5ième dimanche de Carême par P. Claude TASSIN (Spiritain)

Commentaires des Lectures du dimanche 22 mars 2015

 

Jérémie 31, 31-34  (“Je conclurai une alliance nouvelle et je ne rappellerai plus leurs péchés “)

Situons cette prophétie, peut-être la plus importante de l’Ancien Testament. Selon Jérémie, le Temple est souillé par un peuple perverti ; le roi et les sages se montrent incompétents dans leur ministère. Bref, ces institutions devaient tenir Israël fidèle aux commandements donnés jadis sur le Sinaï. Elles ont échoué et vont disparaître, avec l’exil à Babylone. Or, voici que Dieu promet une Alliance d’une nouveauté inouïe.

  La Loi exprime la volonté de Dieu. Donc, elle ne disparaîtra pas. Mais on ne la lira plus sur des tables de pierre ou des parchemins. Elle s‘inscrira dans les cœurs. L’être humain sera transformé de l’intérieur, au point que son vouloir et celui de Dieu fusionneront en une intime complicité. Certains couples n’ont pas besoin de se parler pour savoir ce que l’autre désire. De même, l’Alliance nouvelle ne nécessite plus de maîtres et d’instructeurs. Tous, dans toutes les couches sociales (des plus petits jusqu’aux plus grands ») sauront ce que Dieu attend d’eux. Dans cette ligne, saint Paul caractérisera les chrétiens, en 1 Thessaloniciens 4, 9, comme des « théodidactes » (« enseignés par Dieu »).

  Et si la prophétie n’est pas un rêve creux, elle signifie que Dieu a tiré un trait sur notre histoire passée, sur nos fautes et nos péchés. Lui seul a l’initiative. Nous-mêmes, nous n’avons pas de quoi régler la dette de notre manque d’amour.

  *Saint Paul lira Ézékiel 36, 25-27 en parallèle avec la prophétie de Jérémie. Selon lui, tout baptisé expérimente aujourd’hui cette Alliance nouvelle, par le don de l’Esprit Saint. En chaque eucharistie, nous buvons « la coupe de l’Alliance nouvelle » (1 Corinthiens 11, 25).

 * Pour saint Paul, le christianisme réalise l’alliance nouvelle, même si l’Apôtre évite cette expression qui pour les Juifs de son temps signifiait le retour à une pratique rigoureuse de la Loi de Moïse. Pour Paul, comme pour Jérémie, nous n’obéissons plus à des commandements dictés de l’extérieur. Nous suivons « la Loi de l’Esprit » (Romains 8, 2) ; la Loi, c’est l’Esprit versé dans nos cœurs. Or, l’Esprit nous pousse à aimer sans cesse davantage : « Le fruit de l’Esprit, c’est l’amour » (Galates 5, 22). Et l’amour résume toute la Loi de Dieu (cf. Galates 5, 14). La boucle est ainsi bouclée. Les commandements écrits ne sont qu’une vérification de notre fidélité aux impulsions de l’Esprit Saint.

 

Hébreux 5, 7-9  (La soumission du Christ, cause du salut éternel)

 Maigre échantillon que ces trois versets ! Car la Lettre aux Hébreux tisse une tapisserie complexe. Isoler un détail est toujours décevant. Élargissons donc notre champ de vision. L’auteur expose ceci : Aujourd’hui, Jésus ressuscité est notre grand prêtre, notre seul représentant crédible auprès de Dieu, parce qu’il a partagé en tout la fragilité de notre condition humaine.

  L’auteur évoque le « grand cri » et « les larmes » de *la prière du Christ. Le texte suggère l’agonie au jardin des Oliviers, le cri ultime sur la croix et toute la lutte du Christ pour accepter la Passion. Bref, Jésus nous représente vraiment, puisqu’il a connu notre tentation de refuser le vouloir de Dieu, par peur de la mort. Mais, par solidarité avec notre condition, il a « obéi », « bien qu’il soit le Fils », transformant en prière et supplication la révolte de l’humanité. « Il a été exaucé », non pas en échappant à la mort, mais en recevant de Dieu la résurrection (10, 12-14).

  Le Christ a donc connu « la perfection ». Dans l’Ancien Testament, ce mot résume les qualités permettant d’élire quelqu’un comme grand prêtre. Mais la Lettre aux Hébreux songe à une autre perfection : celle d’un homme qui a accepté, confiant en Dieu, la condition humaine telle qu’elle est. « Pour tous ceux qui lui obéissent », qui suivent son exemple, le salut est acquis. Cette plongée dans l’expérience humaine de Jésus rejoint ce que dit l’évangile de Jean. Celui-ci ne raconte pas la lutte de Jésus au jardin de Gethsémani, son « agonie » au sens premier du mot. Il l’anticipe dans un discours prononcé en public à Jérusalem.

 * La prière de Jésus. « Je t’exalte, Seigneur, car tu m’as relevé (Psaume 29, 2). Considérons que c’est notre Seigneur qui, dans cette humanité dont il a daigné se revêtir a pu fort bien s’approprier ces paroles du prophète. Devenir homme, c’est contracter nos faiblesses, et, devenu faible, il devait prier » (saint Augustin, Discours sur le Psaume 29).

 

Jean 12, 20-33  (“Si le grain de blé tombé en terre meurt, il porte beaucoup de fruit “)

Jésus vient d’entrer à Jérusalem (Jean 11, 12-19). Voici son dernier entretien public, avant l’ultime repas avec les disciples. L’intervention des Grecs permet de révéler le sens profond de la Passion, sa prodigieuse fécondité.

 Les Grecs veulent voir Jésus

 Ce sont des païens, sympathisants du judaïsme. Certains participaient aux pèlerinages à Jérusalem, comme ici lors des festivités pascales. On les appelait des « craignant Dieu ». Aller en pèlerinage se disait aussi aller « voir la face de Dieu ». Les Grecs, eux, veulent « voir Jésus ». Or, chez saint Jean, « voir », c’est croire, et croire, c’est voir vraiment (cf. Jean 12, 44-45). Ces pèlerins accomplissent une démarche de foi qui passe par les deux disciples ayant un nom grec, Philippe et André. Ils forment l’avant-garde symbolique des païens qui rencontreront le Christ grâce à la mission des disciples.

 L’heure est venue

 Témoin de ce symbole de la mission à venir, Jésus déclare que son *heure est enfin venue, l’heure glorieuse de la croix. La mise en terre du grain de blé, Jésus, est la condition d’une vie nouvelle et multipliée. L’image était parlante pour des Grecs qui connaissaient les mystères du temple d’Éleusis où l’on célébrait chaque année la mort et le renouveau de la végétation. Le croyant devra, lui aussi, se dessaisir de sa vie centrée sur lui-même, pour recevoir de Jésus la « vie éternelle » la pleine communion avec Dieu. Il s’agit de « servir » le Christ dans sa mission pour parvenir « là où il est », là où il n’a jamais cessé d’être, c’est-à-dire dans la gloire de Dieu, là où le Père « honore » ceux qui suivent son Fils.

 Agonie et Transfiguration

 L’évangile de Jean ne raconte ni la Transfiguration ni « l’agonie » de Jésus à Gethsémani. Mais il reprend ici la teneur de ces deux épisodes, à sa façon. Jésus est « bouleversé » devant la perspective de sa mort (comparer Marc 14, 34-36). Mais,  parallèle à l’expression « Que ton Nom soit sanctifié », voici la demande de Jésus : « Glorifie ton Nom », montre ta gloire, fais-toi reconnaître dans le don d’amour que je vais accomplir en ton nom.

 Comme dans l’épisode de la Transfiguration, survient la voix céleste. Elle dit, littéralement : « J’ai glorifié et je glorifierai encore. » L’absence de complément induit un double sens : Dieu s’est glorifié lui-même en donnant à Jésus d’accomplir son œuvre, il révélera par la croix de Jésus l’étendue de son amour. Mais, en même temps, c’est bien Jésus qu’il met par là en valeur.

 La révélation

 La foule ne comprend pas : est-ce un coup de tonnerre ? Un ange ? Jésus seul peut révéler le double message de Dieu : l’amour est plus fort que le Mal qui cherche à emprisonner l’homme. Est vaincu par la croix le satan, « le prince de ce monde » ou « le dieu de ce monde » (2 Corinthiens 4, 3), ces expressions symbolisant et résumant les forces néfastes, hostiles aux projets de Dieu. Par cette victoire, l’amour aspire l’humanité vers le Christ « élevé » sur la croix et « élevé » vers le Père. Mais cet amour ne se comprend, de la part du croyant, que par une expérience de dépouillement de soi à la suite du Christ, grain de blé tombé en terre : « Qui aime sa vie la perd. »

 Jésus semble avoir oublié les Grecs. Il a pourtant répondu à leur requête et à la nôtre ; nous ne pouvons pas « voir » un Jésus du passé. Comprenons plutôt « de quel genre de mort il allait mourir » (cf. Jean 18, 32). Nous devons « voir » une histoire d’amour, l’histoire de celui qui a été « élevé » pour conduire à Dieu, les Grecs, les humains de toutes les nations..

 * L’heure. Chez Jean, « l’heure » est l’heure H de notre salut, celle de la mort de Jésus sur la croix où se révèle la gloire de Dieu, la pleine mesure de son amour. C’est « l’heure » pour Jésus « de passer de ce monde à son Père » (Jean 13, 1) et d’attirer tous les hommes dans ce passage. Cette heure est toujours actuelle pour ceux qui croient que la vie nous vient de cet amour de Dieu exprimé sur le Calvaire.

 

 

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