25ième Dimanche du Temps Ordinaire – Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

 

Lecture : Matthieu 20, 1-16

 

Frères et sœurs,

Voilà au moins une page d’évangile qu’on ne peut pas soupçonner d’être adaptée ou adaptable à la mentalité contemporaine. Cela n’a rien à voir avec le célèbre slogan: “Travailler plus pour gagner plus !” Le moins qu’on puisse dire est que c’est un démenti absolument formel et qu’il y a désaccord et incompatibilité radicale.

Cela dit, même si l’évangile nous invite à penser autrement, bon nombre de questions sont posées par ce texte. Nous les avons présentes à l’esprit. C’est quand même un peu étrange que Dieu – car vous l’avez reconnu, c’est bien le Père propriétaire, le maître de la vigne – se comporte de cette façon-là. En fait, qu’on le veuille ou non, il y a bien une justice. Quand on a travaillé douze heures – c’est le système horaire des Romains où la première heure est à six heures et la onzième est à dix-sept heures –, il est évident que c’est un peu plus fatigant et onéreux que quand on travaille simplement de dix-sept à dix-huit heures. C’est vrai qu’il y a là une injustice flagrante. On peut donc vraiment soupçonner Dieu, le maître de la vigne, d’arbitraire absolu. C’est d’ailleurs un soupçon qu’il pressent de la part des ouvriers qui réclament, car Il dit : “S’il me plaît de donner à ces derniers autant qu’à vous, pourquoi ne le ferai-je pas ?” Alors, Dieu est-Il l’arbitraire absolu ?

Il ne faut pas être dupe. Il y a eu beaucoup de commentaires de théologiens très avisés pour aller dans ce sens : l’évangile, la vérité du salut, ce que Dieu nous a révélé, vont nécessairement à rebrousse-poil de ce que nous pensons. Cette parabole est bien l’illustration radicale du paradoxe des chrétiens. Finalement, Dieu se plaît à semer la panique et le désordre dans ce qu’on croit devoir être l’ordre établi pour justifier un comportement arbitraire. Cela renvoie au bon larron qui a travaillé moins d’une heure et a obtenu le Royaume des cieux dans les dernières minutes de sa vie. Comme le disait Jean Chrysostome : le larron est un voleur, – à savoir sa philosophie –, il a volé jusqu’au bout puisqu’il a même volé le Royaume de Dieu. Le larron est la parfaite illustration de la parabole. Alors, faut-il se comporter de cette manière pour entrer le premier en gloire dans le Royaume de Dieu ? Reconnaissons quand même que le premier à être entré dans le ciel, c’est le larron, accompagné du Christ. Non seulement il a gagné sa place, mais il a gagné la première place avant tous les apôtres !

Le comportement de Dieu est-il l’arbitraire ? Cela peut encore conduire à une célèbre formule : “Pèche fortement mais crois plus fortement encore”. C’est l’arbitraire de Dieu qui finalement ne tiendrait pas compte de ce qu’on se soit donné du mal ou que l’on ait été pécheur. Tout le monde hérite du paradis et comme le dit la chanson : “On ira tous au paradis”. Laissons faire, laxisme absolu, plus d’effort ni de concentration sur les qualités et les exigences de la vie chrétienne, de toute façon, rendez-vous au point d’orgue !

Ce point de vue-là n’est pas défendable. Si Dieu a vraiment introduit l’arbitraire du comportement par rapport aux hommes, Il n’est pas juste et il y a quelque chose qui ne va pas. D’autre part, il faut bien reconnaître que dans la parabole, le comportement des ouvriers de la première heure, ceux qui ont bossé douze heures, leur récrimination n’est pas tout à fait fondée. La parabole est assez habile, on nous dit que le maître va voir les premiers ouvriers à six heures pour l’embauche et il leur dit : Venez à ma vigne, je vous donnerai un denier. Mais ensuite, la parabole se garde bien de dire à quel tarif les suivants sont embauchés. C’est un peu l’astuce de la parabole. Les autres ont été embauchés, c’est tout. Comme il n’y a pas de salaire convenu, on ne peut pas non plus trop récriminer. Il y a même des exégètes qui par souci de justice sociale ont dit : “C’est bien connu, ceux qui viennent travailler seulement en une heure abattent parfois plus de travail que ceux qui ont travaillé pendant douze heures”. Je n’irai pas jusque-là et cela m’étonnerait que la parabole ait eu cette teneur dans l’esprit de Jésus : plus on est embauché tard, plus il faudrait travailler vite pour réussir.

Toujours est-il qu’il est vrai que la récrimination des ouvriers de la première heure tombe un peu à plat. Sur quelle base de convention syndicale s’appuient-ils ? Aucune, puisque eux-mêmes ont leur dû et reçoivent ce qui était convenu. Le maître d’ailleurs ne se fait pas faute de le leur rappeler : “Je ne t’ai pas lésé. Il n’a pas imposé des choses qui n’étaient pas convenues au préalable. Il a convenu avec eux d’un denier, c’est terminé !

Où est la pointe de la parabole ? Si les récriminations en fonction de la justice ne sont apparemment pas respectées, si d’autre part ce n’est pas arbitraire de la part de Dieu, où est la solution ? C’est pour cela que cette parabole est un peu délicate et difficile à interpréter.

Je crois que le fond du problème est à chercher ailleurs. “Pourquoi faut-il que tu regardes avec un œil jaloux parce que je suis bon ?” En fait, le maître, propriétaire de la vigne, fait à chacun, quels que soient les horaires, la grâce de venir travailler à la vigne. Par rapport au salaire, à la récompense, à la justice comprise au sens de la rétribution, il y a avant cela une convention préalable qui aujourd’hui n’existe plus dans les entreprises, à savoir le fait d’être invité à la vigne. La première chose, c’est l’invitation. Ce qui est fondamental, c’est la grâce qui est faite à toute heure de pouvoir venir travailler à la vigne. C’était cela le souci du maître, il aimerait pouvoir trouver tout de suite, dès le matin, tous ceux qui doivent travailler à la vigne. De fait, cela ne se passe pas exactement ainsi. Il suffit de regarder l’histoire du monde pour s’apercevoir que l’appel au salut retentit dans l’histoire. Cet appel a commencé avec Abraham et il continue. Nous ne sommes peut-être pas les ouvriers de la onzième heure, nous sommes peut-être ceux de trois heures ou de midi.

La première chose qu’il faut considérer, c’est la grâce par laquelle nous sommes appelés. Avant le système de rétribution induit par l’invitation, c’est l’invitation qui est première, le contrat de confiance avant la manière concrète de le réaliser par un salaire. C’est fondamental. Dans toutes les grandes décisions de notre vie, le contrat de confiance est la réalité première par rapport à la suite des modalités dans lesquelles il va être appliqué.

Voici la pointe de la parabole : quand les premiers appelés récriminent, que font-ils ? Ils n’ont pas vu la grâce qui était faite à leurs autres frères de venir eux aussi travailler à la vigne. Ils n’ont considéré le travail de la vigne que sous leur aspect personnel : c’est nous les premiers, c’est nous qui avons travaillé. Eux ? Ils ne sont rien ! La pointe de la cette parabole, c’est le moment où les ouvriers disent au maître : “Nous sommes les vrais ouvriers, eux, ce ne sont pas des vrais. Ils sont venus trois heures, neuf heures, une heure, ils ne sont rien”. Le péché des ouvriers à travers la récrimination, c’est de considérer qu’il y a une catégorie d’hommes qui ne compterait pas, qui ne serait pas très sérieux. A ce moment-là, ce sont les ouvriers de la première heure qui créent la rupture et la séparation entre eux et les autres. C’est comme s’ils disaient au maître : “Il n’y a que nous qui avons le droit au salaire. Les autres, Tu les as appelés mais bien après nous et ce n’est pas sérieux”.

Ce problème est fondamental, c’est celui de l’élection au sens théologique du terme, le fait d’être appelés. Est-on appelé par souci de se distinguer des autres, de se mettre dans la différence avec les autres et de créer la rupture ? La religion elle-même devient alors l’occasion d’une séparation et d’une rupture. Ou bien au contraire, quand on voit les autres qui sont appelés, même plus tard, on devrait avoir le réflexe de se réjouir en disant : “Nous avions été appelés, mais c’est magnifique que d’autres soient aussi appelés plus tard !”

Frères et sœurs, cette parabole est traditionnellement comprise comme le rapport d’Israël avec la mission auprès des païens. C’est vrai que dans les premières communautés il y a eu des problèmes de cet ordre. Peut-être qu’un certain nombre d’interprètes stricts de la Loi disaient : “Cela fait douze heures que nous avons travaillé sous la Loi, depuis Abraham et Moïse et les autres, vous les dispensez de la circoncision, des observances etc. ?” Et pourtant, l’Église avec la Parole de son Seigneur a dit : “C’est ainsi. Si les païens sont appelés, on n’a pas à les regarder de loin ou de haut, ils sont appelés et la grâce vaut pour eux comme pour nous”. A aucun moment la perspective religieuse que l’on a ne peut justifier une coupure à l’intérieur de l’humanité.

Rendons-nous compte de ce qu’impliquent la profondeur et l’exigence de cette parabole. Elle veut dire que toute la tradition, aussi bien juive que chrétienne, présente la foi et la relation avec Dieu comme un don, une grâce. Cela ne permet en aucun cas que la grâce et la religion créent une coupure à l’intérieur de l’humanité. Même si pour l’instant il y a des gens qui ne sont pas encore appelés, cela ne justifie pas de la part de ceux qui sont appelés de les traiter comme s’ils n’étaient “rien” parce qu’ils ne sont pas croyants ou qu’ils n’ont pas répondu à l’appel.

Frères et sœurs, il y a là quelque chose pour nous aujourd’hui d’absolument fondamental. C’est vrai qu’il faut tenir que l’appel que nous avons reçu exige que nous soyons véritablement des membres qui travaillons à la vigne de Dieu, que nous portions le poids du jour et de la chaleur si effectivement depuis l’enfance nous avons été baptisés. Mais en même temps, cette grâce, ce travail à la vigne ne nous donnent aucune supériorité, aucun motif de nous couper et de nous considérer comme supérieurs aux autres. Les autres sont potentiellement appelés, ils le restent et si nous ne les regardons pas comme ceux qui doivent aussi toucher le dernier la résurrection, alors c’est nous qui cassons tout le plan de Dieu sur sa vigne, la vendange, la récolte et tout simplement le bonheur de se retrouver ensemble dans cette vigne. Amen.

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