2ième Dimanche de Carême – Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

Faisons trois tentes

 

« Seigneur, il nous est bon d’être ici. Si tu le veux, faisons-y trois tentes, une pour Toi, une pour Moïse, une pour Elie ! »

Frères et sœurs, que de fois, lorsque nous rencontrons le Christ dans notre vie, lorsqu’Il est venu au-devant de nous dans la lumière et la gloire, dans la tendresse de son amour, nous avons réagi comme Pierre : « Seigneur, il nous est bon d’être ici sur la montagne. Dressons-y une maison à ton prophète Élie, à celui qui a annoncé ta Parole, à celui que tu as envoyé à Israël pour lui dire de se convertir. Dressons-lui une maison pour qu’il demeure près de Toi. Et à ton saint prophète Moïse, celui qui a suscité le peuple, celui qui l’a libéré de l’Égypte à cause de ton appel, à cause de ta force, celui qui a parlé avec Toi, celui qui s’est tenu devant Toi, dressons-lui aussi une tente ».

Oui, que de fois nous avons voulu construire, par nous-mêmes, construire une maison pour le Dieu de salut qui venait au-devant de nous ! Que de fois nous avons voulu enfermer Dieu aux dimensions de nos demeures humaines, de nos désirs humains ! Que de fois nous avons ainsi défiguré le visage même de Dieu ! Que de fois nous avons défiguré Jésus transfiguré ! Que de fois nous en avons fait simplement un homme, une sorte de révolutionnaire, un homme qui marche au-devant de l’humanité mais qui se confond avec elle, qui nous ressemble tellement ! Un homme à la mesure de nos limites et de nos petits désirs humains. Ou que de fois encore nous avons voulu en faire un simple thaumaturge, quelqu’un qui nous sortirait de toutes les difficultés dans lesquelles nous nous trouverions, un Dieu à notre mesure, un Dieu merveilleux qui ne nous a pas rencontrés vraiment parce que tout simplement nous avons voulu le mettre à l’abri, sous des tentes humaines, sous des demeures humaines, à l’image de nos désirs.

Et comme Pierre, nous ne savons pas très bien ce que nous disons à ce moment-là, car  aussitôt, la réponse de Dieu c’est la nuée qui se précipite sur  les disciples pour les envelopper de sa lumière. Oui, si le Fils de Dieu est apparu sur notre terre, s’Il a manifesté en ce jour-là sa gloire à ses disciples, à travers cet éclat d’une lumière qui jaillissait comme du plus profond de Lui-même, pour manifester sa véritable nature divine, incarnée, prise dans notre chair, en même temps la nuée a reposé sur les disciples. Et la nuée, c’est cette lumière de la présence de Dieu qui guidait le peuple à travers le désert.

Non, ce n’est pas à nous de construire une maison pour notre Dieu. C’est au Seigneur Lui-même de nous construire cette maison nouvelle. Cette maison n’est pas fixe, à l’image de nos demeures humaines. Une maison qui n’est pas fichée dans la terre par les piquets de nos tentes. Une maison qui est une nuée, c’est-à-dire à la fois ce lien entre le ciel et la terre, la nuée étant toujours ce qui se tient entre le ciel et la terre, et en même temps, la nuée était un lieu mobile, ce qui se déplace, ce qui est léger, ce qui tourbillonne, ce qui nous emporte dans un souffle, au souffle de l’Esprit. La réponse de Dieu, lorsque les disciples voulaient saisir la gloire de Dieu et l’enfermer dans la maison de leur propre humanité ce fut précisément cette nuée lumineuse qui les a saisis.

Alors ils ont été saisis de frayeur et de panique parce qu’ils ont compris que maintenant, la lumière que le Christ était venu apporter dans le monde, cette lumière qui jaillissait du plus profond de Lui-même était en train de les envahir et de les amener, à leur niveau, à une transfiguration, à une transformation complète de leur être. Oui, maintenant  ce n’était plus comme au temps de Moïse où l’on ne pouvait pas regarder Dieu face à face.  Il n’y avait plus ce voile sur la face de Moïse. Il était tombé pour qu’on puisse regarder la gloire de Dieu. Il y avait une lumière qui, jaillie du cœur  de Dieu, vient jusqu’au cœur de l’homme, qui le saisit et l’emporte. Il n’y avait plus une lumière venue des tables de la Loi gravée dans la pierre, mais une lumière qui veut se graver au plus profond de notre chair. Maintenant la Loi n’est plus extérieure à nous. La Loi est une Loi nouvelle. C’est la présence même de Dieu, la fulgurance et la transparence de cette présence de Dieu qui est inscrite au plus profond de notre cœur.

Et maintenant, il n’y a plus à rester quarante jours sur la montagne ; il n’y a désormais ni repos ni trêve, car il va falloir marcher dans la nuée de Dieu et marcher vers la Pâque. Lorsqu’ils étaient sur le Thabor, les disciples n’ont pas pu saisir la présence de Dieu pour la domestiquer à la mesure de leurs prétentions, de leurs désirs. Ils ont été aveuglés et maintenant ils sont pris, ils sont emportés comme par un souffle. Ils sont pris dans cette nuée lumineuse de la gloire de Dieu et il faut qu’ils s’avancent, avec Lui, vers Jérusalem.

Si la liturgie a choisi de nous arrêter aujourd’hui sur le Mont Thabor, avec les disciples, dans cette vision de gloire, ce n’est pas simplement pour y rester. C’est d’abord pour que nous comprenions que si le Seigneur a été transfiguré et nous a montré dans son humanité la gloire du Fils, c’est parce que, nous aussi, nous devons en vivre. En vivre, c’est-à-dire, en l’écoutant, de vivre pleinement ce qu’Il a vécu. Puisque Lui s’est manifesté comme transfiguré, comme porteur de la gloire qu’Il tient de son Père de toute éternité, il faut maintenant que nous sachions que le sens profond de notre vie chrétienne c’est de porter au fond de notre cœur et de laisser transparaître peu à peu par notre vie cette lumière que Dieu a déposée en nous, et de nous laisser transfigurer par la grâce de notre baptême. C’est aussi pour que nous apprenions ceci. Cette démarche n’est pas une halte, un arrêt, une oasis. Le Christ transfiguré prend les disciples dans cette nuée qui va les conduire, qui va les emporter comme la nuée a conduit le peuple à travers le désert, qui va les emporter comme le Christ de ce monde à son Père. Elle va les conduire du Thabor à Jérusalem pour y contempler le Seigneur de gloire mis à mort, pour y être témoin du Seigneur de gloire ressuscité, qui va les emporter, comme le Christ, à travers le monde pour proclamer l’évangile et qui va, à travers leur propre mort, les emporter dans le sang du Christ ressuscité, dans la gloire et la lumière.

Oui, tel est le sens de notre vie, tel est le sens de notre baptême. Non pas une lumière qui jaillirait de l’extérieur, mais une lumière qui transparaît du plus profond de nous-mêmes, qui apparaît pour nous transfigurer, pour nous rendre de plus en plus fils de Dieu, et pour nous emporter, pour nous saisir, pour faire de nous des témoins de l’évangile, des témoins de la Résurrection, pour appeler l’univers à passer de ce monde, à travers ce monde, à travers le péché de ce monde, à travers les échecs de notre humanité et du quotidien de notre vie, l’appeler à l’espérance de contempler la gloire de Dieu, à laisser transparaître en nous la gloire de Dieu qui nous conduira auprès du Père. Amen.

 

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