Les enjeux du « Dimanche de la Parole de Dieu » (Fr Manuel Rivéro)


Le pape François vient d’instituer « le Dimanche de la Parole de Dieu[1] » qui aura lieu le 3e dimanche du Temps ordinaire, en 2020, ce sera le 26 janvier. Il a choisi la mémoire liturgique de saint Jérôme (350-419), traducteur et commentateur de la Bible, pour mettre en lumière la Parole de Dieu révélée aux hommes : « Ignorer les Écritures, c’est ignorer le Christ », enseignait-il.

Origine surnaturelle des Saintes Écritures

Jean Guitton (1999)[2], philosophe, membre de l’Académie française, invité par le saint pape Paul VI au concile Vatican II, me disait lors d’un entretien à Paris sur le père Lagrange : « Nos contemporains ne croient pas en la dimension surnaturelle de la Bible ; c’est pourquoi il convient de mettre sur les autels le père Marie-Joseph Lagrange, le fondateur de l’École biblique de Jérusalem, pour relier la foi et la science. » Disciple du père Lagrange à Jérusalem, Jean Guitton vénérait la figure de ce maître en exégèse.

Le cardinal Carlo Maria Martini (2012), exégète et grand apôtre de la lectio divina, souhaitait aussi la béatification du père Lagrange, dont « la prière était feu », de manière à relier le renouveau de l’exégèse catholique au XIXe siècle avec la sainteté[3].

Le pape cite l’Évangile de saint Luc[4] pour montrer que les disciples ont eu besoin de Jésus pour leur ouvrir l’esprit à l’intelligence des Écritures. Jésus qui avait ouvert les oreilles des sourds et les yeux des aveugles ouvre l’esprit fermé des disciples afin qu’ils reçoivent la lumière de la Révélation divine transmise par les Saintes Écritures. Il s’agit d’un miracle encore plus grand que les guérisons physiques. La présence de Jésus ressuscité ne suffit pas. Les disciples déconcertés et apeurés après le Vendredi saint ont besoin de recevoir le sens des événements par la catéchèse de Jésus qui a accompli les prophéties de l’Ancien Testament dans sa mort et dans sa résurrection : « en son Nom le repentir en vue de la rémission des péchés serait proclamé à toutes les nations, à commencer par Jérusalem[5] ».

Jésus, exégète du Père

Jésus, l’exégète du Père, est venu expliquer le mystère de Dieu. Le Prologue de l’Évangile selon saint Jean utilise le mot grec[6] qui a donné en français « exégèse » pour manifester l’œuvre du Fils de Dieu qui par sa prédication « fait voir » et comprendre l’amour du Père que personne n’a jamais vu. Les explications de Jésus s’avèrent indispensables pour enraciner la Parole de Dieu dans les cœurs, autrement le diable parviendrait à arracher cette semence de vie divine restée à la superficie[7].

Sorti vivant du tombeau, Jésus rappelle aux disciples le sens de la croix et de la Passion. La croix devient la clé qui déverrouille les mystères fermés de l’existence humaine frappée par la souffrance, l’injustice, le mal et le malin. Le récit des disciples d’Emmaüs converge vers cette phrase de Jésus : « Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? [8] ». Pour entrer dans la gloire de la résurrection il n’y a qu’un seul chemin, le chemin de la croix. Saint Jean de la Croix (1591), le grand mystique espagnol, faisait remarquer que nombreux sont ceux qui veulent arriver dans la gloire de Dieu en évitant les souffrances. Un proverbe canadien dit le même message d’une autre manière : « Tous veulent aller au paradis mais personne ne veut mourir. »

Messie crucifié

L’originalité de la foi chrétienne se trouve précisément dans la présence de Jésus au cœur des épreuves et de la mort. Folie et scandale de la croix, s’exclamait saint Paul devant des auditoires sceptiques voire révoltés à l’idée d’un Dieu qui souffrirait. Quand Jésus parle du besoin de la croix, il s’agit de la logique de l’amour. Saint Augustin prêchait : « Donnez-moi quelqu’un qui aime et il comprendra ce que je dis. » L’amour rend humble et petit. Ceux qui aiment sont prêts à souffrir et même à donner leur vie pour la personne aimée : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis[9] », enseigne Jésus. Par amour, le Très-Haut est devenu le très-bas, le tout-puissant s’est abaissé jusqu’à la faiblesse et la fragilité, Dieu grand s’est présenté comme un petit bébé à Bethléem. C’est dans l’abaissement et l’humilité que Dieu se révèle amour et qu’il nous apprend à aimer. Les grands saints ont aimé prier au pied de la croix pour y découvrir l’art d’aimer de Dieu.

Des sages humanistes proposent parfois aux chercheurs de Dieu de choisir la religion qui les rend meilleurs. À la lumière de l’Évangile de Jésus, non-violent qui aime jusqu’à la mort, le chrétien pourrait affirmer : « Choisis la religion où Dieu soit Amour et qu’Il te donne la grâce d’aimer sans domination ». Quel homme a-t-il osé dire « venez à moi, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes ? [10] ». Dieu ne se trouve pas dans la recherche du sentiment de puissance. Dieu est Amour tel que le décrit saint Paul : « L’amour ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal (…), il excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout. L’amour ne passe jamais[11] ».

Il arrive que des croyants d’autres religions que le christianisme disent aux chrétiens : « votre religion et la mienne, c’est la même chose. Il n’y a qu’un seul Dieu ». C’est vrai qu’il n’y a qu’un seul Dieu mais la manière d’aimer de Dieu n’est pas la même selon les religions. Aux antipodes de toute domination, Jésus révèle l’amour de son Père. D’après les différentes visions de Dieu il y aura diverses manières d’aimer.

La souffrance, la peur de souffrir et la mort font peur. Tout homme essaie d’y échapper. Combat naturel qui correspond à la volonté de Dieu. Dieu ne veut pas la mort des hommes. Dieu n’a pas voulu la mort. Celle-ci est entrée dans le monde par la jalousie du diable[12].

Paul Claudel (1955), poète catholique, réagissait aux questions sur le mal en disant : « Jésus n’est pas venu expliquer le mal mais l’habiter et le vaincre ». Jésus est mort pour vaincre la mort. Son sacrifice a agi comme une arme fatale contre les pouvoirs de la mort. La puissance de l’Amour de Jésus s’est manifestée dans sa résurrection.

Présence de Jésus dans la souffrance et l’insécurité

Le contraire de la foi n’est pas à proprement parler l’athéisme mais la solitude. Chacun a peur de la solitude, de l’échec, de la prison et de la mort. La spécificité de la foi chrétienne apparaît dans la présence aimante de Jésus dans la maladie, l’injustice, l’échec et la mort. Tout au long de l’histoire de l’Église, les chrétiens ont témoigné de cette communion au Christ dans la persécution et la douleur. La foi chrétienne ne consiste pas à penser que Dieu existe. Par la foi, le chrétien contemple Jésus vivant et il s’unit à ses souffrances dans l’espérance de partager sa gloire. Nous comprenons alors le grand nombre de témoignages de baptisés, qui nous partagent leur expérience heureuse de communion avec Dieu dans des circonstances où tout ferait penser au vide et à l’absurde. Des malades témoignent des grâces reçues dans la maladie. Des personnes détenues injustement témoignent des grâces vécues dans le froid des cellules de prison. Le père Pedro Arrupe (1991), ancien Général de la Compagnie de Jésus, se souvenait des journées passées injustement dans une prison japonaise, cœur à cœur avec Jésus, en le contemplant dans sa Passion, à Gethsémani, dans sa garde à vue dans la maison du grand-prêtre, flagellé, abandonné, insulté, couronné d’épines, crucifié. Le père Arrupe considérait ces jours de tristesse humaine comme de grands moments de sa vie mystique : « Il n’y avait rien dans ma cellule de prison ; j’étais seul avec le Christ[13] ». Là où le mal avait abondé, la grâce avait surabondé.

La Parole de Dieu engendre la foi. Le chrétien découvre alors son identité de fils de Dieu et de frère de Jésus. La Parole de Dieu révèle le mystère de la Trinité et elle révèle aussi l’homme à lui-même : « Le mystère de l’homme ne s’éclaire qu’à la lumière de Jésus » (Concile Vatican II. Gaudium et spes n° 22). Le christianisme ne fait pas partie des religions du livre même s’il vénère les Saintes Écritures. Le Verbe fait chair est vivant. Le texte de la Bible devient vivant par l’Esprit de Jésus ressuscité. Sans la grâce intérieure de l’Esprit Saint répandue dans le cœur des croyants, les enseignements des textes bibliques n’apporteraient pas la connaissance ni la vie de Dieu[14].

La Parole de Dieu établit « un dialogue constant de Dieu avec son peuple[15] ». Le mot « dialogue » comprend le mot « logos » qui dans le grec de l’Évangile selon saint Jean désigne le Verbe de Dieu : intelligence divine et Parole. Dans l’Ancien Testament, le mot hébreu « davar » qui signifie « parole » représente un événement. La Parole de Dieu ne saurait pas être réduite à un simple souffle mais elle est créatrice et marque l’histoire.

Ce n’est pas sans raison, que les chrétiens cherchent le dialogue avec les religions et les cultures. Dieu est dialogue dans l’altérité et l’unité. Le Père engendre le Fils et le Fils fait le Père. Sans Fils il n’y a pas de Père. Le Père s’entretient avec son Fils et le Fils rend grâces au Père dans la communion de l’Esprit Saint. Ce dialogue de Dieu « ad intra », dans le mystère de la sainte Trinité, se trouve à la source du dynamisme des dialogues religieux et philosophiques « ad extra » dans l’histoire de l’humanité.

Le Verbe et les mots

Seul Dieu parle bien de Dieu. Jésus, le Verbe fait chair, emprunte nos mots humains les plus justes pour manifester le mystère de Dieu. Le théologien espagnol, Cabodevilla, aimait à dire que « la Parole de Dieu s’est faite chair dans des mots[16] ». L’Incarnation du Fils de Dieu ne se réduit pas à la chair humaine de Jésus, à l’Enfant de la crèche, elle comprend la culture et la langue d’Israël. Les mots humains n’expriment pas toute la richesse des pensées et des sentiments mais ils demeurent la médiation indispensable pour la communication. Dieu est Esprit. Les mots de nos langues et les expériences humaines restent bien en-deçà de la grandeur de Dieu. Pourtant, les mots de la Bible et leur renvoi à la terre et aux travaux des hommes peuvent éveiller l’intelligence à la compréhension de Dieu. C’est ce que fait Jésus dans l’Évangile en parlant des vignes, des mariages, des bergers, des trésors … Dans les Saintes Écritures, les mots sont cent pour cent de Dieu et cent pour cent des hommes. Le pape François rappelle l’enseignement du Concile Vatican II dans la Constitution « Dei Verbum[17] » sur le principe de l’incarnation.

« Cœurs brûlants »

« Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Écritures ? [18] ». La Parole de Dieu fait grandir dans l’amour de Dieu. Il ne sert à rien de se plaindre de l’égoïsme des gens. La conversion passe par un long chemin où la Parole de Dieu joue un rôle fondamental. Les disciples d’Emmaüs marchaient tristes et découragés, le visage sombre. La catéchèse de Jésus, à partir de la Loi, des Prophètes et des Psaumes, a rempli leurs cœurs de la joie pascale.

Aujourd’hui, les catéchistes accomplissent aussi une mission extraordinaire source d’allégresse. J’aime à dire que catéchiste est le plus beau métier du monde. Métier, ministère, service, qui peut illuminer la route des adultes et des enfants à jamais. En tant qu’aumônier de prison, je récolte les fruits de la catéchèse. Souvent les personnes détenues ne se sont pas confessées depuis leur première communion mais les enseignements de la catéchèse gardés dans « le disque dur » de la mémoire remontent lors des événements douloureux.

L’homélie

Le pape François met en valeur l’homélie qui nourrit la foi des chrétiens, « elle possède un caractère presque sacramentel[19] ». L’homélie n’est pas une conférence ni un cours. Dans l’homélie, le prêtre actualise l’Évangile. « Aujourd’hui s’accomplit cette parole », s’était exclamé Jésus en refermant le rouleau du prophète Isaïe dans la petite synagogue de Nazareth. Dans les anciennes basiliques chrétiennes, l’existence de deux ambons, l’un pour l’Ancien Testament et l’autre pour le Nouveau Testament, mettait en évidence la différence et la relation entre eux pour les unir dans le mystère du Christ[20]. Le pape François commente l’accomplissement de l’Ancien Testament par le Christ : « L’Ancien Testament n’est jamais vieux une fois qu’on le fait entrer dans le Nouveau, car tout est transformé par l’unique Esprit qui l’inspire[21] ».

Le pape évoque « le caractère performatif de la Parole de Dieu[22] », c’est-à-dire qu’elle réalise ce qu’elle dit. Dans la liturgie de la Parole, l’Esprit Saint agit. D’où le symbole de la colombe dans les chaires de nos églises. L’Esprit Saint descend sur l’assemblée pendant la liturgie de la Parole de Dieu en prière pour faire grandir la foi et l’amour. Cette épiclèse fait des fidèles réunis en « un seul corps et un seul esprit dans le Christ » (Canon eucharistique n° III).

Victoria, ma sœur aînée, professeur des écoles pendant toute sa vie, appréciait particulièrement les homélies d’un prêtre de Bilbao qui commençait par une question et qui finissait par une question. Dieu s’adresse à l’intelligence. L’homélie cherche à éveiller l’intelligence. Dans l’Évangile, Marie se pose des questions : « comment[23] », « pourquoi ». L’homélie éclaire les interrogations de l’homme l’orientant vers des choix d’amour à faire dans la liberté. Chesterton (1936), écrivain catholique anglais, disait avec humour : « Quand on rentre dans une église on est prié d’enlever le chapeau mais pas la tête ! ».

La sonorisation et l’articulation

Pour que l’homélie porte ses fruits, il s’avère indispensable de miser sur une bonne sonorisation. L’un des premiers investissements à prévoir dans une paroisse concerne la sonorisation. Trop souvent, les fidèles se plaignent de ne pas entendre ou de ne pas comprendre les lectures ou l’homélie à cause des défauts dans le système de sonorisation. Pour les nouvelles générations habituées à la perfection technique des médias, une sonorisation défectueuse discrédite la valeur sacrée de la Parole de Dieu.

Il convient aussi de former les laïcs à l’utilisation des micros. J’aime à dire sous forme de boutade que « les micros sont comme les personnes, il faut leur parler et non pas les frapper. Si on les frappe, on les abîme ». Pourtant je continue de voir les habitués des paroisses taper sur les micros.

La lecture de la Parole de Dieu suppose aussi une préparation soignée. L’expérience prouve que les formations à la respiration, à l’articulation et à la lecture publique portent des fruits merveilleux et assez rapides. Les comédiens étudient cet art dont les églises ont bien besoin. Il serait bon d’organiser des sessions de formation avec des professionnels du théâtre, par exemple.

La Vierge Marie et la Parole de Dieu

Marie, la mère de Jésus, est louée dans l’Évangile à cause de sa foi en l’accomplissement de la Parole de Dieu en elle (cf. Lc 1, 45). Pour le pape François, cette béatitude de la foi précède les autres béatitudes sur la pauvreté, l’humilité, les artisans de paix …

Saint Ambroise de Milan (397) partageait son expérience et celle d’une multitude de croyants quand il affirmait que dans la lecture priante de la Parole de Dieu l’homme se promène avec Dieu dans le paradis[24]. Lire les Saintes Écritures équivaut à écouter Dieu qui parle au cœur. Dialogue d’amour qui fait grandir la foi. Le bonheur de Marie a été précisément d’écouter et de prier la Loi, les Psaumes et les Prophètes. La foi ne consiste pas à penser que Dieu existe. Le diable le pense aussi. La foi jaillit de l’âme en réponse à la révélation de l’amour de Dieu dans les Saintes Écritures et dans la prédication. La grandeur de Marie se trouve dans sa foi. Le pape François de citer saint Augustin qui met en lumière Marie comme disciple de Jésus qui écoute et met en pratique la Parole de Dieu.

Modèle de foi, Marie n’a pas tout compris. Saint Luc commente le recouvrement de Jésus au Temple de Jérusalem, quand il a expliqué à Marie et à Joseph qu’ « il devait être dans la maison de son Père » (cf. Lc 2, 49), en soulignant que ni Marie ni Joseph « ne comprirent cette parole ». La foi illumine la route des hommes mais elle comporte aussi un côté obscur qui fait penser à « la nuit de la foi » chantée par saint Jean de la Croix. Le père Marie-Joseph Lagrange a consacré son existence à la traduction et au commentaire de la Bible en reconnaissant aussi que « la Parole de Dieu pouvait être obscure ». Sans cette limite dans la connaissance de Dieu, la foi ne serait plus la foi mais la claire vision.

Saint Luc, l’évangéliste, montre Marie « qui garde fidèlement dans son cœur » (cf. Lc 2, 51) les événements et les paroles de son fils Jésus.

La prière plutôt qu’une action apparaît comme un état dans la vie de Jésus et des apôtres. À l’image de l’amour qui unit ceux qui aiment même s’ils n’y pensent pas, celui et celle qui prie vit en communion avec Dieu. Marie vivait en état de prière par sa foi. Saint Luc fait appel à deux mots importants de la vie spirituelle de Marie, mère et disciple de son Fils Jésus : « garder » et « fidèlement ».

Une mère porte son enfant dans son sein pendant neuf mois. Cette relation unit la mère et le fils d’une manière unique et définitive. Les généticiens disent que chaque enfant laisse dans le corps de sa mère quelques cellules. La mère qui a donné son corps à l’enfant garde quelque chose du corps de celui-ci en elle. Marie garde fidèlement les événements de la vie de Jésus dans son esprit. « Fidèlement » vient de « foi ». Il s’agit de la même étymologie. Toute l’existence de Marie ressemble à un pèlerinage de foi.

Le pape émérite Benoît XVI dans son Exhortation post-synodale « Verbum Domini » sur la Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l’Église « exhorte les chercheurs à approfondir le plus possible le rapport entre la mariologie et la théologie de la Parole[25] ». Marie, « Mère du Verbe de Dieu » et « Mère de la foi » apparaît comme un modèle d’écoute de la Parole de Dieu. À l’Annonciation, Marie écoute avec son cœur l’annonce de l’ange Gabriel. Le livre du Deutéronome présente l’écoute de la Parole de Dieu comme le premier des commandements et le fondement de l’amour de Dieu à vivre par le Peuple de Dieu : « Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir » (cf. Dt 6, 4).

Un proverbe africain dit « que la femme est fécondée par l’oreille ». Manière de relier l’écoute, l’amour et le don de la vie.

En Marie, femme juive, première chrétienne, l’Ancien Testament passe dans le Nouveau Testament pour s’accomplir en Jésus, née d’une femme (cf. Ga 4, 4) : « Marie est aussi le symbole de l’ouverture à Dieu et aux autres ; de l’écoute active qui intériorise, qui assimile et où la Parole divine devient la matrice de la vie[26] ». La Parole de Dieu devient matrice d’une nouvelle manière de penser, de prier, de parler et d’agir.

Marie et la Trinité

La Vierge Marie, temple de la sainte Trinité, rayonne de la lumière de Dieu. Fille du Père, source de la vie, Marie n’est pas une déesse mais une créature aimée et sauvée par Dieu. Mère du Verbe fait chair, Image du Père, Marie manifeste au monde l’infinie richesse de la connaissance de Dieu révélée par Jésus.

Dans son commentaire au Credo, saint Thomas d’Aquin (1274) montre comment le Verbe s’est manifesté dans le mystère de l’Incarnation : « Rien n’est plus semblable au Fils de Dieu que le verbe que notre intelligence conçoit sans le proférer par les lèvres. Or, nul ne connaît le verbe tant qu’il demeure dans l’intelligence de l’homme si ce n’est celui qui le conçoit ; mais dès que notre langue le fait entendre, il est connu de nos auditeurs. Ainsi le Verbe de Dieu, aussi longtemps qu’il demeurait dans l’intelligence du Père, était connu seulement de son Père ; mais une fois revêtu d’une chair, comme le verbe de l’homme se revêt du son de sa voix, il s’est alors manifesté au dehors pour la première fois et s’est fait connaître. Selon cette parole de Baruch (3, 38) : « Ainsi il est apparu sur la terre et il a conversé avec les hommes. » Voici le deuxième exemple. Nous connaissons par l’ouïe le verbe proféré par la voix, et cependant nous ne voyons pas et nous ne le touchons pas ; mais si ce verbe nous l’écrivons sur un papier, alors nous pouvons le toucher et le voir. Ainsi le Verbe de Dieu s’est fait lui aussi, et visible et tangible, lorsqu’il s’inscrivit en quelque sorte dans notre chair. Et de même que le papier sur lequel est inscrite la parole du roi, nous l’appelons la parole du roi, de même l’homme auquel est uni le Verbe de Dieu dans une seule personne, nous le nommons le Fils de Dieu[27] ». Ici l’Incarnation du Verbe est comparée au papier. La Vierge Marie a été cette page blanche sur laquelle Dieu a écrit l’histoire du Salut. La page blanche évoque la disponibilité de Marie et l’absence de péché en elle. Par Marie, Dieu s’est rendu visible à nos yeux. La Vie de Dieu s’est manifestée en Jésus[28]. Qui voit Jésus voit le Père. De même qu’un récit fait voir l’histoire racontée comme si elle se déroulait devant nos yeux. Par l’Esprit Saint, la Parole de Dieu rend visible le visage du Christ dans la lumière de la foi : « Jésus-Christ est le visage humain de Dieu et le visage divin de l’homme[29] ».

Loin d’être une mère possessive, Marie conduit toujours à Jésus comme elle l’a fait lors des noces de Cana : « Faites tout ce qu’il vous dira » (cf. Jn 2, 5). Épouse de l’Esprit Saint, don de Dieu qui fait grandir l’Église, Marie contribue par son intercession à la croissance de la foi et du Corps du Christ, l’Église.

La maternité divine de Marie ne s’arrête pas à Noël. Elle se déploie jusqu’au Calvaire où Jésus la donne comme mère spirituelle à Jean, le disciple bien-aimé qui représente l’Église, et à la Pentecôte où l’Esprit Saint descendra sur les apôtres en prière au Cénacle et sur une multitude de croyants rassemblés à Jérusalem.

Sur le Calvaire, une épée a transpercé l’âme de Marie (cf. Lc 2, 35). Les icônes de la Mère de Dieu placent une étoile sur son front et sur ses épaules, symboles de la virginité avant, pendant et après l’accouchement. En revanche, sur le Calvaire, Marie a connu la déchirure de l’âme. La foi et la maternité spirituelle de Marie ne sont pas allés sans souffrance.

L’annonce de la Parole de Dieu pour que les âmes naissent à la vie de Dieu passe par la déchirure de l’accouchement. Sœur Inés de Jesús O.P., (1993) moniale dominicaine du monastère de Caleruega (Burgos, Espagne), a écrit que « les accouchements des âmes provoquent des déchirures » (Journal spirituel inédit, 28 août 1973). La maternité spirituelle, qui favorise la nouvelle naissance des âmes à la vie de Dieu, passe par les souffrances de l’accouchement de la nouvelle création comme l’enseigne saint Paul[30].

Glorifiée en son corps et en son âme la Vierge Marie, la Mère de Dieu, continue d’œuvrer aux côtés de son Fils pour la croissance du Christ total, la Tête, Jésus, et les membres, les baptisés et ceux qui croient en lui. Bossuet définissait l’Église comme le Christ répandu et communiqué.

Mère du Verbe fait chair en elle, Marie grandit dans sa mission de faire connaître et aimer son Fils qu’elle a accueilli et donné au monde. D’où son rôle dans l’évangélisation. De très nombreuses congrégations religieuses missionnaires ont choisi le patronage de la Vierge Marie, la Mère de la Parole de Dieu. Sur environ 400 congrégations féminines de vie apostolique 130 portent un nom marial[31]. Personne n’a aimé autant le Verbe fait chair que Marie. Nul n’a accueilli avec autant de foi et d’amour la Parole de Dieu que Marie.

Dans la vie d’un chrétien, il y a un va-et-vient entre la prière et l’approfondissement de la Parole de Dieu. Plus la Parole de Dieu est écoutée et priée et plus le fidèle a soif de chercher la richesse des sens de l’Écriture. Trésor inépuisable, source d’eau vive jamais tarie, comme le dit saint Ephrem cité par le pape François au début de cette lettre apostolique « Aperuit illis ».

Le père Marie-Joseph Lagrange (1938), avait inauguré l’École biblique de Jérusalem avec une grande vision du sens et du futur de l’interprétation de la Parole de Dieu : « Dieu a donné dans la Bible un champ infini de progrès dans la vérité ».

Le but de ce nouveau « dimanche de la Parole de Dieu » est de faire aimer davantage la révélation divine et de la mettre en pratique. En effet, la liturgie porte la Parole de Dieu à l’instar d’un écrin qui contient un bijou.

Le fondamentalisme représente un péché contre l’intelligence. La vérité évangélique ne ressemble pas à une statue en béton. La Vérité est Chemin et Vie en la personne de Jésus[32]. La Parole de Dieu ne cesse de grandir dans le cœur des chercheurs de Vérité qui l’écoutent et la lisent. La Parole de Dieu fait toutes choses nouvelles[33]. Elle éveille le désir et l’amour. C’est pourquoi la Bible s’achève avec l’Apocalypse en priant : « Maranatha ! Viens Seigneur Jésus » (Ap. 22, 20).

 

Saint-Denis (La Réunion. France), le 10 octobre 2019.

Fr. Manuel Rivero O.P.,

président de l’Association des amis du père Lagrange O.P., fondateur de l’École biblique de Jérusalem.

[1] Pape François, Lettre apostolique « Aperuit illis » du lundi 30 septembre 2019 en forme de « Motu proprio »,

[2] Voir aussi Jean Guitton, Portrait du père Lagrange. Celui qui a réconcilié la science et la foi. Paris, Éditions Robert Laffont, 1992.

[3] Il Cardinale Carlo Maria Martini, S. J.

Gerusalemme, 22 luglio 2007

Molto reverendo e caro padre Manuel Rivero o. p. ,

Le sono molto grato per la sua lettera dell’11 maggio 2007, consegnatami dal nuovo Padre Priore del convento di santo Stefano di Gerusalemme.

Mi dà grande gioia la notizia che la causa di beatificazione del padre Marie Joseph Lagrange, fondatore della Ecole Biblique di Gerusalemme, è già assai avanti. Personalmente non ho conosciuto il padre Lagrange, ma ricordo l’impressione grande che ricevetti dalla lettura del suoi primi articoli sulla Revue Biblique, lettura che feci all’inizio dei miei studi biblici. Anche in seguito ho tratto molto profitto dai suoi commenti ai vangeli, e, pur non conoscendo i particolari, ho ammirato la sua grande obbedienza nel vivere il suo carisma di esegeta in piena disponibilità a fare quanto gli veniva chiesto.

Ho sempre guardato con gratitudine a questa figura di studioso e di figlio devoto della Chiesa, e sono lieto di sapere che egli era anche un uomo fervente, un uomo la cui preghiera era fuoco.

Ritengo che il padre Lagrange sia come l’iniziatore di tutta la rinascita cattolica degli studi biblici. Il pensare che all’inizio ci sia stato un santo ci conforta nel vivere questi studi con l’attitudine di San Girolamo e degli altri esegeti santi, che hanno cercato nella scrittura il volto di Dio.

Sarò molto lieto nel sapere ulteriori notizie sullo sviluppo della causa e prego fin da ora perché essa serva a far conoscere questo uomo straordinario, questo figlio obbediente della Chiesa, questo umile servitore del Vangelo.

Suo in X.o

Carlo Maria Card. Martini

(La Revue du Rosaire, n° 193, septembre 2007)

[4] [4] Pape François, Lettre apostolique « Aperuit illis », n°1. Cf. Évangile selon saint Luc 24, 45.

[5] Cf. Évangile selon saint Luc 24, 48.

[6] Évangile selon saint Jean 1, 18.

[7] Cf. Évangile selon saint Matthieu 13, 19.

[8] Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 24, 26.

[9] Évangile selon saint Jean 15,13.

[10] Évangile selon saint Matthieu 11,28-30.

[11] Épître de saint Paul aux Corinthiens, 13, 5-8.

[12] Cf. Sagesse 2, 24.

[13] Pedro Miguel LAMET, Arrupe, una explosión en la Iglesia, Madrid, ediciones Temas de hoy, 1990. P.158.

[14] Cf. Enzo Bianchi, « Prier la Parole », in Précis de théologie pratique. Deuxième édition augmentée, Bruxelles, Lumen vitae, 2007, p. 379.

[15] Pape François, Lettre apostolique « Aperuit illis », n° 2.

[16] J.M. Cabodevilla, Palabras son amores. Límites y horizontes del dialogo humano, Madrid, BAC, 1980, p. 251.

[17] Pape François, Lettre apostolique « Aperuit illis », n° 9.

[18] Évangile selon saint Luc 24, 32.

[19] Pape François, « Aperuit illis », n°5. Citation aussi d’Evangelii Gaudium, n° 142.

[20] Commission biblique pontificale. Inspiration et vérité de l’Écriture sainte, Paris, Bayard, Fleurus-Mame. Cerf, 2014, p. 250.

[21] Pape François « Aperuit illis », n° 12.

[22] Pape François, « Aperuit illis », n° 2.

[23] Évangile selon saint Luc 1, 34 : « Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? », à l’Annonciation ; « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? » (Lc 2, 48), lors du recouvrement de Jésus au Temple de Jérusalem.

[24] Saint Ambroise de Milan, Epistula 49,3 : PL 16, 1204. Cité dans « La Parole du Seigneur. Verbum Domini ». Exhortation apostolique post-synodale du pape Benoît XVI, Paris, 2010, n° 87.

[25] Benoît XVI, Exhortation post-synodale « Verbum Domini », n° 27.

[26] Benoît XVI, Exhortation post-synodale « Verbum Domini », n° 27.

[27] Saint Thomas d’Aquin, Le Credo, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1969, n° 45.

[28] CF. Première épître de saint Jean 1, 2 : « La Vie s’est manifestée ».

[29] Jean-Paul II. Ecclesia in America, n° 67.

[30] Saint Paul. Épître aux Romains 8, 28.

[31] Brigitte Waché, « Marie et les missions dans les congrégations féminines. Essai de typologie. 147. In Marie, première missionnaire. 64e session de la Société française d’études mariales. Paris, Médiaspaul, 2007.

[32] Cf. Évangile selon saint Jean 14, 6.

[33] Cf. Apocalypse 21, 5.




L’ultime ministère de Jésus avant son entrée à Jérusalem (Luc 17,1-18,34)

Veiller à donner le bon exemple, plutôt que le mauvais, en devant des artisans de Miséricorde (Luc 17,1-10)…

Tout homme est pécheur, c’est-à-dire incapable d’accomplir toujours et partout le bien même s’il le veut de toutes ses forces… Il est en effet un être blessé au plus profond de son cœur, au niveau de sa volonté même, puisque malgré toutes ses résolutions et tous ses efforts, il veut parfois ce mal que justement il s’était juré de ne plus jamais commettre : « Vraiment, ce que je fais, je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais »… Trop souvent, « vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas » (Romains 7,14-25)…

Telle est la vérité de l’humanité blessée et donc souffrante, car écrit encore St Paul, « souffrance et angoisse à toute âme humaine qui s’adonne au mal » (Romains 2,9)…

4ième dimanche de paques1

Le Christ ne se fait donc pas d’illusion, lui qui connaît parfaitement le cœur de l’homme (Jean 2,23-25). Il est venu dans le monde non pas pour juger, pour condamner mais pour sauver (Jean 3,16‑18) ; et lorsque quelqu’un fait le mal, il mettra tout en œuvre pour l’arracher à ses griffes, intercédant pour lui auprès de son Père (1Jean 2,1-2 ; Romains 8,31-39). Inlassablement, il viendra frapper à la porte de son cœur (Apocalypse 3,20) pour le supplier de lui offrir tout ce mal qui, malgré les apparences ou l’illusion d’un certain bien-être passager, nous fait profondément souffrir… Il est en effet « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jean 1,29), Celui qui par amour a voulu prendre sur lui toutes les conséquences de nos fautes pour que nous puissions en être délivrées (1Pierre 2,24), Celui qui est venu nous révéler à quel point Dieu nous aime et ne désire que notre Bien. Sa miséricorde est infinie. En effet, « si notre cœur venait à nous condamner, Dieu est bien plus grand que notre cœur, et il connaît tout » (1Jean 3,19-20), nous invitant à tout lui offrir pour qu’il puisse remporter la victoire sur tout ce qui, en fait, nous opprime. Et nous recevrons de sa Tendresse « le pardon de toutes nos fautes » et le don de son Esprit qui jour après jour nous aidera à nous détourner du mal pour choisir le bien (Actes 2,38-39 ; 3,19-20 ; 3,26[1] ; 5,30-31).

Logo année de la MiséricordeC’est pourquoi St Paul, après avoir décrit ce sombre tableau du pécheur laissé à ses seules forces humaines peut écrire : « Malheureux homme que je suis ! » Mais juste après, à la lumière de cette Miséricorde dont il a été l’heureux bénéficiaire, il s’écrira : « Grâces soient à Dieu par Jésus Christ notre Seigneur » (Romains 7,24-25 ; 1Timothée 1,12-17) !

En effet, par son Fils, Dieu est venu nous rejoindre pour « nous arracher à l’emprise des ténèbres et nous transférer dans le Royaume de son Fils Bien-Aimé » (Colossiens 1,13-14), nous réconciliant ainsi avec Lui par « la foi en Jésus Christ et la rémission de nos péchés » (Actes 26,15-18). Tel est son projet, sa volonté, ce qu’il ne cesse de désirer pour chacun d’entre nous. Heureux alors ceux et celles qui osent l’accueillir en se laissant aimer tels qu’ils sont, jusqu’au plus profond de leur misère. Ils permettront ainsi à Dieu de mettre en œuvre la Toute Puissance de son Amour, de révéler « l’insondable richesse » de sa Miséricorde, et ils pourront alors, dès maintenant, « faire l’expérience de son salut par ce pardon des péchés » (Luc 1,76-79) qu’ils auront accueilli par leur foi et dans la foi …

Dans un tel contexte d’humanité malade, blessée, meurtrie, en marche vers la pleine guérison mais toujours en butte à toutes sortes de tentations, « il est impossible que les scandales n’arrivent pas »… Mais un tel cas réclame de nous tous deux attitudes :

– Rappelons-nous tout d’abord, à l’exemple de St Paul, que nous sommes des êtres marqués par toutes sortes de limites et de faiblesses : « Qui est faible, que je ne sois faible ? Qui vient à tomber, qu’un feu ne me brûle ? S’il faut se glorifier, c’est de mes faiblesses que je me glorifierai » (2Corinthiens 11,29-30). Ainsi, lorsque le Christ annoncera à ses douze apôtres que l’un d’entre eux était sur le point de le trahir, tous, l’un après l’autre, poseront cette question : « Serait-ce moi, Seigneur ? », car ils se sentaient tous, quelque part, capables de la faire (Matthieu 26,20-25)… Aussi, dira St Paul, « dans le cas où quelqu’un serait pris en faute, rétablissez-le en esprit de douceur, te surveillant toi-même, car tu pourrais bien toi aussi être tenté. Portez les fardeaux les uns des autres et accomplissez ainsi la Loi du Christ » (Galates 6,1-2), Lui qui ne désire qu’une seule chose : que nous nous aimions les uns les autres « comme » Lui nous a aimés, c’est-à-dire d’un amour de miséricorde (Jean 15,12). « C’est la Miséricorde que je désire, et non les sacrifices » (Matthieu 9,13 ; 12,7 ; 23,23 ; Luc 10,37)… Aussi, « si quelqu’un vient à tomber » et donc à se faire mal en commettant le mal, Lionello Spada (1576-1622), le retour de l'enfant prodiguenous viendrons à son aide et nous essaierons de nous faire proche de lui comme le Christ s’est fait proche de chacun d’entre nous en venant « chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19,10). Puis nous l’aiderons à se relever en lui faisant peut-être prendre conscience du mal qu’il a pu commettre, en « le réprimandant » (Luc 17,3) « en esprit de douceur », dans le seul but de le voir se relever et retrouver ainsi le chemin de la Vie, de la Paix, du Bien-Etre profond…Et puisque c’est avant tout son bien qui est recherché, alors nous serons heureux s’il se repent et décide de changer de tout cœur… Qu’importe alors qu’il ait pu tomber « sept fois le jour », ou « soixante dix fois sept fois » (Matthieu 18,21-22) : « Si ton frère vient à pécher, réprimande-le et, s’il se repent, remets-lui. Et si sept fois le jour il pèche contre toi et que sept fois il revienne à toi, en disant : “Je me repens”, tu lui remettras » (Luc 17,3-4). Aussi, lorsque Pierre demandera à Jésus : « Seigneur, combien de fois mon frère pourra-t-il pécher contre moi et devrai-je lui pardonner ? Irai-je jusqu’à sept fois ? » Ce dernier répondra : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Matthieu 18,21-22)…

Mais cela semble humainement impossible… Et les Apôtres réagissent aussitôt : « Seigneur, augmente en nous la foi », c’est-à-dire la confiance en toi et dans ce don de grâce que tu es venu nous communiquer. En effet, si « nous croyons en toi », si vraiment nous croyons que tu fais ce que tu dis, c’est-à-dire que tu nous communiques une grâce, une force qui est de l’ordre de l’Amour, alors nous pourrons nous appuyer sur elle pour essayer de faire ce que nous n’aurions jamais pu faire par nous-mêmes : « pardonner jusqu’à soixante-dix fois sept fois », « aimer nos ennemis », « bénir ceux qui nous maudissent », « prier pour ceux qui nous Dieu-Amourpersécutent » (Luc 6,33-35 ; Matthieu 5,43-48)… Aussi, lorsque St Paul nous dit : « l’Amour de Dieu », c’est-à-dire l’Amour avec lequel Dieu nous aime, un Amour de Miséricorde, « a été versé dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous a été donné » (Romains 5,5), le croyons-nous vraiment ? Est-ce que nous comptons sur cette grâce pour poser des actes de miséricorde, de bienveillance et de patience que nous n’aurions jamais pu poser par nous-mêmes ? Et qu’importe si nous ne réussissons pas toujours à le faire, pourvu que nous essayions vraiment de progresser en demandant au Seigneur le secours de sa grâce…

2 – Enfin, face à cette Parole de Jésus, « il est impossible que les scandales n’arrivent pas », notre deuxième attitude devrait être de « veiller », d’être prudents, tout à la fois conscients de notre faiblesse et comptant sur le Seigneur pour rester debout au milieu des tentations de ce monde. Jésus lui-même nous a dit : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l’esprit est ardent, mais la chair est faible » (Matthieu 26,41). C’est en effet la prière qui accueille le don de l’Esprit, un Esprit qui est Lumière et qui nous permet de reconnaître ce qui est bon de ce qui ne l’est pas, un Esprit qui est aussi Force pour nous soutenir dans les bons choix que nous avons à poser jour après jour… Aussi, disait St Paul, « vivez dans la prière,… priez en saint-esprittout temps, dans l’Esprit ; apportez-y une vigilance inlassable ». « N’éteignez pas l’Esprit,… mais vérifiez tout : ce qui est bon, retenez-le ; gardez-vous de toute espèce de mal » « grâce au secours de l’Esprit de Jésus Christ qui vous sera fourni ». « Nous n’avons pas reçu en effet un Esprit de crainte, mais un Esprit de Force, d’Amour et de maîtrise de soi ». Ainsi, « c’est lorsque nous sommes faibles », c’est-à-dire conscients de notre faiblesse mais comptant sur le secours de l’Esprit, « c’est alors que nous sommes forts » car « la puissance de l’Esprit se déploie dans la faiblesse » (Ephésiens 6,18 ; 1Thessaloniciens 5,19-22 ; Philippiens 1,19 ; 2Timothée 1,7 ; 1Corinthiens 12,7-10 ; cf. 1Jean 2,12-14)…

PrierChaque disciple de Jésus est ainsi invité à « veiller et prier » pour ne pas succomber à la tentation grâce à la force de Dieu reçue par la prière (1Corinthiens 10,13). En effet, tomber, succomber, c’est toujours malgré les apparences se faire mal, se blesser, donner prise à la mort et aux ténèbres (cf. Jacques 1,13-15 ; Romains 2,9 ; 5,12 ; 6,23 ; Galates 6,7-10)… De plus, c’est aussi offrir un mauvais exemple à ceux et celles qui nous entourent et peut-être devenir ainsi pour eux un « scandale », « une pierre qui fait tomber » (sens premier du mot grec skandalon)… Que de malheurs alors en perspective pour les uns et pour les autres (Luc 17,1-2).

Paul, au contraire, n’aura de cesse d’essayer d’être un bon exemple pour ses compagnons, lui-même suivant l’exemple du Christ : « Montrez-vous mes imitateurs, comme je le suis moi‑même du Christ » (1Corinthiens 11,1 ; Romains 15,5-6 ; Ephésiens 5,1-2). Et il avait bien conscience d’être avant tout un pécheur pardonné, comme nous sommes tous appelés à l’être : « Elle est sûre cette parole et digne d’une entière créance : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, dont je suis, moi, le premier. Et s’il m’a été fait miséricorde, c’est pour qu’en moi, le premier, Jésus Christ manifestât toute sa patience, faisant de moi un exemple pour ceux qui doivent croire en lui en vue de la vie éternelle » (1Timothée 1,15-16). Mais cette grâce de miséricorde qu’il avait reçue, en lui apportant le pardon de toutes ses fautes, l’invitait et l’aidait à se détourner jour après jour de tout mal[2] en lui donnant la force d’accomplir le bien… Ainsi, tout dans sa vie était « grâce », à laquelle il essayait de collaborer le mieux possible. C’est pourquoi il n’hésitait pas à écrire : « Tous ensemble, imitez-moi, frères » (Philippiens 3,13 ; cf. 1Corinthiens 4,16 ; 2Thessaloniciens 3,7-9). Et la TOB précise en note pour ce verset : « Les Philippiens doivent imiter la manière dont Paul vit du Christ » et de son Amour de Miséricorde « et lutte pour lui » grâce au secours de sa force (cf. 1Corinthiens 15,10). Et s’ils répondent à son invitation, ils deviendront à leur tour des exemples pour tous ceux et celles qui l’entourent, le Christ appelant tous les hommes, sans exception, à recevoir la grâce de son salut : « Et vous vous êtes mis à nous imiter, nous et le Seigneur, en accueillant la Parole, parmi bien des souffrances, avec la joie de l’Esprit Saint : vous êtes ainsi devenus un modèle pour tous les croyants de Macédoine et d’Achaïe » (1Thessaloniciens 1,6-7 ; cf. 2,14). Et le Christ Jésus Lui-jésus enseignant 2même dit dans l’Evangile : « Vous êtes la lumière du monde », grâce à cette Lumière de Miséricorde qui a brillé, brille et brillera toujours, nous l’espérons, au cœur de nos ténèbres pour nous délivrer de son emprise. Elle s’est ensuite donnée à chacun d’entre nous au jour de notre baptême : « jadis, vous étiez ténèbres », écrit St Paul, « maintenant, vous êtes lumière dans le Seigneur. Conduisez-vous donc en enfants de Lumière. Et le fruit de la Lumière consiste en toute bonté, justice et vérité » (Ephésiens 5,8-9). « Ainsi, votre lumière doit-elle briller devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux » (Matthieu 5,14-16), car tout vient de Lui, « le Père des Miséricordes » (2Corinthiens 1,3)… C’est la raison pour laquelle le Christ invite ses disciples à l’humilité. S’ils ont pu collaborer à son œuvre (1Corinthiens 3,5-9 ; 2Corinthiens 5,20-6,1), et Dieu sait s’il a besoin d’eux pour porter au monde entier la Bonne Nouvelle de son Salut, une fois tel ou tel service accompli, qu’ils prennent garde à ne pas tomber dans le piège de l’orgueil. « Hors de moi », disait Jésus, « vous ne pouvez rien faire » (Jean 15,5)… Alors, si cette tentation survient, pour lutter contre elle, nous nous dirons que « nous sommes des serviteurs inutiles ; nous avons fait ce que nous devions faire » (Luc 17,10)…

Confiance et détachement pour accueillir le Royaume (Luc 17,11-18,34)

Le voyage de Jésus vers Jérusalem, commencé en Luc 9,51, se poursuit et donne à toutes ces paroles la valeur d’un testament… Jésus sait que « le Fils de l’homme doit souffrir beaucoup, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter » (Luc 9,22 ; 9,44 ; 12,50 ; 17,25 ; 18,31-33). Mais avant de mourir, de ressusciter et « d’être emporté au ciel » (Luc 24,51), il continue d’enseigner ses disciples sur le Royaume des Cieux, « car c’est pour cela qu’il a été envoyé » (Luc 4,42-44)…

Crucifix séminaire de Rennes

Jésus a presque fini de traverser la Galilée. Il arrive à la frontière de la Samarie, puis il descendra dans la vallée du Jourdain qu’il quittera pour passer par Jéricho (Luc 18,35 ; 19,1) et de là il remontera vers Jérusalem (cf. Luc 10,30). Hélas, à l’époque de Jésus, les Samaritains et les Juifs étaient comme des frères ennemis (cf. Jean 4,9 ; Luc 9,52-53). En allant vers eux (Jean 4,4-5), en les accueillant à bras ouverts, en leur offrant à eux aussi le salut (Jean 4,39-42), en les donnant comme ici en exemple aux Juifs eux-mêmes (cf. Luc 10,29-37), Jésus indiquera à ses disciples la route à suivre. Et le jour de la Pentecôte, ils recevront la force de l’Esprit Saint pour « être ses témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Actes 1,8)…

Codex Aureus - Guérison des dix lépreux

Codex Aureus Epternacensis (1030 – 1050 Ap JC)

Dix lépreux s’approchent donc ici de Jésus, et ils restent à distance comme l’ordonnait la Loi (Lévitique 13,45-46), mais au lieu de crier « Impur ! Impur ! », ils implorent la Miséricorde du Maître, sans rien lui demander de précis, ce qui est déjà une belle marque de confiance. « Éléêson (prononcé aujourd’hui Éléïson) êmas ! », un verbe qui vient de « Éléos, miséricorde, compassion ». Nos Bibles traduisent souvent par « Prends pitié de nous ! », mais on pourrait aussi dire « Fais-nous miséricorde ! », « Aie compassion de nous ! ». Et puisque c’est le prêtre qui devait constater officiellement la guérison d’une telle maladie et permettre ainsi à l’ancien lépreux de pouvoir réintégrer la communauté des hommes (Lévitique 14,2s), Jésus les invite à aller se montrer au prêtre, comme s’ils étaient guéris ! Et pourtant, il ne s’est encore rien passé ! Mais malgré les apparences contraires, ils vont lui faire confiance et lui obéir, en ne s’appuyant que sur sa Parole, première grande leçon de notre texte… Le général syrien Naaman n’avait pas su, dans un premier temps, obéir aussi simplement à la parole du prophète Elisée qui l’avait invité à se baigner sept fois dans les eaux du Jourdain (2Rois 5,1-19)… Mais près quelques réticences, il finira lui aussi par obéir, et ce ne sera pas l’eau du Jourdain, qui n’est ni meilleure ni pire que celle « des fleuves de Damas, l’Abana et le Parpar », qui le guérira mais sa confiance manifestée par son obéissance, une obéissance que St Paul appellera plus tard « l’obéissance de la foi » (Romains 1,1-7 ; 15,18-19 ; 16,19-20 ; 16,25-27 ; 2Corinthiens 7,13-16 ; 9,13 ; 10,6 ; Philippiens 2,12 ; St Jean emploie de son côté l’expression « garder la Parole » ou « les commandements » Jean 8,51 ; 12,47 ; 14,15-17 ; 14,21-24 ; 15,10-11 ; 15,20 ; 17,6).

Codex Aureus Epternacensis

Codex Aureus Epternacensis

Les dix lépreux font donc confiance au « Maître Jésus » et partent se montrer aux prêtres. « Et il advint, comme ils y allaient, qu’ils furent purifiés ». Mais sur les dix, un seul reviendra vers Jésus pour rendre gloire à Dieu. Les neuf autres n’ont pas, semble-t-il, reconnu la Présence et l’Œuvre de Dieu dans leur guérison… Peut-être Jésus est-il pour eux un « Maître » doué de pouvoirs exceptionnels, mais ils en sont restés là… Et si tel était le cas, ils se tromperaient encore sur son compte, car Jésus « ne peut rien faire de lui-même » (Jean 5,19-20 ; 5,30). Toutes ses œuvres sont en fait celles du Père (Jean 14,10-11), un mystère que seul un regard de foi peut discerner, ce que fera un Samaritain (cf. Jean 3,1-2). « Il reviendra sur ses pas en glorifiant Dieu à pleine voix et tombera sur la face aux pieds de Jésus, en le remerciant (eukharistéô, en grec, « rendre grâce », qui donnera notre mot « eucharistie »). Et c’est ce regard de foi que Jésus retiendra, sans revenir sur ce « merci » qui a dû pourtant toucher son cœur : « Il ne s’est trouvé, pour revenir rendre gloire à Dieu, que cet étranger ». Une fois de plus, Jésus ne regarde que le bien de celui qui lui fait face, et la plus grande qualité qu’il souligne est ce « rendre gloire à Dieu » qui manifeste sa foi. Alors il sait que cet homme pourra vraiment accueillir ce qu’il est venu nous offrir à tous : le Salut, par le Pardon de toutes nos fautes (Luc 1,76-79)… Et seul cet homme entendra Jésus lui dire : « Relève-toi, va ; ta foi t’a sauvé. » Une guérison physique n’est donc pas un point d’arrivée, un but en soi ; elle est au contraire un point de départ pour une aventure, celle de la foi… Comme tous les autres signes visibles, elle est nous donnée pour nous aider à reconnaître l’invisible : la Présence toujours Bienveillante et agissante de Dieu dans nos vies. Tel est le grand cadeau que Jésus est venu révéler à toute l’humanité, aux Juifs d’abord, puis aux païens… L’épisode de ce Samaritain, « cet étranger », est comme le prélude de la mission future de l’Eglise « jusqu’aux extrémités de la terre » (Marc 16,15 ; Matthieu 28,18-20 ; Luc 24,46-48)… Mais notons-bien que cette Présence de Dieu n’a jamais cessé d’accompagner les hommes depuis qu’ils existent… « Dieu est le Roi de toute la terre », elle lui appartient (Psaume 47(46) ; 89(88),12 ; Exode 19,5 ; Josué 3,11.13 ; Isaïe 54,5). Aussi est-elle « remplie de sa Gloire » (Nombres 14,21 ; Isaïe 6,3) et de son Amour. Dès le commencement, Il a fait alliance avec tout homme quel qu’il soit (Genèse 9,8-17)[3]. Il lui est donc tout proche, il veille sur lui et le conduit de son mieux, selon les circonstances concrètes de sa vie, jusqu’en sa Gloire…

bon pasteur6

Ainsi, « la miséricorde du Seigneur est pour toute chair : il reprend, il corrige, il ramène[4], tel le berger son troupeau » (Siracide (Ecclésiastique) 18,13). Et Jésus est venu nous révéler en toute clarté, par sa Parole et par ses actes, cette Présence Miséricordieuse de Dieu qui remplit l’univers… Et comme « Dieu est Esprit » (Jean 4,24), c’est-à-dire invisible par nature à nos yeux de chair, « la venue du Royaume de Dieu » ne pourra jamais « se laisser observer » comme on observe les astres dans le ciel ou les phénomènes naturels sur la terre… On ne dira pas « Voici, il est ici ! ou bien : il est là ! » (Luc 17,21). La Présence de Dieu ne peut en effet être limitée à des lieux précis comme le Temple de Jérusalem ou le sommet du Mont Garizim (cf. Jean 4,20-24), car Il est partout, invisible mais présent et agissant toujours pour le bien de tous les hommes… Jésus n’aura de cesse de nous révéler cette Présence : « le Royaume de Dieu est au milieu de vous », nous dit-il (Luc 17,21) une réalité qui existe depuis toujours et pour toujours… Aussi, « Gloire à Dieu », au seul et unique vrai Dieu, « au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime » (Luc 2,14). Où qu’ils soient, quels qu’ils soient, heureux sont-ils, tous ces hommes et toutes ces femmes de bonne volonté qui savent accueillir dans la Paix cette Présence de Dieu avec une conscience droite et un cœur pur. Car non seulement ce « Royaume de Dieu est au milieu de nous », mais, « votre Père s’est complu à vous donner le Royaume » (Luc 12,32), un Royaume qui est mystère de communion dans l’Unique Esprit donné à tous, l’Esprit de Dieu, l’Esprit d’Amour, l’Esprit de Paix, l’Esprit de Vie…

Je suis avec vous tous les jours

Ressuscité, sa chair totalement glorifiée et assumée par l’Esprit, le Christ est devenu invisible à ses disciples (Luc 24,30-31). Mais « un avec le Père », il est désormais Présent à tout et Vivant pour tous : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Jean 10,30; Matthieu 28,20). Et sa Présence, comme celle de Dieu – et il est Dieu ! – ne se limite pas à un lieu précis. C’est pourquoi le Christ dira encore à ses disciples : « Si quelqu’un vous dit : “ Voici : le Christ est ici ! ” ou bien : “ Il est là ! ”, n’en croyez rien. Il surgira, en effet, des faux Christs et des faux prophètes, qui produiront de grands signes et des prodiges, au point d’abuser, s’il était possible, même les élus. Voici que je vous ai prévenus » (Matthieu 24,23-25 ; Luc 17,23). Puissions-nous donc accueillir le Christ par notre foi et dans la foi comme Lui veut se donner et non pas comme nous, nous voudrions qu’il se donne ! Puissions-nous le recevoir comme Lui veut être pour chacun d’entre nous, et non pas comme nous, nous voudrions qu’il soit. Demandons-lui la grâce de faire grandir notre foi pour qu’à l’exemple de Ste Thérèse de Lisieux nous parvenions à le reconnaître à l’œuvre toujours et partout : « Plus que jamais je comprends que les plus petits évènements de notre vie sont conduits par Dieu. C’est la main de Jésus qui conduit tout. Il ne faut voir que Lui en tout »… Et si l’épreuve nous atteint, il sera là pour nous soutenir, nous encourager, nous consoler et nous permettre de la surmonter…

foulePuis, en cette fin du chapitre 17 de l’Evangile selon St Luc, Jésus évoquera le Jour de son Retour Glorieux, à la fin des temps… Sa venue sera imprévisible… Elle surprendra les hommes occupés à leurs activités habituelles. Aussi, « tenez-vous prêts, car c’est à l’heure que vous ne pensez pas que le Fils de l’homme va venir » (Luc 12,40). Ce Jour-là, « le Seigneur lui‑même, au signal donné par la voix de l’archange et la trompette de Dieu, descendra du ciel, et les morts qui sont dans le Christ ressusciteront en premier lieu ; après quoi nous, les vivants, nous qui serons encore là, nous serons réunis à eux et emportés sur des nuées pour rencontrer le Seigneur dans les airs. Ainsi nous serons avec le Seigneur toujours » (1Thessaloniciens 4,16‑17)… Il faudra alors être prêt à se laisser « emporter » et donc à tout quitter ici-bas sans chercher à vouloir emporter « ses affaires », sans se préoccuper de ce que pourront devenir « champs », maisons et biens de toutes sortes. Comme il l’avait déjà fait en Luc 14,15-20, le Seigneur nous invite ici au détachement vis-à-vis des biens matériels, c’est-à-dire à la liberté de cœur à leur égard, afin que ces derniers ne nous empêchent pas d’accueillir la Plénitude que Dieu veut nous offrir (cf. Matthieu 13,22)… Alors, celui qui acceptera ce détachement total, celui qui détournera son cœur des réalités d’ici-bas ne pourra que se retrouver aussitôt comblé par les réalités du ciel qui, seules, peuvent vraiment nous nous combler (cf. Colossiens 3,1-4 ; Philippiens 3,7-8 ; Jean 4,13-14). Et c’est dès aujourd’hui, dans la foi, que nous sommes invités à une telle démarche pour trouver avec le Christ la source de cette Joie. « Je ne vois pas bien ce que j’aurai de plus après la mort que je Therese novicen’aie déjà en cette vie », disait Ste Thérèse de Lisieux. « Je verrai le bon Dieu, c’est vrai, mais pour ce qui est d’être avec Lui, j’y suis déjà tout à fait sur la terre ». Ainsi, celui « qui cherchera à épargner sa vie » en mettant son espérance et son cœur dans les seules réalités d’ici-bas, en pensant trouver en elles le bonheur, « la perdra ». Il fera l’expérience non pas de la Plénitude escomptée mais justement de l’absence de Plénitude, de Bonheur parfait… Au lieu de la vraie Vie, qui ne peut venir que de Dieu « Source d’Eau Vive » (Jérémie 2,13 ; 17,13), il ne pourra que faire l’expérience de son absence. Pour le décrire, le Livre de la Genèse prendra l’image du sel qui, pur, interdit toute vie et symbolise alors la mort. Ainsi, « la femme de Lot », en se détournant de Dieu, en « regardant en arrière », devint aussitôt « une colonne de sel » (Genèse 19,26). Mais celui qui, par contre, « perdra sa vie » en se détournant des seuls biens de ce monde pour chercher dans le Christ la clé de la vraie Vie « sauvegardera sa vie »… En effet, « qui cherche trouve » (Luc 11,9-13), car il cherche Celui qui, le premier, est venu à notre rencontre pour nous donner d’avoir part à sa Vie, une Vie synonyme de Plénitude qu’il désire nous communiquer « en surabondance » (Jean 10,10)…

Mais pour l’accueillir, il faut « prier sans cesse » (Luc 18,1 ; 21,36 ; Ephésiens 6,18), c’est-à-dire vivre le cœur tourné vers Dieu… Et si nous constatons que nous avons toujours autant de mal à le faire, ne nous « décourageons pas » (Luc 18,1), ne désespérons jamais de la Miséricorde de Dieu car c’est Lui qui est le premier artisan de notre conversion. C’est Lui qui sans cesse, « en Esprit de douceur », nous détourne de ce qui n’est pas bon pour nous tourner vers Lui et nous permettre ainsi de recevoir de Lui ces Biens Véritables qu’il veut nous donner…

Visage de Jésus

Pour nous inviter à la patience, à la confiance et à la persévérance, Jésus va mettre en scène « un juge qui ne craignait pas Dieu » et qui va donc se montrer inhumain avec ses semblables : « il n’avait de considération pour personne » et ne se préoccupait pas de « rendre la justice » , même pour « une veuve » qui, de par sa fragilité et sa précarité, devait pourtant bénéficier, d’après la Loi de Moïse, d’une attention toute particulière (Exode 22,21-23 ; Deutéronome 10,16-18 ; 14,28-29 avec 26,12-13 ; 24,17-22 ; 27,19). Dans le passé, les prophètes avaient largement dénoncé une telle attitude (Isaïe 1,17.23 ; 10,1-2 ; Jérémie 7,5-7 ; 22,3 ; Ezéchiel 22,7 ; Zacharie 7,10 ; Malachie 3,5). Le tableau qui nous dépeint ce juge est donc extrêmement sombre. Pire, ce ne sera finalement pas sa conscience qui le poussera à intervenir, mais son égoïsme. Comme cette veuve n’arrêtait pas en effet de le solliciter, il finira par lui « rendre justice » « pour qu’elle ne vienne pas sans fin lui casser la tête ». Si, dans un tel contexte, la justice a enfin été rendue, combien plus « Dieu », le Juste Juge, « l’Ami des hommes » et de la vie (Sagesse 1,7 ; 7,23 ; 11,26), Celui qui n’est qu’Amour (1Jean 4,8.16) et qui désire notre bien plus que nous‑mêmes, « ne fera-t-il pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit » !

Christ Rédempteur-Rio-de-JaneiroOr, nous avons vu précédemment que Dieu se révèle dans le Livre de la Genèse comme celui qui vit en alliance avec « toute chair » (Genèse 9,8-17). Chaque homme, quel qu’il soit, est donc pour Lui un « élu », c’est-à-dire un enfant infiniment aimé de ce Père du ciel qui veut lui communiquer la Plénitude de sa Vie. Ainsi, malgré peut-être toutes les apparences contraires qui ont pu assombrir le ciel de notre vie, Dieu dit à chacun d’entre nous : « tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime » (Isaïe 43,4). Cet amour, il l’a pleinement manifesté en son Fils Jésus-Christ qui s’est livré entre les mains des pécheurs pour accomplir le salut de tous les pécheurs : « La preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous » (Romains 5,8). Et en agissant ainsi, il a accompli toute justice…

En effet, le projet de Dieu était que nous soyons « à son image et ressemblance », « vivant du Souffle de sa Vie », partageant « sa nature divine » et sa Plénitude (Genèse 1,26-28 ; 2,4b-7 ; 2Pierre 1,3-4 ; Colossiens 2,9-10)… Mais le mystère de la désobéissance de l’homme s’est opposé à la réalisation de ce projet… Chassé du jardin d’Eden par sa faute, l’homme n’a pu libre accès à l’Arbre de Vie… Mais Dieu est « juste », c’est-à-dire fidèle à Lui-même. Il est prodigueAmour, Il n’Est qu’Amour. Aussi va-t-il continuer, envers et contre tout, d’accomplir son projet pour chacun d’entre nous, un projet de Plénitude, de Vie, de Paix et de Bonheur profond. C’est ainsi qu’il va « rendre justice » à l’homme en se proposant de faire disparaître tous les obstacles qui nous empêchent de recevoir la Plénitude de ses dons, c’est-à-dire nos péchés, si, de tout cœur, nous le laissons faire ! La première Parole que nous entendrons donc toujours de sa Miséricorde sera : « Tes péchés sont pardonnés » (Luc 5,20)… C’est comme cela que Dieu accomplit toute justice, en pardonnant nos fautes, jour après jour, et en nous redonnant ce dont elles nous avaient privé : sa Vie, sa Lumière et sa Paix… Alors, de pardon reçu en pardon reçu, l’homme devient « juste » devant Dieu, c’est-à-dire conforme au projet de Bonheur, de Plénitude et de Vie qu’il avait pour lui de toute éternité…

Ainsi, pour Dieu, « être juste » ce n’est pas faire la vérité et condamner celui qui mériterait de l’être. C’est au contraire faire la vérité avec celui ou celle qui accepte de la faire, pour ensuite lui pardonner et lui permettre ainsi de devenir vraiment lui-même petit à petit. Cette personne sera alors « justifiée » par sa foi au Christ Sauveur du Monde, c’est-à-dire « ajustée » au projet de Dieu sur elle (Romains 3,26 ; 5,1), et donc remplie par la Plénitude de son Esprit… C’est ce qui commence à se réaliser dès ici-bas par la foi et les sacrements de l’Eglise, en attendant ce Jour où nous connaîtrons enfin parfaitement cette Plénitude (Apocalypse 21,1-7 ; Romains 8,18-25)…

Un aspect de cette « justice de Dieu » est la patience qu’il manifeste envers les pécheurs. Il ne poursuit en effet à leur égard qu’un seul but : les conduire tous en cette Plénitude dont le péché les a privés (Romains 3,23 avec Jean 17,22-23). Et cette patience est un reflet de sa compassion pour les pécheurs qui ne peuvent que souffrir à cause de ce péché qui les divise intérieurement et les détruit. Cette Patience et cette Compassion s’expriment alors en un appel continuellement lancé, d’une manière ou d’une autre, à se repentir pour pouvoir enfin sortir de ces ténèbres et recevoir de sa Miséricorde le Pardon, la Lumière et la Vie. St Paul Logo année de la Miséricordeécrit ainsi : vas-tu « mépriser ses richesses de bonté, de patience et de longanimité, sans reconnaître que cette bonté de Dieu te pousse au repentir » (Romains 2,4) ? Et St Pierre déclare de son côté, à propos de la venue du Jour du Seigneur, une venue qui tardait pour certains : « Le Seigneur ne retarde pas l’accomplissement de ce qu’il a promis, comme certains l’accusent de retard, mais il use de patience envers vous, voulant que personne ne périsse, mais que tous arrivent au repentir » (2Pierre 3,9). C’est ce même St Pierre qui avait en effet entendu le Christ ressuscité lui dire : « Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait et ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et qu’en son Nom le repentir en vue de la rémission des péchés serait proclamé à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. De cela vous êtes témoins » (Luc 24,46-48). Et soutenu par l’Esprit reçu au jour de la Pentecôte, il ne cessera, tout au long de sa vie, d’inviter au repentir pour recevoir la Vie de l’Esprit : « Repentez-vous, et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint Esprit. Car c’est pour vous qu’est la promesse, ainsi que pour vos enfants et pour tous ceux qui sont au loin, en aussi grand nombre que le Seigneur notre Dieu les appellera» (Actes 2,38-39). Et nous savons que Dieu appelle tous les hommes au Salut par son Fils qui « a répandu son sang pour la multitude, en rémission des péchés » (Matthieu 26,28 ; cf. Jean, 3,14-18)…

Nous retrouvons cette Patience de Dieu « qui veut que tous les hommes soient sauvés » Logo année de la Miséricorde - détail(1Timothée 2,4) dans notre passage de l’Evangile de Luc où il est dit que Dieu « patiente au sujet de ses élus » (Bible de Jérusalem). En effet, ce n’est pas Dieu qui est « en retard pour accomplir ses promesses », mais l’homme qui tarde à répondre à son appel . « On les appelle en haut, pas un qui se relève ! » (Osée 11,7). Et pourtant, jour après jour, le Christ Ressuscité « attire à lui tous les hommes » (Jean 12,32) et frappe à la porte de leur cœur, en attendant patiemment qu’ils lui ouvre (Apocalypse 3,20). Alors il pourra tout leur pardonner, les purifier, les vivifier…

Si Dieu est donc le premier à vouloir nous « rendre justice », c’est-à-dire à vouloir nous donner ce pour quoi nous avons été créés, tout ce dont le péché nous avait privés, dès que quelqu’un se tournera vers Lui de tout cœur, il ne pourra que lui « faire prompte justice » en déployant toutes les richesses de sa Miséricorde. Et il sera le premier à se réjouir en voyant son enfant retrouver avec Lui le chemin de la Paix et de la Joie (Luc 15,7.10 ; Sophonie 3,16-18 ; Luc 1,76-79 ; Jean 14,27 ; 15,11) !

Cette invitation à la prière persévérante lancée en Luc 18,1 sera renouvelée avec la parabole du Pharisien et du Publicain (Luc 18,9-14) où retentira à nouveau un appel à l’humilité et à la vérité (Luc 17,7-10). St Luc en profitera également pour illustrer tout ce que nous venons de voir. Un publicain, c’est-à-dire un collecteur d’impôts considéré autrefois comme un voleur et un traître à la solde des Romains, accepte de regarder sa vie en vérité. Son indignité et son péché lui sautent aux yeux. Aussi, « il se tenait à distance, n’osant même pas lever les yeux au ciel, et il se frappait la poitrine en disant : « Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis ! » Miséricorde de Dieu(Littéralement : « Sois favorable », « fais miséricorde »). Sa supplication rejoint tout à fait le désir de Dieu qui aussitôt va lui « rendre justice » en lui donnant, par le pardon de ses péchés, de devenir un homme « juste », c’est-à-dire conforme à son projet sur chacun d’entre nous. Et de fait, « ce dernier descendit chez lui justifié », c’est-à-dire pardonné, réconcilié avec son Dieu et Père Source de Vie et donc remplie, dans la foi et par sa foi, de sa Vie… C’est ce que vivra aussi Zachée, « un chef de publicains », qui accueillera le Christ Sauveur dans sa maison, et surtout dans son cœur… Or, nul ne peut dire « j’aime ce Dieu que je ne vois pas » sans aimer ses frères qu’il voit (1Jean 4,20). Car Dieu est Amour, Source d’Amour. L’accueillir, c’est s’ouvrir à l’Amour et accepter de se laisser entraîner par l’Amour sur les chemins de l’amour et de la justice. Et Zachée va manifester à Jésus la réalité de sa conversion et de son ouverture à Dieu en lui disant : « Voici, Seigneur, je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres, et si j’ai extorqué quelque chose à quelqu’un, je lui rends le quadruple. » Aussi Jésus ne pourra que constater : « Aujourd’hui le salut est arrivé pour cette maison » (Luc 19,8-9). Par sa foi en l’Amour et en la Miséricorde de Dieu, Zachée est devenu « un homme juste »…

Par contre, il n’en est pas de même pour le Pharisien de la parabole. Il était pourtant considéré à l’époque comme « un homme religieux », et rien ne dit dans le texte qu’il ment lorsqu’il déclare certainement en toute sincérité qu’il n’est ni « rapace, ni injuste, ni adultère », « jeûnant deux fois la semaine et donnant la dîme de tout ce qu’il acquiert ». Mais il était Pharisien-Publicaintouché par la pire des lèpres, celle de l’orgueil qui lui faisait croire qu’il est quelqu’un de bien, quelqu’un qui agit bien… Et il n’a besoin de personne, pas même de Dieu, pour être et pour vivre ainsi. Dieu, dans un tel schéma, ne peut alors que reconnaître « son excellence » et lui donner en retour tout ce qu’il mérite… Et puisqu’il porte un tel regard sur sa personne, il aura tendance à mépriser ceux et celles qui, manifestement, n’ont pas encore atteint son degré de perfection… Heureusement, pense-t-il, il n’est pas « comme ce publicain »… Et pourtant, s’il pouvait être comme ce publicain ! Il aurait reconnu en vérité ses faiblesses, son égoïsme, sa cupidité, ses manques d’amour, et il aurait été aussitôt consolé, encouragé, pardonné, relevé et comblé par la Paix et la Force de Dieu… Il aurait alors constaté par lui-même que « le salut est donné par Dieu ». « Car c’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, moyennant la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu ; il ne vient pas des œuvres, car nul ne doit pouvoir se glorifier » (Apocalypse 7,9-10 ; 2,10.17 ; 3,21 ; 21,6 ; Ephésiens 2,4-10). Mais non ! Ce Pharisien est riche de lui-même et donc pauvre de l’Autre et de tous ses dons… Il est aveuglé par son péché (Jean 9,39-41). Il se croit heureux, alors que privé de la Présence de Dieu et de sa grâce, il lui manque l’essentiel… « Malheureux, vous, les riches, car vous avez votre consolation » (Luc 6,24), cette richesse qui est incapable de vous procurer les vraies joies… Mais « heureux, vous les pauvres de cœur » qui mettez en Dieu votre espérance, car « le Royaume des cieux est à vous » (Matthieu 5,3). « Votre Père en effet s’est complu à vous donner le Royaume » (Luc 12,32)…

Enfant souriantJésus invitera ensuite les « petits enfants à venir à lui » (Luc 18,15-17), ces êtres qui ne pouvaient pratiquer la Loi avant l’âge de treize ans et que l’on considérait très souvent avec mépris. L’enfant n’a rien à faire valoir pour recevoir une quelconque récompense, sinon le fait qu’il est là. S’il a la chance d’avoir une famille, il attend tout de ses parents, il peut compter sur eux et « n’entretient aucun souci » puisqu’il en est sûr, « en tout besoin », ils s’occupent de lui (Philippiens 4,4-7 ; Luc 12,22-31). Cette famille, indépendamment de toutes les souffrances qui ont pu être les nôtres en ce domaine, nous l’avons avec ce Dieu qui, par son Fils, s’est révélé être « Notre Père » à tous : « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » disait à ses disciples Celui qui « n’a pas rougi de nous appeler ses frères » (Jean 20,17 ; Hébreux 2,11). Il nous faut donc développer cette confiance envers Dieu Notre Père et retrouver avec Lui un cœur de « petit enfant, car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu » (Luc 18,16). Le Royaume de Dieu doit être accueilli en effet avec la même simplicité qu’un petit enfant lorsqu’il accueille avec confiance ce que ses parents lui donnent, dans cette certitude qu’ils ne cherchent et ne désirent que le meilleur pour lui…

Puis un notable s’approche de Jésus (Luc 18,18-23), avec le même état d’esprit que le Pharisien de la Parabole : pour eux, il faut « faire » quelque chose pour recevoir en récompense « la vie éternelle ». Jésus a déjà répondu à cette question puisque justement « le Royaume de Dieu » est cette « vie éternelle » que Dieu veut nous donner et qui nous permettra d’être en communion avec Lui et avec tous nos frères[5]… Pour « avoir en héritage la vie éternelle », il suffit donc de devenir semblable à « un petit enfant » en présence de Celui qui est « venu pour que nous ayons la Vie, et que nous l’ayons en surabondance ». Alors, « Christ Miséricordieuxque l’homme assoiffé s’approche, que l’homme de désir reçoive l’eau de la vie, gratuitement » (Jean 10,10 ; Apocalypse 21,6 ; 22,17 ; Jean 4,10-14 ; 7,37-39 ; 5,24.40 ; 6,33.35.40.47.48.53-58…). Mais ici, Jésus va accueillir cette personne telle qu’elle est, et il va entrer dans son schéma de pensée en lui rappelant ces commandements centraux de la Loi de Moïse qu’il connaît par cœur (Exode 20,1-17 et tout spécialement 20,12-16 ; Deutéronome 5,6-21 et tout spécialement 5,16-20)… Il devait donc bien s’attendre à une réaction de sa part, réaction qui lui donnera l’occasion d’aller plus loin. Et de fait, elle ne manque pas : « Tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse » (cf. Philippiens 3,5-6). Jésus lui demande alors ce détachement vis-à-vis des biens matériels si souvent abordé précédemment : « Une chose encore te fait défaut : Tout ce que tu as, vends-le et distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi ». C’est ce « viens et suis-moi » qui permet à Jésus de lui faire cette demande apparemment si exorbitante. En effet, s’il accepte, il ne sera plus jamais seul. Jésus sera avec lui « tous les jours », à toute heure (Matthieu 28,20 ; Marc 3,14). Il veillera sur lui, il s’occupera de lui jusque dans les moindres petits détails de sa vie de telle sorte que non seulement il ne manquera de rien (Luc 22,35), mais il recevra encore « dès ce temps-ci bien davantage » que tout ce qu’il a pu « laisser à cause du Royaume de Dieu ». « Et dans le monde à venir », il sera comblé de la « vie éternelle », ce « trésor » déjà présent dès ici-bas dans le secret de la foi et des cœurs (Luc 18,24-27 ; 2Corinthiens 4,6-7)… Ce que Jésus demande en fin de compte à ce notable de bonne volonté, c’est la confiance, la foi en lui…

Mais hélas, il était « fort riche » et mettait son cœur dans ses richesses. Il attendait d’elles sa consolation, son bonheur et peut-être une gloire tout humaine (Jean 5,44), et il refusera de perdre tout cela… Il a voulu sauvegarder sa vie, mais pour l’instant, il l’a perdue (Luc 17,33). Il n’a pas accueilli le Christ et sa Parole dans « la Joie de l’Esprit » (1Thessaloniciens 1,6), et « il devint tout triste »…

« Comme il est difficile à ceux qui ont des richesses », dit alors Jésus, « de pénétrer dans le Royaume de Dieu ! Oui, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu » (Luc 18,24-25). Tous les disciples qui l’entourent savent bien qu’ils sont tous riches d’une manière ou d’une autre, et ils se sentent concernés par cette Parole de Jésus tout comme plus tard, lorsqu’il leur dira : « En vérité, en vérité, je vous le dis, l’un de vous livrera ». Et chacun alors posera la question : « Serait-ce moi ? », car ils se sentaient tous capables, quelque part, de le faire (Marc 14,17-21)… D’où ici leur désarroi : « Mais alors », puisqu’il est impossible « à un chameau de passer par un trou d’aiguille… qui peut être sauvé ? » La voie semble sans issue, mais pour la Miséricorde infinie et Toute Christ Bon Pasteur - vitrailPuissante de Dieu (cf. Luc 1,49-50), elle ne l’est pas. Lui est « capable » par « sa puissance agissant en nous, de faire bien au-delà, infiniment au-delà de tout ce que nous pouvons demander ou concevoir » de telle sorte que « ce qui est impossible pour les hommes est toujours possible pour Dieu » (Ephésiens 3,20 ; Luc 18,27. Jésus nous invite ainsi à la patience, à la persévérance, à la confiance et à l’espérance envers Celui qui « cherche sa brebis perdue jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée » … Et il est hors de question pour lui d’abandonner sa recherche tant qu’il ne l’a pas retrouvée (Luc 15,4-5)… Cet homme a dit « non » aujourd’hui ? Dieu, par son Esprit, continuera de venir à sa rencontre et de l’appeler à sa Vie… Et un jour, espérons qu’il dira « Oui ! ».

Cette patience, cette fidélité, cette persévérance de Dieu n’enlèvent rien à l’urgence de se convertir, car le péché amène toujours avec lui son escorte de souffrances et parfois de malheurs… C’est ainsi que Jésus pleurera sur Jérusalem, car « elle n’a pas compris le message qui pouvait lui apporter la paix, il est demeuré caché à ses yeux ». Aussi, et hélas pour elle, toutes sortes de catastrophes dûes à la violence des hommes s’abattront sur elle « parce qu’elle n’as pas reconnu le temps où elle fut visitée » (Luc 19,41-44). Puissions-nous donc reconnaître aujourd’hui les « visites » de Dieu dans notre vie, Lui qui ne cesse de venir à nous, de nous appeler au repentir et de s’offrir à notre foi pour que nous puissions connaître avec lui le Repos et la Paix (Matthieu 11,28-30 ; Psaume 81(80),7-8)…

Christ, chapelle Ste Bernadette, Cité St Pierre, LourdesEt Jésus poursuit résolument son voyage vers Jérusalem pour que s’accomplisse « tout ce qui a été écrit par les Prophètes pour le Fils de l’homme. Il sera en effet livré aux païens, bafoué, outragé, couvert de crachats ; après l’avoir flagellé, ils le tueront et, le troisième jour, il ressuscitera » (Luc 18,31-33). C’est ainsi que devait s’accomplir le Salut du monde, le mystère de notre Rédemption et Jésus s’avance à la fois avec ardeur, par amour pour chacun d’entre nous, mais aussi avec angoisse face à toutes les souffrances qui l’attendent… Pour l’instant, les disciples sont toujours en marche vers la Lumière. Certes, ils ont commencé à la percevoir en Jésus, mais ils sont loin de s’imaginer qu’ils ont en face d’eux « le Fils Unique de Dieu » uni à son Père dans la communion d’un même Esprit, Dieu Lui-même… Et ils ne peuvent pas encore comprendre ce que veut dire « ressusciter d’entre les morts »… Il leur faudra attendre la Résurrection du Christ, ses nombreuses apparitions et le don de l’Esprit Saint pour entrer plus avant dansRésurrection - Lourdes Basilique du Rosaire son Mystère… Le Christ ressuscité « leur ouvrira alors l’esprit à l’intelligence des Ecritures » (Luc 24,45), et leur révèlera toute chose par cet Esprit qui « sonde tout, jusqu’aux profondeurs de Dieu. Qui donc entre les hommes sait ce qui concerne l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ? De même, nul ne connaît ce qui concerne Dieu, sinon l’Esprit de Dieu. Or, nous n’avons pas reçu, nous, l’esprit du monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu, pour connaître les dons de grâce que Dieu nous a faits » (1Corinthiens 2,10-12). Commencera alors pour eux l’aventure de la suite du Christ Ressuscité, invisible à leurs yeux de chair, mais présent par l’Esprit à la vie de l’Eglise et du monde pour inviter tout homme à la conversion et lui permettre ainsi d’accueillir dès maintenant, par sa foi et dans la foi, la Vie du Christ Ressuscité Lui-même… « Moi, Lumière, je suis venu dans le monde pour que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres mais ait la lumière de la vie » (Jean 12,46 ; 8,12)…

                                                                                                               D. Jacques Fournier

[1] Alors que Pierre est en train de parler à ceux-là mêmes qui ont contribué à crucifier le Christ en criant devant Pilate « Crucifie-le ! Crucifie-le ! »

[2] Actes 3,26 (Traduction liturgique ; Pierre parle à ceux-là mêmes qui ont contribué à crucifier le Christ) :

« C’est pour vous d’abord que Dieu a fait se lever (ressusciter) son Serviteur, et il l’a envoyé vous bénir, en détournant chacun de vous de ses actions mauvaises ». Dans cette traduction, le Christ apparaît comme le premier acteur de notre conversion : c’est Lui qui nous détourne de nos actions mauvaises… Et nous avons simplement à consentir à son œuvre en lui opposant le moins de résistance possible… La TOB a une traduction semblable : « C’est pour vous que Dieu a d’abord suscité puis envoyé son Serviteur pour vous bénir en détournant chacun de vous de ses méfaits ». Et en note, elle précise : « La conversion serait ainsi un don de Dieu (cf. 5,31 ; 10,36 ; 11,18…) et de son Serviteur. Mais on pourrait traduire aussi : … « pour bénir chacun d’entre vous s’il se détourne de ses méfaits » », comme l’a fait la Bible de Jérusalem : « … du moment que chacun de vous se détourne de ses perversités ». Cette deuxième possibilité est tout aussi vraie que la première. Elle est complémentaire et présente le second volet indispensable à toute conversion réelle et profonde : nous avons nous aussi à prendre la décision, en toute liberté et responsabilité, de nous convertir… Mais à la lumière de la première traduction possible, cette décision revient, comme nous l’avons déjà dit, à être le plus souple, le plus docile possible entre les mains de Celui qui, le premier, est à l’œuvre pour nous convertir, en nous indiquant le bon chemin et en nous donnant la force de nous y engager… Ainsi, vraiment, « tout est grâce » (Ste Thérèse de Lisieux)…

[3] Noter en ce dernier texte l’expression « toute chair » qui intervient quatre fois en signe d’universalité (le chiffre 4 renvoie en effet aux quatre points cardinaux). On retrouve cette expression à portée universelle en Psaume 65(64),1-4 ; 136(135),25-26 ; 145(144),21 ; Jérémie 32,27 ; Joël 3,1 (cf. l’explication par Pierre de la Pentecôte en Actes 2,16-18) ; Proverbes 4,20-24 ; Job 12,7-10 ; 34,14-15 à la lumière de Genèse 2,4b-7 ; Siracide (Ecclésiastique) 1,1-10 ; Luc 3,6 (citation d’Isaïe 40,5) ; Jean 17,1-3.

[4] Le texte emploie ici le verbe grec « épistréphô, ramener ; revenir » employé dans le Nouveau Testament pour évoquer l’idée de « conversion » (Luc 17,4 : « s’il revient à toi » ; Actes 3,19 ; 9,35 ; 14,15 ; 26,18.20). Nous retrouvons ainsi avec ce verset que le premier acteur de notre conversion est Dieu lui-même. Et voilà bien ce qu’il fera avec son Fils, le Christ Jésus, « le Bon Pasteur », qui part à la recherche de sa brebis perdue « jusqu’à ce qu’il la retrouve. Et quand il l’a retrouvée, il la met tout joyeux sur ses épaules, et la ramène à la maison » (Luc 15,4-7), la Maison du Père (Jean 14,1-3)… Puissions-nous tous nous laisser faire, jour après jour !

[5] Comparer Marc 9,43 et 9,45 avec 9,47 ; dans les deux premiers cas, Jésus parle de « vie », tandis que dans le dernier, il emploie une expression semblable avec la notion de « Royaume »… De plus Romains 14,17 dit : « Le Royaume de Dieu n’est pas affaire de nourriture ou de boisson, il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » ; or, « l’Esprit vivifie » (2Corinthiens 3,6 ; Jean 6,63 TOB ; Romains 8,11 ; Galates 5,25).

Fiche n°18 – Lc 17-18,34 : en cliquant sur le titre précédent, vous accédez au document en format PDF pour lecture ou éventuelle impression.




Remettre Dieu à la première place dans sa vie (Luc 14-16)

Un Chef des Pharisiens invite Jésus à un repas le jour du Sabbat (Luc 14,1-6)

Nous retrouvons ici la question du Sabbat déjà abordée en Luc 6,6-11 et 13,10‑17. Et avec elle, se pose à nouveau celle de la Loi : pourquoi existe-t-elle, dans quel contexte doit‑elle être interprétée, quel est son but ? Marc 2,27 nous donne la réponse à partir justement du Sabbat : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat ». Ce qui est à la première place, ce n’est donc pas la Loi mais l’homme. L’homme n’a pas été fait pour la Loi, c’est la Loi qui a été faite pour l’homme. Elle est tout entière à son service pour le guider sur le chemin de la Vie, de la Plénitude et de la Paix. Or Dieu, Source d’Eau Vive, a créé l’homme pour qu’il trouve dans sa relation avec Lui la Plénitude de la Vie et donc son réel épanouissement. La Loi au départ était au service de cette relation de cœur avec Dieu. Elle invitait l’homme à se tourner tout particulièrement vers son Créateur et Père au moins une fois par semaine pour vivre ce temps de « sabbat » avec Lui (Exode 20,8‑11) et recevoir ainsi de sa générosité et de sa tendresse le repos intérieur, la Paix et le renouvellement des forces pour repartir ensuite dans le combat de la vie (Psaume 23(22),1-3 ; 62(61),1-3.6-9 ; 94(93),12‑13 ; 116(115),1-9)…

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Vézelay, tympan intérieur de la Basilique

Mais les scribes et les Pharisiens, dans la folie de leur orgueil, avaient perdu au fil du temps cette perspective première. La Loi était devenu pour eux un moyen de rechercher leur propre gloire : « J’ai bien agi, donc je suis quelqu’un de bien et mes actions me valent de recevoir ce que je mérite… » ! Dieu n’intervient pas dans un tel schéma, sinon pour acquiescer et s’empresser d’obéir en donnant la récompense « méritée »… Ils mettaient donc toutes leurs forces à observer les plus petits commandements de la Loi et de la Tradition des Anciens (Galates 1,13‑14 ; Philippiens 3,4-6). Ils avaient du zèle, reconnaîtra St Paul, mais « il était mal éclairé » (Romains 10,2)… Et puisqu’ils se croyaient parfaits, ils se donnaient en exemple et multipliaient les exhortations, les ordonnances et les préceptes, tout en se considérant eux‑mêmes comme étant bien au-dessus de tout cela (Luc 18,11-12)… Ils disent, ils se vantent, mais ils ne font pas (Matthieu 23,1-7)… Et ceux qui essayaient de vivre selon leurs indications se décourageaient très vite et risquaient ou bien d’abandonner leur recherche de Dieu (Matthieu 23,13) ou bien d’adopter rapidement la même attitude hypocrite (Matthieu 23,15). Ils se croyaient les meilleurs, mais ils n’avaient pas en eux l’amour de Dieu (Jean 5,42) ! Ils s’attachaient à payer la dîme sur la plus petite des plantes potagères, et ils oubliaient de pratiquer ce que Dieu attend de nous tous : « la justice, la miséricorde et la bonne foi » (Matthieu 23,23). Pire, ils pervertissaient la Loi par leurs enseignements et « annulaient ainsi la Parole de Dieu au nom de leurs traditions » (Matthieu 15,1-9)…

Vézelay tympan intérieur

Pour remettre les choses à leur juste place, Jésus invitera ses disciples à la vérité de la vie. Et cette vérité sera d’abord celle de leur conversion : ils étaient perdus, ils ne connaissaient pas Dieu et menaient une vie contraire à ses attentes, mais Lui est venu à leur rencontre en leur manifestant les profondeurs infinies de sa Miséricorde et de sa Tendresse (1Timothée 1,12‑17). Sa Lumière les a alors arrachés à leurs ténèbres, sa Bonté leur a ouvert gratuitement les Portes du Royaume et de la Vie. Ils ont pu commencer avec Lui une vie nouvelle, soutenue par la Présence de sa grâce, faisant chaque jour l’expérience de leur fragilité, de leur faiblesse, mais aussi de la fidélité sans faille de l’Amour de Dieu et de son soutien (2Corinthiens 12,7-10 ; Isaïe 54,10). Ce qui est premier pour Dieu, c’est l’homme, sa vie, qu’il soit le plus possible pleinement lui-même dans toutes les dimensions de son être, et qu’il grandisse dans la participation à cette Plénitude de Vie qu’Il désire nous communiquer. La Loi devait être au service de la vie ? Le Christ, le Fils Unique de Dieu fait chair se révèlera comme le Serviteur de cette vie (Jean 13,1-17). Il purifiera la Loi de tous ces préceptes contraires à la volonté de Dieu qui s’étaient accumulés au fil du temps. Et il la remettra à sa juste place, au service de la vie… Ainsi par exemple, un jour de sabbat, ses disciples eurent faim… Ils virent des épis de blé au bord du chemin et en prirent quelques grains pour apaiser leur faim. Pour les Pharisiens, ils font quelque chose qui est interdit le jour du Sabbat : ils moissonnent ! Pour Jésus, leur vie passe avant tout, ils ne font rien de mal (Matthieu 12,1-8)…

Vézelay tympan intérieur

En Luc 14,1-6, Jésus rencontre donc un hydropique, un jour de Sabbat, sur le chemin qui le conduisait à la maison d’un chef de Pharisiens où il avait été invité à manger. La vie de l’homme passe toujours pour lui en premier ! Aussi fera-t-il ce que les Pharisiens interdisaient : « Il y a six jours pendant lesquels on doit travailler ; venez donc ces jours-là vous faire guérir, et non le jour du sabbat ! » (Luc 13,14). Mais Jésus « prit le malade, le guérit et le renvoya »… Notons ici l’initiative de Jésus qui, devant le chef des Pharisiens, « prend » le malade et donc le touche ! Or à cette époque, la maladie était comprise comme la conséquence d’un péché. Tout malade était donc impur et il était interdit de les toucher sous peine de devenir impur à son tour. Mais, la vie de l’homme toujours en premier ! Et Jésus touche ce malade, geste de tendresse, de compassion, de compréhension… Jésus le prend, le guérit, et le renvoie libre de tout ce qui, jusqu’à présent, entravait sa vie… Or nous sommes tous, quelque part, malades, blessés au plus profond de nous-mêmes, souffrants en nos âmes et parfois en nos corps, en quête de guérison et de plénitude… Jésus la désire plus que nous-mêmes : allons-nous lui faire confiance, allons-nous le laisser nous prendre (Jean 14,1-3 ; Luc 15,4-7) et nous emporter là où Il veut que nous soyons tous, dans le Royaume de son Père, dans sa Vie, sa Paix et sa Lumière (Jean 17,20-24) ? Si nous le laissons faire, il nous arrachera encore et encore à nos ténèbres (Colossiens 1,12-14), il nous guérira de toutes les conséquences de nos péchés (Jérémie 2,22 ; Psaume 103(102),1-5 ; 107(106),17-22 ; 30(29),3-4 ; 41(40),5 ; Jérémie 17,13-14 ; 30,17 ; 33,6-9 ; Isaïe 30,26 ; 58,1‑12[1]), il les prendra sur Lui, il les portera avec nous (1Pierre 2,24 ; Matthieu 11,28-30 ; Psaume 81(80),7), et il nous donnera la Paix du cœur (Jean 14,27), synonyme de Plénitude et de Vie éternelle. Puis il nous renverra dans la vie, libres car libérés de tous nos liens (Jean 8,31-36 ; 11,44) et en communion avec Lui (1Corinthiens 1,9 ; 1Jean 1,1-4). Il sera alors le compagnon fidèle de notre quotidien pour nous soutenir, nous guider, nous aider, nous secourir jusqu’à ce que nous soyons enfin arrivés là où il nous attend tous…

Christ ressuscité - Jean Cocteau

Christ Ressuscité, peint par Jean Cocteau (Chapelle St Blaise des Simples ; Milly la Forêt)

Les Pharisiens se taisent à nouveau, refusant de dire à Jésus qu’il a raison, et refusant du même coup de reconnaître qu’ils étaient dans l’erreur. Pourtant, lorsqu’il y avait danger de mort, la Loi permettait d’agir, et Jésus le sait bien : « Lequel d’entre vous, si son fils ou son bœuf vient à tomber dans un puits, ne l’en tirera aussitôt, le jour du sabbat ? » Il était en effet permis d’agir en cas de danger de mort, et Jésus, Lui, sauve du plus grave danger qui soit : les conséquences du péché, la séparation d’avec Dieu et la mort en tant qu’absence de Vie qui s’ensuit (Jean 5,14)… C’est la troisième fois que Jésus aborde ce sujet avec eux ! Allaient-ils enfin reconnaître à travers ses œuvres la Présence de ce Salut qu’il est venu nous offrir ? Hélas, « l’orgueil est leur collier » (Psaume 73(72),6), il les aveugle (Jean 9,41)… Aussi Jésus va-t-il les appeler à l’humilité… Après la guérison de l’hydropique, il entre dans la maison du Chef des Pharisiens et remarque que beaucoup « choisissaient les premiers divans ». Dans les grandes occasions, on mangeait en effet « à la romaine », étendu de côté sur un divan (cf. Jean 21,20)… Et Jésus reprendra à nouveau l’image des noces (cf. Luc 12,36), évoquant avec elle l’Alliance que Dieu veut construire avec l’humanité tout entière (Genèse 9,8-17). Un mot intervient alors très souvent : « invité » (Luc 14,7.8.9.10). Il prépare le passage qui suivra où Dieu sera présenté comme celui qui, avec son Fils et par lui, nous invite tous gratuitement, par amour, à sa table (Proverbes 9,1‑6 ; Apocalypse 19,9). Mais l’orgueilleux ne serait tenir en présence de Dieu (Isaïe 2,10-17). Aussi Jésus va-t-il essayer de les faire grandir dans l’humilité en leur conseillant de ne pas choisir les premières places. Si celui qui a organisé le repas avait déjà réservé cette place à quelqu’un d’autre, il faudrait se lever devant tout le monde et quitter la première place tant recherchée pour aller à la dernière. L’orgueilleux humilié ne pourra alors que connaître « la confusion » (cf. Luc 13,17). Celui qui, par contre, choisit la dernière place, « estime les autres supérieurs à soi » et manifeste ainsi son humilité (Philippiens 2,3). Et si le Maître du repas décide de le faire monter plus haut, quelle gloire et quel honneur pour lui… Et c’est toujours ce que Dieu fait : si les orgueilleux ne peuvent que connaître la confusion et la honte à cause de leur orgueil, Dieu, lui, « élève les humbles » (Luc 1,51-52), leur donne sa Gloire (Jean 17,22) et les fait siéger à ses côtés (Luc 22,30) !

Chapelle St Blaise des simples

Motif floral peint par Jean Cocteau, chapelle St Blaise des Simples, Milly la Forêt

Or « l’humble » est avant tout celui qui accepte de faire la vérité sur lui-même et donc de reconnaître ses limites, ses faiblesses, sa misère, ses incohérences… Si cette démarche s’accomplit de tout cœur avec le désir et l’espoir de grandir, avec l’aide de Dieu, dans la fidélité et dans l’amour alors Dieu ne pourra une fois de plus qu’être Bienveillant envers le malade qu’il guérira, l’injuste qu’il justifiera (Luc 5,31-32 ; Romains 3,26), le pécheur qu’il sanctifiera (1Corinthiens 6,9-11 ; 1Thessaloniciens 5,23-24 ; Jean 1,29) en lui donnant une dignité incomparable, la sienne (Luc 22,24-30 ; Jean 12,26) ! C’est ainsi que le Publicain repentant repartit chez lui justifié, à la différence du Pharisien orgueilleux (Luc 18,9-14). C’est ainsi que le fils prodigue repentant se retrouva revêtu d’un vêtement de prince (Luc 15,22). C’est ainsi, disait Jésus aux scribes et aux Pharisiens que « les prostituées vous précèdent dans le Royaume des Cieux » (Matthieu 21,31-32). Et elles savent bien qu’elles ne doivent leur condition nouvelle qu’à la Miséricorde du Seigneur ! C’est pourquoi la pécheresse repentante avait le cœur débordant de reconnaissance et d’amour (Luc 7,36-50)… Ainsi, « quiconque s’élève sera abaissé » par le simple fait que son orgueil, qui est mensonge et illusion, apparaîtra en pleine lumière dans la Lumière de la Vérité. Mais « celui qui s’abaisse » en faisant humblement la vérité ne pourra que rencontrer en vérité Celui qui ne cherche qu’à sanctifier, vivifier, glorifier… « Il sera donc élevé » par Dieu Lui-même jusqu’à Lui, en son Ciel, sa Vie, sa Gloire et sa Lumière, comme le fût Jésus au jour de son Ascension (Luc 24,50-53 ; Matthieu 19,28 et pour Dieu, juger, c’est sauver (Jean 3,17-18))…

Lourdes - Ascension

Lourdes, Basilique du Rosaire, Ascension du Christ

Pour les aider à guérir de leur orgueil, Jésus vient donc d’appeler très concrètement ceux qui choisissaient les premières places à l’humilité. Et puisque l’orgueilleux risque de se rechercher dans toutes les actions qu’il pose, Jésus va également les inviter à la gratuité, à la pureté d’intention, en posant des actions pour Dieu et pour Lui seul. Et ils le feront en ne cherchant que le bien de ceux et celles qui les entourent (cf. 1Jean 4,20 ; Matthieu 22,34-40)… Or « les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles », tous les blessés de la vie, d’une manière ou d’une autre, sont ceux qui en ont le plus spécialement besoin. Mais quelle révolution pour ces Pharisiens d’accepter de faire entrer chez eux tous ces êtres impurs qui « contaminent » tout ce qu’ils touchent (cf. Jean 18,28) ! Elle ne pourra se faire que petit à petit. St Pierre en sera le premier à en faire l’expérience. Il ne lui faudra rien de moins qu’une apparition pour lui permettre de dépasser toutes ces barrières de soi disant « pureté » ou « impureté » que les hommes avaient dressées entre eux en se servant de la Loi (Actes 10,1-11,18 ; Ephésiens 2,14-18).

Dieu est amour 2

De plus, Dieu se révèle indirectement en ces lignes, Lui dont l’Amour est absolument pur, Lui qui ne se recherche en rien, Lui qui ne fait que poursuivre inlassablement le bien de ceux et celles qu’il aime… Et il aime tous les hommes, même – et tout spécialement – ceux qui font le mal et ne peuvent donc que connaître, dans leur cœur, « la souffrance, l’angoisse » (Romains 2,9), et la tristesse… Or Dieu nous a faits pour la vie ! « Aimer » sera alors synonyme pour lui d’invitation inlassable à la conversion, pour que le pécheur puisse enfin, avec le secours de sa grâce, quitter les chemins du mal et de la mort pour trouver avec Lui celui de la vraie Vie et de la Paix…

Dans la dernière section du chapitre 14 (Luc 14,15-35), Jésus, après s’être attaqué aux pièges de l’orgueil, va remettre à leur juste place les biens matériels et les relations familiales. Rien dans ce domaine n’est mauvais en soi, bien au contraire. Mais la préoccupation première de l’homme devrait être son lien avec Dieu, Source de sa Vie. Tout le reste en découle. Et tout ce qui pourrait conduire à délaisser Dieu doit être corrigé. Dieu est ainsi, absolu, exclusif… Il demande tout, car de son côté, il donne tout et permet ensuite de vivre une relation juste avec tout… Il ne s’agit donc pas de tout lui donner pour être privé de tout, mais au contraire de lui offrir toutes nos fausses pistes de bonheur pour trouver avec Lui cette Plénitude pour laquelle il nous a créés et qu’il veut nous donner de tout son Cœur…

Christ Rédempteur (Rio de Janeiro, de nuit)A la béatitude de Jésus, « heureux seras-tu » de ce que les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles que tu auras invités « n’ont pas de quoi te le rendre, car cela te sera rendu lors de la résurrection des justes », un convive répond avec une autre béatitude : « Heureux celui qui prendra son repas dans le Royaume des Cieux »… C’est vrai, mais pour qu’il en soit réellement ainsi, Jésus va nous mettre en garde contre tout ce qui pourrait nous empêcher de répondre à l’invitation du Seigneur. Notons la perspective mise en place : « un grand dîner » où « beaucoup de monde » est invité… Toute l’humanité est conviée au festin du Royaume… Indirectement Jésus se présente comme « le Serviteur », qui, en servant Dieu, se met au service des hommes pour leur transmettre l’invitation à la Vie que Dieu leur adresse… « Venez ; maintenant tout est prêt »… « Tout est accompli » (Jean 19,30), l’Esprit Saint, arrhes du Royaume, nous est déjà donné (1Thessaloniciens 4,8 ; Ephésiens 1,13-14 ; Jean 20,22) … Il suffit d’ouvrir son cœur pour vivre dès maintenant, dans l’aujourd’hui de notre foi, les réalités invisibles du Ciel que nous découvrirons pleinement par-delà notre mort …

Tout est donné, tout est offert… Mais celui qui n’a d’autre préoccupation que « le champ » ou « les cinq paires de bœufs » qu’il vient d’acheter, comment pourra-t-il l’accueillir ? De même, « celui qui vient de se marier » et ne pense qu’à cette nouvelle vie qui s’ouvre à lui, comment pourra-t-il l’accueillir ? Jésus reprendra systématiquement ces deux points en les radicalisant. Les paraboles de l’homme qui « veut bâtir une tour » ou celle du roi qui « part faire la guerre à un autre roi » n’auront en effet d’autre but que d’illustrer ce principe : « Quiconque parmi vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple » (Luc 14,28‑33)… Et juste avant, Jésus avait de nouveau abordé les relations humaines, mais cette naissance de jéusfois ce n’est pas seulement l’époux ou l’épouse qui sont concernés, mais les êtres les plus chers, jusqu’à sa propre vie : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple » (Luc 14,25-26). Le verbe « haïr » est choisi à dessein : rien ni personne, pas même les plus proches parmi les proches, ne doivent passer avant Dieu. Et si Dieu est vraiment à la première place dans nos cœurs, alors Lui-même sera le principe d’une relation renouvelée, fortifiée, intensifiée avec tous ceux et celles que nous aimons… Avec Lui, nous honorerons nos parents, nous serons fidèles en amitié (Matthieu 19,16-19), nous aimerons notre époux ou notre épouse avec l’Amour même du Seigneur (Ephésiens 5,21-33)…

Cet enseignement est aussi l’occasion pour Jésus de montrer à quel point « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (1Timothée 2,4). Trois personnes viennent de refuser de répondre à l’invitation ? « Vite », il faut partir « par les place et les rues de la ville » à la rencontre de tous les autres, et tout spécialement de tous ceux qui souffrent, « les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux », car Dieu les veut à sa table… On découvre ainsi que si quelqu’un fait de même ici-bas (Luc 14,13), son festin sera « signe du Royaume » ! Il agira « à l’image et ressemblance de Dieu » (Genèse 1,26-27)… Mais il faut faire plus encore… foule 2Quand « les ordres sont exécutés et qu’il y a encore de la place », il faut aller « par les chemins et le long des clôtures » pour inviter tous ceux et celles que nous rencontrerons[2]… Et pour souligner l’intensité avec laquelle Dieu nous veut avec Lui, auprès de Lui, « de tout son cœur et de toute son âme » (Jérémie 32,40-41), Jésus fait dire au Maître de Maison : « Fais entrer les gens de force, afin que ma maison se remplisse », même si l’homme est libre et peut toujours refuser ce que Dieu désire si « fort » pour lui… St Paul brûlera de cette même ardeur : « Je me suis fait tout à tous afin d’en sauver à tout prix quelques uns » (1Corinthiens 8,18-22)… Demandons lui, à notre tour, la grâce de participer le plus possible à cette œuvre de Salut universel… Peut-il exister en effet quelque chose de plus beau que de travailler à la Vie éternelle, à la Joie, à la Paix, au vrai Bonheur de tous ceux et celles qui nous entourent ?

Enfin, ce chapitre se conclue par un appel lancé par Jésus à ses disciples : c’est par leur relation à Dieu qu’ils sont ce qu’ils sont, « sel de la terre, et lumière du monde » (Matthieu 5,13‑16). Qu’ils veillent donc à garder Dieu à la première place en leur cœur, et à ne pas laisser « les soucis du monde, la séduction de la richesse et les autres convoitises » les pénétrer et étouffer ainsi la Parole, qui demeurerait alors sans fruit (Marc 4,19). C’est du Dieu
Source d’Eau Vive qu’ils reçoivent la Vie (Jérémie 2,13 ; 17,13-14 ; Psaume 42(41),2-3 ; Jean Source 24,10‑14 ; 7,37-39), du Dieu Lumière la Lumière (1Jean 1,5 ; Ephésiens 5,8 ; Jean 12,35-36 ; 8,12), du Dieu Amour l’Amour (Romains 5,5 ; Galates 5,22), du Dieu Esprit l’Esprit qui vivifie, fortifie, apaise et console (Jean 4,24 ; 6,63 ; Galates 5,25 ; Ephésiens 3,16 ; 2Timothée 1,7)… Sans Lui, ils ne sont rien, avec Lui, ils peuvent tout (Jean 15,5 ; Philippiens 4,13)…

Jésus Miséricordieux

Les Trois paraboles de la Miséricorde (Luc 15)

Jésus vient d’inviter ses auditeurs à mettre Dieu à la première place dans leur vie. Il va maintenant leur révéler qu’ils sont, eux, à la première place dans le cœur de Dieu surtout s’ils sont meurtris, blessés, perdus… Les principales catégories de personnages sont présentes. « Les publicains » (collecteurs d’impôts pour les Romains) et « les pécheurs s’approchaient de lui pour l’entendre ». Le courant passe donc entre eux et Jésus, le Sauveur du Monde… Les scribes et les Pharisiens sont par contre emmurés dans leur orgueil : « ils murmurent » entre eux…

 BonPasteur

Parfois, les auteurs bibliques écrivent en utilisant la technique de l’inclusion qui consiste à répéter une ou plusieurs idées disposées autour d’un centre, et c’est bien sûr ce centre qui constitue à leurs yeux le message principal. La Parabole de la Brebis perdue est rédigée ainsi. Si, en la lisant, notre attention se fixe tout naturellement sur le Bon Pasteur qui cherche sa brebis perdue jusqu’à ce qu’il la retrouve, puis la met sur ses épaules et la ramène à la maison, le centre autour duquel gravite St Luc n’est pas celui-là ! Au cœur du texte, nous découvrons en effet l’appel de Jésus lancé aux scribes et aux Pharisiens pour qu’ils soient avec lui et se réjouissent avec lui du salut de tous. Ce sont eux, en effet, qui le préoccupent le plus. Enfermés qu’ils sont dans l’illusion de leur orgueil, ils se croient parfaits, ils pensent qu’ils sont justes et qu’ils n’ont pas besoin de repentir ! Et pourtant, ils vont droit à leur perte…

Mais Dieu de son côté veut le salut de tous ; il a donné à son Fils le monde à sauver (Jean 3,16-17 ; 4,42), et, dira Jésus, « c’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné » (Jean 6,39). D’où cet appel pressant lancé aux scribes et aux Pharisiens qu’il appelle indirectement « ses amis et ses voisins » : pour eux aussi, il est le Bon Pasteur qui cherche, cherche et cherchera encore jusqu’à ce qu’il trouve… Et c’est bien ce qu’il fait à leur égard en ce moment précis où il leur raconte la Parabole de la Brebis Perdue. ..

Le mouvement littéraire présenté ci-dessous respecte l’ordre du texte grec :

 

 

(4) A – Quel homme parmi vous ayant cent brebis et ayant perdu l’une d’entre elles

ne laisse-t-il pas les quatre vingt dix neuf dans le désert

                    B –  et part vers la (brebis) perdue

                            C –  jusqu’à ce qu’il la retrouve ?

(5)                                         Et l’ayant retrouvée, il la pose sur ses épaules

                                           D – se réjouissant

(6)                                                    E –  et étant arrivé à la maison

                                                                      il convoque amis et voisins 

et leur dit :

                                            D’ –  « Réjouissez-vous avec moi

                              C’ –  car j’ai retrouvé ma brebis

                   B’ – (celle qui était) perdue.

(7) A’ –  Je vous le dis : Il y aura ainsi (plus) de joie dans le ciel pour un pécheur qui se convertit

que pour quatre vingt dix neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion ».

 

De plus en parlant ainsi, Jésus se présentait indirectement comme le Messie promis appelé à accomplir l’œuvre du Dieu de Miséricorde. En effet, si le titre de Pasteur n’est donné que quatre fois à Dieu dans l’Ancien Testament (Psaume 80(79),2 ; 23(22),1 ; Genèse 48,15 ; 49,24), l’image du berger est très souvent reprise pour décrire le soin attentif avec lequel « le gardien d’Israël » (Psaume 121(120),4) s’occupe du « troupeau de son bercail » (Psaume 79(78),13 ; 95(94),7; 100(99),3) : il marche devant lui (Psaume 68(67),8), il le conduit (Psaume 28(27),9) par la main de Moïse et d’Aaron (Psaume 77(76),21)… Le prophète Ezéchiel reprendra ce thème en son chapitre 34, un texte auquel Jésus fait très certainement allusion ici : « Ainsi parle le Seigneur Dieu : Voici que j’aurai soin moi-même de mon troupeau et je jésus brebism’en occuperai. Comme un pasteur s’occupe de son troupeau, quand il est au milieu de ses brebis éparpillées, je m’occuperai de mes brebis. Je les retirerai de tous les lieux où elles furent dispersées, au jour de nuées et de ténèbres. Je leur ferai quitter les peuples où elles sont, je les rassemblerai des pays étrangers et je les ramènerai sur leur sol. Je les ferai paître sur les montagnes d’Israël, dans les ravins et dans tous les lieux habités du pays. Dans un bon pâturage je les ferai paître, et sur les plus hautes montagnes d’Israël sera leur pacage. C’est là qu’elles se reposeront dans un bon pacage ; elles brouteront de gras pâturages sur les montagnes d’Israël. C’est moi qui ferai paître mes brebis et c’est moi qui les ferai reposer, oracle du Seigneur Dieu. Je chercherai celle qui est perdue, je ramènerai celle qui est égarée, je panserai celle qui est blessée, je fortifierai celle qui est malade. Celle qui est grasse et bien portante, je veillerai sur elle. Je les ferai paître avec justice » (Ezéchiel 34,11-16). Et Dieu agira ainsi par le Messie, nouveau David : « Je susciterai pour le mettre à leur tête un pasteur qui les fera paître, mon serviteur David : c’est lui qui les fera paître et sera pour eux un pasteur. Moi, le Seigneur, je serai pour eux un Dieu, et mon serviteur David sera prince au milieu d’eux. Moi, le Seigneur, j’ai parlé » (Ezéchiel 34,23-24).

Ainsi, en donnant la Parabole de la Brebis perdue à ces scribes et à ces Pharisiens qui connaissaient par cœur tous ces textes de l’Ancien Testament, Jésus se présentait indirectement comme étant le Messie promis, ce Pasteur d’Israël avec lequel et par lequel Dieu le Père veut rassembler dans l’unité de son Esprit, de son Amour et de sa Paix, tous ses enfants dispersés (Jean 11,52). Avec lui et par lui, Dieu se présentait comme Celui qui cherche l’homme perdu « avec soin » « jusqu’à ce qu’il le retrouve ». Et c’est toujours Lui, avec le Christ et par le Christ, qui se propose de le porter par son Esprit pour qu’il revienne à la Maison… La Bonne Nouvelle d’un Dieu Sauveur imperturbablement fidèle, toujours proche de sa créature (Matthieu 3,2 ; 4,17 ; 10,7), se réjouissant avec elle, portant avec elle ses épreuves et ses peines (Matthieu 11,28‑30 ; 2Corinthiens 1,3-10 ; 4,6-10), transparaît ici en pleine lumière… Dieu nous est donc toujours infiniment proche, et sa Présence se fait d’autant plus pressante que l’homme est en danger, c’est-à-dire égaré, perdu dans les multiples sinuosités de son péché…

miséricorde de dieuCe message sera répété par deux fois avec la Parabole de la Brebis Perdue puis celle, quasiment identique, de la Drachme perdue pour bien souligner que le retour de l’homme à la Maison du Père est avant tout le fruit de l’œuvre de Dieu qui avec son Fils et par son Fils est venu chercher et sauver ce qui était perdu (Luc 19,10). Avec Lui et par Lui, ce qui est impossible à l’homme laissé à ses seules forces d’homme devient possible (Luc 18,26-27). Et c’est grâce à sa Force, portés par sa Grâce, que nous pourrons tourner le dos aux ténèbres et prendre le chemin du retour, vers la pleine Lumière. .. Tout vient de Dieu, tout est donné par Dieu, mais personne ne se lèvera et ne marchera à notre place… A l’appel du Christ, soutenus par l’Esprit du Christ, nous avons à prendre la décision du retour au Père. Nous coopérerons ainsi librement à l’œuvre divine de notre salut. C’est ce que dira Jésus, dans un deuxième temps, avec la Parabole de l’Enfant prodigue : « Je veux partir, aller vers mon Père » (Luc 15,18)… Ainsi, les deux premières paraboles insistent plus sur l’œuvre du Fils cherchant et ramenant l’humanité au Père, tandis que la dernière nous présente cette humanité (soutenue par le Christ) en marche vers la Maison du Père, où ce dernier nous attend tous avec tendresse pour nous serrer entre ses bras…

Dans cette troisième parabole, cette liberté de l’homme évoquée précédemment apparaît tout de suite. Le fils prodigue demande-t-il à son Père « la part de fortune qui lui revient » ? Il la lui donne aussitôt… Prend-il ensuite la décision de partir ? Il le laisse s’éloigner vers un pays lointain et « dissiper son bien en vivant dans l’inconduite ». Et telle est, de fait, la conséquence de toutes nos inconduites : « le péché m’a fait perdre mes forces » (Psaume 31(30),11) dit le Psalmiste. Il altère cette relation vitale d’union de cœur avec notre Créateur, par laquelle Dieu veut nous communiquer, instant après instant, toutes les richesses de son Esprit SaintEsprit, Lui qui Est Esprit (Jean 4,24) ! Et cet Esprit sera alors en nous ce qu’il est depuis toujours et pour toujours : Amour, Lumière, Douceur, Force, Paix… Voilà tout ce dont le péché nous prive, voilà tout ce que Dieu veut nous communiquer de toute la force de son Cœur. Et il commencera par enlever tout ce qui fait obstacle à la réception de ce don (Psaume 25(24),4-14 ; 32(31),1-5 ; 39(38), 9 ; 51(50),3-4.11-13 ; 65(64),3-4 ; 79(78),8 ; 85(84),2-3 ; 86(85),5 ; 103(102),1-4.10-12 ; 130(129),3-4.7-8 ; 1Jean 1,7-9 ; 1Jean 3,5 ; Jean 1,29 ; Matthieu 9,1-8 ; 26,27-28) pour que nous puissions recevoir l’Esprit comme Il le désire, un Esprit qui nous transformera en ce qu’Il Est par sa simple Présence (2Corinthiens 5,17-18) et nous donnera d’avoir part à la Vie éternelle(Galates 5,25)…

Une fois que tous ses biens sont dissipés, le fils prodigue « sent la privation »… Telle est de nouveau la conséquence du péché… Un « manque » habite le pécheur, « un besoin profond », « une aspiration à un vrai bonheur » qu’il pressent sans pour autant pouvoir le nommer… Ce « mal-être » ne pourra disparaître que par « le bien-être » que Dieu nous offrira par le don de son Esprit… « Détresse (souffrance) et angoisse pour toute âme humaine qui s’adonne au mal », « Gloire, Honneur et Paix à quiconque fait le bien » (Romains 2,9-10). Personne, en effet, ne peut faire le bien sans que son cœur soit tourné vers le bien. Or Dieu est le Bien par excellence, un Bien synonyme de Source de Vie, de Lumière et de Paix… Ainsi, quiconque fait le bien, ouvert de cœur au bien, est ouvert de cœur à Dieu et il ne peut alors qu’être rempli par Celui qui est Source jaillissante. Il recevra alors de Lui « Gloire, Honneur et Paix »… Voilà ce que Dieu fait pour tout homme de bonne volonté, quel qu’il soit (cf. Jean 1,4.9 ; 3,21)…

Face à cette « privation », le fils prodigue va se tourner vers ce qui, à ses yeux, pourrait le soulager. Il va aller vers les hommes, dont le seul but est trop souvent le profit pour soi au mépris des autres. Là, pas de générosité, d’attention, de délicatesse ni de bienveillance… « Il aurait bien voulu se remplir le ventre des caroubes que mangeaient les cochons, mais personne ne lui en donnait ». Et quand bien même il aurait reçu ce qu’il désirait, il n’aurait pu que constater que « ventre rempli » n’est pas synonyme de « cœur rempli » (cf. Jean 4,13-14). Certes, la nourriture est indispensable à la dignité de tout être humain, elle est une des nécessités premières de notre vie ici-bas, mais elle n’est pas la finalité ultime de l’existence. OLYMPUS DIGITAL CAMERA« L’homme ne vit pas seulement de pain mais de tout ce qui sort de la bouche de Dieu » (Deutéronome 8,3), et « mes Paroles sont Esprit et elles sont Vie » dira Jésus (Jean 6,63). Aussi, « malheureux sont les riches » qui mettent tout leur cœur à accumuler des richesses en croyant trouver avec elles le vrai bonheur, la plénitude, un « cœur rempli »… Ils ont « leur consolation », mais en fait leur cœur est « vide » des vrais Biens (Luc 6,24 ; 1,53)… Aussi, Jésus dira-t-il : « Je Suis le Pain de Vie. Celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim, celui qui croit en moi n’aura plus jamais soif » (Jean 6,35). Il aura enfin « le cœur rempli », comblé… « Cherchez donc dans l’Esprit votre Plénitude ». « Songez aux choses d’en haut, non à celles de la terre ». Dans la foi, « vous tressaillirez de joie bien qu’il vous faille encore quelque temps être affligés par diverses épreuves… Mais sans l’avoir vu vous l’aimez ; sans le voir encore, mais en croyant, vous tressaillez d’une joie indicible et pleine de gloire », la joie de l’Esprit, « sûrs d’obtenir l’objet de votre foi : le salut des âmes » (Ephésiens 5,18 ; Colossiens 3,1-4 ; 1Pierre 1,3-8 ; 1Thessaloniciens 1,6 ; Romains 14,17 ; Galates 5,22)…

Pour le fils prodigue, ce « pays lointain » est donc glacial : absence d’humanité, d’attention, de tendresse, de compassion… De plus, aux yeux des Juifs, le porc était un animal impur… Il était donc au milieu de païens impurs, sur une terre impure, s’occupant d’animaux impurs, et donc lui‑même totalement impur, un être à fuir et surtout à ne pas toucher… Voilà celui que le Père serrera dans ses bras… Et notons bien que la raison première de son retour ne sera pas la joie qu’il offrira ainsi à son Père, le consolant de la peine de la séparation, mais encore une fois la recherche égoïste de lui-même : « Combien de mercenaires de mon père ont du pain en surabondance, et moi je suis ici à périr de faim ». La Bonté du Père transparaît encore dans ces lignes, une Bonté qui resplendira pleinement en Jésus-Christ (Luc 18,19), Lui qui est venu pour « que nous ayons la Vie et que nous l’ayons en surabondance » (Jean 10,10), Lui qui « passait partout en faisant le bien » (Actes 10,37‑38), comblant la faim de ceux qui pourtant ne le recherchaient pas encore avec un cœur pur (Jean 6,10‑12 ; 6,26-27)… Mais Dieu reçoit ceux qui viennent à Lui tels qu’ils sont, il les couvre de sa Tendresse et petit à petit les débarrasse de tout ce qui ne leur permet pas encore de le recevoir en plénitude… Ainsi, même si ce qui intéresse toujours ici le fils prodigue, c’est d’avoir avant tout « un ventre bien rempli, le Père, dans sa Tendresse, l’accueillera tel qu’il est, et, dans sa Miséricorde infinie, le couvrira de ses Biens…

apparition_apres_la_resurrectionLe fils prodigue va donc « rentrer en lui-même »… Jusqu’à présent, il était « au dehors » de lui-même, étranger à lui-même, mais il va retrouver le chemin de son cœur, là où l’attend depuis longtemps Celui qui ne l’a jamais quitté, Celui qui inlassablement se tient à la porte des cœurs fermés et frappe jusqu’à ce qu’on lui ouvre (Apocalypse 3,20), Celui qui cherche ses Brebis perdues jusqu’à ce qu’il les retrouve pour les ramener à la Maison du Père… Ce retour au cœur est déjà un fruit de la grâce à laquelle le fils prodigue, consciemment ou pas, a enfin consenti… Et il va prendre la décision de revenir… Il va marcher depuis ce « pays lointain » jusqu’à la Maison de son Père. Toute la vie de l’homme pécheur et repentant est ici évoquée. Et plus tard, nous reconnaîtrons que tout au long de ce long chemin, que nous avons peut-être cru accomplir tout seul, nous étions en fait portés sur les épaules de Celui qui avait fait depuis longtemps le premier pas vers nous (1Jean 4,10 ; 4,19)…

prodigue« Il partit donc et s’en alla vers son père. Tandis qu’il était encore loin, son père l’aperçut et fut bouleversé jusqu’au plus profond de lui-même[3] ; il courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement ». Le fils prodigue a retrouvé une atmosphère de Tendresse, la seule qui compte… Il peut enfin s’abandonner avec confiance dans les bras de Celui qui ne fait que rechercher son Bien, et lui seul (Luc 15,24.27)… Il sera vrai, mais il sait déjà qu’il ne sera pas rejeté… La Tendresse du Père l’a tout de suite enveloppé alors même qu’il n’avait pas encore ouvert la bouche pour confesser sa faute… Mais sûr maintenant de son Amour, il peut épancher son cœur dans les bras de Celui qui, de son côté, a depuis longtemps épanché le sien… Et c’est ce qu’il fait : « Père, j’ai péché contre le Ciel et contre toi, je ne mérite plus d’être appelé ton fils. » Le lecteur sait ce qu’il doit encore dire : « Traite-moi comme l’un de tes mercenaires ». miséricorde de dieuMais c’est précisément ce qu’il ne dira pas car le Père va lui couper la parole et agir bien différemment. Impossible pour lui de le considérer comme un mercenaire, il est son fils ! Alors, « vite, apportez la plus belle robe et l’en revêtez, mettez-lui un anneau au doigt et des chaussures aux pieds. Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! ».

Nous retrouvons ici les mots « perdu » et « retrouvé » qui sont déjà intervenus dans les deux premières paraboles (cf. Luc 15,32) ; c’est donc bien la même dynamique qui est décrite ici, mais du point de vue du fils prodigue, la brebis perdue…

Les vêtements, dans la Bible, disent quelque chose du mystère de la personne qui les porte. « La plus belle robe » est ici celle de Dieu Lui-même : il va offrir à son fils prodigue mais repentant un vêtement semblable à celui dont il est revêtu… Et quel est-il ? Lumière, Splendeur et Majesté : « Le Seigneur est vêtu de majesté, enveloppé de puissance » Psaume 93(92),1 ; « Seigneur, mon Dieu, tu es si grand ! Vêtu de faste et d’éclat, drapé de lumière comme d’un manteau » (Psaume 104(103),1-2 ; cf. Job 40,10 où Dieu apparaît indirectement comme « revêtu de Majesté et de Grandeur, de Splendeur et de Gloire »)… Mais pour les hommes, ce vêtement sera tout en même temps « habit du salut et manteau de la justice » (Isaïe 61,10‑62,5), « diadème de Gloire de l’Eternel », « beauté de la Gloire de Dieu » (Baruch 5,1-4) offert par le Christ, l’unique Sauveur du Monde (Jean 4,42). Et tout ceci s’accomplira par le don de l’Esprit qui est tout en même temps Lumière, Splendeur, Gloire et Majesté…

Mousse - Ile de la Réunion

Mousse – Ile de la Réunion

Alors, ceux qui auront consenti à se laisser sauver iront « de gloire en gloire comme de par le Seigneur qui est Esprit » (2Corinthiens 3,18 ). Par le « oui » de leur foi, le sacrement du baptême et le don de l’Esprit du Christ, ils ont « revêtu le Christ » (Galates 3,27) et ont ainsi été « associés à sa Plénitude » (Colossiens 2,9). Petit à petit, de miséricorde en miséricorde, ils avanceront toujours plus avant sur ce chemin de combat et de pardon jusqu’à la manifestation plénière de cette Gloire dans la Maison du Père. Alors, « nous lui serons semblables », écrit St Jean (1Jean 3,1‑2 ; Romains 8,14-25)… Le projet du Père qui nous a créés pour que nous soyons à « son image et ressemblance » en participant au « souffle de son Esprit » sera pleinement accompli grâce à l’œuvre de son Fils. « Je leur ai donné la Gloire que tu m’as donnée » (Jean 17,22 ; cf. Siracide (Ecclésiastique) 17,2‑3 ; Genèse 1,26-27)… Alors, les justes car justifiés « resplendiront » (Sagesse 3,1-9) pour toujours de la Lumière de Celui-là seul qui Est Lumière (1Jean 1,5)…

Et puisque le sceau servait autrefois à apposer sa signature sur tout document officiel, le don du sceau au fils prodigue signifie, comme celui des chaussures, la dignité retrouvée, la dignité même de Dieu… Il était indigne ? La Miséricorde l’a rendu digne (2Thessaloniciens 1,11-12 ; Romains 9,22-24 où « les vases dignes de perdition », les pécheurs, sont devenus de par l’Amour du Seigneur « des vases de miséricorde qu’il a d’avance préparés pour la gloire », sa Gloire !). « Il n’est » en effet jamais « question de l’homme qui veut ou qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde (Romains 9,16) et établit ainsi son fils repentant sur tous ses biens (Matthieu 24,45‑47). Alors tout ce qui est à son Père sera aussi à lui (Luc 15,31)…

Fleurs...La réaction du fils aîné vise quant à elle les scribes et les Pharisiens qui n’acceptent pas que Dieu puisse témoigner autant d’Amour et de Générosité aux « publicains et aux pécheurs ». Ils sont dans la logique de la récompense et du mérite, et donc de la punition et du rejet pour tous ceux et celles qui, contrairement à eux, ne « méritent pas de recevoir la récompense propre aux bonnes actions », une récompense qu’ils considèrent comme un dû (Matthieu 20,1-16)… Ils sont dans la logique égoïste de ceux qui ne recherchent que leur propre intérêt, une attitude contraire à celle de Dieu qui, Lui, ne pense qu’au nôtre (Jean 16,7 ; 1Corinthiens 10,24 ; 10,33 ; 13,4-7). Ils ne vivent pas dans l’amour, mais dans la seule perspective du devoir accompli qui leur permet de revendiquer ensuite ce qu’ils pensent leur être dû… Ils sont en fait des mercenaires égoïstes qui ne se préoccupent que d’eux-mêmes : « je », « moi », « mes »… Tout tourne autour d’eux… Et ils rejettent tous ceux qui, n’entrant pas dans leur perspective, apparaissent alors comme des adversaires. Pour le fils aîné, pas de « père » ou de « frère », mais un « tu » accusateur lancé à son père, et un « ton fils que voici » dédaigneux pour désigner son frère… De plus aucun regard bienveillant à son égard : il ne cesse de rappeler le mal qu’il a pu commettre sans prendre en considération sa démarche de repentir… Il ne lui pardonne pas sa conduite passée, et l’accusation continue : « il a dévoré ton bien avec des prostituées ». Mais en agissant ainsi, il courait à sa perte et voilà ce que Dieu regarde avant tout, le cœur bouleversé (Osée 11,7-8). Mais puisque Lui ne cesse de chercher notre bien, il regardera encore son fils aîné avec amour et l’appelle « son enfant »… Dans sa bouche, nul « je », « moi », « mes », mais « toi », « tu » et si un « moi » apparaît, c’est aussitôt pour préciser que « tout ce qui est à moi est à toi ». Alors que le fils aîné ne vit pour l’instant que pour lui-même, Dieu de son côté vit toujours Dieu Père (Giovanni Battista Cima)pour ses enfants. Leur présence à ses côtés est son seul vrai trésor : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi »… Et il ne recherchera à nouveau que son bien en le suppliant d’entrer à son tour dans la fête. Qu’il accepte donc de partager avec son Père son regard de Miséricorde, et il passera aussitôt de l’amertume, du ressentiment, des murmures, de la prison du seul devoir accompli, à « la joie de son Seigneur » (Luc 15,7.10 ; Matthieu 15,21.23) qui, dans son Amour, ne pouvait que se réjouir de voir son jeune fils passer de la mort à la vie (Luc 15,32) ! Car tel est l’unique désir de Dieu : que nous acceptions de nous laisser réconcilier avec Lui par le Christ pour entrer dans la Joie et la Paix de sa Communion (2Corinthiens 5,17-21)…

Entre Dieu et l’argent, Jésus nous presse de mettre Dieu à la première place (Luc 16)

La suite de l’Evangile revient encore sur la juste place à donner aux biens matériels et donc sur le bon usage que nous devons en faire. La parabole de « l’intendant malhonnête » (Luc 16,1-8) peut nous surprendre. La Bible de Jérusalem tente une explication pour en atténuer le caractère scandaleux : « Selon la coutume alors tolérée en Palestine, l’intendant avait le droit de consentir des prêts sur les biens de son maître et comme il n’était pas rémunéré, de se payer en forçant sur la quittance le montant du prêt, afin que, lors du remboursement, il profitât de la différence comme d’un surplus qui représentait son intérêt. Dans le cas présent, il n’avait sans doute prêté en réalité que cinquante barils d’huile et quatre vingt mesures de blé : en ramenant la quittance à ce montant réel, il ne fait que se priver du bénéfice, à vrai dire usuraire, qu’il avait escompté. Sa malhonnêteté ne réside donc pas dans la réduction de quittances, qui n’est qu’un sacrifice de ses intérêts immédiats, manœuvre habile que son maître peut louer, mais plutôt dans les malversations antérieures qui ont motivé son renvoi ».

 pain de vivant

La TOB écrit de son côté : « Cette parabole fait souvent difficulté parce qu’elle semble donner en exemple un filou. Mais Jésus n’hésite pas, en d’autres paraboles, à comparer le jugement de Dieu à celui d’un juge sans justice (Luc 18,1-8), ni à inviter ses disciples à être habiles comme des serpents (Matthieu 10,16) ; il est clair qu’il n’exhorte pas là les siens à l’injustice ou à la méchanceté. Dans la parabole présente, il prend soin de qualifier le gérant comme trompeur (v. 8). Si celui-ci est un exemple, ce n’est que par son habileté »… Jésus invite donc ses « disciples à être aussi habiles dans le service du Royaume que les filous de ce monde dans leurs affaires malhonnêtes ». Ainsi, tous les talents, aussi humains puissent-ils paraître, Le Père qui a tant veillé le retour de son fils prodigue (Rembrandt)doivent être mis en œuvre pour annoncer l’Evangile et instaurer le Royaume de Dieu parmi les hommes… Notons enfin le point de contact entre ce gérant « dilapidant les biens de son maître » et le fils prodigue « dissipant le bien de son Père »… Tous les deux sont des brebis perdues que le Christ, le Bon Pasteur, cherche jusqu’à ce qu’Il les retrouve, et que le Père attend avec Amour « à la Maison » …

Et Jésus rebondira ensuite en nous invitant à nous « faire des amis avec le malhonnête argent ». L’argent est ainsi qualifié non pas parce qu’il serait mauvais en lui-même, mais parce qu’il est trop souvent l’objet des convoitises égoïstes qui peuvent habiter le cœur de l’homme. Et s’il en est ainsi, la logique financière du « accumuler pour soi sans en avoir jamais assez » ne peut que s’opposer à celle de Dieu qui cherche avant tout le bien de l’autre en mettant en œuvre tout ce qu’Il est et tout ce qu’il a… De plus, si « accumuler pour soi » devient la priorité, l’honnêteté et la fidélité risquent bien de ne plus être au rendez-vous (Luc 16,10-12)… Malheur alors à celui qui se détournerait du Bien, du Vrai, du Juste… Il se détournerait du même coup de Dieu et se priverait ainsi de tous les Biens qu’il veut nous offrir. Et ce n’est pas le bien « étranger » au vrai Bien, ce bien trompeur qu’est l’argent considéré en lui-même et pour lui-même, qui pourra combler son cœur ! Ainsi, « si vous ne vous êtes pas montrés fidèles pour le bien étranger, qui vous donnera le vôtre », ce Bien que Dieu veut nous donner de toute éternité et qui n’est rien de moins que la participation à ce qu’Il Est (Colossiens 2,9-10 ; Ephésiens 3,14-21 ; 5,18) ? Ainsi, « nul serviteur ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent » (Luc 16,13). « Depuis que Dieu a fait irruption dans le monde, l’homme est placé devant un choix radical ; au chrétien de manifester, par l’usage qu’il fait des biens, qu’il appartient à Dieu et à Dieu seul »[4].

Coeur de Jésus- Paray le Monial

Mais « l’argent trompeur » peut lui aussi se mettre au service de l’Amour lorsque c’est le bien de l’autre qui est recherché en premier. Alors le riche pourra notamment donner « un festin pour les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles » (Luc 14,12-14 ; 12,33-34), c’est-à-dire tous ces blessés de la vie que Dieu chérit tout particulièrement. Et quand sera fini le temps de leur épreuve, quand « Dieu essuiera toutes larmes de leurs yeux » (Apocalypse 21,1‑4), alors viendra le temps de la Consolation et de la Joie éternelles dans le Royaume des Cieux. En ce Jour où l’argent « viendra à manquer », tous ceux et celles qui auront accepté d’entrer dans cette logique de l’Amour ne pourront que se réjouir avec tous les pauvres et les souffrants d’ici-bas dans « les tentes éternelles ». Et cette démarche s’accomplit dès maintenant par l’accueil ou non du Christ qui, par le don qu’il nous fait de son Esprit, un Esprit qui n’est qu’Amour (Romains 5,5), ne peut que nous entraîner petit à petit à vivre non pas pour nous-mêmes mais pour Lui et pour nos frères. « Il est mort pour tous, afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux » (2Corinthiens 5,15 ; cf. Romains 14,7-8 ; 6,11 ; Galates 3,20 ; Romains 4,24-25 ; 5,8 ; 8,31-39). Ainsi, « celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera. Que sert en effet à l’homme de gagner le monde entier, s’il ruine sa propre vie ? » (Marc 8,35-36 ; Matthieu 10,39 ; 16,25-26 ; Luc 9,24-25 ; 17,33).

La Parabole « du riche et du pauvre Lazare » ne fera que redire en image le fait qu’on ne peut servir Dieu et l’argent. La dynamique de « l’Amour pour l’autre » ne peut que s’opposer à celle de l’égoïsme, du « pour soi »… Le riche ne fait à priori rien de mal, sinon de profiter de ses richesses qu’il a peut-être gagnées honnêtement… Il se revêt de « pourpre et de lin fin », il fait « chaque jour de brillants festins », ce qui est bien agréable « pour lui »… Ne pensant Le pauvre Lazarequ’à lui, ne regardant que lui, il ne verra pas le pauvre Lazare « gisant près de son portail, tout couvert d’ulcères ». Le Christ, Lui, ne faisait que regarder l’autre, se laissant toucher par sa détresse, le cœur « bouleversé jusqu’au plus profond de lui-même » (Traduit hélas souvent par « il eût pitié », Matthieu 9,36 ; 14,14 ; 15,32 ; Marc 6,34…) et il agissait ensuite « pour lui », pour son bien… C’est ainsi qu’il « passait en faisant le bien » (Actes 10,38). Mais le climat qui règne autour de ce riche est bien différent ! Il ressemble fortement à celui qu’a connu le fils prodigue sur sa terre étrangère, lui qui « aurait bien voulu se remplir le ventre des caroubes que mangeaient les cochons, mais personne ne lui en donnait » (Luc 15,16)… Ici, « Lazare aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche », mais, ce riche ne lui a rien donné… Seuls les chiens semblent plus compatissants que les hommes (v. 21) ! Et lorsque le pauvre Lazare mourut, « il fut emporté » au ciel « par les Anges », une expression identique à celle employée pour le Christ lorsque, après sa mort et sa Résurrection, « il fut lui aussi emporté au ciel ». En mourant, « il avait remis son esprit entre les mains du Père » (Luc 23,46), il avait espéré en Lui, et il ne fut pas déçu (Psaume 22(21),5-6). Son Père fit vraiment tout pour lui (Psaume 138(137),8)… Il le ressuscita d’entre les morts, lui donna de se montrer aux disciples qu’il avait choisis d’avance pour être ses témoins (Actes 13,31), puis il l’emporta au ciel… La dynamique de l’Ascension de Lazare apparaît donc identique ici à celle du Christ… Et de fait, nous sommes tous invités à vivre ce que le Christ a vécu et quelque part ce mystère commence à se mettre en œuvre dès maintenant dans la foi et par notre foi. En effet, nous sommes tous invités à faire confiance au Christ, à sa Parole, à ses Promesses… Or, il a déclaré en Jean 14,3 : « Quand je serai allé et que je vous aurai préparé une place, à nouveau je viendrai et je vous prendrai près de moi, afin que, là où Je Suis, vous aussi, vous Soyez »…

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Cette Parole commence à s’accomplir dès maintenant dans la mesure où le Christ Ressuscité s’offre toujours à notre foi comme Celui qui veut nous pardonner toutes nos fautes et nous entraîner là où Lui Il Est, dans ce mystère de communion qui l’unit à son Père en un seul Esprit. Lui ferons-nous confiance, le laisserons-nous accomplir son Œuvre de Miséricorde ? Si « oui », heureux serons-nous car dès aujourd’hui nous connaîtrons la Paix et « quelque chose » de la Vie de ce Royaume dont nous attendons tous la pleine manifestation (Romains 8,18-25)…

Et Jésus va insister ici sur le fait que notre attitude présente, sur cette terre, détermine celle qui sera la nôtre, au ciel. Une idée semblable apparaît en Jean 5,24-29 où les v. 24-25 pointent sur l’accueil actuel du Christ et de sa Vie, et les v. 28-29 sur la résurrection finale, « une résurrection de vie pour ceux qui auront fait le bien, et une résurrection de jugement pour ceux qui auront fait le mal. » Ainsi, nos choix d’aujourd’hui déterminent notre situation de demain (cf. Matthieu 16,19 ; Jean 20,23)…

Bonne NouvelleEn effet, choisir Dieu ici-bas, c’est opter pour notre prochain (Matthieu 22,36-40). « Tout ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait », dira Jésus, « et dans la mesure où vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait » (Matthieu 25,40.45). Ce riche n’a pas ouvert son cœur au pauvre Lazare ? Il ne l’a pas ouvert non plus à Dieu et cette attitude s’est retrouvée intacte après sa mort. Il se découvre alors incapable d’accueillir Celui qui veut être la Plénitude de notre éternité. C’est comme si « un grand abîme » l’empêchait de le rejoindre. Et comme il ne peut plus jouir des biens de la terre, il éprouve un manque immense… Son cœur est vide des seuls vrais biens, son âme ne connaît que le tourment de l’absence, sa soif n’est pas apaisée par la seule vraie Source d’Eau Vive, Dieu Lui-même (Jérémie 2,13 ; 17,13)… Lazare, par contre, « est maintenant consolé » comme le fut précédemment le fils prodigue dans les bras de son Père, Lui qui, encore une fois, ne recherche que notre bien et se fait, dès maintenant, dans la foi, consolation au cœur de toutes nos épreuves. C’est ainsi que la Bible de Jérusalem écrit en note pour  2Corinthiens 1,3-7 : « Dans le Nouveau Testament, le monde nouveau est présent au sein du monde ancien et le chrétien uni au Christ est consolé au sein même de sa souffrance ». Et cette réalité d’un Dieu de Compassion, de Miséricorde, de Tendresse et d’Amour apparaîtra alors en pleine lumière par-delà notre mort, « dans le sein d’Abraham », dans la Jérusalem Nouvelle…

miséricordeSoulignons le climat de tendresse qui existe envers et contre tout entre Abraham et l’homme riche. Quelque part, avec Abraham uni à Dieu dans la communion d’un même Amour, c’est le Père qui s’exprime et dit au riche « mon enfant », tout comme le père, dans la parabole du fils prodigue, disait à son fils aîné « mon enfant » (Luc 15,31). Et le riche appelle Abraham « Père Abraham », « Père », comme il pourrait le faire envers Dieu son Père… Mais ce climat de tendresse semble se heurter à une impossibilité, conséquence d’un cœur qui, sur cette terre, ne sut pas s’ouvrir à la détresse de son prochain… Les Pharisiens sont ici tout spécialement visés, « eux qui aimaient l’argent » (Luc 16,14) et qui considéraient la richesse comme une récompense divine à leurs bonnes actions ! Mais Jésus essaiera, pour leur bien, de les rétablir dans la vérité : « Vous êtes, vous, ceux qui se donnent pour justes devant les hommes, mais Dieu connaît vos cœurs ; car ce qui est élevé pour les hommes » (la richesse considérée pour elle-même, le pouvoir synonyme de domination orgueilleuse) « est objet de dégoût devant Dieu ». Qu’ils ne s’imaginent donc pas être justes parce qu’ils sont riches (Matthieu 23,27-28) ! L’important aux yeux du Seigneur est la droiture, la justice et la miséricorde, une vie de communion avec Lui dans la recherche des seuls vrais biens (Colossiens 3,1-4). Ce monde en effet passera ; Dieu seul restera… Qu’ils recherchent donc dès maintenant les réalités qui demeurent en vie éternelle (Jean 6,27), qu’ils commencent dès aujourd’hui à mettre à la première place dans leur cœur et dans leur vie ce Royaume qui est déjà offert à leur foi (Luc 12,22-32). Alors ils passeront de la Paix, de la Vie, de la Lumière accueillies et vécues dans la foi à la joie de la pleine vision dans cette même Paix, cette même Vie, cette même Lumière… Qu’ils essayent donc, à l’appel du Christ et avec le soutien de son esprit, « d’aimer le Seigneur leur Dieu de tout leur cœur, de toute leur âme, de tout leur esprit et leur prochain comme eux-mêmes » (Matthieu 22,36-40). Que chacun « emploie ainsi toute sa force pour répondre à l’invitation d’entrer dans le Règne »[5] (Luc 16,16)…

L’homme riche le comprend, hélas trop tard. Mais il semble être sur le bon chemin puisqu’il commence à se préoccuper de ses frères qui vivent encore sur la terre comme lui-même a vécu autrefois. Et il voudrait leur épargner toutes ces souffrances qu’il connaît actuellement. Mais ils ont déjà Moïse et les Prophètes qui enseignent l’Amour de Dieu et du prochain (Deutéronome 15,7-11)… S’ils ne les écoutent pas, « même si quelqu’un ressuscite d’entre les morts » et leur parle, « ils ne seront pas convaincus ». Et c’est bien ce qui se passe lorsque l’Evangile est annoncé et que le Christ ressuscité continue d’agir au cœur de la proclamation de cette Bonne Nouvelle… St Paul en avait bien conscience : « Grâces soient à Dieu qui, dans Jésus christle Christ, nous emmène sans cesse dans son triomphe et qui, par nous, répand en tous lieux le parfum de sa connaissance. Car nous sommes bien, pour Dieu, la bonne odeur du Christ parmi ceux qui se sauvent et parmi ceux qui se perdent ; pour les uns, une odeur qui de la mort conduit à la mort (ceux qui refusent) ; pour les autres (ceux qui acceptent), une odeur qui de la vie conduit à la vie » (2Corinthiens 2,14‑16). Et la certitude de son appel à servir le Christ et à parler en son Nom était si vive qu’il osa un jour écrire : « le Christ parle en moi » (2Corinthiens 13,3). Et de fait, tous les écrits des Evangélistes et de St Paul résonnent de la Voix de Celui qui les a remplis de son Esprit pour qu’ils puissent nous transmettre ce que Lui voulait nous dire. « Qui vous écoute m’écoute, qui vous rejette me rejette » (Luc 10,16). Saurons-nous reconnaître dans leur « témoignage » (Luc 16,28) la Présence du Christ qui nous presse à lui ouvrir notre cœur et notre vie pour que nous puissions trouver avec Lui « les arrhes du Royaume » à venir (Ephésiens 1,13-14), sa Vie et sa Paix ? De notre accueil ou de notre refus, aujourd’hui, dans la foi, dépend déjà la qualité de notre vie ici-bas ainsi que celle que Dieu a voulu voir se déployer plus tard en Vie éternelle…

                                                                                                                             D. Jacques Fournier

 

[1] Exemple de dénonciation d’une Loi mal comprise. Le jeûne peut être une très bonne pratique au service d’une relation de cœur plus intense avec le Seigneur. Jésus nous en a donné l’exemple (Matthieu 4,1-2), ainsi que l’Eglise primitive (Actes 13,1-3 ; 14,21‑23 ). Mais l’orgueil peut s’emparer de ce qui est bon et le détourner de sa finalité première. Le but du jeûne n’est plus alors la vie avec Dieu mais une recherche de soi par les louanges que les autres pourraient nous faire (Matthieu 6,16-18). Isaïe dénonce ici une pratique du jeûne qui serait plutôt de cet ordre, purement formelle, sans que le cœur soit réellement impliqué dans une œuvre de conversion sincère et profonde. Comment en effet jeûner soi disant pour Dieu et en même temps opprimer les autres, se livrer aux querelles et aux disputes ? C’est impossible. Un jeûne fait pour Dieu ne peut que s’accompagner de la recherche du bien d’autrui, et c’est avant tout cette attitude de bienveillance, de partage et d’entraide, que le Seigneur recherche…

[2] Signalons une note de la Bible de Jérusalem : « Après “ les places et les rues de la ville ”, du v. 21, “ les chemins et le long des clôtures ” du v. 23 semblent être hors de la ville : on pressent là deux catégories différentes, d’une part les pauvres et les “ impurs ” en Israël, d’autre part les païens »…

[3] Le verbe grec renvoie ici aux « entrailles » de Miséricorde de Dieu qui sont « bouleversées » face aux conséquences du péché (cf. Osée 11,7-9 avec la note de la Bible de Jérusalem pour le verbe « bouleverser » : « Le mot est très fort ; précisément celui qui est employé à propos de la destruction des cités coupables ». Osée laisse entendre que les conséquences du péché sont « comme vécues d’avance dans le cœur de Dieu »). Et Jésus sera ainsi « bouleversé jusqu’au plus profond de lui-même » par « les foules lasses et prostrées, comme des brebis sans berger » (Matthieu 9,36 ; 14,14), ou celles qui l’avaient suivi « car voilà déjà trois jours qu’ils restent auprès de moi et ils n’ont pas de quoi manger ». Jésus sera aussi « bouleversé » par les deux aveugles de Jéricho qui imploraient leur guérison (Matthieu 20,34), par le lépreux (Marc 1,41), par la veuve de Naïn allant enterrer son fils unique (Luc 7,13)… Tel est « le mouvement » des « entrailles de Miséricorde dans lesquelles nous a visités l’Astre d’en Haut » (Luc 1,78) : face à nos souffrances, fussent-elles provoquées par notre péché, Dieu est « bouleversé » et agit pour nous guérir, profondément, et nous donner ainsi de retrouver envers et contre tout le sourire, la confiance et la paix…

[4] HERVIEUX J., dans Les Evangiles, textes et commentaires (Paris 2001) p. 739.

[5] HERVIEUX J., dans Les Evangiles, textes et commentaires (Paris 2001) p. 741.

Fiche n°17 – Lc 14-16 : cliquer sur le titre précédent pour accéder au fichier PDF pour lecture ou éventuelle impression.




Veiller et se repentir (Luc 12,35-13,35)

« Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées » (Lc 12,35-48)

L’image des « reins » peut prendre plusieurs sens selon le contexte :

 

1 – Elle peut renvoyer à ce que nous appelons aujourd’hui « la conscience » :

« Je bénis le Seigneur qui me conseille :

même la nuit mon cœur (littéralement : mes reins) m’avertit.

Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ;

Il est à ma droite, je suis inébranlable » (Psaume 16(15),7).

Les reins apparaissent alors comme « le siège des pensées et des affections secrètes » (Note de la Bible de Jérusalem), « le siège de la conscience morale »[1]. C’est ainsi que la TOB a traduit : « Je bénis le Seigneur qui me conseille, même la nuit ma conscience m’avertit ». Et Dieu est le seul à « sonder les cœurs et les reins », en tant qu’il connaît le cœur de l’homme jusqu’au tréfonds de ses pensées les plus secrètes (Psaume 7,10 ; 44(43),22 ; 1Rois 8,39 ; Jérémie 11,20 ; 17,10 ; 20,12 ; Romains 8,27 ; Apocalypse 2,23).

La prière intérieureDans un tel contexte, « que vos reins soient ceints » est un appel à la vigilance intérieure (1Pierre 5,8-11) : que nos mauvaises pensées ou nos mauvais désirs ne nous entraînent pas loin du Seigneur et du don continuel de sa Vie (Romains 6,23). Mais pour qu’il en soit ainsi, il nous faut d’abord « prendre conscience » que telle pensée ou tel désir n’est pas bon, ce qui suppose un certain recul. Et cela ne sera possible que si nous « rentrons en nous-mêmes » (Isaïe 44,18-22 ; Luc 15,17‑18), au plus profond de nos cœurs, là où le Seigneur désire établir sa demeure (Jean 14,23), dans le silence et dans la Paix. Alors, à la lumière de son Esprit (« Gardez vos lampes allumées »), nous pourrons discerner avec Lui, c’est-à-dire rejeter avec Lui ce qui n’est pas bon pour choisir, toujours avec Lui, le chemin de la Vie et de la Paix. Le don de l’Esprit Saint reçu à notre baptême nous permet en effet de faire la part des choses entre ce qui est bon et ce qui ne l’est pas : « N’éteignez pas l’Esprit… mais vérifiez tout : ce qui est bon, retenez-le ; gardez-vous de toute espèce de mal » (1Thessaloniciens 5,17-22). Et c’est toujours ce même Esprit qui nous donnera la force de choisir le bien et de rejeter le mal, « car ce n’est pas un Esprit de crainte que Dieu nous a donné, mais un Esprit de force, d’amour et de maîtrise de soi » (2Timothée 1,7 ; cf. 1Corinthiens 10,13).

Le Seigneur nous invite ainsi à « garder nos reins ceints et nos lampes allumées », c’est-à-dire, à « prier sans cesse » (1Thessaloniciens 5,17 ; Ephésiens 6,18) en retrouvant le chemin de notre cœur, là où Il habite dans le calme et la Paix de l’Esprit. Alors son Esprit sera la Lumière qui nous permettra de faire les bons choix, et la Force qui nous donnera de les accomplir…

2 – L’image des « reins » renvoie aussi souvent à la notion de « force », mais ce n’est qu’une conséquence de ce que nous venons de voir. « L’homme fort » est en effet l’homme qui, conscient de sa faiblesse, compte sur la force du Seigneur pour rester debout et persévérer dans le bien. Mais il faut, pour cela, avoir fait l’expérience que, laissés à nous-mêmes, nous S'appuyer sur le Seigneurne pouvons pas grand chose, ce qui est toujours, quelque part, douloureux… C’est ce que vécut St Paul avec cette mystérieuse « écharde en sa chair » (faiblesse, limite… ?) qui le faisait souffrir : « A ce sujet, par trois fois, j’ai prié le Seigneur… Mais il m’a déclaré : ” Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse. ” C’est donc de grand cœur que je me glorifierai surtout de mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ. C’est pourquoi je me complais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les détresses, dans les persécutions et les angoisses endurées pour le Christ ; car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2Corinthiens 12,8-10).

Le fait que la notion de « force » soit liée à celle des « reins » (Job 40,16) provient le plus simplement du monde de l’expérience de la vie quotidienne.

A – C’est en effet autour des reins que le soldat attache son épée : « Un destructeur s’avance contre toi. Monte la garde au rempart, surveille la route, ceins-toi les reins, rassemble toutes tes forces » (Nahum 2,2 ; Isaïe 5,26-28).

B – C’est aussi autour des reins que le voyageur attache sa ceinture ; il rassemble toutes ses forces, prend son bâton et ses sandales, et part (Exode 12,11 ; 2Rois 4,29 ; 9,1).

C – « Se ceindre les reins » peut aussi renvoyer à l’homme invité à être pleinement lui-même en mettant en œuvre tous ses moyens. C’est ce que Dieu demandera à Job pour discuter avec lui « face à face » (Job 38,1-3)[2], et c’est ce qu’il demandera aussi à son prophète Jérémie lorsqu’il l’enverra dire à Israël ce qu’ils n’auraient certainement pas voulu entendre. Mais pour qu’il tienne bon, Dieu lui donnera la force et le courage : « Quant à toi, tu te ceindras les reins, tu te lèveras, tu leur diras tout ce que je t’ordonnerai, moi. Ne tremble point devant eux, sinon je te ferai trembler devant eux. Voici que moi, aujourd’hui même, je t’ai établi comme ville fortifiée, colonne de fer et rempart de bronze devant tout le pays : les rois de Juda, ses princes, ses prêtres et le peuple du pays. Ils lutteront contre toi, mais ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi – oracle du Seigneur – pour te délivrer » (Jérémie 1,17-19 ; cf. pour les adversaires Deutéronome 33,11 ; Siracide (ou Ecclésiastique) 35,19-20).

 

4 – C’est enfin autour des reins que le serviteur noue les lanières de son tablier. C’est ce que fera Jésus avant de laver les pieds de ses disciples (Jean 13,1-5). C’est, ici, ce qu’il promet de faire, au ciel, pour ceux et celles qu’il aura trouvés à son retour en train de veiller (Luc 12,37). Aussi, sommes-nous tous invités à demeurer vigilants, unis de cœur au Christ Serviteur pour recevoir de Lui, par l’Esprit Saint, la force qui nous permettra à notre tour de le servir dans nos frères (1Pierre 4,10-11 ; 2Corinthiens 3,4-6 ; 1Corinthiens 15,9-10 ; Matthieu 25,40).

priere-intercession

« Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées »… Cet appel à veiller est lancé dans une atmosphère de joie, remplie d’espérance. En effet, lorsque le Maître « viendra et frappera », il le fera « à son retour de Noces » (Lc 15,35). Or, dans le contexte des relations entre Dieu et les hommes, l’image des Noces est souvent employée dans la Bible pour évoquer le mystère d’Alliance que Dieu veut vivre avec tout homme. En effet, d’après Genèse 9,8‑17, Dieu se révèle comme Celui qui vit déjà en « alliance éternelle » avec « tous les êtres vivants, en somme toute chair qui est sur la terre », et l’arc-en-ciel est le signe de son engagement irrévocable envers nous tous… Mais que Dieu nous soit proche pour tous nous conduire dans l’aujourd’hui de notre vie sur les meilleurs chemins possibles ne nous servira à rien si, de notre côté, nous n’accueillons pas cette Présence Bienveillante et continuellement offerte. Tel est l’appel que nous lance ici Christ : « Repentez vous », détournez-vous du mal et tournez vous vers Dieu, « car le Royaume des Cieux est tout proche », Dieu est tout proche (Matthieu 3,2 ; 4,17 ; 10,7 ; Marc 1,15 ; Luc 10,8-11)… Le prophète Osée fut, vers 750 av. JC, le premier à parler de cette alliance en termes de Noces (Osée 2,16-22 ; Isaïe 54,4-10 ; 61,10-62,5). Avec lui, Dieu apparaît comme celui qui accomplit son projet créateur décrit en Genèse 1-2 (cf. Osée 2,20) : que nous puissions vraiment être un jour à son image et ressemblance en vivant le plus pleinement possible du Souffle de son Esprit. Et puisque l’homme n’arrive pas à Lui être fidèle par lui-même, c’est Lui qui arrachera les idoles de nos mains et de nos cœurs (cf. Osée 2,18-19) ; il nous donnera la justice qui nous permettra d’être justes, la tendresse qui viendra assouplir toutes nos duretés, la miséricorde qui nous apprendra à pardonner comme Dieu, chaque jour, nous pardonne, et enfin le don de la fidélité qui nous permettra de grandir dans la fidélité envers notre Dieu et Père (Osée 2,21-22)[3]. Et tout ceci s’accomplira par le don de l’Esprit Saint que le Christ a déversé sur nous en surabondance (Tite 2,6)…

Mais Jésus a bien conscience que « l’esprit est ardent mais que la chair est faible » (Matthieu 26,41). Aussi, dans ce long temps de l’attente de son retour, il sait que nous risquons toujours de nous assoupir (Matthieu 25,1-5), de défaillir, mais il se révèle aussi comme Celui qui est « avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Matthieu 28,20). Il sera donc toujours là, à nos côtés, comme le premier à veiller sur chacun d’entre nous pour que personne ne se perde (Jean 17,11-12), intercédant pour nous dans nos jours de faiblesse st jean(1Jean 12,1-2 ; Romains 8,31-34). Nous pouvons donc toujours espérer en son continuel soutien, car ce n’est rien de moins que la Toute Puissance de sa Miséricorde et de son Pardon qui nous environne sans cesse… Aussi le serviteur, conscient de sa faiblesse et qui se tient humblement sous sa Main Puissante (Michée 6,8), peut-il déjà se réjouir de sa Victoire (Sophonie 3,14-18) et marcher envers et contre tout dans la Joie. En effet, si notre cœur nous condamne, la Miséricorde du Seigneur est bien plus grande que tout ce que nous aurions pu commettre (1Jean 3,18-20 ; Romains 5,20). Douter du contraire serait de l’orgueil. Il suffit ensuite de s’abandonner entre ses mains et de le laisser faire. « Heureux »[4] alors le serviteur qui attendra ainsi le retour de son Maître, car il vivra déjà, dans la foi, dès ici-bas, cette Joie du Royaume des Cieux que le Père a trouvé bon de nous donner (Luc 12,32)…

Et si nous sommes tous invités à persévérer dans l’attente du retour du Christ, qui viendra à l’heure où nous ne pensons pas (Luc 12,40 ; Apocalypse 3,3 ; 16,15 ; Marc 13,33-37), ceux et celles que le Christ a choisis pour une mission particulière sont tout spécialement concernés. Le temps de l’attente n’est pas celui de l’oisiveté ou de la paresse, bien au contraire. Cet Evangile qu’ils ont reçu et accueilli dans la Joie de l’Esprit Saint, ils doivent Annoncer l'Evangile avec le souriremaintenant le transmettre : que la Bonne Nouvelle du Salut offert à tous soit proclamée dans le monde entier (Matthieu 28,18‑20 ; Marc 16,15-18 ; Jean 20,21 ; Actes 1,8). En effet, « il n’y a pas de distinction entre Juif et Grec : tous ont le même Seigneur, riche envers tous ceux qui l’invoquent. En effet, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. Mais comment l’invoquer sans d’abord croire en lui ? Et comment croire sans d’abord l’entendre ? Et comment entendre sans prédicateur ? Et comment prêcher sans être d’abord envoyé ? selon le mot de l’Écriture : Qu’ils sont beaux les pieds des messagers de bonnes nouvelles ! » (Romains 10,12-15). Alors grâce à cette proclamation, ce que St Paul écrivait aux Ephésiens pourra s’accomplir le plus largement possible : « C’est en lui que vous aussi, après avoir entendu la Parole de vérité, l’Évangile de votre salut, et y avoir cru, vous avez été marqués d’un sceau par l’Esprit de la Promesse, cet Esprit Saint qui constitue les arrhes de notre héritage, et prépare la rédemption du Peuple que Dieu s’est acquis, pour la louange de sa gloire » (Ephésiens 1,13-14).

Si l’annonce de l’Evangile est l’affaire de tous, Pierre, les Apôtres et tous ceux et celles qui, d’une manière ou d’une autre, participeront à sa responsabilité, auront à nourrir les communautés chrétiennes qui leur auront été confiées. Et « la ration de blé à distribuer en temps voulu » est avant tout le Christ Jésus Lui-même, ce « grain de blé tombé en terre » pour porter beaucoup de fruits (Jean 12,23-24). En tout ce qu’il était, en tout ce qu’il a vécu et supporté, il s’est manifesté comme « le Pain de Dieu, celui qui descend du ciel et donne la vie au monde » (Jean 6,33). Par sa Parole et son Corps offert sur la Croix pour notre salut, il est jésus pain vivantle seul et unique « Pain de Vie », « la vraie nourriture et la vraie boisson » qui donne « la vie éternelle » à tous ceux et celles qui le reçoivent avec confiance (Jean 6,35.51-58). Conscient de sa responsabilité et de sa mission, St Pierre décidera de se consacrer au seul service de la Parole de Dieu, et il s’entourera de nombreux collaborateurs pour le seconder dans les autres tâches (Actes 6,1-7). Et plus tard, il invitera tous les disciples du Christ à se nourrir abondamment du « lait non frelaté de la Parole, afin que, par lui, vous croissiez pour le salut, si du moins vous avez goûté combien le Seigneur est excellent ». Et il leur rappelait juste avant qu’en « obéissant à la vérité », transmise par « la Parole de vérité, l’Evangile de votre salut » (Ephésiens 1,13), « vous avez sanctifié vos âmes pour vous aimer sincèrement comme des frères. D’un cœur pur, aimez-vous les uns les autres sans défaillance, engendrés de nouveau d’une semence non point corruptible, mais incorruptible : la Parole de Dieu, vivante et permanente. Et la Parole du Seigneur demeure pour l’éternité. C’est cette Parole dont la Bonne Nouvelle vous a été portée » (1Pierre 1,22-2,3).

jésus enseignant 2Et par cette Parole de Lumière qui rend témoignage au Christ « Lumière du Monde » (Jean 8,12), « Astre d’en Haut venu nous visiter » (Luc 1,78), ceux et celles qui l’accueillent recevront avec elle « l’Esprit de Lumière » qui vient transformer les fils des ténèbres en « enfants de lumière » (Ephésiens 5,8-10). Il « illuminera leur cœur » (Ephésiens 1,17-20) pour les guider au chemin de la Paix. Aussi, « tenons ferme la parole prophétique : vous faites bien de la regarder, comme une lampe qui brille dans un lieu obscur, jusqu’à ce que le jour commence à poindre et que l’astre du matin se lève dans vos cœurs » (2Pierre 1,19)…

saint-espritPuis ils auront à transmettre à leur tour ce qu’ils auront reçu. Ils le feront en se faisant les serviteurs de la Parole de Dieu. Et lorsqu’ils donneront à chacun « en temps voulu sa ration de blé », le Christ ressuscité continuera avec eux et par eux à répandre sa Vie dans les cœurs par « l’Esprit qui vivifie ». Ainsi l’action de Dieu décrite au Psaume 104(103),27‑28.30 s’accomplira par les uns et par les autres : « Tous, ils comptent sur toi, pour recevoir leur nourriture au temps voulu. Tu donnes : eux, ils ramassent. Tu ouvres la main, ils sont comblés… Tu envoies ton Souffle, ils sont créés ; tu renouvelles la face de la terre » (1Corinthiens 2,1-5 ; 3,5-9 ; 2Corinthiens 2,14-17 ; 3,3 ; Romains 15,18 ; Ephésiens 4,15‑16 ; Jean 6,63)…

Que chacun soit donc vigilant dans la foi, à demeurer ouvert de cœur au Seigneur pour recevoir sa Grâce sans cesse offerte et partager ensuite les dons reçus. Nous ne sommes que les « intendants » (Luc 12,42), « les gérants » de la grâce de Dieu (1Pierre 4,10-11). Aussi, « à qui on a beaucoup donné, il sera beaucoup demandé », car cette grâce porte en elle-saint_paulmême le dynamisme nécessaire à la production des fruits (Jean 15,1-5). Si St Paul a pu agir comme il le fit, la fougue de son caractère y est certainement pour beaucoup, mais la première place revient à la Grâce dont il fut comblé : « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce à mon égard n’a pas été stérile. Loin de là, j’ai travaillé plus qu’eux tous : oh ! non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi » (1Corinthiens 15,10).

Pour allumer ce Feu de l’Esprit Saint sur la terre (Luc 12,49), le Feu de l’Amour (Romains 5,5), le Christ ira jusqu’au bout du don de soi en s’offrant sur la Croix pour tous les hommes qu’il appelle « ses amis » (Jean 13,1 ; 15,13 ; Hébreux 2,9-11). Voilà le baptême dont il doit être baptisé et dont la seule perspective le remplit d’angoisse (Luc 12,50). Et en parlant avec une telle simplicité, il nous donne une fois de plus un bel exemple d’humanité… Comme nous tous, il a connu la fatigue, la faim, la soif, la tristesse, le trouble intérieur, le désarroi (Jean 4,6-7 ; 11,32-36 ; 12,27 ; 13,21 ; Matthieu 26,36-38 ; Luc 19,41-44 ; 22,44)… Et il a voulu vivre tout cela pour nous rejoindre au cœur de toutes nos épreuves et les vivre avec nous. Il nous apporte ainsi le soutien et le réconfort de sa Présence en attendant ce Jour où il n’y aura plus de peine, plus de cris, plus de pleurs, car l’ancien monde s’en sera allé (2Corinthiens 1,3-7 ; 7,4 ; Apocalypse 21,1-4)… « Dans le monde, vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! J’ai vaincu le monde » (Jean 16,33).

Cette souffrance pourra, hélas, nous être infligée par certains membres de nos familles qui auront refusé d’ouvrir leur cœur à la vérité. Le Christ nous prévient : la division sera alors inévitable (Luc 12,51-53). Et lui, le premier, en a fait l’expérience ! Certains parmi ses proches le considéraient en effet comme un fou (Marc 3,20-21) ou comme un vaniteux qui voulait se donner en spectacle : « On n’agit pas en secret, quand on veut être en vue. Puisque tu fais ces choses-là, manifeste-toi au monde.” Pas même ses frères (ses cousins), en effet, ne croyaient en lui » (Jean 7,2-7). Il est pourtant venu rassembler dans l’unité de l’Amour les enfants de Dieu dispersés (Jean 11,52). Il est le premier à nous presser d’honorer nos parents (Marc 7,6-13). Il veut que nous luttions contre toute forme de division en « aimant nos ennemis, en faisant du bien à ceux qui nous haïssent, en bénissant ceux qui nous maudissent, en priant pour ceux qui nous diffament » (Luc 6,27-35). Et telle devrait être d’ailleurs notre réponse à ceux et celles qui, dans nos familles, pourraient s’opposer à notre démarche de foi. Mais cette situation inévitable souligne l’importance de notre liberté et la gravité du péché : nous pouvons, oui ou non, nous ouvrir à l’Amour, l’accepter ou le rejeter. Dieu se propose toujours, il ne s’impose jamais.… Et Jésus sera « haï sans raison » (Jean 15,25) et finalement écarté et crucifié, lui qui était passé partout en faisant le bien, délivrant christ-souriant-04tous ceux et celles qui étaient aux prises avec le mal (Actes 10,38), ne cherchant qu’à réconcilier les hommes avec Dieu (Luc 5,20 ; 24,45-47 ; 2Corinthiens 5,20), à les consoler, les pacifier, les guérir (Marc 5,34), les combler de ses biens… « C’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu’on versera dans votre sein » (Luc 6,38 ; Jérémie 32,40-41 ; Jean 1,14-17 ; 10,10 ; Romains 5,20 ; 15,13 ; 2Corinthiens 1,5 ; 9,14 ; 1Thessaloniciens 1,5 ; 1Thimothée 1,12‑17 ; 2Pierre 1,2 ; Jude 1,2)… Il sera malgré tout haï sans raison … Mais ressuscité, Dieu l’enverra à nouveau vers ceux qui l’ont rejeté pour les bénir ! Et s’ils acceptent de se détourner de leur méchanceté et de leurs perversités, ils connaîtront enfin cette Paix intérieure et profonde qui est synonyme de Plénitude et de Communion, Communion avec Dieu, Communion avec les hommes (Actes 3,12‑15.25-26 ; Luc 2,14 ; 7,50 ; 19,42 ; 24,36 ; Ephésiens 3,19)…

L’appel au repentir (Luc 12,54-13,35)

Le Christ va ensuite inviter ses interlocuteurs à lire les signes des temps. Et s’ils ne le font pas, c’est qu’ils sont « des hypocrites » (Luc 12,56). Ils ne veulent pas se repentir, ils ne veulent pas « faire la vérité » (Jean 3,19-21 ; Marc 3,4-5). « Ils ont des yeux pour voir et ne voient pas ; des oreilles pour entendre et n’entendent pas ; un cœur pour comprendre et ils ne comprennent pas. Ils ne veulent pas se convertir, sinon, je les aurai guéris » (cf. Matthieu 13,14‑15 ; Marc 8,17-18 ; Jean 12,37-40 ; Isaïe 6,9-10).

Visage de JésusDieu veut, en effet, se révéler, se faire connaître grâce à la Présence et à l’action de l’Esprit Saint et il enverra son Fils Unique pour manifester son Mystère : « Nul n’a jamais vu Dieu; le Fils Unique-Engendré, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître » (Jean 1,18). Et tout à la fin de l’Evangile, le Christ promettra à ses disciples que, ressuscité, il continuera à « faire connaître le Nom du Père » : « Je leur ai fait connaître ton Nom et je le leur ferai connaître, pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et moi en eux » (Jean 17,26). Alors, écrit St Paul, « le Christ habitera dans vos cœurs par la foi, et vous serez enracinés, fondés dans l’Amour » grâce à l’action du Père « qui vous a fait le don de son Esprit Saint » (1Thessaloniciens 4,8). Et puisque « l’Amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Romains 5,5), « vous connaîtrez l’Amour du Christ qui surpasse toute connaissance et vous entrerez par votre Plénitude dans toute la Plénitude de Dieu » (Ephésiens 3,14-18).

Esprit SaintDieu se révèle donc par le don de l’Esprit Saint, et il a envoyé son Fils dans le monde pour nous le communiquer : c’est lui et lui seul qui « baptise dans l’Esprit Saint », dira Jean-Baptiste (Jean 1,33). Et la mission première de l’Esprit de Vérité sera de nous introduire dès maintenant dans la Vérité tout entière en nous donnant de participer, par notre foi et dans la foi, à la Vie de Dieu (Jean 16,13 ; Galates 5,25). Ce même Esprit était déjà à l’œuvre lorsque le Christ « rendait témoignage à la vérité » (Jean 18,37) : par sa Présence et son action dans les cœurs, il confirmait Sa Parole (Jean 15,26). C’est pourquoi, « jamais un homme n’avait encore parlé comme cet homme » (Jean 7,46), et « tous étaient en admiration devant les Paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche » (Luc 4,22). Tel est le fruit de la Présence de l’Esprit dans les cœurs qui acceptent de s’ouvrir à la vérité, car seul l’Esprit de Dieu peut nous donner de connaître Dieu, de l’accueillir, Lui et tous les cadeaux qu’Il veut nous transmettre (1Corinthiens 2,9-12).

Ne pas reconnaître la Parole du Père dans la Parole du Fils (Jean 12,50 ; 14,10-11), ne pas discerner les signes des temps, est ainsi paradoxalement pour Jésus « le signe » d’un cœur fermé à la vérité, et donc à l’action de l’Esprit de Vérité. « Qui est de Dieu entend en effet les paroles de Dieu ; si vous n’entendez pas, c’est que vous n’êtes pas de Dieu » (Jean 8,47 ; cf. 8,42-47). Cette attitude était d’autant plus grave pour les scribes et les Pharisiens qui prétendaient à l’époque être les garants de la foi en Israël ! Voilà pourquoi Jésus les appelle « Hypocrites » !

Dieu-AmourAussi va-t-il les inviter à nouveau à « faire la vérité » par une question qui renvoie encore au mystère de la liberté de l’homme face à son Dieu : « Pourquoi ne jugez-vous pas par vous-mêmes de ce qui est juste ? » (Luc 12,57). Dieu, qui n’est qu’Amour, ne cesse de les couvrir de ses bienfaits et pourtant, ils ne répondent pas et lui demeurent infidèles… « On les appelle en haut, pas un qui se relève !… En quoi vos Pères m’ont-ils trouvé injustes pour s’être éloignés de moi ? Pourtant, je vous avais conduits au pays du verger pour vous rassasier de ses biens » (Osée 11,7 ; Jérémie 2,5-7.29.31 ; 8,5…). « Pourquoi… ? » La question reste sans réponse… Mystère de la liberté des créatures face à leur Créateur. Mais ce dernier ne va pas cesser de les inviter à choisir dès maintenant le chemin de la Vie (Ezéchiel 18,31-32 ; 33,11 ; Deutéronome 30,15-20), en « faisant la vérité » tant qu’il en est encore temps. Pendant notre vie terrestre, nous sommes tous en effet « en chemin » vers « le magistrat » (Luc 12,58), Celui qui est Vérité et devant qui nous ne pourrons que « faire la vérité ». Mais cette démarche s’accomplira aussi dans l’atmosphère de sa Tendresse, de sa Douceur et de sa Compassion. En Lui, « Amour et Vérité se rencontrent » (Psaume 85(84),11 ; 25(24),10 ; 89(88),15), ils sont inséparables. Et Dieu s’est pleinement révélé en Jésus-Christ comme l’ami de l’homme dans son combat contre le péché (1Jean 2,1-2 ; Romains 5,6-11) et tout ce qui le détruit : l’injustice, la violence, le mensonge, la souffrance, la maladie, la mort… « L’adversaire », c’est « Satan », « le DiableVitail » « l’Accusateur », « le Prince de ce Monde », cette créature remplie de haine qui a choisi de dire « non » à l’amour et qui cherche à nous entraîner dans son refus alors que nous sommes « en chemin » vers « le magistrat ». C’est lui et lui seul qui nous juge au sens de « condamner » (cf. Jean 3,16-17 ; 8,10-11). Par une vérité sans amour et donc impitoyable sur la réalité de notre misère – « jusqu’au dernier sou » de notre dette (Luc 12,59) – il espère ainsi renforcer notre honte, nous décourager, et nous entraîner à tout laisser tomber dans le domaine de la vie spirituelle. « Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps. » (Matthieu 10,28 ; Jean 10,10 ; 8,44).

prodigueAussi Jésus cherche-t-il à introduire ses interlocuteurs dans l’Amour de son Père, et là, ils pourront « faire la vérité » dans l’action de grâces envers Celui qui ne désire que « nous remettre toutes nos dettes » pour libérer notre conscience du fardeau de nos fautes (Matthieu 6,12 ; 11,28-30 ; Jean 8,31-36 ; Psaume 81(80),7). Alors Dieu accomplira son œuvre : « aussi loin qu’est l’orient de l’occident, il mettra loin de nous nos péchés » (Psaume 103(102),12), et puisque l’accusateur n’a de prise sur nous que par nos fautes, nous serons libérés de ses filets (Psaume 116(114-115),1-9). Le Christ « doux et humble de cœur » nous invite ainsi à le rejoindre dans l’humilité de la vérité, et si nous lui offrons « en vérité » toutes nos misères, nous ne pourrons que faire l’expérience de la douceur de sa Miséricorde et de la délivrance apportée par son Pardon (Luc 4,18 ; 21,28). Oserons-nous accomplir cette démarche, notamment dans le sacrement de la Réconciliation ? Essayons de tout lui offrir, jusqu’à nos doutes. « Le Père de nos âmes m’enleva tous mes doutes comme avec la main et depuis je suis parfaitement tranquille » (Ste Thérèse de Lisieux ; cf. texte à la fin) …

Création nouvelleCet appel au repentir nous concerne tous. Nous sommes tous en effet, d’une manière ou d’une autre, blessés par le péché. C’est ce que St Paul s’est attaché à montrer au début de sa Lettre aux Romains (3,9-12) : « Juifs et Grecs, tous sont soumis au péché », et il cite le Psaume 14(13),1‑3 : « Tous, ils sont dévoyés, tous ensemble pervertis »… Celui qui penserait être meilleur que les autres (Luc 18,9-14) et ne pas avoir besoin de repentir (Luc 15,7) serait en fait dans l’illusion la plus totale et la plus terrible, celle de l’orgueil. Dans notre lutte contre le péché, nous sommes donc tous solidaires. Pour le souligner, Jésus prendra l’exemple d’un massacre perpétré par Pilate et celui de l’accident de la Tour de Siloé (Luc 13,1-5). On croyait en effet à cette époque que rien n’arrivait sans que Dieu n’intervienne d’une manière ou d’une autre (Lamentations 3,38 ; Isaïe 45,7). Un accident, une épreuve, la souffrance, la maladie et la mort étaient interprétés comme autant de punitions que Dieu envoyait en réponse aux fautes commises (1Rois 8,32). Avec un tel raisonnement, ceux et celles qui avaient été tués par Pilate ou la chute de la Tour de Siloé étaient considérés comme des pécheurs qui avaient reçu de Dieu le juste salaire de leurs actes. Et les survivants pouvaient interpréter leur actuel bien-être comme la récompense de leur bonne conduite… Dans un tel contexte social et religieux, même les disciples de Jésus pensaient ainsi. « Maître », lui demandèrent-ils un jour en croisant un aveugle né, « qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? ». Et Jésus répondra sans détours : « Ni lui ni ses parents » (Jean 9,1-3). La logique est la même dans notre passage de St Luc : ceux que Pilate a massacrés ou ceux qui sont morts à Siloé n’étaient ni meilleurs ni pires que les autres… Ils sont passés par la mort comme nous tous un jour, nous passerons par la mort … Mais à ce moment-là, le temps du repentir sera passé, et malheur à celui qui sera mort dans son péché… « Si vous ne croyez pas que Je Suis, vous mourrez dans vos péchés » (Jean 8,24). D’où l’invitation de Jésus à croire en Lui dès maintenant pour accueillir son Salut, son Pardon, sa Lumière et sa Vie …

Christ souriantEt ce temps actuel du repentir est celui de la Miséricorde inlassablement offerte par Celui qui n’est pas venu pour les justes mais pour les pécheurs (2Pierre 3,8-9)… Jésus le dira avec l’image du figuier (Luc 13,6-9). Le fait qu’il ne porte pas de fruit est le signe qu’il ne vit pas encore en relation de cœur avec Celui-là seul qui, par la grâce de son Esprit, peut nous donner de porter du fruit (Jean 15,1-5 ; Matthieu 3,8 ; 12,33-35 avec 13,44-46 ;13,23 ; Galates 5,25 ; Ephésiens 5,8-9 ; Philippiens 1,9‑11 ; Jacques 3,13-18). Et comment Dieu réagira-t-il face à ce figuier ? Par une patience sans limites… Aucune date n’est donnée, aucun délai n’est précisé… Une seule certitude est donnée : Dieu continuera de lui être proche. Jour après jour il s’occupera de lui et lui proposera tous ses dons dans l’espérance qu’un jour, « à l’avenir », il sera enfin accueilli… Alors, en puisant aux Sources d’Eau Vive qui jaillissent continuellement du cœur ouvert du Christ Ressuscité, le figuier donnera ses fruits (Jean 7,37-39; 19,33-35 ; 4,10-14 ; Ezéchiel 47,1-12 ; Psaume 1). Dans le cas contraire, il se condamnerait lui-même aux ténèbres, à l’insatisfaction permanente, au « mal-être » et ferait ainsi le jeu de l’adversaire qui cherche à nous couper de nos racines pour nous entraîner dans la mort (Matthieu 3,10 ; 7,19)…

Le signe accompli dans une synagogue le jour du Sabbat (Luc 13,10-17) sera encore une invitation lancée aux Scribes et Pharisiens « hypocrites » (Luc 13,15) à juger par eux-mêmes de ce qui est juste (Luc 12,57 ; Jean 7,24)… Peut-être se convertiront-ils en cette nouvelle occasion que Dieu leur offre ? Avec son Fils et par son Fils, il va en effet de nouveau se révéler comme Celui qui nous libère de tous ces liens mauvais qui nous oppriment et nous font souffrir. Il suffit de se laisser faire, de le laisser agir… Dans cet épisode, tout ne sera Sacré Coeur Vézelayqu’absolue gratuité. La femme était bien allée rencontrer Dieu dans la synagogue, mais surprise, c’est Lui qui en son Fils prendra l’initiative de la rejoindre d’une manière totalement imprévue. Elle ne demandera rien, elle ne lui adressera aucune prière. Et rien ne dit qu’elle a reconnu en cet homme d’apparence si simple le Fils Unique de Dieu envoyé dans le monde pour le sauver. Tout commence par un regard d’Amour, de Miséricorde et de Tendresse, celui que le Christ pose sur elle. Il l’interpelle et lui adresse une Parole d’autorité qui révèle le désir continuel de Dieu à notre égard : nous délivrer de tout mal, déposer le fardeau qui nous écrase. Et Jésus, par un geste concret, ici « l’imposition des mains », montrera qu’avec Lui et par Lui Dieu est effectivement à l’œuvre pour nous réconcilier avec Lui. Et cette femme ne lui opposera aucune résistance… Elle le laisse accomplir son Œuvre et ce que l’homme « ne peut absolument pas » faire par lui-même se réalisera par la Grâce et la Toute Puissance de l’Esprit Saint (Luc 13,11 ; Matthieu 19,26 ; Romains 9,16). Sa transformation corporelle sera alors le signe de cette transformation spirituelle que le Christ est venu nous offrir : libérée, elle se redresse et loue Dieu dans ce mystère de Communion, de Vie et de Paix qu’elle vient de retrouver avec le Christ. Les Pharisiens reconnaîtront-ils en elle l’action du Père ? S’ils peuvent, le jour du Sabbat, délier leurs bêtes « pour les mener boire », comprendront-ils que Dieu, en ce jour qui lui est consacré, désire plus que tout nous libérer de tous nos liens pour nous conduire à Lui, la vraie Source d’Eaux Vives (Jérémie 2,13) ? Alors, nous pourrons vraiment étancher notre soif et connaître dès ici-bas « quelque chose » de la Plénitude de la Vie… « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive » (Jean 7,37-39 ; 6,35)…

En Jésus-Christ, la Lumière de l’Amour et de la Miséricorde vient donc de se manifester. Ses adversaires sont « remplis de confusion », mais ils restent enfermés dans leur orgueil : ils refusent la Vérité et avec elle « de faire la vérité » en reconnaissant humblement leurs erreurs. Par contre, toute la foule est dans la joie, accueillant avec simplicité « les choses magnifiques qui arrivaient par Lui ». Et tel est le jugement : en Présence de la Lumière, les uns la refusent et demeurent enfermés dans leurs ténèbres tandis que les autres l’accueillent et reçoivent ainsi par leur foi cette Présence de Dieu, avec tous ses biens, qui s’offre à eux en Jésus-Christ …

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Certes, pour l’instant, cette Plénitude est cachée sous les apparences humbles et discrètes du charpentier de Nazareth. Mais, comme une toute petite graine de sénevé, sa Puissance est irrésistible, et si elle est accueillie, la petite graine deviendra un arbre que nul ne pourra déraciner (Jean 10,27-30). « Et les oiseaux du ciel s’abriteront dans ses branches », image de cette communion avec le Ciel et tous ses habitants qui est dorénavant devenue possible…

Accueillie, elle sera aussi comme du levain qui, enfoui en quantité minuscule au cœur de notre pâte humaine, la transformera tout entière. Elle la fera se lever en lui communiquant la Vie du Ressuscité. « Lève-toi, et marche », dira Jésus au paralytique étendu sur son brancard (Marc 2,9‑11). « Fillette, je te le dis, lève-toi ! », dira-t-il à la fille de Jaïre qui venait de mourir, et « aussitôt la fillette se leva et elle marchait » (Marc 5,41-42). « Les Paroles que je vous ai dites sont Esprit et elles sont Vie » (Jean 6,63), disait Jésus. Si nous les accueillons, nous recevrons avec elles le don de l’Esprit qui a ressuscité le Christ d’entre les morts, et petit à petit, cette Puissance de Vie nous fera sortir de tous nos tombeaux et nous donnera la force de nous lever pour vivre une vie nouvelle (Romains 8,11 ; Jean 5,24-25). « On enleva la pierre du tombeau de Lazare… Alors Jésus s’écria d’une voix forte : « Lazare, viens dehors ! » Le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes, et son visage était enveloppé d’un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le et laissez-le aller. » (Jean 11,41-44). A l’appel du Seigneur, Lazare se découvrait vivant et libre !

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Mais pour vivre ce cadeau, il nous faut accepter d’entrer par « la porte étroite » de la vérité, de l’humilité et d’une conversion sincère. Cela suppose de se tourner de tout cœur vers le Seigneur et d’être prêt avec le secours de sa grâce de renoncer effectivement au mal pour choisir le bien. Ce combat sera celui de toute notre vie, car, pécheurs, nous n’avons pu que constater avec St Paul : « Vraiment ce que je fais je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais » (Romains 7,15)… Mais la grâce que nous avons reçue au jour de notre baptême est une grâce de « mort au péché » : « comprenons-le, notre vieil homme a été crucifié avec le Christ, pour que fût réduit à l’impuissance ce corps de péché, afin que nous cessions d’être asservis au péché… Sa mort fut une mort au péché, une fois pour toutes ; mais sa vie est une vie à Dieu. Et vous de même, considérez que vous êtes morts au péché et vivants à Dieu dans le Christ Jésus » (Romains 6,6.10-11). C’est donc par la grâce de Dieu et par elle seule que nous allons pouvoir, petit à petit, mourir au péché. Notre fidélité à Dieu apparaît ainsi comme un don de Dieu (cf. Jérémie 32,39-40 ; Ezéchiel 36,25-28) si nous acceptons de réellement mettre en œuvre la grâce qui nous est donnée (1Jean 3,5-10). Alors, nous demeurerons unis à Celui qui est venu s’unir à nos ténèbres pour que nous puissions l’être à sa Lumière et à sa Vie (1Thessaloniciens 5,9-10). « Quand je serai allé et que je vous aurai préparé une place, à nouveau je viendrai et je vous prendrai près de moi, afin que, là où Je Suis, vous aussi, vous Soyez » (Jean 14,3). Si nous demeurons vraiment « là où Jésus est », ce mystère de communion en un unique Esprit ne pourra que nous pousser à choisir le bien et à renoncer au mal (Galates 5,16-26 ; 1Jean 2,6). Mais si nous commettons l’injustice, notre acte manifestera que la communion a été blessée. Nous nous serons « éloignés de lui » qui est dans la Lumière… Puissions-nous ne jamais entendre : « Je ne sais d’où vous êtes »… Mais là encore, le mystère de notre liberté demeure entier : resterons-nous « dehors » dans les ténèbres, ou choisirons-nous d’être « dedans », dans la Lumière et dans la Paix, là où le Christ veut tous nous rassembler (Luc 13,28-29 ; 13,34) ?

                                                                                                                              D. Jacques Fournier

Humilité, vérité, ouverture de cœur… et le Christ nous libère !

Therese« La veille (de mon engagement définitif au Carmel) il s’éleva dans mon âme une tempête comme jamais je n’en avais vue… Pas un seul doute sur ma vocation ne m’était encore venu à la pensée, il fallait que je connaisse cette épreuve. Le soir, en faisant mon chemin de la Croix après matines, ma vocation m’apparut comme un rêve, une chimère… Je trouvais la vie du Carmel bien belle, mais le démon m’inspirait l’assurance qu’elle n’était pas faite pour moi, que je tromperais les supérieures en avançant dans une voie où je n’étais pas appelée… Mes ténèbres étaient si grandes que je ne voyais ni ne comprenais qu’une chose : Je n’avais pas la vocation !… Ah ! comment dépeindre l’angoisse de mon âme ?… Il me semblait (chose absurde qui montre que cette tentation était du démon) que si je disais mes craintes à ma maîtresse (des novices), elle m’empêcherait de prononcer mes Saints Vœux; cependant je voulais faire la volonté du bon Dieu et retourner dans le monde plutôt que rester au Carmel en faisant la mienne; je fis donc sortir ma maîtresse et remplie de confusion je lui dis l’état de mon âme… Heureusement elle vit plus clair que moi et me rassura complètement ; d’ailleurs l’acte d’humilité que j’avais fait venait de mettre en fuite le démon qui pensait peut-être que je n’allais pas oser avouer ma tentation. Aussitôt que j’eus fini de parler mes doutes s’en allèrent, cependant pour rendre plus complet mon acte d’humilité, je voulus encore confier mon étrange tentation à notre Mère qui se contenta de rire de moi.

colombe_677Le matin du 8 Septembre, je me sentis inondée d’un fleuve de paix et ce fut dans cette paix “surpassant tout sentiment” que je prononçai mes Saints Vœux (Ph 4,7; Is 66,12)… Mon union avec Jésus se fit, non pas au milieu des foudres et des éclairs, c’est-à-dire des grâces extraordinaires, mais au sein d’un léger zéphyr, semblable à celui qu’entendit sur la montagne notre père Saint Elie (1R 19,11-13)… Que de grâces n’ai-je pas demandées ce jour-là !… Je me sentais vraiment la REINE, aussi je profitais de mon titre pour délivrer les captifs, obtenir les faveurs du Roi envers ses sujets ingrats, enfin je voulais délivrer toutes les âmes du purgatoire et convertir les pécheurs »…

                                                                            Ste Thérèse de Lisieux, « Histoire d’une âme »

 

[1] WOLFF H.W., Anthropologie de l’Ancien Testament (Labor et Fides, Genève 1974) p. 64.

[2] LEVÊQUE J., Job et son Dieu Tome II (Paris 1970) p. 514. « Dieu demande à Job de se ceindre les reins comme pour un combat, un travail ou une mission importante qui requiert puissance et mobilité ».

[3] La Bible de Jérusalem précise en effet en note pour le verbe « fiancer » : « Ce verbe est utilisé dans la Bible uniquement à propos d’une jeune fille vierge. Dieu abolit ainsi totalement le passé adultère d’Israël, qui est comme une créature nouvelle. Dans l’expression “ je te fiancerai dans (la justice) ”, ce qui suit la préposition “ dans ” désigne la dot que le fiancé offre à sa fiancée. Ce que Dieu donne à Israël dans ces noces nouvelles ce ne sont plus les biens matériels de l’alliance ancienne, mais les dispositions intérieures requises pour que le peuple soit désormais fidèle à l’alliance. Nous avons déjà ici en germe tout ce qui sera développé par Jérémie et Ezéchiel : l’alliance nouvelle et éternelle (“ pour toujours ”, cf. Osée 2,21), la loi inscrite dans le cœur, le cœur nouveau, l’Esprit nouveau (Jr 31,31-34 ; Ez 36,26-27) ».

[4] « Heureux » intervient trois fois dans notre texte (12,37.38.43), et le chiffre « trois » dans la Bible renvoie à Dieu en tant qu’il agit. Telle est en effet l’œuvre par excellence de Celui qui désire plus que nous-mêmes que nous soyons là où il est (Jean 17,24), dans l’Amour de son Père, unis à Lui dans la communion d’un même Esprit grâce à la Toute Puissance de sa Miséricorde. « Et là où Je Suis, là aussi sera mon serviteur » (Jean 12,26).

 

Fiche n°16 – Lc 12,35-13,35 : en cliquant sur le titre précédent, vous accédez à cet article en format PDF pour lecture ou éventuelle impression.




Du bon usage des biens de ce monde (Luc 11,37-12,34)

En Luc 11,37, Jésus est invité à manger chez un Pharisien, une occasion qui permettra à St Luc d’insérer ici dans son Evangile une série de mises en garde du Christ vis-à-vis de ce mouvement religieux. Leur portée dépassera d’ailleurs le seul milieu des Pharisiens : les chrétiens eux-mêmes devront faire attention à ne pas adopter un tel comportement…

Les sections précédentes ont préparé ce discours de Jésus. En effet, en Luc 11,29, il mettait en garde ceux qui demandent un signe, alors qu’ils ont sous leurs yeux le plus beau signe qui soit : « le Fils de l’Homme » (Luc 11,30), « le Verbe fait chair » (Jean 1,14), ce Fils Unique et Eternel de Dieu qui s’offre au regard de notre foi en son humanité de chair et de sang. Son Corps devient alors « l’Image visible du Dieu Invisible » (Colossiens 1,15), « l’Effigie de sa substance » (Hébreux 1,3)… Par contre, ne pas discerner en Lui « le resplendissement de sa Gloire » (Hébreux 1,3 ; cf. 2Corinthiens 4,1-6) est le signe d’un cœur aveuglé, conséquence de ce péché dont nous sommes tous blessés. Mais la permanence de cet aveuglement en présence de Jésus est encore le signe d’un refus de se convertir. Le Christ est en effet « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jean 1,29), Il est cette Lumière qui est marie-madeleinevenue nous rejoindre « pour que quiconque croit en lui ne demeure pas dans les ténèbres mais ait la Lumière de la Vie » (Jean 12,46 ; 8,12). Il est « l’Astre d’en Haut » qui a voulu « visiter » les habitants des « ténèbres et de l’ombre de la mort », pour que nous puissions retrouver avec Lui « le Chemin de la Paix », de la Lumière et de la Vie par « la rémission de nos péchés » (Luc 1,76-79 ; Jean 14,6 ; Actes 26,12-18). Mais pour que le Christ puisse agir, il attend que nous lui remettions de tout cœur toutes ces zones d’ombre qui nous habitent encore et ceci ne peut se faire qu’avec le désir sincère de changer, avec son aide, notre comportement. Ainsi, ceux et celles qui persistaient à ne pas reconnaître en Lui le Sauveur du monde (Matthieu 1,20-21 ; Marc 16,15‑18 ; Jean 3,16-17 ; 4,42 ; 10,9 ; 12,47 ; Luc 2,25-32 ; 3,1-6 ; 19,5‑10 ; Actes 2,21 ; 4,10‑12 ; 15,7‑11 ; 16,30-31 ; Romains 1,16-17 ; 10,9-13 ; Ephésiens 2,4-10 ; 1Thessaloniciens 5,9‑10 ; 2Thessaloniciens 2,13-14 ; 1Timothée 1,15-16 ; 2,3-7 ; 2Timothée 1,6-11 ; Tite 2,11-14 ; 3,4-7) manifestaient par leur attitude leur refus de se convertir. Autrement, en se confiant entre les mains du Médecin de nos âmes (Marc 2,13-17 repris par Matthieu 9,9-13 et Luc 5,27-32 ; cf. « l’œil malade » en Luc 11,34), ils seraient vite passés avec Lui de la nuit à sa Lumière, de la tristesse à sa Joie (Jean 15,11), de la mort à sa Vie (Jean 11,25-26). Alors s’ils ne voient pas « la clarté de la lampe », qu’ils s’interrogent pour savoir si « la lumière » qu’ils croient avoir en eux n’est pas en fait « ténèbres » (Luc 11,35)…

Beaucoup parmi les Pharisiens tomberont dans cette attitude que Jésus dénonce ici. Ils lui demanderont en effet « un signe » (Luc 11,16 ; Marc 8,11-12 ; Matthieu 12,38-39 ; 16,1-4 ; En St Jean, « les Juifs » sont les responsables religieux du Peuple Juif, et donc notamment certains Pharisiens : Jean 2,18 ; 6,30), alors qu’ils refuseront de reconnaître en son humanité le signe de la Présence de Dieu en ce monde (Matthieu 1,22 ; Jean 10,30 ; 14,10-11 ; 20,28). Ils prétendaient « voir » alors que leur cœur était plongé dans les ténèbres (Jean 9,40-41), ils se présentaient aux hommes sous une belle apparence, alors qu’ils n’étaient pas habités par le désir sincère d’aimer Dieu de tout leur cœur. Ils avançaient à visages couverts : « Hypocrites »[1], leur dira Jésus (Luc 12,1 ; Matthieu 6,2.5.16 ; 15,7-9 ; 22,18 ; 13,15.23.25.27.29)…

Mise en garde contre les Pharisiens et les Docteurs de la Loi (Luc 11,37-12,12)

Ablutions rituellesInvité par un Pharisien, Jésus entre donc chez lui et se met à table. Mais il omet sciemment les ablutions rituelles que les Pharisiens observaient avant de prendre leurs repas : en effet, « les Pharisiens, et tous les Juifs ne mangent pas sans s’être lavé les bras jusqu’au coude, conformément à la tradition des anciens, et ils ne mangent pas au retour de la place publique avant de s’être aspergés d’eau, et il y a beaucoup d’autres pratiques qu’ils observent par tradition » (Marc 7,3-4). Ils tenaient en effet pour pécheurs et donc impurs tous ceux et celles qui n’obéissaient pas parfaitement à la Loi de Moïse et à la Tradition des Anciens, un ensemble de 613 commandements à l’époque de Jésus. Et quiconque touchait un pécheur, même par mégarde, devenait impur à son tour… Or Jésus venait d’être en contact avec une foule et un démoniaque (Luc 11,14) ! Mais il aura toujours horreur de ces barrières que les hommes, dans leur orgueil, dressent entre eux. Et les Pharisiens le faisaient en se servant de la Loi de Moïse, une Loi pourtant « sainte, juste et bonne » (Romains 7,12). Mais leur vanité s’en était emparée : ils croyaient bien la connaître, ils se flattaient d’avoir une conduite exemplaire, d’être les guides des aveugles, les éducateurs des ignorants (Romains 2,17-20), Mépris Pharisienset pourtant, ils méprisaient tous ceux et celles qui ne pensaient pas ou qui ne vivaient pas comme eux (Jean 7,49). Dans la multitude de leurs pratiques, ils avaient oublié l’essentiel : la justice, la Miséricorde et la bonne foi (Matthieu 23,23 ; 12,7 ; 9,10-13). Aussi, le Christ va-t-il s’opposer à leur attitude : non, l’homme ne peut pas prétendre devenir juste par ses seuls efforts à bien pratiquer la Loi. D’ailleurs, s’il est honnête avec lui-même, il ne pourra que reconnaître que, tôt ou tard, il désobéit à cette Loi et fait ce qui est mal (Jean 7,19 ; Romains 2,21-24). Mais c’est là, en fait, que tout commencera pour lui : s’il accepte en vérité son impuissance et sa faiblesse, il découvrira alors que Dieu est avant tout Miséricorde (Romains 9,16) et que son seul désir est que nous devenions par sa grâce ce que nous sommes incapables de devenir par nous-mêmes : des femmes et des hommes « justes », vivants de sa Vie et habités par la Lumière et la Force de son Esprit…

Jésus RembrandtJésus supprimera donc « cette Loi des préceptes avec ses ordonnances » qui, mal comprise, contribuait à élever des barrières entre les hommes (Ephésiens 2,14-18) et pour bien le signifier, il accomplira des gestes que « la Tradition des Anciens » interdisait au nom d’une soi-disant ‘pureté’ (Une tradition qu’il dénoncera comme étant souvent contraire à la volonté de Dieu : Matthieu 15,1-9) : il touchera les malades considérés à l’époque comme des êtres impurs[2] (Marc 3,10 ; 6,56), les lépreux (Matthieu 8,3), les aveugles (Matthieu 9,27-29 ; 20,30-34), les sourds (Marc 7,32-35), une femme ayant des pertes de sang (Luc 8,43-48), une pécheresse (Luc 7,36-39), le cercueil d’un mort (Luc 7,12-15) et il se laissera toucher par les foules (Luc 6,17-19)… Pour lui, en effet, ce qui importe, c’est d’être le plus humain possible, ce qui ne peut se réaliser que si nous nous faisons proches les uns des autres : et les prisonniers et les malades seront visités, les affamés nourris, les pauvres habillés (Matthieu 26,34-40)…

Jésus va donc inviter ce Pharisien à une démarche de vérité. Et ce qui compte, aux yeux de Dieu, ce n’est pas l’extérieur, l’apparence, mais l’intérieur, le cœur, car c’est du cœur que naissent les désirs qui seront ensuite à la base des actions posées. Si un désir est bon, il entraînera une action bonne et elle manifestera aux yeux de tous que, de fait, ce désir était bon. Mais si un désir est mauvais et s’il n’est pas écarté et chassé tout de suite par la prière (Romains 8,13), il ne pourra qu’entraîner une action mauvaise (cf. Matthieu 7,15-20). Or beaucoup parmi les Pharisiens étaient des « hypocrites », « des docteurs de mensonge qui séduisaient le peuple par des faux-semblants de piété tout en poursuivant des fins intéressées »[3] avec un cœur « plein de rapacité et de méchanceté ». Ils étaient prisonniers de leur égoïsme : prendre pour soi au mépris de l’autre. Pour échapper à cette spirale infernale, Jésus proposera une dynamique inverse, celle de l’amour de l’autre dans la remise de soi à Dieu. « Donnez plutôt en aumône ce que vous avez, et alors tout sera pur pour vous », dit-il à ce Pharisien (Luc 11,41 ; 12,33), dans la certitude que notre Père du ciel sait de quoi nous avons besoin pour vivre. Et si, nous promet Jésus, nous cherchons d’abord son Royaume et sa justice, en donnant notamment à ceux qui sont dans le besoin, alors « tout le reste vous sera donné par surcroît » (Luc 12,29-30). C’est ainsi que du point de vue de l’égoïsme, il s’agira de « perdre notre vie ». Mais si nous acceptons de mourir à nous-mêmes, nous trouverons avec le Christ « la vraie Vie » du Royaume et des enfants de Dieu (Luc 9,23-25), celle que le Père nous donne par son Fils (Jean 5,26 et 5,39-40 ; 6,47) et l’action de l’Esprit Saint (Jean 6,63), en surabondance (Jean 10,10)…

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De plus, comme l’indique la TOB, il est aussi possible de traduire Lc 11,41 par : « Donnez plutôt en aumône ce qui est dedans, et alors tout sera pur pour vous ». L’expression « ce qui est dedans », peut donc aussi être comprise comme renvoyant à nos richesses intérieures que le Christ nous invite à mettre en œuvre pour le bien de tous ceux et celles qui nous entourent . Il s’agira alors de partager non seulement ce que nous pouvons avoir, mais encore ce que nous sommes. Comme l’écrit St Pierre : « Ce que chacun de vous a reçu comme don de la grâce, mettez le au service des autres, comme de bons gérants de la grâce de Dieu sous toutes ses formes : si quelqu’un a le don de parler, qu’il dise la Parole de Dieu ; s’il a le don du service, qu’il s’en acquitte avec la force que Dieu communique. Ainsi en toute chose, Dieu recevra sa gloire par Jésus Christ » (1Pierre 4,10‑11)…

« Heureux alors celui qui gardera cette parole de Jésus et qui la mettra en pratique » (Luc 11,28 ; 6,20-24). Mais « malheureux ceux qui font le péché et le mal, car ils se font du tort à eux-mêmes » (Tobie 12,10) : « souffrance et angoisse en effet pour quiconque commet le mal » (Romains 2,9). « Comprends donc et vois comme il est mauvais et amer d’abandonner le Seigneur ton Dieu » (Jérémie 2,19). Et c’est, hélas, ce que beaucoup de Pharisiens avaient fait. Jésus les regardera alors avec tristesse et compassion : « Malheureux[4] êtes-vous, Pharisiens »… Et il donnera quelques exemples qui manifestent leur abandon de Dieu…

Pressoir antiqueLe premier d’entre eux concerne « la dîme » : la Loi invitait en effet à donner « le dixième » de ses récoltes principales, notamment « de blé, de vin et d’huile » (Néhémie 13,5.10-13 ; Deutéronome 12,17 ; 14,22-24). Mais pour être sûrs de bien agir, les Pharisiens appliquaient ce principe à toute plante cultivée, même en quantité insignifiante, comme la menthe, allant jusqu’à discuter de la dîme sur les plantes sauvages dont on pouvait éventuellement se servir ! Ce scrupule sur le détail poussé à l’extrême manifestait leur ambition de ne jamais être pris en faute, et donc indirectement leur orgueil… Et tout en discutant de façon interminable sur ces questions, ils laissaient de côté l’essentiel : « la justice et l’amour de Dieu » (Luc 11,42) Eux qui se prenaient pour l’élite religieuse d’Israël, Jésus les qualifiera d’infidèles (Jean 8,31-47) ! Eux qui jugeaient si facilement telle ou telle personne en la qualifiant de « pêcheur » et donc « d’impure », ce sont eux en fait qui sont impurs, et de la pire impureté qui soit[5], car ils prétendent être des hommes religieux, ils se présentent comme tels, ils ont belle apparence, ils aiment à « occuper les premiers rangs dans les synagogues » (Matthieu 23,1-7 ; 1Timothée 1,7), et ils ne vivent pas l’amour de Dieu ! Pire, « ils chargent les hommes de fardeaux accablants » en enseignant les multiples obligations de leurs traditions, et « ils ne les touchent pas eux-mêmes d’un seul de leurs doigts » (Luc 11,46) ! Par contre, ceux qui essayent de porter ces fardeaux inhumains sont vite découragés et ils finissent par abandonner ce Dieu dont les exigences semblent impossibles à mettre en pratique. Ces Pharisiens leur ont ainsi fermé l’accès au Royaume des Cieux (Luc 11,52 ; Matthieu 23,13), alors qu’il leur est pourtant grand ouvert. Aussi, leur dira Jésus, « venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le poids du fardeau (de la Loi), et vous trouverez le repos, car mon joug est facile à porter et mon fardeau léger » (Matthieu 11,28-30 ; Jean 7,37-39 ; 17,24)… En effet, si nous acceptons de marcher à sa suite, notre joug, nous révèle-t-il, sera avant tout « son joug » au sens où Lui-même portera avec nous notre fardeau… Et l’impossible deviendra possible …

Le second comportement que Jésus dénonce fait appel « à une importante tradition orale juive concernant la persécution et le meurtre des prophètes par le Peuple d’Israël. L’ouvrage des « Vies des Prophètes » rapporte ainsi qu’Isaïe fut scié en deux, que Jérémie mourut lapidé par le peuple, Amos assommé » (cf. Hébreux 11,32-40)… En mentionnant le premier meurtre, celui d’Abel[6] (Genèse 4,8-10), et le dernier que la Bible nous transmet, celui de « Zacharie qui a péri entre l’autel et le sanctuaire » (Luc 11,51 ; 2Chroniques 24,20-22), Jésus fait allusion à toute cette histoire sanglante… Et ses interlocuteurs y entreront à leur tour en tuant « le prophète par excellence », ce Fils que le Père leur avait envoyé pour leur salut (Marc 12,1-12) ! Eux qui avaient pourtant reconnu la valeur des prophètes du passé en les Tombe d'Absalomhonorant par des tombeaux somptueux, ils agiront finalement comme leurs pères qui les ont tués… Et pourquoi ? Parce qu’ils auront refusé de se laisser remettre en question par Celui qui dénonçait leurs erreurs… Pourtant, son seul but n’était pas de les humilier ou de les écraser, mais de leur permettre à eux aussi de retrouver avec Lui le bon Chemin qui conduit par la vérité à la Lumière de l’Amour, au Salut et à la Vie (Matthieu 23,37)… Qu’ils profitent donc de ce temps que Dieu, dans sa patience, nous offre pour que nous puissions tous nous convertir (2Pierre 3,9 ; Romains 2,4). Qu’ils s’engagent dans une démarche de Vérité en Présence de ce Père des Miséricordes qui ne désire que notre bien ! Mais hélas, leur manque d’humilité les entraînera dans une logique opposée à celle du Christ, celle de la violence et de la mort (Luc 11,53-54)…

Jésus mettra donc en garde ses disciples contre l’hypocrisie, cette attitude double qui présente au dehors une belle apparence alors que la réalité du cœur est tout autre. Certes, ils auront toujours à se convertir, à renoncer au mal pour choisir le bien, à faire mourir les œuvres de péché par la force de l’Esprit (Romains 8,13). Ce sera leur chemin de Croix, à la suite du Christ… Mais qu’ils essayent de l’accepter avec courage, en reconnaissant en vérité leurs incapacités, leurs limites et leurs faiblesses. Avec le Christ, elles deviendront en effet les lieux privilégiés où se manifesteront sa Miséricorde, sa Force, son Soutien et sa Lumière (2Corinthiens 12,7-10)…

Mais si Jésus a été refusé, ses disciples le seront aussi… Si Jésus a été persécuté, ses disciples le seront aussi…Mais qu’ils ne craignent pas toutes ces souffrances qui leur arrivent du fait de leur foi en Lui : Dieu ne les oubliera pas (Luc 12,6-7)… Ils ont du prix à ses yeux (Isaïe 43,1-4). Il leur enverra le Saint Esprit qui viendra les soutenir, les consoler et les Bandeau-st-Espritaider à tenir bon au milieu des persécutions de toutes sortes (Luc 12,11-12). Et le Christ se déclarera ensuite pour eux devant les Anges de Dieu (Luc 12,8). Notons bien par contre que St Luc ne dit pas que ce même Jésus reniera celui qui l’aurait renié ici-bas : il emploie une forme passive, « sera renié », sans en préciser le sujet… Jésus en effet ne juge jamais, il ne condamne jamais (Jean 12,47). Dans la Lumière de la Vérité, ce sont les hommes qui se jugeront eux-mêmes et qui regretteront amèrement tous leurs manquements (Jean 3,16-21 ; Luc 13,28)… S’ils pouvaient donc dès maintenant tout offrir à la Miséricorde Toute Puissante et repartir avec elle dans la bonne direction !

Cette Miséricorde de Dieu, qui nous invite au repentir et à la conversion, est en effet sans limites : « Quiconque dira une parole contre le Fils de l’homme, cela lui sera remis » (Luc 12,10) et ce pardon lui sera communiqué par l’Esprit Saint qui vient du Père, cet Esprit par lequel le Père accomplit toute chose dans nos vies… Mais celui qui refusera en toute conscience cette action de l’Esprit ne pourra pas, bien sûr, bénéficier du Pardon de Dieu qu’Il lui apporte… Tel est le péché le plus grave, « le blasphème contre le Saint Esprit », un péché rarissime, du moins, espérons le…

Faire confiance à la Providence de Dieu (Luc 12,13-34)

Jeune homme richeLa question d’un homme sur un partage de biens familiaux avec son frère amène Jésus à mettre en garde contre « la cupidité, l’avarice », ce désir insatiable d’accumuler pour soi sans penser aux autres et à leurs besoins. Et pour illustrer son propos, il prendra l’image « d’un homme riche dont les terres avaient beaucoup rapporté ». Le pronom personnel « mon, ma, mes » intervient alors sans cesse : cet homme ne pense qu’à lui, il est enfermé dans son égoïsme… De plus, il croit que l’abondance des biens matériels peut être un fondement stable sur lequel il pourra construire une longue vie de bien-être et de bonheur… Mais il a oublié une donnée de base : personne ne peut, « en s’en inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie » (Luc 12,25). Il ne sait si, demain, il sera encore en vie ou en bonne santé… Et s’il meurt, qui aura ses biens ? Dans sa logique égoïste, tout sera perdu… Mais si, par contre, il avait aidé de ses biens ceux qui étaient dans le besoin, il aurait été « riche » de tous ces dons en se présentant devant Celui qui a dit : « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25,40)… Ainsi « celui qui amasse pour lui-même perd tout », tandis que celui qui « cherche le Royaume et sa justice » en acceptant de vivre le partage « se fait un trésor inépuisable dans les cieux » (Luc 12,33-34). De plus, il goûtera, en aimant, à quel point « le Seigneur est bon » (Psaume 34(33),9) puisque tout amour authentique vient de ce Dieu qui est Amour (1Jean 4,8 ; 4,16) et qui s’offre déjà, dès maintenant, dans la foi, à nos cœurs…

Dieu-AmourMais ce détachement vis-à-vis des biens matériels, pourtant nécessaires à la vie, ne peut se vivre qu’à la lumière de l’Amour et de la proximité de Dieu (Matthieu 4,17 ; 6,8). Certes, il ne s’agit pas d’une invitation à tomber dans la paresse et l’oisiveté en attendant tout du ciel (2Thessaloniciens 3,10-12). Mais le Christ nous invite à faire de notre mieux dans la certitude que nous ne sommes pas seuls : Dieu s’occupe de nous (Philippiens 4,4-7) et il ne permettra pas que celui qui met toute sa confiance en lui manque du nécessaire… Le Christ va alors évoquer les deux besoins fondamentaux de tout homme : la nourriture et le vêtement. Et il va appeler ses disciples à s’abandonner avec confiance entre les mains de leur Dieu et Père : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Car la vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement » (Luc 12,22-23). En effet, « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui sort de la bouche de Dieu » (Deutéronome 8,3 ; Proverbes 9,1-5 ; Sagesse 16,26 ; Jean 6,32s). Le mystère de sa vie est à chercher avant tout en Dieu (Genèse 2,4b-7)…

Great tit ,Parus major

Pour illustrer ses paroles, Jésus va alors prendre deux exemples. Le premier visera la nourriture, avec ces oiseaux qui, contrairement à l’homme de la parabole précédente, « ne sèment pas, ne moissonnent pas, et n’ont ni cellier ni grenier » (Luc 12,24). Certes, ils ne restent pas sans rien faire, cherchant à droite à gauche de quoi manger, mais ils ne manquent de rien… « Dieu les nourrit »… Jésus avait déjà dit auparavant qu’aucun passereau « n’est en oubli devant Dieu. Soyez donc sans crainte, vous valez mieux qu’une multitude de passereaux » (Luc 12,7). Et ici, il conclut : « Combien plus valez-vous que les oiseaux » (Luc 12,24)…

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Le second exemple concernera le vêtement, et il sera pris cette fois du monde végétal. « Les lis ne filent pas, ils ne tissent pas, pourtant Salomon dans toute sa gloire ne fut pas vêtu comme l’un d’eux ». Alors, « si Dieu habille de la sorte l’herbe des champs, qui est aujourd’hui et qui demain sera jetée au four, combien plus le fera-t-il pour vous, gens de peu de foi ».

 

 

La conclusion est claire : « Ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez, ne vous tourmentez pas … Votre Père sait que vous en avez besoin ». Une seule chose est en fait nécessaire en cette vie : « Cherchez le Royaume des Cieux et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît ». Ainsi celui qui peut travailler collaborera par son courage et sa peine à ce que cette promesse de Dieu s’accomplisse pour lui, et s’il reçoit en surplus, il pourra partager avec celui qui est dans le besoin. Alors, il participera encore par son aumône à l’œuvre de Dieu « qui comble de biens les affamés » (Luc 1,53) par les hommes et les femmes de bonne volonté… Et dans la fragilité de cette existence, nous savons très bien que celui qui peut donner aujourd’hui sera peut-être demain celui qui remerciera son prochain de l’aider à passer un cap difficile… St Paul exhortait aussi les Corinthiens à l’entraide fraternelle : « Songez-y : qui sème chichement moissonnera aussi chichement ; qui sème largement moissonnera aussi largement. Que chacun donne selon ce qu’il a décidé dans son cœur, non d’une manière chagrine ou contrainte ; car Dieu aime celui qui donne avec joie. Paris Surréalistes+annexesDieu d’ailleurs est assez puissant pour vous combler de toutes sortes de libéralités afin que, possédant toujours et en toutes choses tout ce qu’il vous faut, il vous reste du superflu pour toute bonne œuvre, selon qu’il est écrit : « Il a fait des largesses, il a donné aux pauvres ; sa justice demeure à jamais » » (2Corinthiens 9,6-9 ; cf. 8,13-15). Et à Timothée, il écrivait : « Aux riches de ce monde, recommande… de ne pas placer leur confiance en des richesses précaires, mais en Dieu qui nous pourvoit largement de tout, afin que nous en jouissions. Qu’ils fassent le bien, s’enrichissent de belles œuvres, donnent de bon cœur, sachent partager ; de cette manière, ils s’amassent pour l’avenir un solide capital, avec lequel ils pourront acquérir la vie véritable » (2Timothée 6,17-19). Et par ces quelques lignes, nous découvrons à quel point St Paul résume tous les points principaux de notre passage en St Luc…

Dieu Père (Giovanni Battista Cima)Ainsi, Jésus invite à mettre à la première place dans notre vie la recherche du Royaume. Et cette recherche, si elle s’accomplit sincèrement et de tout cœur, ne pourra qu’être comblée, car il ajoute juste après : « Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père s’est complu à vous donner le Royaume » (Luc 12,32). Et ce « Royaume est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Romains 14,17), un mystère de communion et de vie avec Celui qui, « de tout son cœur et de toute son âme » (Jérémie 32,40-41), veut nous combler de sa Vie et nous introduire ainsi auprès de Lui, dans l’Amour (Jean 14,1-3 ; 17,24)… Le message de Luc 12,32 est donc identique à celui de Luc 11,9-13 : « Cherchez et vous trouverez… Car celui qui cherche trouve… Si vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du Ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui l’en prient ! ». Cherchez le Royaume, il vous sera donné… Demandez l’Esprit, il vous sera donné, et avec Lui, vous trouverez le Royaume, ce mystère de communion avec Dieu dans l’Unité de l’Esprit (Ephésiens 4,3 ; 2Corinthiens 13,13)…

Et ce cadeau n’est surtout pas réservé à une élite. Il est le don gratuit que le Christ, dans sa Miséricorde, est venu offrir aux pécheurs pour leur donner de trouver avec lui le vrai Bonheur (Luc 6,20-23 ; 9,33 ; 10,23-24 ; 11,28), la vraie Paix (Jean 14,27), le vrai Repos (Matthieu 11,28-30), la vraie Vie (Jean 14,6)… Nous le savons bien, nous ne sommes pas dignes de le recevoir (Matthieu 8,8 ; Luc 7,6-7). Mais nous découvrons chaque jour, avec une énorme gratitude, à quel point le Christ n’est pas venu appeler les justes mais les pécheurs. Et là où la misère abonde, la grâce surabonde, car rien, absolument rien, ne peut nous séparer de l’Amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur (Romains 5,20 ; 8,31-39 ; 1Timothée 1,12‑17). Car qu’est-ce qu’un pécheur, sinon celui qui cherche le bonheur sur un chemin de déviance, ou fait la dure expérience de son esclavage dans le mal et de son impossibilité à s’en sortir tout seul. Dans les deux cas, il ne peut que connaître la déception, la souffrance, la tristesse… Et le Seigneur, de son côté, loin de le juger et de le condamner, se fera encore plus proche de lui pour lui redire son Amour, l’inviter à reprendre courage et à repartir à sa suite sur le chemin de la vraie Vie. Car Dieu ne désire qu’une seule chose pour chacun d’entre nous : que nous puissions connaître avec Lui la Plénitude de la Vie par le don de Esprit Saintl’Esprit (Ephésiens 5,18). Heureux alors celui qui acceptera de se lancer dans cette aventure… Telle était la certitude et le bonheur de St Paul : « Je me sens pris dans cette alternative : d’une part, j’ai le désir de m’en aller et d’être avec le Christ, ce qui serait, et de beaucoup, bien préférable ; mais de l’autre, demeurer dans la chair est plus urgent pour votre bien » (Philippiens 1,23-24). Et que fera-t-il pour notre bien ? Il nous invitera à chercher avant tout « les réalités d’en haut », car là, est la vraie Joie : « Du moment donc que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. Songez aux choses d’en haut, non à celles de la terre. Car vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu : quand le Christ sera manifesté, lui qui est votre vie, alors vous aussi vous serez manifestés avec lui pleins de gloire » (Colossiens 3,1-4 ; cf. Romains 6,1-11 ; Jean 17,22-23).

Telle était aussi l’expérience de St Pierre qui tressaillait déjà de joie, dans la foi, en recevant les dons du Père des Miséricordes : « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ : dans sa grande miséricorde, il nous a engendrés de nouveau par la Résurrection de Jésus Christ d’entre les morts, pour une vivante espérance…Vous en tressaillez de joie, bien qu’il vous faille encore quelque temps être affligés par diverses épreuves » (1Pierre 1,3-7 ; cf. Jean 3,27-29). Puisse cette expérience être aussi la nôtre !

                                                                                                                 D. Jacques Fournier

[1] Un des sens d’hypocrite (upokrithé” en grec) est « acteur, comédien », car autrefois, tous les acteurs au théâtre jouaient avec un masque.

[2] On croyait en effet que toute maladie ou infirmité était « la punition » que Dieu, dans sa justice, envoyait aux hommes pécheurs (cf Jean 9,1-3) et donc impurs…

[3] Note de la Bible de Jérusalem pour Matthieu 7,15.

[4] Ce terme « malheur », ou « malheureux », reviendra ici six fois, et traditionnellement, le chiffre « six » est symbole d’imperfection !

[5] COUSIN Hugues, « LES EVANGILES, textes et commentaires » (Bayard Compact, 2001) p. 697 : « Une tombe est un objet particulièrement impur du fait du cadavre qu’elle recèle ; si rien ne signale sa présence à la surface du sol, le passant marche dessus sans le savoir et contacte une impureté grave (Nombres 19,11-16) ».

[6] Id. p. 698 : « Dans la tradition orale, c’est parce qu’il avait affirmé que Dieu était juste et ressusciterait les morts que Caïn, son frère, l’avait tué ».

Fiche n°15 – Lc 11,37-12,34 : cliquer sur le titre précédent pour accéder au document PDF pour lecture ou éventuelle impression.




Le don de l’Esprit Saint et le combat spirituel (Luc 11,5-36)

Alors que Jésus est en marche vers Jérusalem (Luc 9,51), St Luc ouvre au début de ce chapitre 11 une nouvelle section consacrée à la prière.

Elle est structurée en trois points :

             1 – Lc 11,1-4 : Jésus donne à ses disciples la prière du « Notre Père ».

             2 – Lc 11,5-13 : Puis il les invite, avec beaucoup d’insistance, à demander au Père

                                                    le don de l’Esprit Saint ; et il les assure qu’ils seront exaucés.

             3 – Luc 11,14-26 : Jésus est vainqueur de Satan par l’Esprit Saint ;

                                                                                              à nous maintenant d’être vigilants…

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Cette section est encadrée par deux invitations à écouter la Parole de Dieu et à la mettre en pratique (Luc 10,38-42 ; 11,27-28) : « Heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui l’observent ». Marie, la sœur de Marthe, en est un bel exemple : « assise aux pieds du Seigneur, elle écoutait sa Parole ». Et Jésus dira à son sujet : « Elle a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée ».

L’écoute de la Parole de Dieu et la prière sont en effet indissociables, car dans les deux cas, il s’agit avant tout d’ouvrir son cœur à Dieu, une attitude intérieure qui engage toute la vie. Et c’est l’Esprit Saint, l’Enseignant par excellence, qui sera toujours au cœur de l’action :

                      1 – C’est Lui en effet qui nous ouvre aux mystères évoqués par la Parole de Dieu et qui nous permet d’en comprendre le véritable sens (Jean 14,26[1]). Grâce à Lui et à sa Présence vivifiante (Jean 6,63 ; Galates 5,25), nous découvrons, en le vivant, le projet de Dieu tel qu’il nous est décrit par sa Parole : devenir pleinement ses enfants vivants de sa Vie (Jean 1,12-13)…

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                      2 – C’est Lui qui est notre Maître de prière. Il nous donne de pouvoir dire le « Notre Père », de tout cœur, en enfants du Père vivants de sa Vie. Et il nous inspire des désirs conformes à la volonté de Dieu (Romains 8,14-17 ; 8,26-27)…

 

                           3 – Enfin, c’est toujours Lui qui est le Maître d’œuvre de notre combat spirituel (Ephésiens 6,10-17). La Vie reçue de Lui sera en effet Lumière brillant au cœur de nos ténèbres, une Lumière sur laquelle les ténèbres n’ont aucune emprise (Jean 1,4-5). Et petit à petit, de miséricorde en miséricorde, elle purifiera nos désirs et les unifiera en Elle (Romains 8,13)…

La parabole de l’ami importun (Luc 11,5-8)

Avec cette parabole, Jésus agit comme un artiste devant sa toile : il commence par mettre la couleur de fond sur laquelle il peindra ensuite son sujet principal. Et ici, cette couleur est volontairement sombre pour que la Lumière éblouissante du Mystère de Dieu ressorte mieux juste après…

Remarquons également que Jésus n’arrêtera pas de prendre pour exemples nos relations humaines afin de nous aider à vivre le mieux possible, et le plus simplement possible, notre relation avec « Notre Père » du ciel :

Luc 11,1-4 : Notre Père.                               Ciel

Luc 11,5-8 : L’ami importun.                                   Terre

Luc 11,9-10 : Principe général sur la prière.                       Ciel

Luc 11,11-13a : Tout père donne de bonnes choses à son fils.       Terre

Luc 11,13b : Le Père donne l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent.       Ciel

Toute notre vie devrait donc se déployer sous le regard de notre « Papa du ciel » comme nous pourrions le faire envers le meilleur des papas de cette terre… « Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas plus qu’eux ? » (Matthieu 6,26).

Avec « la Parabole de l’ami importun », Jésus nous entraîne donc avec lui sur les chaudes routes de Palestine, où il vaut mieux marcher le matin de très bonne heure ou en fin de journée, jusqu’à la tombée de la nuit… Ici, la marche s’est prolongée jusque fort tard puisque ce voyageur n’hésite pas à réveiller l’un de ses amis « au milieu de la nuit » (Luc 11,5) pour lui demander l’hospitalité… Mais ce dernier n’a rien à lui offrir. Il aurait pu attendre le lever du jour… Mais non, il va agir à son tour avec une certaine « impudence » (Luc 11,8 Bible de Jérusalem) pour aller demander « sans vergogne » (Luc 11,8 TOB) du pain à quelqu’un qu’il considère à son tour comme « un ami » (Luc 11,5). Certes, il a des circonstances atténuantes, mais St Luc veut insister ici sur le manque de qualité, parfois, de nos relations humaines, et il emploie volontairement un terme assez péjoratif. Les dictionnaires donnent en effet pour éna€deia (‘anaïdéia’) : « absence de retenue ; insistance déplacée » ; « impudence, manque de pitié, ressentiment implacable »…

Diapositive12Son voisin et ami est donc dans un profond sommeil. Or, à l’époque, dans les familles pauvres, tous dormaient dans une seule et même pièce. Le soir, on déroulait les nattes et chacun s’étendait à côté de son voisin. Pour aller chercher du pain et ouvrir la porte, cet homme devait donc réveiller tous les siens : « mes enfants et moi sommes au lit, je ne puis me lever pour t’en donner ». Même s’il a lui aussi des circonstances atténuantes, son refus d’être dérangé manifeste son égoïsme et le peu de cas qu’il fait de la gêne de celui qui l’appelle « mon ami ». Il dit en effet : « Je ne puis me lever »… C’est faux, et la suite montrera le contraire : il se lèvera pour lui donner tout ce dont il a besoin. Notons bien que lui n’emploie pas le mot ‘ami’ : l’égoïsme (penser à soi : « Ne me cause pas de tracas ») est bien le contraire de l’amour qui pense avant tout à l’autre…

St Luc veut donc nous présenter ici une circonstance peu favorable à l’exaucement d’une demande, et pourtant, un égoïste donnera tout ce dont il a besoin à un « impudent»… Le décor est posé… L’ambiance est sombre, mais la demande, elle, est exaucée… Alors combien plus celui qui demande l’Esprit Saint au Père du Ciel sera-t-il exaucé, lui qui s’adresse alors à « l’Ami des hommes » par excellence (Sagesse 1,6-7 ; 7,22-23), Celui qui est Amour en tout son Etre (1Jean 4,8.16), Celui qui s’est révélé en son Fils comme étant « Notre Père » (Jean 20,17) infiniment proche de chacun d’entre nous (Matthieu 4,17)… Et ce Père qui pense avant tout à nous et à notre salut donnera ce qu’Il a de plus cher, son Fils, qui mourra sur la croix pour que nous ayons part à sa Vie par le don de l’Esprit qui vivifie (Jean 6,32-33.51.63)…

La demande de l’Esprit Saint (Luc 11,9-13)

Ce paragraphe est directement relié au précédent, sans aucune transition : « Et moi je vous dis »… Nous l’avons dit : le contraste est posé… Jésus a pris l’exemple d’une relation humaine entre un impudent et un égoïste : le premier demande quelque chose au second et il est malgré tout exaucé … Jésus aborde maintenant la relation entre l’homme et son Père du Ciel sur le même registre : « Demandez et l’on vous donnera »…

L’insistance est ici très forte car en deux versets, Jésus va nous inviter par six fois à « demander », « chercher », « frapper à la porte »… Et à chaque invitation, il va nous assurer du bon aboutissement de la démarche, en se répétant et en insistant à nouveau… En effet, « demandez et l’on vous donnera » est repris peu après sous une autre forme, mais cette fois le deuxième verbe est au présent pour bien souligner l’actualité du don de Dieu dans l’aujourd’hui de notre foi : « Car quiconque demande reçoit ». Le « cherchez et vous trouverez » sera lui aussi repris de la même façon : « qui cherche trouve », tout comme, « frappez, la porte vous sera ouverte » : « et pour celui qui frappe, la porte s’ouvre » (traduction liturgique)[2]

Dieu Père (Giovanni Battista Cima)

En effet, une démarche de tout cœur ne peut qu’aboutir, car :

           1 – Avant même que nous demandions à Dieu quoique ce soit, Lui, déjà, nous donne, et notamment la vie, instant après instant… « Si Dieu tournait vers Lui son cœur, s’il concentrait en Lui son souffle (symbole de l’Esprit Saint) et son haleine, toute chair expirerait à la fois et l’homme retournerait à la poussière » (Job 34,14-15 ; cf. Genèse 2,4b-7). Et cette vie que nous recevons de Lui est appelée à s’ouvrir librement et toujours davantage à la Vie qui jaillit sans cesse de Celui qui n’est qu’Amour (1Jean 4,8.16) et Don (Siracide 11,17)[3], Soleil (Psaume 84(83),12), Source d’Eau Vive (Jérémie 2,13 ; Jean 4,10-14 ; Romains 6,23)…

     2 – Avant même que nous nous mettions à chercher Dieu, Lui nous cherche inlassablement jusqu’à ce qu’Il nous ait trouvés (Luc 15,4-10 ; Jean 4,23)… Et heureusement qu’il en est ainsi, car la conséquence la plus grave du péché est « l’oubli de Dieu » (Isaïe 17,10 ; Jérémie 2,32 ; 3,21 ; 13,25 ; 18,15 ; 23,27 ; Ezéchiel 22,12 ; 23,35 ; Osée 2,15 ; 13,6 ; Psaume 106(105),21) et donc « la non recherche de Dieu » (Romains 3,9-10) : « Juifs et Grecs, tous sont soumis au péché, comme il est écrit : Il n’est pas de juste, pas un seul, il n’en est pas de sensé, pas un qui recherche Dieu ». Mais Dieu, Lui, ne nous oublie jamais (Isaïe 49,13-16). Il se souvient toujours de l’Alliance qu’il a conclue avec toute chair, c’est-à-dire avec tout homme quel qu’il soit, cette Alliance qu’il a voulu mettre en œuvre avec et par Israël (Genèse 9,12-17 ; Lévitique 26,45 ; 2Maccabées 1,1-2 ; Ezéchiel 16,60 ; Psaume 111(110),5 ; Luc 1,72). Et il est parti à notre recherche par ses prophètes puis par son Fils qu’il a envoyé dans le monde pour que nous soyons tous rassemblés auprès de Lui dans l’Amour (Jean 12,51-52) : Jésus bon berger« Le Fils de l’Homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19,10). Et puisque « Jésus‑Christ est le même hier et aujourd’hui, comme il le sera à jamais » (Hébreux 13,8), Ressuscité, il continue de chercher et de chercher encore, d’une manière ou d’une autre, tous les hommes qui, tous, sans exception, sont appelés à vivre éternellement de la Vie de Dieu, en sa Présence… Et ce mystère commence dès aujourd’hui pour les cœurs de bonne volonté qui s’ouvrent à cette Lumière qui, de toute façon, nous éclaire tous (Jean 1,1-5.9), et qui s’est tout spécialement manifestée en Jésus Christ, « le Sauveur du monde » (Jean 4,42 ; 8,12). Ainsi, celui qui cherche Dieu de tout son cœur ne pourra que le trouver, car il est déjà là, illuminant sa vie. « Cherchez le Royaume des cieux et sa justice », nous dit Jésus, pour ajouter juste après : « Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père s’est complu à vous donner le Royaume » (Luc 12,31‑32)…

           3 – Enfin, avant même que nous nous mettions à frapper à la Porte du Royaume, Dieu depuis longtemps frappait à la porte de nos cœurs : « Je me tiens à la porte et je frappe. Si tu m’ouvres ton cœur, je ferai chez toi ma demeure » (Apocalypse 3,20 ; Luc 19,5 avec Zachée qui nous représente tous). Celui qui répondra et ouvrira la porte, ne pourra donc que rencontrer le Seigneur, comme nous pouvons le lire dans le Livre de la Sagesse, où la figure de la Sagesse renvoie à Dieu Lui-même (Sagesse 6,12-16) :

    Esprit Saint « La Sagesse est brillante,

                               elle ne se flétrit pas.

   Elle se laisse facilement contempler

                               par ceux qui l’aiment,

     elle se laisse trouver

                              par ceux qui la cherchent.

     Elle prévient ceux qui la désirent en se faisant connaître la première.

     Qui se lève tôt pour la chercher n’aura pas à peiner : il la trouvera assise à sa porte.

     La prendre à cœur est en effet la perfection de l’intelligence,

     et qui veille à cause d’elle sera vite exempt de soucis.

     Car ceux qui sont dignes d’elle, elle-même va partout les chercher

     et sur les sentiers elle leur apparaît avec bienveillance,

     à chaque pensée elle va au-devant d’eux ».

Mais avec le Christ, « ceux qui sont dignes d’elle » sont avant tout « les publicains et les pécheurs » (Luc 15,1 ; 5,8) qui, de par leur misère, sont « dignes » de se laisser combler par la Miséricorde de Celui qui leur fera toujours bon accueil (Luc 15,2). A Sr Faustine, Jésus disait : « Ecris : Plus grande est la misère, plus grand est le droit à ma Miséricorde. Appelle toutes les âmes à la confiance en l’incroyable abîme de ma Miséricorde, car je désire les sauver toutes. La Source de ma Miséricorde a été grande ouverte par la lance quand j’étais sur la Croix. C’était pour toutes les âmes, je n’ai exclu personne ». Ainsi, le Christ ne condamne pas, il offre à chaque fois son pardon et nous invite à ne plus pécher mais plutôt à vivre selon sa Parole (Jean 8,10-11.51 ; 12,47 ; 14,15). Alors, heureux ceux et celles qui l’écouteront, « car celui qui a mes commandements et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; et je l’aimerai et je me manifesterai à lui… Si quelqu’un m’aime, il gardera ma Parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui, et nous nous ferons une demeure auprès de lui » (Jean 14,21-23). Tel est « le ciel », ou encore « le Royaume des Cieux », une réalité déjà offerte dès ici-bas à notre foi…

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Ainsi, quoique nous fassions, Dieu, dans nos vies, nous devance toujours : « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous as aimés le premier et qui a envoyé son Fils en victime offerte pour nos péchés » (1Jean 4,10)… Et grâce à ce pardon offert, il nous a été donné de connaître Celui qui, de son côté, nous connaît depuis toujours (Jérémie 31,34 ; Galates 4,8-9).

« Celui qui demande » ne pourra donc que recevoir tout ce qui nous est déjà donné en Jésus-Christ, et ce n’est rien de moins que Dieu Lui-même ! Le Père en effet nous a donné son Fils (Jean 6,32-33) « plein de grâce et de vérité » (Jean 1,14) pour qu’en recevant de Lui par la foi cette grâce et cette vérité qui l’habitent en plénitude (Jean 1,17), nous devenions à notre tour des fils et des filles de Dieu (Jean 1,12-13 ; 1Jean 3,1 ; Romains 8,14-17), à l’image et ressemblance du Fils Unique (Romains 8,29), vivants comme Lui de l’Esprit qui vient du Père…

prodigue« Celui qui cherche » ne pourra que trouver ce Fils que le Père a envoyé dans le monde pour « chercher et sauver ce qui était perdu »… Ainsi, ce n’est pas nous qui allons à Lui, mais c’est Lui qui vient à nous et nous devrions toujours être prêts, de cœur, à l’accueillir… « Quand je serai allé et que je vous aurai préparé une place, à nouveau je viendrai et je vous prendrai près de moi afin que là où Je Suis vous Soyez vous aussi »… Et Jésus est auprès du Père, uni au Père dans la communion d’un même Esprit, d’une même Paix, d’un même Amour… « Je ne vous laisserai pas orphelins, je viendrai vers vous »… « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma Parole et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui » (Jean 14,3.18.23)… Puisque Jésus est toujours Celui qui d’une manière ou d’une autre vient à nous, nous ne pourrons que le trouver si nous le cherchons de tout cœur et si nous acceptons de le recevoir non pas tel que nous voudrions qu’il soit mais tel qu’il veut se donner à nous dans l’instant présent de notre foi… De temps en temps, nous pourrons le sentir ou le pressentir, le plus souvent il échappera à notre emprise, mais toujours, il nous comblera de sa Paix qui est calme et silence au fond du cœur…

Feuille lumière vieEt Dieu réalise très concrètement tout ceci par le don de l’Esprit Saint qui récapitule et résume tous les dons qu’il veut nous communiquer (Galates 4,6 ; 5,22-23). En effet, Dieu qui, de toute façon, est à la source de tout ce qui existe, ne peut pas nous donner plus en nous donnant l’Esprit Saint car, en agissant ainsi, Il se donne Lui-même ! En effet, « Dieu est Esprit » (Jean 4,24) et « Il est Saint » (Psaume 99(98)). En nous offrant la grâce de l’Esprit Saint, Il nous donne de participer par grâce à ce qu’il est par nature (2Pierre 1,4)… Et c’est ainsi que les pécheurs sont « lavés, sanctifiés, justifiés, par le nom du Seigneur Jésus-Christ et par l’Esprit de notre Dieu » (1Corinthiens 6,11). « Les plus grands pécheurs pourraient devenir de très grands saints s’ils se fiaient à ma Miséricorde », a dit Jésus à Sr Faustine. « Mon cœur déborde d’amour pour tout ce que j’ai créé. Je trouve mes délices à justifier les âmes. Mon Royaume ici-bas, c’est ma Vie dans les âmes », une Vie qui nous est transmise par « l’Esprit qui vivifie » (Jean 6,63)…

Le Père a ainsi envoyé son Fils dans le monde pour lui communiquer toutes les richesses de son Esprit. Dieu veut donc, de toute la force de son cœur, que nous, pécheurs, nous devenions petit à petit, grâce à sa Patience et à son inépuisable Bonté, des femmes et des hommes « remplis » de son Esprit (cf. Luc 1,15.41.67 ; 2,40 avec Ephésiens 1,17 ; 4,1 ; Actes 2,4 ; 4,8.31 ; 6,3.5.8 ; 9,17 ; 11,24 ; 13,9.52). C’est pour cela que Jésus insiste autant ici pour que nous demandions l’Esprit à notre Père du ciel. « Demander l’Esprit » sera en fait répondre à l’attente de Dieu et lui manifester notre désir libre et conscient de recevoir ce que Lui-même, en premier, veut nous donner. Voilà pourquoi cette prière ne peut qu’être exaucée, et l’Esprit se fera Présence humble, discrète mais souveraine et toute puissante de Celui qui est tout à la fois « doux et humble de cœur » mais aussi « miséricorde toute puissante » (Matthieu 11,29; Luc 1,49-50). Après avoir lu ce passage de St Luc, Ste Thérèse de Lisieux entra dans le bureau de sa Supérieure, et s’exclama : « Ma Mère ! Ma Mère ! Pour recevoir l’Esprit Saint, il suffit de le demander »…

Paris Surréalistes+annexesEt pour nous aider à grandir encore dans la confiance en l’exaucement d’une telle demande, Jésus prendra l’exemple très concret et très humain d’un père et de son fils. Certes, nous n’avons peut-être pas tous eu la chance d’avoir un bon « papa », mais lorsque tout se passe bien, nous savons qu’un père n’a qu’un seul désir : l’épanouissement de son fils. Et il fera tout pour qu’il en soit effectivement ainsi. Si, par exemple, ce dernier a faim et lui demande un poisson ou un œuf pour nourrir sa vie, son père lui donnera-t-il ce qui le conduirait à la mort : un scorpion ou un serpent venimeux ? Certainement pas ! Si donc « vous qui êtes mauvais », impudents ou égoïstes comme les deux hommes de la Parabole, « vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux en donnera-t-il de bonnes à ceux qui l’en prient », écrit St Matthieu (7,11), « car sa bonté est sans commune mesure avec celle des parents terrestres » (Hugues Cousin). Et en comparant ce dernier verset avec Luc 11,13, nous constatons à nouveau que « la bonne chose » par excellence que le Père du Ciel désire offrir à tous les hommes, ses enfants, est le don de l’Esprit Saint…

colombe_677Ainsi, au jour de notre baptême, nous avons tous été abreuvés par cet Unique Esprit (1Corinthiens 12,9.13 ; Ephésiens 4,1-6) déjà présent à notre cœur et à notre vie puisque c’est lui qui nous fait vivre (Genèse 2,4b-7) ! Mais cet Esprit, reçu librement, est appelé à s’épanouir dans toutes les dimensions de notre être pour devenir la Vie de notre vie, la Paix de nos cœurs, la Lumière de notre esprit, la force de notre faiblesse… Cet Esprit remplit les cœurs du Père, du Fils et du Saint Esprit[4]… Si, par notre « oui » tout simple à Dieu, il remplit aussi le nôtre, nous serons alors en communion avec le Père, le Fils et le Saint Esprit, et avec tous ceux et celles qui, d’une manière ou d’une autre, auront ouvert leur cœur à Dieu… Cet Esprit nous invitera tous à développer et à mettre en œuvre les dons que nous avons reçus pour le bien de tous ceux et celles qui nous entourent. Il pourra aussi nous communiquer tel ou tel « charisme » particulier pour le service de nos frères (1Corinthiens 12,4‑11). Ainsi, d’une manière ou d’une autre, chacun manifestera un aspect de l’insondable richesse de l’Esprit qui est tout à la fois celle du Père (Ephésiens 2,4‑10 ; 3,14-21 ; Philippiens 4,19 ; Romains 2,3-4 ; 11,33), du Fils (Ephésiens 3,8 ; 2Corinthiens 8,9) et du Saint Esprit… Et cette richesse est abondamment versée dans nos cœurs de pécheurs, ces vases qui, abandonnés à eux-mêmes, étaient voués à la perdition… Mais avec le Christ, l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, « ces vases dignes de perdition » deviennent des « vases de miséricorde » remplis gratuitement et par amour des trésors de sa gloire (Romains 9,20-24 ; Ephésiens 1,7-8 ; 2Corinthiens 4,5-7 ; Matthieu 13,44-46)…

Jésus est vainqueur de Satan par l’Esprit Saint (Luc 11,14-26)

Ombre et lumièreJésus parle ? Ses auditeurs sont dans l’admiration (Luc 4,22 ; Jean 7,46)… Jésus agit ? Les foules sont dans l’admiration (Luc 11,14) et dans la joie (Luc 13,17) car partout où il passait, « il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient tombés au pouvoir du diable ; car Dieu était avec lui » (Actes 10,38). Mais face à cette Lumière de Dieu qui se révélait et agissait avec lui et par lui (Jean 3,2 ; Actes 2,22-24), si beaucoup l’acceptaient, certains lui résistaient comme c’est le cas ici… Et tel est le jugement : ce n’est pas Dieu qui juge (Jean 5,22), mais ce sont les hommes qui, par leur « oui » ou leur « non », se jugent eux-mêmes en sa Présence (Jean 3,16-21). Et puisque les ténèbres ne sont qu’un refus de la Lumière de Dieu qui éclaire tout l’univers visible et invisible, face au Christ Lumière du monde, elles ne peuvent que se manifester (Marc 1,21-24 ; Luc 8,26-28) et le refuser, le rejeter…

Et c’est bien ce qui se passe ici… Elles réagissent face au signe accompli par le Christ et jouent leur jeu habituel en accusant la vérité de mensonge, « en appelant le mal bien et le bien mal, en faisant des ténèbres la lumière et de la lumière les ténèbres, de l’amer le doux et du doux l’amer » (Jean 8,42-47 ; Isaïe 5,20). Elles jettent ainsi la confusion, la suspicion et le doute dans les esprits…

Tentation-de-Jésus-3Aussi Jésus qui chasse les démons grâce à l’action de Dieu son Père est-il accusé injustement de les chasser non pas par la Lumière mais par les ténèbres : « C’est par Béelzéboul, le prince des démons, qu’il expulse les démons » (Luc 11,15)… Notons aussi tout de suite que le fait de « réclamer à Jésus un signe venant du ciel » est apparenté à la même attitude de refus de la Lumière, un refus qui entraîne l’aveuglement des cœurs (2Corinthiens 4,3-4). En effet, ils demandent « un signe venant du ciel » et ils ont sous leurs yeux le plus beau signe qui soit : Jésus, le Verbe fait chair, le Fils de l’Homme, celui qui est « descendu du ciel pour donner la Vie au monde » (Jean 1,14 ; 3,13.31-32 ; 6,32-33.38-40.50-51.58). Mais Jésus répondra plus tard à cette demande de signe (Luc 11,29-32)…Remarquons malgré tout que là encore se vérifie à la fois l’invitation de Jésus, « demandez et l’on vous donnera », et le fait que Dieu nous précède toujours car au moment même où ils demandent « un signe venant du ciel » ils ont sous les yeux « le signe venant du ciel » que Dieu a voulu leur donner, Jésus de Nazareth, le fils de Marie… Mais ils l’attendaient autrement, ils se l’imaginaient autrement, et ils n’arrivent pas à reconnaître ce que Dieu leur donne… Puissions-nous donc accueillir et reconnaître la Présence de Dieu dans nos vies, non pas telle que nous voudrions qu’elle soit, mais telle qu’elle est déjà effectivement, dans la foi…

tentation jésus au désertEn parlant ainsi, « c’est par Béelzéboul, le prince des démons, qu’il expulse les démons », les sceptiques accusent Jésus d’être un faux prophète qui accomplit des signes non pas pour ramener les cœurs à Dieu mais au contraire pour les tromper et les détourner de Lui. « Si quelque prophète ou faiseur de songes surgit au milieu de toi, s’il te propose un signe ou un prodige et qu’ensuite ce signe ou ce prodige annoncé arrive, s’il te dit alors : « Allons à la suite d’autres dieux (que tu n’as pas connus) et servons-les », tu n’écouteras pas les paroles de ce prophète ni les songes de ce songeur… Ce prophète a prêché l’apostasie (« la révolte » (TOB), le reniement) envers Le Seigneur ton Dieu… et il t’aurait égaré loin de la voie où le Seigneur ton Dieu t’a ordonné de marcher » (Deutéronome 13,2-6). « Ainsi donc le critère ultime pour juger d’un prophète n’est pas la grandeur des miracles qu’il accomplit », aussi beaux soient-ils, « c’est la fidélité de son enseignement à la foi au Dieu unique ; un exorcisme qui détournerait le peuple de cette foi ne peut en aucun cas provenir de Dieu » (Hugues Cousin). Et on peut se souvenir par exemple des magiciens de Pharaon qui accomplissaient des signes semblables à ceux que Dieu faisait par Moïse, ou encore, dans les Actes des Apôtres, de « Simon, qui exerçait la magie et jetait le peuple de Samarie dans l’émerveillement. Il se disait quelqu’un de grand, et tous, du plus petit au plus grand, s’attachaient à lui. « Cet homme, disait-on, est la Puissance de Dieu, celle qu’on appelle la Grande. » Ils s’attachaient donc à lui, parce qu’il y avait longtemps qu’il les tenait émerveillés par ses sortilèges » (Exode 7,11-12.22; 8,3 ; Matthieu 24,23-25, Actes 8,9-11).

Face à ces attaques, Jésus va tout d’abord faire appel au bon sens : si c’est par le Prince des démons qu’il chasse les démons, ce dernier va vite se retrouver tout seul et son royaume devenir une peau de chagrin… Et pourquoi acceptent-ils d’un côté les exorcismes pratiqués par leurs fils, tout en refusant de l’autre ceux accomplis par Jésus, le fils de Marie dont peut-être certains connaissent ses cousins, « Jacques, Joseph, Simon et Jude » (Matthieu 13,53-58) ? Cette agressivité vis-à-vis de Jésus ne manifeste-t-elle pas indirectement la vérité de son Mystère ? S’attaque-t-on à ce qui n’en vaut pas la peine ? Cherche-t-on à démolir ce qui est sans importance ? Aujourd’hui encore l’Eglise « Corps du Christ » est attaquée, méprisée… Et il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps… « Du moment qu’ils ont traité de Béelzéboul le maître de maison, que ne diront-ils pas de sa maisonnée ! » (Matthieu 10,25 ; 24,9-13 ; Luc 21,12‑19 ; Jean 15,18-16,4.33). Et ceci est d’autant plus vrai que l’Eglise est une communauté de pécheurs avançant difficilement sur les chemins de la conversion… Si certaines fautes sont inacceptables et exigent d’être corrigées le plus rapidement possible, il n’en demeure pas moins que l’Eglise sera marquée jusqu’à la fin des temps par les limites et les faiblesses de ses membres, c’est-à-dire de nous tous… Mais elles sont autant Dieu-Amourd’occasions de témoigner de la Miséricorde et de la Patience infinie de notre Dieu qui révèle toute sa Tendresse au cœur de nos difficultés et toute sa force dans notre faiblesse (2Corinthiens 12,7-10). Bénéficiaires de cette Miséricorde qui nous permet, envers et contre tout, de poursuivre notre chemin à la suite du Christ, nous deviendrons à notre tour de plus en plus miséricordieux pour tous ceux et celles qui nous entourent (Luc 6,36 ; Matthieu 5,7 ; 18,21-22). Car il s’agit d’être « parfait » non pas d’une perfection humaine qui serait exempte de toute forme de limite ou de faiblesse, mais « comme Dieu est parfait ». Or la perfection de Dieu est celle de l’Amour et de la Miséricorde (Comparer Luc 6,36 et Matthieu 5,48 précédé par une invitation à l’amour des ennemis !). La mort du Christ en croix en fut la plus belle démonstration (Luc 23,33-34 ; Romains 5,6-8 ; Actes 3,13-16.25-26)…

Non, Jésus ne cherche pas à détourner de Dieu, bien au contraire. Toute sa prédication est centrée sur la Présence actuelle, mais offerte à la foi, du Royaume des Cieux: « Le Règne, l’action agissante de Dieu n’est plus seulement à venir pour ceux qui entourent Jésus, elle œuvre parmi eux ». Et les signes que Jésus accomplit en sont une démonstration éclatante pour les hommes et les femmes de bonne volonté : « Si c’est par le doigt de Dieu que j’expulse les démons, c’est donc que le Royaume de Dieu est arrivé jusqu’à vous » (Luc 11,20). Et tel est le grand cadeau que le Christ est venu nous révéler. Il est en effet le Fils Unique et Eternel de Dieu venu en ce monde pour que nos yeux s’ouvrent à cette Lumière (Jean 9,39 ; 12,46 ; 8,12) qui de toute façon nous éclairait déjà puisqu’elle éclaire tout homme venant en ce monde (Jean 1,9). Il est donc venu nous révéler une réalité qui existe depuis toujours et pour toujours, mais à laquelle nous étions devenus aveugles par suite du péché (Jean 12,40 qui cite Isaïe 6,9-10 ; cf. Jérémie 5,21). Et cette réalité apparaît dans toute sa pain de vivantsplendeur en sa personne puisqu’elle concerne avant tout cette relation de cœur que Dieu veut vivre avec chacun d’entre nous. En Jésus-Christ, en effet, elle est parfaite, car avec elle et par elle, le Fils reçoit tout de son Père, tout ce qu’Il Est, tout ce qu’Il vit (Jean 3,35 ; 5,26 ; 6,57) dans l’Amour de l’Esprit Saint. Reconnaissons donc cette Lumière qui jaillit du cœur du Christ, car il désire nous la communiquer à nous aussi. Alors, en relation avec Lui et par Lui avec le Père, nous vivrons comme Lui les mystères du Royaume : une relation de cœur avec Dieu notre Père par laquelle nous recevrons le don de sa Vie dans l’Amour de l’Esprit Saint. Et dans la foi, l’Esprit se fera la Lumière de nos cœurs pour que nous puissions « voir » et reconnaître ce que l’œil seul ne peut voir (Ephésiens 1,17-20). « En toi est la Source de Vie ; par ta Lumière, nous voyons la Lumière » dit le Psalmiste (Psaume 36(35),10 ; cf. Jean 1,4-5 ; 8,12 ; 6,63) et la Bible de Jérusalem donne en note : « A la “ lumière de la face ” de Dieu (Psaume 27(26),1 ; 89 16 ; Job 29, 2), expression de sa bienveillance (cf. Psaume 4,7), l’homme trouve la lumière du bonheur ». Or cette Lumière s’est pleinement manifestée en Jésus-Christ… C’est pourquoi il disait à ses disciples : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez. Bien des prophètes et des rois ont voulu le voir et ne l’ont pas vu » (Matthieu 13,16-17)…

Bandeau-st-Esprit
Et nous pouvons noter que L’Esprit Saint apparaît à nouveau ici comme le Maître d’œuvre par lequel la volonté de Dieu s’accomplit. En St Luc, nous lisons en effet que « c’est par le doigt de Dieu » que Jésus expulse les démons (Luc 11,20). En St Matthieu, il le fait « par l’Esprit de Dieu » (Matthieu 12,28). Le parallèle entre les deux invite à appeler L’Esprit Saint « le doigt de Dieu », une expression qui renvoie au Livre de l’Exode où Dieu écrit sa Loi sur les deux tables de pierre avec « son doigt » (Exode 31,18). St Paul reprendra cette image en disant que la Loi Nouvelle de l’Amour, dans le cadre de la Nouvelle Alliance, n’est plus écrite par Dieu sur des tables de pierre, mais par le Christ, « sur des tables de chair, sur les cœurs », « non pas avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant » (2Corinthiens 3,3). C’est donc toujours par « son doigt », par « l’Esprit » que Dieu accomplit cette œuvre, comme toutes les autres œuvres d’ailleurs. Ainsi, lorsque les magiciens de Pharaon voient les moustiques s’abattrent sur le pays d’Egypte, une plaie contre laquelle ils ne peuvent rien faire, ils reconnaissent que tout se passe comme Moïse l’avait annoncé (cf. Exode 7,14-18.26-29 ; 8,16-19…) et ils disent à Pharaon : « C’est le doigt de Dieu » (Exode 8,15), ou encore, cette action porte la signature de Dieu… « Cette expression de l’Ancien Testament désigne l’intervention concrète et directe de Dieu dans le monde »[5]. Ainsi, quelque soit « l’intervention concrète et directe de Dieu dans le monde », elle sera toujours mise en œuvre par l’Esprit Saint…

Ce principe général s’applique au combat spirituel. Ainsi, lorsque Jésus était avec ses disciples, il veillait sur eux et les gardait du Mauvais (Jean 17,12.15). Ressuscité, il continue de le faire par l’Esprit Saint, cette Troisième Personne de la Trinité que le Père nous envoie à la prière de son Fils pour qu’il soit pour toujours avec nous. Le Fils défendait ses disciples ? Dorénavant, l’Esprit Saint fera de même (Matthieu 10,17-20). Mais l’influence bienfaisante de cette Présence ne peut que s’accueillir dans l’amour, c’est-à-dire dans le désir sincère de vivre le mieux possible selon la Parole du Christ. C’est pour cela qu’avant de parler à ses disciples de la venue « d’un autre Défenseur », qui le remplacera auprès d’eux après sa mort, sa Résurrection et son Ascension auprès du Père, Jésus met en premier le fait de « garder ses commandements » (Jean 14,15-17) :

     « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements ;

     et je prierai le Père

     et il vous donnera un autre Paraclet[6], pour qu’il soit avec vous à jamais,

     l’Esprit de Vérité, que le monde ne peut pas recevoir,

     parce qu’il ne le voit pas ni ne le reconnaît.

     Vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure auprès de vous ; et en vous il sera ».

Et c’est cet Esprit Saint qui se battra avec nous et pour nous contre tout ce qui s’oppose à ce que nous vivions le mieux possible en relation de cœur avec Dieu. Ainsi « les armes de notre combat ne sont pas charnelles » (2Corinthiens 10,4), mais spirituelles : ce sont « les armes de Lumière » que nous communique, par l’Esprit Saint, Celui-là seul qui est Lumière (1Jean 1,5). Et il s’agit de les « revêtir » (Romains 13,12) comme on revêt une armure pour tenir bon face aux attaques de l’adversaire (Ephésiens 6,10-17 ; 1Thessaloniciens 5,8). Mais cette armure est en fait le Christ Lui-même, Celui que nous avons « revêtu » au jour de notre bapteme - remise du vetement blanc-2baptême et que le vêtement blanc des nouveaux baptisés symbolise (Galates 3,26-28). C’est vers Lui désormais qu’il faut se tourner de tout cœur en se détournant du mal (Romains 13,14 ; Ephésiens 4,17-24) et en lui demandant qu’il vienne à notre aide par la force de l’Esprit (2Timothée 1,7 ; 1Corinthiens 10,13). Alors le Christ règnera dans nos cœurs et dans nos vie par son Esprit. Unis à Lui dans la communion de cet Esprit, si le Prince de ce monde n’a aucun pouvoir sur le Christ, il n’aura aussi aucun pouvoir sur nous (Jean 14,30). Si la Lumière du Christ brille dans les ténèbres sans que celles-ci puissent la retenir (Jean 1,4-5), elle brillera aussi en nos cœurs et remportera la victoire sur tout ce qui s’oppose à elle (Colossiens 1,13-14). Notre première préoccupation devrait donc être notre relation au Christ. C’est vers Lui qu’il s’agit de tourner toute notre attention, et c’est Lui qui nous protègera de toutes les influences mauvaises et nous gardera dans sa Paix (Philippiens 4,4-7). En nous abandonnant entre ses mains et en le laissant agir, plus rien ne nous troublera, ou du moins à tous nos troubles offerts au Christ dans le combat de la foi succèdera la Paix, sa Paix (Jean 14,1.27). Mais il nous faut pour cela grandir dans la confiance en luttant contre la peur, car c’est par elle que le Prince de ce monde a prise sur nous. Mais nous la vaincrons par la prière en acceptant le plus possible de lâcher prise pour laisser le Christ agir en nous selon sa Parole (Matthieu 8,23-27 ; 14,22-33 ; Jean 6,16-21)… Cette attitude devrait être pour nous continuelle (Ephésiens 6,18-20), comme une « manière de vivre », car « le démon comme un lion rugissant va et vient à la recherche de sa proie » (1Pierre 5,8). Il s’agit donc de veiller et de lui résister avec le Christ, « fermes dans la foi »… Car il nous prévient : lorsque notre maison intérieure est balayée et bien en ordre, l’esprit mauvais qu’il a chassé peut prendre avec lui sept autres esprits plus mauvais que lui, entrer de nouveau si l’on y prend garde, et l’état final serait pire qu’au début (Luc 11,24-26), un état pitoyable car le mal ne peut pas apporter la vraie joie ni le vrai bonheur… Mais une telle perspective ne doit pas nous effrayer par avance : elle n’échapperait pas au pouvoir de Jésus. Il suffit de se rappeler le cas de Marie Madeleine qui avait été libérée de « sept démons » (Luc 8,1-2)…

marie-madeleine

Le signe de Jonas (Luc 11,29-32)

Jésus répond maintenant à ceux qui, dans leur aveuglement, lui demandaient un signe alors qu’ils avaient sous les yeux le Fils Unique de Dieu en son humanité, le plus beau signe qui soit de la Présence vivante et agissante de Dieu… Mais à la Lumière du Fils Unique de Dieu, le jugement se fait aussitôt : ceux qui croyaient voir et se flattaient de voir restent dans les ténèbres de leur cœur aveuglé par l’orgueil. Tandis que ceux qui, pleins de bonne volonté, acceptaient humblement de faire la vérité en disant simplement les choses telles qu’elles étaient, passaient aussitôt des ténèbres à la Lumière (Jean 9,39-41). Mais remarquons que ceux qui acceptaient ainsi de suivre leur conscience étaient déjà sans le savoir « en Dieu » (cf. Jean 3,21). C’est Lui en effet qui a donné à l’homme une conscience, ce foyer de lumière qui participe déjà quelque part à sa Lumière. En étant docile à leur conscience, ils étaient dociles à la Lumière de la Vérité, et donc déjà à Celui qui se présentait à eux comme « le Chemin, la Vérité et la Vie », « la Lumière du monde », cette même « Lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde » (Jean 14,6 ; 8,12 ; 1,9) au plus profond de son cœur…

 Coeur de Jésus- Paray le Monial

En St Matthieu (Matthieu 12,38-42), « le signe de Jonas » renvoie à cet épisode où le prophète « fut dans le monstre marin durant trois jours et trois nuits. De même, le Fils de l’Homme sera dans le sein de la terre trois jours et trois nuits ». Le parallèle avec la Passion, la mort, la mise au tombeau et la Résurrection de Jésus est alors claire… Et Dieu ne laissera alors aux incrédules que le signe du tombeau vide… Mais St Luc ne fait pas du tout allusion à cet épisode. « Le signe de Jonas » peut alors être interprété différemment comme renvoyant à l’activité du prophète qui appela Ninive à la conversion. Et la réussite, une surprise pour lui, fut totale (Jonas 3) : « le roi, les hommes et même les bêtes firent pénitence en jeûnant et en se couvrant de sacs. De même cette génération n’aura pas d’autre signe que le Fils de l’Homme et sa prédication : le seul signe, c’est l’invitation à la conversion. N’allons pas trop vite juger que Dieu et son Christ ont été avares de signes. La parabole du riche et de Lazare soulignera justement que celui qui ne se convertit pas en écoutant la Parole de Dieu ne le ferait pas plus en voyant un mort ressusciter (Luc 16,31) »[7].

Lumière dans les coeursJésus prend ensuite comme exemple « la Reine du Midi », la « Reine de Saba » qui avait entendu parler de la Sagesse de Salomon, une Sagesse qui est toujours présentée dans la Bible comme étant un don de Dieu (1Rois 3,4-15 ; 5,9-14 ; Sagesse 9,1-18). Mais elle n’avait pas « voulu croire ce qu’on disait avant de venir et de voir de ses yeux ». Elle vint donc « éprouver Salomon par des énigmes » et « Salomon l’éclaira sur toutes ces questions : aucune ne fut pour le roi un secret qu’il ne put élucider ». Et la Reine de Saba sut reconnaître humblement la vérité : « Vraiment, on ne m’en avait pas appris la moitié : tu surpasses en sagesse et en prospérité la renommée dont j’ai eu l’écho » (1Rois 10,1-13). En reconnaissant la vérité de la sagesse de Salomon, elle reconnaissait, sans le savoir, la vérité de la Sagesse de Dieu : son cœur était ouvert à la vérité, et donc à Dieu Lui-même qui Est Vérité… Sans en avoir explicitement conscience, elle disait « Oui ! » à Dieu en disant « Oui ! » à la vérité présente en Salomon… Aussi, dit Jésus, « elle se lèvera lors du Jugement avec les hommes de cette génération et elle les condamnera[8] » en continuant de faire la vérité avec Celui qui n’est que Vérité… Et « les hommes de Ninive » feront de même car en croyant à ce que disait le prophète Jonas, et ils avaient reconnu humblement que leur conduite était mauvaise… Et là encore, croire en Jonas c’était croire en Dieu qui mettait sa Parole dans la bouche de son prophète. Le texte dit d’ailleurs, juste après la proclamation de Jonas : « Ils crurent en Dieu ». Et le roi de Ninive écrira : « On se couvrira de sacs, on criera vers Dieu avec force, et chacun se détournera de sa mauvaise conduite et de l’iniquité que commettent ses mains » (Jonas 3,5.8). Ainsi, bien avant la venue du Verbe fait chair, des femmes et des hommes païens qui vivaient dans un contexte religieux tout autre que celui d’Israël, étaient-ils déjà du côté de Dieu en étant de tout cœur ouverts à la vérité… Et Jésus nous les présente toujours ainsi au ciel, parmi les « sauvés »… La perspective est universelle, dépassant non seulement les frontières géographiques, mais encore celles du temps…

Visage de JésusNotons enfin que ceux qui se croyaient « sauvés » de par leur seule appartenance religieuse se retrouvent en fait parmi « les condamnés » : « Il ne suffit pas de me dire « Seigneur ! Seigneur ! pour entrer dans le Royaume des Cieux, mais il faut faire la volonté de mon Père qui est dans les cieux ! » (Matthieu 7,21-23). Et aujourd’hui encore, tant d’hommes et de femmes, sans appartenance religieuse ou d’une autre appartenance religieuse que la nôtre, l’accomplissent en étant fidèles à ce qu’ils ont perçu de la vérité !

Jésus conclut enfin par deux images qui se rejoignent (Luc 11,33-36) : il est cette Lumière que Dieu a envoyée au milieu des hommes pour qu’ils puissent en percevoir la clarté. Mais seul le cœur de bonne volonté, ouvert à la vérité, saura la reconnaître et l’accueillir. Heureux alors sera-t-il car toute sa vie en sera illuminée, et lui-même sera lumineux tout entier (Ephésiens 5,8-9)…

                                                                                                                D. Jacques Fournier

 

[1] La Bible de Jérusalem donne en note pour ce verset : « Après le départ du Christ, c’est l’Esprit qui le remplace auprès des fidèles (Jean 14,16-17 ; 16,7). Il est le “ Paraclet ”, l’avocat qui intercède auprès du Père (1 Jean 2,1), ou qui plaide devant les tribunaux humains (Jean 15,26-27 ; cf. Luc 12,11-12 ; Matthieu 10,19-20 ; Actes 5,32) ; il est l’Esprit de vérité (Jean 8,32) qui mène à la vérité tout entière (Jean 16,13), faisant comprendre la personnalité mystérieuse du Christ : comment il accomplit les Ecritures (Jean 5,39), quel était le sens de ses paroles (Jean 2,19), de ses actes, de ses “ signes ” (Jean 14,16 ; 16,13 ; 1 Jean 2,20s ; 2,27 ; Romains 8,16), toutes choses que les disciples n’avaient pas comprises auparavant (Jean 2,22 ; 12,16 ; 13,7 ; 20,9). Par là, l’Esprit rendra témoignage au Christ (Jean 15,26 ; 1 Jean 5,6-7), et confondra l’incrédulité du monde (Jean 16,8-11 ; Luc 24,49 ; Romains 5, 5) ».

[2] Le texte grec officiel du Nouveau Testament a un futur, repris par la TOB et la Bible de Jérusalem (« et à qui frappe on ouvrira »). Mais il signale qu’il existe « un considérable degré de doute » car beaucoup de manuscrits anciens, dont R75, un papyrus du début du troisième siècle après Jésus-Christ, ont bien un présent…

[3] La traduction grecque de l’Ancien Testament (la Septante) pourrait être traduite ainsi : « le fait que le Seigneur donne demeure pour les (hommes) pieux », c’est-à-dire ceux qui de leur côté demeurent tournés de cœur vers Celui qui n’est que Don…

[4] Attention à la difficulté de notre vocabulaire : « Père », « Fils » et « Saint Esprit » sont ici des noms propres employés pour désigner les Trois Personnes divines. Mais le mot « Esprit » est aussi utilisé pour décrire la nature divine : dans un tel cas, nous dirons que le Père est Esprit, le Fils est Esprit et l’Esprit Saint est Esprit. Cette nature divine « Esprit » correspond alors à ce que nous appelons aussi « la grâce » que Dieu communique à notre esprit… Chaque fois que nous rencontrons l’expression « Esprit Saint », nous devons donc nous demander si nous parlons de « l’Esprit Saint » Troisième Personne de la Trinité (Jean 14,15-17) ou de « l’Esprit Saint » nature divine (Matthieu 3,11)… Mais le plus souvent, les deux sens se rejoignent car c’est « l’Esprit Saint Personne divine » qui vient nous communiquer « l’Esprit Saint nature divine » et nous donner de participer ainsi à ce qu’Il Est selon notre condition de créature… Comme l’écrit le P. Congar : « L’Esprit Saint se cache derrière ses dons »…

[5] COUSIN Hugues, « LES EVANGILES, textes et commentaires » (Bayard Compact, 2001) p. 692.

[6] « Paraclet » du grec paravklhto” « celui qui est appelé auprès de », comme peut l’être un avocat, un défenseur, un consolateur, un intercesseur, un conseiller…

[7] COUSIN Hugues, « LES EVANGILES, textes et commentaires » (Bayard Compact, 2001) p. 694.

[8] Ceci n’est qu’une manière de parler, car Dieu ne condamne personne (Jean 3,16-18 ; 5,22 ; 8,10-11), tout comme ceux et celles qui se sont ouverts en vérité à la Lumière de sa Miséricorde et vivent en communion avec Lui (Colossiens 3,13 ; Philippiens 2,1-5 ; Luc 6,36-38 ; Matthieu 5,7). Mais face à Dieu, c’est-à-dire face à la Vérité, ce sont les hommes qui se jugeront eux-mêmes. En l’acceptant, ils s’ouvriront du même coup à la Miséricorde et au Pardon, car la Vérité de Dieu en est indissociable. Alors, tout ce qui n’a pas été accompli dans la Vérité de l’Amour disparaîtra, et eux seront sauvés « comme à travers le feu » (cf. 1Corinthiens 3,10-15). Mais s’ils refusent cette Vérité, ils se condamneront eux-mêmes…

 

Fiche n°14 – Lc 11,5-36 : cliquez sur le titre précédent pour accéder au document PDF pour lecture ou éventuelle impression.




La Prière du « Notre Père » (Luc 11,1-4)

   Une nouvelle section commence ici avec un enseignement sur la prière. L’entrée en matière est des plus vagues : Jésus est « quelque part » à prier. Mais ses disciples en le regardant prier sont subjugués. Ils pressentent une Beauté, une Vie, une Joie discrète et profonde et ils aimeraient eux aussi vivre ce que Jésus vit… « Seigneur, apprends-nous à prier »… Leur question rejoint son désir : le Fils est en effet venu en ce monde pour donner à tous ceux et celles qui croiront en lui de pouvoir vraiment devenir comme Lui, des fils et des filles de Dieu (Jean 1,11-12), à l’image et ressemblance du Fils Unique (Romains 8,28-30). Ils vivront ainsi avec le Fils une relation semblable à celle que le Fils vit avec son Père (Comparer Jean 8,29 et Matthieu 28,20 ; Jean 14,10-11 et Jean 6,56 ; Jean 1,14 et Jean 1,17 ; Jean 5,19-20 et Jean 15,5 ; Jean 17,8 et Jean 17,20 ; noter aussi tous les « comme », ou les « de même » en Jean 6,57 ; 10,14-15 ; 15,9-10 ; 17,18 ; 17,21). Et puisque le Fils est UN avec le Père, c’est-à-dire uni à Lui dans la communion d’un même Esprit (Jean 4,24), d’une même Lumière (1Jean 1,5), d’un même Amour (1Jean 4,8.16), unis au Fils ils seront eux aussi unis au Père. Regardant le Fils, ils verront la gloire du Père (Jean 14,9 ; 1,14). Ecoutant le Fils, ils écouteront le Père (Jean 12,50)… Le Fils est ainsi le Chemin qui nous mène vers son Père et notre Père (Jean 14,6 ; 20,17), et c’est l’Esprit du Fils, reçu par notre foi au Fils, qui nous pousse à prier comme le Fils et à appeler Dieu : « Abba, Père » (Romains 8,14-17 ; Galates 4,4-7)…

Dieu Père (Giovanni Battista Cima)

Jésus va donc inviter ses disciples à entrer dans le mystère de sa prière, et pour les guider (Il est le Chemin), il va leur donner les mots justes qui les aideront à se tourner vers le Père en toute vérité. Et l’Esprit de Vérité se joindra toujours à ces Paroles de Vérité pour entraîner ceux et celles qui les reprendront de tout cœur dans un mystère de communion et de Vie avec le Père, en un seul Esprit (Ephésiens 2,18 ; Jean 6,63.68 ; 16,13). Ainsi, grâce à la Présence et à l’œuvre de l’Esprit Saint, les mots cessent de n’être que des mots : ils deviennent « vie », la « vie » des enfants de Dieu qui, à la suite de Jésus, appellent leur Créateur : « Papa » (Marc 14,35-36 ; Matthieu 11,25-27)…

La structure du Notre Père

Deux évangélistes nous ont transmis « la » Prière du Chrétien : St Matthieu (6,9-13) et St Luc (11,1-4). Dans les deux cas, le Notre Père se divise en deux parties. Dans la première, le croyant est invité à se tourner vers Dieu pour souhaiter le plein accomplissement de son projet sur l’humanité tout entière (pronom personnel « ton, ta » ; deux souhaits pour St Luc, trois pour St Matthieu). Dans la seconde, il adresse à Dieu son Père trois demandes pour le bien fondamental de tout homme (pronom personnel « nous »).

Ainsi, « le Notre Père nous apprend à porter d’abord notre regard vers Dieu, vers son Nom, son Règne, sa Volonté, avant de le porter sur notre communauté terrestre. Notre situation concrète et nos véritables besoins ne peuvent être compris que si nous envisageons d’abord notre Père, ses objectifs, son oeuvre” (J. Delorme). Jésus enseigne là, en quelque sorte, toute une pédagogie de la prière : avant de demander à Dieu de combler ses propres besoins, le croyant se met devant Lui dans une attitude d’humble adoration, donnant la priorité à la réalisation du dessein d’amour de Dieu sur le monde »[1].

 

Matthieu 6,9-14

Luc 11,2-4

Invocation

Notre Père qui est aux cieux,

 

Trois souhaits

           1 – que ton Nom soit sanctifié ;

(10) 2 – que ton règne vienne ;

           3 – que ta volonté soit faite

                     sur la terre comme au ciel 

Trois demandes

(11) 1 – donne nous aujourd’hui

                            notre pain quotidien,

(12) 2 – et remets-nous nos dettes

  comme nous aussi nous avons remis

                                     à nos débiteurs ;

(13) 3 – et ne nous introduis pas

(traduction littérale) (+)

                                 dans la tentation,

     mais délivre-nous du mal (du Mauvais).

 Invocation

Père,

 

Deux souhaits

     1 – que ton Nom soit sanctifié ;

     2 – que ton règne vienne ;

 

 

Trois demandes

(3) 1 – donne nous chaque jour

                              notre pain quotidien

(4) 2 – et remets-nous nos péchés car nous-mêmes nous pardonnons aussi

à tous ceux qui ont une dette envers nous

     3 – et ne nous introduis pas

(traduction littérale) (+)

                                dans la tentation.

(+) (Nous verrons plus loin pourquoi il vaut mieux traduire cette expression par : « Ne nous laisse pas entrer en tentation ».)

 

Nous remarquons que le « Notre Père » de St Matthieu est plus long que celui de St Luc (cf. texte supplémentaire en italique) : l’invocation initiale est plus solennelle, et des éléments nouveaux apparaissent à la fin de chacune des deux parties. De plus, n’oublions pas que St Matthieu est un Juif qui écrit pour des Juifs, contrairement à St Luc qui, païen, s’adresse à des païens. Or, pour un Juif, Dieu est « le Dieu du Ciel » (Jonas 1,9 ; Psaume 136 (135),25-26 ; Néhémie 1,4-11), « le Dieu qui est au ciel » (Lamentations 3,41 ; Qohélet (Ecclésiaste) 5,1 ; Psaume 123(122),1 ; 1Rois 8,30.32.34.36.39.43.45.49). Il est donc tout à fait normal qu’il l’appelle ainsi. De plus, avec cette Loi qu’il a donnée à Moïse au sommet du Mont Sinaï (Exode 20,1‑17), tout se résume pour Israël à « faire la volonté de Dieu », c’est-à-dire à « garder ses commandements », à les « mettre en pratique » (Deutéronome 4,40 ; 5,29-31 ; 6,1-2). Alors, pour St Matthieu, « que ta volonté soit faite » est un élément incontournable de toute prière.

St LucToutes ces remarques laissent donc supposer que St Luc nous a transmis la forme primitive du Notre Père, un texte auquel St Matthieu a rajouté méthodiquement à la fin de chacune des deux parties les éléments qui lui sont propres… Nous retrouvons ici un fait constant de la révélation : la Parole que Dieu a voulu nous transmettre par son Fils a été rédigée par des hommes avec le soutien et la lumière de l’Esprit Saint. Ces derniers vivaient à une époque donnée, dans une communauté déterminée, et ils avaient chacun une éducation, une personnalité, une sensibilité différentes… Tous ces éléments se retrouvent dans leurs œuvres vis-à-vis desquelles ils ont agi en vrais auteurs. Mais l’Esprit de Dieu aussi était là, éclairant le tout de sa lumière et faisant en sorte que le message qu’il désirait nous communiquer nous parvienne effectivement… Dieu veut en effet nous associer à son œuvre, et il le fait par le don de cet Esprit qui l’habite en plénitude, Lui et son Fils. Et puisque nous avons tous part à ce même Esprit, que nous pouvons appeler notamment « l’Esprit du Christ », nous formons tous ensemble « le Corps du Christ » (Ephésiens 4,1-6 ; 1Corinthiens 12,12-30), cette communauté de croyants qui essaye de vivre le mieux possible ce mystère de communion avec le Christ qui lui est gratuitement offert, jour après jour, par ce Dieu qui n’est que Miséricorde ! Avec elle et par elle, le Christ ressuscité continue d’annoncer au monde d’aujourd’hui la Bonne Nouvelle du Salut (2Corinthiens 2,14-3,3 ; 13,2-3 ; 1Corinthiens 15,9-10 ; Galates 2,20). Ce regard de foi nous invite à la confiance vis-à-vis de l’Eglise, malgré toutes les imperfections, les faiblesses et les limites de ceux et celles qui la constituent, c’est-à-dire… de nous tous ! Et c’est de cette Eglise « Corps du Christ », que nous avons reçu la Prière du Christ, la prière du Fils qui nous invite à la dire et à la redire à sa suite pour que, tous ensemble, nous devenions avec lui des fils et des filles de Dieu.

Jésus christJésus nous invite donc tous à mettre « le Père » à la première place dans notre prière et dans notre vie. C’est vers Lui que doivent se tourner notre regard et notre cœur, car c’est Lui qui nous a tous créés à son image et ressemblance (Genèse 1,26-28), c’est Lui qui nous a fait devenir des êtres vivants en nous donnant d’avoir part à son Souffle de Vie (Genèse 2,4b-7), l’Esprit Saint. Et c’est toujours Lui qui veut faire grandir en chacun d’entre nous cette vie de l’Esprit, la vie des fils et des filles de Dieu (Jean 1,12-13 ; 3,3-8 ; 20,19-23). La perspective est alors universelle, et St Luc y est particulièrement attentif. En effet, si l’expression initiale de St Matthieu, « notre Père », renvoie plus particulièrement à la communauté chrétienne qui se tourne vers Dieu en l’appelant ainsi, celle de St Luc, « Père », plus sobre, plus dépouillée, s’ouvre implicitement à l’humanité tout entière appelée à former une seule et même famille autour de Dieu, son Créateur et Père. Le chrétien apparaît alors comme celui que Dieu appelle par son Fils à vivre pleinement sa vocation d’enfant de Dieu, en communion avec tous ceux et celles qui partagent sa foi en appelant Dieu « Notre Père », et dans un regard de bienveillance et de fraternité vis-à-vis de tous les hommes, ses frères …

Therese noviceLa prière du « Notre Père » doit aussi nous rappeler la proximité de Dieu et de son action au cœur de notre vie. Jésus ne cessait de proclamer : « Le Royaume des Cieux est tout proche » (Matthieu 4,17). Et il disait aussi : « Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton père qui est là dans le secret » (Matthieu 6,6). Lorsque nous disons « Notre Père qui est aux cieux », nous nous adressons donc à quelqu’un qui est tout en même temps « tout proche », « dans notre chambre », et « aux cieux ». Ste Thérèse de Lisieux écrivait : « Après tout, cela m’est égal de vivre ou de mourir. Je ne vois pas bien ce que j’aurais de plus après la mort que je n’aie déjà en cette vie. Je verrai le bon Dieu, c’est vrai, mais pour être avec Lui, j’y suis déjà tout à fait sur cette terre. »

En fait, « le ciel » ne désigne pas pour un chrétien un lieu, mais un état, et par suite « une manière d’être »[2]… Il est « l’état » de celui qui s’est ouvert tout entier à l’action réconciliatrice, purificatrice, vivifiante et bienfaisante de Dieu… Grâce à Lui, nos péchés sont pardonnés, et plus rien désormais ne peut nous séparer de son amour manifesté dans le Christ (Romains 8,35-39). Par le baptême, « Dieu nous a arrachés à l’empire des ténèbres et il nous a transférés dans le Royaume de son Fils bien-aimé en qui nous avons la rédemption et le pardon des péchés » (Colossiens 1,13-14)… Car « Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont Il nous a aimés, nous qui étions des morts par suite de nos fautes, il nous a fait revivre avec le Christ : c’est bien par grâce que vous êtes sauvés ! Avec lui, Il nous a ressuscités ; avec Lui, il nous a fait asseoir aux cieux, dans le Christ Jésus » (Ephésiens 2,4-6).

Dans la foi, « le ciel » est donc déjà commencé ici-bas, sur cette terre… Certes, Dieu reste le Tout Autre, l’Insaisissable, l’Incomparable. Mais Il est là, Présent à notre cœur et à notre vie, tout proche de chacun d’entre nous… Lorsque nous prions le « Notre Père » seuls, dans le secret de notre « chambre », nous nous ouvrons à cette Présence, nous consentons à son action, et nous découvrons aussitôt un mystère de Tendresse, de Miséricorde, de Vie et de Paix. Et dans la foi, nous rejoignons tous ceux et celles qui, de par le monde, lui adressent la même prière dans un même mystère de proximité et de communion dans l’Unique Esprit…

Dieu-Amour

De plus, cette prière que le Fils nous a apprise vient en fait du Père Lui-même, car tout ce que dit Jésus est Parole du Père (Jean 17,7-8). Si Dieu, par son Fils, a mis ces mots sur nos lèvres, c’est donc que Lui, le premier, désire que nous l’appelions « Père » car, de son côté, il l’est déjà, de toute éternité, et pour tous. De plus, Il désire aussi que nous nous ouvrions à Lui et à son œuvre car dans son Amour, il veut nous donner notre pain de chaque jour, nous pardonner nos offenses et nous délivrer de tout mal. Mais comme il a un infini respect pour notre liberté – et telle est la logique de l’amour qui ne peut contraindre l’autre à aimer – il nous offre par son Fils ces paroles qui nous font demander ce qu’il veut nous donner. Les reprendre avec confiance sera donc lui dire « Oui ! » comme Marie, un « Oui ! » qui ne pourra que déboucher sur la louange et l’action de grâces face à tous ces bienfaits qui ne pourront que nous combler… Et Dieu sera le premier à être heureux de pouvoir nous communiquer ce qu’il sait être à la source de notre vraie Vie…

prodigueSi nous acceptons de nous engager sur le chemin régulier de la prière, nous prendrons mieux conscience de cette réalité, et nous grandirons, jour après jour, dans la confiance en ce Dieu qui est avant tout un Père plein de tendresse et d’amour (Psaume 103(102),1-13 ; Jérémie 3,19 ; 31,20 ; Osée 2,20-22 ; Psaume 25(24),4-10 ; 116(114-115),5-12), un Père qui prend soin de chacun de ses enfants (Osée 11,1-4 ; Isaïe 49,13‑16 ; 66,12‑13) et qui désire que leur vie soit la plus belle possible. Appeler Dieu « Notre Père » nous invite ainsi à retrouver un cœur d’enfant (Marc 10,13-16 ; Matthieu 18,1-4) dans la certitude que le Père s’occupe très concrètement de chacun d’entre nous (Matthieu 6,7-8 ; 6,25-34) avec la Toute Puissance de sa Tendresse, de son Amour et de sa Miséricorde.

« Un jour, j’entrai dans la cellule de notre chère petite Sœur (Ste Thérèse de Lisieux) et je fus saisie par son expression de grand recueillement. Elle cousait avec activité et cependant semblait perdue dans une contemplation profonde : « A quoi pensez-vous ? », lui demandai-je. « Je médite le Notre Père », me répondit-elle. « C’est si doux d’appeler le bon Dieu « Notre Père »… » Et des larmes brillèrent dans ses yeux ».

Comme l’écrit le Catéchisme de l’Eglise Catholique, « nous pouvons invoquer Dieu comme “Père” parce qu’Il nous est révélé par son Fils devenu homme et que son Esprit nous Le fait connaître. Ce que l’homme ne peut concevoir ni les puissances angéliques entrevoir, la relation personnelle du Fils vers le Père, voici que l’Esprit du Fils nous y fait participer, nous qui croyons que Jésus est le Christ et que nous sommes nés de Dieu. Quand nous prions le Père, nous sommes en communion avec Lui et avec son Fils Jésus-Christ. C’est alors que nous Le connaissons et le reconnaissons dans un émerveillement toujours nouveau »[3]

Que ton Nom soit sanctifié…

“Que soit magnifié et sanctifié son grand Nom dans le monde qu’il a créé selon sa volonté” (Prière juive du Qaddish).

Le Nom, dans le langage biblique, renvoie au mystère de la personne qui le porte. Ainsi, dans le Magnificat « Saint est son Nom » (Luc 1,49) signifie « Saint est le Seigneur ».

Quant au mot « saint », il vient, en hébreu, d’un verbe dont le sens premier est « couper, séparer, mettre à part ». Dieu est « saint » en tant qu’Il est « à part » de tout, « séparé » de tout, unique, le seul qui peut pleinement s’appeler « JE SUIS » (Exode 3,13-15), le seul à Etre ce qu’Il Est. Mais attention, parler ainsi ne veut pas dire que le Tout Autre n’est pas aussi le Tout Proche. C’est même justement parce qu’il est le « Tout Autre » qu’il peut aussi être « le Tout Proche », s’occupant particulièrement et en même temps de chacune de ses créatures comme si elle était unique à ses yeux… La notion de sainteté renvoie donc à ce que Dieu Est en Lui‑même, à sa nature divine, à ce qui fait que Dieu est Dieu (Osée 11,9).

Dieu-lumiere

Remarquons maintenant que dans l’expression « Que ton Nom soit sanctifié », la forme passive du verbe sanctifier ne précise pas qui est le sujet de l’action. Et nous allons voir, à la lumière de quelques textes de l’Ancien Testament, que le premier à sanctifier le Nom de Dieu est Dieu Lui-même ! Et il le fait en agissant selon ce qu’il Est… Il manifeste alors le mystère de sa Sainteté[4] : une Miséricorde infinie et toute Puissante (Luc 1,49-50). Les bénéficiaires de cette action de Dieu seront alors invités à dire autour d’eux toutes les merveilles que Dieu a faites pour eux, et quel est le « visage de Dieu » qu’ils ont perçu à travers ses œuvres. Ils contribueront ainsi pour leur part à ce que « le Nom de Dieu soit sanctifié »…

Le Dieu Saint va donc commencer par sanctifier son peuple en étant au milieu de lui (Exode 33,12-17) et en lui donnant sa Loi (Exode 20,1-17). Par elle, il désire le maintenir au cœur de son Alliance et l’aider à vivre jour après jour en sa présence… Alors, ils seront son peuple, et Lui sera leur Dieu (Deutéronome 26,16-19)…

Israël, de son côté, « se sanctifiera » en prenant à cœur d’obéir fidèlement aux commandements du Seigneur (Lévitique 20,7-8)… En se sanctifiant, il sanctifiera le Nom de son Dieu aux yeux des nations païennes (Lévitique 22,31-33) qui constateront à quel point le Peuple de Dieu est un Peuple comblé par toutes sortes de bénédictions sur cette terre que le Seigneur lui a donnée (Deutéronome 2,7 ; 7,12-14 ; 11,26-28[5] ; 12,4-7 ; 28,1-14 ; 30,19-20) …

Fleurs...

Mais hélas, l’histoire d’Israël, au lieu d’être une « sanctification du Nom de Dieu », sera plutôt une profanation de ce Nom qui est invoqué sur eux… La multitude de leurs infidélités les a conduits à être la risée de toutes les nations… De plus, ils se sont souillés par toutes sortes de pratiques idolâtriques, par lesquelles ils ont renié ouvertement le Nom de leur Dieu à la face du monde… Aussi, plutôt que de rester dans cette Terre Promise que Dieu leur avait donnée, une Terre qui ruisselle de lait et de miel – symbole de l’abondance des dons de Dieu – (Exode 3,8.17), ils ont été dispersés parmi les nations… Mais Dieu annonce qu’il va « sanctifier son Nom » (Ezéchiel 36,22-28), c’est-à-dire manifester le Mystère de sa Sainteté, montrer Qui Il Est… Et que fera-t-il pour cela ? Il ira tout d’abord Lui-même à la recherche de ceux et celles que le péché a égarés, dispersés. Il les prendra un à un (Ezéchiel 34,11-16 ; cf Luc 15,4-7; Jean 14,1-3), il les rassemblera autour de Lui (cf. Jean 11,49-52 ; 17,24) et les ramènera en ce Royaume d’où ils n’auraient jamais dû partir. Puis il répandra sur eux une eau pure et les purifiera de toutes leurs souillures, de toutes leurs ordures… Pas une n’échappera à la Toute Puissance de sa Miséricorde, aussi énorme soit-elle… Il enlèvera « leur cœur de pierre », ce cœur dur et froid, et il leur donnera « un cœur de chair » pour qu’ils soient plus humains les uns envers les autres. Et il leur donnera d’avoir part à « son propre Esprit » qui les gardera dans la fidélité à son Nom…

OLYMPUS DIGITAL CAMERATout ceci, il l’accomplira finalement par son Fils Jésus Christ et par l’Esprit Saint qu’il mettra en eux (Jean 14,15-17). Cet Esprit sera « l’eau pure » annoncée par le prophète Ezéchiel (36,22-28) : elle les lavera, les justifiera, les sanctifiera (1Corinthiens 6,9-11) et les guérira petit à petit de leurs blessures (Jérémie 3,22). Elle les fortifiera, les affermira (Ephésiens 3,16 ; 2Timothée 1,7), les invitera à se relever et à changer leurs comportements d’autrefois (Galates 5,25 ; 5,16-24 ; Ephésiens 5,1-11). L’Esprit sera en eux le principe d’une création nouvelle (Tite 3,4-7 ; Jean 3,3-8 ; 2Corinthiens 5,17-21), enfin libre (2Corinthiens 3,17). Sa Présence leur apportera un dynamisme de Vie qui les poussera à un agir nouveau. Mais cette guérison intérieure, œuvre de l’Esprit, demandera du temps, de la patience, et une remise continuelle et incessante de leur vie entre les mains de Sa Miséricorde. Et il faudra accepter, jour après jour, de recommencer et de recommencer encore, en s’appuyant sur cette Présence invisible et bienveillante de l’Esprit toujours offerte à notre foi…

Miséricorde Toute Puissante de Dieu : tel est pour Marie le mystère de sa Sainteté (Luc 1,49-50). Logo année de la MiséricordeAinsi, lorsque Dieu « sanctifie son Nom », il agit selon son incroyable Miséricorde et manifeste ainsi l’infini de sa Patience, de sa Tendresse et de son Amour. Reconnais que « l’infinie bonté de Dieu, sa patience, sa générosité te poussent au repentir » (Romains 2,4)… Ce désir d’agir pour chacun d’entre nous en mettant en œuvre les inépuisables richesses de sa Miséricorde sont si fortes, que Dieu nous a donné ce qu’il avait de plus cher (Jean 3,16-17; 6,32-33) : son Fils Unique, Celui qui fait sa Joie de toute éternité, cet Astre d’en Haut qui nous a visités « dans les entrailles de Miséricorde de notre Dieu » (Luc 1,76-79). Tout, dans sa vie, ne fut que manifestation, en actes et en Paroles, de la Miséricorde de Dieu qui n’a qu’un seul désir : notre guérison profonde, notre retour des ténèbres à son admirable Lumière (Jean 12,46), de l’esclavage du péché à la liberté d’une vie en sa Présence (Jean 8,31-36 ; Luc 1,68-75 ; Ephésiens 1,3-6).

Et puisque ce désir de notre salut est le désir premier qui habite le cœur de Dieu, son vœu le plus cher, le Père va mettre en notre bouche par son Fils les Paroles qui susciteront en nous le désir de nous ouvrir à son action, et de découvrir ainsi grâce à elle et par elle « Qui » Il Est : Miséricorde et Bonté infinie… Alors répondons à son attente, et prions avec ses mots à Lui. « Que ton Nom soit sanctifié », c’est-à-dire que tous les hommes découvrent vraiment « Qui » tu Es, en faisant l’expérience au plus profond d’eux-mêmes de ta Miséricorde et de ta Tendresse… Et si nous acceptons de recevoir jour après jour ce pardon gratuit qui nous relève, nous arrache à nos ténèbres et nous transfère auprès de Lui dans sa Lumière et dans sa Paix, alors notre vie tout entière changera, de pardon en pardon. Et nous serons heureux de pouvoir offrir à notre tour autour de nous, pour en avoir bénéficié tant et tant de fois, un pardon qui relève et redonne l’espérance et la joie, la joie de Vivre … Nous voudrons pour les autres ce que nous avons nous-mêmes vécu (1Timothée 1,12-17). Nous deviendrons des artisans de Miséricorde et de Paix (Matthieu 5,7-9).

 

Que ton Règne vienne

Cette seconde demande rejoint en fait la précédente, car Dieu ne peut qu’agir selon ce qu’Il Est. Or Il n’Est qu’Amour, Miséricorde, Tendresse et Paix. Lorsque nous disons « Que ton Règne vienne », nous souhaitons que « l’Amour, la Miséricorde, la Tendresse et la Paix de Dieu règnent au cœur des hommes ». Si tel est le cas, ils seront les premiers à en être profondément heureux. Mais pour qu’il en soit vraiment ainsi, il faudra qu’ils se fassent « pauvres de cœur » et qu’ils acceptent de recevoir gratuitement les dons de Dieu que nul ne mérite (Matthieu 5,3)… Et si vraiment Dieu règne en leur cœur, son Amour règnera sur la haine (Ephésiens 2,13-18), sa Douceur et sa Paix sur la violence (Matthieu 11,29 ; 2Corinthiens 10,1 ; Galates 5,22-23 et donc Ephésiens 4,26 ; Galates 6,1-2 ; Ephésiens 4,1-6 ; Colossiens 3,12-15 et enfin Matthieu 5,4 !), sa Vérité sur le Mensonge (Jean 14,6 ; 14,15-17 et grâce à lui, ce qui est vrai du Christ sera aussi vrai pour chacun d’entre nous : Jean 14,30 ; 8,44 avec 12,31 ; Ephésiens 4,25), sa Justice sur l’injustice (Romains 3,21-26)… Et petit à petit, ceux et celles qui s’ouvriront à cette action de Dieu dans leur vie deviendront plus humains, plus doux, plus vrais, plus justes… Et la vie en ce monde sera moins difficile et plus belle pour tous, en attendant cette Jérusalem d’en haut où il n’y aura plus du tout cette fois « de pleurs, de cris, de peines, car l’ancien monde s’en sera allé » (Apocalypse 21,1-4)…

foule

Ce « Règne de Dieu » s’est concrètement manifesté dans l’histoire d’Israël à l’occasion de la catastrophe nationale que fut, en 587 avant JC, la défaite face à Nabuchodonosor, Roi de Babylone. Le prophète Jérémie avait pourtant prévenu, de la part de Dieu, qu’il ne fallait pas chercher à lui résister. On l’avait alors accusé de trahison, de collaboration avec l’ennemi, pour ensuite le persécuter… Aussi, lorsque beaucoup d’entre les Israélites se retrouvèrent déportés à Babylone, ils regrettèrent amèrement leur désobéissance (cf Psaume 137(136)) : tout ce qu’ils vivaient n’était en fait que la conséquence de leurs fautes (Jérémie 3,25 ; 14,7-9 ; 14,20‑22). Et maintenant que le Temple était détruit, les fils du roi assassinés et le pays anéanti, leur espérance aussi était morte… Mais Dieu ne va pas les abandonner … Dans leur souffrance, dont ils sont pourtant responsables, il va leur envoyer ses prophètes pour qu’ils leur adressent de sa part des paroles de consolation : « Consolez, consolez mon peuple, dit le Seigneur, parlez au cœur de Jérusalem » (Cette dernière expression appartient au langage de l’amour : cf. Genèse 34,1‑3). Et si autrefois il fallait acheter tel ou tel animal et l’offrir en sacrifice pour recevoir le pardon (cf. Lévitique 4-5), Isaïe est chargé d’annoncer au Peuple « qu’ils ont reçu de la main du Seigneur deux fois le prix » qu’il aurait fallu débourser pour toutes « leurs fautes » : Dieu leur offre donc son pardon en surabondance… St Paul dira beaucoup plus tard la même chose : « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Romains 5,20). De plus, Isaïe affirme que Dieu en Personne va venir et il sauvera son Peuple de la main de ses ennemis. BonPasteurEn ce jour-là, « Il portera les agneaux sur son cœur et conduira doucement les brebis mères ». Il ramènera tout son troupeau sur sa terre (Isaïe 40,1-11 ; 41,8-14 ; 43,1-7)… Les messagers doivent donc crier la Bonne Nouvelle : « Voici votre Dieu ! » (Isaïe 40,9), « Ton Dieu règne ! ». Et cette dernière expression est synonyme en Isaïe 52,7-12 de « paix », de « bonté » (TOB), de « salut », de « joie », « d’acclamation » (TOB), de « consolation », de « réconfort » (TOB), et de Présence de Dieu au milieu de son Peuple pour « marcher à sa tête » et être tout en même temps « son arrière-garde ». Il veut en effet les conduire du pays de l’esclavage, de l’oppression et de la souffrance en ce pays où Il sera pour eux « Source d’Eau Vive » (Jérémie 2,13 ; Isaïe 41,17‑18), de Paix et de Joie (Isaïe 54,10 ; 55,12 ; 57,18-19 ; 66,12-13).

Jean-BaptisteJean-Baptiste se présentera, dans tous les Evangiles, en reprenant les premières paroles du chapitre 40 d’Isaïe : il est « la Voix de celui qui crie dans la désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers » (Matthieu 3,3 ; Marc 1,3 ; Luc 3,4-6 ; Jean 1,23). Avec cette citation, il renvoie à tout le contexte de ce chapitre d’Isaïe : le temps de la consolation est arrivé pour tous les pécheurs que nous sommes. En Jésus-Christ, Dieu Lui-même vient marcher au milieu de nous pour nous proposer le Règne de sa Miséricorde, de son Pardon, de sa Tendresse et de sa Paix. Avec et par son Fils, il se fera notre Bon Pasteur pour que nous tous, brebis égarées, nous puissions retrouver avec Lui le chemin qui conduit à la Maison du Père (Luc 15,4-7 ; Jean 10,11‑15 ; 14,1-6).

« Convertissez-vous, car le Royaume des Cieux est tout proche ». Telles sont, de fait, les toutes premières paroles de Jean-Baptiste dans l’Evangile de Matthieu (3,1-2). Et en St Marc, celles de Jésus sont : « Les temps sont accomplis : le Règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (1,15). En effet, « le Verbe s’est fait chair » (Jean 1,14). Par son Incarnation, le Fils nous a rejoints dans notre condition humaine, et puisqu’il vit de toute éternité uni à son Père dans la communion d’un même Amour, avec Lui et par Lui, Dieu le Père s’offre à chacun d’entre nous pour que sa Lumière règne sur nos ténèbres, et sa Vie dans notre vie… Alors, grâce à Jésus dont le nom signifie « Dieu sauve », il nous sera donné de participer à ce que le Fils vit en Plénitude (Colossiens 2,9). Lui-même est en effet l’exemple parfait d’un homme vivant pleinement les mystères du Royaume, c’est-à-dire une vie en communion avec Dieu dans l’unité de l’Esprit. Avec Lui et par Lui, nous découvrons ce qu’est le Règne de Dieu pour y entrer à notre tour par le « Oui ! » de notre foi : « nous avons libre accès auprès du Père en un seul Esprit » (Ephésiens 2,18 ; 1Jean 1,1-4)…

Jesus et les Douze Apôtres

Lorsque Jésus, en St Luc, commencera son ministère public, il présentera son programme d’action en citant à nouveau le prophète Isaïe : « L’Esprit du seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur » (Luc 4,18-19). Et tout ceci sera résumé un peu plus loin par la seule formule de « l’annonce de la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu » (Luc 4,43). Cette Bonne Nouvelle est donc avant tout celle du Règne inconditionnel, illimité et toujours offert de la Miséricorde sur nos misères qui nous emprisonnent, nous rendent esclaves, nous oppriment, nous aveuglent et nous défigurent… Mais par l’Amour et le Pardon de Dieu offerts gratuitement en Jésus-Christ, tous les captifs et les opprimés que nous sommes sont appelés à faire dès maintenant l’expérience de la vraie liberté (Jean 8,31-36), une expérience qui est synonyme de Plénitude de Vie… Puissions-nous tous accueillir de tout cœur cette Bonne Nouvelle, et jour après jour, le Christ se fera le compagnon de nos luttes pour nous aider à demeurer en cette liberté, grâce à son soutien, à son pardon et à la force de son Esprit (Galates 5,1 ; Romains 6,1-14 ; 8,13)…

coeur blanc

Et tous les signes accomplis par le Christ dans les Evangiles ne sont destinés qu’à nous aider à croire que le Règne de Dieu est vraiment arrivé jusqu’à nous : « Si c’est par l’Esprit de Dieu que j’expulse les démons, c’est donc que le Royaume de Dieu est arrivé jusqu’à vous » (Matthieu 12,28 ; Jean 10,36-38). Avec le Fils de Dieu présent au milieu des hommes, la Lumière de Celui qui n’est que Lumière (1Jean 1,5) est déjà à l’œuvre, et c’est elle qui chassera toutes nos ténèbres (Jean 1,5 ; 12,46). Elle s’est révélée en plénitude sur le visage du Christ Transfiguré (Matthieu 17,1-2), et au Jour de sa Résurrection (Actes 9,3-6 ; 22,6-9 ; 26,12-15). Maintenant, dans la foi, elle frappe à la porte de nos cœurs (Apocalypse 3,20 avec Jean 8,12), notamment par la Parole de Vie que proclame l’Eglise (2Pierre 1,19 avec Luc 1,78‑79), une Parole à laquelle se joint toujours l’Esprit Saint pour lui rendre témoignage (Jean 15,26) en illuminant les cœurs par sa Présence (Ephésiens 1,17-19). Et sa Lumière est Vie (Jean 8,12)…

Parole-de-Dieu

Le Règne de Dieu est donc déjà là, tout proche, offert à notre foi, mais il doit encore venir dans le cœur de tous ceux et celles qui ne l’ont pas encore accueilli. Il doit aussi venir dans nos cœurs pour éclairer toutes ces zones d’ombre qui nous habitent encore. Alors, il viendra aussi très concrètement dans ce monde par les actes que poseront tous ceux et celles qui lui auront ouvert leur cœur… Il viendra enfin en Plénitude, lorsque le Christ Ressuscité reviendra au dernier Jour pour l’établir de façon définitive. Alors, la Communion sera parfaite, communion avec Dieu et communion entre les hommes en un unique Esprit (Ephésiens 4,1-6 ; 2Corinthiens 13,13). Dieu sera tout en tous (1Corinthiens 15,24-28), et toute l’humanité sauvée, nous l’espérons, pourra lui rendre grâce pour ce Royaume des Cieux qui est « justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Romains 14,17).

Mais pour l’instant nous ne pouvons que prier pour que ce Royaume déjà présent, déjà offert à notre foi, soit accueilli encore et encore, qu’il grandisse dans les cœurs de ceux et celles qui ont commencé à le recevoir, que tous puissent enfin en bénéficier… « Que ton Règne vienne », « Viens, Seigneur Jésus » (Apocalypse 22,20)…

 

Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel

Nous retrouvons, avec ce troisième souhait propre à St Matthieu, un trait caractéristique de sa culture juive. Pour un Juif en effet, la religion est avant tout un « faire » ou un « ne pas faire », en accord avec la Loi que Dieu a donnée à Moïse. Dans ce contexte, « que ta volonté soit faite » vise avant tout l’agir de l’homme en accord avec la volonté de Dieu exprimée par la Loi.

Mais dans l’Evangile, St Matthieu n’utilise pas ici ce verbe « faire » qu’il connaît pourtant si bien. Il écrit littéralement « qu’advienne ta volonté », un verbe repris dans toutes les expressions où Jésus répond à ceux et celles qui le prient : « Qu’il t’advienne selon ta foi » (Matthieu 8,13 ; 9,29 ; 15,28). Nous le retrouvons aussi dans la prière qu’il adresse à son Père juste avant sa Passion : « Si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, qu’advienne ta volonté » (Matthieu 26,42), une expression strictement identique à celle du « notre Père ». Jésus nous invite donc vraiment à prier comme lui-même priait… Et l’emploi de ce verbe « advenir » suggère, dans tous les textes cités, une action non pas des hommes mais de Dieu… « Qu’il advienne selon ta foi », et Dieu agira pour qu’il en soit effectivement ainsi : le fils du centurion sera guéri, les aveugles verront et la fille de la Cananéenne sera délivrée du mal… L’expression du Notre Père, « que ta volonté advienne », peut donc aussi être interprétée comme précédemment : que Dieu Lui‑même agisse de telle sorte que sa volonté puisse vraiment se réaliser dans notre monde… Et la TOB traduira de fait : « Que ta volonté se réalise ! » Et quelle est la volonté de Dieu ? St Paul y répond clairement : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (1Timothée 2,3-6). Et déjà, de son côté, il a agi avec son Fils et par Lui : « tout est accompli » (Jean 19,30), c’est-à-dire, comme l’explique la Bible de Jérusalem en note : « L’œuvre du Père, telle qu’elle était annoncée par l’Ecriture : le salut du monde par le sacrifice du Christ ».

Croix Alain Dumas

Ainsi, « le salut est donné par notre Dieu, lui qui siège sur le trône, et par l’Agneau » (Apocalypse 7,10 ; 21,6 ; Ephésiens 2,4-10). Il reste maintenant, du côté des hommes, à l’accueillir, à y croire et à le mettre en œuvre… Et tout ceci sera encore le résultat d’une initiative gratuite de Dieu qui, par l’action de l’Esprit Saint, attire les hommes à son Fils (Jean 6,44.65), leur donne de croire en Lui (1Corinthiens 12,3), et les soutient jour après jour pour qu’ils puissent emprunter le bon chemin (Galates 5,22-25). Comme le disait St Bernard, il suffit de consentir à cette action pour être sauvé, de se laisser faire, de s’abandonner activement entre ses mains en collaborant le mieux possible à son œuvre…

Nous constatons donc combien ce troisième souhait, « que ta volonté soit faite », rejoint les deux précédents. Le projet de Dieu de sauver tous les hommes par son Fils, se réalisera en effet dans la mesure où « son Nom sera sanctifié », c’est-à-dire dans la mesure où, grâce à son action, tous comprendront, en l’expérimentant par eux-mêmes, que le Dieu Saint est un Dieu de Miséricorde et de Tendresse, dont la Bienveillance nous entoure sans cesse. Alors grâce à son Pardon offert continuellement en Jésus-Christ, « son Règne » de Paix, de Lumière et de Vie pourra enfin « venir sur la terre comme au ciel », et sa volonté de salut s’accomplir…

Christ Rédempteur-Rio-de-Janeiro

Cette volonté universelle de salut apparaît également dans la parabole de la brebis perdue à laquelle St Matthieu donne comme conclusion : « Ainsi, on ne veut pas, chez votre Père qui est aux cieux, qu’un seul de ces petits se perde » (Matthieu 18,14). Et chez lui, la figure du « petit » renvoie tout d’abord à celle du « petit enfant » que Jésus donne en exemple à tous ses disciples : « En vérité, je vous le dis, si vous ne retournez à l’état des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux »(Matthieu 18,1-4 ; 19,13-15). Si tel est le cas, ils seront alors « ces petits qui croient en moi » (Matthieu 18,6 ; Jean 13,33 ; 1Jean 2,1.12.14.18.28 ; 3,7.18 ; 4,4 ; 5,21 ; Galates 4,19). Le Christ Lui-même se compare d’ailleurs à « un petit enfant » (Matthieu 18,5). Et puisque nous sommes tous appelés à reproduire l’Image du Fils (Romains 8,28-30 ; Genèse 1,26-27), Dieu nous regarde tous comme ses enfants, et il nous appelle tous à devenir, par la foi en son Fils, ce que nous sommes déjà à ses yeux (Jean 1,12)…

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Dieu ne veut donc pas qu’un seul de ses petits se perdent… La portée de ce texte est universelle, et elle rejoint ce que St Jean affirme au début de son Evangile : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils Unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jean 3,16-17). Dieu a donc donné à son Fils le monde à sauver, et le Christ ira jusqu’au don de sa vie pour que la volonté de son Père se réalise… « Tout ce que me donne le Père viendra à moi, et celui qui vient à moi, je ne le jetterai pas dehors ; car je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. Or c’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour. Oui, telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour » (Jean 6,37-40).

jésus enseignant 2Le Père a donc donné au Fils le monde à sauver, et le Christ se donnera tout entier pour qu’il en soit ainsi (Jean 4,34 ; 14,30-31). Si la volonté de Dieu est notre salut, et si le Christ est le seul et unique Sauveur du monde (Jean 4,42 ; Actes 4,8-12 ; 1Timothée 2,3-6), la volonté de Dieu pour chacun d’entre nous sera donc aussi que nous croyons en celui qu’il a envoyé dans le monde pour notre salut : « Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? » demandait-on à Jésus, tout en sachant qu’à l’époque, « travailler aux œuvres de Dieu » c’était avant tout mettre en pratique la Loi donnée par Moïse, et accomplir ainsi la volonté de Dieu. Et Jésus répondra : la première volonté de Dieu que vous avez à mettre en œuvre, « l’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé » (Jean 6,29)…

Mais « comment croire en Lui si personne ne nous l’a annoncé », dira St Paul en repartant de cette volonté universelle de salut qui habite le cœur de Dieu : « Il n’y a pas en effet de distinction entre Juif et Grec[6] : tous ont le même Seigneur, riche envers tous ceux qui l’invoquent. En effet, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. Mais comment l’invoquer sans d’abord croire en lui ? Et comment croire sans d’abord l’entendre ? Et comment entendre sans prédicateur ? Et comment prêcher sans être d’abord envoyé ? selon le mot de l’Écriture : Qu’ils sont beaux les pieds des messagers de bonnes nouvelles ! » (Romains 10,12‑15).

Sacré Coeur Vézelay 2La volonté de Dieu est donc que nous croyons en son Fils venu en ce monde nous offrir le salut, et que ce salut puisse s’épanouir dans toutes les dimensions de notre vie. Et en accueillant vraiment l’Amour de Dieu qui nous pardonne toutes nos fautes, cet Amour nous poussera aussi à nous aimer les uns les autres comme il nous aime, ce qui est là encore, sa volonté (Romains 5,5 ; Galates 5,22 ; Jean 14,12 ; 1Jean 4,7-14). Mais dès que nous aurons découvert en Jésus Christ l’Unique Sauveur du monde, nous aurons aussi à accomplir la volonté de Dieu en collaborant, là où nous sommes, à l’accomplissement de sa volonté : que tous les hommes soient sauvés. Et c’est ainsi que les dernières paroles du Christ ressuscité à ses disciples seront : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Matthieu 28,18‑20). Et de même en St Marc : « Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; celui qui ne croira pas, sera condamné » (Marc 16,15-16), non pas parce que Dieu l’aura condamné, lui qui ne condamne personne (Jean 5,22 ; Romains 8,31-39 ; 1Jean 2,1-2 ; 3,18-20), mais parce qu’en refusant de croire en Celui-là seul qui pouvait le sauver, il s’est condamné lui-même (Jean 3,18)… Mais nous avons toujours l’espoir que cette situation ne sera que temporaire : le Christ ressuscité, le Bon Pasteur, cherche en effet sa brebis perdue « jusqu’à ce qu’il la retrouve » (Luc 15,4), et il est hors de question pour lui d’abandonner sa recherche tant qu’il ne l’aura pas effectivement retrouvée… Ainsi, si par malheur quelqu’un refuse de croire au Christ, ce dernier, de son côté, ne cessera de le chercher…

 

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour

« Le pain constituait l’aliment de base au temps de Jésus »[7]. Ce que nos traductions expriment souvent par « prendre son repas », se dit en effet dans le grec des Evangiles : « manger du pain » (Matthieu 15,1-2 ; Luc 14,1.15 ; Marc 3,20 ; cf. Luc 11,5-6). « Le pain » est donc habituellement synonyme de « nourriture » qui permet de prendre son « repas »…

Two fish and five loaves of bread with candle-light and an antique wine jar

La prière du « Notre Père » met donc dans la bouche du disciple une demande concernant la nourriture quotidienne nécessaire à sa vie… Par l’intermédiaire de Jésus, le Père nous invite à le prier ainsi car Lui, l’auteur de toute vie, sait bien ce qui est nécessaire à notre vie. Et son premier désir est que cette vie, qu’il a voulue et créée telle qu’elle existe, puisse s’épanouir le mieux possible sur la base de ce dont elle a naturellement besoin[8]… C’est ainsi que le Peuple d’Israël, conduit par Dieu au désert, recevait de lui chaque jour la manne dont ils avaient besoin pour vivre (Exode 16). Et pour leur apprendre la confiance envers Celui qui venait de les libérer de l’oppression des Egyptiens et qui les accompagnait sans cesse, il leur était interdit de mettre de la manne de côté pour le lendemain (Exode 16,19) : Dieu s’engageait à leur donner chaque jour « le pain » dont ils avaient besoin. ..

En priant le Notre Père, et en demandant à Dieu « le pain de ce jour », nous sommes invités aujourd’hui à la même confiance. Dieu est toujours présent à notre vie (cf. Matthieu 6,6 ; 28,20 ; Jean 14,16), il nous accompagne sans cesse, et il œuvre pour que chacun d’entre nous puisse atteindre la Plénitude de Vie à laquelle nous sommes tous appelés. Et il s’occupe très concrètement de nous, jusques dans les moindres détails de notre vie quotidienne (Matthieu 6,25‑34 ; 7,7-11). Jésus, lui qui n’avait pas même une pierre où reposer sa tête (Matthieu 8,20) et qui s’abandonnait jour après jour entre les mains du Père, nous invite au même regard de foi et à la même confiance envers ce Père du ciel qui sait de quoi nous avons vraiment besoin avant même que nous le lui ayons demandé (cf. contexte du “Notre Père”, Matthieu 6,8). Notre première préoccupation devrait être alors de « chercher le Royaume des Cieux et sa justice », c’est-à-dire de chercher à vivre en Présence de ce Dieu qui de toute façon est déjà là, et d’essayer de faire en sorte que notre vie lui soit agréable. Et elle le sera dans la mesure où nous apprendrons à rejeter le mal pour choisir le bien (Isaïe 1,16), et trouver ainsi le chemin de la vraie Paix, de la vraie Joie, de la vraie Vie… Nous en serons alors les premiers bénéficiaires !

ThereseSi nous vivons dans cette confiance, nous trouverons le repos et la paix même au cœur des épreuves les plus dures… « On éprouve une si grande paix d’être absolument pauvre, de ne compter que sur le bon Dieu », disait Ste Thérèse de Lisieux. Et le Catéchisme de l’Eglise catholique écrit de son côté : « Jésus insiste sur cette confiance filiale qui coopère à la Providence du Père. Il ne nous engage à aucune passivité, mais veut nous libérer de toute inquiétude entretenue et de toute préoccupation » (cf. Philippiens 4,6-7). Dieu est bon, « au-delà de toute bonté ». Cette bonté est un fait : si nous sommes à Dieu, Lui de son côté désire « être à nous, et pour nous »[9]. ‘Coopérer à la Providence du Père’, sera donc d’abord s’abandonner à elle le plus possible vis-à-vis de notre propre vie, dans la foi et la confiance. Puis, dans l’assurance que Dieu veille effectivement sur chacun d’entre nous, ce sera aussi travailler à la faire connaître pour que le plus de monde possible puisse trouver la Paix du cœur en vivant dans cette confiance (Matthieu 11,28-30). Enfin, nous collaborerons à cette Providence divine en entrant dans cette dynamique d’amour et de partage à laquelle Dieu nous appelle. Alors, avec nous et par nous, « notre Père qui est aux cieux » fera en sorte que tous, sur cette terre, puissent recevoir « le pain de ce jour »…

Cette demande du « Notre Père » peut aussi être interprétée en termes de « nourriture spirituelle ». Jésus, en effet, s’est présenté Lui-même comme étant le vrai Pain que Dieu nous donne : « En vérité, en vérité, je vous le dis, non, ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain qui vient du ciel ; mais c’est mon Père qui vous donne le pain qui vient du ciel, le vrai ; car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde » (Jean 6,32-33). Et juste après, Jésus se présentera comme étant « le Pain de Vie » par sa Parole, une Parole qu’il s’agit d’accueillir avec foi (Jean 6,35-47). L’Esprit Saint, qui se joint toujours à elle, nous apportera avec elle la Vie de Dieu, et nous découvrirons comme St Pierre que Jésus a effectivement « les Paroles de la Vie éternelle » (Jean 6,63), des Paroles qui nous ouvrent à l’expérience de la Vie éternelle, dès maintenant, dans la foi… Mais Jésus s’est aussi présenté comme étant « le Pain de Vie » par sa chair offerte (Jean 6,48-58) et il visait directement en jésus pain vivantcet instant le Pain Eucharistique : « Prenez et mangez, ceci est mon Corps » (Luc 22,19-20). Et là encore, c’est l’Esprit Saint qui communiquera la Vie de Dieu à quiconque aura répondu avec foi à l’invitation de Jésus de venir manger sa chair : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé et que je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi ». Et Jésus précisera juste après : « C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien » (Jean 6,53-54.63)…

Mais pour que Dieu nous donne chaque jour notre Pain de Vie de ce jour, l’Eglise a besoin de prêtres. La prière du Notre Père rejoindra alors cette invitation de Jésus : « La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux ; priez donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson » (Matthieu 9,37-38 ; Luc 10,2), et notamment des prêtres pour que le Peuple de Dieu ne manque jamais de ce Pain de Vie dont il a besoin…

Pardonne-nous nos offenses,

comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés…

Nous pouvons être surpris par la tournure de la phrase : Dieu prendrait-il exemple sur nous pour « pardonner comme nous, nous pardonnons » ? Si tel était le cas, nous pourrions vraiment vivre dans la crainte et l’angoisse vis-à-vis du pardon de nos offenses… Mais non, Jésus emploie ici un langage pédagogique pour nous montrer l’importance de tous ces pardons que nous pouvons décider d’offrir ou non…

dieu vous aimeDieu, de son côté, est « Amour » (1Jean 4,8.16). Il ne sait qu’aimer, et l’Amour face au péché ne peut que prendre le visage de la Miséricorde (Deutéronome 4,30-31 ; 1Chronique 21,13 ; 2Chroniques 7,14 ; Isaïe 63,7 ; Jérémie 3,12) et du Pardon (Nombres 14,19-20 ; 2Samuel 12,13 ; Isaïe 55,7 ; Jérémie 31,34 ; 33,8 ; 50,20 ; Ezéchiel 16,62-63 ; Michée 7,18 ; Daniel 9,9.15-19 ; Psaume 32(31),5 ; 86(85),5 ; 103(102),1-13 ; 130(129),3-4). Telle est la Bonne Nouvelle que le Christ a proclamée jusqu’en ses derniers instants sur la Croix (Luc 23,34), et que l’Eglise doit à son tour annoncer jusqu’aux extrémités de la terre (Marc 5,19 ; Luc 24,46-48 ; Romains 9,16 ; 11,32 ; Ephésiens 2,4-10 ; 4,32 ; Colossiens 2,13 ; 3,13 ; 1Timothée 1,16 ; Tite 3,4-7 ; Hébreux 4,16 ; 1Jean 1,9 ; 1Pierre 1,3‑7 ; 2,10 ; Jude 1,21 ; Jacques 5,11).

Pour l’illustrer, St Matthieu nous rapporte la parabole du débiteur impitoyable (Matthieu 18,23-35). Un Roi, qui renvoie ici à Dieu, avait un serviteur (nous tous…) qui lui devait 10.000 talents, soit environ 10 millions d’Euros, une somme folle à cette époque comme à la nôtre ! L’impôt que devait payer chaque année la Judée à l’Empire romain était en effet de 600 talents ! Ce serviteur est totalement inconscient de son état :Débiteur impitoyable 1 il demande à son roi de patienter et il lui promet de tout rembourser, ce qui est matériellement impossible… Mais devant sa détresse, le Roi va être bouleversé jusqu’au plus profond de lui-même : il comprend sa souffrance et son désarroi, et il va agir non pas selon la froide mathématique des comptes, mais selon l’amour qui remplit son cœur : il va effacer gratuitement la dette de son serviteur… Il est fou ? Non, il aime… Le Christ, en exagérant le montant de cette dette, voulait mettre en lumière la profondeur inimaginable de la Miséricorde de Dieu. Pour Lui tout est vraiment possible (Matthieu 19,26)… Ste Thérèse de Lisieux l’avait bien perçu : « On pourrait croire que c’est parce que je n’ai pas péché que j’ai une confiance si grande dans le bon Dieu. Dites bien, ma Mère, que si j’avais commis tous les crimes possibles, j’aurais toujours la même confiance, je sens que toute cette multitude d’offenses serait comme une goutte d’eau jetée dans un brasier ardent ».

Débiteur impitoyable 2Mais ce serviteur, libéré du poids de sa dette, ne va hélas pas agir de la même façon pour un de ses amis qui ne lui devait que 15 Euros… Le contraste est saisissant : ici, pas « d’entrailles remuées jusqu’au plus profond de soi-même », pas de compassion, de compréhension ni de tendresse… Loin de « libérer » son ami, le serviteur va le faire jeter en prison… En l’apprenant, le Roi le convoquera et lui dira ce qui constitue la pointe de la parabole : « Ne devais-tu pas toi aussi faire miséricorde à ton compagnon comme moi je t’ai fait miséricorde » (Matthieu 18,33)?

Nous l’avons bien remarqué : la dynamique est ici contraire à celle du Notre Père. Si nous reprenons le verbe « pardonner », le serviteur aurait dû pardonner comme son Roi lui avait pardonné, et c’est bien ce qui est conforme à la réalité : « Devenez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Luc 6,36). « Supportez-vous les uns les autres et pardonnez-vous mutuellement, si l’un a contre l’autre quelque sujet de plainte ; le Seigneur vous a pardonné, faites de même à votre tour » (Colossiens 3,13). « Montrez-vous bons et compatissants les uns pour les autres, vous pardonnant mutuellement, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ » (Ephésiens 4,32).

Mais encore une fois, la formulation inverse du Notre Père n’a d’autre but que d’insister sur l’importance de nos pardons donnés, car ils sont le signe que notre relation à Dieu est vraie et vivante. En effet, nous sommes tous pêcheurs devant Lui, et c’est dans le pardon de nos offenses que nous sommes invités à faire l’expérience de la miséricorde de Dieu et du salut (Luc 1,77‑79). Si nous lui offrons en vérité toutes nos misères, nous ne pourrons que rencontrer en vérité « le Sauveur du monde » (Jean 4,42), « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jean 1,28), Celui qui est venu nous réconcilier avec Dieu en nous offrant le pardon de toutes nos fautes (2Corinthiens 5,17-21). Et puisque Dieu est Source d’Eau Vive, continuellement jaillissante, si nous nous laissons réconcilier avec lui par le Christ, nous nous découvrirons les heureux bénéficiaires de cette Eau Vive, l’Esprit Saint qui lave toutes nos souillures et nous communique la Vie de Dieu (Jérémie 2,13 ; Ezéchiel 36,25 ; Jean 4,10-14 ; 7,37-39). Mais Dieu est aussi Amour. Pour Lui, Vivre c’est Aimer. Sa Vie sera donc elle aussi Amour, un Amour que nous communiquera encore ce même Esprit : « l’amour de Dieu a été versé dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Romains 5,5). Cet prodigueAmour en nous ne pourra alors que nous entraîner, petit à petit, sur les chemins de l’Amour, un Amour inconditionnel, toujours offert et qui, face au péché, prend le visage de la miséricorde et du pardon. Ainsi, grâce à l’Esprit Saint, l’Esprit du Christ, nous commencerons à répondre à l’appel du Christ : « Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres comme moi je vous ai aimés » (Jean 15,12), c’est-à-dire d’un Amour qui est tout à la fois Vérité, exigence de Justice, mais aussi Bienveillance, Miséricorde et Compassion…

Aussi, celui qui refuse de pardonner refuse du même coup de mettre en œuvre cette Vie d’Amour que Dieu veut nous communiquer instant après instant : « Dans le refus de pardonner à nos frères et sœurs, notre cœur se referme et sa dureté le rend imperméable à l’amour miséricordieux du Père. »[10] En agissant ainsi, il se sépare donc du « Père des Miséricordes » (2Corinthiens 1,3) qui ne peut que nous entraîner avec Lui sur des chemins de Miséricorde. Or se séparer du Christ, l’Unique Sauveur du monde, c’est se condamner soi-même… Et si nous quittons Celui-là seul qui est la Lumière, une Lumière d’Amour, de Miséricorde et de Tendresse, nous ne pourrons que nous retrouver dans les ténèbres de l’adversaire, de « l’accusateur » (« Satan » en hébreu signifie : accusateur, calomniateur, adversaire, ennemi ; Apocalypse 12,10). Là, pas de miséricorde, mais la seule vérité incontournable de notre misère qui, dans un tel contexte, recevra en écho non pas des paroles de réconfort et de pardon (Romains 5,15-21 ; 8,1), mais une sentence implacable de condamnation (Marc 16,16 : sauvé par Dieu, mais condamné par celui qui ne sait que condamner, le Prince de ce Monde ; Dieu, Lui, ne condamne jamais (Jean 5,22 ; 8,10-11)).

7ième Dimanche de paquesCertes, pardonner est difficile et cela suppose que la personne en face soit dans les meilleures conditions possibles de repentir. Mais accepter d’essayer de pardonner de tout cœur, c’est dire « Oui » au Christ, c’est choisir d’être vraiment son disciple, c’est prendre sur soi son joug, ce joug que Lui-même porte avec nous (Matthieu 11,28-30). Et en une telle circonstance, il le fera en nous donnant la force d’aimer et de pardonner comme Lui le fait… « Pour le disciple de Jésus, être prêt à pardonner, c’est en quelque sorte tendre les mains vers le pardon de Dieu »[11] : l’amour reçu sera tout en même temps miséricorde pour soi-même et force pour pardonner aux autres… Et « s’il n’est pas en notre pouvoir de ne plus sentir et d’oublier l’offense, le cœur qui s’offre à l’Esprit Saint retourne la blessure en compassion et purifie la mémoire en transformant l’offense en intercession »[12]. Alors, et alors seulement, grâce à la présence de l’Esprit Saint, force d’amour, nous pourrons commencer à faire la volonté de Dieu : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices (Matthieu 9,7 ; 12,7) ». Comme l’écrit encore le Catéchisme de l’Eglise Catholique : « Observer le commandement du Seigneur est impossible s’il s’agit d’imiter de l’extérieur le modèle divin. Il s’agit d’une participation vitale et venant « du fond du cœur », à la Sainteté, à la Miséricorde, à l’Amour de notre Dieu. Seul l’Esprit qui est « notre Vie » (Galates 5,25) peut faire « nôtres » les sentiments qui furent dans le Christ Jésus (Philippiens 2,1-5). Alors l’unité du pardon devient possible, « nous pardonnant mutuellement ‘comme’ Dieu nous a pardonnés dans le Christ (Ephésiens 4,32) »[13]. Et « heureux sont les miséricordieux » (Matthieu 5,7), car en acceptant de faire miséricorde à leurs frères, en actes et en vérité (1Jean 4,20), ils témoignent que la Plénitude du Christ commence à habiter leur cœur et leur vie, une Plénitude qui seule peut nous apporter le vrai Bonheur…

Ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du mal.

Là encore, nous pouvons être surpris par cette manière de s’exprimer… Dieu pourrait-il avoir un lien quelconque avec la tentation ? Certainement pas ! St Jacques le dit clairement (1,12‑15) : « Heureux l’homme qui supporte l’épreuve avec persévérance, car, une fois vérifiée sa qualité, il recevra la couronne de la vie comme la récompense promise à ceux qui aiment Dieu. Dans l’épreuve de la tentation, que personne ne dise : « Ma tentation vient de Dieu. » Dieu en effet ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne. Mais chacun est tenté par ses propres désirs qui l’entraînent et le séduisent. Puis le désir engendre et met au monde le péché, et le péché, parvenu à sa maturité, enfante la mort ».

ligne fleurs

Longtemps, la traduction du Notre Père fut : « Ne nous soumets pas à la tentation ? » Mais le Pape François nous a invités à dire: “Ne nous laisse pas entrer en tentation“… Pourquoi?

Littéralement, le texte grec a “Καὶ μὴ εἰσενέγκῃς ἡμᾶς εἰς πειρασμόν, et ne nous introduis pas (ou ne nous conduis pas… ou encore ne nous emporte pas…) dans la tentation ». Le P. Tournay[14] explique que Jésus parlait habituellement en araméen, une langue très proche de celle de l’Ancien Testament, l’hébreu. Or l’araméen et l’hébreu ont des formes verbales particulières qu’il est difficile de traduire en grec. Le P. Tournay a ainsi étudié une forme dite « causative » dont la nuance la plus fréquente est celle de « faire faire », mais qui peut aussi se traduire parfois par « laisser faire, permettre de faire ». Et il a remarqué que la traduction grecque de l’Ancien Testament ne prend jamais en compte la seconde nuance. Ainsi par exemple, le Psaume 119(118),10 demande comme traduction de l’hébreu la nuance « laisser faire » (cf. TOB) : « De tout mon cœur je t’ai cherché, ne me laisse pas errer loin de tes commandements ». Or le texte grec réalisé à Alexandrie entre le 1° et le 3° siècle avant Jésus Christ a : « De tout mon cœur je te cherche, ne me repousse pas loin de tes commandements », ce qui correspond à la nuance « faire faire » : « ne me fais pas errer loin de tes commandements »… Comme deuxième exemple, nous pouvons prendre le Psaume 141(140),4 qui, là encore, demande en hébreu comme traduction : « Ne laisse pas mon cœur pencher vers une parole (ou une chose) mauvaise ». Et la traduction liturgique de nos missels a bien : « Ne laisse pas mon cœur pencher vers le mal ». Mais là encore, la traduction grecque de l’Ancien Testament a choisi non pas la nuance du « laisser faire », mais celle du « faire faire » : « Ne fais pas pencher mon cœur vers des paroles mauvaises »…

Visage de JésusLe P. Tournay suggère donc que Jésus a employé, en araméen, cette forme verbale particulière qui demandait, dans un tel contexte, de la comprendre en termes de « laisser faire », c’est-à-dire : « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». Mais lorsque toutes ces paroles furent transcrites en grec, la nuance de « faire faire » supplanta une fois de plus celle du « laisser faire », ce qui a donné notre « ne nous fais pas entrer en tentation », ou « ne nous introduis pas en tentation » ou encore « ne nous soumets pas à la tentation »…

Si nous choisissons donc « ne nous laisse pas entrer en tentation », une nuance en parfait accord avec le contexte général de la Révélation biblique, Dieu apparaît alors comme étant une fois de plus notre compagnon de route et de combat face ce que nous appelons « le péché ». Et tel est bien son Mystère : quelles que soient les circonstances, bonnes ou mauvaises, de fidélité ou d’infidélité, le Dieu de l’Alliance est toujours Celui qui, dans sa Bienveillance éternelle, est avec nous tous et pour nous tous (1Jean 2,1-2 ; Romains 8,31-39)…

Quant au « péché », il renvoie à un mystère de désobéissance de cœur vis-à-vis de Dieu, à un manque d’amour à son égard. Et il est destructeur pour l’homme, car il abîme la relation vitale qui, de toute façon, l’unit à son Créateur. Que nous le voulions ou pas, et cela fait partie de notre statut de créature, nous vivons tous en effet de Dieu qui nous a créés à son image et ressemblance (Genèse 1,26-28), et qui, instant après instant, nous maintient dans l’existence par son propre Souffle, l’Esprit Saint (Genèse 2,4b-7 ; Job 34,14-15 ; Isaïe 42,5). Le mystère de notre vie est donc tout entier entre ses mains, que nous pensions à lui ou pas, que nous croyions en Lui ou pas, que nous lui soyons fidèles ou pas… Mais en nous créant ainsi, Dieu a aussi voulu que nous soyons des êtres libres appelés à développer et à faire fructifier toutes les potentialités de cette Vie divine qui, de toute façon, nous habite tous. La lumière de Dieu-lumierenotre conscience, qui participe à la Lumière même de Celui qui n’est que Lumière (1Jean 1,5), est là pour nous aider, comme un signal perpétuellement offert à notre liberté de choisir. Sans cesse, elle nous rappelle la direction du Vrai, du Beau, du Bon, du Juste (Romains 2,14-15)… L’écoutons-nous ? Y faisons-nous attention ? Le premier enjeu est là, et il est loin d’être facile car l’homme se découvre habité par toutes sortes de désirs contraires, mystérieusement attisés par une créature qui, de son côté, a fait le choix du « non » à Dieu et qui cherche à nous entraîner dans son refus. Nous l’avons vu, la Bible l’appelle Satan, « l’adversaire, l’ennemi » de Dieu et donc des hommes créés à son Image et Ressemblance… Or se laisser entraîner, d’une manière ou d’une autre, sur la pente d’un désir contraire à Celui de notre Créateur, c’est toujours abîmer, occulter, mettre de côté notre relation de cœur à Dieu, une relation qui est vitale pour nous et qui détermine la qualité même de notre « vivre ». Dieu, en effet, est Vie, Vie toujours offerte (Jean 6,35.48 ; 10,10), foisonnement de Vie, Soleil de Vie (Psaume 84(83),12 (TOB et Traduction Liturgique) ; Jean 1,4 ; 8,12), Source d’Eau Vive (Jérémie 2,13 ; Psaume 42(41),2 ; Isaïe 12,3 ; 55,1 ; 66,12-13 ; Ezéchiel 47,1-12 ; Jean 4,10-14 ; 7,37-39 ; 19,33-35). Que la relation avec Lui ne soit plus ce qu’elle devrait être, et aussitôt l’homme ne reçoit plus la Vie comme il devrait la recevoir… Il ressent un manque, il est intérieurement blessé, il vit une souffrance… « Heureux l’homme qui m’écoute, qui veille jour après jour à mes portes pour en garder les montants ! », dit la Sagesse, une figure féminine qui personnifie Dieu Lui-même… « Car celui qui me trouve trouve la vie, il obtient la faveur du Seigneur ; mais qui pèche contre moi blesse son âme » (Proverbes 8,34-36)… L’homme pécheur est donc un être blessé, et par suite un souffrant… Et Dieu le regarde ainsi : il ne s’attarde pas à l’offense, mais il voit seulement la souffrance de celui ou celle qu’Il aime… Son cœur en est bouleversé (Osée 11,7-9), et il va agir par ses prophètes, puis par son Fils Jésus, pour appeler ses enfants à revenir avec Lui sur le Chemin de la Vie…

miséricorde de dieuDieu désire donc de tout son Etre que nous retrouvions tous la Vie en Plénitude, sa Vie. Pour celui qui l’accueille, il sera toujours son compagnon de route pour l’aider et le guider sur des chemins de Vie où il pourra expérimenter dès maintenant, dans la foi, quelque chose de cette Vie éternelle à laquelle nous sommes tous appelés. Alors, quelle Joie au ciel (Sophonie 3,17‑18 ; Luc 15,7) comme sur la terre (Jean 15,11) ! Mais nous avons à collaborer avec Lui à cette œuvre de Vie qui nous concerne, par les multiples choix que nous avons à faire tout au long de nos journées…

Dieu nous invitera donc tout d’abord à « veiller », à « faire attention » à toutes ces sollicitations qui nous rejoignent, soit par nos désirs intérieurs, soit par les circonstances extérieures : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l’esprit est ardent, mais la chair est faible » ; oui, « plus que sur toute chose, veille sur ton cœur, c’est de lui que jaillit la vie » (Matthieu 26,41 ; Proverbes 4,23 ; 16,17 ; Josué 1,7-8 ; Siracide (Ecclésiastique) 32,23 puis 1Timothée 4,16 ; Hébreux 12,14-15 ; Marc 13,33-37 ; Luc 12,35‑40). Et s’il s’agit de « veiller » pour éviter le mal, combien plus devrions-nous le faire pour accueillir et reconnaître Celui qui parsème notre vie de ses visites ! « Je dors, mais mon cœur veille… J’entends le Seigneur qui m’appelle : ouvre-moi mon ami ! » (Cantique 5,2 ; Apocalypse 3,20 ; Sagesse 6,12-16). Elles seront toujours Salut offert (Luc 1,76-79) et donc Vie, Plénitude de Vie…

veillez_et_priezEt si Dieu nous invite à « veiller », il est comme toujours le premier à mettre en pratique ce qu’Il nous demande : Il « veille » sur chacun d’entre nous, toujours et partout (cf. Job 10,9‑12 ; 29,2-3 ; Exode 23,20-22 ; Deutéronome 2,7 ; 32,7-14 ; Proverbes 2,6-13 ; Esther 5,1 ; 2Maccabées 15,2 ; Ezéchiel 34,15-16). C’est ce que fit Jésus vis-à-vis de ses disciples (Jean 17,12). Or, Ressuscité, Il est toujours avec nous (Matthieu 28,18‑20 ; Jean 14,3.18.23) et Il continue de veiller sur chacun d’entre nous en nous envoyant la Lumière de l’Esprit qui nous permet de discerner entre ce qui est bon et ce qui ne l’est pas (1Thessaloniciens 5,19-22). Et elle sera au même moment « force » offerte pour renoncer au mal et choisir le bien (2Timothée 1,7). Et cette sollicitude, il l’exerce encore par ceux qu’Il a appelés à devenir les Pasteurs de son troupeau (1Thessaloniciens 5,12-13 ; Hébreux 13,17 ; 1Pierre 5,2-3). Le Pape Jean-Paul II en fut un magnifique exemple…

Et si la tentation devient plus pressante, St Paul nous assure que la grâce se fera plus forte encore : « Aucune tentation ne vous est survenue, qui passât la mesure humaine. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces ; mais avec la tentation, il vous donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter » (1Corinthiens 10,13). Cette idée de « supporter » nous invite à la patience. La tentation, qui a toujours quelque part prise sur nous, ne disparaîtra pas comme par un simple coup de baguette magique… mais « Dieu nous encourage puissamment, nous qui avons trouvé un refuge (avec Lui et en Lui), à saisir fortement l’espérance qui nous est offerte. En elle, nous avons comme une ancre de notre âme, sûre autant que solide » (Hébreux 6,18-19)… Cette espérance s’enracine et se nourrit dans le don de l’Esprit Saint (Romains 15,13 ; 1Pierre 1,3), qui est l’ancre véritable lancée au cœur de tout chrétien, le roc sur lequel il peut ensuite construire toute sa vie (Matthieu 7,24-25)…

Et si, hélas, la chute survient, « si nous sommes infidèles, Dieu, Lui, reste à jamais fidèle » (2Timothée 2,13)… La grâce surabondera là où le péché a abondé (Romains 5,20) et avec elle, le Bon Pasteur cherchera sa brebis perdue jusqu’à ce qu’il la retrouve (Luc 15,4-7)… Il consolera celui qui s’est fait mal en tombant, et il l’invitera à se relever le plus vite possible : « Fait-on une chute sans se relever ? Se détourne-t-on sans retour ?… Reviens, rebelle Israël, car Je Suis miséricordieux. Je veux guérir vos rébellions » et toutes leurs conséquences (cf. Jérémie 8,4 ; 3,11.22)…

Therese novice
Ste Thérèse de Lisieux nous donne quelques conseils dans notre combat de tous les jours :

– Tout d’abord, elle ne désespérait jamais de la Miséricorde de Dieu, car elle avait découvert à quel point elle s’était révélée et offerte en Jésus-Christ, Lui qui, par amour, a voulu descendre au plus profond de la misère humaine : « En descendant ainsi le Bon Dieu montre sa grandeur infinie »…

– Elle essayait de « rester un petit enfant devant le Bon Dieu », et qu’est-ce que cela veut dire ? « C’est », disait-elle « reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu, comme un petit enfant attend tout de son Père ; c’est aussi ne s’inquiéter de rien … Enfin, c’est ne pas se décourager de ses fautes, car les enfants tombent souvent, mais ils sont trop petits pour se faire beaucoup de mal… Voyez les petits enfants : ils ne cessent de casser, de déchirer, de tomber, tout en aimant beaucoup, beaucoup leurs parents. Quand je tombe ainsi, cela me fait voir encore plus mon néant et je me dis : « Qu’est-ce que je ferais, qu’est-ce que je deviendrais si je m’appuyais sur mes propres forces ? » »

3 – Une mauvaise pensée survient ? Elle essaye de ne pas s’y arrêter : « Faut-il tant aimer le bon Dieu et la Sainte Vierge et avoir ces pensées-là !… Mais je ne m’y arrête pas ».

4 – Elle regrette un geste, une attitude, une parole ? « Quand j’ai commis une faute qui me rend triste, je sais bien que cette tristesse est la conséquence de mon infidélité. Mais croyez-vous que j’en reste là ? Oh non ! Pas si sotte ! Je m’empresse de dire au Bon Dieu : Mon Dieu, je sais que ce sentiment de tristesse, je l’ai mérité, mais laissez-moi vous l’offrir tout de même comme une épreuve que vous m’envoyez par amour. Je regrette mon péché, mais je suis contente d’avoir cette souffrance à vous offrir ». En agissant ainsi, elle mettait alors en œuvre cet autre conseil : « Aimer, c’est tout donner », le bien comme le mal… Et en offrant au Seigneur ce qui n’avait peut‑être pas été totalement conforme à sa volonté, elle se retrouvait aussitôt dans les bras de Celui dont l’unique désir est de nous « délivrer du mal » et de tous ses liens pour nous arracher aux ténèbres et nous transférer dans le Royaume de son Fils Bien-Aimé, en sa Lumière, sa Présence et son Amour (Colossiens 1,12-14 ; Actes 26,15‑18 ; Jean 8,31-36 ; Ephésiens 1,3-6)… « Le Dieu que nous avons est un Dieu de délivrances ». Aussi, Seigneur, puisque « je suis pauvre et malheureux », puisque « mon cœur est blessé au fond de moi », « agis pour moi selon ton Nom, délivre-moi, car ton amour est bonté » (Psaume 68(67),21 ; 109(108),21-22 ; 6,5 ; 18(17),17-20)…

                                                                                                                  D. Jacques Fournier

[1] POUILLY J., Dieu notre Père (Cahiers Evangile 68, Saint-Etienne 1989) p. 36.

[2] Catéchisme de l’Eglise catholique & 2794.

[3] Catéchisme de l’Eglise catholique & 2780-2781 p. 568.

[4] C’est ainsi que la TOB traduit en Ezéchiel l’expression « sanctifier le Nom de Dieu » par « montrer la sainteté du Nom de Dieu ».

[5] « La malédiction » en soi n’existe pas ; Dieu ne sait que bénir. Ce mot de « malédiction » ne fait que traduire l’état de celui qui, s’étant séparé de Dieu, est devenu étranger à toutes ces bénédictions qu’il ne cesse pourtant de vouloir lui offrir.

[6] A l’époque, pour St Paul, si on n’était pas Juif, on était Grec ou de culture grecque… L’expression « Juifs et Grecs » englobe donc toute l’humanité…

[7] DURRWELL F.-X., Le Père. Dieu en son mystère (Paris 1998) p. 235.

[8]Catéchisme de l’Eglise catholique p. 573: “Le Père, qui nous donne la vie, ne peut pas ne pas nous donner la nourriture nécessaire à la vie, tous les biens “convenables”, matériels et spirituels ».

[9] Catéchisme de l’Eglise catholique p. 573.

[10] Catéchisme de l’Eglise Catholique & 2840 p. 580.

[11] JEREMIAS J., Paroles de Jésus (Paris 1963) p. 75. Cité par POUILLY J., Dieu notre Père (Cahiers Evangile 68) p. 48.

[12] Catéchisme de l’Eglise catholique & 2843 p. 580.

[13] Catéchisme de l’Eglise catholique & 2842 p. 580.

[14] TOURNAY R.J., “Ne nous laisse pas entrer en tentation”, Nouvelle Revue Théologique n° 120 (1998).

Fiche n°13 – Lc 11,1-4 : cliquer sur le titre précédent pour accéder au fichier PDF pour lecture ou éventuelle impression




Jésus, en marche vers sa Passion, prépare ses disciples à la mission (Luc 9,51-10,42)

Ici commence la deuxième grande partie de l’Evangile selon St Luc. Jusqu’à présent, Jésus annonçait la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu (Luc 4,42-44; 6,20 ; 8,1-3.9-10 ; 9,10‑11.27) dans la région de la Galilée, au nord de la Palestine. Maintenant – et St Luc emploie une tournure grecque unique pour le décrire[1] – il va prendre gravement, avec courage, le chemin de Jérusalem, cette ville où il s’offrira sur le bois de la Croix pour le salut du monde. Les termes choisis suggèrent la difficulté de la démarche : le Christ, si humain, ne voit pas s’approcher avec joie l’heure de la souffrance et de la mort. Il prendrait bien un autre chemin si cela lui était possible : « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ! », dira-t-il au mont des Oliviers, juste avant son arrestation. Mais son amour du Père et des hommes, qu’il est venu arracher aux griffes du mal pour leur donner de connaître avec Lui la Vie, la Paix et la Joie, lui donnera le courage d’aller jusqu’au bout : « Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais ta volonté, qui se fasse »… « Allons, il faut que le monde reconnaisse que j’aime le Père et que je fais comme le Père m’a commandé » (Luc 22,42-44 ; Jean 14,31). Alors, « louez le Seigneur, tous les peuples ; fêtez-le, tous les pays ! Son amour envers nous s’est montré le plus fort » (Psaume117(116))…

Dieu Père (Giovanni Battista Cima)

Notons aussi que St Luc a déjà employé plusieurs fois le verbe « s’accomplir » pour bien montrer que le projet de Dieu annoncé dans les Ecritures d’Israël s’accomplissait parfaitement avec le Christ (Luc 1,20 ; 4,21). Nous le retrouvons en Luc 9,51 (cf note 1), puis il disparaît de l’Evangile pour réapparaître seulement au moment de la Passion (Luc 21,24 ; 22,16) et dans la bouche du Ressuscité expliquant les Ecritures à ses disciples (Luc 24,44). Toute la seconde partie de l’Evangile est donc tout entière tendue vers cet accomplissement du projet de Dieu pour le salut du monde : Jésus prend ici avec courage le chemin de Jérusalem, les yeux fixés sur la Croix qui l’attend… Son souci, désormais, sera de bien préparer ses disciples à la mission qui sera la leur après sa mort et sa Résurrection…

Un village de Samaritains refuse d’accueillir le Christ

Le début du ministère de Jésus avait commencé par l’accueil éphémère (Luc 4,22) puis le rejet des habitants de Nazareth (Luc 4,28-30). Cette seconde étape commence elle aussi par un rejet, celui d’un village samaritain[2]. Certes, ses habitants ne savent pas « qui » est Jésus. Ils refusent de le recevoir pour la seule raison qu’il va à Jérusalem, une ville qui centralisait pour eux toutes leurs rancœurs vis-à-vis des Juifs. Jacques et Jean se proposent alors de réagir comme Elie le fit autrefois face à ses adversaires (2Rois 1,1-18). Mais Jésus n’est pas ainsi. L’amour seul l’anime, un amour universel, offert même à ceux qui le rejettent (Luc 6,27-35 ; 23,34 ; Romains 5,6-8)… Il respectera donc leur décision et partira pour un autre village… Bien sûr, il ne leur gardera pas rancune de ce refus, bien au contraire… Un peu plus tard, il donnera même à un Juif Maître de la Loi, l’exemple d’un « bon Samaritain » qui sut se faire le prochain d’un homme dans le besoin, alors qu’un prêtre et un Lévite[3] venaient de passer à ses côtés sans réagir (Luc 10,29‑37). Il guérira aussi dix lépreux, dont un samaritain (Luc 17,11-19) que Jésus donnera à nouveau en exemple : il sera en effet le seul à revenir sur ses pas pour lui dire « Merci ! »… Et St Jean nous rapportera de son côté le bon accueil que lui réserva tout un village de Samaritains (Jean 4,1-42). Plus tard, après sa Résurrection, Jésus demandera à ses disciples de retourner en Samarie pour leur annoncer la Bonne Nouvelle du Salut et de la Vie (Actes 1,8 ; 8,4-8 ; 8,14-15 ; 8,25 ; 9,31). Lui-même sera avec eux (Matthieu 28,18-20), agissant avec la Toute Puissance de l’Esprit Saint, pour que sa Parole de Vérité soit accueillie (Ephésiens 1,13-14 ; Jean 15,26 ; 1Thessaloniciens 1,4-6 ; Luc 24,32 ; Jean 8,40 avec 17,7-8.20)… Et s’ils ouvrent la porte de leur cœur, il sera encore le premier à être heureux de pouvoir établir avec eux une communion de Vie et d’Amour (Apocalypse 3,20 ; Jean 14,21-23 ; Luc 15,7.10) qui débouchera au ciel dans la Plénitude même de Dieu (Ephésiens 1,3-6)…

 

Les conditions pour suivre Jésus (Luc 9,57-62)

 

Ces trois petits épisodes, regroupés juste avant l’envoi en mission des « soixante douze » disciples, soulignent l’urgence de la mission à laquelle il ne faut rien préférer… C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Jésus donnera plus tard comme consigne : « N’échangez de salutations avec personne en chemin ». Et a la TOB précise en note : « Les salutations orientales sont interminables. Or le message est urgent (cf 2Rois 4,29[4]) »…

figuier stérile 3

Le Christ invite donc ses disciples à faire des choix radicaux, pour Lui et pour l’Evangile. Le suivre n’est donc pas toujours facile, et il le sait bien (Actes 9,15-16) ! St Paul en a fait l’expérience, mais il a aussi constaté combien le Seigneur était toujours présent au cœur de son épreuve pour l’encourager, le soutenir, le consoler : « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ, le Père des Miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos souffrances »… (2Corinthiens 1,3-4 ; 1,8-10 ; 4,6-12 ; 6,4‑10 ; 11,21b-33 ; 1Corinthiens 4,9-13). St Luc insiste ici par trois fois sur l’aspect humainement exigeant de l’appel de Jésus, sans décrire, semble-t-il, les grâces, sources de joie, que le Christ donne toujours à ceux et celles qu’il appelle. Il le fera plus tard, insistant là aussi par trois fois sur la joie des disciples « d’être inscrits au Livre de Vie », sur la joie de Jésus « sous l’action de l’Esprit Saint », et à nouveau sur le bonheur de ses disciples : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! » (Luc 10,17-24). La joie de Jésus rejoint d’ailleurs celle de ses disciples, car il leur promet, s’ils acceptent de le suivre, « d’être là où Lui, il est » : « Si quelqu’un me sert, qu’il me suive, et là où Je suis, là aussi sera mon serviteur » (Jean 12,26). Et où est Jésus ? « Dans le Père » (Jean 14,10-11), c’est-à-dire uni au Père dans la communion d’un même Esprit, cet Esprit qui est Source de Vie (Jean 6,63 TOB ; Galates 5,25), de Paix (Galates 5,22-23) et de Joie (1Thessaloniciens 1,6) ! « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jean 15,11). Et il sait de quoi il parle, Lui qui est le Serviteur du Père, Lui qui « suit » le Père en accomplissant parfaitement sa volonté : là est toute sa Vie (Jean 4,34), toute sa Paix, toute sa Joie (Luc 10,21-22)…

suis-moi

A l’occasion de la première rencontre, Jésus va souligner son aspect missionnaire : il passe de villes en villages (Luc 4,42-44) pour annoncer à tous combien Dieu est tout proche (Actes 17,26-28 ; Matthieu 3,2), offert à notre bonne volonté et à notre foi… Il n’a donc pas « d’endroit où reposer la tête »… Il sait ce que cela signifie « dormir à la belle étoile », au Mont des Oliviers par exemple (Luc 21,37 ; 22,39). Il savait aussi accepter l’hospitalité avec simplicité : chez Pierre, à Capharnaüm, où il revenait souvent (Matthieu 4,12-13 ; Marc 2,1 et 9,33 où l’expression « à la maison », renvoie à la maison de Pierre. Elle a été retrouvée par des Franciscains à l’occasion de fouilles archéologiques), chez Marthe et Marie (Luc 10,38), chez Simon le lépreux (Matthieu 26,6), chez St Matthieu son tout nouveau disciple (Luc 5,27-32)… Plus tard, Jésus invitera ses disciples à accepter avec la même simplicité l’hospitalité qui leur sera offerte, mangeant ce qui leur sera servi (Luc 10,5-8)…

Dans le second épisode, l’homme que Jésus appelle lui répond : « Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon Père ». Comme l’indique en note la Bible des Peuples, « cela signifie très probablement qu’il voulait s’occuper de son père âgé jusqu’au moment où il l’aurait enterré (cf Tobie 6,14-15) ». Répondre « oui » dans la foi et la confiance à l’appel de Jésus sera alors lui manifester la même confiance vis-à-vis des proches que nous devrons quitter : le Christ Lui-même s’occupera aussi très concrètement d’eux, d’une manière ou d’une autre, pour que tout se passe le mieux possible, et cela jusqu’à la fin… A tout appel correspond une grâce, et nous sommes tous appelés : les uns à tout quitter pour suivre le Christ, les autres à accepter cette séparation demandée par le Seigneur, dans la certitude qu’Il s’occupera aussi bien des uns et des autres pour que tous ne manquent de rien (Luc 12,22-32). Il est en effet inconcevable qu’il n’en soit pas ainsi. Le Seigneur pourrait-il en effet nous inviter à faire le contraire de la Loi de Moïse (Exode 20,12), lui qui n’est pas venu pour abolir, mais pour accomplir (Matthieu 5,17) ? Lui qui nous demande « d’aimer notre prochain comme nous-mêmes » (Matthieu 22,34-40 ; cf 19,16-22), pourrait-il nous pousser à ne pas aimer nos parents, ces tout premiers « prochains » que Dieu nous a donnés ? Lui qui a su prendre soin de sa Mère, jusque sur la Croix, en la confiant à son disciple bien-aimé, pourrait-il nous interdire de faire de même (Jean 19,25-27) ? Non… Par ces paroles qui peuvent sembler dures en première lecture, Jésus invite tout simplement ses disciples à lui faire confiance : confiance pour eux-mêmes, et confiance pour leurs parents qu’ils doivent quitter pour le suivre…

Saint Jean

Le troisième et dernier épisode insiste sur l’urgence de la mission et le don sans retour que Jésus attend de ses disciples. Elisée, avant de suivre Elie, lui avait demandé « d’aller embrasser son père et sa mère » (1Rois 19,19-21). Jésus, ici, semble encore plus exigeant, mais là encore cette position extrême n’est qu’insistance sur la détermination à le suivre que Jésus attend de ses disciples, et il sait que les « au revoir » ne sont jamais faciles… Que les cœurs ne vacillent donc pas pour répondre avec courage et chaque jour à l’appel reçu… En dehors de ce contexte immédiat, la Parole de Jésus a aussi une portée plus grande. « Suivre le Christ » est tout d’abord, et cela est valable pour toutes les vocations, « mettre le Christ en premier dans son cœur et dans sa Vie » en essayant, avec Lui, de renoncer à tout ce qui est contraire à la dynamique du Royaume des Cieux. Sans cette conversion permanente, le danger serait grand de retourner à ses fautes et à ses erreurs passées. Et celui qui agirait ainsi se détournerait du Christ « Source de Vie » et il lui serait alors impossible d’accomplir « les œuvres de Dieu ». Il deviendrait stérile comme la femme de Lot transformée en « colonne de sel » (Genèse 19,23-26 ; cf. Jean 15,4-5 ; Matthieu 5,13-16 où le sel a un autre sens symbolique, positif cette fois, de « donner du goût et de la saveur » à la vie…). Il s’agira donc désormais de faire comme St Paul : « Oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être, et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là‑haut, dans le Christ Jésus… C’est ainsi qu’il nous faut penser ; et si, sur quelque point, vous pensez autrement, là encore Dieu vous éclairera. En attendant, quel que soit le point déjà atteint, marchons toujours dans la même ligne » (Philippiens 3,13-16)…

La mission des soixante douze disciples (Luc 10,1-16)

« Jésus désigna 72 autres disciples et les envoya deux par deux en avant de lui dans toute ville et tout endroit où lui-même devait aller »…

Jésus avait d’abord envoyé les Douze apôtres en mission (Luc 9,1-6), ceux-là qui plus tard seront appelés à devenir les colonnes de l’Eglise naissante (Galates 2,7-10), le fondement de l’édifice étant le Christ Jésus Lui-même (1Corinthiens 3,10-15). Maintenant, Jésus envoie également en mission « 72 autres disciples » en des termes quasiment identiques … Or « 72 » est le résultat de « 6 x 12 ». En rajoutant les Douze Apôtres, on a donc « 6 x 12 + 1 x 12 » soit en tout « 7 x 12 », et le chiffre « sept » est, dans la Bible, synonyme de perfection et de plénitude. Toute l’Eglise est donc envoyée en mission[5]… Nous retrouvons la même logique à la fin de l’Evangile où le Christ Ressuscité donnera ses consignes missionnaires « aux Onze et à leurs compagnons » (Luc 24,33-36). Aujourd’hui, la mission de l’Eglise ne concerne donc pas seulement les Evêques, successeurs des Douze, et les prêtres qui collaborent avec les Evêques pour le bon accomplissement de leur ministère de Pasteur, mais aussi les laïcs… Nous sommes tous envoyés par le Christ, pour annoncer, là où nous sommes, dans nos familles, dans notre travail…, la Bonne Nouvelle du Christ Sauveur. Et le Christ invite ici à partir « deux par deux », c’est-à-dire accompagnés et soutenus par un autre[6]… Nous ne serons pas seuls : en Eglise, nous pourrons compter sur quelqu’un ou même, sur un petit groupe… De plus, le chiffre « deux » renvoie à la notion de « témoignage » : il fallait en effet au moins deux ou trois témoins pour qu’un témoignage soit recevable en justice (Deutéronome 19,15). Les disciples envoyés par le Christ seront donc avant tous les témoins de ce qu’ils auront vu, entendu et vécu avec Lui. Ils seront ainsi comme Jean-Baptiste qui invitait à « préparer les chemins du Seigneur » (Luc 3,1-6 ; cf. Isaïe 40,1-11 ; 52,6-10) où « Lui-même devait aller »… Et après la mort et la résurrection du Christ, cette dernière indication s’accomplira, dans la foi, avec la Présence même du Ressuscité qui sera là où ses disciples seront (Matthieu 28,18-20). Par son Esprit, il les aidera à trouver les mots justes pour rendre témoignage à la Bonne Nouvelle du Salut (1Corinthiens 2,13 ; cf. Luc 21,12-15 et Matthieu 10,17-20). Par son Esprit, il agira aussi au cœur de ceux et celles qui les écouteront pour que ces Paroles de Vérité soient bien accueillies (1Corinthiens 2,1-5 ; 1Thessaloniciens 1,6 ; Jean 15,26), comme l’explique une note de la Bible de Jérusalem (cf. Esprit Saint1Jean 4,13) : « Ce don de  l’Esprit annoncé pour les derniers temps a été répandu dans les cœurs et y fait naître la certitude intime de ce que les apôtres annoncent extérieurement »… La mission devient alors un acte de foi en Celui qui est en fait « le Missionnaire » par excellence : le Christ Ressuscité qui continue invisiblement, mais avec la Puissance, la Douceur, la Lumière et le Feu de l’Esprit Saint, à annoncer le Dieu d’Amour par son Eglise qui est « son Corps » (Romains 12,4-13 ; 1Corinthiens 10,16‑17 ; 12,12-30)… Mais encore faut-il que des « ouvriers » se lancent dans l’aventure. Ils sont « peu nombreux » ; le Seigneur les attend, les désire, et nous invite tous à « prier le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson »…

Notons que ces « ouvriers » reçoivent, comme les Apôtres, mais bien sûr en lien avec eux (Actes 20,28), « autorité (ou pouvoir) sur tous les démons » (Luc 9,1), c’est-à-dire « l’autorité (ou le pouvoir) de fouler aux pieds toute la puissance de l’ennemi » (Satan) de telle sorte que « rien ne pourra leur nuire » (cf. Marc 16,15-18). Jésus les invite également à « guérir les malades » (Luc 9,1-2 ; 9,6 ; 10,9), une invitation qui est toujours en lien avec « la proclamation de la Bonne Nouvelle du Royaume des Cieux » : ces guérisons seront en effet les signes visibles de la Présence invisible et efficace de Dieu qui se propose à notre foi pour nous offrir le pardon de toutes nos fautes, et avec lui, le don de la vie éternelle… St Paul écrivait : « C’était Dieu qui dans le Christ se réconciliait le monde, ne tenant plus compte des fautes des hommes, et mettant en nous la parole de la réconciliation. Nous sommes donc – nous les ouvriers envoyés à sa moisson – en ambassade pour le Christ ; c’est comme si Dieu exhortait par nous. Nous vous en supplions au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu » (2Corinthiens 5,19-20). Et les fruits de cette réconciliation seront un mystère de communion avec Dieu (Ephésiens 2,18 ; Galates 3,27-28 ; 1Jean 1,1-4 ; Jean 14,23 ; 17,20-23) où chacun trouvera, dans le don de l’Esprit Saint, le repos du cœur (Matthieu 11,28-30), la Paix intérieure (Jean 14,27), la Vie (Jean 6,47), la Joie (Jean 15,11)… Tel est ce « Royaume de Dieu qui est tout proche de nous » (Luc 10,9.11), frappant inlassablement à la porte de nos vies et de nos cœurs…

jésus frappe à la porte

Les ouvriers envoyés à la moisson doivent d’ailleurs dire en entrant dans une maison : « Paix à cette maison ! » En agissant ainsi, ils annonceront déjà « l’Evangile de la Paix » (Ephésiens 6,15), cette Paix étant synonyme en hébreu de Plénitude, « don divin qu’ils apportent dans la demeure où ils pénètrent. Qui est « fils de la paix », c’est-à-dire ouvert et réceptif à la Bonne Nouvelle du Règne et à ce don, le recevra effectivement. Et lorsque quelqu’un se ferme et ne croit pas que la paix lui vienne par la bouche du missionnaire, ce « cadeau » n’est pas perdu pour autant : ayant fait ce qu’il devait, le missionnaire demeure en paix »[7].

Enfin, la Loi de Moïse distinguait entre les animaux purs que l’on pouvait manger, et les impurs qu’il fallait proscrire (Lévitique 11). De plus, tous ceux qui n’obéissaient pas à toutes les prescriptions de la Loi, et notamment les païens, étaient considérés comme des êtres impurs : il était alors interdit d’entrer chez eux et de manger avec eux (cf. Luc 5,29-32 ; 15,1-2 ; Jean 18,28). Mais le disciple de Jésus est libéré de toutes ces prescriptions et il n’existe plus pour lui de barrières entre les hommes (1Corinthiens 10,25-27 ; cf. Ephésiens 2,14-18 où la barrière séparant les deux peuples, les Juifs et les païens, est la Loi ; le Christ l’a supprimée pour que ceux qui étaient loin (les païens) et ceux qui étaient proches (les Juifs) ne fassent plus qu’un seul et même Peuple, une Humanité Nouvelle rassemblée par le Christ, dans l’Esprit, autour du Père. Voir également Actes 10,9-16 ; à la suite de cette vision, Pierre, qui logeait déjà chez un homme impur de par son métier, Simon le corroyeur (Actes 10,6), n’aura plus de scrupules à accueillir chez lui des païens (Actes 10,19‑23), à marcher avec eux (Actes 11,12) et à entrer chez eux (Actes 10,23-29)). Toute l’humanité, sans exception, est aimée par Dieu et appelée au salut (cf. 1Timothée 2,3-6 ; Jean 3,16-17 ; 6,39 et le Père lui a donné le monde à sauver ; 17,1-3). L’ouvrier envoyé à la moisson peut donc dire, comme St Paul (1Corinthiens 9,18-22) : St Paul« En annonçant l’Évangile, j’offre gratuitement l’Évangile, sans pleinement user du droit que me confère l’Évangile[8]. Oui, libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous, afin de gagner le plus grand nombre. Je me suis fait Juif avec les Juifs, afin de gagner les Juifs ; sujet de la Loi avec les sujets de la Loi – moi, qui ne suis pas sujet de la Loi – afin de gagner les sujets de la Loi. Je me suis fait un sans-loi avec les sans-loi – moi qui ne suis pas sans une loi de Dieu, étant sous la loi du Christ – afin de gagner les sans-loi. Je me suis fait faible avec les faibles, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous, afin d’en sauver à tout prix quelques-uns ». Puissions-nous faire de même…

Cet épisode se termine sur l’éventualité d’un refus d’accueillir « les ouvriers envoyés à la moisson ». Comme en Luc 9,5, le geste manifestant la rupture est sans équivoque. Mais le Christ invite une nouvelle fois à annoncer cette Bonne Nouvelle, envers et contre tout : « Pourtant, sachez-le, le Royaume de Dieu est tout proche »… Si aujourd’hui, ils le refusent, peut‑être finiront-ils un jour par lui ouvrir leur cœur… Mais attention, ils seront responsables des conséquences de leur refus… Et s’ils se ferment à l’Amour, à la Miséricorde, à la Justice, au Pardon, à la Vérité et à la Paix, ils risquent de laisser le champ libre à la haine, la jalousie, l’injustice, la vengeance, le mensonge et la guerre… Autant de forces de destructions qui ne pourront laisser derrière elles qu’un immense champ de ruines. Il ne sera pas question alors de « jugement divin » ou de « châtiment de Dieu » : seuls les hommes, par leur refus de l’Amour, auront été les artisans de leur propre malheur (Jérémie 2,15-19 ; 4,18). Aussi le Christ se lamente‑t-il par avance sur eux (Matthieu 23,37-38). S’ils avaient pu accueillir celui qui, par ses envoyés, était susceptible de leur donner la Paix et la Joie…

Diapositive12« Premier lieu pourtant où Jésus avait guéri et prêché (Luc 4,23.31), Capharnaüm a fait montre d’un endurcissement du cœur » hors du commun. « Au moyen d’une allusion à Isaïe 14,13-15, le Maître signifie à l’orgueilleuse cité qu’elle va tomber de haut de façon catastrophique ; en rejetant l’Envoyé de Dieu, elle a signé son propre rejet »[9]. Comment, en effet, pourrait-être sauvé celui qui refuse de se laisser saisir par l’unique Sauveur ? Même si ce dernier le presse d’accepter son amour et son aide, son refus est synonyme pour lui de condamnation (Jean 3,16-18). Mais encore une fois, qui condamne ? Dieu ? Certainement pas (Jean 8,11 ; 1Jean 1,8-2,2 ; Romains 8,31-39) ! Il ne désire que nous sauver… C’est l’homme qui, par son refus de Dieu, se condamne lui-même…

Enfin, Jésus conclut son discours en ces termes : « Qui vous écoute m’écoute, qui vous rejette me rejette, et qui me rejette rejette Celui qui m’a envoyé ». Jésus en effet a donné à ses disciples la Parole qu’il avait lui-même reçue de son Père (Jean 17,6-8), et l’Esprit Saint aidera l’Eglise jusqu’à la fin des temps à garder intact ce dépôt (2Timothée 1,14 ; Jean 14,26 ; 1Corinthiens 2,9-13)… saint_paulSt Paul prêche ainsi « dans le Christ », c’est-à-dire « uni au Christ dans la communion d’un même Esprit » (2Corinthiens 2,17; 12,19 ; Romains 9,1 ; Philémon 1,8-9), « miséricordieusement investi de ce ministère » (2Corinthiens 4,1 ; 1Timothée 1,12-17), et il a ainsi conscience que le Christ parle avec Lui et par Lui (2Corinthiens 13,3). Tel est le mystère de l’Eglise « Corps du Christ », unie au Christ dans la communion d’un même Esprit, et qui ne cesse d’offrir au monde « la Parole du Christ » pour inviter tous les hommes au Salut et à la Vie…

Le retour de mission des Soixante-Douze (10,17-24)

Les Soixante-Douze reviennent « joyeux », de cette Joie simple et discrète qui jaillit du cœur à cœur avec Jésus, le Ressuscité, le Vainqueur du mal, des ténèbres et de la mort. Et voici qu’ils se découvrent eux aussi, par leur union au Christ, « vainqueurs » (2Corinthiens 2,14 ; Romains 8,35-39 ; 1Jean 5,4-5 ; Apocalypse 3,20-21 ; 21,5-7 ; Jean 10,27-30)… Mais c’est l’Esprit Saint, l’Esprit du Christ, cet Esprit qu’ils reçoivent instant après instant du Christ dans une relation de cœur humble et confiante, qui leur donne de remporter la victoire (Matthieu 12,28 ; Luc 11,20). Qu’ils ne se glorifient donc pas de tout ce que le Christ leur a donné : ils risqueraient de tomber dans l’orgueil, et par là-même de se séparer de Lui. Ils seraient alors à la merci de celui qui, pour l’instant, leur est soumis !

Feuille lumière vie« Le vrai motif de la joie des représentants de Jésus n’est pas à chercher dans leur pouvoir sur les forces infernales, mais dans le fait que Dieu a inscrit leurs noms dans le Livre de Vie : ils ont la promesse d’hériter de la Vie qui ne finit pas », une Vie qu’ils commencent dès maintenant à recevoir dans la foi et par leur foi (Jean 6,47)[10]

Mais la joie des disciples fait la joie de Jésus ! Et lui aussi tressaille de joie dans ce même Esprit qu’il reçoit de son Père. Un mystérieux renversement se réalise : ceux qui croient tout savoir sont en fait aveuglés par l’orgueil, et ils demeurent étrangers aux réalités d’en haut (Jean 9,39‑41 ; 1Corinthiens 1,18-31 ; 2,14 où, comme l’indique en note la Bible de Jérusalem, « l’homme psychique » est l’homme laissé aux seules ressources de sa nature)… Par contre, les simples et les tout-petits ont su ouvrir leur cœur à l’action du Père qui leur a donné, grâce à l’action de l’Esprit Saint, d’entrer dans le mystère de Jésus (1Corinthiens 2,9-12 ; Ephésiens 1,17-21 ; Jean 16,12-15) … Ils sont alors « heureux » comme Jésus lui-même est « heureux » (Matthieu 16,15-17). Eclairés de l’intérieur, « leurs yeux illuminés du cœur » (Ephésiens 1,18 ; Matthieu 4,16) savent percevoir en Jésus et dans ses Paroles « quelque chose » de sa Gloire (Jean 6,40[11] ; 6,67‑69 ; 7,45-46 ; 1Jean 1,1-4 ; Luc 9,28-32 … Le Christ apparaît pleinement ici comme « l’unique Médiateur » (1Timothée 2,5-6), le seul « Chemin » (Jean 14,6) par qui il nous est donné, dès maintenant, dans la foi et par notre foi, « d’oser nous approcher du Père en toute confiance » (Ephésiens 3,11‑12), et de « le connaître » (Jean 1,18) en ayant part à sa Vie (Jean 17,1-3). Il est pleinement ce « Fils » -et il en a conscience (cf. Luc 10,22 où le mot « Fils » intervient trois fois)- venu en ce monde pour que nous devenions nous aussi, et le plus pleinement possible, des fils et des filles de Dieu par notre foi en Lui (Jean 1,12-13)…

L’amour de Dieu et du prochain (Luc 10,25-42)

Mais « devenir fils et fille de Dieu » engage toute la vie, car il s’agit avant tout de recevoir dans la foi une grâce qui est de l’ordre de la Vie, la Vie même de ce Dieu qui est Amour et qui n’est qu’Amour (1Jean 4,8.16)… Cette Vie sera donc tout en même temps dynamisme d’amour et force pour aimer (Jean 6,63 avec Romains 5,5 et Galates 5,22-25)… Elle ne pourra donc que nous entraîner à vivre comme Dieu vit de toute éternité, et sa Vie n’est qu’Amour… Dès lors, le seul et unique commandement ne peut être que Celui de l’amour : un cœur tourné tout entier vers Celui qui, de son côté, est tourné tout entier vers chacun d’entre nous pour nous combler de ses dons (Jérémie 32,40-41). Et ces grâces seront « amour ». Elles nous aideront et nous soutiendront pour mettre en pratique ce que Jésus attend de chacun d’entre nous : « Voici quel est mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jean 15,12)… Ainsi, avec le Christ, le commandement de l’Amour de Dieu (Deutéronome 6,4-5) et celui de l’amour du prochain (Lévitique 19,18) ne peuvent plus faire qu’un seul et unique commandement. Celui qui aime vraiment Dieu en lui ouvrant son cœur ne peut pas, au même moment, témoigner de la haine ou du mépris vis-à-vis de son prochain. Si son ouverture de cœur est vraie, totale et sincère, la grâce qu’il recevra de Celui qui n’est que Source de Vie et d’Amour ne pourra que l’entraîner sur des chemins de Vie et d’Amour envers tous ceux et celles qui l’entourent…

Le bon Samaritain, Van GoghPour illustrer ce commandement de l’amour, Jésus donnera deux exemples. Le premier, la parabole du « Bon Samaritain », pose la question : « Qui est mon prochain ? » Jésus évite de répondre de manière trop précise : l’amour ne peut que renverser les barrières qui existent entre les hommes . Il est universel… Aussi donnera-t-il l’exemple « d’un homme », sans préciser sa nationalité ou ses origines, tombé aux mains de brigands qui le laissent « à demi-mort »… Or la Loi de Moïse interdisait de toucher un cadavre sous peine de devenir impur (Nombres19,11‑13). Le Lévite (serviteur du Temple) et le Prêtre, pour qui la Loi était encore plus exigeante (Lévitique 21,1-4 ; Ezéchiel 44,25-27) ne veulent donc pas prendre un tel risque : ils passent leur chemin… Ils n’ont pas su dépasser la barrière de la Loi et mettre à la première place la détresse et le besoin de cet homme… Par contre, un Samaritain, ennemi juré des Juifs à cette époque (Siracide 50,25‑26 ; Jean 4,9 ; 8,48 ; Luc 9,52-55), saura se laisser toucher par la souffrance de cet homme et lui ouvrir son cœur, même s’il pouvait, à priori, le considérer comme un ennemi. Et là, Jésus renverse la perspective : il ne s’agit plus de savoir « qui » est mon prochain, mais plutôt de se faire le prochain de tous ceux et celles qui nous entourent, fussent-ils nos ennemis (cf. Luc 6,27-38) !

Marthe et Marie, Jean VermeerLe deuxième exemple (Luc 10,38-42) soulignera la dynamique qui devrait être celle de tout disciple de Jésus : mettre à la première place l’amour de Dieu, « de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force et de tout son esprit », puis l’amour du prochain qui ne sera que l’expression vivante de notre amour pour Dieu (1Jean 4,7-8 ; 4,12 ; 4,19-20)… Dès lors, Marie, « assise aux pieds du Seigneur », dans la position du disciple qui écoute son Maître, « a choisi la meilleure part » en se mettant à l’écoute de la Parole de Dieu. Douce comme le miel (Ezéchiel 3,1-3), elle est la nourriture qui demeure en vie éternelle (Jean 6,27), le Pain de Vie offert à tous (Jean 6,35-47). Marthe aurait dû se préoccuper d’abord de ce Pain là avant de se laisser « absorber par les multiples soins du service »… Elle aurait alors compris « qu’elle se donnait beaucoup de soucis et qu’elle s’agitait pour beaucoup de choses », alors que le Christ recherche avant tout la simplicité du cœur et la paix… A nous maintenant d’essayer de privilégier notre relation de cœur avec le Seigneur, avant de nous laisser accaparer par les multiples soucis de la vie (cf. Luc 8,14). Comme l’écrivait St Paul aux Philippiens : « Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur, je le dis encore, réjouissez-vous. Que votre modération soit connue de tous les hommes. Le Seigneur est proche. N’entretenez aucun souci; mais en tout besoin recourez à l’oraison et à la prière, pénétrées d’action de grâces, pour présenter vos requêtes à Dieu. Alors la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, prendra sous sa garde vos cœurs et vos pensées, dans le Christ Jésus » (Philippiens 4,4-7)…

                                                                                                                          D.Jacques Fournier

[1] Luc 9,51, littéralement : « Et il advint, comme s’accomplissaient entièrement les jours de son enlèvement (allusion à l’Ascension de Jésus auprès du Père ; le même mot est employé en Ac 1,2.11.22), qu’il fixa (affermit, fortifia) sa face pour aller à Jérusalem »… Peut-être est-ce une allusion au troisième chant du Serviteur en Isaïe 50,5-9 : « Le Seigneur Yahvé m’a ouvert l’oreille, et moi je n’ai pas résisté, je ne me suis pas dérobé. J’ai tendu le dos à ceux qui me frappaient, et les joues à ceux qui m’arrachaient la barbe ; je n’ai pas soustrait ma face aux outrages et aux crachats. Le Seigneur Yahvé va me venir en aide, c’est pourquoi je ne me suis pas laissé abattre, c’est pourquoi j’ai rendu mon visage dur comme la pierre, et je sais que je ne serai pas confondu. Il est proche, celui qui me justifie. Qui va plaider contre moi ? Comparaissons ensemble ! Qui est mon adversaire ? Qu’il s’approche de moi ! Voici que le Seigneur Yahvé va me venir en aide, quel est celui qui me condamnerait ? » Notons combien ce texte insiste sur le fait que « le Seigneur va venir en aide » à son Serviteur… Telle est la certitude qui devait habiter le cœur de Jésus au cœur de toutes les difficultés et de toutes les souffrances qu’il a rencontrées…

[2] A la mort de Salomon (970-931 av. JC), fils du roi David (1010-970 av. JC), le Royaume d’Israël se scinda en deux, avec le Royaume du Nord et sa capitale Sichem, et le Royaume du Sud et sa capitale Jérusalem. On peut imaginer sans peine les tensions qui devaient exister entre les deux royaumes suite à cette division. Omri, roi du Royaume du Nord de 881 à 841 av. JC, acheta pour 68 Kg d’argent (2 talents) une colline située à une dizaine de km au nord-ouest de Sichem à un certain Chémer qui devait donner son nom à la nouvelle capitale qu’Omri y construisit : Samarie. Puis, après la chute du Royaume du Nord conquis en 722 par le roi assyrien Sargon II, ce dernier fut transformé en province assyrienne qui prit le nom de sa capitale : la Samarie. Toute cette zone ne cessera ensuite de s’appeler ainsi, tout comme ses habitants, « les Samaritains »…

Une étape marquante de la coupure entre les Juifs et les Samaritains fut la construction d’un Temple sur le Mont Garizim, au sud-est de Samarie, sans doute vers 330 av JC. Ce Temple faisait donc concurrence à celui de Jérusalem. Vers 180 av JC, le Livre du Siracide (appelé aussi “l’Ecclésiastique ») parle des Samaritains en terme de “peuple stupide qui habite à Sichem” (Siracide 50,26)… La destruction par Jean Hyrcan en 129/128 av JC de Sichem, du Temple du Mont Garizim, puis de Samarie peu de temps après, achèvera de consommer la rupture entre les Juifs et les Samaritains (cf Jean 4,9 ; 8,48).

[3] Un membre de la tribu de Lévi, une tribu à qui le service du Temple de Jérusalem avait été confié : « Le Seigneur mit alors à part la tribu de Lévi, pour porter l’arche de l’alliance du Seigneur, se tenir en présence du Seigneur, le servir et bénir en son nom jusqu’à ce jour » (Deutéronome 10,8).

[4] La Bible de Jérusalem écrit en note pour ce dernier texte : « Ne saluer personne : signe d’une mission pressante ».

[5] COUSIN H., « L’Evangile de Luc », dans Les Evangiles, textes et commentaires (Collection Bayard Compact, 2001) p. 677. Un double symbolisme est très certainement attaché à ce chiffre 72 qui représente en Gn 10,2-31, dans la version grecque, « la table des 72 peuples de la terre ». La mission, visée ici par St Luc, annoncerait déjà celle de l’Eglise naissante envoyée par le Christ Ressuscité dans le monde entier. Il nommera en effet en 10,13-14 deux villes païennes situées au nord d’Israël, « Tyr et à Sidon ». La première mission, celle des Douze (9,1-6) était donc plutôt dans la continuité de celle du Christ envoyé tout d’abord « aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Matthieu 15,24 ; 10,6 en notant le parallèle entre 10,1-16 et Luc 9,1-6). Et de fait, juste après, la symbolique des chiffres employés dans la multiplication des pains (Luc 9,10-17) renverra au Peuple d’Israël (5 : les cinq livres de la Loi ; 5000 : la multitude du Peuple d’Israël appelé à mettre cette Loi en pratique ; 12 : les douze tribus d’Israël).

[6] Exemples de paires dans le Livre des Actes des Apôtres : Paul et Barnabé (13,2-4), Barnabé et Marc, Paul et Silas (15,39-40).

[7] COUSIN H., « L’Evangile de Luc », dans Les Evangiles, textes et commentaires p. 678.

[8] Si « l’ouvrier mérite son salaire », « mangeant et buvant ce qu’on lui servira » (Luc 10,7), St Paul, lui, n’usait pas de ce droit que lui offrait l’Evangile. La Bible de Jérusalem écrit en note pour Actes 18,3 : « Bien qu’il reconnaisse le droit des missionnaires à leur subsistance (1Corinthiens 9,6-14 ; Galates 6,6 ; 2Thessaloniciens 3,9 ; cf. Luc 10,7), Paul a toujours tenu à travailler de ses mains (1Corinthiens 4,12) pour n’être à charge de personne (1Thessaloniciens 2,9 ; 2Thessaloniciens 3,8 ; 2Corinthiens 12,13s) et prouver son désintéressement (Actes 20,33s ; 1Corinthiens 9,15-18 ; 2Corinthiens 11,7-12). « Je m’efforce de plaire en tout à tous, ne recherchant pas mon propre intérêt, mais celui du plus grand nombre, afin qu’ils soient sauvés » (1Corinthiens 10,33)…

[9] COUSIN H., « L’Evangile de Luc », dans Les Evangiles, textes et commentaires p. 678-679.

[10] Id. p. 680.

[11] Et la Bible de Jérusalem précise en note : « “ Voir ” le Fils, c’est discerner et reconnaître qu’il est réellement le Fils envoyé par le Père, cf. Jean 12,45 ; 14,9 ; 17,6 ». Et cette action n’est possible que grâce à celle du Père qui attire à Jésus (Jean 6,44.65) et donne de croire en Lui en envoyant l’Esprit de Lumière et de Vie dans les cœurs (1Corinthiens 12,3)….

 

Fiche n°12 – Lc 9,51-10,42 : cliquez sur le titre précédent pour accéder au fichier PDF pour lecture ou éventuelle impression.




Jésus suscite, éclaire et affermit la foi de ses disciples (Luc 9,1-50)

La mission des Douze (Luc 9,1-6)

 

Jésus rassemble autour de lui les Douze disciples qu’il avait choisis (Luc 6,12-15) pour être ses apôtres, c’est-à-dire ses envoyés (sens du mot grec « apostolos »). Lui-même est l’envoyé du Père : le Père est toujours avec Lui (Jean 8,28-29), et Jésus, uni à son Père dans la communion d’un même Esprit (Jean 10,30) dit les Paroles du Père (Jean 12,49-50) et accomplit les œuvres du Père (Jean 14,8-11). Autrement dit, le Père agit avec lui et par lui pour le salut du monde…

Jésus appelle ici les Douze pour leur donner de participer à sa mission et de l’exercer comme lui l’exerce. La relation qui les unira à lui sera semblable à celle qui l’unit à son Père. Jésus les enverra comme lui-même fut envoyé (Jean 20,21 ; Luc 9,2), il sera toujours avec eux comme le Père était toujours avec lui (Marc 3,14 ; Matthieu 28,20), il leur sera uni dans la communion d’un même Esprit (Jean 17,20-23 ; 1Thessaloniciens 5,9-10 ; Romains 8,9-10), il les revêtira de l’autorité et de la puissance de l’Esprit Saint (Luc 9,1 ; 1,35 ; en plénitude au moment de la Pentecôte : Luc 24,49; Actes 1,8; 2,1-4), comme lui-même en fut revêtu par le Père (Luc 3,21-22 ; 4,14.18-19 ; 5,17). Alors les apôtres proclameront la Parole (Jean 17,8.20 ; Luc 10,16), et ils accompliront les œuvres du Christ : ils guériront les malades et chasseront les esprits impurs (Luc 9,1-2.6). Autrement dit, le Christ agira avec eux et par eux pour le salut du monde…

Communion des saints avec le Christ

Nous constatons combien, dans notre vie de chrétien, la relation au Christ doit être première : Jésus ne pouvait rien faire sans son Père (Jean 5,19-20), nous ne pouvons rien faire sans Lui (Jean 15,5). Cette relation de cœur avec le Christ exige de chacun d’entre nous une conversion qui soit aussi réelle et sincère que possible (Marc 1,14-15 ; Matthieu 21,28-32). Nous savons à quel point cela n’est pas facile, et nous ne connaissons que trop bien notre faiblesse. Et pourtant, nous sommes invités à la confiance car cette œuvre de conversion est avant tout celle du Père des Miséricordes (2Corinthiens 1,3 ; Colossiens 2,13 ; 3,13 ; Psaume 32(31),5 ; 86(85),5 ; 103(102),1-4 ; Jérémie 31,34 ; Ezéchiel 16,63 ; Michée 7,18) : c’est Lui qui se propose de nous purifier (Ezéchiel 36,24-28 ; Jérémie 33,8 ; 1Jean 1,9), de nous transformer (Sophonie 3,9-10), d’arracher de notre cœur toutes les idoles (Osée 2,18-19) pour que nous puissions revenir à lui (Psaume 80(79),4.8.20 ; 85,2.5 ; Isaïe 43,5 ; Jérémie 15,19 ; 24,6 ; 30,3 avec Luc 15,4-7) nous tourner vers Lui, le prier, l’adorer, le craindre au sens de lui demeurer fidèles (Jérémie 32,37b-41 ; Psaume 130(129),4)… Et puisque tout est don, tout est grâce, à nous de nous abandonner avec confiance entre ses mains en étant les plus souples et les plus dociles possible à son action en nos cœurs…

Bapteme

Jésus va ensuite envoyer ses disciples en mission en leur demandant de ne rien prendre pour la route : ni bâton pour se protéger ou s’en servir comme appui, ni sac pour y mettre des provisions ou des vêtements, enfin ni argent pour acheter l’un ou l’autre, ou pour se loger. Il veut qu’ils fassent l’expérience de la Providence divine. Dieu sera là, avec eux ; il les protègera, il sera leur appui, il veillera sur eux, et d’une manière ou d’une autre, ils ne manqueront jamais de rien et trouveront toujours quelqu’un pour bien les accueillir (Luc 12,22‑31 ; Actes 16,11-15). Ils verront ainsi par eux-mêmes combien Dieu agit dans le monde par les femmes et les hommes de bonne volonté. Plus tard, juste avant sa Passion qui précèdera leur grand envoi en mission, il leur rappellera cet épisode : « « Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni sandales, avez-vous manqué de quelque chose? » – «De rien», dirent-ils ». Puis il les invitera cette fois à prendre « bourse » et « sac à provisions » : « Mais maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui a une besace » (Luc 22,35‑36)… L’aventure ne sera pas facile, et ils auront besoin de toutes leurs ressources humaines pour cette mission qui les attend : ressources matérielles, mais aussi prudence, sagesse et réflexion (Matthieu 10,16-24[1])… Et lorsqu’ils auront fait tout leur possible, qu’ils n’oublient jamais ce qu’ils ont vécu autrefois sur les routes de Palestine : ils ne sont pas seuls. Dieu est là, présent, avec eux, et il s’occupe très concrètement de chacun d’entre eux … Ils auront alors à être les plus simples possible, allant là où ils seront accueillis et mangeant ce qui leur sera proposé (Luc 9,4 ; 10,7). Eux qui avaient l’habitude d’être soumis par la Loi de Moïse à toutes sortes d’interdits alimentaires (cf Lévitique 11), qu’ils comprennent bien que « le Royaume des cieux n’est pas une affaire de nourriture et de boisson : il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Romains 14,17 ; cf Marc 7,14-23). Voilà ce qu’ils devront vivre et annoncer (Luc 9,2.6), en paroles et en actes, en disant notamment aux familles qui les accueilleront: « Paix à cette maison » (Luc 10,5)… Et « la Paix », en hébreu, est synonyme de Plénitude, cette Plénitude que Dieu veut communiquer à chacun d’entre nous (Psaume 16(15),11 ; Romains 15,13 ; Ephésiens 3,14-21) en lui donnant, par le Christ (Jean 1,16-17 ; Colossiens 1,18-19 et 2,9-10) d’avoir part à son Esprit Saint (Ephésiens 5,18)…

Esprit Saint

Hélas, parfois, ils ne seront pas accueillis (cf pour le Christ Marc 5,17; Luc 9,53 ; 4,28-30 ; Jean 3,11.31-32 ; 5,43)… Une porte pourra se fermer, mais une autre s’ouvrira… « La Bonne Nouvelle ne saurait en effet être imposée. Elle sera seulement proposée à la liberté des gens. Si une ville ou un village la refusent, on passera outre en respectant ce refus. Le rite ici décrit relève d’un antique usage oriental : on secouait la poussière de ses pieds en quittant un lieu hostile pour marquer la rupture (cf Actes 13,50-52) »[2]. Ils refusent d’accueillir le Christ ? Pour l’instant, qu’ils assument, la responsabilité de leurs actes. Dieu leur a quand même offert la possibilité d’entendre la Bonne Nouvelle : « Pourtant, sachez-le, le Royaume de Dieu est tout proche » (Luc 10,11). La semence a été semée (Luc 8,5‑8). Peut-être lèvera-t-elle un jour… Mais de toute façon, d’une manière ou d’une autre, Dieu reviendra frapper à la porte de leur cœur…

 

Hérode et Jésus (Luc 9,7-9)

 

Les opinions sur le Christ étaient nombreuses et variées. Certains croyaient être en présence de Jean le Baptiste, autrefois décapité par Hérode (Luc 9,9 ; Marc 6,17-29), et aujourd’hui ressuscité. D’autres pensaient que la prophétie de Malachie sur le retour d’Elie s’était accomplie (Malachie 3,23-24)[3]. D’autres enfin pensaient que Jésus était « un des anciens prophètes qui est ressuscité » (Luc 9,8), ou encore ce prophète promis autrefois par Moïse (Deutéronome 18,15.18‑19; cf Jean 1,21 où des prêtres venus de Jérusalem pensent que Jean Baptiste pourrait être ce « prophète »). Certes, Jésus était bien un prophète (Jean 6,14 ; 7,40) portant au monde la Parole de Dieu (cf. Jérémie 1,9), mais il était bien plus qu’un prophète…

Visage de Jésus

Jeanne, la femme de Chouza, l’intendant d’Hérode[4] était une des disciples du Christ (Luc 8,3). Hérode avait donc très certainement entendu parler de Jésus par son intendant, et « il cherchait à le voir » (Luc 9,9). De fait, il le verra… Lorsque Jésus fut arrêté, il fut d’abord conduit devant l’assemblée des responsables religieux du Peuple d’Israël, le Sanhédrin (Luc 22,66-23,1). Puis ils l’emmenèrent devant Pilate[5] (Luc 23,2-7) qui l’envoya à son tour devant Hérode (Luc 23,8-12) : « Hérode, en voyant Jésus, fut tout joyeux ; car depuis assez longtemps il désirait le voir, pour ce qu’il entendait dire de lui; et il espérait lui voir faire quelque miracle ». Comme d’autres avant lui, il demande un signe à Jésus (Luc 11,16.29), un acte merveilleux, un prodige… Mais Jésus n’est ni un magicien, ni un prestidigitateur… Il n’est pas venu pour « en mettre plein la vue » (Luc 4,9-12) comme peuvent le faire parfois les vedettes de ce monde. Hérode est donc pour l’instant rempli de l’esprit du monde : il n’a pas les dispositions intérieures qui lui permettraient de s’ouvrir à cette Présence de Dieu venue s’offrir en Jésus-Christ dans la discrétion et l’humilité. Il est aveugle de cœur (2Corinthiens 4,3-6). Il demande un signe, alors qu’il a devant lui le plus beau signe qui soit de la Présence et de l’action de Dieu en ce monde : l’humanité de Jésus, qu’il peut voir, toucher, entendre, ce Jésus qui est le Fils Unique du Père en Personne, vrai Dieu de toute éternité. Mais il ne perçoit rien ; aussi Jésus se tait devant lui.

Cet esprit du monde va ensuite pleinement se manifester en actes : on reconnaît l’arbre à ses fruits (Luc 6,43-45)… Hérode, blessé dans son orgueil, va le bafouer, le traiter avec mépris, le revêtir par dérision d’un habit de prince, et le renvoyer à Pilate…

 

Au retour des Apôtres, Jésus rassasie une foule (Luc 9,10-17)

 

Les apôtres reviennent de mission et racontent tout simplement à Jésus ce qu’ils ont vécu. Il va alors les emmener à l’écart, avec peut-être l’intention de leur offrir un peu de repos (Marc 6,31). Mais les foules partent à sa suite, et comme d’habitude, Jésus leur fait bon accueil ; le repos sera pour plus tard… Comment va-t-il combler leur attente ? En leur parlant à nouveau du Royaume des Cieux, une Parole à laquelle l’Esprit de Vérité rend toujours témoignage (Jean 15,26). S’ils ouvrent leur cœur à cette Parole, ils l’ouvriront aussi à cet Esprit dont la seule Présence suffit à combler toutes nos attentes… Notons également la simplicité avec laquelle Jésus répondait aux requêtes qui lui étaient faites : « Il guérissait ceux qui en avaient besoin »…

Paralytique

Puis, « le jour commença à baisser », clin d’œil en direction du repas d’Emmaüs (Luc 24,29) où le Christ Ressuscité, non encore reconnu par ses deux disciples, accomplira une fois encore les gestes de l’Eucharistie (Luc 24,30). Et le déclic se produira : ils le reconnaîtront dans cette fraction du pain, « leurs yeux s’ouvriront », et lui disparaîtra, les laissant à cette connaissance de foi dans laquelle, pour l’instant, il veut se donner à chacun d’entre nous… Plus tard nous le verrons, par-delà notre mort …

Le soir tombe… Les disciples invitent donc Jésus à renvoyer la foule « dans les villages et les fermes d’alentour pour y trouver logis et provision » et tous pourraient se retrouver ensuite le lendemain matin. Mais Jésus a une autre solution : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Peut-être leur serait-il possible, avec l’aide matérielle que pouvaient apporter certains disciples (Luc 8,1-3), d’aller dans ces villages et ces fermes pour acheter de la nourriture (Luc 9,13), « même si ce serait là une dépense considérable »[6]. Mais Jésus a encore une autre idée. Il va prendre l’initiative et agir d’une manière totalement imprévue pour donner gratuitement à cette foule tout ce dont elle a besoin… En le suivant, ils cherchaient avant tout « le Royaume des Cieux et sa justice », laissant de côté les préoccupations matérielles pour se tourner de tout cœur vers les réalités d’en haut (Colossiens 3,1-3). Et c’est Jésus Lui-même qui va se soucier pour eux de ces questions matérielles (cf Matthieu 15,32), en leur donnant au moment où ils en avaient besoin tout ce dont ils avaient besoin, en surabondance, alors même qu’ils ne lui avaient encore rien demandé ! L’invitation à se confier en la Providence divine est ici, une fois de plus, illustrée (Luc 12,22-32).

2ième dimanche de pâques2

Dans un premier temps, le Christ devait d’abord annoncer la Bonne Nouvelle du salut « aux brebis perdues de la maison d’Israël », le Peuple de l’Alliance (Matthieu 15,24 ; 10,6). Et de fait, la symbolique des chiffres désigne ici le Peuple d’Israël comme étant le premier destinataire de ce miracle. Le chiffre « cinq » renvoie en effet aux cinq premiers livres de la Bible, appelés en hébreu « la Torah » (hr:/T, la Loi), car ils renfermaient tous les textes de Loi réglant la vie quotidienne d’Israël. Le chiffre « mille » désigne souvent « la multitude » ; « cinq mille » renvoie donc au Peuple hébreu en son ensemble appelé à mettre en pratique la Loi de Moïse pour vivre en Alliance avec Dieu… Et St Luc précise bien à la fin du récit qu’il restait « douze » corbeilles pleines, un clin d’œil lancé vers « les douze tribus d’Israël ». Mais le chiffre douze ne peut que renvoyer ici aussi aux Douze apôtres choisis par le Christ : ils seront la base nouvelle du nouveau Peuple de Dieu appelé à vivre avec lui le mystère de l’Alliance Nouvelle… Et chacun des Douze repartira avec une corbeille pleine de cette « nourriture qui demeure en vie éternelle » (Jean 6,27), l’Eucharistie, qu’ils partiront offrir au monde entier (Matthieu 28,16‑20 ; Marc 16,15-18 ; Actes 1,8 ; Luc 13,29). St Luc y fait en effet très fortement allusion lorsqu’il reprend au v. 16 tous les verbes qui apparaîtront de nouveau lors du récit de son institution (Luc 22,19-20) :

Luc 9,16

Luc 22,19-20

Prenant alors les cinq pains

et les deux poissons,

il leva les yeux au ciel, les bénit,

les rompit (ou les fractionna)

et il les donnait aux disciples

pour les servir à la foule.

 

 

 

Puis, prenant du pain,

 

il rendit grâces (en grec, « eucharistéo »),

le rompit (ou le fractionna)

et le leur donna, en disant :

« Ceci est mon corps, donné pour vous ;

faites cela en mémoire de moi. »

Il fit de même pour la coupe après le repas, disant : «Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous ».

 

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Ce signe renvoie donc à cette nourriture que Jésus donnera à son Eglise juste avant sa mort et sa résurrection : « son corps et son sang » offerts pour le salut de la multitude des hommes. Il se donnera tout entier pour cela : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jean 15,13). Jésus va donc nous aimer de tout son être, corps, âme, esprit et cela « jusqu’à la fin » (Jean 13,1), « jusqu’à l’extrême de l’amour », comme le précise en note la Bible de Jérusalem. Et il va s’offrir pour les pécheurs que nous sommes, afin de nous donner d’avoir part à sa Vie, une Vie qui nous guérira petit à petit de toutes nos blessures et qui s’épanouira par delà notre mort dans la Vie éternelle… Le sang est en effet symbole de vie dans la Bible, puisque les anciens croyaient que la vie était dans le sang (Lévitique 17,11.14). En nous offrant son sang, Jésus veut nous faire comprendre qu’il désire nous communiquer sa Vie, sa propre Vie, une Vie qu’il reçoit lui-même de son Père : « De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé et que je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi » (Jean 6,57). Et cette Vie nous sera concrètement communiquée en nos cœurs  par l’action de l’Esprit Saint: « C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien » (Jean 6,63). Chacun est ainsi appelé par le Christ à recevoir et à vivre de la Vie Bienheureuse du « Dieu Bienheureux » (1Timothée 1,11), une Vie qui comblera tous les désirs de son cœur (Jean 6,35) et lui apportera la Paix. Et puisque cette Vie habite en plénitude le Père, le Fils et l’Esprit Saint, il vivra en communion avec eux et avec tous ceux qui, comme lui, se seront ouverts au don de Dieu (1Jean 1,1-4)… Tel est le mystère de l’Eglise, un mystère de communion offert inlassablement aux pécheurs que nous sommes par le Père des Miséricordes…

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Notons aussi que St Luc n’emploie pas dans ce récit le mot « multiplication » des pains, mais plutôt celui de « fraction des pains », un terme qu’il reprendra dans les Actes des Apôtres pour désigner l’Eucharistie (Actes 2,42-46). Dieu est « don », « source ». Il se donne en demeurant pleinement lui-même. Aussi, dès que les hommes se mettent à donner, à partager, leur action rejoint la sienne : avec eux et par eux, Dieu agit dans le monde… « Donnez, et l’on vous donnera ; c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu’on versera dans votre sein ; car de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour » (Luc 6,38).

Enfin, aucune réaction de la foule ne nous est rapportée, comme si elle ignorait ce qui vient de se passer. Nous retrouvons ici cette totale gratuité de Jésus… Souvenons-nous par exemple de cet infirme paralysé depuis 38 ans : il sera guéri alors même qu’il ne connaissait pas Celui qui lui parlait, et qu’il attendait sa guérison des dieux païens de la médecine (Jean 5,1-9) ! Il en fut de même pour cette veuve de Naïn qui partait enterrer son fils unique : elle ne le connaissait pas, elle ne lui demandait rien, et Jésus lui rendra son fils (Luc 7,11-17). jésus christ angelicoOn peut encore citer cette noce à Cana où les mariés ne se sont même pas rendu compte qu’ils allaient manquer de vin, et Jésus, qu’ils ne connaissaient pas et à qui ils n’ont rien demandé, va leur offrir plus de 700 litres de « bon vin » (Jean 2,1-12 ; cf 1,26-27).
Et le Christ est le même aujourd’hui comme il le sera à jamais (Hébreux 13,8). Aussi, plutôt que de lui demander ceci ou cela – d’autant plus que Dieu sait de quoi nous avons besoin avant même que nous ne lui demandions (Matthieu 6,7-8; Luc 12,30) – demandons lui la grâce de reconnaître sa Présence et son action bienveillante dans nos vies : Il est déjà là, tout près de chacun d’entre nous (Matthieu 3,2 ; 4,17 ; 10,7), et il agit pour nous, pour notre bien, avant même que nous n’en ayons conscience…

 

La profession de foi de Pierre, au nom de tous les disciples, et la première annonce par Jésus de sa Passion désormais toute proche (Luc 9,18-22)

 

La foule n’a, semble-t-il, pas réalisé ce qu’il s’est passé, mais les disciples, eux, l’ont compris… Ce signe donné et reconnu va faire grandir en eux la foi et les conduire, par la bouche de Pierre, à une première « profession de foi ».

Christ donne la clé à Pierre

Les disciples sont seuls avec le Christ, à l’écart… Ils prennent du recul par rapport à tout ce qu’ils viennent de vivre avec lui, et Jésus, par ses questions, « Qui suis-je au dire des foules ? », « Mais pour vous, qui suis-je ? », va les amener petit à petit à en tirer les conclusions… Nous retrouvons ici toutes les opinions au sujet du Christ rencontrées précédemment (Luc 9,7-8), et Pierre, au nom de tous, va répondre à la question que se posait Hérode (Luc 9,9) : « Quel est-il donc, celui dont j’entends dire de telles choses ? » Il est « le Christ de Dieu » (Luc 9,20)…

« Christ » vient du grec « kristos » qui signifie « l’oint du Seigneur », celui qui a reçu l’onction. Dans l’Ancien Testament, le roi était « l’Oint du Seigneur » par excellence, celui que Dieu avait « élu » pour gouverner son Peuple. L’onction d’huile lui était appliquée par un homme de Dieu, un prophète ou un prêtre. Le roi David fut, par exemple, oint par le prophète Samuel (1 Samuel 16,1-13) qui versa de l’huile sur sa tête : elle était le signe visible de la grâce invisible de Dieu donnée à David pour lui permettre de bien accomplir sa mission. Pour Jésus, cette onction lui sera donnée par le prophète Jean-Baptiste (Luc 1,76) dans les eaux du Jourdain (Luc 3,21-22). Dieu manifesta ce jour-là que la Plénitude de l’Esprit Saint repose sur Lui de toute éternité, un Esprit qui le guidera dans sa mission et lui donnera de pouvoir porter la Bonne Nouvelle aux pauvres (Luc 4,18-19).

jésus enseignant 2

Par Samuel, Dieu avait aussi promis à David que sa lignée subsisterait à jamais (2 Samuel 7,12-17). Mais la royauté disparut en Israël lorsque Nabuchodonosor, roi de Babylone, envahit la Palestine et détruisit Jérusalem en 587 avant Jésus-Christ. Elle ne se rétablira que très ponctuellement par la suite, la Palestine devenant tour à tour province assyrienne, grecque et romaine, selon les différentes invasions qu’elle dut subir. En s’appuyant sur cette promesse faite à David, les Israélites attendaient donc à l’époque de Jésus un Roi de sa lignée, « un fils de David » (Matthieu 1,1 ; 1,20 ; 12,23 ; 15,22 ; 20,30-31 ; 21,9.15) qui saurait redonner à leur pays son indépendance, sa liberté et sa souveraineté. Voilà ce que St Pierre pense avoir reconnu en Jésus. Certes, il est bien Roi, mais son royaume n’est pas de ce monde. Si tel était le cas ses gens auraient combattu pour qu’il ne soit pas livré aux mains des responsables d’Israël qui, par jalousie, cherchaient sa perte (Jean 18,33-37 ; 18,10-11 ; 12,19).

Aussi, pour couper court à tout malentendu, Jésus va annoncer tout de suite sa Passion et sa résurrection (Luc 9,22). Il est bien Roi, mais sa Royauté se manifestera surtout à l’Heure de la Croix où, par amour, il se laissera crucifier pour le salut du monde. Le Prince de ce monde et tous ceux qu’il avait sous sa coupe vont se déchaîner contre lui (Jean 13,2.27), et Jésus va tout subir sans apparemment réagir : il ne cessera de répondre au mal par le bien en offrant sa vie pour ceux-là même qui lui faisaient du mal (Luc 6,27-35 ; Romains 5,6-8)… Mais ressuscité le troisième jour, il manifestera à ses disciples que la lumière de l’Amour et de la Vie est finalement victorieuse, contre toute attente, des ténèbres de la haine et de la mort… Dorénavant, avec lui, le Prince de ce monde est déjà jugé et jeté dehors (Jean 12,31-32), hors de ce mystère de communion que Jésus va construire avec tous ceux et celles qui consentiront à l’accueillir. Désormais, ils vivront unis à Lui dans la communion d’un même Esprit, d’une même Vie ; aussi, puisque le Prince de ce monde n’a aucun pouvoir sur Jésus, il n’aura aucun pouvoir sur eux (Jean 14,30 ; 2Thessaloniciens 3,3 ; Jean 17,15). Qu’ils s’abandonnent donc avec confiance entre ses mains, même si pour l’instant, notre temps est toujours celui du combat spirituel (Ephésiens 6,10-20 ; 1Timothée 6,12 ; 2Timothée 4,7-8)… Mais le Christ se révèlera finalement vainqueur par sa puissance qui agit dans notre faiblesse (2Corinthiens 12,9), par sa lumière qui brille dans nos ténèbres sans que celles-ci ne puissent la saisir (Jean 1,4-5), par sa miséricorde que nos misères n’arriveront jamais à épuiser…

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Et les disciples du Roi crucifié ne pourront que marcher à sa suite en devenant comme leur maître (Luc 6,40) : des agneaux envoyés au milieu des loups (Matthieu 10,16) pour témoigner de la victoire finale de l’agneau immolé (Apocalypse 5,11-14). Christ a porté sa croix ? Ils porteront la leur… Christ a perdu sa vie ? Ils perdront la leur… Christ est ressuscité ? Eux aussi ressusciteront grâce à l’Amour du Père et à la Toute Puissance de son Esprit (Romains 8,11).

 

La Transfiguration (Luc 9,27-36)

 

Ce langage est dur à entendre ? Jésus le sait et il va tout faire pour réconforter ses disciples. Il va d’abord leur promettre que « certains, présents ici même, ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Royaume de Dieu » (Luc 9,27), ce Royaume dont il a proclamé « heureux » ceux et celles qui sauront l’accueillir (Luc 6,20-22 ; Matthieu 13,16-17)… Et que verront, juste après, Pierre, Jean et Jacques ? Jésus transfiguré, Jésus dans la Lumière, cette Lumière qui est celle de Dieu lui-même (1Jean 1,5)… Le mystère de son entière communion avec le Père se révèle aux yeux éblouis des disciples : tel est le Royaume que Jésus leur promet. Eux aussi sont appelés à vivre par leur foi en Lui ce mystère de communion avec le Père dans l’Esprit… Eux aussi partageront sa Vie, sa Lumière et sa Joie… Pierre, Jacques et Jean en font l’expérience : « Maître, il est heureux que nous soyons ici »…

Mais dans cette Joie et ce Bonheur, les disciples sont confirmés vis-à-vis de la perspective tragique que le Christ vient de leur révéler : « Moïse et Élie, apparus en gloire, parlaient de son départ, qu’il allait accomplir à Jérusalem » (Luc 9,30). Moïse représente la Loi, et Elie les Prophètes. Avec eux, toutes les Ecritures rendent témoignage à Jésus (Luc 24,25-27)… Et le Père lui aussi va lui rendre témoignage en se manifestant à son tour par une voix : « Celui-ci est mon fils, l’Elu, écoutez‑le » (Luc 9,35). Il les invite donc à bien faire attention à ces paroles si dures qu’ils viennent d’entendre… Qu’ils n’aient pas peur de la croix : la gloire qu’ils viennent de percevoir en Jésus sera aussi en eux… Elle les soutiendra, elle les consolera dans leur épreuve, de telle sorte qu’ils en arriveront à être malgré tout heureux au cœur des persécutions endurées pour le nom de Jésus (Actes 5,40-41 ; Luc 6,22-23 ; 2Corinthiens 7,4) !

transfiguration 2

Les épisodes suivants confirment la logique de tout ce passage. Dans le contexte de l’époque, un enfant épileptique était compris comme possédé par un esprit mauvais… De toute façon, voilà un mal qui s’attaque à l’homme, le blesse, l’empêche d’être pleinement lui-même… Et le Père de l’enfant va le conduire aux disciples du Christ qui ne pourront rien faire pour lui : leur foi commence à éclore (Luc 9,20), mais elle est encore fragile, chancelante (Luc 9,41)… Elle demande à être affermie et éclairée…

Et pour éviter le plus possible que les disciples ne comprennent mal son statut de Messie, le Christ va leur annoncer une deuxième fois sa Passion (Luc 9,44). Cet épisode sera de fait très dur pour eux car ils « espéraient toujours qu’il allait délivrer Israël » des Romains (Luc 24,21). Et il arrivera tout le contraire ! Il sera « livré aux mains des hommes » (Luc 9,45), aux mains des Romains, et ces derniers le crucifieront ! Et que peut-on encore espérer d’un mort ? Ils n’avaient toujours pas compris le sens de ces annonces de sa Passion et de sa Résurrection…

L’homme est « lent à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes » (Luc 24,25). Comme tout le monde, les disciples ont « l’esprit bouché » (Marc 8,17-18), ils n’arrivent pas à entrer dans la perspective que leur ouvre le Christ : elle est si contraire à toute logique humaine (1Corinthiens 1,17-31) ! Et le passage qui suit cette deuxième annonce de la Passion manifestera bien leur aveuglement !

TRANFIGURATION 1

Depuis quelques années déjà, ils suivent le Fils Unique de Dieu, Celui par qui tout fut créé, le Roi de l’Univers mais un Roi qui, par amour pour les hommes, est venu les rejoindre en prenant la dernière place : « le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude » (Marc 10,45) ; moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert » (Luc 22,27) ! Et eux discutent toujours entre eux pour savoir qui est le plus grand, à qui doit revenir la place de « chef »… Manifestement, ils n’ont toujours pas compris la logique de l’amour, et cet aveuglement durera jusqu’aux derniers jours de la vie terrestre de Jésus (Luc 22,24-27). Et ce n’est qu’à la Lumière de la Résurrection, avec le secours de l’Esprit Saint, qu’ils entreront petit à petit dans cette logique, jusqu’à offrir à leur tour leur vie pour le Christ et son œuvre de salut (Jean 21,18)…

 

En conclusion, soulignons la dynamique de ce passage :

 

– 9,10-17 : la multiplication des pains, un signe destiné à stimuler et à faire grandir le regard de foi des disciples.

– 9,18-21 : Question de Jésus : à quelles conclusions sur son mystère leur regard de foi les a-t-il conduits ?

– 9,22 : Jésus corrige leur réponse : attention, il est bien le Messie, mais il ne sera pas ce roi glorieux et triomphant que peuvent attendre les hommes. Il sera un Messie crucifié, mais finalement victorieux de tout mal, ressuscité et glorieux de la Gloire de Dieu…

– 9,23-26 : Mise au clair, difficile à entendre pour les hommes : les disciples du Messie crucifié doivent eux aussi prendre leur croix à sa suite…

– 9,27-36 : Cette Parole est dure à entendre ; Jésus le sait et il va les encourager en leur montrant le but : sa Gloire qui est Joie, Paix, Bonheur…

– 9,37-43 : Mais leur foi se montre à nouveau défaillante ! Elle est encore à consolider…

– 9,44 : Nouvelle correction : attention, il est bien le Messie, mais un Messie crucifié…

– 9,45-48 : les disciples ne comprennent toujours pas et ils cherchent à savoir qui, parmi eux, est le plus grand ! Et Jésus est comme un petit enfant ! Le plus grand est le plus petit…

                                                                                                     D. Jacques Fournier

[1] Comme St Luc, St Matthieu présente aussi au chapitre 10 une première mission des Douze ; mais comme l’indique la Bible de Jérusalem en note : « Les enseignements des versets 17-39, dépassent manifestement l’horizon de cette première mission des Douze et ont dû être prononcés plus tard. Matthieu les a groupés ici pour composer un bréviaire complet du missionnaire ».

[2] HERVIEUX J., « L’Evangile de Marc », dans Les Evangiles, textes et commentaires (Collection Bayard Compact, 2001) p. 387. Et la Bible de Jérusalem explique ce geste rapporté aussi en St Matthieu (10,14), par la note suivante : « Locution d’origine judaïque. Est regardée comme impure la poussière de tout pays qui n’est pas la Terre Sainte, ici de tout pays qui n’accueille pas la Parole ».

[3] D’après 2Rois 2,9-13, Elie avait été emporté au ciel sur un char de feu. Il pouvait donc un jour en revenir, un retour qu’ils espéraient sur la base de cette déclaration de Malachie. Mais Jésus expliquera que cette prophétie s’est en fait réalisée avec Jean-Baptiste (Matthieu 11,13-14 ; 17,9-13). Certes, Jean Baptiste n’était pas Elie, mais l’Esprit qu’il a reçu dès le sein de sa mère était ce même Esprit qui, autrefois, remplissait le cœur d’Elie (Luc 1,13-17 où St Luc cite également la prophétie de Malachie (3,23-34) pour bien montrer qu’elle s’accomplit avec Jean Baptiste). Avec lui, tout se passe donc « comme si » Elie lui-même était revenu. C’est pour cela que St Matthieu et St Marc le présentent au début de leur Evangile habillé comme Elie (Matthieu 3,4 ; Marc 1,6 ; cf 2Rois 1,8)…

[4] Hérode fut tétrarque de Galilée et de Pérée de l’an 4 avant Jésus-Christ à l’an 39 après Jésus Christ.

[5] Pontius Pilatus fut préfet de la Judée de 26 à 36 après Jésus Christ.

[6] COUSIN H., « L’Evangile de Luc », dans Les Evangiles, textes et commentaires, p. 656.

Fiche n°11 – Lc 9,1-50 : cliquer sur le titre précédent pour accéder au fichier en PDF pour lecture ou éventuelle impression.




La Bonne Nouvelle du Royaume proclamée en Parole et en actes (Luc 8,1-56).

Les compagnons de Jésus (Luc 8,1-3)

Nous retrouvons ici Jésus dans son activité principale : « proclamer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu », c’est-à-dire la Présence offerte à notre foi de ce Dieu qui est tout proche de chacun d’entre nous (Luc 10,8-11 ; Matthieu 3,2; 4,17 ; 10,7) et qui désire régner dans nos cœurs et dans nos vies pour nous donner de trouver avec Lui une Paix profonde synonyme de Plénitude et de vrai bonheur…

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« Les Douze étaient avec Lui »… Dans un premier temps, Jésus ne leur demande que de le suivre, d’ouvrir leurs yeux, leurs oreilles et surtout leur cœur. Ils écouteront sa Parole, ils verront les signes qu’il accomplit, et ils reconnaîtront petit à petit cette Présence de Dieu qui, en Jésus, se manifeste à eux pour les inviter à la foi, à la confiance, et à une vie de cœur à cœur avec Lui (Jean 14,18-23). Plus tard, ils témoigneront de ce qu’ils ont vu et entendu (Luc 7,22 ; Actes 4,20 ; Jean 1,6-8; 1,32-34; 3,11 ; 15,26-27 ; 19,35), et ils annonceront ce mystère de communion, invisible à nos yeux de chair, que Dieu désire construire avec chacun d’entre nous (lJean 1,1-4) en nous donnant d’avoir part à ce même Esprit qui remplit son cœur. « Croire qu’un Etre qui s’appelle l’Amour habite en nous à tout instant du jour et de la nuit, et qu’il nous demande de vivre avec Lui, cela élève l’âme au-dessus de ce qui se passe, et la fait reposer dans la paix. Ah ! Je voudrais pouvoir dire à toutes les âmes quelles sources de force, de paix, et aussi de bonheur, elles trouveraient si elles consentaient à vivre en cette intimité. Seulement, elles ne savent pas attendre. Si Dieu ne se donne pas d’une façon sensible, elles quittent sa sainte Présence, et quand il vient à elles, armé de tous ses dons, il ne trouve personne. L’âme est au‑dehors, dans les choses extérieures. Elle n’habite pas au fond d’elle même » (Ste Elisabeth de la Trinité).

P1010619  Basilique de Vézelay : reliques de Ste Marie Madeleine

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Avec les Douze, de nombreux disciples suivaient Jésus (Luc 6,17), et parmi eux, St Luc cite trois femmes, « Marie, appelée Madeleine » (ou Marie de Magdala), « Jeanne », « Suzanne », et il précise qu’il y en avait« beaucoup d’autres ». A une époque où la femme n’avait aucun droit, où elle était considérée comme la propriété de son mari, « la présence de ces femmes autour de Jésus, confirmée par Matthieu 27,55-56 et Marc 15,40-41 est un fait exceptionnel dans le monde palestinien » (Note TOB). Il leur était interdit de témoigner en justice ? Jésus fera d’elles les premiers témoins de sa résurrection (Matthieu 28,1-10 ; Marc 16,1-8). Il commencera d’ailleurs par se manifester à Marie Madeleine (Marc 16,9 ; Jean 20,11-18), celle que St Luc nous présente comme ayant connu les pires difficultés : elle avait été « libérée de sept démons ». Sept étant dans la Bible un symbole de Plénitude, l’emprise du Prince de ce monde était donc, d’une manière ou d’une autre, très forte sur elle.

Mais c’est justement à de telles personnes que le Christ se manifeste avec le plus de prédilection, car il est venu avant tout pour « chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19,10): « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, pour qu’ils se convertissent» (Luc 5,31-32). Ainsi, Marie Madeleine, Pierre (Luc 5,8 ; Matthieu 26,34.75), Paul (lTimothée 1,12-17), la femme pécheresse (Luc 7,36-50), tous ont fait l’expérience de la Miséricorde du Seigneur. « Qu’il est bon aux jours où l’on ne sent que sa misère d’aller se faire sauver par Lui » (Ste Elisabeth de la Trinité). Ils se découvraient aimés au cœur même de leur misère par ce Dieu qui n’a d’autre désir que de nous libérer de tout ce qui nous entrave, nous opprime et nous fait souffrir (Luc 4,18-19 ; Romains 2,9). Et ce qu’ils ont vécu grâce au Christ, ils l’annonceront avec reconnaissance pour que le plus grand nombre possible de personnes puissent faire, elles aussi, la même expérience. ..

Accueillir la Parole avec un cœur bon et généreux (Luc 8,4-21)

« Le semeur est sorti pour semer la semence »… Le semeur est le Fils Unique du Père, celui qui vit depuis toujours et pour toujours uni à son Père dans la communion d’un même Amour (Jean 1,1-2; 10,30). Envoyé par le Père (Jean 3,17 ; 3,34; 4,34; 5,23-24), il est « sorti du Père » (Jean 8,42; 13,3; 16,27-30; 17,8), il est « descendu du ciel » (Jean 3,13; 6,33; 6,38; 6,41-42 ; 6,50 ; 6,51; 6,58), il est « venu dans le monde » (Jean 1,9 ; 3,17-19; 6,14 ; 9,39 ; 11,27) et il « s’est fait chair » (Jean 1,14) dans le sein de la Vierge Marie grâce à l’action du Père et à la Toute Puissance de l’Esprit Saint (Luc 1,30-35). C’est ainsi que le Fils Unique, vrai Dieu (Jean 1,1 ; 1,18; 20,26-28; Tite 2,11-14) est né aussi vrai homme de la Vierge Marie, et l’Ange a demandé à ce qu’il soit appelé « Jésus » (Luc 1,31), un nom qui dans la langue maternelle du Christ signifie « Dieu sauve ». Avec Lui (Matthieu 1,23 ; Jean 8,28-29) et par Lui (Jean 14,8‑11 ; 2Corinthiens 5,19), Dieu le Père est intervenu dans le monde pour le sauver (Jean 3,17-18 ; 4,42)… Et cette oeuvre du Père (Jean 4,34) s’accomplira tout spécialement lorsque Jésus communiquera aux hommes les Paroles du Père (Jean 17,7-8 ; 12,49-50), cette bonne semence répandue dans le monde pour le faire renaître à la Vie de Dieu. En effet, l’Esprit Saint, l’Esprit de Vérité (Jean 14,15-17) se joint toujours à la Parole de Vérité (Jean 18,37) que Jésus proclame (Jean 15,26). Ainsi, Celui qui ouvre son cœur à cette Parole l’ouvre en même temps à l’Esprit Saint (lThessaloniciens 1,6) dont l’action première est de communiquer la Vie de Dieu (Jean 6,63 (TOB) ; 2Corinthiens 3,6). Ainsi, accueillir de tout cœur la Parole de Jésus, c’est aussi accueillir « l’Eau Vive » de l’Esprit (Jean 7,37-39), et donc passer de la mort à la Vie, des ténèbres à la Lumière, de la peur et de l’angoisse à la Paix (Jean 14,27).

saint-esprit

L’important est donc d’ouvrir son cœur à Jésus, de l’accueillir, de le laisser agir en nous par l’Esprit Saint, de s’abandonner avec confiance entre ses mains, en un mot, de croire en Lui… Aussi Jésus va-t-il insister très fortement, dans cette Parabole du Semeur, sur l’accueil que les hommes réservent à la Parole de Dieu.

La première impression laissée par les versets suivants est celle d’une incroyable générosité : la Parole est semée partout, à profusion. Le semeur ne semble pas se préoccuper de la qualité du sol sur lequel il envoie ses semences. Il donne, donne et donne encore, de telle sorte qu’aucune partie de l’espace ne semble privée de ses dons… Et Dieu est bien ainsi. Lui qui a tout créé par amour (Sagesse 11,24 ; Genèse 1,31), il prend plaisir à combler tous les vivants de ses biens (Psaume 65(64),10-14 ; 104(103),24.27-28 ; 127(126),2 ; 145(144),15-16 ; 146(145),7; Siracide ( ouEcclésiastique) 32,13; Luc 1,28; 1,53; Actes 9,31; 1Corinthiens 1,4‑5; 2Corinthiens 9,8 ; Philippiens 4,19) qu’ils soient bons ou méchants, justes ou injustes (Matthieu 5,43-45), car « éternel est son amour » (Psaume 136(135) et spécialement le v. 25). Il est en effet comme un Soleil qui brille sans jamais aucune interruption (Psaume 84(83),12 ; Isaïe 60,19-20; 1Jean 1,5), comme une Source d’Eau Vive continuellement jaillissante (Isaïe 66,12-13; Jérémie 2,13), de telle sorte que celui qui a ne pourra que recevoir encore et il sera comblé (Luc 8,18 ; 6,38 ; Jean 10,10) de toutes ses bénédictions (Ephésiens 1,3; Romains 15,29 ; Hébreux 6,14 avec Galates 3,8.13-14 et Actes 3,24-26 adressé à ceux qui venaient de crucifier Jésus ; Luc 24,51[1]). Et pour celui qui, par malheur, vit dans les ténèbres du péché, privé de la Paix et de la Tendresse du Père, sa Lumière toujours offerte sera comme un appel continuel lancé à la porte fermée de son cœur pour qu’il lui ouvre enfin. « Je me tiens à la porte et je frappe, si tu m’ouvres ton cœur, je ferai chez toi ma demeure » (Apocalypse 3,20). Et si la porte s’ouvre, chacun se réjouira de la présence de l’autre, à commencer par Dieu lui-même (Luc 15 ; Sophonie 3,14-18 ; Jérémie 32,40-41 ; Isaïe 62,5 ; 65,19). Heureux en tout cas celui qui, dès à présent, se confie en Lui et compte sur son Amour : il ne sera jamais déçu (Psaume 84(83),13 ; 22(21),4-6 ; 70(69),5 ; 84(83),13 ; 52(51),10)…

 Dieu-Amour

Mais pour que tous ces dons de Dieu puissent atteindre leur but, il ne suffit pas que Dieu donne, il faut encore que nous les recevions en nous tournant vers Lui, le plus simplement possible, en lui offrant notre pauvreté. Jésus va alors présenter, en image, plusieurs cas de figures :

                 – 1 – Du grain tombe au bord du chemin, il est foulé aux pieds, écrasé, détruit, ou bien les oiseaux du ciel viennent tout manger. Quoi qu’il en soit, l’important est que ce grain semé ne pénètre même pas la terre ; comment pourrait-il donc porter du fruit ? « Ma Parole ne pénètre pas en vous », disait Jésus à ses adversaires (Jean 8,37 ; cf 5,38). ..Jésus nous invite donc ici à ne pas avoir peur, et à accepter de nous laisser toucher intérieurement par sa Parole (cf. Hébreux 4,12). Petit à petit, elle nous purifiera (Jean 15,3 ; Psaume 119(118),9.107), elle nous éclairera (2Pierre 1,19; Psaume 119(118),130), elle guidera nos choix (Psaume 119(118),101), et elle nous conduira vers la vraie Vie (Psaume 119(118),25.28.37; Jean 5,24 ; 6,63; 6,68). Qu’elle puisse vraiment atteindre le plus profond de nous-mêmes, dans la certitude que Dieu ne désire que notre bien : tout ce qu’il fera ou nous demandera n’aura comme objectif que notre salut (Luc 8,12).

Et tout de suite, Jésus nous met en garde indirectement contre le Prince de ce monde qui, d’une manière ou d’une autre, essaiera « d’enlever cette Parole de nos cœurs » et de nous entraîner sur les chemins de l’oubli ( cf Isaïe 17,10 ; Jérémie 2,32-33 ; 3,21 ; 18,15 ; 23,27 ; Ezéchiel 22,12; 23,35)[2]. Le meilleur moyen de revenir à Lui sera donc de lire souvent sa Parole[3] et de travailler à se souvenir de tous ses bienfaits (cf Luc 2,19). Alors, heureux sera celui qui gardera cette Parole (Luc 11,28 ; 10,38-42), car avec elle, il aura dans son cœur la Source de tous les biens (Jean 14,21-23; 15,10-11).

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                – 2 – Mais accueillir la Parole en un instant de joie et d’exaltation ne suffit pas… Jésus sait que marcher à sa suite en essayant de faire avec lui les bons choix, est un chemin rempli d’obstacles et d’épreuves (Actes 14,21-22 ; Matthieu 7,13-14; Luc 9,23; 14,27). Et lorsque la marche est trop dure, il est facile de lâcher pied… St Pierre en a fait la douloureuse expérience : à l’heure de la Passion, « il fera défection » (Luc 8,13) par trois fois (Luc 22,31-34; 22,54-62). Mais lorsque nous sommes infidèles, Dieu, Lui, reste à jamais fidèle (2Timothée 2,13). Jésus priera pour que la foi de Pierre tienne bon (Luc 22,32) et tout en lui rappelant cet instant de faiblesse, il le confirmera dans sa vocation (Jean 21,15-17). Et plus tard, lorsque St Pierre verra quelqu’un tomber, il se rappellera ce qu’il a lui-même vécu, et il fera tout pour le relever, l’encourager, le réconforter, et l’inviter à repartir (Même attitude pour St Paul : 2Corinthiens 11,29-30). Jésus, ici, nous prévient donc : les souffrances et les épreuves sont inévitables en cette vie[4]. Lorsqu’elles surgissent, puissions-nous rester fidèles à Celui qui est notre meilleur allié dans les difficultés : il sera toujours là avec nous, pour nous aider et nous donner de surmonter l’épreuve (Jean 16,33 ; 2Corinthiens 1,3- 7 ; 4,5-11 ; 11,23-29)…

 jésus enseignant 2

              – 3 – Jésus nous invite ensuite à une réelle conversion, ce qui, là encore, n’est pas facile pour les pécheurs que nous sommes, et Jésus le sait bien (Matthieu 26,41). Mais s’il est impossible d’éviter complètement ici-bas toute erreur ou toute faiblesse, Jésus nous presse de ne pas accepter de façon durable dans notre vie des situations qui seraient contraires à ses attentes. La lumière ne peut s’allier avec les ténèbres: il y a incompatibilité entre elles. De même, il n’est pas possible de vouloir vivre une relation avec le Christ tout en commettant volontairement et durablement le mal. La relation avec le Christ est en effet de l’ordre de la communion : une même Vie unit de cœur le disciple à son Seigneur (Jean 6,57). Or cette Vie Bienheureuse, qui est appelée à prendre toute la place en nous (lCorinthiens 15,28; Galates 2,20), est tout en même temps Lumière, Amour, Vérité, Paix… Elle ne peut donc que nous pousser à vivre dans la vérité, la justice, l’amour et la paix (Ephésiens 5,1-11)…

Le Christ évoque à cette occasion trois situations susceptibles de mettre la foi en péril. La première consisterait à se laisser envahir par « les soucis de la vie » au risque d’oublier que nous ne sommes pas seuls pour les affronter: le Christ Sauveur est là, avec nous (Matthieu 28,20), et il s’occupe très concrètement de chacun d’entre nous (Luc 12,22-32 ; Actes 27,9-26 ; 2Timothée 3,10-11; 4,14-18). St Paul nous exhorte d’ailleurs à « n’entretenir aucun souci » (Philippiens 4,4-7), dans la certitude que Dieu ne saurait abandonner celui qui compte sur lui (Psaume 37(36),3-6). L’épisode où le Christ invite St Pierre à marcher avec lui sur les eaux en est un exemple. Après avoir répondu à son invitation à venir auprès de Lui sur la mer, Pierre détourna les yeux du Christ pour ne plus regarder que le vent et les vagues. Il prit peur et commença à couler. Mais à son appel, le Seigneur le sauva aussitôt… Que les soucis ou la peur ne prennent donc jamais la première place en nos cœurs, et si un jour le combat se fait trop fort, crions comme St Pierre vers le Seigneur, et faisons-lui confiance, il agira…

st jean

Après les « soucis de la vie », le Christ évoque le danger des richesses qui risquent elles aussi d’accaparer le cœur de l’homme par de multiples soucis. De plus, celui qui rentre dans leur logique qui consiste à vouloir accumuler toujours plus, risque de perdre la notion de partage pour s’enfermer dans l’égoïsme (Luc 16,19-31), et « ce que vous n’avez pas fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait » (Matthieu 25,41-45). Enfin, l’apparente sécurité qu’elles proposent est illusoire : tant d’aléas de la vie peuvent les anéantir (Matthieu 6,19-21), et quelle sera leur utilité au moment de la mort (Luc 12,13-21) ? Jésus nous invite donc à ne pas faire de la richesse notre première préoccupation : « Cherchez d’abord le Royaume des Cieux et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroît » (Matthieu 6,33 ; Luc 12,22-32 ; cf Colossiens 3,1-4). Cette recommandation, Jésus l’a vécue avec la plus grande radicalité, lui qui n’avait rien où reposer la tête (Luc 9,58), tout comme la pauvre veuve qui donna un jour au Temple tout ce qu’elle avait pour vivre (Luc 21,1-4). Mais Dieu s’occupera d’elle et saura lui donner son pain quotidien (Luc 11,3). Les femmes qui le suivaient ont su, elles aussi, mettre Dieu à la première place dans leur vie : elles assistaient le Christ et ses disciples de leurs biens (Luc 8,3 ; cf Matthieu 10,42)… Mais comme il est difficile à un riche d’entrer dans cette logique de l’amour (Luc 18,24-27 ; mais pas impossible : Matthieu 27,57 ; Luc 19,1-2) où tout est accueil (Luc 12,32 ; Matthieu 7,11 ; 10,8), don (Luc 6,38) et joie (Luc 19,1-10 où Zachée accueille Jésus avec joie et décide de donner la moitié de ses biens aux pauvres. Exemple du contraire en Luc 18,18-23)…

Enfin, la dernière mise en garde concerne « les plaisirs de la vie », dans la mesure où, comme précédemment, leur recherche occuperait la première place. Là encore, l’égoïsme risquerait de l’emporter sur le don de soi, à Dieu et aux autres. Mais Jésus n’interdit pas toute joie humaine ou tout plaisir humain, bien au contraire ! N’a-t-il pas donné plus de 700 litres de vin pour une noce à Cana (Jean 2,1-12), nourri à satiété les foules (Luc 9,17) ? N’a-t-il pas été traité lui-même de glouton et d’ivrogne parce qu’il mangeait et buvait comme tout le monde (Luc 7,34) ? Le Christ nous invite à la même simplicité: accueillir, à son exemple et dans l’action de grâces, les joies de la vie, mais aussi savoir prendre notre croix lorsque les circonstances l’exigent. ..

                 – 4 – Enfin, le Christ évoque « la bonne terre » de ceux qui accueillent la Parole « avec un cœur noble et généreux », « loyal et bon » (Luc 8,15) : ils la retiennent, ils la gardent fidèlement, avec persévérance, et d’elle même cette Parole produira du fruit (Marc 4,26-29). En effet, l’Esprit ,Saint se joint toujours à elle : qui l’accueille accueille en même temps l’Esprit dans son cœur, un Esprit qui est Amour (Romains 5,5), Joie, Paix. ..Et cet Esprit nous invitera sans cesse à aimer, à chercher le bien de ceux et celles qui nous entourent, à être des artisans de paix (Galates 5,22-23)… Si quelqu’un aime ainsi, écrit St Jean, alors « l’amour de Dieu est accompli » (1Jean 2,5) au sens où l’Amour qu’il a reçu de Dieu est passé en actes dans sa vie…

 Christ, chapelle Ste Bernadette, Cité St Pierre, Lourdes

Accueillir avec la Parole de Jésus la Vie et la Lumière de Dieu (Luc 8,16-21)

Dans la parabole suivante (Luc 8,16), nous constatons que si la Parole est Vie, la vie de celui ou celle qui l’accueille devient aussi Parole pour tous ceux et celles qui l’entourent. Et le plus bel exemple que nous pouvons avoir est celui du Christ Lui-même : tous ses actes étaient autant de Paroles nous révélant la Compassion, la Tendresse, la Miséricorde du Père. ..Lui seul a vraiment été « la Lumière des nations » (Isaïe 42,6- 7), « la Lumière du monde » (Jean 8,12). Il était « Feu », « le Feu de l’Amour », un Feu qu’il est venu jeter sur la terre (Luc 12,49) en baptisant ceux et celles qui l’accueilleront « dans l’Esprit Saint et le feu » (Matthieu 3,11). Il est donc Feu venu nous communiquer ce Feu et nous inviter à aimer comme Lui a aimé (Jean 15,12), Il est Lumière venu nous communiquer cette Lumière (Jean 8,12 ; 12,46) et nous inviter à nous comporter en enfants de lumière (Ephésiens 5,8-9). La communauté chrétienne, renouvelée par les eaux du baptême, est donc appelée à vivre de la Vie même de Dieu, une Vie qui est Lumière (Jean 1,4), la Lumière d’un Feu, le Feu de l’Amour… Et si tel est vraiment le cas, elle sera alors dans le monde comme un foyer de lumière (Philippiens 2,14-16) qui rendra témoignage à la Lumière par l’amour mutuel, source d’unité (Jean 17,22-23) :

« Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée,

pour qu’ils soient un comme nous sommes un :

moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaits dans l’unité,

et que le monde reconnaisse que tu m’as envoyé

et que tu les as aimés comme tu m’as aimé ».

 shining dove with rays on a darkDans la Bible, « la gloire de Dieu » renvoie à Dieu Lui-même en tant qu’il se manifeste. La gloire de Dieu n’est donc que la manifestation de la nature divine : pas de gloire sans nature divine. Lorsque le Christ déclare à ses disciples qu’il leur a donné la gloire qu’il a reçue du Père, il affirme leur avoir donné d’avoir part à sa propre nature divine par le don de l’Esprit Saint (2Pierre 1,3-4 ; cf Jean 4,24 ; Psaume 99(98),5). Comme cet Esprit est Amour (1Jean 4,8.16), c’est Lui qui, présent en tous, sera le fondement de leur unité. Mais cet Esprit d’Amour est aussi Lumière (1Jean 1,5) : sa Présence au sein de la communauté ne pourra que briller et attirer à Lui tous ceux et celles qui sont encore dans les ténèbres (Luc 8,16). Elle rendra témoignage au Christ Lumière du monde, mort et ressuscité pour notre salut, et toujours présent au milieu de ses disciples dès que deux ou trois sont réunis en son Nom (Matthieu 18,20). C’est Lui, en effet, que le Père a envoyé dans le monde pour que tous les hommes puissent avoir « la Lumière de la Vie » (Jean 8,12). Le rayonnement de cette Lumière manifestera donc à quel point le Père aime les pécheurs que nous sommes, nous accueillant sans cesse dans son Amour de Miséricorde, et nous donnant toujours gratuitement la possibilité de nous convertir et de vivre de sa Vie…

L’union du Christ avec son Eglise est donc si étroite que St Paul l’appellera « le Corps du Christ » : « Aussi bien est-ce en un seul Esprit que tous nous avons été baptisés pour former un seul Corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres ; tous nous avons été abreuvés d’un seul Esprit… Vous êtes donc, vous, le Corps du Christ, et membres chacun pour sa part » (lCorinthiens 12,13.27; cf 12,12-27). Or, le corps est l’élément de notre être par lequel nous entrons en relation les uns avec les autres. Si l’Eglise est « le Corps du Christ », elle est donc un des moyens privilégiés par lesquels le Christ ressuscité vient encore aujourd’hui à la rencontre des hommes pour leur révéler et leur donner sa Lumière et sa Vie (2Corinthiens 2,14‑17; 3,3 ; 5,17-21 ; 13,3; Jean 12,46 ; 8,12; 10,10).

christ-souriant-04En Luc 8,17, le Christ affirme que « rien n’est caché qui ne deviendra manifeste, rien non plus n’est secret qui ne doive être connu et venir au grand jour ». Dieu Lui-même est par excellence celui qui nous apparaît comme « caché » : « Vraiment, tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël Sauveur! » (Isaïe 45,15 ; 8,17). Mais est-ce Dieu qui se cache ? Celui qui est Lumière et qui n’est que Lumière (1Jean 1,5) peut-il se cacher ? Ne serait-ce pas plutôt l’homme qui se cache, à l’exemple d’ Adam et Eve qui, après leur faute, « se cachèrent devant le Seigneur Dieu au milieu des arbres du jardin » (Genèse 3,8-10) ? En fait, que Dieu nous apparaisse comme caché, est une conséquence de nos fautes: nos péchés ont blessés nos cœurs qui sont devenus aveugles et sourds aux réalités spirituelles (Isaïe 6,9-10; 5,21; Marc 8,17-18; Jean 12,39-40). Dieu est-il caché ? Non, nous sommes aveugles… Dieu ne parle pas ? Non, nous sommes sourds (Isaïe 59,2 ; Ezéchiel 39,23-24[5]). Aussi Dieu a-t-il envoyé son Fils dans le monde pour enlever notre péché (Jean 1,29), guérir nos cœurs aveugles et sourds (Luc 5,31‑32 ; Actes 26,12-18). Enfermés dans leur orgueil, ceux qui se croient « sages et intelligents » resteront dans les ténèbres de leur aveuglement (Jean 9,40-41). « Les tout-petits », par contre, offriront avec simplicité leurs misères au Sauveur du Monde, et ils découvriront avec Lui les Trésors de l’Amour et de la Miséricorde infinie de Dieu qu’il est venu nous révéler (Luc 10,21-24 ; Jean 1,18 ; 17,6 ; Romains 16,25-27; Colossiens 1,25-28; Ephésiens 1,17-22; 3,2-12). Aussi, le Christ nous invite en St Luc à bien écouter sa Parole, d’un cœur simple et ouvert. Si tel est le cas, nous accueillerons avec elle le don de Dieu, cet Esprit Saint qui nous établira en communion avec Celui qui n’est que Don. Alors, si quelqu’un a quelque chose pour l’avoir reçu de Dieu, il ne pourra que recevoir et recevoir encore, en surabondance (Luc 8,18 ; Jean 1,16) et il entrera par sa Plénitude dans toute la Plénitude de Dieu (Ephésiens 3,14-21 ; 5,18). Alors, « heureux le pauvre de cœur, car le Royaume des Cieux est à lui » (Matthieu 5,3), un Royaume qui n’est que Vie[6], Paix et Joie profonde dans l’Esprit Saint (Romains 14,17).

Enfin, avant d’aborder la série des quatre signes qui suivent, St Luc nous rapporte la Parole que Jésus adressa à ceux qui venaient l’informer que « sa mère et ses frères voulaient le voir » : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. »

De fait, Marie en est un parfait exemple, mais Jésus élargit ici les frontières de sa famille aux dimensions de l’humanité tout entière: quiconque accueille sa Parole et la fait vraiment passer dans sa vie, accueille en même temps sa propre Vie, la Vie de l’Esprit Saint. Il existe alors entre le Christ et son disciple comme « un lien du sang »[7]: une même Vie les unit. Et cette Vie est en fait celle du Père: le Fils vit par Lui (Jean 6,57a), il a reçu du Père d’avoir la Vie en Lui-même (Jean 5,26), et il a encore reçu du Père le pouvoir de la communiquer à toute chair (Jean 17,1-2). Un lien vital unit alors le Père, le Fils et celui qui ouvre son cœur au Fils : une famille nouvelle se construit (Jean 20,17 ; Hébreux 2,11-12)… Le projet du Père sur toute l’humanité s’accomplit : que nous soyons tous vraiment ses enfants, vivants de sa Vie…

 Croix Alain Dumas

La Parole de Jésus en actes : la Vie de Dieu remporte la victoire sur toute forme de mort

              1 – La tempête apaisée (Luc 8,22-25).

Jésus a, une fois de plus, l’initiative : il invite ses disciples à monter dans la barque et à passer sur l’autre rive. La mer était comprise autrefois comme le lieu d’habitation des forces du mal (Isaïe 27,1 ; 51,9-10 ; Psaume 74(73),12-14)… Ici, elles se déchaînent et mettent la barque et ses occupants en péril : « ils faisaient eau »… Et Jésus est endormi… II se taît, il n’intervient pas, il ne semble pas se préoccuper de leur sort. Alors, les disciples crient et le réveillent. Jésus agira aussitôt, en écartant le danger, mais sa première parole à leur égard sera un reproche pour leur manque de foi : « Où est votre foi ? ». Celle de Jésus s’est manifestée dans son sommeil au cœur de la tempête, abandon total et confiant entre les mains de son Père : il sait qu’il est toujours avec lui (Jean 8,29) et qu’il s’occupe de Lui. Les disciples auraient dû avoir la même attitude à son égard: il était là avec eux, endormi certes, silencieux, mais tant qu’il était là, avec eux, ils n’avaient rien à craindre (Jean 17,12)…

jésus dans la barque

Cet épisode est aussi l’occasion de manifester l’autorité su Christ sur la création : il fait ce que, seul, le Dieu Créateur peut faire (Psaume 107,23-30). Qui est-il donc ?

En deuxième lecture, ce texte est aussi une invitation à la confiance pour nous aujourd’hui. L’Eglise, notre famille, ou nous-mêmes, nous pouvons connaître à certains jours de grandes épreuves, et le Christ ne semble pas réagir… Il est comme endormi, silencieux, apparemment absent et indifférent… Mais nous sommes invités à un regard de foi pour aller au-delà des apparences : le Christ n’est pas indifférent à tout ce que nous pouvons vivre. Il est toujours avec nous, c’est lui qui nous l’a promis (Matthieu 28,20), et grâce à Lui, les puissances du mal et de la mort n’auront jamais le dernier mot (Matthieu 16,15-19; Jean 16,33). Il nous aime (Jean 15,9), Il désire toujours notre bien, et il agit mystérieusement pour chacun d’entre nous. Saurons-nous nous abandonner avec confiance entre ses mains ? Avec Lui, tout est toujours possible (Marc 9,23 ; 10,27).

          2 – La libération d’un homme de l’influence du démon (Luc 8,26-39).  

Après avoir apaisé la tempête, Jésus et ses disciples arrivent de l’autre côté du lac de Tibériade, dans la région des Géraséniens. Jésus est donc en pays païen, ce que confirmera la présence des porcs. Les Juifs considéraient en effet que cet animal était impur, notamment « parce qu’il était associé au culte d’Adonis à qui on le sacrifiait pour activer les forces vitales souterraines. Il était donc banni de la terre d’Israël »[8]. En terre impure, cet homme est habité par « un esprit de démon impur » (Luc 4,33; Marc 5,1-2), et il vit en un lieu impur, au milieu des morts (cf Nombres 19,11). Avec lui, Jésus est ici en plein cœur de « l’impureté », un mot qui, dans la mentalité juive, renvoie à tout ce qui s’oppose au Dieu Saint.

 

Démoniaque 4

Mais telle est justement la dynamique de la Miséricorde : aller jusqu’au plus profond des ténèbres pour y faire briller la Lumière de l’Amour et du Pardon (Matthieu 4,16 citant Isaïe 9,1‑6 ; Luc 1,76-79), descendre au cœur de « l’impureté » pour sanctifier les pécheurs (1Corinthiens 6,9-11; Ezéchiel 36,22-28), s’unir à ceux qui sont pris dans les griffes du mal et de la mort pour les arracher à leur emprise (1Pierre 3,18-20 ; « Allusion probable à la descente du Christ aux enfers entre sa mort et sa résurrection » (Note Bible de Jérusalem) ; 2,9 ; Jean 1,5; 12,46; Actes 26,17-18; Colossiens 1,13). La libération de cet homme Gérasénien en sera le plus bel exemple…

Sous l’influence du mal, sa situation n’avait plus rien d’humaine : Satan, l’adversaire de Dieu, est bien l’adversaire de l’homme créé « à l’image et ressemblance de Dieu » (Genèse 1,26-27). S’attaquer à la créature est un moyen pour lui de toucher le créateur. Aussi, en usant de toute son influence sur les hommes qui accepteront de l’écouter (Jean 13,27), il se déchaînera contre Jésus, vrai homme parfaitement réussi (2Corinthiens 4,3-4 ; Colossiens 1,15) et vrai Dieu. Frappé, fouetté, torturé, il n’aura plus figure humaine (Isaïe 52,14), mais le troisième jour, il ressuscitera dans toute son intégrité et dans toute sa beauté. ..

Ici aussi, cet homme n’avait plus figure humaine : exclu du monde des vivants, il habitait parmi les morts, sans vêtement ni maison, hors de sens (cf Luc 8,35), « poussant des cris et se tailladant avec des pierres » ajoute St Marc (Marc 5,5)… Telle est bien l’œuvre du démon sur l’humanité: la séduire, lui faire suggérer un bonheur dans l’abandon et la désobéissance à son Créateur, pour finalement la conduire à la déception, au malheur et à l’autodestruction…

Toutes les tentatives des hommes pour maîtriser ce possédé ont été vaines : « l’esprit impur » s’est révélé le plus fort… Mais face à ce Jésus qu’il connaît bien (Luc 8,28), il sait qu’il n’est rien devant Lui : il apparaît aussitôt comme anéanti, le suppliant de ne pas le tourmenter et de ne pas le faire retourner dans l’abîme, répondant à ses questions, lui demandant la permission de quitter cet homme pour aller dans un troupeau de porcs voisin. Et Jésus accèdera à sa demande. Mais les porcs iront de suite se jeter dans l’abîme, précisément là où ces démons ne voulaient pas retourner. ..

Feuille lumière vieLe résultat est immédiat : libéré par le Christ, cet homme est rendu à sa dignité d’homme, ce que symbolise le vêtement qui, de nouveau, le recouvre. Il est « dans son bon sens », à nouveau maître de lui-même : plus personne ne lui impose sa loi. Et il est assis aux pieds de Jésus, dans la position du disciple qui écoute les Paroles de son Maître (Luc 10,38-39). Il a découvert en lui la Présence de Celui qui ne désire que son bien : il l’aime et veut rester avec lui. Mais il est païen, et l’heure n’est pas encore venue pour Jésus d’appeler des païens à sa suite. Il doit pour l’instant s’occuper avant tout des brebis perdues de la Maison d’Israël. Mais déjà, comme en précurseur, Jésus l’invite à rentrer chez lui et à témoigner de ce qu’il a vécu avec lui : « Retourne chez toi, et raconte tout ce que Dieu[9] a fait pour toi » (Luc 8,39) « dans sa miséricorde » (Marc 5,19)… Dans leur peur, les Géraséniens prient Jésus de partir ; il leur obéit aussitôt, mais il laisse sur place un témoin de l’Amour et de la Miséricorde de Dieu qui proclamera en son Nom la Bonne Nouvelle « dans la ville entière » (Luc 8,39) …

3 – Guérison d’une hémoroïsse et résurrection de la fille de Jaïre (Luc 8,40-56)

Jaïre, chef de la synagogue, prie Jésus de venir guérir sa petite fille de douze ans qui se meurt : Jésus obéit aussitôt. ..Dans la foule, une femme avait des pertes de sang depuis douze ans. Elle était donc impure (Lévitique 15,25-27), et n’avait pas le droit de toucher qui que ce soit. Mais elle était sûre que si elle touchait Jésus, un geste qui exprimait la prière de son cœur, elle serait guérie. Aussi s’approche-t-elle par derrière, en secret… Mais Jésus sent ce cœur à cœur qui vient de s’établir dans la prière : une force est sortie de lui… « Qui m’a touché ? » demande‑t‑il ? Se sachant découverte, toute tremblante, elle se jette aux pieds de Jésus et avoue sa transgression de la Loi. Mais tous ces préceptes n’étaient que « préceptes humains » (Marc 7,7) : Jésus la rassure… Qu’il soit devenu soi disant « impur » à son contact est le dernier de ses soucis. Il la conforte dans sa démarche, reconnaît et loue sa foi, sa confiance, puis l’invite à repartir dans la paix. Notons que le verbe qu’emploie Jésus va bien plus loin que la simple constatation d’une guérison physique: « Ma fille, ta foi t’a sauvée; va en paix. » Cette guérison est avant tout le signe que cette femme a su ouvrir son cœur à l’action du Seigneur qui apporte toujours avec Lui le pardon de toutes nos fautes, un pardon qui nous réintroduit dans le mystère de sa communion qui n’est que Vie et Paix. Dans l’Ancien Testament, le sang, c’est la vie (Lévitique 17,11.14 ; Deutéronome 12,23). Cette femme perdant son sang était donc blessée jusqu’au cœur de sa vie même, une blessure qui pouvait l’entraîner jusqu’à la mort. Mais elle a su ouvrir son cœur à Dieu qui aussitôt est venu lui communiquer la Plénitude de sa Vie. Sa guérison physique est devenue le signe visible de sa guérison spirituelle : la Vie de Dieu a fait irruption dans sa vie, la sauvant du péché et de la mort (cf Luc 7,50), et lui donnant de vivre désormais dans la Paix de sa Présence (2Corinthiens 13,11 ; Philippiens 4,9 ; Colossiens 3,12‑15 ; 2Thessaloniciens 3,16)…

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Tel sera aussi le message central de l’épisode suivant. Alors que Jésus parlait encore à la femme, quelqu’un arrive de chez Jaïre pour le prévenir: « Ta fille est morte à présent ; ne dérange plus le maître ». Mais Jésus, qui a entendu, se souvient de la prière pressante de Jaïre, et il l’invite à la foi, envers et contre tout : « Sois sans crainte, crois seulement, et elle sera sauvée »… Seule la foi jusqu ‘à l’audace peut accueillir la folie de l’Amour de Dieu pour qui tout est toujours possible… Jaïre ne dit plus rien : il laisse Jésus agir… « Enfant, lève-toi ! » A sa Parole, dans la puissance de l’Esprit Saint qui se joint toujours à elle, l’enfant se lève. St Luc emploie ici le même verbe qui, plus tard, servira à proclamer la Bonne Nouvelle : « Il est ressuscité ! » (Luc 24,34). Une fois de plus, la Vie du Christ a remporté la victoire sur tout ce qui s’oppose à la vie,et Jésus, très humain, ordonnera tout de suite à ses parents de donner à manger à leur enfant… Puissions-nous aujourd’hui encore, laisser la Vie de Jésus remporter la victoire sur tout ce qui, en nous, s’oppose à la vie, cette vie humaine que Dieu désire la meilleure possible pour chacun d’entre nous, une vie où nous serons toujours plus « humains » les uns envers les autres…

D. Jacques Fournier

[1] Jésus, au moment de son Ascension, passe de la terre au ciel, du temps à l’éternité, en bénissant : il est celui qui nous bénit toujours ; se tourner vers Lui de tout cœur, c’est donc aussitôt recevoir sa bénédiction.

[2] Dieu, Lui, de son côté, ne nous oublie jamais (Isaïe 44,21 ; 49,13-15)…

[3] Et tout spécialement les Evangiles, et les autres écrits du Nouveau Testament.

[4] « Ne croyez pas que lorsque je serai au Ciel je vous ferai tomber des alouettes rôties dans le bec. .. Ce n’est pas ce que j’ai eu ni ce que j’ai désiré avoir. Vous aurez peut-être de grandes épreuves, mais je vous enverrai des lumières qui vous les feront apprécier et aimer. Vous serez obligés de dire comme moi : « Seigneur, vous nous comblez de joie par tout ce que vous faites » (Ste Thérèse de Lisieux).

[5] Dans l’Ancien Testament, Dieu est souvent présenté, à tort, comme étant la cause de tout. Un homme désobéit et se blesse par suite de sa désobéissance. l’Ancien Testament dira que c’est Dieu qui l’a blessé. Dans ce texte d’Ezéchiel, comme dans beaucoup d’autres, ce n’est pas Dieu qui cache sa face, ou livre Israël à ses ennemis, ou les traite comme le méritaient leurs transgressions… Toutes ces conséquences malheureuses ne sont que le résultat de la désobéissance d’Israël qui a refusé d’écouter son Seigneur.

[6] En Jean3,3, Jésus dit à Nicodème : « En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu ». La Bible de Jérusalem précise en note : « Seul exemple en St Jean avec le verset 5 de cette expression « Royaume de Dieu », fréquente dans les autres évangiles. Au Royaume correspond chez St Jean « la Vie » ou « la Vie éternelle » »…

[7] Le sang est dans la Bible un symbole de la vie ; et nous pouvons penser au Christ donnant à boire à ses disciples son sang, symbole du don de sa vie (Jean 6,53-58).

[8] PELLETIER A.-M., Lectures bibliques (Editions Nathan/Cerf, 1996) p. 282-283.

[9] Remarquons que Jésus attribue à Dieu son Père sa libération : c’est en effet le Père qui agit avec et par Jésus (Jean 14,10-11)…

 

Fiche n°10 – Lc 8,1-56 : en cliquant sur le titre précédent, vous accédez au fichier PDF pour lecture ou éventuelle impression.