3ième Dimanche de Pâques par P. Claude Tassin (10 Avril 2016)

Actes 5, 27-32.40b-41 (“Nous sommes les témoins de tout cela, avec l’Esprit Saint”)

Les notables sadducéens sont majoritaires au grand conseil de Jérusalem, le sanhédrin présidé par le grand prêtre. Ce parti se méfie des innovations sociales et religieuses. À l’inverse, parce que les chrétiens défendent la foi en la résurrection, certains pharisiens du conseil restent ouverts à la jeune Église de Jérusalem, tel Gamaliel qui prendra ici la défense des apôtres (voir les versets 34-39). Relevons deux traits :

Les témoins de la foi pascale

Pierre proclame un résumé du message qu’on adressait aux Juifs pour leur révéler la foi chrétienne : Jésus a été crucifié selon les prophéties, «en le pendant au bois», selon l’interprétation juive et chrétienne de Deutéronome 21, 23. Le Dieu des patriarches l’a ressuscité et a fait de lui, littéralement, le «chef de file» et le Sauveur. Il suffit alors à Israël de se convertir, de reconnaître qu’on a eu tort de condamner Jésus, et le pardon de Dieu sera assuré. Les apôtres sont témoins de la vérité de ce message, puisqu’ils ont reçu l’Esprit qui leur donne l’assurance de la parole et la capacité d’opérer des miracles.

Le témoignage du «Nom»

Pour saint Luc, les tribunaux ne sont pas des lieux où les chrétiens persécutés se défendent, mais une tribune, l’occasion de témoigner bien haut de leur foi dans «le Nom» (de Jésus). Dans la Bible, le nom c’est la personne elle-même, comme lorsque nous disons : «Ce nom-là ouvre toutes les portes.» Les Actes des Apôtres évoquent souvent le nom de Jésus – ou simplement «le Nom», sans qu’il soit besoin d’en dire plus : «Nous vous avions interdit d’enseigner en ce Nom-là», fulmine le grand prêtre. Ce nom par la force duquel les apôtres baptisent, guérissent et exorcisent, triple activité illustrant cette certitude : «Il n’y a pas sous le ciel d’autre Nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés» (Actes 4, 12). Le Nom de Jésus, c’est son agir en tant que sauveur, un agir qui, dans l’histoire de nos Églises, se conjugue avec la force de l’Esprit, guide la mission.

Après leur flagellation, les apôtres «allaient, se réjouissant d’avoir été jugés dignes de subir des outrages pour le Nom». Quel sujet de fierté, en effet, que le fait de vivre les mêmes épreuves que celui dont on porte et dont on défend le nom ! Cette identité de destin est la gloire du chrétien.

Psaume 29 (“Seigneur, tu m’as fait remonter de l’abîme”)

De nouveau, ce poème n’a pas grand rapport avec la lecture qui précéde, sinon que les apôtres ont vécu une expérience «pascale» à travers leur flagellation et leur libération. Au vrai, ce psaume propose un modèle de prière au long du temps pascal. Les versets retenus par la liturgie cumulent les «ingrédients» de l’action de grâce biblique.

Strophe 1 : Le psalmiste a été gravement malade. Mais sa foi a crié vers le Seigneur qui l’a fait remonter du bord de la fosse où il allait tomber.

Strophe 2 : Le psalmiste invite ses proches, les «fidèles», à partager son expérience. Certes, l’épreuve est douloureuse et semble être un coup de colère de la part de Dieu. Mais ce n’est qu’un moment. La bonté du Seigneur, elle, dure «toute la vie».

Strophe 3 : Le psalmiste persiste dans sa reconnaissance, à travers des oppositions poétiques : les larmes des sombres soirs et les chants du joyeux matin ; le triste accoutrement du moribond et le beau vêtement du retour à la vie.

Un de mes amis, mort d’un cancer, répétait cette strophe à haute voix dans ses derniers jours. Son épouse lui disait : «Thierry, comment peux-tu dire cela, en ton état ?» Il répondait «Si ! Je le sais : je vais l’avoir, ma parure de joie.»

Strophe 4 : Le psalmiste, sauvé de la mort, sait maintenant qu’il est un «survivant» ; il sait à qui il doit sa vie. Désormais sa vie ne peut plus être qu’une perpétuelle action de grâce : «Que sans fin, Seigneur, mon Dieu, je te rende grâce !»

Selon la lecture chrétienne du psaume, c’est le Christ qui dit «je» dans ce psaume, louant son Père pour sa résurrection. Ce «je» est aussi celui de tout chrétien, uni au Christ qui rend grâce à Dieu pour ses expériences quotidiennes de résurrection.

 

Apocalypse 5, 11-14 (“Il est digne, l’Agneau immolé, de recevoir puissance et richesse”)

S’ennuie-t-on à la messe ? Qu’explose alors le toit de l’église, qu’on lise l’Apocalyse, chap. 4 et 5, et qu’on suive le visionnaire dans le Temple du ciel ! Dieu y siège sur un trône que soutiennent les quatre Vivants, c’est-à-dire les piliers de la création vivante. Autour de lui, voici les vingt-quatre Anciens, c’est-à-dire les patriarches et les prophètes de la Bible. Alors s’ouvre une liturgie cosmique dans laquelle, en fait, l’univers chante les cantiques des assemblées chrétiennes terrestres de la fin du 1er siècle. A qui s’adresse leurs louanges ? “Il est digne, l’Agneau immolé” (avec ses sept titres solennels) et “celui qui siège sur le trône”. »

Pourquoi cette cérémonie ? C’est que Dieu tient un « livre scellé », l’Ancien Testament, et personne ne peut l’ouvrir pour qu’on en comprenne le vrai sens (Apocalypse 5, 1-6). Mais arrive l’Agneau immolé, le Christ ; le véritable Agneau pascal dont parlait la Bible. Lui nous expliquera tout.

Que nous nous réunissions dans une cathédrale ou une église rurale, chaque dimanche célèbre la Pâque, la victoire sur la mort. Nous chantons le Christ avec l’univers entier, dans une louange de tout le cosmos. Quand vient la routine, l’Apocalypse nous aide à retrouver le souffle du monde en marche vers la Pâque définitive qui rassemblera « des myriades de myriades » de croyants.

 

Jean 21, 1-19 (“Jésus s’approche ; il prend le pain et le leur donne, et de même pour le poisson”)

L’évangile d’aujourd’hui est une libre et fine broderie sur un épisode de la tradition évangélique : la pêche miraculeuse (cf. Luc 5, 1-11). Dimanche dernier, nous lisions la fin de l’évangile de Jean. Mais, à la fin du 1er siècle, devant de nouveaux problèmes, Dieu inspire à un disciple de l’évangéliste cet épilogue qui met en relief *Pierre et «le disciple que Jésus aimait». L’épisode comprend trois séquences.

La pêche

L’épisode de la pêche, symbole de la mission chrétienne, souligne d’abord la stérilité des efforts des disciples en l’absence du Seigneur. Puis, comme lors de la course au tombeau, «le disciple que Jésus aimait» découvre le premier la présence du Seigneur, mais laisse Pierre se précipiter à sa rencontre. Cent cinquante-trois poissons ! comme si on avait compté les preuves de la merveille : voilà la puissance du Seigneur pour son Église ! Mais, nouvelle époque, Pierre va perdre sa figure de missionnaire au profit de celle de «pasteur»…

Le repas

Vient la scène du repas. Elle rappelle les gestes de la multiplication des pains (cf. Jean 6 ,11) et, par là, de l’eucharistie : les chrétiens savent que «c’est le Seigneur» qui les nourrit et les attend en même temps sur le rivage de la Pâque à venir.

Le dialogue final

Voici enfin le dialogue entre Jésus et Pierre. Simon répare son triple reniement par une triple déclaration d’amour qui lui vaut la charge de pasteur, c’est-à-dire, on le verra dimanche prochain, une intime participation à la fonction que le Christ joue vis-à-vis de l’Église. Scène poignante, car Pierre est déjà mort quand cette scène est rédigée («Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort Pierre rendrait gloire à Dieu»). Pierre est, lui aussi, un vrai disciple, un amoureux du Christ. Pourquoi cette insistance ?

Notre lectionnaire, hélas, omet la finale, Jean 21, 20-23, qui est la clé de l’épisode. L’Église ne fut jamais une au départ. L’unité fut toujours à construire. Il y eut, entre autres, un groupe se réclamant du «Disciple que Jésus aimait» et dont l’évangile de Jean se fait le défenseur, une Église imbibée de l’idée d’une communion personnelle de chaque chrétien avec Jésus, une Église qui boudait les communautés se réclamant de Pierre, avec leur sens de l’organisation «pastorale». Le groupe avait cru que «ce Disciple ne mourrait pas». Erreur ! et des déviations sont vite apparues dans ce groupe ecclésial. L’auteur de notre épilogue, successeur du Disciple, dit ceci : ne perdons pas notre sens de l’amour du Christ, mais rallions-nous aux Églises de Pierre : lui aussi était un «disciple que Jésus aimait», et son martyre l’a prouvé.

C’est un premier exemple de discernement sur les courants opposés, voire douloureux, qui ne cesseront jamais de parcourir l’Église de manière féconde.

Pierre et Jean : «L’Église connaît deux genres de vie à elle révélés par Dieu. L’une est dans la foi, l’autre dans la vision ; l’une pour le temps du voyage, l’autre pour la demeure d’éternité ; l’une dans le labeur, l’autre dans le repos ; l’une dans le travail de l’action, l’autre dans la récompense de la contemplation.

La première est symbolisée par Pierre, la seconde par Jean. La première est en action jusqu’à la fin du monde, avec laquelle elle trouvera sa propre fin ; la seconde doit attendre son accomplissement après la fin de ce monde, mais dans le monde futur elle n’a pas de fin. Ainsi il est dit à Pierre : “Suis-moi”, et au sujet de Jean “Si je veux qu’il reste jusqu’à ce que je vienne, est-ce ton affaire ? Mais toi, suis-moi”…. Ce qu’on peut dire plus clairement ainsi : Que l’action parfaite me suive, modelée sur l’exemple de ma passion; que la contemplation, qui commence seulement, reste jusqu’à ce que je vienne, pour trouver son accommplissement lorsque je viendrai » (saint Augustin, sur saint Jean).

Qui donc est là, sur la rivage,

Après la nuit de vaine pêche ?

Qui donc est là ?

À mon filet de gros poissons,

J’ai reconnu le Seigneur.

Tu sais tout, Seigneur,

Tu sais que je t’aime. (chant I 120)

 

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