Israël se demande si le vieux Dieu du désert est encore utile. Mieux vaut peut-être invoquer les Baals de Canaan. Car, dans l’Antiquité, la terre appartient aux dieux du lieu. À qui appartient la terre ? Cette question se pose au croyant de manière profonde en ce temps où l’humanité devient plus sensible à la sauvegarde de la création.

Une célébration

Ici, en conclusion, le Deutéronome ordonne une célébration. On viendra chaque année offrir au Dieu unique, « le Seigneur ton Dieu », et non pas aux dieux de Canaan, les premiers fruits récoltés. Avec cette offrande, on réveillera sa *mémoire, on récitera son credo, son histoire, devant le prêtre : depuis Jacob, « l’Araméen nomade », Dieu n’a eu qu’un but : nous conduire dans ce pays merveilleux qui lui appartient. Dans la deuxième lecture, Paul proposera aussi un credo qui réveille la mémoire du chrétien.

*Mémoire, histoire, amour. Tout amour se fonde sur la mémoire : « Te souviens-tu du jour où nous est arrivée ensemble telle chose…? » En enchaînant les souvenirs les uns aux autres, l’amour construit une histoire, se donne les moyens d’assurer l’avenir. Pendant le Carême, les textes de l’Ancien Testament (1ère lecture) tracent de dimanche en dimanche une histoire d’amour exemplaire dans laquelle les chrétiens aussi reconnaissent leur propre histoire avec Dieu. Car tout credo consiste à se rappeler et à proclamer bien haut ce que « l’autre » a fait pour moi.

 

Psaume 90 (« Je suis avec lui dans son épreuve »)

La liturgie de ce premier dimanche de Carême propose le Psaume 90 (91) en lien avec l’évangile, l’épisode des tentations du Christ, puisque c’est autour de ce psaume que s’organise en partie le débat entre le diable et Jésus.

Une première lecture

Le texte a une allure curieuse. S’agit-il d’un psaume de confiance, c’est-à-dire une sous-catégorie des psaumes de confiance ? En tout cas, on devine un échange entre trois personnages : le psalmiste qui dis « je », un interlocuteur qui s’adresse à lui en « tu », et la réponse finale du Très-Haut. L’identification de cette triple instance reste floue. On peut imaginer, sans certitude (j’ai passé l’âge des certirudes), que le « je » personnifie des pèlerins arrivant au Temple et que le « tu » représente un prêtre ou un sage ponctuant et approuvant leur démarche.
Le psalmiste, qu’il soit une personne ou un groupe, affirme sa confiance ferme envers le Très-Haut (1ère strophe). Le Puissant est une forteresse dans laquelle on peut passer la nuit en sécurité – tel est, en hébreu, le sens du verbe reposer.
Les strophes 2 et 3 légitiment et confortent la confiance du poète : vraiment, aucun malheur ne peut l’atteindre. Les anges sont ces êtres qui portent devant Dieu la prière des fidèles ; ils sont ceux que Dieu délègue pour assister ses protégés, lui qui portait son peuple comme sur les ailes de l’aigle jusqu’au Sinaï (Exode 19, 4). Ces auxiliaires célestes permettent au protégé non seulement de survoler les épreuves, sur tous ses chemins, en toutes les situations de la vie, mais encore, en de fugitifs atterrissages, d’écraser les forces du mal symbolisées par le lion et le Dragon – le dragon c’est-à-dire, au sens premier, les monstres marins mythiques. S’inspirant des anges de ce psaume dans leur récit des tentations du Christ, Marc (1, 13) a cette phrase : « Les anges le servaient » et ce motif, dans le même épisode, sert de conclusion en Matthieu (4, 11) : « Alors le diable le laisse. Et voici : des anges s’approchèrent, et ils le servaient. »
La dernière strophe, bien mise entre guillemets par le lectionnaire, livre la réponse de Dieu qui répond à la confiance du psalmiste et lui assure sa protection, chaque fois que, dans l’épreuve, il appellera au secours.

Le Psaume 90 : un poème « fétiche » ?

Le découpage liturgique omet une strophe qui éclaire pourtant le rapport entre le psaume et l’épisode des tentations du Christ : Tu ne craindras ni les terreurs de la nuit, ni la flèche qui vole au grand jour, ni la peste qui rôde dans le noir, ni le fléau qui frappe à midi (versets 5-6). Dans ce texte, les légendes juives voyaient différentes catégories d’esprits malfaisants : ceux qui sévissent le soir, la nuit, le jour, à midi. Déjà, la Bible grecque avait traduit le fléau qui frappe à midi par « le démon de midi ».
La tradition juive ancienne appelait ce poème psaume des fléaux ou psaume des pestes. On le disait pour éloigner les démons, comme un rabbin célèbre qui, selon le Talmud, le récitait chaque soir avant de s’endormir, pour se protéger des anges du mal. La Bible grecque attribuait ce psaume à David qui, sur la base de 1 Samuel 16, 23, avait la réputation de chasser les esprits mauvais. Dans la bibliothèque de Qoumrân, ce psaume fait partie d’une collection intitulée « psaumes d’exorcisme » par les découvreurs du site. Une autre tradition attribue le texte à Moïse. Celui-ci l’aurait composé au moment où il allait chercher la Loi sur le Sinaï. Car il allait traverser dans sa montée une « zone de turbulences » peuplée d’anges jaloux s’irritant de ce que le Seigneur veuille offrir aux humains sa Loi et son Alliance.
Quand les évangélistes intègrent ce psaume dans l’affrontement entre Jésus et le diable, ils ne songent pas au texte biblique lu à nu, mais à cette galaxie de légendes qui le commentaient. Cette surcharge de sens n’a pas disparu dans le monde chrétien. La liturgie affecte le Psaume 90 aux complies, dernier office avant d’aller dormir. Une des oraisons finales de cet office surenchérit : « … Seigneur, visite cette maison, et repousse loin d’elle toutes les embûches de l’ennemi ; que tes saints anges viennent l’habiter pour nous garder dans la paix… »

 

Romains 10, 8-13 (La profession de foi en Jésus Christ)

Paul reprend ici l’affirmation majeure de sa Lettre aux Romains : il y a égalité entre les chrétiens de race juive et ceux d’origine païenne (voir Romains 1, 16-17). Pour le prouver, il analyse l’acte de foi :
1. La Parole si proche de nous dont parlait Deutéronome 30, 14, c’est l’Évangile, « parole de la foi » inscrite dans le cœur et proclamée par la bouche du croyant.
2. Cette foi se résume en ceci : *Jésus est Seigneur ou, ce qui revient au même : Dieu a ressuscité Jésus.
3. Nous serons sauvés par cette foi qui déjà nous fait considérer par Dieu comme des justes. En citant Isaïe 28, 16, Paul insiste : seule la foi nous sauvera lors du jugement de Dieu.
4. Si le salut dépend, non de nos origines, mais de notre foi en Jésus comme Seigneur de tous les humains, Dieu ne fait pas de discrimination entre le païen et le Juif devenus chrétiens.
5. Paul cite enfin une ligne du prophète Joël que les premiers chrétiens comprenaient ainsi « Tous ceux (qu’ils soient d’origine juive ou païenne) qui invoqueront (par leur acte de foi) le nom de (Jésus comme) Seigneur seront sauvés » (voir Actes 2, 17-21).
Au seuil du carême, Paul rappelle avec profit l’essentiel de notre foi pascale.

Jésus est Seigneur… et le Seigneur, c’est Jésus. Voilà notre foi : elle tient sur le dos d’un timbre-poste. À ce Jésus qui vécut en Palestine, Dieu a confié le jugement de l’histoire humaine. Inversement, quand nous nous demandons qui mène l’histoire et à qui nous donnons le droit de régir nos vies, nous revenons à ce Jésus, tel qu’il vécut et mourut. « Jésus est Seigneur ». Par ce slogan, repris pour nous par Paul au seuil du Carême, les premiers chrétiens traduisaient leur foi dans le mystère de Pâques.

Luc 4, 1-13 (La tentation de Jésus)

La tradition évangélique situe au seuil de la vie publique de Jésus le récit des trois tentations qu’il éprouva. Elles résument par avance les occasions que Jésus repoussa, au long de sa vie, d’affirmer sa puissance terrestre de Messie. Ces tentations, fondées sur des citations du Deutéronome, sont celles auxquelles succomba le Peuple de Dieu durant sa marche dans le désert. Elles rappellent le risque de ne rechercher que les biens matériels (1ère tentation), de se compromettre avec le Mal pour conquérir le pouvoir (2e tentation) et enfin de mettre Dieu à l’épreuve en lui demandant d’opérer des signes extraordinaires (3e tentation). Avec ces trois épreuves dont Jésus sort vainqueur, Luc estime qu’ont été épuisées « toutes les formes de tentation », tant ces épreuves résument le visage du Messie puissant que Jésus a refusé d’assumer. Ajoutons quatre autres caractéristiques du récit des tentations selon Luc.

1. C’est « rempli de l’Esprit Saint » reçu au Baptême et le consacrant comme prophète et messie que Jésus se rend au désert pour choisir quel type de Fils de Dieu il sera. Comme les autres évangélistes, Luc souligne que c’est l’Esprit qui conduit Jésus à travers le désert, comme il conduisit jadis le Peuple élu (cf. Isaïe 63, 14). La tradition évangélique indique ainsi qu’il entrait dans le projet de Dieu de voir son Fils, au seuil de sa mission, affronter « le diable », l’Adversaire, symbole des forces opposées à Dieu.

2. Pour notre évangéliste, c’est « pendant quarante jours », et non au bout de quarante jours selon Matthieu, que Jésus subit la tentation. Luc est l’évangéliste de la persévérance (cf. Luc 8, 15) : à travers l’épreuve de Jésus, *c’est nous qui sommes tentés et invités par là à l’endurance dans le combat spirituel (voir Luc 21, 19). Dans l’esprit de Luc, les tentations que repousse Jésus durant ces quarante jours ne sont rien d’autre que celles assaillant les croyants que nous sommes.

3. C’est sans doute Luc qui, contre Matthieu et à partir de la même tradition, intervertit l’ordre des deux dernières tentations de manière à ce que l’épisode se conclue symboliquement à Jérusalem, là où s’achèvera le grand voyage de Jésus (cf. Luc 9, 51 et 19, 45).

4. L’évangéliste termine son récit par un rendez-vous avec le diable « au moment fixé », c’est-à-dire au moment où « Satan entra en Judas » (Luc 22, 3; comparer 22, 31.53). La véritable épreuve de Jésus, avec son vrai triomphe sur le Mal, sera la croix qui conduit à la résurrection. Jésus entrera libre et déterminé dans sa passion (cf. Luc 22, 51). Mais devant le scandale de la mort acceptée par le Messie, le disciple risque de tomber, comme Pierre (Lc 22, 31-32) ; l’antidote de la tentation est alors la prière (cf. Luc 22, 40.46).

Au seuil du Carême, ce sont déjà les événements de Pâques qui se dessinent dans l’épisode de la triple tentation du Christ et nous mobilisent pour le combat à la suite du Christ.

* C’est nous qui sommes tentés. « Dans son voyage ici-bas, notre vie ne peut pas échapper à l’épreuve de la tentation, car notre progrès se réalise par notre épreuve ; personne ne se connaît soi-même sans avoir été éprouvé, ne peut être couronné sans avoir vaincu, ne peut vaincre sans avoir combattu, et ne peut combattre s’il n’a pas rencontré l’ennemi et les tentations. Si c’est dans le Christ que nous sommes tentés, c’est en lui que nous dominons le diable. Tu remarques que le Christ a été tenté, et tu ne remarques pas qu’il a vaincu ? Reconnais que c’est toi qui es tenté en lui; et alors reconnais que c’est toi qui es vainqueur en lui. Il pouvait écarter de lui le diable; mais, s’il n’avait pas été tenté, il ne t’aurait pas enseigné, à toi qui dois être soumis à la tentation, comment on remporte la victoire » (saint Augustin, Homélie sur le Psaume 60).
Le dimanche après-midi, l’évêque Augustin occupait ses diocésains, qui n’avaient pas la télé, en leur donnant une conférence sur le psaume de la messe du jour. On ne sait pas si les chrétiens d’Hippone venaient l’écouter pour ses leçons spirituelles ou pour ses talents d’orateur…

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