2ième dimanche de Carême par P. Claude TASSIN (Spiritain)

Commentaires des Lectures du dimanche 1er Mars 2015

 la transfiguration 1

Genèse 22, 1-2.9a.10-13.15-18 (Le sacrifice de notre père Abraham)

« Dieu mit Abraham à l’épreuve.» Épreuve barbare ! Sacrifier un fils unique ! Le Créateur de la vie, l’auteur de la promesse, se contredirait-il ?

L’auteur compose ce récit au moins mille ans après l’époque supposée d’Abraham. Il sait que son humour tragique interpellera ses lecteurs. Il sait que Dieu interdit tout sacrifice humain. Il suppose même qu’Abraham le sait. D’ailleurs, dans ce récit, Dieu empêche Abraham d’aller au bout de son obéissance. Mais alors, que veut dire notre conteur ? Deux choses essentielles

1) La naissance d’Isaac était le moyen par lequel Abraham pouvait se survivre. Or, cette naissance miraculeuse était le don de Dieu. Si Abraham refusait de sacrifier l’enfant, il se constituait en propriétaire (il est à moi !) et oubliait que c’est Dieu qui donne tout. En même temps, il ne pouvait pas penser que Dieu annulait ce qu’il avait juré. Il ne lui restait qu’à « craindre Dieu », à le respecter, à remettre entre ses mains cette situation insensée. Bien sûr, l’auteur présente ici une interprétation spirituelle, théologique, et n’entre nullement dans la psychologie du patriarche.

2) Nous devons tout à Dieu ; nous vivons par lui. C’est cela qu’exprimait le sacrifice juif de *l’holocauste. Dieu nous demande de nous offrir nous-mêmes, non pas en nous tuant, mais en cherchant à chaque instant quelle est sa volonté (voir Romains 12, 1-2). Cette disponibilité totale s’exprime dans la mise en scène tragique du sacrifice d’Isaac. Cette disponibilité, Dieu nous la rendra en retour et comme de manière symétrique dans le mystère de la Croix (2e lecture).

* Un holocauste. L’holocauste était un sacrifice dans lequel on brûlait complètement la victime. On « sacrifiait » quelque chose de grande valeur pour un paysan éleveur, un animal du troupeau. Mais en réalité, qu’offrir à Dieu qui soit digne de lui, sinon notre propre personne, et pas seulement « quelque chose » ? C’est pourquoi la tradition juive ancienne a vu dans l’attitude d’Abraham le modèle impossible et idéal de disponibilité et de confiance totales envers Dieu. En outre, cette tradition légendaire imaginait que Isaac, déjà adulte, s’offrait lui aussi volontairement. Les chrétiens verront là l’annonce du sacrifice de la croix : Dieu « n’a pas refusé son propre Fils, il l’a livré pour nous tous » (2e lecture).

Romains 8, 31b-34  (“Dieu n’a pas épargné son propre Fils»)

Depuis le début de la lettre aux Romains, Paul instruisait un procès théologique : toute l’humanité est enchaînée à une histoire qui va contre les projets de Dieu. Personne ne peut s’en sortir par ses propres forces ou ses mérites. Il nous reste à croire ardemment que Dieu veut nous sauver et qu’il l’a prouvé dans le mystère de Pâques : avec Jésus, il nous fait passer de la mort à la vie, il nous donne son Esprit d’amour. Ce procès tourne donc à l’avantage des croyants, et, dans le texte de ce jour, nous fait comparaître devant le tribunal de l’histoire :

1) « Qui sera contre nous ? » Quel témoin à charge dénoncera notre faiblesse et menacera notre foi ? Car Dieu, qui préside ce tribunal, « est pour nous », notre avocat, grâce au Christ qui « intercède pour nous ». Il nous l’a prouvé : « *Il n’a pas refusé son propre Fils » qui est tout pour lui. En permettant la croix, il montre qu’il veut nous « donner tout ».

2) « Qui accusera ? » Un juge terrestre peut seulement déclarer quelqu’un coupable ou innocent. Dieu, lui, « justifie ». Sa grâce transforme l’homme pour qu’il devienne juste.

3) « Qui condamnera ? » La condamnation est derrière nous, puisque Jésus l’a assumée en mourant pour nous. Plus encore, ressuscité, il exerce sa mission d’avocat auprès de Dieu. Sous l’horizon de cette sentence de l’amour, nous marchons confiants vers Pâques.

* Il n’a pas refusé son propre Fils. Dans l’épisode du sacrifice d’Abraham, la version araméenne de la Bible insère la paraphrase suivante : « Descendit des cieux une voix qui disait : Venez, voyez deux personnes uniques en mon univers. L’un sacrifie et l’autre est sacrifié : celui qui sacrifie n’hésite pas et celui qui est sacrifié tend la gorge. » La même paraphrase ajoute cette prière d’Abraham : « Lorsque ses fils se trouveront dans un temps de détresse, souviens-toi de la « ligature » de leur père Isaac et entends la voix de leur supplication. Exauce-les et délivre-les de toute tribulation. »

Marc 9, 2-10 (“Celui-ci est mon Fils bien-aimé”)

Chaque année, le 2e dimanche de Carême nous donne à lire le récit de la *Transfiguration de Jésus, comme une annonce de la victoire de Pâques après la route diffcile vers la croix. Le lectionnaire omet un détail : l’évangéliste situe symboliquement l’épisode « six jours après ». C’est le temps pendant lequel, avant de pénétrer dans la nuée, Moïse fut couvert, sur le Sinaï, par la gloire du Seigneur.

Les trois disciples les plus intimes, Pierre, Jacques et Jean, seront les seuls confidents de l’angoisse de Jésus à Gethsémani (Marc 14, 33-34). Ici, ils sont témoins d’une extraordinaire transfiguration du Maître. Ils ne révéleront leur expérience qu’après la Résurrection. C’est pourquoi leur récit, fruit de leur foi pascale, s’enrichit de symboles des Écritures et manifeste « ce que des yeux de chair ne peuvent voir » (saint Jean Damascène).

La transfiguration

La haute montagne qui sert de cadre n’a été identifiée au mont Thabor qu’à partir du 3e siècle. Cette montagne est plus biblique que géographique. Elle évoque le Sinaï où Moïse lui-même avait été transfiguré (cf. Exode 34, 29-35) et où Élie avait rencontré Dieu (1 Rois 19, 8-13). Dans la Bible, la blancheur resplendissante du vêtement indique que le personnage (comparer Marc 16, 5) appartient au monde céleste.

Moïse et Élie

Ils avaient tous deux rencontré Dieu. Élie était monté au ciel (2 Rois 2, 11), et Moïse aussi, selon les légendes juives. Selon les mêmes traditions légendaires, Moïse et Élie reviendraient pour préparer la venue du Messie. En outre, Moïse représentait la Loi, et Élie les prophètes. Jésus apparaît ainsi comme l’aboutissement de leur mission. Et si Marc nomme d’abord Élie, contre l’ordre normal, c’est pour insister sur la mission prophétique de Jésus.

Les tentes et la nuée rappelaient le séjour des Hébreux au désert. Mais les Juifs espéraient que la nuée reviendrait à la fin des temps et que les élus habiteraient sous des tentes célestes. Bref, Pierre croit arrivée la fête éternelle, éternelle des Tentes, une fête qui s’ouvrait six jours après la célébration des Expiations, le Yom Kippour. Mais le premier des Douze s’adresse à son « Rabbi », au Maître qu’il devra suivre en passant par la croix qu’il avait refusée (cf. Marc 8, 31-33).

La voix dans la nuée

La déclaration divine rappelle la scène du Baptême, en Marc 1, 11. Mais, « Fils de Dieu » (c’est-à-dire Roi et Messie), « bien-aimé » (comme Isaac en son sacrifice), Jésus est aussi le Prophète, le nouveau Moïse dont le premier Moïse disait : « Vous l’écouterez » (Deutéronome 18, 15). Il faudra l’écouter, lui obéir, lorsqu’il nous dira que la transfiguration que nous espérons passe par les épreuves.

Le secret

Comme souvent chez Marc, Jésus ne veut pas que l’on divulgue les signes qui le révèlent comme le Messie. On appelle ce thème « le secret messianique » : comparer Marc 1, 25, 34, 44 ; 5, 43 ; 7, 36). Jésus craint un enthousiasme intempestif qui trahirait sa mission : s’il est le Messie de Dieu, c’est par le don total de soi, signifié par la croix, et non par les manifestations d’un Christ « superstar ».

Les premiers lecteurs de Marc étaient persécutés, et nous avons aussi nos épreuves. Comme nous, ils se demandaient ce que peut bien signifier « ressusciter ». En réponse, l’évangéliste nous rappelle que le Transfiguré se montre parfois dans nos vies comme une lumière clignotante. On ne s’arrête pas à un « clignotant » : c’est une invitation à continuer la route.

* La Transfiguration et notre transfiguration. « Le Seigneur (fondait) l’espérance de l’Église en faisant découvrir à tout le corps du Christ quelle transformation lui serait accordée ; ses membres se promettraient de partager l’honneur qui avait resplendi dans leur Tête. Le Seigneur lui-même avait déclaré, à ce sujet,, lorsqu’il parlait de la majesté de son avènement : Alors les justes brilleront comme le soleil dans le Royaume de leur Père (Matthieu 13, 43). L’Apôtre saint Paul atteste lui aussi : J’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire que le Seigneur va bientôt révéler en nous (Romains 8, 18). Et encore : Vous êtes morts avec le Christ, et votre vie reste cachée avec lui en Dieu. Quand paraîtra le Christ qui est votre votre vie, alors, vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire (Colossiens 3, 3-4) » (Sermon de saint Léon le Grand, pape).

 

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