Jésus suscite, éclaire et affermit la foi de ses disciples (Luc 9,1-50)

La mission des Douze (Luc 9,1-6)

 

Jésus rassemble autour de lui les Douze disciples qu’il avait choisis (Luc 6,12-15) pour être ses apôtres, c’est-à-dire ses envoyés (sens du mot grec « apostolos »). Lui-même est l’envoyé du Père : le Père est toujours avec Lui (Jean 8,28-29), et Jésus, uni à son Père dans la communion d’un même Esprit (Jean 10,30) dit les Paroles du Père (Jean 12,49-50) et accomplit les œuvres du Père (Jean 14,8-11). Autrement dit, le Père agit avec lui et par lui pour le salut du monde…

Jésus appelle ici les Douze pour leur donner de participer à sa mission et de l’exercer comme lui l’exerce. La relation qui les unira à lui sera semblable à celle qui l’unit à son Père. Jésus les enverra comme lui-même fut envoyé (Jean 20,21 ; Luc 9,2), il sera toujours avec eux comme le Père était toujours avec lui (Marc 3,14 ; Matthieu 28,20), il leur sera uni dans la communion d’un même Esprit (Jean 17,20-23 ; 1Thessaloniciens 5,9-10 ; Romains 8,9-10), il les revêtira de l’autorité et de la puissance de l’Esprit Saint (Luc 9,1 ; 1,35 ; en plénitude au moment de la Pentecôte : Luc 24,49; Actes 1,8; 2,1-4), comme lui-même en fut revêtu par le Père (Luc 3,21-22 ; 4,14.18-19 ; 5,17). Alors les apôtres proclameront la Parole (Jean 17,8.20 ; Luc 10,16), et ils accompliront les œuvres du Christ : ils guériront les malades et chasseront les esprits impurs (Luc 9,1-2.6). Autrement dit, le Christ agira avec eux et par eux pour le salut du monde…

Communion des saints avec le Christ

Nous constatons combien, dans notre vie de chrétien, la relation au Christ doit être première : Jésus ne pouvait rien faire sans son Père (Jean 5,19-20), nous ne pouvons rien faire sans Lui (Jean 15,5). Cette relation de cœur avec le Christ exige de chacun d’entre nous une conversion qui soit aussi réelle et sincère que possible (Marc 1,14-15 ; Matthieu 21,28-32). Nous savons à quel point cela n’est pas facile, et nous ne connaissons que trop bien notre faiblesse. Et pourtant, nous sommes invités à la confiance car cette œuvre de conversion est avant tout celle du Père des Miséricordes (2Corinthiens 1,3 ; Colossiens 2,13 ; 3,13 ; Psaume 32(31),5 ; 86(85),5 ; 103(102),1-4 ; Jérémie 31,34 ; Ezéchiel 16,63 ; Michée 7,18) : c’est Lui qui se propose de nous purifier (Ezéchiel 36,24-28 ; Jérémie 33,8 ; 1Jean 1,9), de nous transformer (Sophonie 3,9-10), d’arracher de notre cœur toutes les idoles (Osée 2,18-19) pour que nous puissions revenir à lui (Psaume 80(79),4.8.20 ; 85,2.5 ; Isaïe 43,5 ; Jérémie 15,19 ; 24,6 ; 30,3 avec Luc 15,4-7) nous tourner vers Lui, le prier, l’adorer, le craindre au sens de lui demeurer fidèles (Jérémie 32,37b-41 ; Psaume 130(129),4)… Et puisque tout est don, tout est grâce, à nous de nous abandonner avec confiance entre ses mains en étant les plus souples et les plus dociles possible à son action en nos cœurs…

Bapteme

Jésus va ensuite envoyer ses disciples en mission en leur demandant de ne rien prendre pour la route : ni bâton pour se protéger ou s’en servir comme appui, ni sac pour y mettre des provisions ou des vêtements, enfin ni argent pour acheter l’un ou l’autre, ou pour se loger. Il veut qu’ils fassent l’expérience de la Providence divine. Dieu sera là, avec eux ; il les protègera, il sera leur appui, il veillera sur eux, et d’une manière ou d’une autre, ils ne manqueront jamais de rien et trouveront toujours quelqu’un pour bien les accueillir (Luc 12,22‑31 ; Actes 16,11-15). Ils verront ainsi par eux-mêmes combien Dieu agit dans le monde par les femmes et les hommes de bonne volonté. Plus tard, juste avant sa Passion qui précèdera leur grand envoi en mission, il leur rappellera cet épisode : « « Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni sandales, avez-vous manqué de quelque chose? » – «De rien», dirent-ils ». Puis il les invitera cette fois à prendre « bourse » et « sac à provisions » : « Mais maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui a une besace » (Luc 22,35‑36)… L’aventure ne sera pas facile, et ils auront besoin de toutes leurs ressources humaines pour cette mission qui les attend : ressources matérielles, mais aussi prudence, sagesse et réflexion (Matthieu 10,16-24[1])… Et lorsqu’ils auront fait tout leur possible, qu’ils n’oublient jamais ce qu’ils ont vécu autrefois sur les routes de Palestine : ils ne sont pas seuls. Dieu est là, présent, avec eux, et il s’occupe très concrètement de chacun d’entre eux … Ils auront alors à être les plus simples possible, allant là où ils seront accueillis et mangeant ce qui leur sera proposé (Luc 9,4 ; 10,7). Eux qui avaient l’habitude d’être soumis par la Loi de Moïse à toutes sortes d’interdits alimentaires (cf Lévitique 11), qu’ils comprennent bien que « le Royaume des cieux n’est pas une affaire de nourriture et de boisson : il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Romains 14,17 ; cf Marc 7,14-23). Voilà ce qu’ils devront vivre et annoncer (Luc 9,2.6), en paroles et en actes, en disant notamment aux familles qui les accueilleront: « Paix à cette maison » (Luc 10,5)… Et « la Paix », en hébreu, est synonyme de Plénitude, cette Plénitude que Dieu veut communiquer à chacun d’entre nous (Psaume 16(15),11 ; Romains 15,13 ; Ephésiens 3,14-21) en lui donnant, par le Christ (Jean 1,16-17 ; Colossiens 1,18-19 et 2,9-10) d’avoir part à son Esprit Saint (Ephésiens 5,18)…

Esprit Saint

Hélas, parfois, ils ne seront pas accueillis (cf pour le Christ Marc 5,17; Luc 9,53 ; 4,28-30 ; Jean 3,11.31-32 ; 5,43)… Une porte pourra se fermer, mais une autre s’ouvrira… « La Bonne Nouvelle ne saurait en effet être imposée. Elle sera seulement proposée à la liberté des gens. Si une ville ou un village la refusent, on passera outre en respectant ce refus. Le rite ici décrit relève d’un antique usage oriental : on secouait la poussière de ses pieds en quittant un lieu hostile pour marquer la rupture (cf Actes 13,50-52) »[2]. Ils refusent d’accueillir le Christ ? Pour l’instant, qu’ils assument, la responsabilité de leurs actes. Dieu leur a quand même offert la possibilité d’entendre la Bonne Nouvelle : « Pourtant, sachez-le, le Royaume de Dieu est tout proche » (Luc 10,11). La semence a été semée (Luc 8,5‑8). Peut-être lèvera-t-elle un jour… Mais de toute façon, d’une manière ou d’une autre, Dieu reviendra frapper à la porte de leur cœur…

 

Hérode et Jésus (Luc 9,7-9)

 

Les opinions sur le Christ étaient nombreuses et variées. Certains croyaient être en présence de Jean le Baptiste, autrefois décapité par Hérode (Luc 9,9 ; Marc 6,17-29), et aujourd’hui ressuscité. D’autres pensaient que la prophétie de Malachie sur le retour d’Elie s’était accomplie (Malachie 3,23-24)[3]. D’autres enfin pensaient que Jésus était « un des anciens prophètes qui est ressuscité » (Luc 9,8), ou encore ce prophète promis autrefois par Moïse (Deutéronome 18,15.18‑19; cf Jean 1,21 où des prêtres venus de Jérusalem pensent que Jean Baptiste pourrait être ce « prophète »). Certes, Jésus était bien un prophète (Jean 6,14 ; 7,40) portant au monde la Parole de Dieu (cf. Jérémie 1,9), mais il était bien plus qu’un prophète…

Visage de Jésus

Jeanne, la femme de Chouza, l’intendant d’Hérode[4] était une des disciples du Christ (Luc 8,3). Hérode avait donc très certainement entendu parler de Jésus par son intendant, et « il cherchait à le voir » (Luc 9,9). De fait, il le verra… Lorsque Jésus fut arrêté, il fut d’abord conduit devant l’assemblée des responsables religieux du Peuple d’Israël, le Sanhédrin (Luc 22,66-23,1). Puis ils l’emmenèrent devant Pilate[5] (Luc 23,2-7) qui l’envoya à son tour devant Hérode (Luc 23,8-12) : « Hérode, en voyant Jésus, fut tout joyeux ; car depuis assez longtemps il désirait le voir, pour ce qu’il entendait dire de lui; et il espérait lui voir faire quelque miracle ». Comme d’autres avant lui, il demande un signe à Jésus (Luc 11,16.29), un acte merveilleux, un prodige… Mais Jésus n’est ni un magicien, ni un prestidigitateur… Il n’est pas venu pour « en mettre plein la vue » (Luc 4,9-12) comme peuvent le faire parfois les vedettes de ce monde. Hérode est donc pour l’instant rempli de l’esprit du monde : il n’a pas les dispositions intérieures qui lui permettraient de s’ouvrir à cette Présence de Dieu venue s’offrir en Jésus-Christ dans la discrétion et l’humilité. Il est aveugle de cœur (2Corinthiens 4,3-6). Il demande un signe, alors qu’il a devant lui le plus beau signe qui soit de la Présence et de l’action de Dieu en ce monde : l’humanité de Jésus, qu’il peut voir, toucher, entendre, ce Jésus qui est le Fils Unique du Père en Personne, vrai Dieu de toute éternité. Mais il ne perçoit rien ; aussi Jésus se tait devant lui.

Cet esprit du monde va ensuite pleinement se manifester en actes : on reconnaît l’arbre à ses fruits (Luc 6,43-45)… Hérode, blessé dans son orgueil, va le bafouer, le traiter avec mépris, le revêtir par dérision d’un habit de prince, et le renvoyer à Pilate…

 

Au retour des Apôtres, Jésus rassasie une foule (Luc 9,10-17)

 

Les apôtres reviennent de mission et racontent tout simplement à Jésus ce qu’ils ont vécu. Il va alors les emmener à l’écart, avec peut-être l’intention de leur offrir un peu de repos (Marc 6,31). Mais les foules partent à sa suite, et comme d’habitude, Jésus leur fait bon accueil ; le repos sera pour plus tard… Comment va-t-il combler leur attente ? En leur parlant à nouveau du Royaume des Cieux, une Parole à laquelle l’Esprit de Vérité rend toujours témoignage (Jean 15,26). S’ils ouvrent leur cœur à cette Parole, ils l’ouvriront aussi à cet Esprit dont la seule Présence suffit à combler toutes nos attentes… Notons également la simplicité avec laquelle Jésus répondait aux requêtes qui lui étaient faites : « Il guérissait ceux qui en avaient besoin »…

Paralytique

Puis, « le jour commença à baisser », clin d’œil en direction du repas d’Emmaüs (Luc 24,29) où le Christ Ressuscité, non encore reconnu par ses deux disciples, accomplira une fois encore les gestes de l’Eucharistie (Luc 24,30). Et le déclic se produira : ils le reconnaîtront dans cette fraction du pain, « leurs yeux s’ouvriront », et lui disparaîtra, les laissant à cette connaissance de foi dans laquelle, pour l’instant, il veut se donner à chacun d’entre nous… Plus tard nous le verrons, par-delà notre mort …

Le soir tombe… Les disciples invitent donc Jésus à renvoyer la foule « dans les villages et les fermes d’alentour pour y trouver logis et provision » et tous pourraient se retrouver ensuite le lendemain matin. Mais Jésus a une autre solution : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Peut-être leur serait-il possible, avec l’aide matérielle que pouvaient apporter certains disciples (Luc 8,1-3), d’aller dans ces villages et ces fermes pour acheter de la nourriture (Luc 9,13), « même si ce serait là une dépense considérable »[6]. Mais Jésus a encore une autre idée. Il va prendre l’initiative et agir d’une manière totalement imprévue pour donner gratuitement à cette foule tout ce dont elle a besoin… En le suivant, ils cherchaient avant tout « le Royaume des Cieux et sa justice », laissant de côté les préoccupations matérielles pour se tourner de tout cœur vers les réalités d’en haut (Colossiens 3,1-3). Et c’est Jésus Lui-même qui va se soucier pour eux de ces questions matérielles (cf Matthieu 15,32), en leur donnant au moment où ils en avaient besoin tout ce dont ils avaient besoin, en surabondance, alors même qu’ils ne lui avaient encore rien demandé ! L’invitation à se confier en la Providence divine est ici, une fois de plus, illustrée (Luc 12,22-32).

2ième dimanche de pâques2

Dans un premier temps, le Christ devait d’abord annoncer la Bonne Nouvelle du salut « aux brebis perdues de la maison d’Israël », le Peuple de l’Alliance (Matthieu 15,24 ; 10,6). Et de fait, la symbolique des chiffres désigne ici le Peuple d’Israël comme étant le premier destinataire de ce miracle. Le chiffre « cinq » renvoie en effet aux cinq premiers livres de la Bible, appelés en hébreu « la Torah » (hr:/T, la Loi), car ils renfermaient tous les textes de Loi réglant la vie quotidienne d’Israël. Le chiffre « mille » désigne souvent « la multitude » ; « cinq mille » renvoie donc au Peuple hébreu en son ensemble appelé à mettre en pratique la Loi de Moïse pour vivre en Alliance avec Dieu… Et St Luc précise bien à la fin du récit qu’il restait « douze » corbeilles pleines, un clin d’œil lancé vers « les douze tribus d’Israël ». Mais le chiffre douze ne peut que renvoyer ici aussi aux Douze apôtres choisis par le Christ : ils seront la base nouvelle du nouveau Peuple de Dieu appelé à vivre avec lui le mystère de l’Alliance Nouvelle… Et chacun des Douze repartira avec une corbeille pleine de cette « nourriture qui demeure en vie éternelle » (Jean 6,27), l’Eucharistie, qu’ils partiront offrir au monde entier (Matthieu 28,16‑20 ; Marc 16,15-18 ; Actes 1,8 ; Luc 13,29). St Luc y fait en effet très fortement allusion lorsqu’il reprend au v. 16 tous les verbes qui apparaîtront de nouveau lors du récit de son institution (Luc 22,19-20) :

Luc 9,16

Luc 22,19-20

Prenant alors les cinq pains

et les deux poissons,

il leva les yeux au ciel, les bénit,

les rompit (ou les fractionna)

et il les donnait aux disciples

pour les servir à la foule.

 

 

 

Puis, prenant du pain,

 

il rendit grâces (en grec, « eucharistéo »),

le rompit (ou le fractionna)

et le leur donna, en disant :

« Ceci est mon corps, donné pour vous ;

faites cela en mémoire de moi. »

Il fit de même pour la coupe après le repas, disant : «Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous ».

 

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Ce signe renvoie donc à cette nourriture que Jésus donnera à son Eglise juste avant sa mort et sa résurrection : « son corps et son sang » offerts pour le salut de la multitude des hommes. Il se donnera tout entier pour cela : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jean 15,13). Jésus va donc nous aimer de tout son être, corps, âme, esprit et cela « jusqu’à la fin » (Jean 13,1), « jusqu’à l’extrême de l’amour », comme le précise en note la Bible de Jérusalem. Et il va s’offrir pour les pécheurs que nous sommes, afin de nous donner d’avoir part à sa Vie, une Vie qui nous guérira petit à petit de toutes nos blessures et qui s’épanouira par delà notre mort dans la Vie éternelle… Le sang est en effet symbole de vie dans la Bible, puisque les anciens croyaient que la vie était dans le sang (Lévitique 17,11.14). En nous offrant son sang, Jésus veut nous faire comprendre qu’il désire nous communiquer sa Vie, sa propre Vie, une Vie qu’il reçoit lui-même de son Père : « De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé et que je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi » (Jean 6,57). Et cette Vie nous sera concrètement communiquée en nos cœurs  par l’action de l’Esprit Saint: « C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien » (Jean 6,63). Chacun est ainsi appelé par le Christ à recevoir et à vivre de la Vie Bienheureuse du « Dieu Bienheureux » (1Timothée 1,11), une Vie qui comblera tous les désirs de son cœur (Jean 6,35) et lui apportera la Paix. Et puisque cette Vie habite en plénitude le Père, le Fils et l’Esprit Saint, il vivra en communion avec eux et avec tous ceux qui, comme lui, se seront ouverts au don de Dieu (1Jean 1,1-4)… Tel est le mystère de l’Eglise, un mystère de communion offert inlassablement aux pécheurs que nous sommes par le Père des Miséricordes…

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Notons aussi que St Luc n’emploie pas dans ce récit le mot « multiplication » des pains, mais plutôt celui de « fraction des pains », un terme qu’il reprendra dans les Actes des Apôtres pour désigner l’Eucharistie (Actes 2,42-46). Dieu est « don », « source ». Il se donne en demeurant pleinement lui-même. Aussi, dès que les hommes se mettent à donner, à partager, leur action rejoint la sienne : avec eux et par eux, Dieu agit dans le monde… « Donnez, et l’on vous donnera ; c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu’on versera dans votre sein ; car de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour » (Luc 6,38).

Enfin, aucune réaction de la foule ne nous est rapportée, comme si elle ignorait ce qui vient de se passer. Nous retrouvons ici cette totale gratuité de Jésus… Souvenons-nous par exemple de cet infirme paralysé depuis 38 ans : il sera guéri alors même qu’il ne connaissait pas Celui qui lui parlait, et qu’il attendait sa guérison des dieux païens de la médecine (Jean 5,1-9) ! Il en fut de même pour cette veuve de Naïn qui partait enterrer son fils unique : elle ne le connaissait pas, elle ne lui demandait rien, et Jésus lui rendra son fils (Luc 7,11-17). jésus christ angelicoOn peut encore citer cette noce à Cana où les mariés ne se sont même pas rendu compte qu’ils allaient manquer de vin, et Jésus, qu’ils ne connaissaient pas et à qui ils n’ont rien demandé, va leur offrir plus de 700 litres de « bon vin » (Jean 2,1-12 ; cf 1,26-27).
Et le Christ est le même aujourd’hui comme il le sera à jamais (Hébreux 13,8). Aussi, plutôt que de lui demander ceci ou cela – d’autant plus que Dieu sait de quoi nous avons besoin avant même que nous ne lui demandions (Matthieu 6,7-8; Luc 12,30) – demandons lui la grâce de reconnaître sa Présence et son action bienveillante dans nos vies : Il est déjà là, tout près de chacun d’entre nous (Matthieu 3,2 ; 4,17 ; 10,7), et il agit pour nous, pour notre bien, avant même que nous n’en ayons conscience…

 

La profession de foi de Pierre, au nom de tous les disciples, et la première annonce par Jésus de sa Passion désormais toute proche (Luc 9,18-22)

 

La foule n’a, semble-t-il, pas réalisé ce qu’il s’est passé, mais les disciples, eux, l’ont compris… Ce signe donné et reconnu va faire grandir en eux la foi et les conduire, par la bouche de Pierre, à une première « profession de foi ».

Christ donne la clé à Pierre

Les disciples sont seuls avec le Christ, à l’écart… Ils prennent du recul par rapport à tout ce qu’ils viennent de vivre avec lui, et Jésus, par ses questions, « Qui suis-je au dire des foules ? », « Mais pour vous, qui suis-je ? », va les amener petit à petit à en tirer les conclusions… Nous retrouvons ici toutes les opinions au sujet du Christ rencontrées précédemment (Luc 9,7-8), et Pierre, au nom de tous, va répondre à la question que se posait Hérode (Luc 9,9) : « Quel est-il donc, celui dont j’entends dire de telles choses ? » Il est « le Christ de Dieu » (Luc 9,20)…

« Christ » vient du grec « kristos » qui signifie « l’oint du Seigneur », celui qui a reçu l’onction. Dans l’Ancien Testament, le roi était « l’Oint du Seigneur » par excellence, celui que Dieu avait « élu » pour gouverner son Peuple. L’onction d’huile lui était appliquée par un homme de Dieu, un prophète ou un prêtre. Le roi David fut, par exemple, oint par le prophète Samuel (1 Samuel 16,1-13) qui versa de l’huile sur sa tête : elle était le signe visible de la grâce invisible de Dieu donnée à David pour lui permettre de bien accomplir sa mission. Pour Jésus, cette onction lui sera donnée par le prophète Jean-Baptiste (Luc 1,76) dans les eaux du Jourdain (Luc 3,21-22). Dieu manifesta ce jour-là que la Plénitude de l’Esprit Saint repose sur Lui de toute éternité, un Esprit qui le guidera dans sa mission et lui donnera de pouvoir porter la Bonne Nouvelle aux pauvres (Luc 4,18-19).

jésus enseignant 2

Par Samuel, Dieu avait aussi promis à David que sa lignée subsisterait à jamais (2 Samuel 7,12-17). Mais la royauté disparut en Israël lorsque Nabuchodonosor, roi de Babylone, envahit la Palestine et détruisit Jérusalem en 587 avant Jésus-Christ. Elle ne se rétablira que très ponctuellement par la suite, la Palestine devenant tour à tour province assyrienne, grecque et romaine, selon les différentes invasions qu’elle dut subir. En s’appuyant sur cette promesse faite à David, les Israélites attendaient donc à l’époque de Jésus un Roi de sa lignée, « un fils de David » (Matthieu 1,1 ; 1,20 ; 12,23 ; 15,22 ; 20,30-31 ; 21,9.15) qui saurait redonner à leur pays son indépendance, sa liberté et sa souveraineté. Voilà ce que St Pierre pense avoir reconnu en Jésus. Certes, il est bien Roi, mais son royaume n’est pas de ce monde. Si tel était le cas ses gens auraient combattu pour qu’il ne soit pas livré aux mains des responsables d’Israël qui, par jalousie, cherchaient sa perte (Jean 18,33-37 ; 18,10-11 ; 12,19).

Aussi, pour couper court à tout malentendu, Jésus va annoncer tout de suite sa Passion et sa résurrection (Luc 9,22). Il est bien Roi, mais sa Royauté se manifestera surtout à l’Heure de la Croix où, par amour, il se laissera crucifier pour le salut du monde. Le Prince de ce monde et tous ceux qu’il avait sous sa coupe vont se déchaîner contre lui (Jean 13,2.27), et Jésus va tout subir sans apparemment réagir : il ne cessera de répondre au mal par le bien en offrant sa vie pour ceux-là même qui lui faisaient du mal (Luc 6,27-35 ; Romains 5,6-8)… Mais ressuscité le troisième jour, il manifestera à ses disciples que la lumière de l’Amour et de la Vie est finalement victorieuse, contre toute attente, des ténèbres de la haine et de la mort… Dorénavant, avec lui, le Prince de ce monde est déjà jugé et jeté dehors (Jean 12,31-32), hors de ce mystère de communion que Jésus va construire avec tous ceux et celles qui consentiront à l’accueillir. Désormais, ils vivront unis à Lui dans la communion d’un même Esprit, d’une même Vie ; aussi, puisque le Prince de ce monde n’a aucun pouvoir sur Jésus, il n’aura aucun pouvoir sur eux (Jean 14,30 ; 2Thessaloniciens 3,3 ; Jean 17,15). Qu’ils s’abandonnent donc avec confiance entre ses mains, même si pour l’instant, notre temps est toujours celui du combat spirituel (Ephésiens 6,10-20 ; 1Timothée 6,12 ; 2Timothée 4,7-8)… Mais le Christ se révèlera finalement vainqueur par sa puissance qui agit dans notre faiblesse (2Corinthiens 12,9), par sa lumière qui brille dans nos ténèbres sans que celles-ci ne puissent la saisir (Jean 1,4-5), par sa miséricorde que nos misères n’arriveront jamais à épuiser…

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Et les disciples du Roi crucifié ne pourront que marcher à sa suite en devenant comme leur maître (Luc 6,40) : des agneaux envoyés au milieu des loups (Matthieu 10,16) pour témoigner de la victoire finale de l’agneau immolé (Apocalypse 5,11-14). Christ a porté sa croix ? Ils porteront la leur… Christ a perdu sa vie ? Ils perdront la leur… Christ est ressuscité ? Eux aussi ressusciteront grâce à l’Amour du Père et à la Toute Puissance de son Esprit (Romains 8,11).

 

La Transfiguration (Luc 9,27-36)

 

Ce langage est dur à entendre ? Jésus le sait et il va tout faire pour réconforter ses disciples. Il va d’abord leur promettre que « certains, présents ici même, ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Royaume de Dieu » (Luc 9,27), ce Royaume dont il a proclamé « heureux » ceux et celles qui sauront l’accueillir (Luc 6,20-22 ; Matthieu 13,16-17)… Et que verront, juste après, Pierre, Jean et Jacques ? Jésus transfiguré, Jésus dans la Lumière, cette Lumière qui est celle de Dieu lui-même (1Jean 1,5)… Le mystère de son entière communion avec le Père se révèle aux yeux éblouis des disciples : tel est le Royaume que Jésus leur promet. Eux aussi sont appelés à vivre par leur foi en Lui ce mystère de communion avec le Père dans l’Esprit… Eux aussi partageront sa Vie, sa Lumière et sa Joie… Pierre, Jacques et Jean en font l’expérience : « Maître, il est heureux que nous soyons ici »…

Mais dans cette Joie et ce Bonheur, les disciples sont confirmés vis-à-vis de la perspective tragique que le Christ vient de leur révéler : « Moïse et Élie, apparus en gloire, parlaient de son départ, qu’il allait accomplir à Jérusalem » (Luc 9,30). Moïse représente la Loi, et Elie les Prophètes. Avec eux, toutes les Ecritures rendent témoignage à Jésus (Luc 24,25-27)… Et le Père lui aussi va lui rendre témoignage en se manifestant à son tour par une voix : « Celui-ci est mon fils, l’Elu, écoutez‑le » (Luc 9,35). Il les invite donc à bien faire attention à ces paroles si dures qu’ils viennent d’entendre… Qu’ils n’aient pas peur de la croix : la gloire qu’ils viennent de percevoir en Jésus sera aussi en eux… Elle les soutiendra, elle les consolera dans leur épreuve, de telle sorte qu’ils en arriveront à être malgré tout heureux au cœur des persécutions endurées pour le nom de Jésus (Actes 5,40-41 ; Luc 6,22-23 ; 2Corinthiens 7,4) !

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Les épisodes suivants confirment la logique de tout ce passage. Dans le contexte de l’époque, un enfant épileptique était compris comme possédé par un esprit mauvais… De toute façon, voilà un mal qui s’attaque à l’homme, le blesse, l’empêche d’être pleinement lui-même… Et le Père de l’enfant va le conduire aux disciples du Christ qui ne pourront rien faire pour lui : leur foi commence à éclore (Luc 9,20), mais elle est encore fragile, chancelante (Luc 9,41)… Elle demande à être affermie et éclairée…

Et pour éviter le plus possible que les disciples ne comprennent mal son statut de Messie, le Christ va leur annoncer une deuxième fois sa Passion (Luc 9,44). Cet épisode sera de fait très dur pour eux car ils « espéraient toujours qu’il allait délivrer Israël » des Romains (Luc 24,21). Et il arrivera tout le contraire ! Il sera « livré aux mains des hommes » (Luc 9,45), aux mains des Romains, et ces derniers le crucifieront ! Et que peut-on encore espérer d’un mort ? Ils n’avaient toujours pas compris le sens de ces annonces de sa Passion et de sa Résurrection…

L’homme est « lent à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes » (Luc 24,25). Comme tout le monde, les disciples ont « l’esprit bouché » (Marc 8,17-18), ils n’arrivent pas à entrer dans la perspective que leur ouvre le Christ : elle est si contraire à toute logique humaine (1Corinthiens 1,17-31) ! Et le passage qui suit cette deuxième annonce de la Passion manifestera bien leur aveuglement !

TRANFIGURATION 1

Depuis quelques années déjà, ils suivent le Fils Unique de Dieu, Celui par qui tout fut créé, le Roi de l’Univers mais un Roi qui, par amour pour les hommes, est venu les rejoindre en prenant la dernière place : « le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude » (Marc 10,45) ; moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert » (Luc 22,27) ! Et eux discutent toujours entre eux pour savoir qui est le plus grand, à qui doit revenir la place de « chef »… Manifestement, ils n’ont toujours pas compris la logique de l’amour, et cet aveuglement durera jusqu’aux derniers jours de la vie terrestre de Jésus (Luc 22,24-27). Et ce n’est qu’à la Lumière de la Résurrection, avec le secours de l’Esprit Saint, qu’ils entreront petit à petit dans cette logique, jusqu’à offrir à leur tour leur vie pour le Christ et son œuvre de salut (Jean 21,18)…

 

En conclusion, soulignons la dynamique de ce passage :

 

– 9,10-17 : la multiplication des pains, un signe destiné à stimuler et à faire grandir le regard de foi des disciples.

– 9,18-21 : Question de Jésus : à quelles conclusions sur son mystère leur regard de foi les a-t-il conduits ?

– 9,22 : Jésus corrige leur réponse : attention, il est bien le Messie, mais il ne sera pas ce roi glorieux et triomphant que peuvent attendre les hommes. Il sera un Messie crucifié, mais finalement victorieux de tout mal, ressuscité et glorieux de la Gloire de Dieu…

– 9,23-26 : Mise au clair, difficile à entendre pour les hommes : les disciples du Messie crucifié doivent eux aussi prendre leur croix à sa suite…

– 9,27-36 : Cette Parole est dure à entendre ; Jésus le sait et il va les encourager en leur montrant le but : sa Gloire qui est Joie, Paix, Bonheur…

– 9,37-43 : Mais leur foi se montre à nouveau défaillante ! Elle est encore à consolider…

– 9,44 : Nouvelle correction : attention, il est bien le Messie, mais un Messie crucifié…

– 9,45-48 : les disciples ne comprennent toujours pas et ils cherchent à savoir qui, parmi eux, est le plus grand ! Et Jésus est comme un petit enfant ! Le plus grand est le plus petit…

                                                                                                     D. Jacques Fournier

[1] Comme St Luc, St Matthieu présente aussi au chapitre 10 une première mission des Douze ; mais comme l’indique la Bible de Jérusalem en note : « Les enseignements des versets 17-39, dépassent manifestement l’horizon de cette première mission des Douze et ont dû être prononcés plus tard. Matthieu les a groupés ici pour composer un bréviaire complet du missionnaire ».

[2] HERVIEUX J., « L’Evangile de Marc », dans Les Evangiles, textes et commentaires (Collection Bayard Compact, 2001) p. 387. Et la Bible de Jérusalem explique ce geste rapporté aussi en St Matthieu (10,14), par la note suivante : « Locution d’origine judaïque. Est regardée comme impure la poussière de tout pays qui n’est pas la Terre Sainte, ici de tout pays qui n’accueille pas la Parole ».

[3] D’après 2Rois 2,9-13, Elie avait été emporté au ciel sur un char de feu. Il pouvait donc un jour en revenir, un retour qu’ils espéraient sur la base de cette déclaration de Malachie. Mais Jésus expliquera que cette prophétie s’est en fait réalisée avec Jean-Baptiste (Matthieu 11,13-14 ; 17,9-13). Certes, Jean Baptiste n’était pas Elie, mais l’Esprit qu’il a reçu dès le sein de sa mère était ce même Esprit qui, autrefois, remplissait le cœur d’Elie (Luc 1,13-17 où St Luc cite également la prophétie de Malachie (3,23-34) pour bien montrer qu’elle s’accomplit avec Jean Baptiste). Avec lui, tout se passe donc « comme si » Elie lui-même était revenu. C’est pour cela que St Matthieu et St Marc le présentent au début de leur Evangile habillé comme Elie (Matthieu 3,4 ; Marc 1,6 ; cf 2Rois 1,8)…

[4] Hérode fut tétrarque de Galilée et de Pérée de l’an 4 avant Jésus-Christ à l’an 39 après Jésus Christ.

[5] Pontius Pilatus fut préfet de la Judée de 26 à 36 après Jésus Christ.

[6] COUSIN H., « L’Evangile de Luc », dans Les Evangiles, textes et commentaires, p. 656.

Fiche n°11 – Lc 9,1-50 : cliquer sur le titre précédent pour accéder au fichier en PDF pour lecture ou éventuelle impression.




La Bonne Nouvelle du Royaume proclamée en Parole et en actes (Luc 8,1-56).

Les compagnons de Jésus (Luc 8,1-3)

Nous retrouvons ici Jésus dans son activité principale : « proclamer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu », c’est-à-dire la Présence offerte à notre foi de ce Dieu qui est tout proche de chacun d’entre nous (Luc 10,8-11 ; Matthieu 3,2; 4,17 ; 10,7) et qui désire régner dans nos cœurs et dans nos vies pour nous donner de trouver avec Lui une Paix profonde synonyme de Plénitude et de vrai bonheur…

TRANFIGURATION1

« Les Douze étaient avec Lui »… Dans un premier temps, Jésus ne leur demande que de le suivre, d’ouvrir leurs yeux, leurs oreilles et surtout leur cœur. Ils écouteront sa Parole, ils verront les signes qu’il accomplit, et ils reconnaîtront petit à petit cette Présence de Dieu qui, en Jésus, se manifeste à eux pour les inviter à la foi, à la confiance, et à une vie de cœur à cœur avec Lui (Jean 14,18-23). Plus tard, ils témoigneront de ce qu’ils ont vu et entendu (Luc 7,22 ; Actes 4,20 ; Jean 1,6-8; 1,32-34; 3,11 ; 15,26-27 ; 19,35), et ils annonceront ce mystère de communion, invisible à nos yeux de chair, que Dieu désire construire avec chacun d’entre nous (lJean 1,1-4) en nous donnant d’avoir part à ce même Esprit qui remplit son cœur. « Croire qu’un Etre qui s’appelle l’Amour habite en nous à tout instant du jour et de la nuit, et qu’il nous demande de vivre avec Lui, cela élève l’âme au-dessus de ce qui se passe, et la fait reposer dans la paix. Ah ! Je voudrais pouvoir dire à toutes les âmes quelles sources de force, de paix, et aussi de bonheur, elles trouveraient si elles consentaient à vivre en cette intimité. Seulement, elles ne savent pas attendre. Si Dieu ne se donne pas d’une façon sensible, elles quittent sa sainte Présence, et quand il vient à elles, armé de tous ses dons, il ne trouve personne. L’âme est au‑dehors, dans les choses extérieures. Elle n’habite pas au fond d’elle même » (Ste Elisabeth de la Trinité).

P1010619  Basilique de Vézelay : reliques de Ste Marie Madeleine

P1010622

Avec les Douze, de nombreux disciples suivaient Jésus (Luc 6,17), et parmi eux, St Luc cite trois femmes, « Marie, appelée Madeleine » (ou Marie de Magdala), « Jeanne », « Suzanne », et il précise qu’il y en avait« beaucoup d’autres ». A une époque où la femme n’avait aucun droit, où elle était considérée comme la propriété de son mari, « la présence de ces femmes autour de Jésus, confirmée par Matthieu 27,55-56 et Marc 15,40-41 est un fait exceptionnel dans le monde palestinien » (Note TOB). Il leur était interdit de témoigner en justice ? Jésus fera d’elles les premiers témoins de sa résurrection (Matthieu 28,1-10 ; Marc 16,1-8). Il commencera d’ailleurs par se manifester à Marie Madeleine (Marc 16,9 ; Jean 20,11-18), celle que St Luc nous présente comme ayant connu les pires difficultés : elle avait été « libérée de sept démons ». Sept étant dans la Bible un symbole de Plénitude, l’emprise du Prince de ce monde était donc, d’une manière ou d’une autre, très forte sur elle.

Mais c’est justement à de telles personnes que le Christ se manifeste avec le plus de prédilection, car il est venu avant tout pour « chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19,10): « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, pour qu’ils se convertissent» (Luc 5,31-32). Ainsi, Marie Madeleine, Pierre (Luc 5,8 ; Matthieu 26,34.75), Paul (lTimothée 1,12-17), la femme pécheresse (Luc 7,36-50), tous ont fait l’expérience de la Miséricorde du Seigneur. « Qu’il est bon aux jours où l’on ne sent que sa misère d’aller se faire sauver par Lui » (Ste Elisabeth de la Trinité). Ils se découvraient aimés au cœur même de leur misère par ce Dieu qui n’a d’autre désir que de nous libérer de tout ce qui nous entrave, nous opprime et nous fait souffrir (Luc 4,18-19 ; Romains 2,9). Et ce qu’ils ont vécu grâce au Christ, ils l’annonceront avec reconnaissance pour que le plus grand nombre possible de personnes puissent faire, elles aussi, la même expérience. ..

Accueillir la Parole avec un cœur bon et généreux (Luc 8,4-21)

« Le semeur est sorti pour semer la semence »… Le semeur est le Fils Unique du Père, celui qui vit depuis toujours et pour toujours uni à son Père dans la communion d’un même Amour (Jean 1,1-2; 10,30). Envoyé par le Père (Jean 3,17 ; 3,34; 4,34; 5,23-24), il est « sorti du Père » (Jean 8,42; 13,3; 16,27-30; 17,8), il est « descendu du ciel » (Jean 3,13; 6,33; 6,38; 6,41-42 ; 6,50 ; 6,51; 6,58), il est « venu dans le monde » (Jean 1,9 ; 3,17-19; 6,14 ; 9,39 ; 11,27) et il « s’est fait chair » (Jean 1,14) dans le sein de la Vierge Marie grâce à l’action du Père et à la Toute Puissance de l’Esprit Saint (Luc 1,30-35). C’est ainsi que le Fils Unique, vrai Dieu (Jean 1,1 ; 1,18; 20,26-28; Tite 2,11-14) est né aussi vrai homme de la Vierge Marie, et l’Ange a demandé à ce qu’il soit appelé « Jésus » (Luc 1,31), un nom qui dans la langue maternelle du Christ signifie « Dieu sauve ». Avec Lui (Matthieu 1,23 ; Jean 8,28-29) et par Lui (Jean 14,8‑11 ; 2Corinthiens 5,19), Dieu le Père est intervenu dans le monde pour le sauver (Jean 3,17-18 ; 4,42)… Et cette oeuvre du Père (Jean 4,34) s’accomplira tout spécialement lorsque Jésus communiquera aux hommes les Paroles du Père (Jean 17,7-8 ; 12,49-50), cette bonne semence répandue dans le monde pour le faire renaître à la Vie de Dieu. En effet, l’Esprit Saint, l’Esprit de Vérité (Jean 14,15-17) se joint toujours à la Parole de Vérité (Jean 18,37) que Jésus proclame (Jean 15,26). Ainsi, Celui qui ouvre son cœur à cette Parole l’ouvre en même temps à l’Esprit Saint (lThessaloniciens 1,6) dont l’action première est de communiquer la Vie de Dieu (Jean 6,63 (TOB) ; 2Corinthiens 3,6). Ainsi, accueillir de tout cœur la Parole de Jésus, c’est aussi accueillir « l’Eau Vive » de l’Esprit (Jean 7,37-39), et donc passer de la mort à la Vie, des ténèbres à la Lumière, de la peur et de l’angoisse à la Paix (Jean 14,27).

saint-esprit

L’important est donc d’ouvrir son cœur à Jésus, de l’accueillir, de le laisser agir en nous par l’Esprit Saint, de s’abandonner avec confiance entre ses mains, en un mot, de croire en Lui… Aussi Jésus va-t-il insister très fortement, dans cette Parabole du Semeur, sur l’accueil que les hommes réservent à la Parole de Dieu.

La première impression laissée par les versets suivants est celle d’une incroyable générosité : la Parole est semée partout, à profusion. Le semeur ne semble pas se préoccuper de la qualité du sol sur lequel il envoie ses semences. Il donne, donne et donne encore, de telle sorte qu’aucune partie de l’espace ne semble privée de ses dons… Et Dieu est bien ainsi. Lui qui a tout créé par amour (Sagesse 11,24 ; Genèse 1,31), il prend plaisir à combler tous les vivants de ses biens (Psaume 65(64),10-14 ; 104(103),24.27-28 ; 127(126),2 ; 145(144),15-16 ; 146(145),7; Siracide ( ouEcclésiastique) 32,13; Luc 1,28; 1,53; Actes 9,31; 1Corinthiens 1,4‑5; 2Corinthiens 9,8 ; Philippiens 4,19) qu’ils soient bons ou méchants, justes ou injustes (Matthieu 5,43-45), car « éternel est son amour » (Psaume 136(135) et spécialement le v. 25). Il est en effet comme un Soleil qui brille sans jamais aucune interruption (Psaume 84(83),12 ; Isaïe 60,19-20; 1Jean 1,5), comme une Source d’Eau Vive continuellement jaillissante (Isaïe 66,12-13; Jérémie 2,13), de telle sorte que celui qui a ne pourra que recevoir encore et il sera comblé (Luc 8,18 ; 6,38 ; Jean 10,10) de toutes ses bénédictions (Ephésiens 1,3; Romains 15,29 ; Hébreux 6,14 avec Galates 3,8.13-14 et Actes 3,24-26 adressé à ceux qui venaient de crucifier Jésus ; Luc 24,51[1]). Et pour celui qui, par malheur, vit dans les ténèbres du péché, privé de la Paix et de la Tendresse du Père, sa Lumière toujours offerte sera comme un appel continuel lancé à la porte fermée de son cœur pour qu’il lui ouvre enfin. « Je me tiens à la porte et je frappe, si tu m’ouvres ton cœur, je ferai chez toi ma demeure » (Apocalypse 3,20). Et si la porte s’ouvre, chacun se réjouira de la présence de l’autre, à commencer par Dieu lui-même (Luc 15 ; Sophonie 3,14-18 ; Jérémie 32,40-41 ; Isaïe 62,5 ; 65,19). Heureux en tout cas celui qui, dès à présent, se confie en Lui et compte sur son Amour : il ne sera jamais déçu (Psaume 84(83),13 ; 22(21),4-6 ; 70(69),5 ; 84(83),13 ; 52(51),10)…

 Dieu-Amour

Mais pour que tous ces dons de Dieu puissent atteindre leur but, il ne suffit pas que Dieu donne, il faut encore que nous les recevions en nous tournant vers Lui, le plus simplement possible, en lui offrant notre pauvreté. Jésus va alors présenter, en image, plusieurs cas de figures :

                 – 1 – Du grain tombe au bord du chemin, il est foulé aux pieds, écrasé, détruit, ou bien les oiseaux du ciel viennent tout manger. Quoi qu’il en soit, l’important est que ce grain semé ne pénètre même pas la terre ; comment pourrait-il donc porter du fruit ? « Ma Parole ne pénètre pas en vous », disait Jésus à ses adversaires (Jean 8,37 ; cf 5,38). ..Jésus nous invite donc ici à ne pas avoir peur, et à accepter de nous laisser toucher intérieurement par sa Parole (cf. Hébreux 4,12). Petit à petit, elle nous purifiera (Jean 15,3 ; Psaume 119(118),9.107), elle nous éclairera (2Pierre 1,19; Psaume 119(118),130), elle guidera nos choix (Psaume 119(118),101), et elle nous conduira vers la vraie Vie (Psaume 119(118),25.28.37; Jean 5,24 ; 6,63; 6,68). Qu’elle puisse vraiment atteindre le plus profond de nous-mêmes, dans la certitude que Dieu ne désire que notre bien : tout ce qu’il fera ou nous demandera n’aura comme objectif que notre salut (Luc 8,12).

Et tout de suite, Jésus nous met en garde indirectement contre le Prince de ce monde qui, d’une manière ou d’une autre, essaiera « d’enlever cette Parole de nos cœurs » et de nous entraîner sur les chemins de l’oubli ( cf Isaïe 17,10 ; Jérémie 2,32-33 ; 3,21 ; 18,15 ; 23,27 ; Ezéchiel 22,12; 23,35)[2]. Le meilleur moyen de revenir à Lui sera donc de lire souvent sa Parole[3] et de travailler à se souvenir de tous ses bienfaits (cf Luc 2,19). Alors, heureux sera celui qui gardera cette Parole (Luc 11,28 ; 10,38-42), car avec elle, il aura dans son cœur la Source de tous les biens (Jean 14,21-23; 15,10-11).

 Dieu-lumiere

                – 2 – Mais accueillir la Parole en un instant de joie et d’exaltation ne suffit pas… Jésus sait que marcher à sa suite en essayant de faire avec lui les bons choix, est un chemin rempli d’obstacles et d’épreuves (Actes 14,21-22 ; Matthieu 7,13-14; Luc 9,23; 14,27). Et lorsque la marche est trop dure, il est facile de lâcher pied… St Pierre en a fait la douloureuse expérience : à l’heure de la Passion, « il fera défection » (Luc 8,13) par trois fois (Luc 22,31-34; 22,54-62). Mais lorsque nous sommes infidèles, Dieu, Lui, reste à jamais fidèle (2Timothée 2,13). Jésus priera pour que la foi de Pierre tienne bon (Luc 22,32) et tout en lui rappelant cet instant de faiblesse, il le confirmera dans sa vocation (Jean 21,15-17). Et plus tard, lorsque St Pierre verra quelqu’un tomber, il se rappellera ce qu’il a lui-même vécu, et il fera tout pour le relever, l’encourager, le réconforter, et l’inviter à repartir (Même attitude pour St Paul : 2Corinthiens 11,29-30). Jésus, ici, nous prévient donc : les souffrances et les épreuves sont inévitables en cette vie[4]. Lorsqu’elles surgissent, puissions-nous rester fidèles à Celui qui est notre meilleur allié dans les difficultés : il sera toujours là avec nous, pour nous aider et nous donner de surmonter l’épreuve (Jean 16,33 ; 2Corinthiens 1,3- 7 ; 4,5-11 ; 11,23-29)…

 jésus enseignant 2

              – 3 – Jésus nous invite ensuite à une réelle conversion, ce qui, là encore, n’est pas facile pour les pécheurs que nous sommes, et Jésus le sait bien (Matthieu 26,41). Mais s’il est impossible d’éviter complètement ici-bas toute erreur ou toute faiblesse, Jésus nous presse de ne pas accepter de façon durable dans notre vie des situations qui seraient contraires à ses attentes. La lumière ne peut s’allier avec les ténèbres: il y a incompatibilité entre elles. De même, il n’est pas possible de vouloir vivre une relation avec le Christ tout en commettant volontairement et durablement le mal. La relation avec le Christ est en effet de l’ordre de la communion : une même Vie unit de cœur le disciple à son Seigneur (Jean 6,57). Or cette Vie Bienheureuse, qui est appelée à prendre toute la place en nous (lCorinthiens 15,28; Galates 2,20), est tout en même temps Lumière, Amour, Vérité, Paix… Elle ne peut donc que nous pousser à vivre dans la vérité, la justice, l’amour et la paix (Ephésiens 5,1-11)…

Le Christ évoque à cette occasion trois situations susceptibles de mettre la foi en péril. La première consisterait à se laisser envahir par « les soucis de la vie » au risque d’oublier que nous ne sommes pas seuls pour les affronter: le Christ Sauveur est là, avec nous (Matthieu 28,20), et il s’occupe très concrètement de chacun d’entre nous (Luc 12,22-32 ; Actes 27,9-26 ; 2Timothée 3,10-11; 4,14-18). St Paul nous exhorte d’ailleurs à « n’entretenir aucun souci » (Philippiens 4,4-7), dans la certitude que Dieu ne saurait abandonner celui qui compte sur lui (Psaume 37(36),3-6). L’épisode où le Christ invite St Pierre à marcher avec lui sur les eaux en est un exemple. Après avoir répondu à son invitation à venir auprès de Lui sur la mer, Pierre détourna les yeux du Christ pour ne plus regarder que le vent et les vagues. Il prit peur et commença à couler. Mais à son appel, le Seigneur le sauva aussitôt… Que les soucis ou la peur ne prennent donc jamais la première place en nos cœurs, et si un jour le combat se fait trop fort, crions comme St Pierre vers le Seigneur, et faisons-lui confiance, il agira…

st jean

Après les « soucis de la vie », le Christ évoque le danger des richesses qui risquent elles aussi d’accaparer le cœur de l’homme par de multiples soucis. De plus, celui qui rentre dans leur logique qui consiste à vouloir accumuler toujours plus, risque de perdre la notion de partage pour s’enfermer dans l’égoïsme (Luc 16,19-31), et « ce que vous n’avez pas fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait » (Matthieu 25,41-45). Enfin, l’apparente sécurité qu’elles proposent est illusoire : tant d’aléas de la vie peuvent les anéantir (Matthieu 6,19-21), et quelle sera leur utilité au moment de la mort (Luc 12,13-21) ? Jésus nous invite donc à ne pas faire de la richesse notre première préoccupation : « Cherchez d’abord le Royaume des Cieux et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroît » (Matthieu 6,33 ; Luc 12,22-32 ; cf Colossiens 3,1-4). Cette recommandation, Jésus l’a vécue avec la plus grande radicalité, lui qui n’avait rien où reposer la tête (Luc 9,58), tout comme la pauvre veuve qui donna un jour au Temple tout ce qu’elle avait pour vivre (Luc 21,1-4). Mais Dieu s’occupera d’elle et saura lui donner son pain quotidien (Luc 11,3). Les femmes qui le suivaient ont su, elles aussi, mettre Dieu à la première place dans leur vie : elles assistaient le Christ et ses disciples de leurs biens (Luc 8,3 ; cf Matthieu 10,42)… Mais comme il est difficile à un riche d’entrer dans cette logique de l’amour (Luc 18,24-27 ; mais pas impossible : Matthieu 27,57 ; Luc 19,1-2) où tout est accueil (Luc 12,32 ; Matthieu 7,11 ; 10,8), don (Luc 6,38) et joie (Luc 19,1-10 où Zachée accueille Jésus avec joie et décide de donner la moitié de ses biens aux pauvres. Exemple du contraire en Luc 18,18-23)…

Enfin, la dernière mise en garde concerne « les plaisirs de la vie », dans la mesure où, comme précédemment, leur recherche occuperait la première place. Là encore, l’égoïsme risquerait de l’emporter sur le don de soi, à Dieu et aux autres. Mais Jésus n’interdit pas toute joie humaine ou tout plaisir humain, bien au contraire ! N’a-t-il pas donné plus de 700 litres de vin pour une noce à Cana (Jean 2,1-12), nourri à satiété les foules (Luc 9,17) ? N’a-t-il pas été traité lui-même de glouton et d’ivrogne parce qu’il mangeait et buvait comme tout le monde (Luc 7,34) ? Le Christ nous invite à la même simplicité: accueillir, à son exemple et dans l’action de grâces, les joies de la vie, mais aussi savoir prendre notre croix lorsque les circonstances l’exigent. ..

                 – 4 – Enfin, le Christ évoque « la bonne terre » de ceux qui accueillent la Parole « avec un cœur noble et généreux », « loyal et bon » (Luc 8,15) : ils la retiennent, ils la gardent fidèlement, avec persévérance, et d’elle même cette Parole produira du fruit (Marc 4,26-29). En effet, l’Esprit ,Saint se joint toujours à elle : qui l’accueille accueille en même temps l’Esprit dans son cœur, un Esprit qui est Amour (Romains 5,5), Joie, Paix. ..Et cet Esprit nous invitera sans cesse à aimer, à chercher le bien de ceux et celles qui nous entourent, à être des artisans de paix (Galates 5,22-23)… Si quelqu’un aime ainsi, écrit St Jean, alors « l’amour de Dieu est accompli » (1Jean 2,5) au sens où l’Amour qu’il a reçu de Dieu est passé en actes dans sa vie…

 Christ, chapelle Ste Bernadette, Cité St Pierre, Lourdes

Accueillir avec la Parole de Jésus la Vie et la Lumière de Dieu (Luc 8,16-21)

Dans la parabole suivante (Luc 8,16), nous constatons que si la Parole est Vie, la vie de celui ou celle qui l’accueille devient aussi Parole pour tous ceux et celles qui l’entourent. Et le plus bel exemple que nous pouvons avoir est celui du Christ Lui-même : tous ses actes étaient autant de Paroles nous révélant la Compassion, la Tendresse, la Miséricorde du Père. ..Lui seul a vraiment été « la Lumière des nations » (Isaïe 42,6- 7), « la Lumière du monde » (Jean 8,12). Il était « Feu », « le Feu de l’Amour », un Feu qu’il est venu jeter sur la terre (Luc 12,49) en baptisant ceux et celles qui l’accueilleront « dans l’Esprit Saint et le feu » (Matthieu 3,11). Il est donc Feu venu nous communiquer ce Feu et nous inviter à aimer comme Lui a aimé (Jean 15,12), Il est Lumière venu nous communiquer cette Lumière (Jean 8,12 ; 12,46) et nous inviter à nous comporter en enfants de lumière (Ephésiens 5,8-9). La communauté chrétienne, renouvelée par les eaux du baptême, est donc appelée à vivre de la Vie même de Dieu, une Vie qui est Lumière (Jean 1,4), la Lumière d’un Feu, le Feu de l’Amour… Et si tel est vraiment le cas, elle sera alors dans le monde comme un foyer de lumière (Philippiens 2,14-16) qui rendra témoignage à la Lumière par l’amour mutuel, source d’unité (Jean 17,22-23) :

« Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée,

pour qu’ils soient un comme nous sommes un :

moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaits dans l’unité,

et que le monde reconnaisse que tu m’as envoyé

et que tu les as aimés comme tu m’as aimé ».

 shining dove with rays on a darkDans la Bible, « la gloire de Dieu » renvoie à Dieu Lui-même en tant qu’il se manifeste. La gloire de Dieu n’est donc que la manifestation de la nature divine : pas de gloire sans nature divine. Lorsque le Christ déclare à ses disciples qu’il leur a donné la gloire qu’il a reçue du Père, il affirme leur avoir donné d’avoir part à sa propre nature divine par le don de l’Esprit Saint (2Pierre 1,3-4 ; cf Jean 4,24 ; Psaume 99(98),5). Comme cet Esprit est Amour (1Jean 4,8.16), c’est Lui qui, présent en tous, sera le fondement de leur unité. Mais cet Esprit d’Amour est aussi Lumière (1Jean 1,5) : sa Présence au sein de la communauté ne pourra que briller et attirer à Lui tous ceux et celles qui sont encore dans les ténèbres (Luc 8,16). Elle rendra témoignage au Christ Lumière du monde, mort et ressuscité pour notre salut, et toujours présent au milieu de ses disciples dès que deux ou trois sont réunis en son Nom (Matthieu 18,20). C’est Lui, en effet, que le Père a envoyé dans le monde pour que tous les hommes puissent avoir « la Lumière de la Vie » (Jean 8,12). Le rayonnement de cette Lumière manifestera donc à quel point le Père aime les pécheurs que nous sommes, nous accueillant sans cesse dans son Amour de Miséricorde, et nous donnant toujours gratuitement la possibilité de nous convertir et de vivre de sa Vie…

L’union du Christ avec son Eglise est donc si étroite que St Paul l’appellera « le Corps du Christ » : « Aussi bien est-ce en un seul Esprit que tous nous avons été baptisés pour former un seul Corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres ; tous nous avons été abreuvés d’un seul Esprit… Vous êtes donc, vous, le Corps du Christ, et membres chacun pour sa part » (lCorinthiens 12,13.27; cf 12,12-27). Or, le corps est l’élément de notre être par lequel nous entrons en relation les uns avec les autres. Si l’Eglise est « le Corps du Christ », elle est donc un des moyens privilégiés par lesquels le Christ ressuscité vient encore aujourd’hui à la rencontre des hommes pour leur révéler et leur donner sa Lumière et sa Vie (2Corinthiens 2,14‑17; 3,3 ; 5,17-21 ; 13,3; Jean 12,46 ; 8,12; 10,10).

christ-souriant-04En Luc 8,17, le Christ affirme que « rien n’est caché qui ne deviendra manifeste, rien non plus n’est secret qui ne doive être connu et venir au grand jour ». Dieu Lui-même est par excellence celui qui nous apparaît comme « caché » : « Vraiment, tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël Sauveur! » (Isaïe 45,15 ; 8,17). Mais est-ce Dieu qui se cache ? Celui qui est Lumière et qui n’est que Lumière (1Jean 1,5) peut-il se cacher ? Ne serait-ce pas plutôt l’homme qui se cache, à l’exemple d’ Adam et Eve qui, après leur faute, « se cachèrent devant le Seigneur Dieu au milieu des arbres du jardin » (Genèse 3,8-10) ? En fait, que Dieu nous apparaisse comme caché, est une conséquence de nos fautes: nos péchés ont blessés nos cœurs qui sont devenus aveugles et sourds aux réalités spirituelles (Isaïe 6,9-10; 5,21; Marc 8,17-18; Jean 12,39-40). Dieu est-il caché ? Non, nous sommes aveugles… Dieu ne parle pas ? Non, nous sommes sourds (Isaïe 59,2 ; Ezéchiel 39,23-24[5]). Aussi Dieu a-t-il envoyé son Fils dans le monde pour enlever notre péché (Jean 1,29), guérir nos cœurs aveugles et sourds (Luc 5,31‑32 ; Actes 26,12-18). Enfermés dans leur orgueil, ceux qui se croient « sages et intelligents » resteront dans les ténèbres de leur aveuglement (Jean 9,40-41). « Les tout-petits », par contre, offriront avec simplicité leurs misères au Sauveur du Monde, et ils découvriront avec Lui les Trésors de l’Amour et de la Miséricorde infinie de Dieu qu’il est venu nous révéler (Luc 10,21-24 ; Jean 1,18 ; 17,6 ; Romains 16,25-27; Colossiens 1,25-28; Ephésiens 1,17-22; 3,2-12). Aussi, le Christ nous invite en St Luc à bien écouter sa Parole, d’un cœur simple et ouvert. Si tel est le cas, nous accueillerons avec elle le don de Dieu, cet Esprit Saint qui nous établira en communion avec Celui qui n’est que Don. Alors, si quelqu’un a quelque chose pour l’avoir reçu de Dieu, il ne pourra que recevoir et recevoir encore, en surabondance (Luc 8,18 ; Jean 1,16) et il entrera par sa Plénitude dans toute la Plénitude de Dieu (Ephésiens 3,14-21 ; 5,18). Alors, « heureux le pauvre de cœur, car le Royaume des Cieux est à lui » (Matthieu 5,3), un Royaume qui n’est que Vie[6], Paix et Joie profonde dans l’Esprit Saint (Romains 14,17).

Enfin, avant d’aborder la série des quatre signes qui suivent, St Luc nous rapporte la Parole que Jésus adressa à ceux qui venaient l’informer que « sa mère et ses frères voulaient le voir » : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. »

De fait, Marie en est un parfait exemple, mais Jésus élargit ici les frontières de sa famille aux dimensions de l’humanité tout entière: quiconque accueille sa Parole et la fait vraiment passer dans sa vie, accueille en même temps sa propre Vie, la Vie de l’Esprit Saint. Il existe alors entre le Christ et son disciple comme « un lien du sang »[7]: une même Vie les unit. Et cette Vie est en fait celle du Père: le Fils vit par Lui (Jean 6,57a), il a reçu du Père d’avoir la Vie en Lui-même (Jean 5,26), et il a encore reçu du Père le pouvoir de la communiquer à toute chair (Jean 17,1-2). Un lien vital unit alors le Père, le Fils et celui qui ouvre son cœur au Fils : une famille nouvelle se construit (Jean 20,17 ; Hébreux 2,11-12)… Le projet du Père sur toute l’humanité s’accomplit : que nous soyons tous vraiment ses enfants, vivants de sa Vie…

 Croix Alain Dumas

La Parole de Jésus en actes : la Vie de Dieu remporte la victoire sur toute forme de mort

              1 – La tempête apaisée (Luc 8,22-25).

Jésus a, une fois de plus, l’initiative : il invite ses disciples à monter dans la barque et à passer sur l’autre rive. La mer était comprise autrefois comme le lieu d’habitation des forces du mal (Isaïe 27,1 ; 51,9-10 ; Psaume 74(73),12-14)… Ici, elles se déchaînent et mettent la barque et ses occupants en péril : « ils faisaient eau »… Et Jésus est endormi… II se taît, il n’intervient pas, il ne semble pas se préoccuper de leur sort. Alors, les disciples crient et le réveillent. Jésus agira aussitôt, en écartant le danger, mais sa première parole à leur égard sera un reproche pour leur manque de foi : « Où est votre foi ? ». Celle de Jésus s’est manifestée dans son sommeil au cœur de la tempête, abandon total et confiant entre les mains de son Père : il sait qu’il est toujours avec lui (Jean 8,29) et qu’il s’occupe de Lui. Les disciples auraient dû avoir la même attitude à son égard: il était là avec eux, endormi certes, silencieux, mais tant qu’il était là, avec eux, ils n’avaient rien à craindre (Jean 17,12)…

jésus dans la barque

Cet épisode est aussi l’occasion de manifester l’autorité su Christ sur la création : il fait ce que, seul, le Dieu Créateur peut faire (Psaume 107,23-30). Qui est-il donc ?

En deuxième lecture, ce texte est aussi une invitation à la confiance pour nous aujourd’hui. L’Eglise, notre famille, ou nous-mêmes, nous pouvons connaître à certains jours de grandes épreuves, et le Christ ne semble pas réagir… Il est comme endormi, silencieux, apparemment absent et indifférent… Mais nous sommes invités à un regard de foi pour aller au-delà des apparences : le Christ n’est pas indifférent à tout ce que nous pouvons vivre. Il est toujours avec nous, c’est lui qui nous l’a promis (Matthieu 28,20), et grâce à Lui, les puissances du mal et de la mort n’auront jamais le dernier mot (Matthieu 16,15-19; Jean 16,33). Il nous aime (Jean 15,9), Il désire toujours notre bien, et il agit mystérieusement pour chacun d’entre nous. Saurons-nous nous abandonner avec confiance entre ses mains ? Avec Lui, tout est toujours possible (Marc 9,23 ; 10,27).

          2 – La libération d’un homme de l’influence du démon (Luc 8,26-39).  

Après avoir apaisé la tempête, Jésus et ses disciples arrivent de l’autre côté du lac de Tibériade, dans la région des Géraséniens. Jésus est donc en pays païen, ce que confirmera la présence des porcs. Les Juifs considéraient en effet que cet animal était impur, notamment « parce qu’il était associé au culte d’Adonis à qui on le sacrifiait pour activer les forces vitales souterraines. Il était donc banni de la terre d’Israël »[8]. En terre impure, cet homme est habité par « un esprit de démon impur » (Luc 4,33; Marc 5,1-2), et il vit en un lieu impur, au milieu des morts (cf Nombres 19,11). Avec lui, Jésus est ici en plein cœur de « l’impureté », un mot qui, dans la mentalité juive, renvoie à tout ce qui s’oppose au Dieu Saint.

 

Démoniaque 4

Mais telle est justement la dynamique de la Miséricorde : aller jusqu’au plus profond des ténèbres pour y faire briller la Lumière de l’Amour et du Pardon (Matthieu 4,16 citant Isaïe 9,1‑6 ; Luc 1,76-79), descendre au cœur de « l’impureté » pour sanctifier les pécheurs (1Corinthiens 6,9-11; Ezéchiel 36,22-28), s’unir à ceux qui sont pris dans les griffes du mal et de la mort pour les arracher à leur emprise (1Pierre 3,18-20 ; « Allusion probable à la descente du Christ aux enfers entre sa mort et sa résurrection » (Note Bible de Jérusalem) ; 2,9 ; Jean 1,5; 12,46; Actes 26,17-18; Colossiens 1,13). La libération de cet homme Gérasénien en sera le plus bel exemple…

Sous l’influence du mal, sa situation n’avait plus rien d’humaine : Satan, l’adversaire de Dieu, est bien l’adversaire de l’homme créé « à l’image et ressemblance de Dieu » (Genèse 1,26-27). S’attaquer à la créature est un moyen pour lui de toucher le créateur. Aussi, en usant de toute son influence sur les hommes qui accepteront de l’écouter (Jean 13,27), il se déchaînera contre Jésus, vrai homme parfaitement réussi (2Corinthiens 4,3-4 ; Colossiens 1,15) et vrai Dieu. Frappé, fouetté, torturé, il n’aura plus figure humaine (Isaïe 52,14), mais le troisième jour, il ressuscitera dans toute son intégrité et dans toute sa beauté. ..

Ici aussi, cet homme n’avait plus figure humaine : exclu du monde des vivants, il habitait parmi les morts, sans vêtement ni maison, hors de sens (cf Luc 8,35), « poussant des cris et se tailladant avec des pierres » ajoute St Marc (Marc 5,5)… Telle est bien l’œuvre du démon sur l’humanité: la séduire, lui faire suggérer un bonheur dans l’abandon et la désobéissance à son Créateur, pour finalement la conduire à la déception, au malheur et à l’autodestruction…

Toutes les tentatives des hommes pour maîtriser ce possédé ont été vaines : « l’esprit impur » s’est révélé le plus fort… Mais face à ce Jésus qu’il connaît bien (Luc 8,28), il sait qu’il n’est rien devant Lui : il apparaît aussitôt comme anéanti, le suppliant de ne pas le tourmenter et de ne pas le faire retourner dans l’abîme, répondant à ses questions, lui demandant la permission de quitter cet homme pour aller dans un troupeau de porcs voisin. Et Jésus accèdera à sa demande. Mais les porcs iront de suite se jeter dans l’abîme, précisément là où ces démons ne voulaient pas retourner. ..

Feuille lumière vieLe résultat est immédiat : libéré par le Christ, cet homme est rendu à sa dignité d’homme, ce que symbolise le vêtement qui, de nouveau, le recouvre. Il est « dans son bon sens », à nouveau maître de lui-même : plus personne ne lui impose sa loi. Et il est assis aux pieds de Jésus, dans la position du disciple qui écoute les Paroles de son Maître (Luc 10,38-39). Il a découvert en lui la Présence de Celui qui ne désire que son bien : il l’aime et veut rester avec lui. Mais il est païen, et l’heure n’est pas encore venue pour Jésus d’appeler des païens à sa suite. Il doit pour l’instant s’occuper avant tout des brebis perdues de la Maison d’Israël. Mais déjà, comme en précurseur, Jésus l’invite à rentrer chez lui et à témoigner de ce qu’il a vécu avec lui : « Retourne chez toi, et raconte tout ce que Dieu[9] a fait pour toi » (Luc 8,39) « dans sa miséricorde » (Marc 5,19)… Dans leur peur, les Géraséniens prient Jésus de partir ; il leur obéit aussitôt, mais il laisse sur place un témoin de l’Amour et de la Miséricorde de Dieu qui proclamera en son Nom la Bonne Nouvelle « dans la ville entière » (Luc 8,39) …

3 – Guérison d’une hémoroïsse et résurrection de la fille de Jaïre (Luc 8,40-56)

Jaïre, chef de la synagogue, prie Jésus de venir guérir sa petite fille de douze ans qui se meurt : Jésus obéit aussitôt. ..Dans la foule, une femme avait des pertes de sang depuis douze ans. Elle était donc impure (Lévitique 15,25-27), et n’avait pas le droit de toucher qui que ce soit. Mais elle était sûre que si elle touchait Jésus, un geste qui exprimait la prière de son cœur, elle serait guérie. Aussi s’approche-t-elle par derrière, en secret… Mais Jésus sent ce cœur à cœur qui vient de s’établir dans la prière : une force est sortie de lui… « Qui m’a touché ? » demande‑t‑il ? Se sachant découverte, toute tremblante, elle se jette aux pieds de Jésus et avoue sa transgression de la Loi. Mais tous ces préceptes n’étaient que « préceptes humains » (Marc 7,7) : Jésus la rassure… Qu’il soit devenu soi disant « impur » à son contact est le dernier de ses soucis. Il la conforte dans sa démarche, reconnaît et loue sa foi, sa confiance, puis l’invite à repartir dans la paix. Notons que le verbe qu’emploie Jésus va bien plus loin que la simple constatation d’une guérison physique: « Ma fille, ta foi t’a sauvée; va en paix. » Cette guérison est avant tout le signe que cette femme a su ouvrir son cœur à l’action du Seigneur qui apporte toujours avec Lui le pardon de toutes nos fautes, un pardon qui nous réintroduit dans le mystère de sa communion qui n’est que Vie et Paix. Dans l’Ancien Testament, le sang, c’est la vie (Lévitique 17,11.14 ; Deutéronome 12,23). Cette femme perdant son sang était donc blessée jusqu’au cœur de sa vie même, une blessure qui pouvait l’entraîner jusqu’à la mort. Mais elle a su ouvrir son cœur à Dieu qui aussitôt est venu lui communiquer la Plénitude de sa Vie. Sa guérison physique est devenue le signe visible de sa guérison spirituelle : la Vie de Dieu a fait irruption dans sa vie, la sauvant du péché et de la mort (cf Luc 7,50), et lui donnant de vivre désormais dans la Paix de sa Présence (2Corinthiens 13,11 ; Philippiens 4,9 ; Colossiens 3,12‑15 ; 2Thessaloniciens 3,16)…

jésus guérit 4

Tel sera aussi le message central de l’épisode suivant. Alors que Jésus parlait encore à la femme, quelqu’un arrive de chez Jaïre pour le prévenir: « Ta fille est morte à présent ; ne dérange plus le maître ». Mais Jésus, qui a entendu, se souvient de la prière pressante de Jaïre, et il l’invite à la foi, envers et contre tout : « Sois sans crainte, crois seulement, et elle sera sauvée »… Seule la foi jusqu ‘à l’audace peut accueillir la folie de l’Amour de Dieu pour qui tout est toujours possible… Jaïre ne dit plus rien : il laisse Jésus agir… « Enfant, lève-toi ! » A sa Parole, dans la puissance de l’Esprit Saint qui se joint toujours à elle, l’enfant se lève. St Luc emploie ici le même verbe qui, plus tard, servira à proclamer la Bonne Nouvelle : « Il est ressuscité ! » (Luc 24,34). Une fois de plus, la Vie du Christ a remporté la victoire sur tout ce qui s’oppose à la vie,et Jésus, très humain, ordonnera tout de suite à ses parents de donner à manger à leur enfant… Puissions-nous aujourd’hui encore, laisser la Vie de Jésus remporter la victoire sur tout ce qui, en nous, s’oppose à la vie, cette vie humaine que Dieu désire la meilleure possible pour chacun d’entre nous, une vie où nous serons toujours plus « humains » les uns envers les autres…

D. Jacques Fournier

[1] Jésus, au moment de son Ascension, passe de la terre au ciel, du temps à l’éternité, en bénissant : il est celui qui nous bénit toujours ; se tourner vers Lui de tout cœur, c’est donc aussitôt recevoir sa bénédiction.

[2] Dieu, Lui, de son côté, ne nous oublie jamais (Isaïe 44,21 ; 49,13-15)…

[3] Et tout spécialement les Evangiles, et les autres écrits du Nouveau Testament.

[4] « Ne croyez pas que lorsque je serai au Ciel je vous ferai tomber des alouettes rôties dans le bec. .. Ce n’est pas ce que j’ai eu ni ce que j’ai désiré avoir. Vous aurez peut-être de grandes épreuves, mais je vous enverrai des lumières qui vous les feront apprécier et aimer. Vous serez obligés de dire comme moi : « Seigneur, vous nous comblez de joie par tout ce que vous faites » (Ste Thérèse de Lisieux).

[5] Dans l’Ancien Testament, Dieu est souvent présenté, à tort, comme étant la cause de tout. Un homme désobéit et se blesse par suite de sa désobéissance. l’Ancien Testament dira que c’est Dieu qui l’a blessé. Dans ce texte d’Ezéchiel, comme dans beaucoup d’autres, ce n’est pas Dieu qui cache sa face, ou livre Israël à ses ennemis, ou les traite comme le méritaient leurs transgressions… Toutes ces conséquences malheureuses ne sont que le résultat de la désobéissance d’Israël qui a refusé d’écouter son Seigneur.

[6] En Jean3,3, Jésus dit à Nicodème : « En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu ». La Bible de Jérusalem précise en note : « Seul exemple en St Jean avec le verset 5 de cette expression « Royaume de Dieu », fréquente dans les autres évangiles. Au Royaume correspond chez St Jean « la Vie » ou « la Vie éternelle » »…

[7] Le sang est dans la Bible un symbole de la vie ; et nous pouvons penser au Christ donnant à boire à ses disciples son sang, symbole du don de sa vie (Jean 6,53-58).

[8] PELLETIER A.-M., Lectures bibliques (Editions Nathan/Cerf, 1996) p. 282-283.

[9] Remarquons que Jésus attribue à Dieu son Père sa libération : c’est en effet le Père qui agit avec et par Jésus (Jean 14,10-11)…

 

Fiche n°10 – Lc 8,1-56 : en cliquant sur le titre précédent, vous accédez au fichier PDF pour lecture ou éventuelle impression.




Avec le Christ, la Vie triomphe de la mort et l’Amour du péché (Luc 7,1-50).

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Fiche n°9 – Lc 7,1-50




Le choix des Douze, l’appel à l’Amour et au Bonheur (Lc 6,12-49)

En Luc 5,27-6,11, Jésus s’est heurté à l’opposition des scribes et des Pharisiens qui n’arrivent pas à s’ouvrir à ce vin nouveau qu’Il est venu nous offrir. « C’est le vieux qui est bon », disent-ils avant même de l’avoir goûté (Luc 5,37-39). Il est vrai que le Christ est venu accomplir l’Ancienne Alliance, ce qui suppose pour les institutions et les hommes, des changements radicaux… Certains les accepteront, d’autres s’y refuseront. Jésus va maintenant construire l’avenir avec ceux qui lui ont ouvert leur cœur en se choisissant parmi eux « Douze apôtres ». Ce sont eux qui, après sa mort et sa résurrection, recevront la charge de poursuivre son œuvre, avec l’aide et la collaboration active de tous les autres disciples…

Le choix des Douze (Luc 6,12-16)

Les épisodes précédents nous ont montré Jésus appelant à lui ses disciples : Simon, et les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean (Luc 5,1-11), Lévi (Luc 5,27-29) appelé aussi Matthieu en Matthieu 9,9. Puis nous le voyons manger chez Lévi avec « une foule nombreuse de publicains et d’autres gens », et à la fin de cet épisode, Jésus déclare de manière générale : « Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs pour qu’ils se convertissent » (Luc 5,32) et qu’ils vivent (Ezéchiel 3,18 ; 33,11). Tout un groupe de disciples « suit » donc maintenant Jésus sur les routes de Palestine (Luc 5,11)… Ce verbe « suivre » est d’ailleurs typique de la vie chrétienne qui commence toujours par une rencontre avec le Christ et c’est lui qui a l’initiative (Jean 9,35-38) : Il vient à nous (Jean 14,18), Il nous attire à Lui (Jean 12,32), Il frappe à la porte de notre cœur (Apocalypse 3,20), il nous touche intérieurement (Luc 24,32), et il nous donne de percevoir quelque chose de son mystère (Jean 14,21), de son Amour, de sa Lumière, de sa Vie (1Jean 1,1-4)… Nous comprenons alors, dans la foi, que nous ne sommes pas seuls : Jésus accomplit sa promesse « d’être avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Matthieu 28,20) pour être notre « Bon Pasteur » (Jean 10,14-15), Celui qui ne cesse de nous conduire sur des chemins de Vie (Jean 14,6) et de Paix, les siennes (Jean 6,57 ; 1,4 ; 14,27)…

BonPasteur

Psaume 23 (22)

(1) Le Seigneur est mon berger :

je ne manque de rien.

(2) Sur des prés d’herbe fraîche,

il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tranquilles

(3) et me fait revivre ;

il me conduit par le juste chemin

pour l’honneur de son nom.

(4) Si je traverse les ravins de la mort,

je ne crains aucun mal,

car tu es avec moi :

ton bâton me guide et me rassure.

(5) Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ;

tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante.

(6) Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ;

j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours.

jésus enseignant 2

Le Christ Bon Pasteur, Prince de la Vie et Source de Vie (Jean 19,33-34 avec 4,10-14 et 7,37-39) est donc tout proche de chacun d’entre nous pour nous communiquer sa Vie et sa Paix, nous conduire, nous guider, nous encourager au cœur de nos vies. Et chacun a son chemin, unique… L’essentiel, là où nous sommes, sera de « le suivre » (Luc 5,27-28 ; 9,23 ; 9,59-60 ; 18,22 ; 18,43 ; Jean 1,43 ; 10,1-5 ; 10,27-30 ; 21,18-19 ; 21,22 ; Marc 2,15 ; 15,40-41 ; Matthieu 19,27-30) avec sa Paix comme lumière intérieure pour guider nos choix. En effet, « si quelqu’un me sert », dit Jésus, « qu’il me suive, et où je suis, là aussi sera mon serviteur » (Jean 12,26). Or, dans l’Evangile selon St Jean, Jésus nous révèle qu’il est « dans le Père » (Jean 14,10-11 ; 17,20-23), « dans son amour » (Jean 15,10), uni au Père dans la communion d’un même Esprit (Jean 10,30), et cet Esprit est tout en même temps « amour, joie, paix » (Galates 5,22-23)… Voilà donc « où » Jésus veut nous conduire, au plus profond de notre cœur, pour que nous puissions vivre notre vie avec Lui, dans sa Vie (cf Jean 14,1-3).

ElisabethSte Elisabeth de la Trinité écrivait : « Je vais vous donner mon secret. Pensez à ce Dieu qui habite en vous, dont vous êtes le Temple. C’est Saint Paul qui parle ainsi (cf. 1Corinthiens 3,16-17 ; 6,19), nous pouvons le croire. Petit à petit, l’âme s’habitue à vivre en sa douce compagnie, elle comprend qu’elle porte en elle un petit ciel où le Dieu d’Amour a fixé son séjour. Alors, c’est comme une atmosphère divine en laquelle elle respire »…

Parmi donc tous ces disciples qui commencent à le suivre, Jésus va en choisir Douze. Autrefois, le Peuple d’Israël était structuré en Douze tribus, chacune s’étant constituée autour d’un des douze fils de Jacob (Genèse 35,22b-26 ; 49,1-28). Maintenant, le Peuple de Dieu, ouvert à la fois aux Israélites et aux païens, se construira à partir de ces Douze disciples : plus tard, Simon sera « la Pierre » sur laquelle le Christ bâtira son Eglise (Matthieu 16,18-19), et tous les autres, à l’exception de Judas remplacé par Matthias (Actes 1,15-26), en seront « les colonnes » (Galates 2,7-9 ; 1Corinthiens 3,9 ; Ephésiens 2,19-22)…

Mais avant de faire ce choix, Jésus « va aller dans la montagne pour prier, et il passera toute la nuit à prier Dieu » (Luc 6,12). Cette insistance nous permet de percevoir l’importance de l’instant : l’Eglise, telle que nous la connaissons aujourd’hui est en train de naître. Et pour cette œuvre, comme pour toutes les autres, Jésus n’a qu’un seul désir : que la volonté du Père s’accomplisse (Jean 6,38) ! Aussi va-t-il passer la nuit à se consacrer entièrement à Lui, et le Père, au matin, accomplira son œuvre (Jean 4,34 ; 14,10) : avec son Fils et par Lui, Il se choisira Douze disciples … St Luc aime d’ailleurs nous présenter Jésus en prière, à la fois pour nous l’offrir en exemple, mais aussi pour bien montrer qu’avec Lui, c’est le Père Lui-même qui est à l’œuvre dans le monde, pour le salut des hommes… Nous le voyons ainsi « en prière » au jour de son baptême par Jean-Baptiste (Luc 3,21), dans l’exercice quotidien de son ministère (Luc 5,15-16), juste avant sa Transfiguration (9,29) et le don de la prière du Notre Père (11,1), et enfin dans le combat de l’acceptation de sa mort prochaine sur la Croix (22,39-46)…

Visage de Jésus

Les Douze sont appelés ici « apôtres », un mot qui vient du grec épost°llv (apostéllô), un verbe qui signifie « envoyer ». Jésus Lui-même est le Fils Unique que le Père a « envoyé » (Jean 5,36-37 ; 6,44 ; 8,18) dans le monde pour le sauver (Jean 3,17 ; 6,38-39) en lui communiquant les Paroles de la vie éternelle (Jean 8,26 ; 14,24 ; 6,67-69 ; 6,47), des Paroles qui viennent du Père lui-même (Jean 12,49-50). Et Jésus « enverra » ses disciples dans le monde (Jean 17,18 ; 20,21) pour qu’ils transmettent à leur tour ces Paroles qu’ils auront reçues de Lui (Jean 17,6-8 ; 17,20-21). Et si le Père était toujours avec ce Fils qu’il avait envoyé (Jean 8,28-29), agissant avec Lui et par Lui (Jean 14,10), le Christ ressuscité a promis à ses disciples d’être toujours avec eux (Matthieu 28,20), agissant avec eux et par eux (Romains 15,18-19 ; 2Corinthiens 3,3) pour que la Bonne Nouvelle du salut soit accueillie. Tous les baptisés sont ainsi appelés à être eux aussi, là où ils vivent et travaillent, des apôtres « envoyés » par le Christ pour rendre témoignage à cette Vie qu’il est venu nous donner (1Jean 1,1-4). Dans le Nouveau Testament, le mot « apôtre » n’est d’ailleurs pas réservé uniquement aux Douze ou à St Paul (Romains 1,1 ; 11,13 ; 1Corinthiens 1,1 ; 9,1‑2 ; 15,9 ; 2Corintthiens 1,1 ; Tite 1,1). Sylvain, Timothée et Barnabé, les collaborateurs de St Paul, sont eux aussi appelés « apôtres »[1]. Mais si nous sommes tous invités à être « apôtres de Jésus Christ » en lui rendant témoignage, le Seigneur a choisi quelques uns de ses disciples pour organiser avec eux l’Eglise missionnaire (Ephésiens 4,7-13; Jean 15,16), veiller sur elle et sur la rectitude du message qu’elle annonce (2Timothée 1,14). Simon Pierre reçut ainsi la charge de l’Eglise Universelle, et les autres membres du groupe des Douze furent appelés à l’assister. Maintenant, notre Pape a succédé à St Pierre, et nos Evêques aux Douze… Avec eux et par eux, le Christ envoie toujours son Eglise jusqu’aux extrémités du monde (Luc 24,44-49) pour porter à tous les hommes, avec le secours du St Esprit (Actes 1,8), la Bonne Nouvelle de ce Dieu d’Amour qui nous invite tous à sa Vie…

Et maintenant que ce Groupe des Douze est constitué, Jésus va aller avec eux à la rencontre des foules pour leur annoncer l’Evangile, ces Paroles de Vérité (Ephésiens 1,13-14) qu’ils proclameront eux aussi plus tard…

Les Béatitudes

L’Eglise vient de naître… Le Christ est là, entouré des Douze. Puis vient « la grande foule de ses disciples » (Luc 6,17), qui ont déjà entendu la Bonne Nouvelle et cru en elle. Enfin, intervient « une grande multitude de gens » que les signes accomplis par Jésus attirent : ils viennent pour « l’entendre et se faire guérir de leurs maladies » ou « être libérés des esprits impurs » qui les oppriment (Luc 6,18). Eux sont au tout début de leur cheminement de foi qui les conduira petit à petit des signes à Celui qui les accomplit : le Christ, le Fils Unique de Dieu envoyé par le Père pour que notre vie soit remplie de l’intérieur par sa Vie, dans la foi (Galates 2,20) …

foulePour St Luc, cette « multitude » représente l’humanité tout entière appelée à recevoir en Plénitude la Vie de Dieu : elle est constituée des Juifs qui viennent de « toute la Judée », au sud de la Palestine, et notamment de Jérusalem, leur capitale, et aussi des païens originaires de « Tyr et de Sidon », au nord… Le monde entier se rassemble autour de Jésus pour l’écouter…

Luc 6,19 est comme un résumé en actes de toute la vie chrétienne : l’important est la relation avec le Christ, le contact avec Lui, symbolisé ici par l’action de « toucher ». Et le geste des mains traduit le désir du cœur… Si nous cherchons vraiment « le contact » avec Jésus, il est inconcevable que nous puissions être déçus (Psaume 9,11 ; 22(21),4-6). Le Christ en effet nous désire bien plus que nous ne pouvons le désirer Lui-même. Avant même que nous pensions à Lui, Il est là, car en fait, Il ne nous a jamais quittés (Sagesse 6,12-14). Lui nous cherche (Luc 19,10), et il est hors de question qu’il s’arrête avant de nous avoir trouvés (Luc 15,4-7). C’est vrai, nous sommes dans la foi : nous ne voyons rien, nous n’entendons rien, et la Présence de Dieu est si discrète en nos vies… Mais grâce à sa Parole, nous sommes sûrs qu’Il fait vraiment ce qu’Il dit, qu’il en est vraiment comme il le dit… Au delà de tout ce que nous pouvons percevoir, il est donc là, présent à nos côtés, faisant ce qu’il y a de mieux pour nous selon les circonstances de nos vies… Il ne nous reste plus qu’à nous abandonner avec confiance entre ses mains, recevant notre cœur comme ce qu’Il veut nous donner aujourd’hui, maintenant… Alors, quelques soient les évènements, heureux ou malheureux, nous trouverons la Paix… « Mon cœur est plein de la volonté du Bon Dieu », écrivait Ste Thérèse de Lisieux ; « aussi, quand on verse quelque chose par dessus, cela ne pénètre pas à l’intérieur ; c’est un rien qui glisse facilement, comme l’huile qui ne peut se mélanger avec l’eau. Je reste toujours au fond dans une paix profonde que rien ne peut troubler ». Et encore, dans son poème « Ma Joie » :

Therese novice

« Lorsque le ciel bleu devient sombre

et qu’il semble me délaisser,

ma joie c’est de rester dans l’ombre,

de me cacher, de m’abaisser.

Ma joie, c’est la volonté sainte,

de Jésus, mon unique amour.

Aussi, je vis sans nulle crainte :

j’aime autant la nuit que le jour ».

Les foules cherchaient donc à toucher Jésus… Et Lui, de son côté, cherchait à « toucher » leur cœur, pour établir un lien vital de cœur à cœur avec chacun d’entre eux… Que ces deux désirs se rencontrent, et la Vie de Dieu pourra enfin couler du cœur de Jésus vers le nôtre… Cette Vie sera en même temps « une force qui sortira de Lui » et viendra nous soutenir dans les circonstances si souvent difficiles de nos vies (Luc 6,19 ; Romains 1,16-17). Elle nous apportera aussi « la guérison profonde » dont nous avons besoin, une guérison dont le premier fruit sera le repos intérieur et la Paix (Matthieu 11,28-30 ; Philippiens 4,6-7).

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« Je sens tant d’amour sur mon âme ! C’est comme un océan en lequel je me plonge, je me perds ; c’est ma vision sur la terre, en attendant le Face à Face en la Lumière. Il est en moi, je suis en Lui, je n’ai qu’à l’aimer, qu’à me laisser aimer et cela tout le temps, à travers toutes choses, s’éveiller dans l’amour, se mouvoir dans l’amour, s’endormir dans l’amour, l’âme en son âme, le cœur en son cœur, afin que par son contact Il me purifie, me délivre de ma misère » (Ste Elisabeth de la Trinité).

Au désert, Moïse était montée au sommet de la montagne du Sinaï (Exode 19,20). Il avait reçu de Dieu les Dix Paroles, cœur de la Loi en vigueur dans le cadre de l’Ancienne Alliance (Exode 20,1-17), puis il était redescendu pour transmettre au Peuple d’Israël « toutes les Paroles du Seigneur et toutes les Lois » (Exode 24,3). Ils avaient alors promis solennellement : « Tout ce que le Seigneur a dit, nous le ferons, nous y obéirons » (Exode 24,7). L’Alliance était conclue…

Ici, toute cette scène est écrite en parallèle avec le Livre de l’Exode. Jésus, le nouveau Moïse annoncé dans l’Ancien Testament (Deutéronome 18,15.18), monte lui aussi sur la montagne et passe toute la nuit à prier Dieu. Puis il choisit les Douze Apôtres et redescend pour transmettre au Peuple de Dieu, élargi maintenant à tous les hommes, la Loi Nouvelle de la Nouvelle Alliance. Notons qu’elle sera constituée de quatre Béatitudes. Or le chiffre quatre renvoie aux quatre points cardinaux (est, ouest, sud, nord) : il est un symbole d’universalité. Tous les hommes, de tous les horizons, sont appelés à vivre ces Béatitudes, pour trouver avec elles le vrai bonheur et la vraie joie (Jean 15,11) ! De plus, le Christ conclura son discours par une forte invitation à mettre ses Paroles en pratique (Luc 6,46-49), dans l’espoir que tous ceux et celles qui les auront entendues diront au plus profond d’eux-mêmes : « Tout ce que le Seigneur a dit, nous le ferons, nous y obéirons »… Alors ils entreront dans cette Alliance Nouvelle que Dieu est venu instituer avec son Fils et par Lui : ils demeureront en son Amour (Jean 15,10), et vivront unis à Lui dans la communion d’un même Esprit (1Thessaloniciens 5,9-10 ; 1Corinthiens 1,9 ; 1Jean 1,1-4).

Christ souriant

Tel est donc le message que Dieu adresse au monde entier par son Fils : une invitation au bonheur ! L’accumulation des soucis et des épreuves de toutes sortes, souvent gratuites, injustes et incompréhensibles, ainsi que les nouvelles de l’actualité, parfois atroces, peuvent nous faire oublier que Dieu veut, de toute la force de son cœur, notre vrai bonheur. Avec son Fils et par Lui, Il s’est révélé comme un Dieu tout proche qui peine avec nous, souffre avec nous, lutte avec nous, mais aussi se réjouit avec nous de notre joie (Sophonie 3,14-18; Jérémie 32,40-41 ; Isaïe 61,10-62,5 ; 2Corinthiens 1,3-7 avec les notes de la Bible de Jérusalem) … Telle est « La Bonne Nouvelle » par excellence… Alors, aurons-nous le cœur assez pauvre pour reconnaître que nous avons besoin de Lui ? Allons-nous accepter de nous remettre en cause, à la lumière de sa Parole, pour regarder en vérité tout ce qui ne va pas dans notre vie ? Allons-nous répondre de tout cœur à l’appel du Christ : « Le Royaume des Cieux est tout proche : convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (Marc 1,15). Si tel est le cas, nous ne pourrons qu’être « heureux » car « votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume » (Luc 12,32). Alors heureux ceux qui l’accueillent, « heureux les pauvres de cœur, car le Royaume des Cieux est à eux » (Matthieu 5,3; Luc 6,20), un Royaume qui est « justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Romains 14,17). Notons bien qu’en Matthieu 5,3 et Luc 6,20, Jésus emploie le verbe « être » au présent : le Royaume s’accueille dès maintenant, par la foi et dans la foi… Ste Elisabeth de la Trinité écrivait ainsi : « Qu’importe l’occupation en laquelle il me veut, puisqu’Il est toujours avec moi… Je n’ai qu’à me recueillir pour le trouver au‑dedans de moi, et c’est cela qui fait tout mon bonheur »…

Création nouvelleJésus pense aussi bien sûr en cette béatitude « aux pauvres » de ce monde, qui souffrent de conditions de vie inhumaines, « ceux qui sont sans défense et sans droits, méprisés, et qui n’ont de salut à attendre que de Dieu seul »[2]. « Jésus a souvent manifesté sa prédilection pour eux (Marc 10,21 ; 12,43… », écrit la TOB en note, « et Luc leur porte un intérêt particulier (Luc 14,13.21; 16,19-26 ; 19,8). Quand Jésus adresse son message d’abord aux pauvres (Luc 4,18 ; 7,22), il vise aussi les petits (Luc 10,21), les humbles (Luc 14,11; 18,14) au milieu desquels il est né lui-même. Cette préférence accordée aux pauvres et aux petits est la marque de la libéralité souveraine de Dieu ; elle est invitation à tout attendre de sa grâce ; elle appelle aussi, et Luc y est sensible, à la compassion pour les malheureux ».

Dieu prend donc fait et cause pour les pauvres, et il ne peut, bien sûr, en être autrement pour l’Eglise. St Luc décrit d’ailleurs l’Eglise idéale, celle vers laquelle nous tendrons toujours, celle que nous essayons de construire jour après jour par nos petits gestes de solidarité, comme la communauté où « la multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme. Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun… Parmi eux nul n’était dans le besoin ; car tous ceux qui possédaient des terres ou des maisons les vendaient, apportaient le prix de la vente et le déposaient aux pieds des apôtres. On distribuait alors à chacun suivant ses besoins » (Actes 2,42-47). St Paul témoignera aussi de la solidarité existante dans l’Eglise primitive en nous décrivant la collecte qui fut organisée pour venir en aide à la communauté de Jérusalem (2Corinthiens 8-9). « Ce partage avec les pauvres doit être réalisé dans la communauté ecclésiale. Sinon cette dernière serait dans l’incapacité de proclamer les Béatitudes et de signifier la réalité du salut déjà commencé »[3].

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Les deux Béatitudes suivantes, « Heureux vous qui avez faim maintenant : vous serez rassasiés ! Heureux vous qui pleurez maintenant : vous rirez ! » sont construites sur le même schéma. Elles évoquent les souffrances actuelles (« maintenant »), toujours scandaleuses et toujours à combattre, et elles tournent le regard vers l’au-delà de cette vie que Dieu nous prépare, nous invitant à l’espérance : « Je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle – car le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n’y en a plus. Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu ; elle s’est faite belle, comme une jeune mariée parée pour son époux. J’entendis alors une voix clamer, du trône : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux ; ils seront son peuple, et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé. » (Apocalypse 21,1-4).

Pour l’instant, Dieu invite toutes les bonnes volontés à travailler à un monde plus juste et plus humain, à partager, à venir en aide à ceux qui en ont le plus besoin, à l’exemple de Mère Thérésa. Avec elles et par elles, il s’occupe de chacun d’entre nous. Et lorsque tout le possible a été fait, et que la souffrance demeure, il vient « la remplir de sa Présence » (Paul Claudel). « Le Christ veut être uni à tous les hommes, et il est uni d’une façon particulière à ceux qui souffrent » (Jean‑Paul II). « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ, le Père des Miséricordes et le Dieu de toute consolation ; il nous console dans toutes nos détresses » (2Corinthiens 1,3-4).

Saint Jean

Enfin, dans la droite ligne de ce que nous venons de voir – un Dieu présent dans nos épreuves – le Christ invite à la joie tous ceux et celles qui seront persécutés « à cause du Fils de l’Homme » (Luc 6,22). Tel était bien le cas des chrétiens d’origine juive à l’époque de St Luc, exclus des synagogues (cf Luc 6,22 ; 21,12 ; Matthieu 10,17 ; Jean 9,22 ; 12,42 ; 16,1-2). Ils connaissent les souffrances du Christ : ils connaîtront, dès maintenant, « quelque chose » de la joie de sa résurrection (cf 2corinthiens 1,5 ; 4,6-12 ; Philippiens 3,10). « L’Esprit du Père », ce même Esprit qui a ressuscité le Christ d’entre les morts (Romains 8,11), viendra à leur secours: « Heureux, si vous êtes outragés pour le nom du Christ, car l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu repose sur vous » (1Pierre 4,13). Ce jour-là, « ne cherchez pas avec inquiétude comment parler ou que dire : ce que vous aurez à dire vous sera donné sur le moment, car ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit de votre Père qui parlera en vous » (Matthieu 10,19-20 ; Jean 15,26-27). C’est ainsi que, « rempli de l’Esprit Saint », l’Esprit du Père mais aussi l’Esprit du Fils[4], St Pierre rendait témoignage au Christ en face de ceux-là même qui, quelques jours auparavant, venaient de le crucifier (Actes 2,22-24 ; 2,36)…

Coeur de Jésus- Paray le Monial

Par contre, tous ceux qui n’ont pas mis Dieu à la première place dans leur vie sont en fait malheureux. « Il ne s’agit nullement ici de malédictions, mais plutôt de lamentations : Jésus plaint ceux qui courent ainsi à la catastrophe »[5]. Ils se sont en fait détournés du Seigneur pour chercher la joie et le bonheur en dehors de cette relation de cœur avec Lui qui, seule, peut nous combler. Leurs richesses sont comparables à des citernes lézardées, qui trompent l’espérance de ceux qui les ont construites en ne leur apportant pas cette eau, symbole de vie et de bonheur. Quel dommage, alors que Dieu, Source d’Eau Vive, ne cesse de les inviter à venir à Lui (Jérémie 2,12-13)… S’ils savaient le don de Dieu (Jean 4,10-14)…

Aimer comme Jésus nous aime, pour devenir fils comme le Fils (Luc 6,27-49)

Après avoir proclamé les Béatitudes, Jésus en décrit maintenant les conséquences inéluctables. Dieu est Amour (1Jean 4,8.16) et il n’est qu’Amour… Chacun de ses actes est un acte d’amour. Aussi, à celui qui fait le mal, Dieu répondra toujours par l’Amour car Il est ce Père qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Matthieu 5,45 ; Luc 6,35). Dans sa Lettre aux Romains, St Paul compare les pécheurs à des « ennemis de Dieu » et il écrit : « La preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous »… (Romains 5,8-10 ; Actes 2,36-41 et 3,13-26 adressé à ceux qui avait crucifié Jésus ; cf Luc 23,34).

Dieu-Amour

Dieu est donc Amour, et cet Amour face au péché prend le visage de la Miséricorde et de l’appel au repentir. Et Il est heureux de pardonner quand il voit le résultat du pardon reçu (Luc 15,7) : un homme qui quitte les chemins du mal, ces chemins qui ne peuvent qu’être semés d’embûches et de souffrances, pour s’engager dans une vie nouvelle où, lui, le premier, trouvera en Dieu la Plénitude de la Vie… Il sera désormais un fils réconcilié, enveloppé de la tendresse du Père, restauré dans son intégrité et sa dignité premières, invité à la fête et à la joie (Luc 15,18-24). Par le don de l’Esprit qui vivifie, il recevra en son cœur, de la bonté de son Père, la Vie même de Dieu, une Vie qui est Amour (Romains 5,5), force pour aimer, Paix… Tel est le Royaume des Cieux, ce trésor (Luc 6,45 ; 2Corinthiens 4,3-11) que Dieu dépose sans cesse au plus profond de notre être (Luc 6,48). C’est là que nous sommes invités à puiser la force nécessaire pour accomplir ce que nous ne pourrions jamais faire tout seul (Jean 15,5) : « aimer nos ennemis » (Luc 6,27), répondre au mal par le bien (Romains 12,21 ; 1Thessaloniciens 5,15), à la violence par la patience et la paix (Luc 6,29 ; Ephésiens 4,1-5), à l’offense par le pardon (Colossiens 3,12‑15), être toujours prêt à donner, même à celui qui nous vole (Luc 6,29), dans la certitude que Dieu ne nous laissera jamais manquer du nécessaire (Luc 12,22-31). Cet amour gratuit n’a de raison d’être qu’en Dieu seul : il ne s’appuie que sur Lui, sans rien attendre en retour (Luc 6,32-35). Voilà notamment comment les chrétiens, à l’époque de St Luc, étaient invités à répondre aux persécutions de certains parmi les Juifs (Luc 6,27-28)…

coeur blanc

Bien sûr, nous sommes profondément incapables d’agir ainsi tout seul, et nombreux sont les exemples où manifestement, nous n’avons pas su aimer comme il le fallait ! Mais Jésus connaît notre faiblesse, nos blessures et nos limites ; il nous invite à tourner notre regard vers Lui (Psaume 34(33),6) pour découvrir et redécouvrir sans cesse le Visage de Celui qui, de son côté, nous regarde toujours avec Amour. Pardonnés, relevés, fortifiés, il nous invitera à repartir … Jour après jour nous bénéficierons de sa patience, de sa tendresse, de sa compassion, de sa miséricorde… Nous comprendrons mieux les faiblesses et les défauts de ceux et celles qui nous entourent, pour avoir bien expérimenté les nôtres ! Nous apprendrons alors à les regarder comme Jésus nous regarde, sans jugement, ni condamnation, mais avec compassion (Luc 6,39‑42). Et tout ceci ne sera possible qu’avec ce regard du cœur qui devrait toujours être tourné vers Jésus : telle est l’attitude continuelle de prière à laquelle St Paul nous invite (1Thessaloniciens 5,16-24).

                                                                                                  D.Jacques Fournier

[1] Voir 1Thessaloniciens 2,7 en notant le pluriel qui renvoie à 1,1 1Corinthiens 9,5-6 en notant le « nous » qui renvoie à Paul et à Barnabé ; en Actes 14,4 et 14,14, « les apôtres » sont Paul et Barnabé.

[2] COUSIN H., « L’Evangile de Luc », dans Les Evangiles, textes et commentaires (Collection Bayard Compact, 2001) p. 620.

[3] Id p. 621.

[4] Remarquer en Romains 8,11 le parallèle entre « l’Esprit de Dieu » (du Père) et « l’Esprit du Christ » : si « l’Esprit de Dieu » habite en quelqu’un, « il a l’Esprit du Christ ». En fait la Plénitude de l’Esprit qui habite le Père habite en même temps le Fils ; bien que différents, Il sont UN en cet Esprit d’Amour (Jean 10,30) qu’ils veulent nous communiquer à nous aussi pour que nous soyons UN comme eux sont UN (Jean 17,20,23 ; 11,51-52). Aussi, nous dit St Paul, « cherchons dans l’Esprit notre Plénitude » (Ephésiens 5,18 ; cf Colossiens 2,9-10).

[5] COUSIN H., « L’Evangile de Luc », dans Les Evangiles, textes et commentaires p. 619.

Fiche 2M n°15 – Lc 6,12-49 Cliquer sur le titre précédent pour lecture ou éventuelle impression




Avec le Christ, la Loi Nouvelle de l’Amour succède à la Loi de Moïse et l’accomplit (Lc 5,27-6,11)

Dieu-est-amour2Après avoir remporté la victoire sur le tentateur (Luc 4,1-13), Jésus est retourné en Galilée avec la puissance de l’Esprit Saint (Luc 4,14) et il a commencé à annoncer aux hommes la Bonne Nouvelle : Dieu est Amour (1Jean 4,8.16) et il est Tout Proche (Marc 1,14-15 ; Matthieu 4,17). Il est ainsi depuis toujours et pour toujours. Son éternelle Bienveillance est le vrai Soleil de notre vie (Psaume 84(83),12-13). Son Amour insondable est Miséricorde toujours offerte et sans limites pour les pécheurs que nous sommes (2Corinthiens 1,3 ; Jacques 5,11 ; Jude 1,21 ; 1,2) ; il est délivrance et liberté pour tous ceux et celles qui se débattent dans les filets du péché (Luc 4,18 ; Jean 8,31-36), Lumière pour nos cœurs aveuglés (Luc 4,18 ; Jean 8,12; 12,46), soulagement et grâce lorsque nous connaissons le combat ou l’épreuve (Luc 4,18 ; 2Corinthiens 1,3-5). Tout commence donc et recommence sans cesse dans notre vie chrétienne par « Dieu qui fait miséricorde » (Romains 9,16 ; Luc 1,76 79) et qui par son action gratuite, aimante et souveraine nous donne la possibilité de mener une vie nouvelle, dans sa Paix (1Pierre 1,3 ; Tite 3,5 ; Ephésiens 2,4-10). Voilà ce que Jésus va annoncer ; voilà le trésor qu’il s’agit de découvrir dans notre cœur et dans notre vie (Matthieu 13,44 ; 2Corinthiens 4,5-7), la source du vrai bonheur. Et Jésus insistera beaucoup par la suite sur ce dernier point : « heureux… », répété quatre fois (Luc 6,20-23), malgré toutes les souffrances que nous pouvons connaître en ce monde… Et il invitera ensuite tous ceux et celles qui auront accueilli, vécu, expérimenté cette Bonne Nouvelle à la partager autour d’eux en témoignant de tout ce bien que Dieu ne cesse de nous faire dans sa miséricorde (Marc 5,19). Ce témoignage se fera bien sûr en paroles, mais surtout par notre attitude qui devrait être un reflet de celle de Dieu : puissions-nous vraiment « faire miséricorde » (Matthieu 9,13 ; 12,7 ; 23,23 ; Luc 10,36-37) comme Dieu nous « fait miséricorde » …

bonne nouvelleEn Luc 4,14-44, St Luc nous présente en raccourci toute la mission de Jésus : « Il me faut annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu » à tous les hommes, « car c’est pour cela que j’ai été envoyé » (Luc 4,43). Cette mission, le Christ ressuscité la poursuit aujourd’hui encore avec son Église et par elle (Matthieu 28,16-20). Voilà ce qui se préparait déjà lorsqu’il appela ses quatre premiers disciples (Luc 5,1-11), puis Matthieu (ou Lévi, Luc 5,27-28), puis tous les autres. Plus tard, ils rendront témoignage à cette Miséricorde dont ils ont été eux-mêmes les heureux bénéficiaires (Luc 5,8 ; 22,61 ; et pourtant : Luc 22,32 ; Matthieu 16,15 19 ; Jean 21,15-17). Ils raconteront aussi toutes les œuvres de Miséricorde qu’ils auront vu s’accomplir par la bouche et les mains de Jésus : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres » (Luc 7,22)… Et le Christ mort et ressuscité agira avec eux et par eux pour le salut du monde entier (Matthieu 16,20 ; Romains 15,17-19 ; Actes 14,27 ; 15,4 ; 21,17-19)…

La Loi Nouvelle d’Amour et de Liberté instaurée par le Christamour

Dieu est Amour. Il ne sait qu’aimer, il ne fait qu’aimer. Pour vivre en harmonie avec Lui, Il ne demande qu’une seule chose : que nous nous détournions du mal pour nous tourner vers Lui et nous aimer les uns les autres comme Lui nous aime (Jean 13,34; 14,12.17; Luc 10,25-28). Si tel est le cas, alors l’homme sera vraiment « à son image et ressemblance » (Genèse 1,26-27). Mais laissé à ses seules forces d’homme, cette aventure est pour lui impossible. Aussi Dieu a-t-il envoyé son Fils dans le monde : Lui qui existe depuis toujours (Jean 1,1), Lui qui est « né du Père avant tous les siècles » (Crédo), il est né « homme » du Père et de Marie, grâce à l’action de l’Esprit Saint (Luc 1,35). Avec Lui, une humanité nouvelle se lève : « vrai homme », il vit l’Amour dans notre condition d’homme et nous montre ainsi le chemin. Et pour que nous puissions vraiment le suivre et marcher sur ses traces, Il nous invite à venir à Lui, à croire en Lui, à nous abandonner entre ses mains et c’est Lui qui fera ce que nous, nous ne pouvons pas : il nous baptisera dans l’Esprit Saint (Luc 3,16) et nous donnera ainsi de « renaître de l’eau et de l’Esprit » (Jean 3,3-8). Et petit à petit, jour après jour, cet Esprit reçu, un Esprit qui est Amour et qui communique l’Amour (Romains 5,5), nous apprendra et nous donnera d’aimer comme Dieu aime : « Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux ! » (Luc 6,36).

aimer c'est tout donnerCet unique commandement de l’amour balaie d’un seul mot, « Aime ! », toutes les barrières que les hommes peuvent dresser entre eux et il les introduit dans l’espace d’une incroyable liberté où tout est accueil, don et gratuité…

Dans l’Ancien Testament, cette perspective était déjà présente dans la simple chronologie des faits. Après avoir créé l’homme à son image et ressemblance, Dieu se présente comme Celui qui vit en Alliance avec chacun d’entre eux (Genèse 9,8-17). Il les aime, et il sera toujours pour eux le Tout Proche pour les conduire, s’ils l’acceptent, sur des chemins de vie et de bonheur. Et pour mener à bien ce projet, Il se choisira un homme, Abraham. De lui naîtra un Peuple appelé à servir Dieu (Isaïe 41,8-9) pour que sa bénédiction puisse atteindre toutes les familles de la terre (Genèse 12,1 3). Six siècles plus tard, les descendants d’Abraham seront réduits en esclavage par un Pharaon assoiffé de pouvoir. Ils connaîtront l’oppression et la souffrance. Mais Dieu ne va pas rester sourd à leurs cris de détresse : fidèle à son Alliance (Exode 2,23-25), il « descendra » du ciel et avec Moïse, les sauvera de la servitude pour les conduire vers une terre « ruisselant de lait et de miel » (Exode 3,7 10). Le don de la Loi au sommet du Mont Sinaï intervient après cette libération gratuite opérée de par la seule initiative de Dieu et grâce à sa Toute Puissance (Exode 20,1-17). C’est donc un peuple libéré et sauvé qui reçoit de Dieu la Loi : elle sera pour eux un guide pour marcher en sauvés sur des chemins de liberté. Il ne s’agit donc pas de pratiquer la Loi pour être sauvé, mais bien le contraire : il faut tout d’abord être sauvé par Dieu, gratuitement, par amour. Puis Dieu propose à son Peuple sa Loi, et c’est à Lui de choisir : obéira-t-il pour trouver dans cette obéissance à son Dieu la vraie liberté, le bonheur et la vie, ou bien retournera-t-il par sa désobéissance sur des chemins d’esclavage et de mort (Deutéronome 30,15-20) ?

amour de dieuLe Nouveau Testament ira encore plus loin. Il ne suffit pas en effet de vivre en liberté, de connaître la Loi de Dieu et de vouloir la mettre en pratique pour qu’il en soit effectivement ainsi. L’homme découvre au plus profond de lui-même une force d’opposition qui l’entraîne parfois sur des chemins contraires. Sa volonté elle-même est vacillante : « vouloir le bien » ne suffit pas (Romains 7,14-25)… Il faut une libération profonde et toute une rééducation intérieure pour apprendre, avec le temps, à rejeter vraiment le mal pour choisir le bien et le mettre effectivement en pratique. Cette œuvre est celle de toute une vie, mais tel est le grand cadeau que Dieu est venu nous apporter avec son Fils et par Lui : une libération intérieure de toutes les forces du mal. Si nous le laissons faire en nos cœurs, rien ne pourra lui résister. Il nous arrachera de la main de tous nos ennemis (Baruch 4,21-22 ; Psaume 91(90) ; Luc 1,76-79), et notamment de l’emprise du Prince de ce monde (Isaïe 49,24-25 ; Luc 1,68-75 ; Colossiens 1,13-14 ; Galates 1,3-5) et il nous gardera en Lui, auprès de Lui (Jean 10,27-30). Alors, sa Lumière chassera nos ténèbres (Matthieu 4,16 ; Jean 1,5 ; 8,12 ; 12,35-36 ; 12,46 ; Actes 26,17 18 ; 2Corinthiens 4,6 ; Ephésiens 5,8-11 ; Colossiens 1,13-14 ; 1Pierre 2,9 ; 1Jean 2,8-11), son Pardon balaiera toutes nos fautes (Nombres 14,19-20 ; Néhémie 9,17 ; Psaume 86(85),5 ; 32(31),5 ; 103(102),1-4 ; Jérémie 31,34 ; 33,8 ; Ezéchiel 16,62-63 ; Michée 7,18 ; Luc 23,34 ; Ephésiens 4,32 ; Colossiens 3,13 ; 1Jean 1,9), et sa Vie remportera la victoire sur toute forme de mort (Job 33,29 30 ; Jean 6,40 ; Romains 6,23 ; 8,2 ; 8,9-11 ; Colossiens 2,13) …

main de dieuCe n’est donc pas par ses propres efforts que l’homme est sauvé ! Bien au contraire, tout est grâce (Relire Ephésiens 2,4-10) ! Dieu nous donne son Fils, comme Sauveur (Luc 2,10-11 ; Jean 3,16-17), Il nous attire à Lui (Jean 6,44 et 6,65), et Il nous donne encore par son Esprit de le découvrir, de le connaître (Matthieu 16,15-17), de croire en Lui (1Corinthiens 12,3). Alors nous recevrons de Lui le pardon de toutes nos fautes (Luc 1,76-77 ; 5,20…) pour repartir avec Lui sur des bases nouvelles, soutenus par Celui qui est toujours Miséricorde infinie… Puisqu’Il est ainsi, l’aventure chrétienne est donc possible. A nous de lui dire « oui », comme Marie, et de mettre tous nos efforts, soutenus par sa grâce, à demeurer fidèles à cette grâce qui nous est donnée…

L’opposition des Pharisiens et des scribes

A l’époque de Jésus, de nombreux scribes et Pharisiens avaient une attitude résolument contraire. Leur raisonnement était le suivant :

– La Loi est l’expression de la volonté de Dieu (Psaume 119(118), versets 1-8 ; 16-18 ; 33-35 ; 54-56 ; 71-72…). Elle est bonne, juste, sainte et spirituelle (Romains 7,12.14), ce qui est vrai : les « Dix Paroles » (Exode 20,1-17) demeurent valables jusqu’à la fin des temps (Matthieu 5,17-19) … Mais la Tradition orale d’Israël s’était chargée au fil des siècles de quantités d’observances purement humaines et parfois contraires à l’esprit de la Loi : Jésus les dénoncera vigoureusement (Marc 7,1-13; Matthieu 23,16-22).

– La Loi est à la portée de l’homme (Deutéronome 30,11-14) ; il peut la lire, l’étudier, chercher à bien la comprendre, ce qui est toujours vrai…

– Mais leur conclusion était loin d’être exacte. Ils pensaient en effet qu’il suffit à l’homme d’observer tous les commandements de la Loi pour se présenter « juste » devant Dieu. Ses bonnes œuvres lui ont alors « mérité » sa justice …

Dans un tel schéma, la sainteté apparaît comme le résultat de nos seuls efforts et les saints comme des êtres exceptionnels, parfaits en tout, d’un courage exemplaire, poursuivant le bien sans relâche sans jamais connaître la faiblesse, les limites ou l’échec… La conclusion arrive vite : la sainteté est une aventure réservée… aux autres !
De plus, il est très facile, dans une telle démarche, de tomber dans l’orgueil : j’ai fait beaucoup d’efforts, j’ai jeûné, j’ai peiné, j’ai souffert, j’ai bien mis en pratique tout ce la Loi me demande, je suis donc quelqu’un de bien, je mérite maintenant la palme de la victoire… Le « je » est à la première place : le regard est tourné vers soi, et non vers Dieu ou vers les autres… Telle est l’attitude de celui qui se glorifie . Et pourtant, écrit St Paul, « où est le droit de se glorifier ? Il est exclu » (Romains 3,27). Et la Bible de Jérusalem écrit en note : « Le mot grec » traduit ici par se glorifier « définit l’attitude de l’homme qui se fait un mérite de ses œuvres, s’appuie sur elles et prétend accomplir sa destinée surnaturelle par ses propres forces. Attitude blâmable, car on ne conquiert pas la justice, on la reçoit comme un don. Et l’acte de foi, plus que n’importe quel autre, exclut une telle suffisance, parce que l’homme y atteste explicitement sa radicale insuffisance ».

Le Pharisien orgueilleux se juge donc lui-même : il est à ses yeux un homme juste, parfait, et saint, bien différent du « reste des hommes qui sont rapaces, injustes, adultères ». Et s’il se juge lui-même (cf 1Corinthiens 4,3-5), il va aussi juger les autres selon ses propres critères et ce sera encore pour lui l’occasion de se glorifier, en se déclarant indirectement meilleur que tous ceux et celles qu’il juge (Luc 18,9-14) ! De telles attitudes entraînent discordes, séparations, divisions… Bref, tout le contraire de ce que Dieu désire pour la famille humaine (Matthieu 7,1-5 ; Luc 6,36 42 ; Romains 2,1). Dieu, de son côté, ne juge jamais au sens de « condamner » (Jean 3,16-18 ; 5,22-24 ; 8,10-11 ; 8,15 ; 12,47). « Juger » pour Lui, c’est faire la vérité, mais cette vérité n’est jamais séparée avec Lui de l’Amour et de la Miséricorde (Psaume 85(84),11). Contrairement aux hommes qui font la vérité pour condamner, Dieu, Lui, fait la vérité pour pardonner, purifier, sauver et donner la Liberté à celui qui était prisonnier du péché, donner la Vie à celui qui, par ses actes, s’était engagé sur un chemin de mort. « Ce n’est pas la mort du pécheur que je désire, mais qu’il se convertisse et qu’il vive ! » (Ezéchiel 33,11 ; 18,23). Ce cri retentit dans toute la Bible…

qu'est ce que la MiséricordeEnfin, « le Pharisien orgueilleux » est en fait seul avec lui-même et avec la Loi. Dieu n’intervient pas ! La seule chose qui compte pour lui est d’obéir aveuglément au commandement, au risque de ne plus comprendre le « pourquoi » du commandement … Il croit bien agir, il se flatte d’être le guide des aveugles (Romains 2,17-24), mais il est lui-même dans les ténèbres (Jean 9,40-41)… De plus, à l’époque de Jésus, un bon Pharisien se devait de mettre en pratique, toujours et partout, 613 commandements (365 interdictions et 248 prescriptions), ce qui est humainement impossible. Un homme droit et vrai aurait dû le reconnaître humblement ; la Loi lui aurait alors servi de « pédagogue » (Galates 3,23 28) au sens où elle l’aurait aidé à prendre conscience de son péché (Romains 3,19-20), de sa faiblesse, de son incapacité à faire le bien toujours et partout, et donc de la nécessité pour lui d’être sauvé par un Autre… Mais hélas, beaucoup de Pharisiens, tout en sachant qu’ils étaient infidèles, refusaient de le reconnaître en vérité (Jean 8,7-9 ; Luc 5,8). Ils montraient « beau visage », ils avaient belle apparence (Matthieu 23,27 28), et ils enseignaient ce qu’ils ne pratiquaient pas eux-mêmes ! « Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui fermez aux hommes le Royaume des Cieux ! Vous n’entrez certes pas vous-mêmes, et vous ne laissez même pas entrer ceux qui le voudraient ! » En effet, « ils disent et ne font pas. Ils lient de pesants fardeaux et les imposent aux épaules des gens, mais eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt » (Matthieu 23,13-14 ; 23,1-4). Et à tous ceux et celles qui, pleins de bonne volonté, se désespéraient de ne pas réussir à porter ce fardeau de la Loi, Jésus dira : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos. Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. » (Matthieu 11,28-30).

En Luc 5,29-6,11, nous rencontrons plusieurs exemples de cette opposition des scribes et des Pharisiens à laquelle Jésus a dû faire face :

– 1 – Luc 5,29-32. Les Pharisiens tenaient pour des pécheurs tous ceux et celles qui n’obéissaient pas comme eux à la Loi et à leurs Traditions, ou qui exerçaient un métier qui leur rendait une telle obéissance impossible. Les collecteurs d’impôts, par exemple, appelés aussi « publicains », devaient régulièrement entrer en contact avec les Romains. Or ces derniers, ne pratiquant pas la Loi juive, étaient considérés comme des êtres « impurs », et tous ceux et celles qui côtoyaient de telles personnes ou entraient chez eux devenaient eux aussi impurs… De plus, beaucoup de publicains profitaient de leur charge pour réclamer plus qu’il ne fallait , une différence qui bien sûr allait dans leur poche ! Étaient aussi impurs les tanneurs, qui devaient toucher aux cadavres « impurs » des animaux, les mendiants, les marchands ambulants, les prostituées… La Loi était donc devenue pour les Pharisiens comme une barrière les séparant d’emblée de certaines personnes. Mais Jésus est venu guérir la famille humaine et la rassembler tout entière en Dieu (Jean 11,49-52 ; Ephésiens 1,9-10 ; Colossiens 1,15-20 ; Jean 17,20-23). Aussi fait-il sauter toutes les barrières : celle de la Loi mal comprise (Ephésiens 2,14-18 où « les deux peuples » sont les Juifs et les païens, les Juifs étant « ceux qui étaient proches » de par leur vocation depuis l’appel d’Abraham, les « païens » « ceux qui étaient loin », ne connaissant pas Dieu, étrangers aux Alliances et aux promesses (cf Ephésiens 2,12-13)), et toutes celles qui peuvent se construire sur les différences des sexes, des origines, des conditions de vie… (cf Romains 10,12 ; Galates 3,26-28 ; 1Corinthiens 12,13). En Colossiens 3,9-11, la Bible de Jérusalem écrit en note : « Dans l’ordre nouveau disparaissent les distinctions de race, de religion, de culture et de classe sociale, qui divisaient le genre humain depuis la faute. L’unité se refait “ dans le Christ ” »…
Le salut est offert gratuitement à tout homme (Romains 1,16) par le Créateur de tous les hommes, Lui qui veut que nous soyons tous sauvés (1Timothée 2,3-6). Dès lors, le commandement de l’amour a lui aussi une portée universelle. Le chrétien, heureux bénéficiaire de la Miséricorde de Dieu, habité par la grâce de l’Amour depuis le jour de son baptême (Romains 5,5), est invité à mettre en œuvre cette grâce dans toutes ses relations en aimant d’un Amour de Miséricorde tous ceux et celles qu’il rencontre, qu’ils soient croyants comme lui ou croyants autrement ou non croyants… Il contribuera ainsi pour sa part à l’accomplissement du projet de Dieu : que toute la famille humaine soit unie dans une même Paix, un même Amour…

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Jésus est donc « navré de l’endurcissement du cœur » (Marc 3,5) de beaucoup de scribes et de Pharisiens. Ils s’excluent eux-mêmes de la communion du Royaume qui est « justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Romains 14-17), une justice gratuitement offerte aux pécheurs que nous sommes pour faire de nous des hommes justes et nous aider à marcher sur des chemins de justice, là sont la vraie Paix et la vraie Joie, celles du Christ Jésus lui-même (Jean 14,27 ; 15,11) !

– 2 – Luc 5,33-39 : nous sommes toujours dans le contexte du « grand festin » offert par Lévi en l’honneur de Jésus, « le Sauveur du monde » (Jean 4,42 ; 1Jean 4,14). Les scribes et les Pharisiens continuent, eux, de murmurer : « Pourquoi les disciples de Jésus ne jeûnent-ils pas ? ». Avec la prière et l’aumône, le jeûne était en effet l’une des trois grandes œuvres de la piété juive. Mais là encore, beaucoup jugeaient sur les apparences (Jean 7,24). Pourtant, jeûner pour jeûner n’a aucun sens… Le but de toute pratique religieuse est de favoriser la relation à Dieu, cette relation de cœur à cœur qui échappe au regard des hommes et n’est pleinement connue que de Dieu seul. Aussi Jésus met-il en garde contre tout ce qui pourrait ternir notre pureté d’intention et nourrir l’orgueil. Si le jeûne est vraiment fait pour l’amour de Dieu (Zacharie 7,4-5), qu’il reste donc secret, connu de Dieu seul (Matthieu 6,16-18)… Au banquet de Lévi, les disciples fêtent cet Amour qu’ils ont reconnu en Jésus Christ (1Jean 4,16) et accueilli avec joie. Leur fête préfigure celle que Dieu nous prépare en son Royaume (Isaïe 25,6 ; Matthieu 8,11 ; 22,2 ; Luc 12,37 ; 13,29 ; 15,20-24.32). De plus, ils vivent un temps de grâce exceptionnel : Dieu Lui-même est là, présent avec eux en son Fils (Matthieu 1,22 ; Jean 14,8-11). Avec lui et par lui, Il met pleinement en œuvre ce mystère de Noces qu’Il veut vivre avec l’humanité tout entière : « Je vais t’unir à moi » (Isaïe 54,7 ; Bible de Jérusalem ; 1Thessaloniciens 5,9-10). Les Noces sont célébrées, l’Époux est là, les disciples le voient et l’entendent : comment ce temps ne pourrait-il pas être celui de la fête (Jean 3,27-29) ? Mais un jour viendra où l’Époux sera arrêté, flagellé, crucifié, tué puis mis au tombeau. En son corps de chair, « il leur sera enlevé ». Mais il n’en sera pas moins avec eux, tous les jours, jusqu’à la fin du monde (Matthieu 28,18-20). Cette Présence se proposera à leur amour et à leur foi, dans la foi. Aussi, « en ces jours-là », les disciples retrouveront cette grande tradition du jeûne (Actes 13,1-3 ; 14,21-23 ; 2Corinthiens 6,4-5 ; 11,27) comme un moyen pour vivre le mieux possible ce mystère de communion avec le Ressuscité (1Corinthiens 1,9 ; 2Corinthiens 13,13 ; 1Jean 1,1-4)…

vivre-avec-ou-sans-dieu
Jésus sait qu’il est venu apporter un changement radical : « les anciennes observances et pratiques ne peuvent pas être reprises telles quelles » . Il sait aussi qu’il est bien difficile de changer ses habitudes et ses manières de voir. Il ne se fait pas d’illusions : beaucoup d’entre les Juifs refuseront « le vin nouveau » pour ne pas avoir voulu changer les « vieilles outres ». Et avant même de le goûter, ils diront que « c’est le vieux qui est bon »…

– 3 – Luc 6,1-11 : ces deux épisodes concernent la question du Sabbat, ce jour que Dieu a voulu pour intensifier sa relation avec les hommes, les combler de sa Présence et de sa Paix, et leur donner un temps de repos (Exode 20,8-11 à l’exemple du Dieu Créateur ; Deutéronome 5,12-15 à l’exemple du Dieu Sauveur venu libérer son Peuple pour vivre en Alliance avec lui ; ce jour-là le maître devient lui aussi libérateur pour ses serviteurs et ses servantes…). Notons qu’en Genèse 1,26-31, Dieu a créé l’homme le sixième jour. Son premier jour sur la terre est donc le septième, celui qui par la suite deviendra « le jour du Sabbat ». L’homme a donc été créé pour ce jour-là, le jour de la relation avec Dieu. « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi » disait St Augustin. « Signe éminent et perpétuel de l’Alliance de Dieu avec Israël, le Sabbat participe à la sainteté du monde à venir : il annonce l’entrée du peuple, à la fin des temps, dans le repos et la paix de Dieu » .

Christ MiséricordieuxDieu a donc voulu ce jour du Sabbat pour l’homme, pour son bien… Mais à l’époque de Jésus, les scribes et les Pharisiens l’avaient réduit à une série d’obligations à respecter (Luc 6,2)… L’important était de « ne rien faire », et non plus le bien de l’homme… Le but était perdu : si la Loi au départ avait été faite pour l’homme, ce dernier, avec eux, en devenait « l’esclave ». Jésus essaiera de la rétablir dans sa perspective première : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat » (Marc 2,27). Il remettra à la première place « la vie » de l’homme, ce qui est « bien » pour lui : sa faim (Luc 6,1-5), son intégrité corporelle et son salut (Luc 6,6-11 ; 14,1 6 ; Jean 9,13-16), la délivrance de toutes les forces qui l’oppriment (Luc 13,10-17)…

« Relativisée par rapport à l’amour et au service du prochain, la Loi du Sabbat est menée à sa perfection » (Hugues Cousin). Loin de désobéir à l’esprit du Sabbat, Jésus en effet l’accomplissait et lui permettait d’atteindre son but. En effet, à une époque où l’on croyait que toute maladie était la conséquence d’un péché (Jean 9,1-3) ou l’œuvre du démon (Luc 13,11 ; Matthieu 17,14-18), les guérisons de Jésus étaient avant tout le signe du pardon de Dieu et de sa victoire sur Satan. Libérées de toutes entraves, pardonnées et réconciliées avec leur Dieu et Père, les personnes concernées pouvaient alors pleinement vivre leur relation avec Lui, et donc leur Sabbat… De plus, Jésus « vrai homme », vivant en parfaite relation avec son Père dans la communion de l’Esprit Saint et dans l’Amour, est l’exemple unique d’un homme parfaitement homme. Avec lui, nous voyons donc un homme, vivant à fond le jour du Sabbat et faisant ce jour-là du bien à tous ceux et celles qui l’entourent. Aimer Dieu est vraiment inséparable de l’amour du prochain (Matthieu 22,34-40 ; 25,31-46) : l’amour de Dieu se traduit en actes par l’amour du prochain (1Jean 4,20-21)…

La logique de Jésus a donc toujours été celle de l’amour du prochain, de la recherche de son bien, de tout ce qui peut contribuer au plein épanouissement de sa vie… Hélas, ses adversaires, au nom de Dieu et du respect de sa Loi, étaient dans une logique de mort puisque ce jour même du Sabbat « remplis de rage, ils se concertaient sur ce qu’ils pourraient bien faire à Jésus » (Luc 6,11). Et que lui feront-ils ? Ils le tueront… Ils étaient pourtant considérés à leur époque comme des religieux, des hommes de Dieu, avec un habillement particulier (Matthieu 23,5)… Mais une fois de plus, l’apparence ne suffit pas : l’arbre se reconnaît à ses fruits (Luc 6,43-45)…

La Loi Nouvelle de l’Amour

Jésus va maintenant construire l’avenir. Il va choisir ceux qui seront les piliers de l’Eglise dont la mission première sera de poursuivre son œuvre jusqu’à la fin des temps (Luc 6,12-16). Puis il donnera la Loi Nouvelle du Royaume des Cieux, les Béatitudes (Luc 6,20-23). Il insistera sur l’amour (Luc 6,27-38), un amour « source », premier, exclusif, qui n’a de raison d’être qu’en lui-même et qui manifeste son absolue gratuité dans sa forme la plus radicale : l’amour des ennemis. Puis il invitera au discernement, aussi bien sur soi-même que sur les autres (Luc 6,39-45) pour insister enfin sur la nécessité de mettre sa Parole en pratique (Luc 6,46-49) : si la relation avec Dieu est réelle et authentique, il ne peut en être autrement. Dieu, en effet, est Amour ; Il se donne gratuitement aux pécheurs que nous sommes, et en se donnant, Il nous permet d’avoir part à ce qu’Il Est. Ce don en nous, cette grâce, est de l’ordre de l’amour ; elle ne pourra donc que nous entraîner sur les chemins de l’amour…

D. Jacques Fournier

Le jeûne
Extraits de l’article du P. Raymond Girard ;
Vocabulaire de Théologie Biblique (Editions du Cerf).

Celui qui jeûne « se tourne vers le Seigneur (Daniel 9,3 ; Esdras 8,21) dans une attitude de dépendance et d’abandon total : avant d’entreprendre une tâche difficile (Juges 20,26 ; Esther 4,16), ou encore pour implorer le pardon d’une faute (1Rois 21,27), solliciter une guérison (2Samuel 12,16.22), se lamenter lors d’une sépulture (1Samuel 31,13 ; 2Samuel 1,12), après un veuvage (Judith 8,5 ; Luc 2,37) ou à la suite d’un malheur national (1Samuel 7,6 ; Baruch 1,5 ; Zacharie 8,19), obtenir la cessation d’une calamité (Joël 2,12-17 ; Judith 4,9-13), s’ouvrir à la lumière divine (Daniel 10,12), attendre la grâce nécessaire à l’accomplissement d’une mission (Actes 13,2s), se préparer à la rencontre de Dieu (Exode 34,28 ; Daniel 9,3).
Les occasions et les motifs sont variés. Mais il s’agit dans tous les cas de s’établir avec foi dans une attitude d’humilité pour accueillir l’action de Dieu et se mettre en sa Présence. Cette intention profonde dévoile le sens des quarantaines passées sans nourriture par Moïse (Exode 34,28) et Elie (1Rois 19,8). Quant à la quarantaine de Jésus au désert, qui se modèle sur ce double patron, elle n’a pas pour motif de l’ouvrir à l’Esprit de Dieu puisqu’il en est rempli (Luc 4,1) ; si l’Esprit le pousse à ce jeûne, c’est pour qu’il inaugure sa mission messianique par un acte d’abandon confiant en son Père (Matthieu 4,1-4).

La pratique du jeûne ne va pas sans certains risques : risques de formalisme, que dénonçaient déjà les prophètes (Amos 5,21 ; Jérémie 14,12) ; risque d’orgueil et d’ostentation, si l’on jeûne « pour être vu des hommes » (Matthieu 6,16). Pour plaire à Dieu, le vrai jeûne doit être uni à l’amour du prochain et comporter une recherche de la vraie justice (Isaïe 58,2-11) ; il n’est pas plus séparable de l’aumône que de la prière. Finalement, c’est pour l’amour de Dieu qu’il faut jeûner (Zacharie 7,5). Aussi, Jésus invite-t-il à le faire avec une parfaite discrétion : connu de Dieu seul, ce jeûne sera la pure expression de l’espérance en lui, un jeûne humble qui ouvrira le cœur à la justice intérieure, œuvre du Père qui voit et agit dans le secret.
L’Église est demeurée fidèle à cette tradition du jeûne, cherchant par sa pratique à mettre les fidèles dans une attitude d’ouverture totale à la grâce du Seigneur, en attendant son retour. Car si la première venue de Jésus a comblé l’attente d’Israël, le temps qui suit sa résurrection n’est pas celui de la joie totale où nul acte de pénitence ne serait plus de mise. Défendant, contre les Pharisiens, ses disciples qui ne jeûnaient pas, Jésus a dit lui-même : « Les amis de l’Époux peuvent-ils jeûner tant que l’Époux est avec eux ? Des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé, alors ils jeûneront en ces jours-là » (Marc 2,19-20). Le vrai jeûne est donc celui de la privation de la vision du Bien Aimé et sa recherche permanente. En attendant que l’Époux nous revienne, le jeûne pénitentiel a sa place dans les pratiques de l’Église ».

 

Fiche 2M n°14 – Lc 5,27-6,11: cliquer sur le titre précédent pour ouvrir le document PDF




Le programme d’Amour, de délivrance et de pardon du Christ Sauveur (Lc 4,14-44)

Commençons par lire le texte de St Luc… Seuls quelques titres ont été rajoutés pour indiquer le plan de l’ensemble…

A – Schéma type du ministère public de Jésus en Galilée

(14) Jésus retourna en Galilée, avec la puissance de l’Esprit, et une rumeur se répandit par toute la région à son sujet. (15) Il enseignait dans leurs synagogues, glorifié par tous.

B – Jésus à Nazareth

                     B.1 – Jésus dans la synagogue

(16) Il vint à Nazara où il avait été élevé, entra, selon sa coutume le jour du sabbat, dans la synagogue, et se leva pour faire la lecture. (17) On lui remit le livre du prophète Isaïe et, déroulant le livre, il trouva le passage où il était écrit :

(18) “L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, (19) proclamer une année de grâce du Seigneur.” 

(20) Il replia le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous dans la synagogue tenaient les yeux fixés sur lui. (21) Alors il se mit à leur dire: “Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Ecriture.” (22) Et tous lui rendaient témoignage et étaient en admiration devant les paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche.

Et ils disaient : “N’est-il pas le fils de Joseph, celui-là?” (23) Et il leur dit: “A coup sûr, vous allez me citer ce dicton: Médecin, guéris-toi toi‑même. Tout ce qu’on nous a dit être arrivé à Capharnaüm, fais-le de même ici dans ta patrie.” (24) Et il dit : “En vérité, je vous le dis, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie.

(25) “Assurément, je vous le dis, il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d’Elie, lorsque le ciel fut fermé pour trois ans et six mois, quand survint une grande famine sur tout le pays; (26) et ce n’est à aucune d’elles que fut envoyé Elie, mais bien à une veuve de Sarepta, au pays de Sidon. (27) Il y avait aussi beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Elisée; et aucun d’eux ne fut purifié, mais bien Naaman, le Syrien.”

                     B.2 – Tentative impuissante de tuer Jésus hors de la ville

(28) Entendant cela, tous dans la synagogue furent remplis de fureur. (29) Et, se levant, ils le poussèrent hors de la ville et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline sur laquelle leur ville était bâtie, pour l’en précipiter. (30) Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin…

 

B’ – Jésus à Capharnaüm

                     B’.1 – Jésus dans la synagogue

(31) Il descendit à Capharnaüm, ville de Galilée, et il les enseignait le jour du sabbat. (32) Et ils étaient frappés de son enseignement, car il parlait avec autorité.

(33) Dans la synagogue il y avait un homme ayant un esprit de démon impur, et il cria d’une voix forte: (34) “Ah! que nous veux-tu, Jésus le Nazarénien? Es-tu venu pour nous perdre? Je sais qui tu es: le Saint de Dieu.” (35) Et Jésus le menaça en disant: “Tais‑toi, et sors de lui.” Et le précipitant au milieu, le démon sortit de lui sans lui faire aucun mal. (36) La frayeur les saisit tous, et ils se disaient les uns aux autres: “Quelle est cette parole? Il commande avec autorité et puissance aux esprits impurs et ils sortent!” (37) Et un bruit se propageait à son sujet en tout lieu de la région.”

                      B’.2 – Guérisons et exorcismes hors de la synagogue

(38) Partant de la synagogue, il entra dans la maison de Simon. La belle-mère de Simon était en proie à une forte fièvre, et ils le prièrent à son sujet. (39) Se penchant sur elle, il menaça la fièvre, et elle la quitta; à l’instant même, se levant elle les servait.

(40) Au coucher du soleil, tous ceux qui avaient des malades atteints de maux divers les lui amenèrent, et lui, imposant les mains à chacun d’eux, il les guérissait. (41) D’un grand nombre aussi sortaient des démons, qui vociféraient en disant: “Tu es le Fils de Dieu!” Mais, les menaçant, il ne leur permettait pas de parler, parce qu’ils savaient qu’il était le Christ.

A’ – Schéma du ministère public de Jésus en Judée (Tout Israël pour Luc)

(42) Le jour venu, il sortit et se rendit dans un lieu désert. Les foules le cherchaient et, l’ayant rejoint, elles voulaient le retenir et l’empêcher de les quitter. (43) Mais il leur dit: “Aux autres villes aussi il me faut annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, car c’est pour cela que j’ai été envoyé.” (44) Et il prêchait dans les synagogues de la Judée.

dieu prend soin de son peuple

Jésus vient de quitter le désert où il fut tenté par le diable. Ce dernier a tout fait pour essayer de briser la relation vitale qui l’unit à son Père. Mais Jésus, rempli par l’Esprit Saint, a su lui garder la première place en son cœur. En s’appuyant sur sa Parole, Il a clairement affirmé que le Père est à la source de sa vie (Jean 6,57 ; Luc 4,4) ; c’est donc vers Lui qu’il se tourne tout entier (Jean 1,18 ; Luc 4,8) pour se mettre à son service (Jean 4,34 ; Matthieu 12,15-18 ; Luc 4,12), dans l’Amour (Jean 3,35 ; 5,20 ; Matthieu 17,5 ; Jean 15,10) et par Amour (Jean 14,31). Et pour St Luc, Jésus est toujours cet homme « modèle » en qui le projet de Dieu sur tout homme s’est parfaitement accompli. A nous maintenant, de lui demander la grâce de pouvoir mettre nos pas dans les siens (Jean 14,6 ; 15,5 ; Marc 2,14), de vivre comme Lui-même a vécu (Jean 6,57 ; 15,12)…

C’est donc dans ce contexte d’amour du Père, de vérité et d’humilité que le Christ Serviteur revient à Nazareth avec « la puissance de l’Esprit Saint » (Luc 4,14), une puissance qui, par la suite, « lui fera opérer des guérisons » (Luc 5,17).

christ-cefalu1

Pour l’instant, Jésus est seul. L’appel des premiers disciples ne se fera que plus tard (Luc 5,11). Nous sommes donc au tout début de son ministère public, et St Luc va en profiter pour nous offrir en Lc 4,14-44, un passage très bien construit, une présentation générale de ce que sera sa vie. Reprenons simplement les titres du plan insérés dans le texte lu précédemment:

A – Lc 4,14-15: Jésus enseigne dans les synagogues de Galilée, glorifié par tous.

                        B – Lc 4,16-30: Jésus à Nazareth.

                                      1 – 4,16-28 : Jésus est dans la synagogue :

                                                            lecture et commentaire du prophète Isaïe.

                                      2 – 4,29-30 : Jésus est hors de la synagogue :

                                                            Tentative impuissante de le tuer.

                         B’ – Lc 4,31-41: Jésus à Capharnaüm.

                                      1 – 4,31-37 : Jésus est dans la synagogue : il expulse les démons

                                                                                                                                     par sa parole.

                                      2 – 4,38-41 : Jésus hors de la synagogue : guérisons et exorcismes.

 

A’ – Lc 4,42-44: Jésus proclame dans les synagogues de Judée la Bonne Nouvelle du      Royaume de Dieu.

Nazareth - Basilique de l'Annonciation 4

Nazareth : Basilique de l’Annonciation

Pourquoi St Luc a-t-il adopté un tel plan ? La ville de Nazareth, située en plein cœur de la Galilée, était une ville juive qui va symboliser ici le Peuple Juif tout entier. Elle apparaît en premier car il fallait que la Bonne Nouvelle du Salut soit d’abord annoncée au Peuple Elu (Matthieu 15,24 ; 10,5-7), ce Peuple que Dieu avait choisi pour être l’heureux bénéficiaire de toutes les bénédictions de son Alliance (Deutéronome 5,29 ; 6,3.18.24 ; 12,28 ; Josué 1,8 ; Isaïe 56,1-2 ; Jérémie 42,6). Dieu l’appelait ensuite à être le témoin et le Serviteur de cette Alliance auprès de tous les hommes (Genèse 12,3 ; Isaïe 42,1-7 où le Serviteur est d’abord le Peuple d’Israël : Isaïe 41,8‑9 ; et Jésus, Fils d’Israël, accomplira la vocation d’Israël : comparer Matthieu 2,15 où le fils est Jésus et Osée 11,1 où le fils est Israël). Les réactions des habitants de Nazareth vont donc symboliser celles du Peuple d’Israël. Beaucoup en effet seront étonnés par la suite des paroles pleines de grâce qui sortaient de la bouche de Jésus (Lc 4,22 ; Jean 7,15 ; 7,21 ; 7,45‑46 ; Luc 2,47 ; 5,26 ; 9,43 ; 20,26) et ils se rassembleront en foule autour de cet homme hors du commun. Mais seul un petit nombre passera de l’étonnement à la foi (Luc 8,22‑26 ; Marc 10,24 ; Jean 6,68-69). Nombreux par contre seront ceux qui n’arriveront pas à reconnaître en cet humble charpentier, fils de Joseph « à ce qu’on croyait » (Luc 3,23 ; Marc 6,1‑6), le Fils Unique de Dieu venu en ce monde pour le sauver (Jean 6,41-42). D’autres encore seront déçus, car ils espéraient qu’il serait le Libérateur d’Israël, celui qui remporterait la victoire sur l’occupant romain (Luc 24,21). Leur désillusion sera terrible lorsqu’ils le verront enchaîné par les romains, habillé par dérision d’un manteau royal et d’une couronne d’épines (Jean 19,1-3)… Et quand Pilate leur dira avec ironie : « Voici votre roi ! », le coup sera trop fort et ils crieront : « Crucifie-le ! Crucifie-le ! », enlève de notre vue celui qui nous a tant fait rêver et dont la seule présence nous rappelle cruellement tous nos espoirs déçus (Jean 19,14-16)… Et le Christ sera crucifié « au lieu dit « le Crâne » », hors de la ville… La réaction des habitants de Nazareth qui poussent Jésus « hors de la ville » pour le tuer (Luc 4,29) préfigure donc déjà cette fin tragique…

Nazareth - Basilique de l'Annonciation 3

Face à ce rejet de la majorité du Peuple d’Israël, Jésus va présenter, à partir de textes de l’Ancien Testament, la deuxième étape de l’annonce du salut : la Bonne Nouvelle sera aussi proclamée aux païens. Cette étape sera accomplie par les disciples de Jésus (Matthieu 28,16-20 ; Marc 16,14-18). St Luc la racontera dans le Livre des Actes des Apôtres. Elle montre bien que le souci du Créateur n’a jamais été tourné exclusivement vers le Peuple d’Israël : Dieu est le Père de tous les hommes, Il aime tous ceux et celles qu’Il a créés (Sagesse 11,24 ; amour d’Israël, Deutéronome 4,37 ; 7,7-8 ; 10,15 ; 1Rois 10,9 ; Zacharie 1,14 ; Isaïe 54,10 ; Jérémie 31,3 ; Osée 11,4 ;  ; amour pour les païens Deutéronome 10,17-19 ; Isaïe 56,1-9 ; 19,16-25 ; Zacharie 2,14-15 : « L’alliance », avec son mystère d’Amour, « est ici étendue à tous les peuples » explique en note la Bible de Jérusalem). C’est ainsi qu’Elie fut envoyé autrefois à « une veuve de Sarepta, au pays de Sidon » (Luc 4,25-26 ; 1Rois 17,7-16), au nord d’Israël, et Elysée à « Naaman, le Syrien » (Luc 4,27 ; 2Rois 5,1-19)…

Nazareth - Basilique de l'Annonciation 2

Dans un tel contexte, la parole des habitants de Nazareth, « Tout ce qu’on nous a dit être arrivé à Capharnaüm, fais-le de même ici dans ta patrie » (Luc 4,23), permet de comprendre ce que symbolise ici la ville de Capharnaüm : si Nazareth représente Israël, la Patrie de Jésus, Capharnaüm renverra de son côté au monde entier composé de Juifs et de païens … En effet, cette petite ville juive du nord est de la Galilée, construite entre une voie romaine et le rivage du lac de Tibériade, était toute proche de deux provinces étrangères : l’Iturée-Trachonitide au nord est et la Décapole au sud est. Capharnaüm, avec son poste de douane, son péage et sa garnison romaine était donc une ville frontière où habitaient quantité d’étrangers venus s’installer ici pour des raisons commerciales. En citant le prophète Isaïe, St Matthieu présente d’ailleurs cet endroit comme « la Galilée des nations » (Matthieu 4,12-17 ; Isaïe 8,23-9,6), le carrefour des nations. Et c’est là, dans cette petite ville cosmopolite toute simple, que Jésus voulut s’installer pour se révéler comme étant « la Lumière » (Jean 8,12 ; 1,4-5 ; 1,9 ; 12,46 ; 9,5 avec Matthieu 28,20 et Jean 14,3 ; Jean 12,35-36Luc 2,29-32) venue arracher tous les hommes aux ténèbres du péché (Galates 1,3‑4 ; Colossiens 1,13-14 ; Actes 26,17-18), qu’ils soient Juifs ou païens (Romains 1,16-17[1] ; Romains 10,12-13 ; Galates 3,26-28 ; Colossiens 3,9-11 ; 1Corinthiens 1,22-25 ; 12,12-13). Ce symbolisme ne devra pas être oublié en Luc 4,40-41tous ceux qui avaient des malades les apportaient à Jésus, et lui les guérissaient tous, sans faire de distinction entre les Juifs et les païens (Actes 15,7-9; Romains 10,8-13). Il montrait ainsi qu’il est venu pour le salut de tous les hommes.

Nazareth - Basilique de l'Annonciation 1Avec une telle symbolique (Nazareth – le Peuple d’Israël ; Capharnaüm – le monde entier, Juifs et païens), on comprend pourquoi Jésus n’annonce pas la Bonne Nouvelle de la même façon à Nazareth et à Capharnaüm. Dans la première ville, il cite les Ecritures, patrimoine religieux bien connu du Peuple d’Israël ; mais à Capharnaüm, il ne mentionne pas tous ces textes inconnus des païens ; il évangélise en actes, en délivrant un homme possédé par un esprit impur…

Soulignons enfin que l’intention de St Luc, en mettant en premier Nazareth et ensuite Capharnaüm, était de nous présenter comme un résumé de la vie de Jésus, avec les étapes successives de l’annonce de la Bonne Nouvelle : d’abord aux Juifs, puis aux païens… Les deux épisodes s’enracinent très certainement dans l’histoire, mais l’ordre chronologique exact devait être différent. En effet, alors que Jésus est supposé arriver en premier à Nazareth, certains lui disent : « Tout ce qu’on nous a dit être arrivé à Capharnaüm, fais-le de même ici dans ta patrie » (4,23) Jésus avait donc déjà commencé son ministère public à Capharnaüm… St Luc ne s’en cache pas, car son intention n’est pas avant tout de faire œuvre d’historien, en nous racontant exactement ce qui s’est passé dans l’ordre même où tout est arrivé… Il n’écrit pas pour nous offrir un reportage, mais pour nous livrer un témoignage sur ce Christ mort et ressuscité pour notre Salut, un Christ rempli d’Amour et de Miséricorde qu’il a découvert dans la foi et accueilli avec joie. Mais attention, si St Luc organise les faits en fonction du message qu’il veut nous transmettre, cela ne signifie pas pour autant qu’il a inventé quoique ce soit : il reste fidèle à ses sources (cf Luc 1,1-4) !

 

L’épisode de Nazareth (Luc 4,16-22)

Nous venons de constater combien le passage de Luc 4,14-44 était bien construit. Regardons maintenant avec quel soin St Luc a écrit le récit de la visite de Jésus à Nazareth :

(16) Jésus vint à Nazara, où il fut élevé ;

 

.  Il entra, selon son habitude le jour du Sabbat, dans la Synagogue

        B .  et il se leva pour faire la lecture ;

              C .  (17) on lui présenta le livre du prophète Isaïe

                     D .  et déroulant le livre,

                               il trouva l’endroit où il était écrit :

E.      

(18) « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a oint pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres,

il m’a envoyé, pour proclamer aux prisonniers la délivrance

et aux aveugles le retour à la vue,

pour renvoyer les opprimés en liberté

(19)et proclamer une année favorable

                                                            du Seigneur ».

                          D’ .  (20) Ayant roulé le livre,

                C’ .  et l’ayant rendu au servant,

        B’ .  il s’assit.

A’ .  Et tous dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui.

(21) Alors il se mit à leur dire : « Aujourd’hui cette Ecriture s’est accomplie à vos oreilles ».

(22) Et tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche…

Les différentes étapes du récit s’appellent donc les unes les autres de façon parfaitement symétrique par rapport au cœur du texte (E) où St Luc a placé cette citation du prophète Isaïe (61,1-2) : elle résume « la Bonne Nouvelle » que Jésus est venu nous révéler, en paroles et en actes…

Sacré Coeur Vézelay 2Nous sommes donc ici dans la synagogue de Nazareth. Chaque sabbat – notre samedi – la communauté juive se rassemblait. Après un chant ou un psaume, elle commençait par proclamer sa foi (Deutéronome 6,4-9), puis elle récitait la prière des Dix-Huit Bénédictions et écoutait deux lectures : la première était extraite de la Loi[2], la seconde des Prophètes. L’ensemble était ensuite commenté par un prêtre ou tout autre personne invitée à le faire. La prière se terminait enfin par une bénédiction (Nombres 6,24-27). Jésus est donc invité ici à faire la deuxième lecture ainsi que le commentaire qui suivait. Ce jour-là, il sera très bref : « Aujourd’hui s’accomplit cette parole »…

La citation d’Isaïe 61 concerne avant tout le prophète lui-même : c’est lui qui a reçu l’onction de l’Esprit Saint pour accomplir la mission que Dieu lui a confiée. Appliquée à Jésus, elle renvoie à l’épisode de son baptême par Jean-Baptiste où le ciel s’ouvrit, et où l’Esprit Saint descendit sur Lui comme une colombe (Luc 3,21-22). En cet instant, Jésus était officiellement présenté comme le Messie promis, ce Roi venu révéler et instaurer sur la terre « le Royaume des cieux » (Matthieu 3,2 ; 4,17 ; 4,23 ; 5,3.10.20…). Appliqué maintenant à Jésus, ce texte du prophète Isaïe le présente lui aussi comme un Prophète, « ce Prophète » dont Moïse annonça autrefois la venue (Deutéronome 18,15.18). Mais le contexte du Livre d’Isaïe le désigne aussi comme ce mystérieux Serviteur au sujet duquel il était écrit : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu en qui mon âme se complaît. J’ai mis sur lui mon Esprit » (Isaïe 42,1, « Premier Chant du Serviteur »). Le parallèle est d’autant plus fort que la mission de ce Serviteur est ensuite décrite en des termes très proches de ceux employés en Isaïe 61,1-2 : « Moi, Yahvé, je t’ai appelé dans la justice, je t’ai saisi par la main, et je t’ai modelé, j’ai fait de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations, pour ouvrir les yeux des aveugles, pour extraire du cachot le prisonnier, et de la prison ceux qui habitent les ténèbres » (Isaïe 42,6-7). St Luc avait déjà suggéré que Jésus était bien ce Serviteur annoncé par Isaïe lorsque Syméon, le prenant dans ses bras alors qu’il n’était encore qu’un petit enfant, déclara : « Maintenant, ô Maître Souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta Parole. Car mes yeux ont vu le salut, que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton Peuple Israël » (Luc 2,29-32). Syméon citait alors le Deuxième Chant du Serviteur (Isaïe 49,6 ; cf Isaïe 49,1-10 ; Isaïe 50,1-10, 3° Chant du Serviteur ; Isaïe 52,13-53,12, 4° Chant du Serviteur).

jésus enseignant 2Jésus est donc ce grand Prophète comme Moïse à qui Dieu donna au sommet du Mont Sinaï la Loi de l’Ancienne Alliance, « les Dix Commandements » (Exode 20,1-17 ; Deutéronome 5,6‑22 ; Littéralement : « les Dix Paroles », Exode 34,28). Jésus, de son côté, donnera sur la montagne la Loi de la Nouvelle Alliance, les Béatitudes (Matthieu 5,1-12 ; cf Luc 6,20-23). Mais Jésus est bien plus grand que Moïse : ce dernier, en effet, ne faisait que retransmettre les Paroles de Dieu ; Jésus, quant à Lui, parlera à la première personne en situant sa Parole au niveau même de la Parole de Dieu (cf Matthieu 5,21 ; 5,27… où les « il a été dit » renvoient à Dieu lui-même ; et Jésus les remplace maintenant par des « Eh bien ! moi je vous dis » !). Tout ceci peut apparaître comme une folle prétention pour celui qui n’a pas reconnu en Jésus le Fils Bien Aimé du Père (Matthieu 3,17 ; 17,5 ; 2Pierre 1,17), ce Fils Unique qui est UN avec le Père, uni au Père dans la communion d’un même Esprit, d’un même Amour (Jean 10,30 ; 10,37-38 ; 14,8‑11 ; 17,20-23)… Aussi, lorsque Jésus parle, c’est le Père qui, avec Lui et par Lui, nous parle (Jean 7,16-17 ; 8,28-29 ; 12,49-50 ; 14,10.24 ; 17,7-8 ; Luc 10,16). Sa Parole est la Parole du Père !

Jésus christ

Mais Jésus n’en demeure pas moins l’humble Serviteur du Père par qui la volonté de Dieu s’accomplira : le salut du monde (Jean 3,16‑17 ; 19,30) ! A nous maintenant d’accueillir cette grâce déjà offerte, à nous de consentir à l’action du Christ dans nos cœurs et de faire passer le plus concrètement possible dans notre vie sa grâce d’amour, de miséricorde et de paix (1Timothée 1,2).

Si nous comparons maintenant Isaïe 61,1-2, tel que nous le trouvons dans l’Ancien Testament, avec le texte que nous transmet St Luc, nous pouvons faire deux remarques importantes:

1 –  St Luc n’a pas cité entièrement le verset 2 : il s’est arrêté au milieu, laissant de côté la proclamation du « jour de la vengeance de notre Dieu ». Il a en effet découvert avec le Christ à quel point Dieu n’est pas ce « Dieu vengeur » que nous présente si souvent l’Ancien Testament (Nahum 1,1-2 ; Nombres 31,1-3 ; Isaïe 34,8 ; 35,4 ; 47,3 ; 59,15-18 ; Jérémie 5,9.29 ; 9,8 ; 11,20 ; 46,10 ; 51,6.36 ; Ezéchiel 25,14-17 ; Michée 5,14 ; Psaume 94(93),1…). Tous ces textes appartiennent à ce que le Concile Vatican II appelle de « l’imparfait et du dépassé » (Constitution « Dei Verbum », chapitre IV, & 15). Même lorsque nous, nous faisons le mal, ce mal qui en fait nous détruit, Dieu Lui ne cesse de nous vouloir du bien et de nous faire du bien. prodigueIl est ce Père qui attend et guette chaque jour le retour de son enfant prodigue pour l’accueillir dans ses bras et le couvrir de sa tendresse (Luc 15,11-32). Il est Celui qui part à la recherche du pécheur jusqu’à ce qu’il le retrouve (Luc 15,1-7), Celui dont les Trésors de Patience et de Bonté sont infinis (Romains 2,4), Celui qui nous visite sans cesse dans des « sentiments de miséricorde » (Luc 1,78), redressant inlassablement nos pas pour nous conduire sur des chemins de Paix (Luc 1,79), cette Paix qui, dans la Bible, est synonyme de Plénitude, d’intégrité, de bonheur et de joie, même au cœur des pires difficultés (2Corinthiens 7,4 ; Isaïe 43,1-4 ; Psaume 91(90) ; 143(142) ; Jean 16,22.33 ; 10,27-30 avec Osée 14,4 et Jean 14,18.3 ; Jérémie 1,8 et Matthieu 28,20). Voilà le Dieu et Père que St Luc a découvert dans la foi, avec le Christ. Il est donc hors de question pour lui d’envisager, ne serait-ce qu’un instant, qu’Il puisse avoir des désirs de vengeance…

2 – Deuxième remarque : St Luc n’a pas retenu une partie du verset 61,1, « guérir ceux qui ont le cœur brisé ». Par contre, il a rajouté une expression qui n’apparaît pas dans le texte original : « renvoyer les opprimés en liberté ». Elle provient d’Isaïe 58,6. Mais pourquoi un tel changement, d’autant plus qu’il répète alors un mot grec qu’il venait d’utiliser juste avant : « êfesiw, aphésis », que nos Bibles ont traduit ici par « délivrance, libération ou liberté » ? Une rapide petite enquête permet de découvrir que St Luc utilise ce terme 5 fois dans son Evangile et 5 fois dans le Livre des Actes des Apôtres. Or, à l’exception de notre passage, il Saint Jeanintervient toujours en une expression traduite par « pardon ou rémission des péchés » (Luc 1,77 ; 3,3 ; 24,47 ; Actes 2,38 ; 5,31 ; 10,43 ; 13,38 ; 26,18). Pour St Luc, en effet, Jésus est avant tout un Sauveur (Luc 2,10-11 ; Actes 5,30-32 ; 13,22-23 ; cf Jean 4,40-42 ; Philippiens 3,20-21) au sens où avec Lui et par Lui Dieu le Père a travaillé et travaille toujours au salut du monde (Jean 5,17 ; 2Timothée 1,8-11 ; Luc 1,46-47 ; 1Timothée 1,1-2 ; 2,3-4 ; 4,10 ; Ephésiens 4,32). Le grand cadeau qu’il est venu nous offrir est donc « le pardon de toutes nos fautes » (Colossiens 2,13 ; 3,13 ; Jérémie 31,31-34 ; 33,8 ; 50,20 ; Ezéchiel 16,62-63 ; 36,24-28 ; 2Crhoniques 7,14 ; Daniel 9,8-10 ; Néhémie 9,17) car Lui-même n’est que Pardon et Bonté (Psaume 86(85),5 ; à l’exemple de St Luc, la première partie seulement du v. 8 du Psaume 99(98)) . St Luc a donc rajouté Isaïe 58,6 à la citation d’Isaïe 61,1-2 pour insister sur le « pardon – délivrance » que le Christ est venu nous apporter. Grâce à Lui, nous pouvons déjà expérimenter dans la foi « la liberté des enfants de Dieu » (Jean 8,31-36 ; Galates 5,1.13 ; 2Corinthiens 3,17) dans l’attente et l’espérance de son plein accomplissement (Romains 8,18-25). Cette liberté, nous la recevons instant après instant de la Miséricorde du Père qui, sans cesse, se révèle à nos cœurs et à nos vies comme « Celui qui nous libère ». Veiller sur ce trésor, c’est déjà trouver ici-bas la vraie joie (Jacques 1,25 ; Jean 17,13 ; 15,11). En reprenant les termes de Luc 4,18-19, telle est donc « la Bonne Nouvelle » par excellence que l’Eglise, à la suite du Christ, ne cessera de proclamer jusqu’à la fin des temps. Avec Lui et en Lui, Dieu s’est révélé comme Celui qui, depuis toujours et pour toujours, nous est favorable. Vis-à-vis des obstacles que nous avons pu dresser entre Lui et nous, « son amour envers nous s’est montré le plus fort, et sa fidélité est éternelle » (Psaume 117(116)).Christ souriant Par sa mort et sa résurrection, le Christ, dans son Amour, a triomphé de tout mal ; sa Lumière a jailli, libre, des ténèbres du tombeau. Et maintenant ressuscité, il frappe jour après jour avec Amour à la porte de nos cœurs (Apocalypse 3,20) pour nous offrir, dans le Souffle de l’Esprit, « le pardon de toutes nos fautes » (Jean 20,19-23), un pardon qui sera synonyme, pour tous les prisonniers du péché que nous étions, de délivrance et de liberté… Tel est le cadeau sans cesse offert que nous sommes invités à accueillir et à mettre en œuvre dans notre vie par notre « oui » au Christ, et notre « non » au mal. Alors, petit à petit, de pardon en pardon, nous passerons avec Lui des ténèbres de la mort à La lumière de la Vie (Jean 8,12 ; 12,46), de l’aveuglement causé par le péché au retour à la vue (2Corinthiens 4,3-6 ; 1Timothée 6,3-5 ; 2Timothée 3,1-5 ; Matthieu 23,25‑26 ; 12,22). Et si nous n’arrivons pas encore à faire le bien que nous voudrions, ou si nous commettons trop souvent le mal que nous ne voudrions pas (Romains 7,19), certes nous en serons malheureux (Romains 2,9), mais le Christ Miséricordieux nous accompagne sur tous les chemins de notre vie pour nous aider à repartir et repartir encore dans cette aventure de communion, d’amour et de paix à laquelle Il nous appelle tous. Il suffit d’accepter humblement de tout Lui remettre, le bien comme le mal, et nous passerons avec Lui du sentiment de culpabilité à la Paix, de la tristesse à la Joie, de l’insatisfaction à la Plénitude, car sa seule Présence, invisible à nos yeux de chair, n’est que Bonne Nouvelle pour tous les pauvres qui l’accueillent (Matthieu 5,3 ; Luc 12,32 ; Romains 14,17 ; Jean 14,15-17)…

PardonL’épisode de la synagogue de Capharnaüm (Luc 4,31-37) nous présentera la victoire de Jésus sur toutes les forces du mal par la seule autorité de sa Parole (Matthieu 8,16 ; Marc 1,27) : lorsque Dieu parle, au moment même où Il parle, il agit selon sa Parole (Genèse 1,3.6.9.11… ; Isaïe 55,10-11 ; Deutéronome 18,21-22 et Jérémie 28,9; Hébreux 4,12; Jean 6,63.68). La Parole de Dieu nous permet donc de comprendre dans la foi et d’accueillir par notre foi ce que Dieu fait, dès aujourd’hui, très concrètement, dans nos cœurs et dans nos vies. Ici, la seule Présence de Jésus « Lumière du monde » (Jean 8,12) révèle les zones d’ombre et de ténèbres ; face à Lui, les « esprits impurs » se manifestent et se dévoilent (Marc 3,11 ; Luc 8,28)…

Mais Jésus, d’une seule Parole, leur impose le silence. Son autorité est celle-là même du Dieu Créateur et Tout Puissant (Marc 4,39-41)… L’esprit de démon impur ne peut qu’obéir… L’homme est alors libéré de son influence aliénante et destructrice (Marc 5,1-5) : il retrouve aussitôt son intégrité, la maîtrise de lui-même, le calme et la Paix (Marc 5,15). Rien ni personne ne pourra dorénavant l’arracher à cette Paix (Jean 10,27-30) qui vient du Dieu de la Paix (Romains 15,33; 16,20; Ephésiens 2,14-18; Philippiens 4,9; 1Thessaloniciens 5,23; Dieu-Amour2Thessaloniciens 3,16) s’il veille à demeurer dans l’Amour de Celui qui est venu nous donner d’avoir part à sa Paix (Actes 10,36 ; Luc 1,76-79 ; 2,14 ; 7,50 ; 8,48 ; 10,5-6 ; 19,42 ; 24,36 ; Jean 14,27 ; 16,33 ; 20,19-21 ; 20,26 ; Actes 9,31 ; Romains 1,7 ; 2,10 ; 5,1 ; 14,17 ; 14,19 ; 15,13 ; Philippiens 4,7 ; Colossiens 1,14-20 ; 2Pierre 1,2 ; Jude 1,2). La Paix est ainsi le premier fruit d’une vie authentiquement chrétienne (Galates 5,22-23 ; Colossiens 3,15) ; elle caractérise aussi la communauté chrétienne rassemblée en prière en Présence de ce « Dieu qui n’est pas un Dieu de désordre, mais de Paix » (1Corinthiens 14,33 ; cf 2Corinthiens 13,11 ; Ephésiens 4,3). Il s’agira donc avant tout, nous dit St Pierre, de « chercher la Paix et de la poursuivre » (1Pierre 3,11 ; 2Pierre 3,14)…

La guérison de la belle-mère de Pierre (Luc 4,38-39) ainsi que les guérisons et les libérations multiples qui suivent (Luc 4,40-41) ne font que redire en actes la Bonne Nouvelle présentée en Luc 4,18-19 : par le pardon de nos péchés et la puissance de sa grâce, le Christ est venu nous libérer de tout ce qui nous entrave. Avec Lui et par Lui, l’humanité peut enfin retrouver le chemin de cette Plénitude et de cette liberté de Vie à laquelle Dieu nous appelle tous. Et puisque nous sommes des pécheurs en marche vers la sainteté, des malades poursuivant jour après jour leur guérison (Luc 5,31-32), le Christ nous a aussi promis d’être avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde pour combattre avec nous notre combat (1Jean 2,1 ; 3,18-20), et nous conduire ainsi de miséricorde en miséricorde, de repentir en repentir, à la victoire finale (Isaïe 1,18).

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        Après nous avoir présenté en Paroles et en actes le programme de l’Envoyé du Père (Jean 6,38), « la Bonne Nouvelle du Royaume qu’il doit annoncer » (Luc 4,43), St Luc va nous raconter l’appel des premiers disciples (Luc 5,1-11), en commençant par Simon, le futur St Pierre (Matthieu 16,17-19). Envoyés par le Christ ressuscité (Jean 20,21 ; Luc 5,4-5), ils annonceront eux aussi cette Bonne Nouvelle au monde entier (Marc 16,15). Le Christ agira avec eux et par eux (Romains 15,18-19), et les filets de l’Eglise se rempliront d’une multitude de croyants (Luc 5,6).

Les épisodes suivants tournent toujours autour du point central de la Bonne Nouvelle : le pardon-libération des péchés. La guérison du paralytique sera le signe visible du pouvoir que le Père a donné en son Fils pour pardonner en son Nom toutes nos fautes (Luc 5,17-26). Puis Jésus appellera à sa suite un « pécheur public », un collecteur d’impôts du nom de Lévi (Très certainement St Matthieu : comparer Luc 5,27-28 avec Matthieu 9,9). Il sera l’un des premiers bénéficiaires de cette Miséricorde à laquelle il rendra plus tard témoignage ; pour l’instant, il la célèbre joyeusement avec tous ses amis pécheurs (Luc 5,29-32)

                                                                                                                     D. Jacques Fournier

[1] La culture grecque prédominait à l’époque dans tout le Bassin Méditerranéen ; « le Grec » désigne donc ici l’homme non Juif, qu’il habite en Grèce ou non, c’est-à-dire en fin de compte « le païen »…

[2] Ou « Torah », qui désigne les cinq premiers livres de la Bible (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome) ; on les appelle aussi « le Pentateuque » du grec « penta, cinq » et « teukos, livre ».

Fiche n°6a – Lc 4,14-4,44 : en cliquant sur le titre précédent, vous accédez au document en format PDF pour lecture ou éventuelle impression.




Le Baptême de Jésus (Lc 3,21-22)

BaptèmeJésus

 

Lc 3,21-22 : Comme tout le peuple se faisait baptiser
et que Jésus priait, après avoir été baptisé lui aussi,
alors le ciel s’ouvrit.
(22) L’Esprit Saint descendit sur Jésus,
sous une apparence corporelle, comme une colombe.
Du ciel une voix se fit entendre :
« C’est toi mon Fils : moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. »

 

 

 

Jean-Baptiste invitait à « un baptême de conversion en vue du pardon des péchés » (Luc 3,3). Pour ceux et celles qui acceptaient d’entrer avec lui dans les eaux du Jourdain, ce baptême n’était qu’un geste concret qui manifestait leur réel désir de changer de vie. Les foules commençaient donc par se reconnaître « pécheurs », puis Jean-Baptiste les exhortait « à produire des fruits qui témoignent de leur conversion » (Luc 3,8) : partager avec ceux qui n’ont pas de quoi se vêtir ou se nourrir, pratiquer la justice, s’interdire toute violence (Luc 3,10-14)…

Ce baptême dans l’eau ne faisait qu’annoncer le baptême dans l’Esprit Saint et le feu (Luc 3,16) qu’apporterait le Christ Sauveur à tous ceux et celles qui viendraient à lui en acceptant le plus simplement possible de se reconnaître « pécheurs ». En invitant les foules au repentir, Jean Baptiste « préparait donc les chemins du Seigneur » (Luc 3,4-6).

Une fois cette mission accomplie, Jésus entre en scène : nous sommes au tout début de sa vie publique. Une vingtaine d’années se sont écoulées depuis le dernier épisode où St Luc nous l’avait présenté parmi les Docteurs de la Loi, dans le Temple de Jérusalem, alors qu’il n’avait que douze ans (Luc 2,41-52). Les circonstances de son retour dans l’Evangile sont donc tout spécialement importantes. Et que constatons-nous ?

Jésus baptême st esprit

– 1 – Jésus intervient « une fois que tout le Peuple eut été baptisé ». Il a donc laissé passer devant lui tous ceux et celles qui étaient là, et il a pris la dernière place… Nous constatons déjà combien Jésus n’est pas de ceux qui se mettent en avant… « Doux et humble de cœur » (Matthieu 11,28-30), il se ceindra du tablier de serviteur, comme celui qui sert à table (Luc 22,24 27), comme l’esclave au pied de ses maîtres (Jean 13,1-5). Telle est l’attitude de Celui qui, « de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour nous enrichir par sa pauvreté » (2Corinthiens 8,9). Ainsi, « lui qui était de condition divine », lui qui, pourrait-on dire, était à la première place, « a pris la condition d’esclave », c’est-à-dire la dernière place, pour que nous puissions tous être au ciel, avec Lui, à la première place (Philippiens 2,6-11; Jean 17,24 ; Matthieu 19,28 ; Luc 22,28-30).

– 2 – De plus, ce baptême de repentir était destiné aux pécheurs. Quiconque regardait Jésus, à la dernière place, pouvait penser qu’il était comme tous les autres, un pécheur… Mais Jésus n’a jamais rien fait (Luc 23,41) ou dit (Jean 18,23 ; 1Pierre 2,21-25) de mal, il n’a jamais connu le péché (2Corinthiens 5,21 ; cf Jean 8,29 ; 8,46). Mais il a voulu, par amour, rejoindre les pécheurs que nous sommes, là où notre péché nous avait conduits, pour nous offrir le pardon de toutes nos fautes (Luc 5,20), s’unir à nous (1Corinthiens 6,17) et nous transformer en lui…

agneau de dieuEn agissant ainsi, l’agneau sans tache (1Pierre 1,19) nous montre le chemin. Il nous invite à l’humilité, à la vérité et à la confiance en son amour inébranlable. Jésus veut, de toute la force de son Cœur, nous rejoindre et nous prendre auprès de Lui (Luc 15,4-7 ; Voir le texte de Ste Thérèse de Lisieux en fin de fiche). Il veut que nous soyons avec Lui et que nous vivions de sa Vie (Jean 10,10), « saints et immaculés en sa présence dans l’amour » (Ephésiens 1,3-8). Pour atteindre ce but, il n’a pas hésité à offrir sa propre vie (Jean 15,13 ; 10,11-15 ; 1Jean 3,16) en se livrant entre les mains des pécheurs (Ephésiens 5,25-27) pour le salut de tous les pécheurs (1Timothée 2,3-5; Jean 3,14 17 ; Matthieu 20,28)… Et maintenant, ressuscité, Il est toujours avec nous pour nous inviter et nous inviter encore à vivre en sa Présence (Matthieu 28,20). En sa chair glorifiée, Il est dorénavant cet « Esprit Vivifiant » (1Corinthiens 15,45) qui ne cesse de proposer sa Vie au monde (Apocalypse 22,17 ; 21,5-6 ; 22,1 ; Jean 7,37-39 ; 4,10 ; 3,36 ; 5,24 ; 6,32-33 ; 6,35 ; 6,47 ; 6,51; 6,54; 8,12; 10,27-28 ; 17,1-3 ; 20,31 ; 1Jean 5,11 13 ; Galates 5,25). Tel est ce formidable cadeau que nous sommes invités à recevoir sans cesse de sa Miséricorde (Actes 11,18 ; Romains 6,23 ; Jude 1,21). Et si vraiment nous avons découvert cette Paix, cette Joie simple et discrète, cette Nouveauté de Vie (2Corinthiens 5,17), alors nous ferons tout notre possible pour que le maximum de personnes autour de nous puissent aussi en bénéficier : « Allez annoncer hardiment au Peuple tout ce qui concerne cette Vie-là », dit l’Ange du Seigneur aux apôtres (Actes 5,20). Oui, « la Vie s’est manifestée, nous l’avons expérimentée, dira St Jean, et maintenant nous en rendons témoignage ; nous vous annonçons cette Vie éternelle pour que vous aussi vous soyez en communion avec nous » (1Jean 1,1-4 ; 2Timothée 1,1).

Dans l’épisode du baptême de Jésus, St Luc est le seul à nous le présenter en prière (Comparer avec Matthieu 3,13-17 ; Marc 1,9-11). Et il continuera par la suite à être le seul à insister sur la prière de Jésus, nous l’offrant ainsi en exemple (Luc 5,15-16 ; 6,12-16 ; 9,18-21 ; 9,28-29 ; 11,1-4 ; 22,39-46). Regardons maintenant la chronologie des faits :

Jésus en prière11 – Jésus est en prière, tourné de cœur vers le Père (Jean 1,18: Il est toujours ainsi), attentif à lui et à lui seul…

2 – Le Père intervient, prenant l’initiative « d’ouvrir le ciel », cette voûte céleste qui, pensait-on, recouvrait, comme une grande coupole, une terre que l’on croyait plate … Au dessus, se trouvaient les eaux d’en haut et au delà encore, la demeure de Dieu. A l’époque de Jésus, le ciel passait pour être « fermé », car le mouvement prophétique s’était éteint depuis plusieurs siècles. Aussi, une grande plainte s’élevait vers Dieu : « Ah ! Si tu déchirais les cieux et descendais » (Isaïe 63,19). Avec le Christ, cette prière est exaucée : Dieu a déchiré les cieux, détruisant tout ce qui pouvait le séparer du monde des hommes. La communication est rétablie, le ciel s’est ouvert, et personne ne dira par la suite qu’il s’est refermé : il demeure ouvert, jusqu’à la fin des temps… Grâce au Christ qui est tout à la fois le Chemin et la Porte (Jean 14,6 ; 10,7-9), le ciel et la terre sont désormais tout proches l’un de l’autre (Matthieu 3,1-2; 4,17 ; 10,7 ; Marc 1,14-15 ; Luc 10,8 11), unis dans l’Esprit en un mystère de communion que la foi seule peut percevoir (Ephésiens 1,9-10 ; Colossiens 1,15-20 ; Jean 11,49-52 ; 14,19-20).

3 – Puis le Père envoie l’Esprit et St Luc insiste sur la réalité « concrète » de ce don spirituel en utilisant l’expression « sous une forme corporelle » : l’Esprit s’est mystérieusement et bien réellement manifesté, mais « ce qui est de la chair est chair, et ce qui est de l’Esprit est esprit » (cf Jean 3,6). Aussi, pour bien marquer cette différence, St Luc rajoutera « comme une colombe » : ce n’était pas une colombe, mais cette manifestation faisait penser à la beauté, à la douceur, à la délicatesse du vol d’une colombe…

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4 – Grâce à cette manifestation du ciel, toute la foule a pris conscience d’une réalité qui, pour Jésus, existe depuis toujours: l’Esprit du Père repose sur Lui en Plénitude, de telle sorte que tout ce qu’a le Père est aussi en Jésus (Jean 16,15 ; Colossiens 2,9). Cet Esprit de Dieu est donc tout en même temps en ces deux personnes distinctes que sont le Père et le Fils. Le Père en effet se donne continuellement au Fils ; et le Fils de son côté est toujours accueillant et ouvert au don du Père. Donné sans cesse par le Père, l’Esprit du Père est donc dans le Fils, et en tant que tel, nous pouvons l’appeler « l’Esprit du Fils » ou « l’Esprit du Christ » (Romains 8,9). Et bien sûr, au même instant, cet Esprit est aussi dans le Père… C’est ainsi que le Père et le Fils, tout en étant bien différents l’un de l’autre, sont UN par ce même Esprit d’Amour qui les habite et les unit (Jean 10,30). L’Esprit est donc la réalité spirituelle à la base du mystère de communion qui unit entre elles les différentes Personnes divines… Nous avons parlé du Père et du Fils, mais il en existe une Troisième, l’Esprit Saint (Jean 14,15-17 : Jésus était un défenseur pour ses disciples ; à sa prière, le Père en donnera « un autre »…). Il est Celui qui reçoit du Père pour donner au Fils. Ici, notre vocabulaire ne nous aide pas beaucoup car les mots « Esprit Saint » peuvent désigner soit la Troisième Personne de la Trinité, soit la nature divine qui est commune à ces Trois Personnes, une nature divine qui est Esprit (Jean 4,24) et qui, bien sûr, est Sainte (Psaume 99(98),5 ; Isaïe 1,4 ; 10,20 ; 12,6…). L’Esprit Saint Troisième Personne de la Trinité est donc Celui qui reçoit du Père la grâce spirituelle de l’Esprit pour la donner en Plénitude au Fils qui, à son tour, dans l’Amour, vit en se donnant au Père (Jean 14,31 ; Romains 6,10). Tel est le mouvement dans lequel le Christ veut à son tour nous entraîner : recevoir de Lui son Esprit (Jean 7,37-39), cet Esprit d’Amour (Romains 5,5) qu’il reçoit lui-même du Père, pour que nous vivions ensuite dans l’Amour (2Jean 1,6 ; Ephésiens 3,14-17 ; 1Thessaloniciens 3,12) en nous donnant au Christ (2Corinthiens 5,14-15) et à nos frères (Jean 15,12.17). Par le Fils, il nous est donc donné d’avoir part à l’Esprit du Fils, et c’est ainsi que nous sommes appelés à devenir des fils et des filles de Dieu (Jean 1,11-13 ; 3,3-8 ; Romains 8,14-17) à l’image et ressemblance du Fils Unique (Romains 8,28-30).

BAPTEME DE JESUS

De toute éternité, le Père engendre donc le Fils en se donnant totalement à Lui par l’Esprit Saint Personne divine … Tel est le mystère qui se laisse percevoir au baptême de Jésus : après la manifestation du don de l’Esprit qui vient reposer sur lui, le Père déclare : « Tu es mon Fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré », et ceci, en Dieu, dure depuis toujours et pour toujours…
L’Esprit Saint Personne divine est donc le premier artisan de la communion qui unit le Père et le Fils. « Il est Celui qui fait que la rencontre s’accomplit » (Jacques Guillet), une rencontre qui est Vie. Et c’est bien ce que Dieu veut nous faire comprendre au baptême de Jésus : ce n’est qu’après la venue de l’Esprit sur le Fils que la voix du Père se fait entendre…

5 – Nous venons de voir quel sens a, dans le contexte des relations Père – Fils l’expression : « Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré ». Mais en parlant ainsi, Dieu cite le Psaume 2,7, un Psaume qui était chanté au cours des cérémonies d’intronisation d’un nouveau roi, présidées dans les temps anciens par un prophète (1Samuel 16,1-13). Le baptême de Jésus par le prophète Jean-Baptiste est donc en fait, dans l’Evangile, la cérémonie officielle au cours de laquelle Jésus est présenté comme le nouveau Roi d’Israël, le Messie promis, ce Fils de David sur qui repose en plénitude l’Onction de l’Esprit Saint. Et c’est grâce à elle qu’il pourra accomplir sa mission (Luc 4,16-22).

baptême-de-Jésus-Jourdain

Enfin, Jésus dans les eaux du Jourdain représente l’humanité tout entière appelée elle aussi à recevoir la Plénitude des dons de l’Esprit (Luc 15,31 à comparer avec Jean 17,10 ; 3,35), cet Esprit qui lave, purifie (Ezechiel 36,24-28), vivifie (2Corinthiens 3,6 ; Galates 5,25) et fait de chacun d’entre nous des fils et des filles de Dieu. Et c’est toujours grâce à ce don de l’Esprit que nous sommes introduits, dès maintenant, dans la foi et par notre foi, dans ce mystère de communion qui unit entre elles les Trois Personnes divines (2Corinthiens 13,13 ; Philippiens 2,1-2 ; Ephésiens 2,17-18 ; 1Jean 1,2-3 ; 1Corinthiens 1,9 ; Jean 17,20-23) ; c’est « là » que nous trouvons la Paix, en surabondance (1Pierre 1,1-2 ; 2Pierre 1,1-2 ; Jude 1,2), gratuitement (Romains 5,20 ; 15,13), par amour (Romains 8,31-39)…

D. Jacques Fournier

 

Fiche 2M n°10 – Lc 3,21-22 : Cliquer sur le titre précédent pour accéder au document PDF pour lecture ou éventuelle impression.




Introduction à l’Evangile selon St Luc

Avec la fête du Christ Roi commence une nouvelle année liturgique où l’Eglise nous invite à relire l’Evangile selon St Luc. Nous publierons donc régulièrement, tout au long de l’année, un commentaire suivi de cet Evangile, qui peut aider à la méditation personnelle ou servir de support à un partage en groupe. Nous vous invitons dans tous les cas à toujours commencer par un temps de prière à l’Esprit Saint, cette Troisième Personne de la Trinité dont la mission première est de rendre témoignage au Christ et à sa Parole. Et il le fait en nous donnant de vivre “quelque chose” de cette vie nouvelle éternelle à laquelle le Christ n’a cessé de rendre témoignage, une vie qu’il reçoit du Père de toute éternité, une vie qu’il est venu offrir à tous les hommes, ses frères…

Les nombreuses références proposées éclairent le passage étudié et permettent de se familiariser toujours davantage avec la Bible.

En cette année jubilaire extraordinaire de la Miséricorde, voulue par notre Pape François, nous nous confions tous également à la prière de St Luc, “le cher médecin” (Col 4,14), lui qui, a tant insisté sur ce Dieu qui, Lui, guérit par sa Miséricorde, et sur la joie qu’il veut voir fleurir dans nos coeurs blessés et troublés, dès que nous acceptons ce Pardon surabondant qu’Il ne cesse de proposer à notre repentir… “Jésus disait : “Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin de médecin, mais les malades ; je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, au repentir ” (Lc 5,31-32). Car, si “le salaire du péché, c’est la mort, le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur” (Rm 6,23), une vie que Dieu veut voir régner en nos coeurs pour notre plus grand bonheur. Belle aventure à vous…

1 – Auteur, date et lieu de rédaction

       Parole de dieu     L’Evangile lui-même ne donne aucune indication quant à son auteur… Par contre, des textes anciens parlent de St Luc :

  • Le « canon de Muratori », écrit très certainement à Rome vers la fin du 2°siècle après Jésus Christ : « Le troisième livre de l’Evangile est selon Luc. Luc est ce médecin qui, après l’ascension du Christ, fut emmené par Paul comme compagnon de voyage et qui écrivit en son nom selon sa pensée ; cependant, il ne vit pas lui-même le Seigneur en sa chair ; pour cela, il commence son récit à partir de la naissance de Jean ».

  • Irénée, premier Evêque de Lyon, écrit vers 180 après Jésus Christ : « Luc, le compagnon de Paul, a consigné en un livre l’évangile que celui-ci prêchait ». Il dit ailleurs qu’il aurait écrit après la mort de Paul.

  • Clément d’Alexandrie (mort vers 210-215 après Jésus Christ) justifie son affirmation que le Christ est né sous Auguste en disant : « C’est écrit dans l’Evangile de Luc ». Et il compare la relation que Marc avait avec Pierre à celle de Luc avec Paul.

  • Dans le Prologue antimarcionite (écrit du début du 4° siècle après Jésus Christ contre l’hérésie développée par Marcion : il rejetait le « Dieu de l’Ancien Testament » pour ne retenir que « le Dieu de Jésus Christ »… Cette position est extrême car l’Ancien Testament prépare la venue du Christ et permet de mieux le découvrir. Par contre, il est vrai qu’il contient des affirmations « dépassées et imparfaites » (Concile Vatican II) qui témoignent du lent cheminement d’Israël, à la lumière de l’Esprit Saint, vers la vérité toute entière…).

St Luc peignant Marie (Rogier van der Weyden, environ 1440 ao.JC

St Luc peignant la Vierge Marie (Rogier van der Weyden, environ 1440 av.JC).

Ce « Prologue antimarcionite » nous présente donc St Luc comme un « Syrien originaire d’Antioche, médecin, disciple des Apôtres ; plus tard, il a suivi Paul jusqu’à son martyre. Servant le Seigneur sans faute, il n’eut pas de femme, il n’engendra pas d’enfant, il mourut en Béotie, plein du Saint Esprit, âgé de 80 ans. Ainsi donc, comme des évangiles avaient déjà été écrits, par Matthieu en Judée, par Marc en Italie, c’est sur l’inspiration du Saint Esprit qu’il écrivit dans les régions de l’Achaïe (Grèce) cet évangile ; il expliquait au début que d’autres (évangiles) avaient été écrits avant le sien, mais qu’il lui avait paru de toute nécessité d’exposer à l’intention des fidèles d’origine grecque un récit complet et soigné des évènements »…

            A ces quelques éléments de la tradition, ajoutons le fait que le Livre des Actes des Apôtres, qui décrit l’expansion de l’Eglise primitive grâce au dynamisme de l’Esprit Saint, a été lui aussi écrit par St Luc. Au départ, il l’avait voulu comme la suite logique de son Evangile et les deux ouvrages n’en formaient qu’un seul. Mais très vite, l’Eglise primitive sépara tout ce qui concernait plus spécialement la vie et le ministère de Jésus, sa Passion, sa mort et sa Résurrection pour l’associer aux trois autres Evangiles, ceux de St Matthieu, de St Marc et de St Jean.

          miniature  Nous avons vu que la tradition nous parle souvent d’un lien entre Luc et Paul. De fait, le Livre des Actes des Apôtres nous transmet un certain nombre de passages où l’auteur emploie des « nous » qui l’associent à St Paul (Actes 16,10-17 ; 20,5‑21,18 ; 27,1‑28,16). Ces textes semblent donc confirmer que St Luc était bien un compagnon de voyage de St Paul dans les années 55-60. Enfin, notons que la finale de la lettre aux Colossiens, écrite par St Paul ou l’un de ses disciples, parle de St Luc en termes de « cher médecin » : « Vous avez les salutations de Luc, le cher médecin, et de Démas » (Colossiens 4,14 ; cf. Philémon 24 et 2Timothée 4,11).

            Comme tous les auteurs du Nouveau Testament, St Luc écrit en grec, mais c’est lui qui a le plus beau style. « On peut en conclure », écrit François Bovon, « qu’il a fait de bonnes études… A mon avis, Luc est un Grec qui s’est tourné de bonne heure vers la religion juive. Il appartient à ce milieu de sympathisants que l’on caractérisait comme « craignant Dieu ». C’est dans ce milieu qu’il apprit à connaître l’Evangile et qu’il devint chrétien. Comme il le dit clairement dans le prologue, il appartient à la seconde ou à la troisième génération de l’Eglise et n’a donc pas de souvenirs personnels ni de contact direct avec les évènements qu’il relate » (L’Evangile selon Saint Luc (Genève 1991) p. 27). Contrairement à St Matthieu, St Marc et St Jean, St Luc n’a donc pas connu Jésus pendant sa vie terrestre, il ne l’a pas suivi sur les routes de Palestine… Il l’a rencontré dans la foi, comme nous, et il a découvert « les entrailles de Miséricorde » d’un Dieu tout spécialement attentif aux petits, aux pauvres, aux pécheurs, aux méprisés. Aussi, décrit-il le Christ, son Seigneur, avec beaucoup de respect et d’admiration en soulignant souvent sa majesté, la grandeur de son oeuvre de Salut et la joie qu’il ne cesse de semer autour de Lui. St Luc, qui n’a pas connu le Christ « en sa chair », est aussi l’Evangéliste qui met le plus en relief le rôle de l’Esprit Saint et l’importance de la prière, en nous offrant très souvent comme exemple le Seigneur Jésus Lui-même.

Joie-de-l-Evangile

2 – Les destinataires de l’Evangile              

            Si François Bovon s’imagine St Luc rédigeant son Evangile « installé sur le pont d’un bateau ou dans une maison accueillante » (L’œuvre de Luc (Lectio Divina 130, Paris 1987) p. 24-25), d’autres le voient écrivant en Grèce, à Antioche ou à Rome. Pierre Marie Beaude (Qu’est ce que l’Evangile ? (Cahiers Evangiles 96, Paris 1996)) constate en tout cas que « bien des indices pointent vers des croyants de culture grecque, peu familiers – comme St Luc, semble-t-il – de la Palestine ».

            Retenons trois exemples :

            a) Dans la guérison du paralytique, Luc parle d’un toit en tuiles de type gréco-romain, bien différent de ceux de Palestine faits de branchages et de terre battue (comparer Luc 5,19 et Marc 2,4).

            b) Luc explique la coutume de monter à Jérusalem pour la fête de la Pâque (Luc 2,41-42), ce qui, pour un Juif, est une évidence.

            c) Il précise enfin, comme on le ferait pour des interlocuteurs grecs, qu’Arimathie est « une ville juive » (23,51).

 

Le plan des deux premiers chapitres de l’Evangile selon St Luc 

 

            ookSyoGy1qcLMs6qDrdshq13LNIUn rapide regard sur ces deux premiers chapitres permet de découvrir deux personnages principaux : Jésus et Jean‑Baptiste. Tout s’articule et s’organise autour d’eux: annonciations de la naissance de l’un et de l’autre, rencontre des deux futures mères (la Visitation), puis récits de leur naissance. Une telle façon de faire permet de comparer ce qui est dit de Jésus avec ce qui a été dit de Jean-Baptiste. Si les parcours se ressemblent, des différences apparaissent : elles laissent percevoir toute l’originalité du mystère de Jésus, lui qui est tout à la fois vrai Dieu et vrai homme.

             A) Les deux annonciations (1,5-56)

Annonce de la naissance de Jean

(1,5-25)

Annonce de la naissance de Jésus

(1,26-38)

Présentation des parents

Apparition de l’Ange

Trouble de Zacharie

“Ne crains pas…”

Annonce de la naissance

Question: “Comment le saurai-je?”

Réponse – Réprimande de l’ange

Signe: “Voici que tu seras muet…”

Silence contraint de Zacharie

Départ de Zacharie

Présentation des parents

Entrée de l’Ange

Trouble de Marie

“Ne crains pas…”

Annonce de la naissance

Question: “Comment cela se fera-t-il?”

Réponse – Révélation de l’ange

Signe: “Voici que ta cousine…”

Réponse spontanée de Marie

Départ de l’Ange

Episode complémentaire: La visitation (1,39-56)

avec le Magnificat (1,46-55) et en conclusion le retour de Marie à Nazareth (1,56)

           Jean%20A

             B) Les deux naissances (1,56 – 2,52)

Naissance de Jean (1,57-58)

Naissance de Jésus (2,1-20)

Joie autour de la naissance

avec des éléments de cantique en 1,58.

Joie autour de la naissance

Cantique des Anges et des bergers

Circoncision et manifestation

de Jean (1,57-80)

Circoncision et manifestation

de Jésus (2,21)

Première manifestation du Prophète

Cantique de Zacharie (Benedictus)

Conclusion: refrain de la croissance (1,80)

Manifestation du Sauveur à Jérusalem

Cantique de Syméon (Nunc Dimitis)

Episode d’Anne (1,36-38)

Conclusion: refrain de la croissance (2,40)

Episode complémentaire: Jésus au Temple parmi les docteurs (2,41-52)

avec en conclusion le refrain de la croissance (2,52)

                                                                                                                        D. Jacques Fournier

Fiche 2M n°1 – Introduction Lc  : cliquer sur le titre précédent pour ouvrir le document PDF



Regards historiques sur la crucifixion de Jésus de Nazareth

         Selon l’affirmation de Rudolf Bultmann, célèbre théologien, exégète et historien allemand du XXe siècle, ce que l’on pourrait estimer de sûr quant à l’existence de Jésus de Nazareth tiendrait en à peine une page. Si, depuis cette conclusion, les recherches ont permis de faire avancer notre connaissance et nos certitudes, il est du devoir de l’historien d’admettre que peu de faits sont saisissables en dehors du prisme de la foi. Devenir spécialiste des origines du christianisme – et notamment de l’historicité de Jésus – est un pari audacieux que l’on ose par passion et conviction. S’il est un point sur lequel nous pouvons être en accord avec Bultmann et qui concilie Histoire et croyance, c’est que la crucifixion de Jésus de Nazareth est à la foi le pilier de l’identité chrétienne mais également l’événement historique le plus assuré concernant la réalité physique de son existence.

         Dans l’optique de la conférence exceptionnelle qui se tiendra le 1er septembre prochain à la Maison Diocésaine de Saint-Denis relative au Suaire de Turin, il a paru important de présenter quelques rappels historiques majeurs sur les circonstances ayant entouré le procès, la condamnation et l’exécution de Jésus de Nazareth. Il n’est pas du ressort de l’historien de traiter de la Résurrection dont la réalité si évidente pour la foi du chrétien ne peut être envisagée sous l’angle de la recherche pragmatique. Il s’agit avant tout de proposer aux participants de cette conférence des clés de compréhension permettant de saisir ce qui y sera abordé.

Un procès en deux temps

           Lorsque Jésus est arrêté au Jardin de Gethsémani, il s’agit de l’initiative des Saducéens (les prêtres du Temple de Jérusalem) dont l’origine se trouve probablement dans ce que l’on appelle communément l’ « Attentat du Temple », à savoir l’expulsion des marchands et changeurs ayant provoqué sans doute une grave crise dans l’économie du sanctuaire. Le rôle de Judas l’Iscariote est difficile à cerner et pourrait faire l’objet d’une analyse à part entière ; il n’est donc pas utile de l’aborder ici. Tout le monde sera d’accord pour reconnaitre la première phase de procès si bien décrite par Jn notamment, celle de la comparution devant Anne et Caïphe. Nous tenons ici le cœur même de cette procédure : Jésus est appréhendé sur décision du Sanhédrin pour un motif ayant trait au judaïsme de son époque. Il ne faut pas oublier que si l’autorité romaine détient seule à cette époque le droit de vie ou de mort, les prêtres ont tout à fait possibilité de statuer sur des motifs religieux en tant qu’assemblée souveraine en ce domaine. Il n’y a rien donc rien d’anormal. Le Talmud présente d’ailleurs ce procès sous l’angle d’une démarche purement doctrinale. La difficulté pour les Saducéens sera de traduire cette condamnation quasi-unanime des autorités sacerdotales en langage juridique familier au Préfet (Ponce Pilate) devant lui-même être en accord avec les impératifs de la Loi de Rome (Mos Maiorum). Celui-ci est le seul habilité à prononcer une condamnation à la peine capitale mais ne peut le faire arbitrairement, au vu du contrôle strict exercé par le pouvoir impérial sur la droiture de ses représentants. Il est important de souligner ici que l’objectif des prêtres est d’obtenir une condamnation à la crucifixion (ce sur qui nous reviendrons plus bas), châtiment très employé par les Romains bien qu’ils ne l’aient pas inventé. Deux options s’offrent alors : soit le Préfet reconnaît l’accusé coupable en vertu de la Loi romaine, soit il accepte d’accorder aux autorités du Temple le droit d’exécution de manière exceptionnelle afin d’éviter tout trouble en cette période agitée de Pâque juive (Pessah). Commence alors la seconde phase du procès, celle se déroulant devant Pilate. Avec un peu d’honnêteté intellectuelle, tout lecteur du Nouveau Testament constatera que le Préfet n’a aucun motif de prononcer une condamnation à la croix concernant Jésus. Historiquement, cela se vérifie aisément car il n’est pas passible de cette mort honnie des citoyens romains dans les textes de la Loi. Pilate ne reconnaît pas en lui un séditieux avéré (seul motif qui aurait pu s’appliquer). A Rome, la crucifixion est le châtiment des esclaves et des grands criminels ; elle n’est pas décidée à la légère et est totalement exclue dans le cadre de la condamnation d’un citoyen romain (Cicéron en sera l’un des meilleurs démonstrateurs en tant qu’avocat). Sous la pression des prêtres, Pilate finira par opter pour la seconde solution : livrer l’accusé en autorisant les gardes du Temple à procéder à l’exécution. Mais pourquoi avoir réclamé à grands cris la croix alors que la peine qui aurait du être appliquée (toujours selon le Talmud) est la lapidation ?

Le châtiment et l’exécution de Jésus : retour sur un événement obscur

           Selon Deutéronome 21, 23, celui qui est pendu sur le bois (comprenons crucifié) est maudit. Cela implique dans le judaïsme du Ier siècle un effacement total de la mémoire du condamné devenu impur aux yeux de l’Eternel. En ce qui concerne Jésus, on aperçoit alors aisément l’utilité d’une telle exécution : l’enseignement dispensé par le maître deviendra caduc. La portée symbolique est d’une importance considérable. Certains ont rétorqué pendant longtemps que la croix était un supplice totalement romain dans ces contrées (Flavius Josèphe racontera son utilisation intensive par le général et futur Empereur Titus lors du siège de Jérusalem en 70 ; on peut également citer les nombreuses mises en croix épisodiques de Zélotes par les soldats ou, bien avant, les 2000 crucifiés par ordre du légat Varus à la mort d’Hérode le Grand). En réalité, il a été clairement démontré que la croix était utilisée par les autorités judéennes (notamment par Emile Puech, professeur à l’Ecole Biblique et Archéologique Française de Jérusalem). En définitive, Pilate n’est responsable que de deux faits : la flagellation (prescrite pour corriger un trublion) et la crucifixion des brigands relevant bel-et-bien de l’autorité impériale cette fois. C’est ce qui expliquera la présence de soldats romains au pied de la croix lorsque Jésus expire. Le Suaire de Turin montre effectivement l’image d’un homme indubitablement crucifié à la manière antique ; s’il s’agit de Jésus de Nazareth, nous sommes probablement en présence d’un témoignage unique de crucifixion judéenne. On peut néanmoins remarquer sur le corps de l’homme les nombreuses marques de flagellation. Extrêmement rigoureux et codifié, ce supplice pouvait effectivement coûter la vie à celui qui y était soumis. Les bourreaux utilisaient un flagrum, fouet à plusieurs lanières de cuir terminées par des éclats de plomb ou d’ossements destinés à déchirer les chairs du malheureux. La perte de sang devait être importante, ce qui explique l’état de faiblesse de Jésus lors du sinistre parcours vers le Golgotha. Pilate ayant concédé aux autorités sacerdotales la permission de mettre à mort l’accusé, Jésus sera placé dans le cortège expédiant deux autres « larrons » à la mort. Il porte alors le patibulum, c’est-à-dire la poutre transversale du gibet et non la croix dans son intégralité (nous le savons par les dires de nombreux auteurs antiques). Sur ce qui se passe au lieu de l’exécution, les évangiles sont extrêmement peu clairs. C’est en 1968 que des archéologues retrouveront auprès de Jérusalem les ossements d’un homme crucifié et établiront le déroulement probable de la mise à mort. Au début du siècle dernier, un médecin bien connu – le Dr Barbet – avait déjà abouti à de solides conclusions, confirmées par la découverte des ossements mais aussi le Suaire. Jésus a certainement été cloué sur le patibulum par les poignets (voire entre les os de l’avant bras) et ensuite hissé sur la poutre verticale (appelée stipes et plantée en permanence sur le lieu des supplices). La section du nerf médian au poignet entraine chez le condamné la rétraction incontrôlable du pouce au cœur de la paume ; ceci explique certainement le fait que l’homme du Suaire ne possède que quatre doigts visibles à chaque main… Ceci n’est qu’un exemple des multiples détails révélés par l’analyse minutieuse de la relique. Les pieds sont ensuite eux-mêmes cloués (le crucifié retrouvé en 1968 avait été fixé par les talons, le clou étant encore fixé dans son calcaneum). Le mort se produit ensuite par lente asphyxie, le crucifié devant se hisser pour respirer et donc s’appuyer sur ses blessures. L’agonie est estimée à une dizaine d’heures en moyenne avant que l’effort intense ne provoque une tétanie complète du corps et une incapacité à reprendre son souffle. Les évangiles relatent une période de six heures avant que Jésus meure ; Mc évoque d’ailleurs un épisode unique, celui de Pilate s’étonnant d’une mort aussi rapide. De nombreuses théories ont été évoquées, toutes défendables : arrêt cardiaque, rupture d’anévrisme, accélération de la mort par le fait d’avoir bu la boisson vinaigrée, apoplexie… On remarque que l’homme du Suaire, de même que Jésus, n’a pas subi le crurifragium ou brisement des jambes bien connu par les sources antiques, destiné à abréger les souffrances en provoquant une asphyxie quasi-instantanée. En revanche, une plaie rappelant une lance plate (lancea) est bien visible au côté gauche. Selon Jn, il en coula du sang et de l’eau ; effectivement, porté dans la région de la plèvre et du péricarde, il a été constaté que la blessure transperce une zone contenant un important œdème très certainement accentué par les efforts fournis par le supplicié. Restent les coulées de sang au front rappelant sans équivoque les épines de la couronne de dérision, détail totalement propre à l’exécution de Jésus. On pourrait également évoquer les ecchymoses, tuméfactions et traumatismes divers. Constatation ultime : l’homme n’a pas été laissé à la merci des oiseaux de proie ou des chacals, sort hélas ordinaire des cadavres abandonnés sur les croix. Deux pièces de monnaie ont été posées sur ses yeux lors de sa probable mise au tombeau, conformément à l’usage du Ier siècle. On est bien entendu tentés de reconnaître ici l’intervention de Joseph d’Arimathie ayant évité au maître de connaître le sort des condamnés anonymes. On peut également y voir l’impératif de la Pâque nécessitant un retrait rapide des corps en vertu de la Loi de Moïse. L’homme a été mis au sépulcre à la manière attestée dans les coutumes judéennes de l’époque. Mais nous entrons à présent dans un mystère qui n’est plus du ressort de l’historien et vit pleinement dans le cœur du croyant : celui du troisième jour.

         Abordé ici de manière succincte – voire lapidaire, l’épisode de la mort de Jésus est aux yeux de l’historien un événement de première importance. Il faut souligner qu’il est le seul datable avec précision (même si cela ne demeure pas sans polémiques). La présentation ici réalisée n’a qu’un objectif : donner au croyant des éléments de réponse et de compréhension, que ce soit pour la conférence qui se tiendra prochainement mais aussi pour sa réflexion de tous les jours. Le Suaire de Turin est un témoignage unique et presque insaisissable du lien existant entre la foi et l’étude des faits. Les deux ne sont pas contradictoires. L’Histoire n’a pas pour vocation de détruire la foi. L’Histoire nourrit la foi. Elle a consolidé la mienne…

Yannick Leroy




“Servir à la suite du Christ Serviteur”

Au début de cette année l’Equipe du Sedifop s’est retrouvée pour un temps de retraite et d’échange pour repartir et repartir encore, dans la foi, à la Suite du Christ Serviteur. Voici le document qui fut donné en cette occasion. Il suffit de cliquer sur le titre ci après pour y accéder…

« Servir à la suite du Christ Serviteur » (2018)