4ième Dimanche de Pâques par P. Claude Tassin (17 Avril 2016)

Actes des Apôtres 13, 14.43-52 (” Nous nous tournons vers les nations païennes “)

La vocation d’apôtre est un appel intérieur, une « révélation », selon la conviction de Paul en Galates 1, 15-16. Mais elle relève conjointement du jeu des événements, comme on le voit dans l’épisode des deux sabbats à Antioche de Pisidie (en Turquie), au cœur du premier voyage missionnaire de Paul. Les synagogues s’ouvraient volontiers aux païens, convertis ou simples sympathisants. On désigne ceux-ci comme des « craignant-Dieu » ou par d’autres formules voisines ; ce que le lectionnaire traduit par l’expression « convertis qui adorent le Dieu unique ».

La mission de Serviteur…

Les synagogues antiques aimaient donner la parole à des prédicateurs de passage, tels Paul et Barnabé. Mais il y avait des limites ! Le second sabbat tourne à l’aigre, de par la jalousie des Juifs devant l’afflux de païens venus écouter les deux voyageurs. Ceux-ci découvrent alors l’ampleur de leur mission : Israël est le premier élu, mais cela ne doit pas bloquer l’accomplissement de la prophétie du *Serviteur de Dieu à laquelle se réfèrent Paul et Barnabé pour dire qu’ils se tournent désormais plus résolument vers les païens.

… à la suite de Jésus

Relevons un trait important. La rupture expérimentée par Paul et Barnabé avait d’abord été vécue prophétiquement par Jésus au début de son propre ministère, dans la synagogue de Nazareth (relire Luc 4, 16-30) : l’authenticité de la mission des apôtres se mesure par une identité, parfois tragique, avec le destin du Christ. On se rappelle, en ce dimanche de prière pour les vocations, que tout ministère vécu en vérité, s’accompagne d’épreuves, parce qu’il s’affronte à des clivages dûs à l’accueil ou au refus de la parole de Dieu.

Le Serviteur de Dieu (cf. l’encadré du vendredi saint) est « la lumière des nations » (Isaïe 42, 6), « jusqu’aux extrémités de la terre » (49, 6). Au 1er siècle de notre ère, l’interprétation s’organise ainsi : 1) Pour les Juifs, il s’agit d’Israël apportant aux nations la lumière du vrai Dieu. 2) Pour les chrétiens, c’est Jésus, réalisant cette vocation à laquelle Israël a failli (ainsi Luc 2, 32; Actes 26, 23). 3) Pour Paul et Luc, les apôtres (qui sont des Juifs) assurent la relève de cette vocation à la fois par rapport à Israël et à Jésus.

Psaume 99 (“Nous, son peuple, son troupeau »)

Ce poème est bref, construit en quatre strophes comportant chacune trois vers. Notre liturgie omet la troisième, qui répète un peu la première. Le titre du cantique, « pour l’action de grâce » (hébreu tôdâh), peut induire en erreur/. Car ici, nul récit d’une épreuve dont Dieu aurait libéré le psalmiste. Il s’agit plutôt d’une invitation à la louange lancée au monde entier, Que tous se rendent au Temple, afin d’acclamer rituellement le Seigneur dans la joie, de le « servir » (= lui rendre un culte). Il faut « venir à lui », littéralement : « « venez à sa face », une expression classique orientale pour dire : venir en pèlerinage (comparer Zacharie 8, 21-22).

  N’oublions pas la pointe de cet appel universel. Les nations païennes venant en pèlerinage à Jérusalem reconnaîtront la merveille de l’élection du peuple de Dieu qui s’exprime ici : en nous voyant en fête, « reconnaissez »  que notre Dieu est vraiment (un) Dieu. Il a fait de nous son peuple. Il a fait alliance avec nous : « Nous sommes à lui ». L’expression sous-entend, en effet, la réciproque : « Vous êtes pour moi un peuple. » Mieux encore, « nous sommes son troupeau. » C’est-à-dire qu’il est notre roi, selon la symbolique de l’Orient ancien qui voit dans le souverain le berger et, dans le peuple dont il prend soin, le troupeau.

  En ce dimanche de prière pour les vocations, c’est cette expression « pastorale » qui a commandé le choix de ce psaume. Le peuple chrétien prie pour qu’à travers ses pasteurs honnêtes se révèle que le Seigneur est bon et éternels son amour et sa fidélité.

Apocalypse 7, 9.14b-17 (“ L’Agneau sera leur pasteur pour les conduite aux souces des eaux de la vie »)

Après avoir décrit le jugement terrible contre un monde hostile à Dieu, le visionnaire de l’Apocalypse découvre la fin qui nous attend, non pas un malheureux petit reste selon certaines autres apocalypses juives, mais une foule immense venue de tous les horizons. C’est l’ensemble de ceux qui, au long de l’histoire du monde – et donc dès maintenant, ont subi « la grande épreuve » en restant fidèles à la Parole de Dieu.

  Les voici rassemblés pour une gigantesque fête des Tentes en présence de Dieu (le Trône) et du Christ (l’Agneau). Les élus ont en main les palmes que lors de cette fête on portait autour de l’autel du Temple. Leur Exode dans le désert douloureux de la vie terrestre est achevé : ils se « tiennent debout » (symbole de la résurrection), le Dieu d’Isaïe 49, 10 est enfin leur guide à jamais, et c’est un monde joyeusement à l’envers : les élus ont des vêtements blancs parce qu’ils ont été lavés dans le sang de l’Agneau (dans l’Antiquité, c’est le rouge qui est le contraire du blanc, non le noir), mais cet Agneau pascal, c’est le berger ! Et se profile ici le psaume 22, la figure du berger divin, le roi qui guide son fidèle « vers les eaux tranquilles » et le « fait revivre ».

  Enfin, plus besoin de bâtir les huttes de branchages traditionnelles de *la fête des Tentes, puisque « celui qui siège sur le Trône étendra sur eux sa tente » (plutôt que la fade traduction liturgique : « établira sa demeure chez eux »).

La fête des Tentes. « Vous habiterez dans des tentes pendant sept jours… afin que vos générations voient que j’ai fait habiter dans des tentes les fils d’Israël quand je les ai fait sortir du pays d’Égypte » (Lévitique 23, 42 s.). à ce rite et à celui des palmes (« avec des palmes à la main »), s’ajoutait la coutume d’aller puiser de l’eau à la source de Siloé. On en trouve aussi l’écho dans l’Apocalypse : l’Agneau « les conduira vers les eaux de la source de vie ». L’auteur a exploité ces symboles pour nous donner raison d’espérer une fête éternelle.

Jean 10, 27-30 (Le Bon Pasteur donne la Vie à ses brebis)

« Si telle est ton idée de Dieu, moi non plus, je ne crois pas à ce Dieu-là », disons-nous parfois à l’ami incroyant. Et nous, quelle idée nous faisons-nous de l’homme Jésus quand nous disons qu’il est le Messie ? La question oriente notre lecture de l’évangile de ce jour, tiré du discours de Jésus, « Porte des brebis » et « *Beau Berger ». Ce discours est « dispatché » chaque année au 4e dimanche de Pâques, dimanche du « bon pasteur ».

Un conflit

En son état actuel achevé, sous la plume de l’évangéliste, le discours reflète surtout l’affrontement, à la fin du 1er siècle, entre, d’une part, l’Église dite « johannique », qui se fait une très haute idée de la personne du Christ, et, d’autre part,  des Juifs (voire des chrétiens d’origine juive) qui trouvent excessive la manière dont cette Église présente Jésus.

  Car tout part d’une question des Juifs : « Si tu es le Messie, dis-le nous ouvertement » (Jean 10, 24). Que répondre ? Tout dépend de l’image qu’on se fait du Messie. Et, de quelque manière, la foi est un don qui vient de Dieu, qui fait des croyants les brebis de Jésus et qui n’en fait pas pour autant des « moutons ». Le croyant a la certitude d’être connu personnellement (« moi, je les connais », dit Jésus) et il suit le Pasteur parce qu’il sait que celui-ci « donne la vie éternelle » – comme lorsqu’on dit : « Cette relation est pour moi “vitale” : sans lui (ou sans elle), je périrais ». Relation d’une telle force que « personne n’arrachera » les brebis de la main du Berger. L’évangéliste songe peut-être aux « bergers mercenaires » (Jean 10, 12) qui enjôlent les brebis par leurs discours, mais les abandonnent au moment où elles sont en voie de se perdre.

Une triple communion

Mais, dans la mission du vrai Berger, c’est la relation entre les croyants et Dieu lui-même qui s’exprime : le Père a donné les Brebis à Jésus. Car, selon l’Ancien Testament, Dieu s’affirme comme le seul Berger de son peuple (voir le Psaume 22 [23]) et Ezékiel 34). On n’arrache pas les brebis de la main du Christ parce qu’on n’arrache rien à Dieu et parce que, conclut Jésus, « Le Père et moi, nous UN ».

  Voilà donc le sommet du discours : dans le projet de sauver les humains, il y a totale unité entre Dieu et son Envoyé. Et ce salut n’est rien d’autre qu’une communion fraternelle ayant pour ciment l’unité entre le Père et le Fils : « Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi » (Jean 17, 21).

  La suite met en valeur l’inouï de cette révélation : les Juifs veulent lyncher Jésus parce que, disent-ils, « tu n’es qu’un homme et tu prétends être Dieu » (Jean 10, 33). L’Envers de la foi chrétienne selon laquelle c’est Dieu qui s’est fait homme !

La charge pastorale

  Qu’est-ce que la vocation à une charge « pastorale » ? C’est entrer dans la communion entre le Christ et son Père pour y entraîner les autres. Mais l’Apocalypse (2e lecture) rappelait que le Pasteur n’est autre que l’Agneau immolé. Toute charge pastorale implique un don total de soi.

Le beau berger. Comment traduire du grec l’expression qui ouvre le discours : le bon pasteur ? le vrai pasteur ? le beau pasteur ? Le texte originel parle de « beau » pasteur parce que les Grecs anciens vibrent à la beauté. Si une chose est bonne et vraie, ils diront qu’elle est belle. Si l’évangile avait été écrit en araméen, il parlerait de « bon » pasteur. Car, pour le Sémite à l’esprit concert, une chose n’est belle et vraie que si elle est d’abord bonne, si elle apporte un bienfait. Au 4e dimanche de Pâques en l’année B, le lectionnaire propose une parenthèse interprétative : « le vrai berger » ; entendons : le berger par excellence, digne de ce nom. Pour se révéler à nous, Dieu use de nos langages et entre dans les mentalités des divers peuples du monde. Déjà en employant l’image du pasteur, l’Ancien Testament appliquait à Dieu le titre qu’on appliquait alors aux souverains et disait par là que Dieu seul peut mener les hommes de manière bonne, belle et vraie. Servir l’Évangile, c’est continuer cet effort d’interprétation.

 

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