5ième Dimanche de Pâques par P. Claude Tassin (24 Avril 2016)

Actes des Apôtres 14, 21b-27 (“Ayant réuni l’Église, ils rapportèrent tout ce que Dieu avait fait avec eux”)

Certains missels intitulent le 5e dimanche de Pâques A, B et C, « dimanche des ministères », en fonction des passages des Actes des Apôtres retenus chaque année autour de ce thème. Ce devrait être le « dimanche des missions », au lieu de sa place en automne. Dans la lecture d’aujourd’hui, soulignons deux aspects.

La Parole voyage : un tourisme évangélique

Voici la fin du premier voyage missionnaire de Paul et de Barnabé (Actes 13 – 14). Avec bien des aventures, ils ont sillonné la Lycaonie, une région turque montagneuse plutôt isolée (cf. Actes 14, 6-20). Au lieu de continuer la route terrestre à l’Est, vers Antioche de Syrie, qui était leur point de départ (Actes 13, 1-3), ils font demi-tour et rejoignent le port turc d’Attalia sur la Méditerranée. Selon Luc, ils veulent revoir les Églises qu’ils ont fondées. Et voici nommée Lystres (cf. Actes 14, 6-20), dans les montagnes turques, ville fondée par l’empereur Auguste, pense-t-on. De là est originaire Timothée, qui sera un comagnon de Paul (Acte 16, 1-3). Puis voici Iconium, la Konya turque actuelle (cf. Actes 14, 1-5), une cité des montagnes, fondée aussi par Auguste, semble-t-il. Et à nouveau Antioche de Pisidie (cf. 13, 14-51), toujours dans la région escarpée. Si le séjour de Paul dans cette Antioche (l’actuelle Yalaç turque) est souligné par Luc, c’est que la contrée de Pisidie, depuis deux siècles avant notre ère, avait été rattachée à la province romaine de Cilicie, c’est-à-dire la patrie de Saaul. Avant l’embarquement de Paul et Barnabé à Attalia, les Actes mentionnent un passage à Pergé. Si la chronique de Luc est véridique, le retour dans cette cité, à une quinzaine de kilomètres au-dessus du port, une ville encore marquée par de somptueux vestiges de l’époque romaiine, devait avoir un goût amer dans la bouche de l’apôtre. C’est là que Jean Marc (l’évangéliste !), avait quitté Paul et Barnabé, peu enclin à les suivre dans les contrées sauvages de la Turquie (Actes 13, 13). Enfin, Paul et Barnabé rejoignent l’Église d’Antioche qui les avait envoyés en mission (Actes 13, 1-3). « C’est là qu’ils avaient été remis à la grâce de Dieu » et personne ne se doutait de l’ampleur que prendrait leur périple.

   Fin de notre tourisme missionnaire ! Au vu de la situation politique du 21e siècle, et faute de bonnes chaussures de marche, rares sont les touristes et/ou pèlerins qui peuvent accéder dans la montagne turque à des grottes, sanctuaires chrétiens antiques dont l’art étonnant conserve le souvenir de la première évangélisation chrétienne remontant à « l’équipe paulinienne », ou à ses successeurs.

Organisation et affermissement des jeunes Églises

Si Luc, dans les Actes des Apôtres, s’ingénie à retracer, pour Paul et Barnabé, un itinéraire de retour, ce n’est pas par goût du tourisme, mais selon un propos théologique. La mission chrétienne ne consiste pas seulement à semer l’Évangile, mais aussi à structurer la communauté qui le reçoit. Ces Églises sont invitées à la persévérance au milieu des oppositions (comparer 1 Thessaloniciens 1, 6 ; 2, 14), à l’instar de Jésus qui avait lui-même connu la persécution dans son annonce du royaume de Dieu.

   Paul et Barnabé instituent des responsables à la foi solide, les *Anciens, qui aideront les chrétiens à assumer la situation et qui sont choisis dans un contexte de jeûne et de prière, comme lors de l’envoi en mission de Paul et Barnabé (cf. Actes 13, 3). Nulle communauté n’a jamais élu seule ses responsables : il fallait l’avis de ceux qui assuraient la communion entre les Églises locales. Nos deux apôtres eux-mêmes rendent compte devant l’Église d’Antioche, qui les avait envoyés, de « tout ce que Dieu avait fait avec eux » durant leur périple.

   Luc montre, dès l’origine, des Églises co-responsables dans la mission et soucieuses d’organiser des services animant les communautés.

* Les Anciens. L’Ancien, en grec presbuteros, a donné le mot « prêtre ». Il est improbable que Paul ait institué des Anciens. A lire 1 Corinthiens 12, 28, les Églises qu’il fonde reconnaissent les ministères suivants : 1) Des services itinérants, inter-Églises : apôtres et prophètes (ces derniers, semi-itinérants) ; 2) des services locaux : enseignants (« docteurs »), des gens aux dons miraculeux, des guérisseurs, etc, mais pas d’Anciens. En revanche, dans les Lettres à Timothée et à Tite, qui ne viennent pas de Paul, mais du temps de Luc (les années 80), apparaît un trinôme encore flou : épiscopes /anciens /diacres, ancêtre de la triade évêque / prêtre / diacre. Bref, les Actes des Apôtres imputent à Paul a posteriori l’organisation de ministères qui lui étaient étrangers. Car, à l’origine, les ministères « ordonnés » variaient d’une Église à l’autre, en fonction de coutumes locales différant quant à la manière d’organiser les communautés civiles et religieuses. On regrette parfois la disparition de cette souplesse. Dans diverses Églises d’aujourd’hui, les choses évoluent.

Psaume 144 (” Que tes fidèles te bénissent ! “)

Comme beaucoup de la dernière partie des 150 psaumes, celui-ci est un santon, une construction quelque peu artificielle rassemblant des versets tirés de psaumes précédents. Les strophes de ce poème ici retenues veulent simplement faire écho à la merveilleuse conversion des païens (que nous sommes !), « comment Dieu avait ouvert aux nations la porte de la foi », grâce à la mission de Paul et Barnabé.

  Passant par-dessus des siècles d’ignorance, voici révélé le Seigneur qui est « tendresse et pitié ». Sa bonté « est pour tous », quelles que soient leurs origines. Alors, que tous ceux qui ont accédé à la foi proclament le règne de Dieu auquel ils ont déjà accédé, même si sa gloire et son éclat ne sont pas advnus en plénitude, puisque, chaque fois que nous disons la Prière du Seigneur, nous répétons : « Que ton règne vienne », et nous nous souvenons de la réflexion de Paul et Barnabé : « Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. »

Apocalypse 21, 1-5a (“Il essuiera toute larme de leurs yeux “)

Qu’entend-on comme « nouvelles » à la radio et à la télé ? larmes, pleurs, cris, tristesse, mort… Mais tout cela, selon les visions finales de l’Apocalypse, c’est le vieux monde. Dans le monde nouveau, finies les larmes ! C’est le message de l’Apocalypse qui accompagne le temps pascal de l’année C.

Le monde nouveau : plus de mer !

Voici que Dieu « fait toutes choses nouvelles » : un ciel nouveau, une terre nouvelle. Mais « plus de mer » car, chez les anciens ignorant généralement le plaisir des plages, celle-ci symbolisait plutôt les naufrages et l’abîme sans fond où logent les puissances du mal et de la mort. Comparer ce symbole en Marc 5, 13 : les démons chassés par Jésus se précipitent dans la mer… d’où ils n’auraient jamais dû sortir. Le drame des réfugiés se noyant en Méditerranée rappelle tragiquement la face négative du symbole de la mer.

   Cet univers nouveau dessiné par l’Apocalypse abolira les obstacles au bonheur, parce que l’humanité connaîtra une parfaite communion avec Dieu, une intimité toute nuptiale.

La cité nouvelle

L’auteur reprend l’image prophétique du Dieu Époux de son peuple (cf. Isaïe 54, 5-8) et l’applique à la « Jérusalem nouvelle », la nouvelle cité humaine que Dieu projette, la fiancée que Dieu se prépare. Le cœur de la lecture peut se traduire ainsi : « Voici la tente de Dieu [= la Tente-sanctuaire des temps du désert, cf. Lévitique 26, 11-12] avec les hommes, et il aura sa tente avec eux, et eux seront ses peuples [= formule d’alliance, d’appartenance mutuelle], et lui sera le Dieu-avec-eux [= il sera vraiment Emmanuel, Dieu-avec-nous]. »

   Le Jour du Seigneur, chaque eucharistie fait grandir en nous ce monde nouveau inauguré par la résurrection de Jésus.

Jean 13, 31-33a.34-35 (« Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres »)

Du Discours d’Adieu de Jésus, au soir du jeudi saint (Jean 13 à 17), la liturgie n’offre chaque année que quelques extraits (du 5e au 7e dimanche de Pâques). L’architecture de ce monument littéraire vient des livres juifs appelés « Testaments » et dans lesquels un saint de l’Ancien Testament, sur le point de mourir, réunit ses héritiers (ses « petits enfants ») ; il leur résume le sens de sa vie; il prédit ce qui leur arrivera et comment ils pourront vivre de son patrimoine spirituel. Un tel genre ne s’oriente pas vers le passé (ici, la vie terrestre de Jésus), mais vers l’avenir (ici, l’après-Pâques). L’introduction du Discours d’Adieu est un « mini-testament » qui se déploie en trois vagues.

L’annonce de la gloire

« Maintenant » Jésus a lavé les pieds des disciples (cf. jeudi saint) pour signifier le sens de sa mort ; « maintenant » Judas est sorti pour accomplir la trahison qui va conduire « le Fils de l’homme » à l »heure H de sa mission.

  La tradition juive voyait dans le « Fils de l’homme » l’être céleste des apocalypses à qui, en Daniel 7, 13-14, Dieu remet toute gloire. Mais un « fils d’homme », c’était aussi l’être humain dans sa nature fragile. L’évangéliste joue sur ces deux sens : la faiblesse humaine de Jésus se trouve anoblie par la Passion, puisque celle-ci est une montée vers le Père. Et par cette ascension vers Dieu, Jésus retrouve sa gloire céleste. En aimant les siens jusqu’au bout, Jésus glorifie Dieu, puisqu’il manifeste l’amour de Dieu lui-même.

L’annonce du départ

Jésus s’adresse à ses « petits enfants » car le décor est celui du repas pascal juif dont le rituel souligne la structure familiale, la continuité des générations depuis la première libération, le passage de la Mer, jusqu’à la dernière, la Pâque définitive. En outre, le genre littéraire du « Testament » exige aussi que l’Ancêtre, au seuil de sa mort, interpelle ses « petits enfants ».

Le testament : un *commandement nouveau

En s’aimant les uns les autres en frères, les disciples assurent d’une certaine manière une sur-vie de Jésus. Car cet amour incarne la générosité et la gratuité inscrites dans la Passion, et il a pour source l’amour que le Père porte à son Fils (cf. Jean 15, 9). L’amour est un commandement, non comme un ordre donné de l’extérieur, mais comme l’engagement qui s’impose lorsqu’on a soi-même expérimenté l’amour du Christ. C’est un commandement « nouveau » parce qu’il met en œuvre l’alliance nouvelle annoncée en Jérémie 31, 31 et fondée à présent sur le sang du Christ versé pour nous (Luc 22, 20).

  L’amour dont il s’agit ici n’est pas une charité de bienfaisance ouverte à tous, mais le lien qui soude une communauté et « qui montrera à tous les hommes » quel est ce Christ qui soude l’unité des chrétiens. Certaines Églises témoignent en prêchant une haute morale, d’autres en menant des actions caritatives remarquables. L’Église à laquelle Jean s’adresse a choisi de donner l’exemple attirant d’une communion fraternelle dans le Christ.

* Le commandement nouveau. « Est-ce que ce commandement n’existait pas déjà dans la loi ancienne, puisqu’il est écrit : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même” ? Pourquoi donc le Seigneur appelle-t-il nouveau un commandement qui est à l’évidence si ancien ? Est-ce un commandement nouveau parce qu’en nous dépouillant de l’homme ancien il nous revêt de l’homme nouveau ? Certes, l’homme qui écoute ce commandement, ou plutôt qui y obéit, est renouvelé non par n’importe quel amour, mais par celui que le Seigneur a précisé, en ajoutant, afin de le distinguer de l’amour charnel : “comme je vous ai aimés”. C’est cet amour qui nous renouvelle, pour que nous soyons les héritiers de l’alliance nouvelle.

    Voilà pourquoi il nous a aimés : afin qu’à notre tour nous nous aimions les uns les autres. Il nous en a rendus capables en nous aimant, afin que par l’amour mutuel nous soyons liés entre nous et que, par l’union très douce qui lie ses membres, nous soyons le corps d’une seule Tête » (Saint Augustin, Commentaire sur Jean).

 

 

 

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