Mc 10,32-52 : Jésus marche vers Jérusalem, vers sa Passion…

Troisième annonce de la Passion (Mc 10,32-34)

 

Le chiffre « trois » dans la Bible renvoie souvent à « Dieu en tant qu’il agit ». Jonas « demeura ainsi dans les entrailles du poisson trois jours et trois nuits », et ce n’est que le troisième jour que « le Seigneur commanda au poisson qui vomit Jonas sur le rivage » (Jon 2,1.11). « Venez, retournons vers le Seigneur. Il a déchiré[1], il nous guérira ; il a frappé, il pansera nos plaies ; après deux jours il nous fera revivre, le troisième jour il nous relèvera et nous vivrons en sa présence » (Os 6,1-2). « Le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures », écrira St Paul, « il a été mis au tombeau, il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures » (1Co 15,4)… « Dieu l’a ressuscité le troisième jour et lui a donné de se manifester » (Ac 10,40). C’est du moins le troisième jour après sa mort que le tombeau a été retrouvé vide… Mais ce chiffre « trois » renvoie pour le Fils à « Dieu le Père en tant qu’il a agi en son Fils avec la Toute Puissance de l’Esprit Saint pour le ressusciter d’entre les morts » (Ga 1,1 ; Rm 1,4 ; 8,11 ; 10,9 ; Ac 2,24.32 ; 3,15.26 ; 4,10 ; 5,30 ; 13,30.33.34.37 ; 1Co 6,14 ; 15,15 ; 2Co 4,14 ; Col 2,12 ; 1Th 1,10).

Ce même chiffre « trois » présent indirectement dans ces « trois » annonces de la Passion suggère que le premier acteur en tous ces évènements dramatiques n’est pas l’homme, mais Dieu… « Je dépose ma vie », dira Jésus, « pour la recevoir de nouveau. Personne ne me l’enlève ; mais je la dépose de moi-même. J’ai pouvoir de la déposer et j’ai pouvoir de la recevoir de nouveau ; tel est le commandement que j’ai reçu de mon Père » (Jn 10,17-18). Le Père va donc donner à son Fils de pouvoir être le témoin de l’Amour jusqu’au bout, en aimant et en donnant sa vie notamment pour ceux-là mêmes qui vont le tuer. Le premier acteur de la Passion, acceptée, vécue et offerte pour le salut de tous les hommes, est donc Dieu Lui-même… Ainsi, lors de son arrestation « Judas, menant la cohorte et des gardes détachés par les grands prêtres et les Pharisiens, vient » dans « le jardin » qui était « de l’autre côté du torrent du Cédron », « avec des lanternes, des torches et des armes. Alors Jésus, sachant tout ce qui allait lui advenir, sortit et leur dit : « Qui cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Jésus le Nazôréen. » Il leur dit : « C’est moi » (On pourrait aussi traduire : « Je Suis » (cf. Ex 3,13-15)). Or Judas, qui le livrait, se tenait là, lui aussi, avec eux. Quand Jésus leur eut dit : « C’est moi » (Ou « Je Suis »), ils reculèrent et tombèrent à terre. De nouveau il leur demanda : « Qui cherchez-vous ? »   Ils dirent : « Jésus le Nazôréen. » Jésus répondit : « Je vous ai dit que c’est moi (Ou « Je Suis »). Si donc c’est moi que vous cherchez, laissez ceux-là s’en aller » (Jn 18,1-9). Ainsi, ce ne sont pas les hommes qui ont mis la main sur Jésus pour l’arrêter, mais c’est Jésus, et avec lui Dieu Lui-même, qui s’est donné librement… St Jean, une fois de plus, emploie ici la formule grecque « ᾽Εγώ εἰμι » qui apparaît dans l’épisode du buisson ardent, lorsque Dieu révèle son Nom à Moïse : « Je Suis ». Et, nous l’avons remarqué, St Jean l’emploie trois fois ! Cette arrestation de Jésus est donc avant tout « action de Dieu » et révélation de son Mystère, de sa Gloire et de sa Majesté Souveraine… Face à Lui, l’homme ne peut qu’expérimenter sa faiblesse, sa petitesse, son impuissance à « mettre la main sur Lui »… « La cohorte et les gardes détachés par les grands prêtres et les Pharisiens reculèrent et tombèrent à terre. » Ainsi, le premier acteur dans la Passion n’est pas l’homme, mais Dieu qui, librement, par amour, se donne entièrement et jusqu’au bout entre les mains des pécheurs, pour leur salut…

 

Au début de notre passage, Jésus monte donc à Jérusalem, « il prend résolument le chemin de Jérusalem » (Lc 9,51). Il sera le témoin de l’Amour jusqu’au bout, « jusqu’à l’extrême de l’amour » (Jn 13,1) : « Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin ».

Les disciples « étaient dans la stupeur, et ceux qui suivaient étaient effrayés ». « Ils lui dirent : Rabbi, tout récemment », les grands Prêtres et les scribes « cherchaient à te lapider, et tu retournes là-bas ! » (Jn 11,8). Ils savaient bien qu’ils « cherchaient comment arrêter Jésus par ruse pour le tuer » (Mt 12,14 ; Mc 3,6 ; 14,1 ; Lc 22,2 ; Jn 5,18).

Jésus prend alors « de nouveau les Douze avec lui ». Il va travailler à affermir leur foi car ce sont eux qui, après sa mort et sa résurrection, seront tout spécialement chargés d’affermir à leur tour tous les disciples dans la foi. « Je vous le dis maintenant avant que cela n’arrive, pour qu’au moment où cela arrivera, vous croyiez » (Jn 14,29). Pierre, « j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères ». (Lc 22,32). Et plus tard, aidés et soutenus par « l’Esprit Saint qui leur rappellera tout ce que Jésus leur a dit » (Jn 14,26), ils se souviendront qu’il leur avait effectivement annoncé à l’avance ses souffrances, sa mort et sa résurrection, et ils croiront que tous ces évènements qu’ils ont vécu appartenaient bien à ce plan de Salut, déroutant pour nous les hommes (cf. 1Co 1,17-2,16), que Dieu est venu mettre en œuvre en ce monde avec son Fils et par Lui… « Aussi, quand il fut relevé d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela, et ils crurent à l’Écriture et à la parole qu’il avait dite » (Jn 2,22).

« Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort et le livreront aux païens »… Marc emploie deux fois ici le verbe « livrer », parad…dwmi dans le grec des Evangiles. La préposition par£ a comme sens premier « auprès de » et le verbe d…dwmi signifie « donner ». Le Fils est donc « donné » « auprès » des pécheurs, tout « contre » les pécheurs et pour eux… Par amour, il s’est uni à leur condition humaine en se faisant homme, vrai homme (Ph 2,6-11)… Et par amour, il ira encore plus loin en prenant sur lui toutes les conséquences du péché des hommes. Il s’unira de cœur à leurs ténèbres pour leur donner, s’ils l’acceptent, s’ils y consentent, d’être unis à sa Lumière (2Co 5,21), la Lumière de l’Amour qui brille dans les ténèbres et que les ténèbres n’ont pu étouffer (Jn 1,4-5).

Tous les hommes sont ici visés par ce double emploi du verbe « livrer » : « livré aux grands prêtres et aux scribes », c’est-à-dire aux Juifs, et « livré aux païens »… Or à l’époque, si l’on n’était pas Juif, on était païen. Et si Marc emploie ce verbe « livrer » pour nous raconter les faits, St Paul le reprendra pour nous en donner le sens profond. Jésus, en effet, s’est « livré en rançon pour tous » (1Tm 2,6). Donné à tous les pécheurs, Jésus, par amour, s’est fait proche de tous les pécheurs, tout « contre » eux, pour leur salut… « Nous croyons en celui qui ressuscita d’entre les morts Jésus notre Seigneur, livré pour nos fautes et ressuscité pour notre justification » (Rm 4,25). « Il s’est livré pour nos péchés afin de nous arracher à ce monde actuel et mauvais, selon la volonté de Dieu notre Père » (Ga 1,4) Lui « qui veut que tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,4). Et ce Père « qui n’a pas épargné son propre Fils mais l’a livré pour nous tous, comment avec lui ne nous accordera-t-il pas toute faveur ? » (Rm 8,32). Et Paul le constatait par lui-même : grâce à ce Don de l’Esprit qu’il avait accueilli par sa foi, il pouvait dire : « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2,20). Aussi, « suivez la voie de l’amour, à l’exemple du Christ qui vous a aimés et s’est livré pour nous, s’offrant à Dieu en sacrifice d’agréable odeur » (Ep 5,2). « Il s’est livré pour nous afin de nous racheter de toute iniquité et de purifier un peuple qui lui appartienne en propre, zélé pour les belles œuvres » (Tt 2,14). « Le Christ a aimé l’Église », cette communauté de pécheurs qu’il est venu rassembler dans l’Unité de l’Esprit (Jn 11,52 ; Ep 4,1-6). Et maintenant, à travers elle et par elle, il appelle l’humanité tout entière à vivre de sa Vie, gratuitement, par amour, « dans l’Esprit » (Ep 2,18) « qui vivifie » (Jn 6,63 ; Ga 5,25) : « Il s’est livré pour elle, afin de la sanctifier en la purifiant par le bain d’eau qu’une parole accompagne » (Ep 5,25), le baptême où l’Eau Vive de l’Esprit est donnée en surabondance pour laver, purifier (1Co 6,11) et donner en partage cette Plénitude de Dieu qui Est Vie, Paix, Joie (Jn 10,10 ; 14,27 ; 15,11)…

A la lumière de l’Ancien Testament, Jésus savait ce qui l’attendait, même s’il ne connaissait pas toutes les circonstances exactes. Notons quelques parallèles :

  • « Ils le bafoueront »… Et le Psalmiste, qui nourrissait chaque jour sa prière (Mc 14,26 ; Lc 20,42 ; 24,44), écrit : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (…) Tous ceux qui me voient me bafouent» (Ps 22(21))

 

  • « Des chiens me cernent, une bande de malfaiteurs m’entoure ; ils m’ont percé les mains et les pieds », écrit-il encore (Ps 22(21), une peine de mort que seuls les Romains appliquaient. Les Juifs, eux, lapidaient… Aussi, Jésus pouvait-il dire qu’une fois « condamné à mort », il sera « livré aux païens ».

 

  • « Ils cracheront sur lui, ils le flagelleront »… Le prophète Isaïe, le plus souvent cité par le Christ, écrivait : « J’ai tendu le dos à ceux qui me frappaient, et les joues à ceux qui m’arrachaient la barbe ; je n’ai pas soustrait ma face aux outrages et aux crachats. Le Seigneur Dieu va me venir en aide, c’est pourquoi je ne me suis pas laissé abattre, c’est pourquoi j’ai rendu mon visage dur comme la pierre, et je sais que je ne serai pas confondu » (Is 50,5-6).

 

  • « Ils le tueront et après trois jours, il ressuscitera »… Souvenons-nous du prophète Osée : « Après deux jours il nous fera revivre, le troisième jour il nous relèvera et nous vivrons en sa présence» (Os 6,2). Mais d’autres textes suggéraient une issue heureuse : « À la suite de l’épreuve endurée par son âme, (le juste, mon serviteur) verra la lumière et sera comblé » (Is 53,11 ; cf. Is 52,13-53,12). Le Psalmiste, lui, écrivait : « Ma vigueur a séché comme l’argile, ma langue colle à mon palais. Tu me mènes à la poussière de la mort. »… Mais un peu plus loin : « Sauve-moi de la gueule du lion et de la corne des buffles. Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le Seigneur, glorifiez-le, vous tous, descendants de Jacob, vous tous, redoutez-le, descendants d’Israël. Car il n’a pas rejeté, il n’a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; il ne s’est pas voilé la face devant lui, mais il entend sa plainte. Tu seras ma louange dans la grande assemblée ; devant ceux qui te craignent, je tiendrai mes promesses. Les pauvres mangeront : ils seront rassasiés ; ils loueront le Seigneur, ceux qui le cherchent : « A vous, toujours, la vie et la joie ! » La terre entière se souviendra et reviendra vers le Seigneur, chaque famille de nations se prosternera devant lui : « Oui, au Seigneur la royauté, le pouvoir sur les nations ! » (Ps 22(21),16.22-29 ; traduction liturgique). Et on peut lire au Ps 69(68),22.30-35) : « Quand j’avais soif, ils m’ont donné du vinaigre (cf. Mc 15,36)… Et moi, humilié, meurtri, que ton salut, Dieu, me redresse. Et je louerai le nom de Dieu par un cantique, je vais le magnifier, lui rendre grâce. Cela plaît au Seigneur plus qu’un taureau, plus qu’une bête ayant cornes et sabots. Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête : « Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! » Car le Seigneur écoute les humbles, il n’oublie pas les siens emprisonnés. Que le ciel et la terre le célèbrent, les mers et tout leur peuplement !»

La demande des fils de Zébédée et l’invitation de Jésus à servir

                                                                                                      (Mc 10,35-45)

 

« De quoi discutiez-vous en chemin ? », demanda un jour Jésus à ses disciples ? « Eux se taisaient, car en chemin ils avaient discuté entre eux qui était le plus grand. » Ils se taisent, ils ont honte, mais Jésus sait bien ce qu’ils disaient… Il aurait aimé l’entendre de leur bouche, ce qui les aurait aidé à recevoir son pardon, et avec lui, à progresser… Mais il est patient. Il va donc les « reprendre » une fois de plus : « Alors, s’étant assis, il appela les Douze et leur dit : Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous » (Mc 9,33-35). « Puis, prenant un petit enfant, il le plaça au milieu d’eux et, l’ayant embrassé, il leur dit : Quiconque accueille un petit enfant comme celui-ci à cause de mon nom, c’est moi qu’il accueille; et quiconque m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé » (Mc 9,36-37). Et peu après, il avait à nouveau pris l’exemple de « petits enfants » : « C’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu. En vérité je vous le dis : quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant, n’y entrera pas » (Mc 10,13-16). Et ici, « Jacques et Jean, les fils de Zébédée, avancent vers lui et lui disent : Maître, nous voulons que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander. Il leur dit : Que voulez-vous que je fasse pour vous ? Accorde-nous, lui dirent-ils, de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire ».

Comme l’enseignement de Jésus a du mal à passer dans nos cœurs et dans nos vies ! Et nous sommes bien tous ainsi, chacun plus particulièrement avec tel ou tel « travers » qui nous colle à la peau… Mais l’attitude de Jésus manifeste une fois de plus ici l’incroyable patience de Dieu qui, inlassablement, nous reprend, nous relève, « redresse nos pas au chemin de la paix » (Lc 1,79)… Telle est bien « l’insondable richesse du Christ » (Ep 3,8), « richesse de sa bonté, de sa patience et de sa générosité » (Rm 2,4), une richesse qui rend possible notre aventure chrétienne et nous laisse espérer qu’un jour, sa volonté s’accomplira, envers et contre tout : « Père, je veux que là où je suis », avec toi, dans ta Lumière et dans ta Gloire, « eux aussi soient avec moi, afin qu’ils contemplent ma Gloire, que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde. » Et juste avant de prier ainsi, il a déjà fait très concrètement, par le Don de « l’Esprit de Gloire, l’Esprit de Dieu » (1P 4,14), ce qui permet à son désir d’être réalisable : « Je leur ai donné la Gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un : moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaits dans l’unité, et que le monde reconnaisse que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé » (Jn 17,22-24). A nous maintenant d’oser nous tourner de tout cœur vers le Seigneur, encore et encore, avec tous nos manques, toutes nos failles, toutes nos misères… Elles n’arriveront jamais à épuiser l’infini de sa Miséricorde. Inlassablement il se révèlera à nos cœurs et à nos vies comme étant bien « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29), le mot « péché » dans la culture hébraïque visant aussi bien l’acte commis que ses conséquences. Son pardon balaiera l’acte de nos consciences, et sa Miséricorde nous communiquera bien vite tout ce que nous avions perdu par suite de nos fautes : la Plénitude de sa Vie (Rm 6,23), de sa Lumière, de sa Paix…

Les disciples croyaient que Jésus serait roi en Israël, mais un roi terrestre comme tous les autres rois de ce monde… Et « Jacques et Jean » désirent avoir les places d’honneur… Orgueil… Mais les autres ne sont pas mieux : « Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean » (Mc 10,41). Pourquoi, en effet, s’indigneraient-ils s’ils ne convoitaient pas eux aussi ces mêmes places ? Voilà encore l’orgueil, avec comme premier fruit la jalousie et donc « les grincements de dents ». Ils veulent participer à la gloire du Christ Roi, mais leur attitude est contraire à la logique de son Royaume ! « Heureux les pauvres de cœur, car le Royaume des Cieux est à eux. Heureux les doux… Heureux les artisans de paix » (Mt 5,3‑12). Et Jésus en est le premier et le plus bel exemple parmi les hommes : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » (Mt 11,29). Et « les grincements de dents » vont de pair avec « les pleurs » et « les ténèbres extérieures » (Mt 8,12), ce « dehors » (Mt 25,30) par opposition au « dedans » du Royaume, avec sa Lumière et sa Joie (Jn 15,11). Dans ces ténèbres, point de plénitude mais le feu de la jalousie qui ronge et consume (Mt 13,42 ; 13,50), point de liberté, celle « de la gloire des enfants de Dieu » (Rm 8,21), mais les liens du mal qui paralysent et emprisonnent (Mt 22,13).

Jésus aime ses disciples, comme il aime tout homme. Il ne peut les laisser dans une telle situation… Il va donc, pour leur bien, les inviter à renoncer à leurs illusions, à leurs rêves de grandeur, à leur soif de pouvoir et de domination. « Les ayant appelés près de lui, il leur dit : Vous savez que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir ». Et Marc emploie deux verbes : « katakurieÚw, se rendre maître de, réduire en son pouvoir, mettre sous le joug » et « katexousi£zw, exercer son pouvoir sur ». Ainsi, celui qui est lui-même enchaîné et esclave de l’orgueil, ne cherche-t-il qu’à « se rendre maître » à son tour de l’autre, le réduisant en son pouvoir, lui imposant le joug de sa domination… Mais celui qui suit le Christ Serviteur adoptera à son exemple une attitude contraire : il se fera le serviteur de ses frères, cherchant non pas son propre intérêt mais leur seul bien, obéissant à leurs besoins pour tenter d’y répondre autant qu’il lui est possible, cherchant à les libérer de tous ces jougs qui écrasent et emprisonnent… Et celui qui agit ainsi expérimentera en lui-même une liberté sans égale, celle de Dieu lui-même : « Si quelqu’un me sert, qu’il me suive, et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera » (Jn 12,26). Et après leur avoir lavé les pieds, Jésus leur dira : « C’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi, comme moi j’ai fait pour vous… Sachant cela, heureux êtes-vous, si vous le faites » (Jn 13,15-17). « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète ».

Et le but de tout service du Christ est la vie de celles et ceux qu’il sert… « Le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude ». « Nul n’a plus grand amour que celui-ci : donner sa vie pour ses amis. » « Le voleur ne vient que pour voler, égorger et faire périr. Moi, je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait surabondante » (Mc 10,45 ; Jn 15,13 ; 10,10)…

L’aveugle de la sortie de Jéricho (Mc 10,46-52)

 

Bartimée, le fils (Bar, en araméen) de Timée, est devenu aveugle et mendiant… Assis au bord du chemin, il apprend que « Jésus le Nazarénien », dont il a certainement déjà entendu parler, passe… Alors, il se met à crier, et il l’interpelle en tant que Messie, ce Roi promis qui devait être un descendant de David (cf. 2Sm 7). Littéralement, il lui dit : « Fils de David, Jésus, ἐλέησόν με ». Or le verbe ἐλεέω signifie certes « avoir pitié de quelqu’un », mais le mot correspondant ἔλεος se traduit par « miséricorde, compassion, pitié ». Cet homme en appelle donc à la Miséricorde de Dieu : il ne peut être déçu… « C’est en toi que nos pères espéraient, ils espéraient et tu les délivrais. Quand ils criaient vers toi, ils échappaient ; en toi ils espéraient et n’étaient pas déçus » (Ps 22(21),5-6). Des obstacles se dressent entre lui et Jésus… Il n’est pas correct, surtout pour un mendiant, un va-nu-pieds, de crier ainsi… « Beaucoup le rabrouaient pour lui imposer silence », mais lui ne va pas se décourager, perdre cœur, abandonner. Il a la force de surmonter le « quand dira-t-on », le « politiquement correct ». Ce désir jaillit du plus profond de son cœur comme une demande de justice, irrépressible : « Mais lui criait de plus belle : Fils de David, aie compassion de moi, fais-moi miséricorde ! »

Ce cri de détresse et cette force qui l’habite jaillissent d’un cœur pur, d’un cœur sincère et ouvert à Dieu… Dieu lui-même n’est certainement pas étranger à sa démarche : « L’Esprit vient au secours de notre faiblesse ; car nous ne savons que demander pour prier comme il faut ; mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables, et Celui qui sonde les cœurs sait quel est le désir de l’Esprit et que son intercession pour les saints correspond aux vues de Dieu » (Rm 8,26-27). L’Esprit inspire sa prière… Il le pousse à demander ce que Dieu veut lui donner…

Or « moi et le Père, nous sommes un », dit Jésus (Jn 10,30). Bien différents l’un de l’autre, ils sont unis l’un à l’autre dans la communion d’un même Esprit, d’un même Amour (Jn 4,24 ; 1Jn 4,8.16). Et dans ce Mystère de Communion, ce que dit le Fils est Parole du Père (Jn 12,49-50 ; 17,8), une Parole à laquelle l’Esprit de Vérité ne cesse de rendre témoignage au cœur de celui ou celle qui l’accueille (Jn 15,26). La demande de ce mendiant est inspirée par l’Esprit, soutenue par la force de l’Esprit ? L’Esprit ne peut que lui rendre témoignage au cœur de Jésus, ce cœur pur entièrement tourné au Père, habité par le seul désir d’accomplir sa volonté (Jn 1,18 ; 4,34 ; 5,30 ; 6,38). Jésus perçoit dans sa demande cette Présence de l’Esprit. Aussitôt, il s’arrête, car à travers cet homme, c’est le Père en fait qui lui adresse un appel, et Jésus fait toujours ce qui plaît au Père (Jn 8,28-29), par amour…

« Jésus s’arrêta et dit : « Appelez-le » »… Mais avec le Fils, cette Parole est elle aussi Parole de Dieu : elle a tout le poids de l’Esprit qui se joint à elle pour la dire aux cœurs de bonne volonté : « En effet, celui que Dieu a envoyé prononce les Paroles de Dieu car il donne », au même moment, « l’Esprit sans mesure » (Jn 3,34). Et Bartimée est un homme de bonne volonté, ouvert, disponible, attentif, spontané… Marc met alors dans la bouche des disciples une phrase que nous devrions toujours garder en nos cœurs : « Aie confiance ! Lève-toi, il t’appelle. »

« Aie confiance »… « C’est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l’Amour »… « O Jésus !… je sens que si par impossible tu trouvais une âme plus faible, plus petite que la mienne, tu te plairais à la combler de faveurs plus grandes encore, si elle s’abandonnait avec une entière confiance à ta miséricorde infinie… On pourrait croire que c’est parce que je n’ai pas péché que j’ai une confiance si grande dans le bon Dieu. Dites bien, ma Mère, que si j’avais commis tous les crimes possibles, j’aurais toujours la même confiance, je sens que toute cette multitude d’offenses serait comme une goutte d’eau jetée dans un brasier ardent  » (Ste Thérèse de Lisieux)…

« Lève-toi, ἔγειρε ! » Or, ce verbe, ἔγειρω, est celui de la résurrection : « Eveiller, réveiller, s’éveiller, faire se lever, ressusciter ». « Lève-toi, il t’appelle. » Et quand Dieu appelle à faire quelque chose, il donne toujours la grâce qui permet d’accomplir ce qu’il demande. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés », nous demande Jésus (Jn 15,12) ? « L’Amour de Dieu », l’Amour avec lequel Dieu nous aime, précise en note la Bible de Jérusalem, « a été versé dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5). L’appel devient alors révélation indirecte de la grâce donnée. Ce mendiant aveugle a vraiment le cœur ouvert à Dieu : « il bondit aussitôt et vint à Jésus ». Derrière cette spontanéité, cette promptitude à obéir à l’appel lancé, se cache une nouvelle fois l’œuvre de l’Esprit, l’Esprit par lequel le Père ressuscitera son Fils (Rm 1,4), l’Esprit qui communique la Vie même de Dieu (Jn 6,63 ; Ga 5,25) et avec elle, enthousiasme, fraicheur, simplicité… « Et si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous » (Rm 8,11). Voilà ce qui se passe déjà au cœur de Bartimée… L’Esprit de la Résurrection remplit son cœur et lui donne de « se lever », de « s’éveiller » à une Vie nouvelle…

Mais St Marc, qui s’adresse à des lecteurs invités à lire la Bible à la lumière de tous ses symboles, précise qu’il « rejeta son manteau ». Il est mendiant, aveugle… Ce manteau est son unique richesse, ce qui le protège des nuits très froides de la Palestine. La Loi prévoyait d’ailleurs que si un pauvre avait donné son manteau en gage d’un emprunt, « tu le lui rendras au coucher du soleil : il se couchera dans son manteau, il te bénira et ce sera une bonne action aux yeux du Seigneur ton Dieu » (Dt 24,13). Mais le manteau, dans la Bible, dit quelque chose du mystère de celui qui le porte… Dieu Lui-même apparaît ainsi comme « vêtu de faste et d’éclat, drapé de Lumière comme d’un manteau » (Ps 104(103),1 ; 93(92),1). Et Isaïe écrit, en pensant à Israël, ce Peuple de Dieu dont il fait partie : « Je suis plein d’allégresse dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu, car il m’a revêtu de vêtements de salut, il m’a drapé dans un manteau de justice » (Is 61,10), c’est-à-dire « il m’a sauvé, il a fait de moi un homme juste »… « Vous êtes tous fils de Dieu », écrira St Paul, « par la foi, dans le Christ Jésus. Vous tous en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ : il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3,26-28), unis l’un à l’autre dans la communion de cet Unique Esprit que vous avez tous reçus par votre foi. « Aussi bien est-ce en un seul Esprit que nous tous avons été baptisés pour former un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, et tous nous avons été abreuvés d’un seul Esprit » (1Co 12,13). « Dieu est Esprit » (Jn 4,24)… Avec le Don de l’Esprit, nous avons donc tous part à cette « insondable richesse du Christ » (Ep 3,8) qu’il est venu offrir dès maintenant à tout homme de bonne volonté, dans la foi et par notre foi. « Car en lui habite corporellement toute la Plénitude de la Divinité, et vous vous trouvez en lui associés à sa Plénitude… Ensevelis avec lui lors du baptême, vous en êtes aussi ressuscités avec lui, parce que vous avez cru en la Force de Dieu qui l’a ressuscité des morts. Vous qui étiez morts du fait de vos fautes, Il vous a fait revivre avec lui ! Il nous a pardonné toutes nos fautes ! » (Col 2,9‑13). Voilà ce que Bartimée expérimente déjà… Aussi, abandonne-t-il sur le bord du chemin son unique richesse : il commence à découvrir le Trésor du Royaume (Mt 13,44-46)…

Assis, blessé au bord du chemin de la vie, il rencontre celui qui est venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs. « Car ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades » (Lc 5,31-32). Un pécheur voyant Bartimée « rejeter son manteau » pensera aussitôt à cette vie de péché que nous devons rejeter si nous désirons accueillir le Christ, « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29) et donne gratuitement, par amour, la Plénitude de Vie dont nous étions tous privés par suite de nos fautes… « Car le salaire du péché, c’est la mort ; mais le Don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 6,23). Et ce Don est celui de « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63), l’Esprit de la Résurrection, l’Esprit qui communique la Vie nouvelle et éternelle…

 

« Alors Jésus lui adressa la parole : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » » Ainsi est Dieu dans son Amour, toujours respectueux de notre liberté, ne faisant rien pour nous – et avec lui, c’est toujours « le meilleur » – sans notre consentement… Voilà pourquoi St Bernard disait : « Consentir, c’est être sauvé. » A l’homme qui était infirme depuis trente huit ans, et qui gisait au bord d’une piscine que l’on croyait magique, espérant jour après jour sa guérison, Jésus s’approcha et lui dit : « Veux-tu devenir sain ? » (Jn 5,1-9). Qui ne le voudrait pas ! Mais cette question va bien au-delà de la seule réalité physique. Les guérisons corporelles, dans les Evangiles, sont les signes visibles d’une guérison, elle, invisible : celle des cœurs que Dieu veut libérer par son pardon. Le péché les maintenait dans l’obscurité du cachot intérieur, les chaînes de l’esclavage, opprimés et souffrants (Lc 4,18-19 ; Jn 8,31-36 ; Gal 5,1 ; Rm 2,9) ? Le Christ, si nous l’acceptons de tout cœur, est venu nous libérer de ces chaines et nous donner de « devenir sain » : « à tous ceux qui l’ont accueilli, à ceux qui croient en lui, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Jn 1,12), vivants de la Vie même de Dieu, et telle est notre vocation à tous. «  Père, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie et que, selon le pouvoir que tu lui as donné sur toute chair, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés ! » « Je suis venu » en effet « pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait surabondante » (Jn 17,1-2 ; 10,10). « Veux-tu devenir sain ? »  « Veux-tu devenir » ce que Dieu veut que tu sois, ce que tu es déjà à ses yeux puisqu’il t’a créé, « un enfant de Dieu » appelé à partager la Plénitude de sa Vie ? Mais cette volonté de Dieu à notre égard ne s’accomplira pas sans notre « Oui ! » libre, conscient, responsable (cf. Ap 3,20)…

« Veux-tu devenir sain ? » Mais cette question s’adresse à nous pécheurs, blessés, à la volonté si souvent défaillante. Ne voulons-nous pas à certains jours le mal plus que le bien ? St Paul, pécheur comme nous tous, a écrit à ce sujet des lignes magnifiques : « Moi, je suis un être de chair, vendu au pouvoir du péché. Vraiment ce que je fais je ne le comprends pas: car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais… En réalité ce n’est plus moi qui accomplis l’action, mais le péché qui habite en moi… Vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas… Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps qui me voue à la mort ? Grâces soient à Dieu par Jésus Christ notre Seigneur ! » (Rm 7,14-25). Il faudra donc toute la Force de l’Esprit pour que, petit à petit, jour après jour, de miséricorde en miséricorde, d’affermissement en affermissement, le pécheur puisse arriver à renoncer à ce mal qui le tue pour choisir le bien, et avec lui, cette Plénitude de Vie que Dieu veut voir régner en nous par le Don de l’Esprit…

« L’aveugle lui répondit : Rabbouni, que je recouvre la vue ! » Une fois de plus, ce que va vivre Bartimée est signe visible, révélation visible de ce que Dieu veut réaliser de manière invisible dans tous les cœurs… Nos cœurs se sont détournés de la Source d’Eau Vive (Jr 2,13 ; 17,13 ; Jn 7,37-39), de ce Seigneur qui est « un Soleil, et qui donne la grâce, donne la Gloire » (Ps 84(83,12) ? Privés de sa Lumière, ils sont dans les ténèbres ? Mais si « Dieu Est Lumière » (1Jn 1,5), Il Est aussi « Esprit » (Jn 4,24) et « c’est l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63). Etre dans les ténèbres, c’est donc aussi être privé de la Plénitude de sa Vie. « Va, ta foi t’a sauvé », dit Jésus à Bartimée. Sa confiance, son abandon de cœur a permis à Dieu d’accomplir en lui sa volonté : qu’il soit vraiment son enfant, vivant de sa Vie par « l’Esprit qui vivifie », « l’Esprit » qui est Lumière, « la Lumière de la Vie » (Jn 8,12)… « Aussitôt, il recouvra la vue, et il cheminait à sa suite »… « Les yeux » de son cœur se sont « ouverts » (Lc 24,31)… « Illuminés par l’Esprit » (Ep 1,18), ils peuvent désormais percevoir, dans la foi, le Christ « Lumière du monde », Lui qui est « avec nous tous les jours, jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20). Désormais, Bartimée s’efforcera de le suivre, jour après jour, en comptant sur le soutien de sa grâce et en essayant de « ne jamais désespérer de la Miséricorde de Dieu » (St Benoît). Il vivra dans l’obéissance vis-à-vis de Celui dont il vient d’expérimenter l’Amour, Lui qui n’est que recherche inlassable du meilleur pour chacun d’entre nous. Et Jésus le sait, ce meilleur est de vivre ce qu’il vit de toute éternité. C’est pour cela qu’il nous a rejoints dans notre condition humaine, pour nous révéler le Père, sa volonté, ce que nous sommes tous appelés à devenir : des enfants de Dieu vivants de sa Vie, cette Vie que le Fils reçoit du Père de toute éternité. Jésus est ainsi « le Chemin, la Vérité et la Vie », le Chemin qui, par la Vérité, conduit à la Vie. D. J. Fournier

[1] Nous sommes bien ici dans l’Ancien Testament qui, très souvent, renvoie tout à Dieu, le bien comme le mal. Cette manière de voir les choses correspond à une perception encore imparfaite du Mystère de Dieu et de sa Toute Puissance. Le Nouveau Testament présentera bien « la Miséricorde Toute Puissante » de Dieu (Lc 1,49-50), mais avec le Christ, c’est un Dieu Amour qui se révèlera, prêt à supporter les pires souffrances pour la conversion et le salut de ceux-là mêmes qui le font souffrir. « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34). Et Pierre, en s’adressant à eux, leur dira : « C’est pour vous d’abord que Dieu a ressuscité son Serviteur et l’a envoyé vous bénir, du moment que chacun de vous se détourne de ses perversités » (Ac 3,26). « Dieu », qui « Est Amour » (1Jn 4,8.16), ne peut donc répondre au mal par le mal : son éternelle Bienveillance continuera à poursuivre, envers et contre tout, le bien de ceux-là mêmes qui pourraient lui vouloir ou lui faire, en Jésus Christ, du mal… Il faut donc lire ici non pas « il a déchiré », « il a frappé », mais « le péché a déchiré », « le péché a frappé », ce péché étant soit le mal que nous mêmes nous commettons, et qui nous blesse toujours profondément en premier (cf. Rm 2,9 ; 3,23), soit le mal que nous pouvons subir de la part d’autrui…

                                                                                                                                                       D. Jacques Fournier

Fiche n°19 (Mc 10,32-52) Document PDF pour une éventuelle impression




Mc 10,1-31 : le Dieu Amour nous appelle tous à l’Amour et à la Vie.

Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni (Mc 9,30-32)

 

Le voyage de Jésus vers Jérusalem se poursuit… En Mc 9,33 il était encore au Nord de la Palestine, à Capharnaüm en Galilée, au bord du lac de Tibériade… Le voici maintenant bientôt arrivé : « il vient dans le territoire de la Judée », là où est Jérusalem et, précise St Marc, il vient aussi « au-delà du Jourdain », en Pérée, l’actuelle Jordanie. Jésus va donc également à la rencontre des païens… Le salut qu’il propose est donc pour tous les hommes de bonne volonté qui accepteront de faire la vérité dans leur vie à la Lumière de son Amour… Comme l’écrit St Luc dans le Cantique de Zacharie, ils feront alors l’expérience du salut en faisant celle du pardon de leurs péchés : « Et toi, petit enfant (Jean-Baptiste), tu seras appelé prophète du Très‑Haut ; car tu marcheras devant le Seigneur, pour lui préparer les voies, pour donner à son peuple la connaissance du salut par la rémission de ses péchés ; grâce aux entrailles de miséricorde de notre Dieu, dans lesquelles nous a visités l’Astre d’en haut, pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l’ombre de la mort, afin de redresser nos pas dans le chemin de la paix » (Lc 1,76-79). Ainsi, tout en Jésus est « expression, manifestation, révélation » des « entrailles de miséricorde de notre Dieu » qui ne poursuit à notre égard qu’un seul but : notre Bien le plus profond qui est participation plénière, selon notre condition de créature, à sa Plénitude de Vie, de Paix, de Lumière et de Joie… Les hommes l’abandonnent, et en se détournant de cœur de la Lumière se retrouvent dans les ténèbres ? Son seul désir sera de leur permettre de retrouver, grâce au pardon de leurs péchés, ce qu’ils ont perdu par suite de leurs fautes. Aussi est-il venu en Jésus Christ à la rencontre de tous « ceux qui demeurent dans les ténèbres », pour les « illuminer »… « Moi Lumière, je suis venu dans le monde pour que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres… Je Suis en effet la Lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres mais il aura, gratuitement, par amour, la Lumière de la Vie » (Jn 8,12 ; 12,46). « Le salaire du péché, c’est la mort », au sens de privation de la Plénitude de la Vie de Dieu ? « Ceux qui demeurent dans l’ombre de la mort » retrouveront avec le Christ qui vient à leur rencontre, l’accès à la Plénitude de Vie : « Le Don gratuit de Dieu, c’est la Vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 6,23). A nous maintenant de retrouver avec Lui le chemin de notre cœur pour y découvrir une Source de Vie qui ne demande qu’à jaillir (Jn 4,10-14), pour peu que nous acceptions de nous abandonner à l’infini de sa Miséricorde… Et avec elle, nous expérimenterons déjà ici bas, dans la foi, « quelque chose » de cette Plénitude promise qui nous dira, par sa simple Présence, dans quelle direction chercher le Vrai Bonheur… « Heureux sommes-nous, Israël : ce qui plaît à Dieu nous fut révélé ! » (Ba 4,4). « Que nous puissions mener une vie calme et paisible », dans sa Paix qui est Plénitude d’Être et de Vie, « voilà ce qui est bon et ce qui plaît à Dieu notre Sauveur » (1Tm 2,2-3). Autrement dit, notre bonheur profond lui plaît ! « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite » (Jn 15,11). « Heureux » alors « ceux qui croient sans avoir vu » (Jn 20,29)…

 

Jésus vient donc à la rencontre des Juifs de Judée et des païens de Pérée, autrement dit, il vient à la rencontre de tout homme… Cette initiative est toujours d’actualité, et Dieu seul peut ainsi frapper à la porte de tous les cœurs (Ap 3,20) en regardant chacun d’entre nous comme étant unique à ses yeux… « Et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32). Et les foules, aujourd’hui encore, d’une manière ou d’une autre, « se rassemblent auprès de lui, et, selon sa coutume, de nouveau, il les enseigne » (Mc 10,1). Il continue d’agir ainsi par sa Parole qui nous « ouvre » à Lui lorsque nous acceptons de prendre du temps pour « ouvrir » ce Livre de Vie. Alors, il nous envoie « d’auprès du Père, l’Esprit de Vérité qui procède du Père » et qui, par le don de la grâce en nos cœurs, « nous introduira dans la Vérité tout entière » (Jn 15,26 ; 16,13). Et quelle est-elle ? Riens de moins que ce que Dieu Est en Lui‑même, et Il Est Esprit (Jn 4,24), Lumière (1Jn 1,5) et Vie (Jn 1,4 ; 8,12). Nous découvrirons ainsi cette Vérité en la vivant grâce à cette mission de l’Esprit Saint, Troisième Personne de la Trinité, qui consiste à nous communiquer la réalité même qui remplit le cœur du Christ. Or, nous dit St Luc, Jésus est « rempli de l’Esprit Saint » (Lc 4,1), « Esprit Saint » compris ici au sens de « nature divine » (2P 1,4), une expression qui renvoie à ce que Dieu Est en Lui-même et « Dieu Est Esprit » (Jn 4,24) et « Dieu Est Saint » (Lv 11,45 ; 19,2). Ainsi, l’Esprit Saint Personne Divine « recevra de ce qui est à moi et il vous le communiquera » (Jn 16,14), il recevra « l’Esprit Saint » nature divine et il vous le communiquera. Or « tout ce qui est à » Jésus ne vient pas de Jésus mais du Père. Tout ce qu’il a, tout ce qu’Il Est, il le reçoit du Père de toute éternité… « Père, tout ce qui est à toi est à moi »  (Jn 17,10), nous dit-il, car « le Père aime le Fils et lui donne tout en sa main » (Jn 3,35). C’est pourquoi, « comme le Père a la Vie en lui‑même, de même a-t-il donné au Fils d’avoir la Vie en Lui-même » (Jn 5,26). « Je vis par le Père » (Jn 6,57) et c’est « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63). Or « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), le Père est Esprit. Voilà donc la Plénitude d’Esprit et de Vie que le Père communique au Fils de toute éternité… C’est ainsi qu’il « l’engendre » en Fils « né du Père avant tous les siècles » (Crédo). Et toute la mission de l’Esprit Saint Personne Divine consiste à nous transmettre à nous aussi cette Plénitude d’Esprit Saint « nature divine » que le Fils reçoit du Père depuis toujours et pour toujours… « Il recevra de ce qui est à moi et il vous le communiquera » (Jn 16,14). Et c’est en accueillant jour après jour ce « Don de Dieu » (Jn 4,10 ; Ac 2,38 ; 8,20 ; 10,45 ; 1Th 4,8 ; Hb 6,4) que nous pourrons entrer dans une connaissance toujours plus profonde de son Mystère. « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), « Dieu est Lumière » (1Jn 1,5). Cette Lumière de l’Esprit, Vie en nos cœurs, sera au même moment Lumière pour notre intelligence. « En Toi est la Source de Vie, par ta Lumière, nous voyons la Lumière » (Ps 36,10), la Lumière du Christ, le seul à Être « Lumière du monde », car le seul à Être vrai Dieu et vrai homme, et « Dieu est Lumière » (Jn 8,12 ; 12,46 ; 1Jn 1,5 ; Lc 1,78). Grâce à cette Lumière, nous pourrons découvrir toujours davantage « Qui » est ce Dieu de Lumière et de Vie en vivant au même moment avec Lui une relation qui engagera toute notre vie dans la vérité de ce que nous sommes, des êtres blessés, dans la Vérité de ce qu’Il Est, un Amour et une Miséricorde sans limites… Car si « Dieu Est Lumière » (1Jn 1,5), Il Est aussi Amour (1Jn 4,8.16), et c’est cet Amour qui Est Lumière… Il s’agit donc de laisser Dieu ouvrir nos cœurs par la Puissance de sa Miséricorde et de nous laisser entrainer dans cette relation avec Lui. Et c’est en vivant cette relation, cette ouverture, que nous découvrirons toujours davantage, en le vivant, que « Dieu est Lumière »… Il Est « Soleil » et ne cesse de donner sa Lumière, « sa grâce et sa gloire » (Ps 84,12 ; Jn 17,22). Il Est Amour et donc éternel Don de Soi (Jn 3,35), et « Dieu Est Esprit » et « Dieu Est Lumière »… Il Est Dieu « Source d’Eau Vive » (Jr 2,13 ; 17,13 ; Ps 42-43 ; Jn 4,10-14), « l’Eau Vive de l’Esprit » (Jn 7,37-39)… Laisser Dieu ouvrir nos cœurs, consentir à sa Présence et à son action, c’est donc accueillir ce Don que Dieu ne cesse de faire de Lui-même et que nous appelons tour à tour Lumière, grâce, gloire, Esprit, un Esprit qui est Vie et qui nous donne de participer à la Vie de Dieu en face à face avec Lui. Tel est « le Royaume des Cieux », Mystère de Communion (1Jn 1,1-4 ; 1Co 1,9 ; 2Co 13,13 ; Rm 14,17) avec Dieu dans l’unité d’un « Esprit » (Ep 4,3) qui « est Vie » (Rm 8,10 ; 8,2 ; 2Co 3,7 ; Jn 6,63 ; Ga 5,25) et ne cesse de jaillir de Lui pour combler tous ceux et celles qui accepteront de s’ouvrir à Lui dans la vérité de leur cœur blessé… Cette réalité est offerte dès maintenant à notre foi, non pas comme « quelque chose » qui se voit mais comme « quelque chose » qui se vit…

Voilà la Vérité d’Amour que Jésus vit avec le Père, de toute éternité, et qu’il nous enseigne pour que nous puissions nous aussi l’accueillir en pleine liberté… Tout homme en effet a été créé « à l’image et ressemblance de Dieu » (Gn 1,26-27), et plus particulièrement du Fils Unique (Rm 8,29). Nous sommes ainsi invités à nous tourner de tout cœur vers le Père, comme l’est Jésus de toute éternité (Jn 1,18), pour nous laisser combler nous aussi par tout ce que le Fils reçoit du Père « avant tous les siècles ». Et ce qu’il reçoit est Esprit, Amour, Lumière et Vie… Et l’Amour reçu sera nourriture pour vivre l’amour donné dans toutes nos relations humaines… « Ce n’est pas un esprit de crainte que Dieu nous a donné, mais un Esprit de Force, d’Amour et de Maîtrise de soi » (2Tm 1,7)… « L’Amour de Dieu a été versé dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5)… « Le fruit de l’Esprit est amour » (Ga 5,22)…

Des Pharisiens s’approchent alors de Jésus pour « le mettre à l’épreuve ». « Il faut se souvenir que derrière ces mots, l’évangéliste évoque l’attitude des israélites qui, au désert de l’Exode, exprimaient leur incrédulité envers Moïse et Dieu Lui-même : « Ils mirent le Seigneur à l’épreuve en disant : Dieu est-il au milieu de nous ou non ? » (Ex 17,7) » (Jacques Hervieux ; « L’Evangile de Marc » (Dans ‘Les Evangiles, textes et commentaires’, Bayard Compact p. 436). Ces Pharisiens lui demandent donc : « Est-il permis à un mari de répudier sa femme ? ». Jésus sait à quoi ils font allusion : « Qu’est-ce que Moïse vous a prescrit ? Moïse, dirent-ils, a permis de rédiger un acte de divorce et de répudier ». Le texte de référence est Dt 24,1 : « Soit un homme qui a pris une femme et consommé son mariage ; mais cette femme n’a pas trouvé grâce à ses yeux, et il a découvert une tare à lui imputer ; il a donc rédigé pour elle un acte de répudiation et le lui a remis, puis il l’a renvoyée de chez lui ». A l’époque, deux interprétations principales dominaient dans le milieu pharisien :

1 – Celle de Hillel qui disait : « Un homme peut divorcer d’avec sa femme même si elle n’a abîmé qu’une de ses assiettes, car il est écrit : « Il a trouvé en elle une indécence en quelque chose » ».

2 – Et celle de Shammaï : « Un homme ne peut divorcer d’avec sa femme tant qu’il ne trouve en elle de l’indécence en toute chose ». Avec lui, la séparation était donc très difficile. Cette seconde tendance protégeait en fait la situation des femmes dans une société où elles n’avaient aucun droit…

 

Alors, de quel bord Jésus est-il ? Les Pharisiens aimeraient bien l’enfermer dans telle ou telle tendance pour pouvoir ensuite le critiquer, le discréditer. Mais lui ne se laissera pas prendre au piège. Il va revenir à la source même du projet de Dieu sur l’homme « créé à son image et ressemblance », pour être comblé par son Esprit, par son Amour… Et dans le cadre de la relation fondatrice homme – femme, socle de la famille « source de vie », c’est de l’Amour reçu de Dieu que l’homme aimera sa femme, c’est de l’Amour reçu de Dieu que la femme aimera son mari… « Dès l’origine de la création Il les fit homme et femme. Ainsi donc l’homme quittera son père et sa mère, et les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair » (Mc 10,6-8 ; Gn 1,27 ; 2,24). L’homme et la femme, unis dans la communion d’un même Esprit, d’un même Amour, sont donc appelés à vivre une réalité semblable à ce que vivent le Père et le Fils, bien différents l’un de l’autre, mais unis l’un à l’autre dans la communion d’un même Esprit, d’un même Amour : « Moi et le Père, nous sommes un » (Jn 10,30). Et Jésus priera pour ses disciples en disant : « Père, que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi » par l’Esprit, « et moi en toi » par ce même Esprit, « qu’eux aussi soient en nous » en participant à cet unique Esprit. « Je leur ai donnée la gloire que tu m’as donnée », cette Gloire qui renvoie en Dieu au « poids » de ce qu’Il Est en Lui-même, et Il Est Esprit, au rayonnement de ce qu’Il Est en Lui-même et Il Est Lumière… Le mot « gloire » peut donc être remplacé ici par ce qui est à la Source de la Gloire, l’Esprit de ce Dieu qui Est Lumière… « Je leur ai donné l’Esprit que tu m’as donné pour qu’ils soient un comme nous sommes un : moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaits dans l’unité » de l’Amour. Cette réalité concerne à un degré tout particulier le mari et sa femme unis par Dieu dans la communion d’un même Esprit, d’un même Amour, ce que le Livre de la Genèse évoque par l’expression « ils seront une seule chair », une seule communauté de vie. Et c’est de l’union de leurs corps différents, complémentaires, union qui exprimera leur amour, que naîtra la vie… Ce principe d’unité dans l’Amour de personnes pourtant bien différentes est également valable dans le cadre de toute communauté humaine : « Aimez vous les uns les autres comme moi je vous ai aimés » (Jn 15,12), de cet Amour reçu du Père de toute éternité… En effet, « l’Amour de Dieu a été versé dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5). Alors, si Dieu est éternel (Is 9,5 ; 40,28 ; Jr 10,10 ; Dn 13,42 ; Ba 4,8.24 ; 5,2 ; Rm 16,26), l’Amour vrai ne peut qu’être éternel lui aussi (Ps 136,2.26 ; 1Ch 16,41).… « Eh bien ! ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer »… L’exigence est totale, car elle a pour principe et pour horizon Dieu Lui‑même, ce Dieu infini qui Est de toute éternité Don total et définitif de Lui-même. Et il nous a tous créés pour que nous soyons à son image et ressemblance, don total et définitif de nous‑mêmes… On comprend la stupeur des disciples qui, une fois rentrés à la maison, l’interrogent à nouveau sur ce sujet. Et Jésus sera tout aussi entier : « Et il leur dit : Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre, commet un adultère à son égard ; et si une femme répudie son mari et en épouse un autre, elle commet un adultère ». Notons en passant qu’il n’était pas possible à une femme israélite de répudier son mari. Cette possibilité existait par contre dans le droit romain. Nous retrouvons ainsi, indirectement, que St Marc a écrit son Evangile à Rome, en retranscrivant le plus fidèlement possible le témoignage de Pierre…

Voilà donc ce que Jésus ne peut que dire du projet de Dieu sur l’homme et sur la femme appelés à s’aimer de son Amour, un Amour Eternel. Et c’est cet Amour et cet Amour seul qui peut rendre compte de cette aventure à laquelle ils sont appelés… « Pour les hommes », laissés à leurs seules forces d’homme, « c’est impossible, mais pour Dieu tout est possible » (Mt 19,26). C’est pourquoi le Christ nous invite à construite toute notre vie sur le Roc (Mt 7,21-27), une image qui, dans l’Ancien Testament, renvoie à Dieu Lui-même :

 

2Sm 22,32 : Qui donc est Dieu hormis Yahvé ? Qui est un roc hormis notre Dieu ?

 

Ps 18,3 : Yahvé est mon roc et ma forteresse, mon libérateur, c’est mon Dieu.

Je m’abrite en lui, mon rocher,… ma force de salut, ma citadelle.

 

Ps 31,3 : (Yahvé), tends l’oreille vers moi, hâte-toi !

Sois pour moi un roc de force, une maison fortifiée qui me sauve…

 

Ps 71,3 : (Yahvé), sois pour moi un roc hospitalier, toujours accessible ;

tu as décidé de me sauver, car mon rocher, mon rempart, c’est toi.

 

Ps 73,26 : Ma chair et mon cœur sont consumés :

roc de mon cœur, ma part, Dieu à jamais !

 

Et ce Roc est Celui d’où jaillit l’Eau Vive pour nous abreuver dans le désert de ce monde et nourrir cette vie d’amour à laquelle Dieu nous appelle tous…

 

Ex 17,5-6 : Yahvé dit à Moïse : « Passe en tête du peuple et prends avec toi quelques anciens d’Israël ; prends en main ton bâton, celui dont tu as frappé le Fleuve et va. (6) Voici que je vais me tenir devant toi, là sur le rocher (en Horeb), tu frapperas le rocher, l’eau en sortira et le peuple boira. C’est ce que fit Moïse, aux yeux des anciens d’Israël.

 

Nb 20,6-11 : Quittant l’assemblée, Moïse et Aaron vinrent à l’entrée de la Tente du Rendez-vous. Ils tombèrent face contre terre, et la gloire de Yahvé leur apparut. (7) Yahvé parla à Moïse et dit : (8) « Prends le rameau et rassemble la communauté, toi et ton frère Aaron. Puis, sous leurs yeux, dites à ce rocher qu’il donne ses eaux. Tu feras jaillir pour eux de l’eau de ce rocher et tu feras boire la communauté et son bétail. » (9) Moïse prit le rameau de devant Yahvé, comme il le lui avait commandé. (10) Moïse et Aaron convoquèrent l’assemblée devant le rocher, puis il leur dit : « Ecoutez donc, rebelles. Ferons-nous jaillir pour vous de l’eau de ce rocher ? » (11) Moïse leva la main et, avec le rameau, frappa le rocher par deux fois : l’eau jaillit en abondance, la communauté et son bétail purent boire.

 

Dt 8,15 : Lui qui dans un lieu sans eau a fait pour toi jaillir l’eau de la roche la plus dure.

 

Sg 11,4 : Dans leur soif, ils t’invoquèrent : de l’eau leur fut donnée d’un rocher escarpé et, d’une pierre dure, un remède à leur soif.

Ne 9,15 : Du roc tu fis jaillir l’eau pour leur soif.

 

Ps105,41 (cf Ps 78,15.16.20) : Il ouvrit le rocher, les eaux jaillirent, dans le lieu sec elles coulaient comme un fleuve.

 

Is 48,21 : Ils n’ont pas eu soif quand il les menait dans les déserts, il a fait couler pour eux l’eau du rocher, il a fendu le rocher et l’eau a jailli.

 

St Paul écrira que ce rocher auquel le peuple s’abreuvait était déjà « le Christ » : « Tous (nos pères, cf 10,1) ont bu le même breuvage spirituel ; ils buvaient en effet à un rocher spirituel qui les accompagnait, et ce rocher, c’était le Christ » (1Co 10,4). Et St Jean nous le présentera mort sur la Croix, frappé d’un coup de lance par un soldat, et de son cœur ouvert jaillira « de l’eau et du sang » : « Venus à Jésus, quand ils virent qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais l’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage – son témoignage est véritable, et celui-là sait qu’il dit vrai – pour que vous aussi vous croyiez » (Jn 19,33-35). « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive celui qui croit en moi ! », avait crié un jour Jésus, « selon le mot de l’Écriture : De son sein couleront des fleuves d’eau vive. Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui » (Jn 7,37-39)…

Construire sa vie sur le Roc, c’est donc construire sa Vie sur Dieu « Source d’Eau Vive » qui, en Jésus Christ, est venu nous offrir gratuitement, par amour, cette Eau Vive de l’Esprit qui « remplit » son cœur de toute éternité (Lc 4,1). « En lui habite en effet corporellement toute la Plénitude de la Divinité, et vous vous trouvez en lui associés à sa Plénitude » (Col 2,9-10). Cette réalité invisible sera révélée de manière visible par cette « eau » et ce « sang » qui remplissaient le cœur de chair de Jésus et qui seront totalement versés sur la terre, donnés à tous les hommes de chair et de sang… « La vie est dans le sang », croyait-on autrefois (cf. Lv 17,11). Ce sang versé est donc le signe visible de cette Vie donnée, la Vie de l’Esprit, cet « Esprit » qui « Est Vie » (Rm 8,10) et qu’il reçoit du Père de toute éternité (Jn 5,26). L’eau versée renvoie elle aussi  à « l’Eau Vive de l’Esprit » (Lc 4,1 ; Jn 7,39)… Le Don de l’Esprit, fruit de la Passion et de la Résurrection du Christ, n’est donc rien de moins que Dieu tout entier qui se donne aux hommes pour qu’ils puissent participer à ce qu’Il Est, et Dieu Est Esprit, et Dieu Est Amour. C’est donc sur la base de cet Esprit reçu, l’Esprit éternel du Dieu éternel, l’Esprit d’Amour, que l’homme est invité à « ne pas séparer ce que Dieu a uni »…

Pour l’homme laissé à ses seules forces, « c’est impossible, mais pas pour Dieu car tout est possible à Dieu  » (Mc 10,27). Dieu, en effet, l’a créé pour qu’il vive de Lui. Jésus ne peut que présenter ce qui est inhérent à ce projet… Dieu n’a pas voulu la séparation, il n’a pas voulu le péché, il n’appartient pas au projet de Dieu que l’homme soit seul, loin de Lui, sans le secours de sa Présence, de son Amour et de sa Force… Ce caractère entier et intransigeant de Jésus en ce passage est l’expression du Mystère même de Dieu et de son projet Créateur sur l’homme : il ne peut que parler ainsi. Qu’un homme et une femme soient ensemble, lancés par Dieu dans l’aventure de l’amour et de la vie, Jésus ne peut que les inviter à continuer, à rester debout en s’appuyant sur Dieu, ce Roc qui ne leur fera jamais défaut. Si tant est que leur amour est vrai, c’est Lui qui les a unis et c’est toujours Lui qui continue de les unir par ce Don de l’Amour qui vient de Lui, et l’Amour est éternel…

Si le péché a introduit son lot de fractures et de divisions, l’invitation lancée ne pourra qu’être celle de la réconciliation, en s’appuyant encore et toujours sur l’Amour de Dieu. Et si la rupture est consommée, le Père des Miséricordes ne pourra que continuer à chercher le meilleur pour ses enfants, selon « le possible » propre à chaque situation… Nul n’est exclu… « Le Pain de la Parole » (Jn 6,35-47) est donnée gratuitement et en surabondance à tous, sans aucune exception, et avec lui, nous recevons ce Cadeau qui s’offre également par le pain et le vin consacrés : « l’Esprit qui Est Vie. » « C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les Paroles que je vous ai dites son Esprit et elles sont Vie » (Jn 6,63). St Pierre a bien écouté, d’un cœur ouvert et vrai (cf. Lc 5,8), dans un réel désir de se repentir (cf. Lc 5,29-32) : il ne peut que constater cette Vie nouvelle qui l’envahit et qui, déjà, dans la foi et par sa foi, fait tout son Bonheur : « Tu as les Paroles de la Vie éternelle. Nous, nous croyons, et nous avons reconnu que tu es le Saint de Dieu » (Jn 6,68-69). Ce que Jésus vient de dire en conclusion de son discours sur sa Parole « Pain de Vie » s’accomplit pour lui : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle » (Jn 6,47), dès maintenant, dans le présent de sa foi…

 

La fermeté de Jésus sur l’Eternel de l’Amour auquel tous les hommes sont appelés ne s’oppose donc en rien à l’infini de la Tendresse du Dieu de « grande Miséricorde » (Né 13,22). L’homme est debout ? Qu’il veille donc à rester debout, par la prière, en s’appuyant sur le Roc qui ne cesse de s’offrir à sa foi. L’homme est tombé ? Il s’est fait mal, il s’est blessé dans sa chute, il en souffre profondément. C’est ce que Dieu voulait éviter à tout prix en le pressant de lui rester fidèle. Mais qu’il ne désespère jamais de sa Miséricorde. Il est toujours avec lui, pour lui, toujours totalement offert à sa foi pour reconstruire avec lui ce qui peut l’être…

« La ferme pensée sur le divorce a été appliquée par l’Eglise primitive dans des situations nouvelles. Il n’est donc pas étonnant qu’il en soit de même aujourd’hui. L’Eglise se trouve toujours confrontée à des unions conjugales rompues et reformées. En tous ces cas, on se souviendra que la pensée de Jésus n’est pas fondée sur un point de vue « légaliste » et qu’il a toujours pratiqué un large accueil des exclus et des pécheurs » (Jacques Hervieux).

« Étant sorti, Jésus vit, en passant, un homme assis au bureau de la douane, appelé Matthieu, et il lui dit : Suis-moi ! Et, se levant, il le suivit. Comme il était à table dans la maison, voici que beaucoup de publicains et de pécheurs vinrent se mettre à table avec Jésus et ses disciples. Ce qu’ayant vu, les Pharisiens disaient à ses disciples : Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? Mais lui, qui avait entendu, dit : Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Allez donc apprendre ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » (Mt 9,9-13). Et nous sommes tous pécheurs, d’une manière ou d’une autre… Mais Dieu ne renoncera jamais à son projet. Un Père tel que Lui ne peut cesser d’aimer ses enfants… Envers et contre tout, il nous regarde toujours comme des « vases de Miséricorde qu’il a d’avance préparés pour la gloire » (Rm 9,23) et il s’est donné tout entier en Jésus Christ, dans l’infini de ce qu’Il Est, pour qu’il en soit effectivement ainsi. Voilà ce qu’il a déposé sur le plateau de la balance… Et nous, qui sommes sur l’autre plateau, pensons-nous vraiment que le poids de nos misères, aussi énorme soit-il, pourrait l’emporter ? « Tous ont péché et sont privés de la Gloire de Dieu » (Rm 3,23) ? « Père, je veux que là où Je Suis eux aussi soient avec moi ». C’est pourquoi, « je leur ai donné la Gloire que tu m’as donné pour qu’ils soient un comme nous sommes un » (Jn 17,22 ; 17,24). Alors, oui, « que ta volonté soit faite »…

 

Jésus et les petits enfants (Mc 10,13-16)

 

Nous avons déjà rencontré en Mc 9,36-37 la situation des « petits enfants » dans la société de l’époque. « Au temps de Jésus, les enfants sont en effet objet de mépris de la part des adultes. Cette marmaille qui grouille et qui fait tant de bouches affamées à nourrir n’est pas en grande considération dans un monde où règne la pauvreté. De plus, tous ces gosses qui pullulent dans la communauté juive sont encore ignorants de la Loi de Moïse. On les traite comme des « hors la Loi ». Ils sont mis au rang des « exclus » comme les malades, les femmes et les esclaves, etc… Ce mépris que manifestent à l’égard des enfants ses propres amis heurte profondément le Maître : « Voyant cela, Jésus se fâcha ». Marc a déjà relevé le regard de colère de Jésus (Mc 3,5), mais jamais encore il ne nous a montré la raison profonde de son irascibilité. La voilà : les enfants, comme les autres « exclus », ont leur place dans le Royaume » (Jacques Hervieux).

« Laissez les petits enfants venir à moi ; ne les empêchez pas, car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu. En vérité je vous le dis : quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant, n’y entrera pas ». En effet, « petit troupeau, votre Père s’est complu à vous donner le Royaume » (Lc 12,32). Il s’agit donc d’accueillir avec la simplicité et la confiance que peut avoir un petit enfant vis-à-vis de son Père, ce Royaume de Dieu donné gratuitement, par amour, à quiconque acceptera de le recevoir… Nous l’avons vu, « le Règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture ou de boisson, il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17). Autrement dit, il est Mystère de Communion dans « l’unité de l’Esprit » (Ep 4,3), cet Esprit que le Père donne éternellement au Fils et qui l’engendre en Fils, cet Esprit qui nous est donné tout aussi gratuitement pour accomplir en nous notre vocation commune à devenir des fils et des filles de Dieu « à l’image du Fils » unique (Rm 8,29).

« Redisons-le, à l’époque de Jésus, l’enfant est avant tout « un pauvre » : un être totalement dépendant d’autrui ». Et Jésus a proclamé « heureux les pauvres de cœur, car le Royaume des Cieux est à eux » (Mt 5,3). Ils ont su accueillir le Don de Dieu… L’enfant « est aussi le signe vivant d’une grande capacité d’écoute et de confiance : ce que les adultes ont largement perdu ! C’est la disponibilité foncière de l’enfant qui en fait un exemple pour les croyants. Jésus l’affirme avec toute la solennité voulue. On reconnaît bien là le souci que Jésus a de rectifier sans cesse le point de vue de ses disciples, qu’il est en train de former à leur tâche de responsabilité dans l’Eglise. Il leur faut abandonner leurs prétentions de grandeur (Mc 9,33-34), et se faire « petits » pour accueillir le Règne de Dieu avec un maximum d’humilité et d’ouverture. » « Puis Jésus les embrassa et les bénit ». « L’étreinte affectueuse de ces petits mal aimés et rejetés est hautement significative. La « bénédiction » qui l’accompagne est dans la Bible la communication en acte du Don de Dieu » (Jacques Hervieux), de ce Dieu qui ne cesse de donner, qui est éternellement Don en acte de ce qu’Il Est Lui-même et Il Est Esprit… Noter en ce texte d’Isaïe le parallèle entre « bénédiction » et « Esprit », et l’image de l’eau employée une nouvelle fois pour évoquer le Don de l’Esprit en nos cœurs desséchés, assoiffés : « Je vais répandre de l’eau sur le sol assoiffé », dit le Seigneur, « et des ruisseaux sur la terre desséchée ; je répandrai mon Esprit sur ta race et ma bénédiction sur tes descendants » (Is 44,3). Et dans la Lettre aux Galates, St Paul évoque « la bénédiction d’Abraham » en termes « d’Esprit de la Promesse » (Bible de Jérusalem), « l’Esprit, objet de la promesse » (TOB) : « Tous ceux qui se réclament de la pratique de la Loi encourent une malédiction. Car il est écrit: Maudit soit quiconque ne s’attache pas à tous les préceptes écrits dans le livre de la Loi pour les pratiquer… Le Christ nous a rachetés de cette malédiction de la Loi, devenu lui-même malédiction pour nous, car il est écrit : Maudit quiconque pend au gibet, afin qu’aux païens passe dans le Christ Jésus la bénédiction d’Abraham et que par la foi nous recevions l’Esprit de la promesse » (Ga 3,10-14). Autrement dit, il est mort sur la Croix pour que nous puissions tous recevoir le Don de l’Esprit, l’Esprit promis dans l’Ancien Testament, l’éternelle Bénédiction que le Dieu Créateur ne cesse de répandre sur sa création depuis qu’il l’a créée… Avec le Christ, la Révélation de Dieu est arrivée à son terme, la vocation d’Abraham est pleinement accomplie : « Par toi se béniront toutes les familles de la terre » (Gn 12,3). « Je répandrai mon Esprit sur toute chair » (Jl 3,1-5 ; Ac 2,1-41).

 

L’homme riche, le danger des richesses, le trésor promis au détachement (Mc 10,17-31)

 

Sur la route, Jésus rencontre un homme de bonne volonté, qui sait reconnaître qu’il est un « bon Maître » : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? ». Mais il est encore dans la logique Pharisienne : « faire pour avoir ». Le Don de Dieu apparaît alors comme un salaire ou une récompense. L’Amour de Dieu et sa totale gratuité arrivent en second. Ce n’est pas l’homme qui répond à Dieu mais l’inverse ; lui et ses œuvres occupent la première place, avec tous les risques d’orgueil et d’amour propre que l’on imagine… Non, la vie chrétienne n’est pas ainsi, et Paul, l’ancien Pharisien, le proclame avec force : « C’est par grâce que vous êtes sauvés… Ce salut ne vient pas de nous, il est un don de Dieu ; il ne vient pas des œuvres, car nul ne doit pouvoir se glorifier. Nous sommes en effet son ouvrage, créés dans le Christ Jésus en vue des bonnes œuvres que Dieu a préparées d’avance pour que nous les pratiquions » (Ep 2,5.8-10 ; cf. texte en fin de document). Ces œuvres seront les fruits de « l’Amour de Dieu qui a été versé dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5). Et, d’une manière ou d’une autre, « le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi » (Ga 5,22)…

St Paul, qui « surpassait bien des compatriotes de son âge, en partisan acharné des traditions des pères » (Ga 1,14), lui qui était « irréprochable » vis-à-vis de son obéissance de la Loi (Ph 3,6), a bien compris, en l’expérimentant lui-même sur la route de Damas, l’Amour Miséricordieux dont nous sommes tous appelés à devenir les heureux bénéficiaires. A la première place, il mettra non pas l’homme, ses œuvres, son « faire », mais le Don de Dieu, gratuit, offert par amour, en surabondance… Pour l’accueillir vraiment, il s’agit jour après jour de se repentir vraiment en comptant sur l’aide, le soutien, la fidélité de Celui qui « demeure fidèle lorsque nous, nous sommes infidèles » (2Tm 2,13). Et le Don accueilli par ce repentir sincère sera tout en même temps pardon, purification, Plénitude et Force pour agir comme Dieu le désire, autant qu’il nous est possible. Les œuvres arrivent en dernier… Elles ne sont que les fruits inévitables du Don reçu, s’il a été effectivement reçu… St Jacques ne dira pas le contraire : « C’est par les œuvres que je te montrerai ma foi », une foi qui est accueil effectif du Don de Dieu (Jc 2,18), l’Esprit Saint. On reconnaît l’arbre à ses fruits (Mt 7,15-20)…

« Bon Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Sans arrières pensées, cet homme a mis Jésus à la première place. Mais non, Jésus, Lui, n’est pas à la première place dans son cœur. Le premier dans sa vie, Celui dont il ne cesse de parler, Celui vers lequel il tourne les regards, c’est son Père… Dans l’Amour, c’est toujours l’autre qui compte d’abord… « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul »…

Et comme dans la discussion sur le divorce, Jésus revient aux fondamentaux de la foi en Israël, les Dix Paroles données par Dieu à Moïse (Ex 20,1-17 ; Dt 5,6-22) : « Ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage, ne fais pas de tort, honore ton père et ta mère » (Mc 10,19). « Maître, lui dit-il, tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse ». Et il est sincère, il le dit de tout cœur… « Alors Jésus fixa sur lui son regard et l’aima. Et il lui dit : Une seule chose te manque : va, ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens, suis-moi ».

« Jésus fixa sur lui son regard et l’aima »… Or « aimer c’est tout donner et se donner soi‑même » (Ste Thérèse de Lisieux), un principe que Dieu vit infiniment, parfaitement, littéralement et de toute éternité… Dans son Amour, Dieu est Don de Lui-même… Ce Mystère, toujours en acte, se révèle pleinement en Jésus Christ… « Jésus l’aima »… En cet instant, la Plénitude de sa Lumière, de sa Vie, de sa Paix, de sa Joie éternellement donnée se manifeste en frappant, d’une manière que lui seul connaît, à la porte de son cœur… Un Trésor d’Être lui est offert, gratuitement, par amour… Que va-t-il choisir ?

Un détachement doit s’opérer… « Va, ce que tu as vends le »… Jésus a touché le point sensible : l’avoir… « Que dois-je faire pour avoir… », lui avait-il demandé ? Cet homme est dans la logique de l’avoir, et sa fortune le prouve… Jusqu’à présent, il a accordé une grande importance à cet avoir qui est pour lui sécurité, assurance pour l’avenir, promesse de bien-être… Et Jésus l’invite ici à lâcher tout ce qu’il a accumulé par lui-même et pour lui-même, afin d’entrer dans la logique de l’Amour qui est Don : « Ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres ». Il s’agira dès lors de mettre sa confiance non plus en son avoir mais en ce Dieu Père qui, dans son Amour, « sait bien ce qu’il nous faut », jusques dans les moindres détails de la nourriture et du vêtement, bref, tout ce qui est nécessaire à notre vie (Mt 6,8 ; Lc 12,22-32). Que va-t-il choisir : l’avoir pour soi, ou bien Être d’un Autre pour les autres ? « Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens »… Son avoir a encore trop de prix à ses yeux… Son cœur n’a pas réussi à se détacher des richesses de ce monde… Il a choisi les réalités périssables et leur incapacité à combler profondément et durablement le cœur de l’homme, aux réalités impérissables qui n’abondent qu’en Dieu seul : il est « sombre » pour n’avoir pas su dire « Oui ! » à la Lumière de l’Esprit qui s’offrait à lui en Jésus Christ « Lumière du monde » (Jn 8,12 ; 12,46), il est « tout triste » car il n’a pas su « accueillir la Parole avec la joie de l’Esprit Saint » (1Th 1,6)… « Malheur à vous, les riches, car vous avez votre consolation », incomparable à Celle qui vient de Dieu… Ce n’est pas une malédiction, c’est une constatation, et Jésus est triste de les voir tristes, Lui qui leur a parlé « pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jn 15,11). Aux chrétiens de Thessalonique, Paul écrira : « Que notre Seigneur Jésus Christ lui-même, ainsi que Dieu notre Père, qui nous a aimés et nous a donné, par grâce, consolation éternelle et heureuse espérance, consolent vos cœurs et les affermissent en toute bonne œuvre et parole » (2Th 2,16‑17). Et tout cela s’accomplit par le Don du Saint Esprit : « Les Églises jouissaient de la paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie; elles s’édifiaient et vivaient dans la crainte du Seigneur, et elles étaient comblées de la consolation du Saint Esprit » (Ac 9,31). Et « l’heureuse espérance » d’un Bonheur éternel est encore un fruit du Saint Esprit : « Que le Dieu de l’espérance vous donne en plénitude dans votre acte de foi la joie et la paix, afin que l’espérance surabonde en vous par la puissance de l’Esprit Saint » (Rm 15,13).

 

Cet homme riche a pour l’instant dit « Non ! » à Jésus qui comprend la difficulté qu’il peut y avoir à se détacher de ses richesses : « Alors Jésus, regardant autour de lui, dit à ses disciples : Comme il sera difficile à ceux qui ont des richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu ! Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles », car, dans l’Ancien Testament, la richesse est souvent présentée comme étant une bénédiction de Dieu (cf. Abraham, Gn 13,2 ; Isaac, Gn 26,12-14 ; Jacob, Gn 30,43) ! « Mais Jésus reprit et leur dit : Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le Royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu ! » (Mc 10,23-25).

« Ils restèrent interdits à l’excès et se disaient les uns aux autres : Et qui peut être sauvé? Fixant sur eux son regard, Jésus dit : Pour les hommes, impossible, mais non pour Dieu : car tout est possible pour Dieu » (Mc 10,26-27). Il est donc impossible pour un riche de se détacher de ses richesses par lui-même… Il ne pourra le faire qu’avec l’aide, le soutien, le secours, l’attirance de Dieu qui, d’une manière ou d’une autre, au moment voulu, lui fera goûter une joie jusqu’alors inconnue… « Tu mets dans mon cœur plus de joie que toutes leurs vendanges et leurs moissons » (Ps 4,8). Ces dernières apparaîtront alors bien ternes par rapport à cette joie nouvelle, incomparable… Et le détachement sera une évidence, ou du moins plus facile…

Manifestement, l’heure n’était pas encore venue pour cet homme riche… Mais Dieu continuera de le suivre, prêt à s’engouffrer dans son cœur dès que la porte acceptera de s’ouvrir, même timidement, du bout des lèvres… Alors s’accomplira pour lui ce qui est dit du premier enfant de la parabole : « Un homme avait deux enfants. S’adressant au premier, il dit : Mon enfant, va t’en aujourd’hui travailler à la vigne. Je ne veux pas, répondit-il ; ensuite pris de remords, il y alla. S’adressant au second, il dit la même chose ; l’autre répondit : Entendu, Seigneur, et il n’y alla point. Lequel des deux a fait la volonté du père ? – Le premier, disent les Grands Prêtres et les Anciens du Peuple. Jésus leur dit : En vérité je vous le dis, les publicains et les prostituées arrivent avant vous au Royaume de Dieu » (Mt 21,28-31 et 21,23).

Dieu l’aura suivi, il l’aura cherché « jusqu’à ce qu’il le retrouve » (Lc 15,4-7), et lorsqu’il l’aura retrouvé, c’est lui qui, soutenu, porté par le Don de l’Esprit, se mettra à le suivre en son Royaume de Vie, de Paix et de Joie… C’est ce que firent les disciples à l’appel de Jésus, un appel qui fut pour eux Plénitude de Vie, de Douceur et de Paix, Bonheur indescriptible (Jn 6,68)… Et ils ont tout lâché pour Lui… Un jour, « comme il passait sur le bord de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, qui jetaient l’épervier dans la mer; car c’étaient des pêcheurs. Et Jésus leur dit : Venez à ma suite et je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. Et aussitôt, laissant les filets, ils le suivirent » (Mc 1,16-18). Jean, lui, a perçu en Jésus « la Lumière de la Vie » (Jn 8,12), et il a lui aussi tout lâché pour elle… « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ; – car la Vie s’est manifestée : nous l’avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue – ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ. Tout ceci, nous vous l’écrivons pour que notre joie soit complète » (1Jn 1,1-4). Paul a vu sur la route de Damas cette même Lumière, il a vécu cette Plénitude de Vie, et lui aussi a fait comme tous les autres… « Tous ces avantages dont j’étais pourvu, je les ai considérés comme un désavantage, à cause du Christ. Bien plus, désormais je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. À cause de lui j’ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets, afin de gagner le Christ, et d’être trouvé en lui », uni à Lui dans la communion d’un même Esprit, cet Esprit qui est Plénitude de Vie (Ph 3,7-9)… Désormais, pour lui, « la vie c’est le Christ » (Ph 1,21)…

« Pierre se mit à lui dire : Voici que nous, nous avons tout laissé et nous t’avons suivi ». Faisons bien attention à la réponse de Jésus : « En vérité, je vous le dis, nul n’aura laissé maison, frères, sœurs, mère, père, enfants ou champs à cause de moi et à cause de l’Évangile, qui ne reçoive le centuple dès maintenant, au temps présent, en maisons, frères, sœurs, mères, enfants et champs, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle » (Mc 10,29-30). Dans cette liste qu’il donne des proches de ses disciples, il manque le mot « femme ». Jésus, en effet, a appelé aussi des hommes mariés à le suivre, Pierre le premier (cf. Mc 1,29-31). Et il est bien sûr le premier à « ne pas séparer ce que Dieu a uni » (Mc 10,9). La vocation de l’un sera aussi vocation de l’autre, et ils pourront effectivement, lorsqu’ils seront devenus grands, « laisser » leurs « enfants », qui de toute façon se seraient envolés de leurs propres ailes pour faire leur vie comme nous tous nous l’avons fait… Alors ils vivront, avec une intensité toute particulière, cet envoi « deux par deux » (Lc 10,1) pour témoigner, ensemble, de cet Amour offert à tout homme, quel qu’il soit, un Amour qu’ils ont eux-mêmes reçus, reconnus, un Amour qui est à la source de leur amour et qui ne cessera de se donner à eux pour les soutenir dans leur mission.

Et cet Amour est Miséricorde… « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5,20). Les grands pécheurs, eux qui sont le plus à même d’être rejetés par ceux qui croient être « des gens biens, respectables », mobilisent toute l’attention du « Père des Miséricordes ». S’ils acceptent de reconnaître humblement leurs misères, ces grands malades recevront les plus grands remèdes. Dans le Royaume des Cieux, « beaucoup de premiers » aux yeux des hommes « seront alors derniers, et les derniers seront les premiers ». Puissions-nous tous être de ceux-là en offrant jour après jour notre péché à « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde »…

                                                                                                                                              D. Jacques Fournier

La petite voie de Ste Thérèse de l’Enfant Jésus

 


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L’unique désir de Thérèse

La science d’Amour, ah oui! cette parole résonne doucement à l’oreille de mon âme, je ne désire que cette science-là. Pour elle, ayant donné toutes mes richesses, j’estime comme l’épouse des sacrés cantiques n’avoir rien donné… Ct 8,7  Je comprends si bien qu’il n’y a que l’amour qui puisse nous rendre agréables au Bon Dieu que cet amour est le seul bien que j’ambitionne.  

 

Définition de la petite voie

Jésus se plaît à me montrer l’unique chemin qui conduit à cette fournaise Divine, ce chemin c’est l’abandon du petit enfant  qui s’endort sans crainte dans les bras de son Père…

 

La parole de Dieu, fondement de la confiance

« Si quelqu’un est tout petit, qu’il vienne à moi. » a dit l’Esprit Saint par la bouche de Salomon et ce même Esprit d’Amour a dit encore que « La miséricorde est accordée aux petits » (Pr 9,4; Sg 6,7). En son nom, le prophète Isaïe nous révèle qu’au dernier jour « le Seigneur conduira son troupeau dans les pâturages, qu’il rassemblera les petits agneaux et les pressera sur son sein » (Is 40,11) et comme si toutes ces promesses ne suffisaient pas, le même prophète dont le regard inspiré plongeait déjà dans les profondeurs éternelles, s’écrie au nom du Seigneur : « Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous caresserai sur mes genoux » (Is 66,12-13). O Marraine chérie ! après un pareil langage, il n’y a plus qu’à se taire, à pleurer de reconnaissance et d’amour…

 

Souhait pour les âmes faibles et imparfaites

Ah ! si toutes les âmes faibles et imparfaites sentaient ce que sent la plus petite de toutes les âmes, l’âme de votre petite Thérèse, pas une seule ne désespérerait d’arriver au sommet de la montagne de l’Amour, puisque Jésus ne demande pas de grandes actions, mais seulement l’abandon et la reconnaissance, puisqu’il a dit dans le Psaume 50(49) : « Je n’ai nul besoin des boucs de vos troupeaux, parce que toutes les bêtes des forêts m’appartiennent et les milliers d’animaux qui paissent sur les collines, je connais tous les oiseaux des montagnes… Si j’avais faim, ce n’est pas à vous que je le dirais : car la terre et tout ce qu’elle contient est à moi. Est-ce que je dois manger la chair des taureaux et boire le sang des boucs ?…  

 

La soif d’amour

« IMMOLEZ A DIEU des SACRIFICES de LOUANGES et d’ACTIONS DE GRÂCES » (Ps 50 (49),14). Voilà donc tout ce que Jésus réclame de nous, il n’a point besoin de nos œuvres, mais seulement de notre amour, car ce même Dieu qui déclare n’avoir pas besoin de nous dire s’il a faim, n’a pas craint de mendier un peu d’eau à la Samaritaine. Il avait soif… Mais en disant: « Donne moi à boire » (Jn 4,6-13) c’était l’amour de sa pauvre créature que le Créateur de l’univers réclamait. Il avait soif d’amour… Ah ! je le sens plus que jamais Jésus est altéré, Il ne rencontre que des ingrats et des indifférents parmi les disciples du monde et parmi ses disciples à lui, il trouve, hélas! peu de cœurs qui se livrent à lui sans réserve, qui comprennent toute la tendresse de son Amour infini.

 

                                                                                                            Ste Thérèse de Lisieux, “Histoire d’une Âme”.

Fiche n°18 (Mc 10,1-31) Document PDF pour une éventuelle impression




Mc 9,30-50 : le Christ doux et humble est la Plénitude de la Vie.

La seconde annonce de la Passion (Mc 9,30-32)

 

« Etant partis de là, ils faisaient route à travers la Galilée »… « Le point de départ de Jésus n’est pas précisé. Mais la dernière mention géographique le situait dans l’extrême nord de la Palestine : la région de Césarée de Philippe (8,27). C’est donc dans le sens Nord-Sud que Jésus traverse toute la Galilée avec ses disciples. Il entreprend ici ce que l’on appelle couramment sa « montée à Jérusalem ». Comme Matthieu et Luc, Marc ne connaît qu’un unique voyage de Jésus vers la Judée et la capitale d’Israël (Mc 9,30-11,1).

Césarée de Philippe

« Et il ne voulait pas qu’on le sût »… C’est toujours la loi du « secret messianique ». Les foules galiléennes ont eu de Jésus les paroles et les signes suffisants de sa messianité. Elles ne se sont pas converties. Maintenant, Jésus doit se consacrer tout entier à la formation de ses disciples pour les amener, si possible, à accueillir la perspective d’un Messie rejeté par son Peuple » (Jacques Hervieux, « L’Evangile de Marc » dans « Les Evangiles, textes et commentaires » (Coll. Bayard Compact, Paris, 2001).

 

Et pourtant, Jésus vient d’accomplir un signe étonnant en guérissant un enfant épileptique (Mc 9,14-29), une maladie qui, à l’époque, comme toutes les autres d’ailleurs, était attribuée à l’action du démon. Jésus s’était adapté à ce contexte particulier : « Esprit muet et sourd, je te l’ordonne, sors de lui et n’y rentre plus » (Mc 9,25). En Serviteur du Père, il manifestait une fois de plus la victoire de la Lumière sur les ténèbres, de la Vie sur la mort… « C’est maintenant le jugement de ce monde ; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors » (Jn 12,31). Notons la forme passive : jeter dehors par qui ? Par Dieu, Père, Fils et Saint Esprit. Autrement dit, c’est Lui qui remporte la victoire, non pas nous… « Les disciples se disaient les uns aux autres : « Qui donc peut être sauvé ? » Fixant sur eux son regard, Jésus dit : « Pour les hommes, impossible, mais non pour Dieu : car tout est possible pour Dieu » » (Mc 10,26-27). C’est pourquoi « tout est possible à celui qui croit » (Mc 9,23), à celui qui, par sa foi, s’abandonne entre les mains de Dieu pour le laisser faire ce que Lui seul peut faire…. De notre côté, nous n’avons qu’à consentir, en toute liberté, à nous ouvrir à son amour pur qui ne recherche inlassablement que notre bien. Ensuite, nous le laisserons actualiser dans nos cœurs et dans nos vies sa victoire sur le mal, en lui offrant, jour après jour, toutes nos misères, nos ténèbres, nos manques, nos incapacités… « Je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas… Malheureux homme que je suis ! Mais, grâces soient à Dieu par Jésus Christ notre Seigneur » (Rm 7,14-25) car « dans le Christ, il nous emmène sans cesse dans son triomphe » (2Co 2,14). « Son triomphe », et non pas le nôtre, et ce triomphe est celui de son inépuisable Miséricorde : « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5,20).

prodigue

Cette victoire de l’Amour sur le mal, qui, sous toutes ses formes, blesse, écrase, ligote, fait souffrir (Rm 2,9), fut révélée dans tous les signes accomplis par le Christ. Ici, nous avons un jeune malade, même si cette maladie à l’époque était attribuée au démon. Plus tard, ce sera bien « le diable » qui, au moment de la Passion, tirera les ficelles en tous ceux qui accepteront de lui donner prise : « Le diable avait déjà mis au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, le dessein de le livrer » (Jn 13,2). Et la Bible de Jérusalem de préciser en note : « La Passion est un drame où se trouve engagé le monde invisible : derrière les hommes est à l’œuvre la puissance diabolique »…

Mais Jésus a pris sur lui tout ce qui nous fait souffrir, si nous acceptons bien sûr de tout lui donner… « Il a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Mt 8,17 ; Is 53,4). « C’est pour nous que le Christ a souffert… Par ses blessures, nous sommes guéris… C’étaient nos péchés, avec toutes leurs conséquences, qu’il portait dans son corps, sur le bois, afin que morts à nos péchés nous vivions pour la justice » (1P 2,21-25). Il s’est uni, par amour et dans l’amour, à tout homme qui souffre pour porter avec lui le fardeau de ses peines, quelles qu’elles soient, fussent-elles les conséquences de ses péchés… Et il l’a fait pour que le mal n’ait pas le dernier mot, pour qu’il ne nous écrase pas et que nous puissions finalement en sortir victorieux, avec Lui et grâce à Lui… « Venez à moi vous tous qui peinez et ployez sous le poids du fardeau et vous trouverez le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car mon joug est facile à porter et mon fardeau léger » (Mt 11,28-30). Notre « fardeau », c’est tout ce qui nous tend à nous écraser, à nous plonger dans la souffrance, misères et faiblesses comprises… Dès que nous acceptons de l’offrir au Christ, il devient, par amour, le fardeau du Christ, porté par le Christ, dans la Toute Puissance de l’Esprit. Il est toujours là, mais avec lui et grâce à Lui, il devient « léger » et « facile à porter »…

Jesus_frappe_a_la_porteTel est l’Amour de Celui qui, inlassablement, ne recherche que notre bien… Dans la communion d’un même Esprit, le Christ ne fait alors plus qu’un avec tous ceux et celles, quels qu’ils soient, fussent-ils les plus grands pécheurs, qui auront accepté de se tourner vers Lui de tout cœur et de l’accueillir au plus profond de leur être. « Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui », en son cœur, par l’Esprit, et, « uni » à moi « en un seul Esprit » (1Co 6,17), dans « l’unité de l’Esprit » (Ep 4,3), je serai « moi près de lui et lui près de moi » (Ap 3,20).

Par amour, le Christ désire donc s’unir à tous les hommes, et tout spécialement à ceux et celles qui ont le plus besoin de lui, ceux qui souffrent, qui sont rejetés, écrasés, abandonnés… S’ils acceptent cette Présence Bienveillante qui vient, pour eux, frapper à la porte de leur cœur, ils ne feront plus « qu’un » avec le Christ (Jn 17,20-23 ; 11,51-52). La souffrance de l’homme devient la souffrance du Christ pour que la Vie, la Joie et la Paix du Christ deviennent la Vie, la Joie et la Paix de l’homme… En ce sens, le visage de tout homme souffrant devient celui du Christ… L’homme qui souffre, c’est le Christ…

Les multiples parallèles entre Jésus et cet enfant épileptique en Mc 9 sont d’ailleurs étonnants…

  • « Esprit muet et sourd, je te l’ordonne, sors de lui et n’y rentre plus » (Mc 9,25). Il parle d’autorité (Mc 1,22 ; 1,27-28 ; 11,29 ; 11,33), en envoyé du Père, accomplissant en son Nom ce que le Père lui a demandé de faire. Et c’est le Père qui, avec et par Jésus, son Serviteur (Ac 3,13 ; 3,26 ; 4,27), va accomplir ses œuvres (Jn 10,32 ; 10,37-38 ; 14,10-11). La Parole donnée par Jésus ne fait alors que révéler l’action invisible mais souveraine du Père qui agit par « l’Esprit Saint, Puissance du Très Haut » (Lc 1,35 ; 4,14 ; Ac 10,38 ; Rm 1,4 ; 1Co 2,4 ; Ep 3,16 ; 1Th 1,5). C’est ainsi que St Paul appelle la Parole de Dieu, ce « glaive de l’Esprit » (Ep 6,17) qui remporte la victoire dans le combat contre les ténèbres, car Dieu accomplit très concrètement par l’Esprit ce qu’il dit par sa Parole. Et sur la croix, c’est « la Parole faite chair » (Jn 1,14) qui s’offrira pour cette victoire promise. « Jésus dit : « Tout est accompli» (Jn 19,30). En cet instant, cette Parole de Jésus prend tout son sens : « C’est maintenant le jugement de ce monde ; maintenant, le Prince de ce monde va être jeté dehors ; et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi » (Jn 12,31-32) pour qu’ils passent avec moi et grâce à moi « des ténèbres à la lumière et de l’empire de Satan à Dieu » (Ac 26,17‑18). Et « il remit l’esprit », poursuit St Jean (Jn 19,30). « Comme cette expression pour évoquer la mort est unique, certains pensent ici au don de l’Esprit » (M. Zerwick). Et de fait, puisque le grec ancien n’avait ni ponctuation ni majuscules, on pourrait traduire : « Il remit l’Esprit ». Notons aussi les nuances du verbe ‘paradidômi’ employé ici : « transmettre ; remettre (de la main à la main, par succession ; livrer à la postérité) ; confier. » Elles rejoignent tout à fait le sens de la mort du Christ sur la Croix : il a donné sa vie pour que nous ayons part à sa Vie, cette Vie qu’il reçoit du Père « avant tous les siècles » par le Don de « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63). « Il remet ainsi son esprit » entre les mains du Père en lui disant : « Tout est accompli ». Et sa mission était justement de nous « transmettre l’Esprit » par lequel le Père l’engendre en Fils, et par lequel nous sommes également tous appelés à devenir des fils « à l’image du Fils » (Rm 8,29). Cet « Esprit de Force et d’Amour » (2Tm 1,7) l’a soutenu pendant les souffrances de sa Passion, lui donnant de pouvoir porter sa croix en répondant à la haine, à la méchanceté, à la cruauté et à la violence par l’amour, et par l’amour uniquement… Il révélait ainsi l’Amour inconditionnel que Dieu porte à tous les hommes ses enfants, quel que soit le mal qu’ils ont pu faire… « Père, pardonne leur » (Lc 24,34) … « Le Seigneur Dieu est un Soleil, il donne la grâce, il donne la gloire… Il fait lever son Soleil sur les méchants et sur les bons » (Ps 84(83),12 ; Mt 5,45). Et bien sûr cette Lumière de l’Esprit qui brille sur les méchants sera tout à la fois Vérité, Tendresse et appel au repentir… Et elle sera pour tous ceux et celles qui souffrent cette « Force » qui viendra porter leur fardeau avec eux pour les libérer, par sa seule Présence, de tout ce qui pourrait les écraser…

 

  • « Après avoir crié et l’avoir violemment secoué, (l’esprit muet et sourd) sortit, et l’enfant devint comme mort, si bien que la plupart disaient : « Il a trépassé ! » » (Mc 9,26). Voilà ce que Marc écrit de l’enfant… Plus tard, il écrira ceci pour Jésus : « A la neuvième heure Jésus clama en un grand cri : « Élôï, Élôï , lema sabachthani », ce qui se traduit : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »… Et Jésus, jetant un grand cri, expira » (Mc 15,34‑37).

 

  • « Jésus, prenant l’enfant par la main, le releva et il se tint debout » (Mc 9,27). Et Marc emploie ici, avec les verbes « relever, égéirô » et « se tenir debout, anistémi », les termes mêmes qu’il emploiera pour évoquer la résurrection du Christ : « Ne vous effrayez pas », dit l’ange aux femmes venues au tombeau pour s’occuper du corps de Jésus. « C’est Jésus le Nazarénien que vous cherchez, le Crucifié : il est ressuscité (égéirô), il n’est pas ici. Voici le lieu où on l’avait mis » (Mc 16,6 ; cf. 16,14)… Et à Jérusalem, dans la Basilique du Saint Sépulcre, au lieu qui évoque l’endroit où le Christ était étendu, il est écrit sur un tissu de couleur bleue : « Kristos anêsté », du verbe ‘anistémi’ : « Christ est Ressuscité »…

 Jésus Bon Pasteur

Jésus Bon Pasteur (peinture murale du 3ème s., catacombe de St Calliste à Rome)

Ce parallèle entre le Christ et cet enfant guéri est donc révélateur de toute la mission du Fils de l’Homme : cet enfant souffrant, jeté à terre, blessé, c’est Lui dans la mesure où il a voulu, par amour, être solidaire de toute l’humanité souffrante. Il a même voulu aller plus loin : vivre en son cœur les conséquences les plus graves du péché, Lui, le Fils, comblé de Lumière et de Vie par le Père de toute éternité. Il a ainsi expérimenté les ténèbres, l’aveuglement du péché qui peut faire croire au pécheur, dans sa nuit, que Dieu est lointain, absent, inexistant, alors qu’il n’a jamais cessé d’être tout proche… Le soleil n’existe pas, il ne brille pas, pourrait dire un aveugle qui ne se fierait qu’à sa seule expérience, alors qu’au moment où il parle, il est en plein soleil ! Jésus, « l’agneau sans reproche et sans tache » (1P 1,19), « lui qui n’a jamais commis de faute » (1P 2,22), s’unira, par amour, aux ténèbres des pécheurs et il dira sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Ps 22(21)). « Celui qui n’avait pas connu le péché », celui qui n’avait jamais fait l’expérience du péché, « Dieu l’a fait péché pour nous », il l’a comme « identifié » (TOB) à toutes les conséquences de nos péchés, « pour qu’en lui nous devenions justice de Dieu » (2Co 5,21), des femmes et des hommes ajustés au projet de Dieu qui nous a tous créés pour que nous participions à la Plénitude de sa Vie. « Souffrance et angoisse à toute âme humaine qui s’adonne au mal… Gloire, honneur et paix à quiconque fait le bien » (Rm 2,9-10). Christ a ainsi vécu nos souffrances, nos angoisses (Mc 14,33), nos douleurs et notre mort, pour que nous puissions tous être remplis par cette Plénitude de Vie qu’il reçoit du Père de toute éternité… Désormais, tout homme souffrant, par amour et dans l’amour, c’est Lui… « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,31‑46).

Dans cette seconde annonce de la Passion (Mc 9,30-32), remarquons enfin que le premier verbe est au présent : « Le Fils de l’homme est livré », c’est fait… St Marc emploie ici le même verbe que St Jean en Jn 19,30, ‘paradidômi’ : « transmettre ; remettre (de la main à la main, par succession ; livrer à la postérité) ; confier. » « Le Fils de l’homme », vrai homme et vrai Dieu, est tout entier « livré, remis, confié » entre les mains des hommes, pour leur vie… Il révèle ainsi dans son humanité un mouvement qui existe en Dieu depuis le commencement du monde… Et c’est ainsi que Jésus est né à Bethléem, « la Maison du Pain » en hébreu, dans une mangeoire, déjà offert, déjà livré aux hommes pour leur salut… « Je Suis le Pain de Vie », dira-t-il plus tard en reprenant le Nom divin « Je Suis » (Jn 6,35 ; 6,48) : avec Lui, Dieu est tout entier donné à tous les hommes, quels qu’ils soient, pour que nous ayons tous « la vie en abondance » (Jn 10,10).

 

Qui est le plus grand (Mc 9,33-37)

 

Après avoir marché, Jésus et ses disciples se retrouvent à « Capharnaüm », dans « la maison » de Pierre (Mc 2,1 ; 9,33), une maison que des fouilles archéologiques ont permis de retrouver… Jésus les interroge : « De quoi discutiez-vous en chemin ? Ils se taisaient, car sur la route, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand »… Leurs intentions ne sont pas encore clairement exprimées, mais ils ne répondent pas à la demande de Jésus car ils ont honte… « Ils n’osent dire qu’ils briguent les honneurs alors que Jésus marche vers un avenir d’humilité. Le contraste est flagrant » (Jacques Hervieux). Plus tard, Jacques et Jean demanderont explicitement à Jésus de pouvoir siéger à ses côtés, aux places d’honneur, « dans sa gloire » (Mc 10,35-37)… Dans leur bouche, le mot « gloire » renvoie non pas à la gloire de Dieu mais à la gloire humaine, synonyme de prestige, d’ambition, de carriérisme… « Comment pouvez-vous croire, vous qui recevez votre gloire les uns des autres, et ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu unique », disait Jésus à ses adversaires (Jn 5,44), un reproche qui concerne aussi les disciples… Nous sommes au cœur de ce que nous appelons « le péché »… « Préserve ton serviteur de l’orgueil, qu’il n’ait sur moi nul empire ! Alors je serai irréprochable et pur du grand péché » dit le Psalmiste dans sa prière (Ps 19,14). Il est conscient de ce danger qui menace tout homme, lui le premier… Et il se place ici face à Dieu non pas dans l’attitude de celui qui domine, qui commande, donne des ordres, en impose, mais dans celle du « serviteur » qui n’a qu’un seul désir : accomplir le plus fidèlement possible tout ce que pourra lui demander son Maître…

Jésus serviteur

Telle est l’attitude de cœur de Jésus, le Serviteur du Père : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 4,33). Or « la volonté de celui qui m’a envoyé est que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné » (Jn 6,39), et le Père a donné à son Fils le monde à sauver (Jn 3,16-17). Autrement dit, Jésus apparaît non pas centré sur lui-même, se recherchant lui-même, mais tout entier « tourné vers le Père » (Jn 1,18) pour faire « non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi tu veux », dira-t-il à son Père au moment où cette obéissance sera pour lui humainement difficile (Mc 14,36)… Et puisque « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,4), Jésus, tourné de cœur vers le Père pour accomplir sa volonté, sera au même moment entièrement tourné de cœur vers tous les hommes dans la seule recherche de leur vrai bien. Pour lui, être centré sur le Père en Serviteur du Père, c’est donc être centré sur les hommes en Serviteur des hommes. Il n’existe en Jésus aucune trace de recherche de soi, et donc de recherche de gloire humaine… Il n’est pas du tout préoccupé par lui-même ; il s’est entièrement abandonné entre les mains du Père, il a confiance en son Amour, il sait que le Père, de son côté, est totalement centré sur Lui dans la recherche de son seul bien, jusques dans les moindres petits détails de sa vie… Et il aimerait que ses disciples, appelés, comme tous les hommes, à être des fils à l’image du Fils (Rm 8,28-30), aient cette même attitude de cœur en prenant conscience de cet amour du Père à leur égard (cf. Lc 12,22-32), un amour qui se manifeste dans la vie du Fils, avec le Fils et par lui… Et cela fait tant d’années qu’ils marchent à ses côtés…

Tous ces termes « serviteur », « obéissance », « faire la volonté du Père », ne sont donc pas à comprendre dans un contexte de domination d’un côté, et de servilité de l’autre. Il suffit de regarder le comportement de certains « serviteurs » pour deviner la tyrannie que leur maître exerce sur eux… Non, en Dieu tout est vécu dans l’amour de l’Autre et par amour pour l’Autre. « Le Père aime le Fils », dit Jésus, et il en est conscient… Il suffit, pour Lui, de revenir aux racines de son Être, pour retrouver, en Fleuves de Vie et de Paix, le Don du Père à son égard… « Le Père aime le Fils, et il a tout donné en ses mains » (Jn 3,35), jusqu’à son Être même, « l’insondable richesse » (Ep 3,8) de « la Plénitude de la Divinité » (Col 2,9), une Plénitude d’Esprit (Jn 4,24), d’Amour (1Jn 4,8.16), de Vie (Jn 5,26 ; 6,57), de Lumière (1Jn 1,5 ; Jn 1,4 ; 8,12 ; 12,46), de Paix (Jn 14,27), de Douceur (Mt 11,29) et de Joie (Jn 15,11). Jésus est aimé du Père qui est à la Source de sa Vie (Jn 6,57) et qui veille sur lui, le garde, s’occupe de lui jusques dans les moindres petits détails, l’écoute (Jn 11,41-42)… Si le Père lui demande quelque chose, c’est pour son bien et celui de tous ceux et celles qui l’entourent… Jésus le sait… Lui obéir sera synonyme de « recevoir » et débouchera sur l’action de grâces d’un cœur comblé : « Jésus tressaillit de joie sous l’action de l’Esprit Saint » qui vient du Père et ne cesse de jaillir en Fleuves au plus profond de son Être « et il dit : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents », à ceux qui sont centrés sur eux‑mêmes et se croient quelque chose par eux-mêmes, « et de l’avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir » (Lc 10,21-22). Et ces « tout-petits », ce sont en ces lignes ses disciples, non pas arrivés à la perfection de l’humilité du Christ, mais en marche vers elle… Au moins, en le suivant, ils sont sur le bon chemin, ce qui ne veut pas dire, et on vient de le voir, qu’ils sont arrivés au but ! Loin de là !

« Servir le Père », « obéir au Père », « accomplir la volonté du Père », c’est donc pour Jésus répondre par l’amour à ce Père qui l’aime et ne cesse de le combler… « Tout par amour, rien par force » disait St François de Sales. « Il faut que le monde reconnaisse que j’aime le Père et que je fais comme le Père m’a commandé » (Jn 14,31). Et tout ce qui est fait par amour est « léger et facile à porter » (Mt 11,28-30), car il est porté par l’Amour même… Si le Père demande au Fils d’accomplir une œuvre, il le comblera de « l’Esprit de Force et d’amour » (2Tm 1,7) pour lui permettre de la réaliser effectivement, et c’est « porté » par cette grâce, toujours synonyme de Plénitude et de Paix, que le Fils accomplira cette œuvre, non sans fatigues ! Lorsque Jésus invite ses disciples à se charger de « son joug », il ne fait que les inviter à vivre avec Lui ce qu’il vit avec le Père. Porté par le Père, le Fils accomplit les œuvres du Père… Portés par le Fils, ses disciples accompliront les œuvres du Fils… Et ce sera toute l’histoire de l’Eglise… « Comme le Père m’a aimé », et s’est donné au Fils en le portant, en le comblant, en lui donnant la force d’accomplir ses œuvres, en le consolant parfois (Lc 22,43), « moi aussi je vous ai aimés » en me donnant à vous tout entier par le Don de l’Esprit d’Amour, de Force, de Lumière et de Paix… « Demeurez en mon amour », veillez à vous laisser combler par l’Esprit car « hors de moi » et du Don que je ne cesse de vous transmettre au Nom du Père, « vous ne pouvez rien faire », comme moi « je ne peux rien faire par moi-même », sans le Don qui vient du Père (Jn 15,1-11 ; 5,19).

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Christ souriant

(12°s; bois de noyer)

Le château de Javier se trouve en Espagne, dans la province de Navarre à 52 km à l’est de Pampelune. Il est passé dans l’histoire parce que c’est le lieu de naissance,  le 7 avril 1506, de Saint François-Xavier disciple de Saint Ignace de Loyola.

Toute l’œuvre de Jésus aura été de témoigner auprès des hommes de sa vie de Fils, aimé par le Père, répondant à l’amour par l’amour en se mettant au service de ce Père qui ne cesse de rechercher le meilleur pour tous… Serviteur du Père, il se fera ainsi le serviteur de tous les hommes, qui, eux aussi, sont des fils (Jn 1,12), et donc ses frères. « Va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20,17), dit-il, ressuscité, à Marie Madeleine…

Hélas, l’homme méconnaît souvent la grandeur de sa vocation… Le péché, en le centrant sur lui-même, a obscurci son regard : il ne sait plus « qui » est Dieu, il ne sait plus « qui » il est. Et Jésus, patiemment, formera ses disciples pour qu’ils puissent vivre eux aussi ce qu’il vit dans sa relation à son Père, et pour qu’ils puissent se comporter en fils, répondant à l’amour par l’amour, dans l’obéissance confiante et le service… Alors, pour ceux qui, dans leur orgueil, cherchent avec la première place les honneurs, le prestige et la gloire humaine, il s’agira petit à petit de ne plus adhérer à cette quête égoïste de soi pour choisir de plus en plus l’humilité, la discrétion, la simplicité de l’amour… Pour l’orgueilleux, s’asseoir à la dernière place sera vécu comme une humiliation. Pour un fils, choisir la place que Dieu lui donne, loin des honneurs de ce monde, sera ce trésor que les mots ne peuvent exprimer, un trésor de Vie, de Paix et de Joie profonde (Voir en fin de fiche le témoignage de Ste Thérèse de Lisieux)…

Pour leur apprendre ainsi à se comporter en fils, pour leur plus grand bonheur, Jésus va prendre l’exemple d’un petit enfant. « La société antique ne portait pas de sollicitude particulière à l’égard des enfants. Au contraire, loin d’être traités par les adultes comme de grandes personnes en herbe, on les tenait pour des êtres insignifiants. Ne sont-ils pas incapables de parler, de raisonner vraiment ? L’habitude voulait même qu’on les rejette, les exclue de la communauté religieuse à cause de leur ignorance de la Loi » (Jacques Hervieux). Une telle attitude peut nous sembler dure aujourd’hui, et elle l’est… On imagine le mépris et la rudesse de relations qui nous apparaissent comme inhumaines… La réaction de Jésus sera immédiate. « On lui présentait des petits enfants pour qu’il les touchât, mais les disciples les rabrouèrent. Ce que voyant, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les petits enfants venir à moi ; ne les empêchez pas, car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu. En vérité je vous le dis : quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant, n’y entrera pas ». Puis il les embrassa et les bénit en leur imposant les mains » (Mc 10,13-16).

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Ici, « prenant un petit enfant, il le plaça au milieu d’eux » pour le leur donner en exemple ! Dans la folie et l’illusion de leur orgueil, ses disciples se disputent pour savoir « qui est le plus grand » ? Il prend « un petit enfant » pour leur apprendre à revenir à ce qu’ils sont vraiment aux yeux de leur Père : des « petits enfants » (1Jn 2,1.12.14.18.28 ; 3,7.18 ; 4,4 ; 5,21). Aussi, loin de le mépriser, loin de le rejeter, Jésus va « l’embrasser », comme ce Père qui, voyant son fils prodigue revenir à lui, « courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement » (Lc 15,20)… Telles sont les mœurs divines, mœurs de tendresse et d’amour… « J’enlèverai de votre chair votre cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon Esprit en vous, et je ferai que vous marchiez selon mes lois et que vous observiez et pratiquiez mes coutumes » (Ez 36,26-27). C’est ce que Jésus se propose de faire avec ses disciples, et il est, dans ses gestes, son comportement, ses attitudes, le plus bel exemple d’accomplissement de ce projet de Dieu sur l’homme…

« Quiconque accueille un petit enfant comme celui-ci à cause de mon nom » aura donc écouté le Christ et choisi d’obéir non pas aux coutumes inhumaines du temps, mais à sa Parole. Il lui aura ouvert son cœur, et puisque le Christ lui demande d’ouvrir également son cœur à ce petit enfant, nous constatons « qu’ouvrir son cœur au Christ » c’est « ouvrir son cœur à ce frère que le Christ nous invite à aimer, quel qu’il soit, fut-il le plus méprisé de ce monde »… Ces deux commandements en sont un seul… Nous retrouvons le grand principe du Christ tel qu’il est exposé en St Matthieu : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit : voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 22,37-39). « Si quelqu’un dit : « J’aime Dieu » et qu’il déteste son frère, c’est un menteur : celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas » (1Jn 4,20).

« Et quiconque m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé » car « ce que je dis, tel que le Père me l’a dit, je le dis » (Jn 12,50). Le principe ici est le même que précédemment : qui ouvre vraiment son cœur au Christ ne peut, au même moment, que l’ouvrir au Père qui est toujours avec le Fils, uni à lui dans la communion d’un même Esprit (Jn 8,29 ; 10,30). C’est pour cela que le Christ mets ses adversaires en face de leurs responsabilités lorsqu’ils disent croire en Moïse et ne pas croire en lui. En effet, Moïse n’a fait que transmettre la Parole de Dieu, et notamment les Dix Paroles (Ex 19-20), et Jésus est « la Parole de Dieu faire chair » (Jn 1,14), car tout ce qu’il dit vient du Père : « Je vous connais: vous n’avez pas en vous l’amour de Dieu ; je suis venu au nom de mon Père et vous ne m’accueillez pas ; qu’un autre vienne en son propre nom, celui-là, vous l’accueillerez. Comment pouvez-vous croire, vous qui recevez votre gloire les uns des autres, et ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu unique. Ne pensez pas que je vous accuserai auprès du Père. Votre accusateur, c’est Moïse, en qui vous avez mis votre espoir. Car si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car c’est de moi qu’il a écrit » (Jn 5,41-47). Et lorsqu’ils déclarent avoir Abraham pour père alors qu’ils cherchent au même moment à le tuer, ce n’est pas possible. Qui reconnaît vraiment en Abraham un envoyé de Dieu (Gn 12,1-4) ne peut au même moment que reconnaître en Jésus Christ « l’Envoyé de Dieu » par excellence (Jn 3,34 ; 4,34 ; 5,24.30 ; 6,29.38-39…), le Fils envoyé par le Père (Jn 3,17 ; 5,23.36-38 ; 6,44…), Dieu Lui‑même comme le Père est Dieu (Jn 1,1) ! « Ils disaient : « Notre père, c’est Abraham. » Jésus leur dit : « Si vous étiez enfants d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham. Or maintenant vous cherchez à me tuer, moi, un homme qui vous ai dit la vérité, que j’ai entendue de Dieu. Cela, Abraham ne l’a pas fait ! » (Jn 8,39-40). Et ce qui est vrai pour quiconque se réclame d’Abraham devrait l’être plus encore pour celui qui appelle Dieu « son Père » ! « Ils lui dirent : « Nous n’avons qu’un seul Père : Dieu. » Jésus leur dit : « Si Dieu était votre Père, vous m’aimeriez, car c’est de Dieu que je suis sorti et que je viens ; je ne viens pas de moi-même ; mais lui m’a envoyé » (Jn 8,41-42)…

Ainsi, accueillir « un petit enfant », un méprisé, au Nom de Jésus, c’est accueillir Jésus Lui-même en acceptant de recevoir sa Parole en son cœur et de répondre à l’appel qu’il nous adresse avec elle. Et c’est au même moment accueillir aussi le Père, qui est toujours avec le Fils et qui nous adresse la Parole avec et par son Fils… De plus, nous l’avons vu, Dieu donne toujours la grâce nécessaire qui nous permettra de répondre à l’appel qu’il nous lance. Sa Parole est révélation indirecte de la grâce qui nous est donnée pour pouvoir effectivement la mettre en pratique. Cette grâce est une des facettes de l’insondable richesse de l’Esprit. En effet, l’Esprit Saint se joint toujours à la Parole pour nous aider à l’accueillir en toute confiance, à la comprendre et à la mettre en pratique : « Celui que Dieu a envoyé prononce les Paroles de Dieu car il donne l’Esprit sans mesure » (Jn 3,34). Accueillir la Parole, c’est donc avec elle accueillir l’Esprit qui nous introduit toujours plus intensément dans un Mystère de Communion et de Vie avec Dieu que les Evangiles appellent souvent « le Royaume de Dieu ». Accueillir un petit enfant au Nom de Jésus, c’est donc « accueillir le Royaume de Dieu en petit enfant » bien-aimé du Père (Mc 10,14-15). En effet, c’est « là », dans ce Royaume, dans cette Communion, que notre vocation s’accomplit vraiment par l’accueil de « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63), nous transmet la Vie du Père et nous donne de devenir petit à petit ce que nous sommes déjà aux yeux de notre Père : des enfants de Dieu appelés à vivre de la Plénitude de sa Vie (Jn 1,12). Et dans ce Mystère de Communion, le Dieu Père peut vraiment veiller sur ses enfants, agir pour eux, s’occuper d’eux, leur donner « le pain de chaque jour » dont ils ont besoin (Lc 12,22-32), les protéger du mal (Jn 17,15)…

Usage du nom de Jésus (Mc 9,38-41)

 

Les disciples sont prêts à empêcher quelqu’un d’expulser les démons au nom de Jésus pour la seule raison qu’il ne fait pas partie de leur groupe. « Il ne nous suit pas » disent-ils par deux fois… L’expression est ambiguë… Il s’agit en effet de suivre Jésus et non pas de suivre les disciples… « Il ne te suit pas » aurait été plus juste… Avec ce « nous » qui les associe à Jésus ils s’arrogent un pouvoir, une autorité, qui les met au dessus des autres en donneurs d’ordres… Et pourtant, si quelqu’un utilise le nom de Jésus, c’est bien à Jésus en premier de dire ce qu’il faut faire ! Ici, leur réaction précède la sienne ! « Nous voulions l’empêcher »… De leur côté, la décision est déjà prise… Jésus n’a plus qu’à acquiescer… Mais, alors, qui suit qui, qui obéit à qui ?

Nous nous retrouvons donc dans le même cas de figure que précédemment. Ces disciples qui « avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand » sont toujours dans cette logique du pouvoir et de la domination… Ils sont avec Jésus depuis longtemps, ils ont une certaine « ancienneté », ils le connaissent bien, ils savent qui il est, ou du moins le croient-ils (cf. Jn 14,9), ce qui leur donne à leurs yeux un certain pouvoir sur un nouveau venu, quelqu’un qui n’appartient pas au groupe et qui se permet d’expulser les démons au nom de Jésus ! Pour un peu, ce « jeunot » prendrait leur place ou du moins se mettrait à une place d’honneur qui leur revient de droit ! Non, les gens doivent d’abord se tourner vers eux, « les anciens », avant d’aller vers le premier venu qui n’a pas d’expérience et qui n’y connaît rien ! Eux ils savent ! Et voilà que les disciples se comportent ici comme des Pharisiens (cf. Jn 8,52 ; 9,24.29.40-41). Jésus les avait pourtant mis en garde : « Ouvrez l’œil et gardez-vous du levain des Pharisiens et du levain d’Hérode » (Mc 8,15). Et nous constatons à quel point la jalousie va toujours de pair avec l’orgueil : si quelqu’un veut être à une place d’honneur, il grincera des dents contre quiconque y serait déjà ou tenterait d’y parvenir… C’est ce que les disciples font ici vis-à-vis de ce nouveau venu, c’est ce que les scribes et les Pharisiens feront devant le succès de Jésus : « Vous voyez que vous ne gagnez rien ; voilà le monde parti après lui ! », (Jn 12,19) et non pas après eux ! La logique du pouvoir et de la domination, qui est celle de l’orgueil engendrant la jalousie, est bien celle de l’égoïsme : « Vous ne gagnez rien », pour vous et pour vous seul, sans chercher à reconnaître le bien accompli par l’autre dans le cœur et la vie de tous les autres. Le culte du moi ne peut que pousser à regarder l’autre comme un rival potentiel qu’il faudra éliminer, d’une manière ou d’une autre, pour garder sa place et ses privilèges… Les disciples cherchent à « empêcher » ici le nouveau venu d’agir « au nom » de Jésus, et pourtant, il expulse bien les démons ! Les scribes et les Pharisiens décideront d’empêcher Jésus d’accomplir tous ces signes et pourtant, ils les reconnaissent comme étant bien des signes ! « Les grands prêtres et les Pharisiens réunirent alors un conseil : Que faisons-nous ? disaient-ils, cet homme fait beaucoup de signes… Ce jour-là, ils décidèrent de le tuer » (Jn 11,47-54). « Se convertir », c’est donc passer du « moi » au « toi », et ce principe est valable aussi bien vis-à-vis de Jésus que vis‑à‑vis de tous ceux et celles qui nous entourent…

 

La situation des disciples ne manque pas d’humour : ils sont jaloux de ce nouveau venu qui « expulse les démons » et pourrait recevoir de la foule plus d’honneur qu’eux ? Mais tout récemment, un père est venu leur présenter son fils « qui avait un esprit muet » en leur demandant « de l’expulser », mais « ils n’en ont pas été capables » (Mc 9,18) ! Ne peuvent-ils donc pas reconnaître cela ? Aveuglement de l’orgueil, vis-à-vis de ce nouveau venu qui semble bien en avance sur eux, ce qui ne peut qu’accroître leur jalousie…

 

« Ne l’empêchez pas », dit Jésus, et il va leur donner un critère de discernement, celui des actes. Il est identique à ce que Livre du Deutéronome propose pour les prophètes. L’auteur envisage le cas où « un prophète aurait l’audace de dire au nom du Seigneur une parole qu’il n’aurait pas ordonné de dire »… « Peut-être vas-tu dire en ton cœur : Comment saurons-nous que cette parole, le Seigneur ne l’a pas dite ? Si ce prophète a parlé au nom du Seigneur et que sa parole reste sans effet et ne s’accomplit pas, alors le Seigneur n’a pas dit cette parole-là. Le prophète a parlé avec présomption. Tu n’as pas à le craindre » (Dt 18,20-22). Ici, cet homme « expulse les démons au nom de Jésus », ce qui, dans le contexte de l’époque, revient à accomplir non seulement des exorcismes mais encore des guérisons immédiatement vérifiables, comme celles de Jésus : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent » (Lc 7,22). Autrement dit, les actes sont là et ils authentifient la parole donnée « au nom de Jésus », car Dieu fait toujours ce qu’il dit… Et c’est bien Dieu qui agit et non pas l’homme… Déjà, dans le ministère de Jésus, c’est le Père qui agissait et non Jésus, et ce dernier, en vrai prophète (et il est bien plus qu’un prophète (cf. Mt 12,41) !) donnait une Parole qui vient effectivement de Dieu puisque les actes, les miracles, les guérisons survenaient bien selon la Parole donnée… Et Jésus pouvait dire à ceux qui refusaient de croire en lui : « A celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde vous dites : Tu blasphèmes, parce que j’ai dit : Je suis Fils de Dieu ! Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas ; mais si je les fais, quand bien même vous ne me croiriez pas, croyez en ces œuvres, afin de reconnaître une bonne fois que le Père est en moi et moi dans le Père » (Jn 10,36-38). Et à Philippe, il disait : « Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même : mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres. Croyez-m’en ! Je suis dans le Père et le Père est en moi. Croyez du moins à cause des œuvres mêmes » (Jn 14,10-11). « En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui même, qu’il ne le voie faire au Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement. Car le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait » (Jn 5,19-20). Si donc le Fils, « le Saint, le Juste » (Ac 3,14) ne peut rien faire de lui-même, combien plus ce principe est-il vrai pour un homme pécheur rempli de faiblesses ! Ainsi en est-il du disciple : Jésus ne peut rien sans son Père ? Le disciple ne peut rien sans Jésus ! Dans la vie de Jésus, c’est le Père qui agit ? Dans la vie du disciple de Jésus, c’est Jésus qui agit (Rm 15,18) ! Jésus est le Serviteur du Père (Ac 3,13.26 ; 4,27.30) ? Le disciple est le serviteur de Jésus (Rm 1,1 ; 1Co 3,5-9 ; Ga 1,10 ; Col 4,12 ; 1Tm 4,6 ; 2Tm 2,24) ! « Je Suis la vigne », disait Jésus à ses disciples, « et vous, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit ; car hors de moi vous ne pouvez rien faire » (Jn 15,5). Ce nouveau venu expulse les démons au nom de Jésus, et cela arrive effectivement ? C’est Jésus en fait qui agit, et la Parole qu’il prononce vient bien de Jésus… Extérieurement, de corps, il n’est pas dans le groupe de Jésus, il ne le suit pas comme les disciples le suivent ? Intérieurement, de cœur, par sa loyauté, par sa droiture et sa bonne volonté, il est uni à Jésus dans la communion d’un même Esprit (1Co 6,17): par l’Esprit, Jésus est en lui, il l’inspire, lui suggère la Parole à dire, lui révèle l’action que Dieu veut accomplir… « Et tout ce que veut le Seigneur, il le fait, au ciel et sur la terre, dans les mers et jusqu’au fond des abîmes » (Ps 135(134),6). Et il le fait par la Puissance de l’Esprit… Rejeter cet homme reviendrait donc à rejeter Jésus… « Qui vous écoute m’écoute, qui vous rejette me rejette, et qui me rejette rejette Celui qui m’a envoyé » (Lc 10,16), car « moi et le Père, nous sommes un » (Jn 10,30), unis l’un à l’autre dans « la communion du Saint Esprit » (2Co 13,13). Et c’est cette même communion qui unit à Jésus ce nouveau venu qui expulse les démons au nom de Jésus… Voilà pourquoi « celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ».

 

Et Jésus conclue : « Qui n’est pas contre nous est pour nous » (Mc 9,40). Les disciples avaient employé le « nous » pour affirmer leur compagnonnage de longue date avec Jésus, ce qui à leurs yeux les mettait « au dessus » des autres, dans une situation d’orgueilleuse domination ? Jésus reprend ce « nous », mais loin de se mettre au-dessus de ses disciples, en chef autoritaire, il partage avec eux son ministère et les associe à son œuvre (cf. Jn 3,11). Il manifeste ainsi son désir de mettre en place une équipe, l’Eglise, où chacun est invité à « se revêtir de sentiments de tendre compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience » (Col 3,12 ; 1P 3,8 ; 5,5 ; Ph 2,3). Et il donne l’exemple, Lui qui, « doux et humble de cœur » (Mt 11,29), « n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,45). Il prendra alors « la dernière place » (Lc 14,7-11) en mourant au milieu des outrages (Mc 15,32) sur une croix « dont il méprisa l’infamie » (Hb 12,2). En effet, « la croix était un supplice romain, réservé pour les esclaves et pour les cas où l’on voulait ajouter à la mort l’aggravation de l’ignominie. En l’appliquant à Jésus, on le traitait comme les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme ces ennemis de bas étage auxquels les Romains n’accordaient pas les honneurs de la mort par le glaive » (Ernest Renan).

Soulignons aussi l’ouverture de Jésus lorsqu’il déclare « qui n’est pas contre nous est pour nous. » ! Quelle révélation indirecte de la Présence de Dieu au cœur de tout homme de bonne volonté… « Le Seigneur Dieu est un Soleil, il donne la grâce, il donne la gloire » (Ps 84(83),12). « En Lui était la vie et la Vie était la lumière des hommes… Le Verbe était la lumière véritable qui éclaire tout homme » (Jn 1,4.9). Tout homme, quel qu’il soit, où qu’il soit, est donc « dans »  la Lumière de ce « Dieu » qui « est Lumière » (1Jn 1,5) et dont « la Gloire remplit toute la terre » (Nb 14,21). Aussi, « la lumière se lève pour le juste, et pour l’homme au cœur droit, la joie » (Ps 97(96),11). « La vérité illumine tous les hommes » déclare le Concile Vatican II (Nostra Aetate &2). Tout homme de bonne volonté, droit, juste, sincère sera donc habité par cette Lumière qui, d’une manière ou d’une autre, produira ses fruits… Et le cœur loyal qui lui est ouvert ne pourra que reconnaître la Présence de cette même Lumière, de cette même Vérité, avec une intensité inégalée, dans le Christ « Lumière du monde » (Jn 8,12), « Chemin, Vérité et Vie » (Jn 14,6), vrai homme et vrai Dieu (Jn 1,1 ; 8,58 ; 20,28 ; Ph 2,6). Il est donc la Révélation parfaite de Dieu dans notre condition humaine (Jn 1,18 ; 14,9 ; 1Jn 1,1-4) et l’unique Médiateur entre Dieu et les hommes (1Tm 2,5)… « Nul ne vient au Père que par moi » (Jn 14,6). C’est ce que vit tout homme droit, même s’il n’a pas encore reconnu explicitement le Christ comme Plénitude de Lumière et de Vérité. Cela se fera au moment de l’ultime et éternelle rencontre… « Nul ne vient au Père que par moi » (Jn 14,6). C’est ce que vit et reconnaît tout homme droit qui a la possibilité de découvrir le Christ par les Ecritures, la proclamation de l’Evangile… Or, la mission première de l’Eglise est justement d’annoncer l’Evangile. Il sera donc toujours « urgent », pour tout disciple de Jésus, de le faire et de répondre ainsi au désir du Christ. « Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création » (Mc 16,15)… Dieu a soif de se donner, pour le Bien, la Plénitude, le Bonheur et la Vie de tout homme qu’il a créé pour qu’il partage avec Lui sa Plénitude… « Ce ne fut pas parce que Dieu avait besoin de l’homme qu’il modela Adam, mais pour avoir quelqu’un en qui déposer ses bienfaits » (St Irénée).

 

Et cet épisode se termine par un exemple précis qui illustre concrètement ce qui vient d’être dit : « Quiconque vous donnera à boire un verre d’eau pour ce motif que vous êtes au Christ, en vérité, je vous le dis, il ne perdra pas sa récompense ». Nous sommes dans les gestes les plus simples de la vie quotidienne, dans un pays où, ne l’oublions pas, l’eau est rare, précieuse, indispensable pour rester en vie notamment dans les déserts… Dans un tel contexte, donner de l’eau à quelqu’un, c’est vraiment désirer sa vie, son maintien dans la vie, lui qui « est au Christ » et se déclare donc comme tel puisque sa foi est connue et reconnue… A travers lui, c’est donc le Christ qui est accepté, accueilli… « Qui vous accueille m’accueille, et qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé » (Mt 10,40). Or, accueillir le Christ, c’est accueillir avec Lui la Lumière de la Vérité qui est Vie, Plénitude de Vie, Paix et Joie… Cet homme ne peut donc qu’expérimenter « quelque chose » de cette Plénitude : il a déjà sa récompense et il ne la perdra pas, car Dieu est fidèle, ses dons sont sans retour puisqu’Il Est Don en tout ce qu’Il Est, « Source d’Eau Vive » (Jr 2,13 ; 17,13 ; Jn 4,10-14 ; 7,37-39), « Soleil » qui ne cesse de briller gratuitement, par amour, « sur les méchants et sur les bons » (Mt 5,45). Ainsi, celui qui a, non seulement ne perdra pas ce qu’il a, mais il recevra toujours plus… « A tout homme qui a, l’on donnera et il aura du surplus » (Mt 25,29). Et « c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu’on versera dans votre sein » (Lc 6,38). Car « Dieu est Amour » (1Jn 4,8.16) et « aimer, c’est tout donner et se donner soi-même » (Ste Thérèse de Lisieux)… Dieu, en son « insondable richesse » (Ep 3,9), ne cesse ainsi de se donner tout entier à chacun d’entre nous…

 

Mise en garde (Mc 9,42-50)

 

Le verbe grec utilisé au début de ce passage, « σκανδαλίζω, skandalizô » a donné en français notre « scandaliser », et les dictionnaires grec lui donnent comme sens : « faire trébucher, être une occasion de chute, faire pécher », le « σκάνδαλον, skandalon » étant « un piège, un obstacle qui fait trébucher, une occasion de chute, ce qui fait pécher »… « « Ces petits qui croient en moi » sont des chrétiens dont la foi naissante est encore fragile. Tout « scandale », au sens fort de « piège » tendu sous leur pas, serait grandement préjudiciable à leur fidélité. Il faut absolument prévenir tout scandale » (Jacques Hervieux, « L’Evangile de Marc » dans « Les Evangiles, textes et commentaires »), éviter à tout prix ce qui pourrait les déstabiliser dans leur « foi naissante »… L’éventail de sens à donner au verbe « σκανδαλίζω » est donc très large… Le seul critère est « ces petits qui croient en moi » et ce qu’ils ne sont pas encore en mesure de surmonter… Il s’agit donc de s’adapter à eux, quitte à faire des sacrifices si nécessaire. St Paul nous en donne l’exemple… Lui, l’ancien Pharisien, sait bien que le chrétien est libre de toute prescription alimentaire : « Il n’est rien d’extérieur à l’homme qui, pénétrant en lui, puisse le souiller, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui souille l’homme » (Mc 7,14-23). « Dès lors, que nul ne s’avise de vous critiquer sur des questions de nourriture et de boisson, ou en matière de fêtes annuelles, de nouvelles lunes ou de sabbats. Tout cela n’est que l’ombre des choses à venir… Ne prends pas, ne goûte pas, ne touche pas, tout cela pour des choses vouées à périr par leur usage même ! Voilà bien les prescriptions et doctrines des hommes ! » (Col 2,16‑23). Le chrétien, par sa foi et dans la foi, est déjà « dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu » (Rm 8,21) où sa seule préoccupation devrait être d’aimer Dieu et son prochain (Mc 12,28-34). Mais justement, l’amour du prochain va l’amener à tenir compte de ce qu’il est. Pour lui et pour son bien, il sera peut-être amené à renoncer à ce qui, pour l’instant, pourrait le choquer, le scandaliser… Certes, « le Christ nous a libérés » du péché (Jn 8,31-36) mais aussi du carcan de toute prescription purement juridique, et notamment de l’obligation de la circoncision et du « fardeau » des 365 préceptes de la Loi (Ga 5,1 ; Mt 11,28-30 ; Ac 15). Mais « prenez garde que cette liberté dont vous usez ne devienne pour les faibles occasion de chute ». Si, par exemple, « un aliment doit causer la chute de mon frère (σκανδαλίζω), je me passerai de viande à tout jamais, afin de ne pas causer la chute de mon frère (σκανδαλίζω) » (1Co 8,13 ; cf. 1Co 8,1‑13). Ainsi, « il ne faut rien mettre devant votre frère qui le fasse buter ou tomber (σκάνδαλον). – Je le sais, j’en suis certain dans le Seigneur Jésus, rien n’est impur en soi, mais seulement pour celui qui estime un aliment impur ; en ce cas il l’est pour lui. – En effet, si pour un aliment ton frère est contristé, tu ne te conduis plus selon la charité. Ne va pas avec ton aliment faire périr celui-là pour qui le Christ est mort ! N’exposez donc pas votre privilège (la liberté chrétienne) à l’outrage. Car le règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture ou de boisson, il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. Celui en effet qui sert le Christ de la sorte est agréable à Dieu et approuvé des hommes. Poursuivons donc ce qui favorise la paix et l’édification mutuelle. Ne va pas pour un aliment détruire l’œuvre de Dieu. Tout est pur assurément, mais devient un mal pour l’homme qui mange en donnant du scandale. Ce qui est bien, c’est de s’abstenir de viande et de vin et de tout ce qui fait buter ou tomber ou faiblir ton frère » (Rm 14,13-21), si la viande et le vin sont, pour l’instant, des occasions de chute pour lui… Plus tard, il comprendra…

« Si quelqu’un doit scandaliser l’un de ces petits qui croient, il serait mieux pour lui de se voir passer autour du cou une de ces meules que tournent les ânes et d’être jeté à la mer ». L’exemple est volontairement exagéré, énorme, pour souligner l’importance de cette injonction à ne pas « scandaliser », faire tomber, causer un préjudice, quel qu’il soit, « à l’un de ces petits qui croient ». Cette Parole de Jésus souligne le prix, énorme lui aussi, inimaginable en fait, que « ces petits qui croient » ont aux yeux de Dieu, et donc l’intensité de son Amour à leur égard… « Tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime » (Is 43,6), à tel point, dira Jésus, que « tout ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 26,40)… Cette importance que Dieu accorde aux petits sera encore soulignée par l’énormité de ce qu’il faudrait mettre en œuvre pour éviter tout ce qui pourrait les « scandaliser » , et par l’énormité des conséquences pour celui qui commettrait un tel mal… Mais disons-le tout de suite, les lignes suivantes ne sont pas à prendre au pied de la lettre !

« Si ta main est pour toi une occasion de péché, coupe-la… Si ton pied est pour toi une occasion de pécher, coupe-le… Si ton œil est pour toi une occasion de péché, arrache-le »… « La main, le pied, l’œil, sont les organes majeurs de la communication. Ils engagent, chacun, toute la personne » (Jacques Hervieux). Et la progression du discours intensifie encore l’appel à la conversion. En effet, la main accomplit le mal, les pieds conduisent la personne là où le mal peut être accompli et c’est par les yeux, par ce qui est vu, que l’idée du mal à commettre peut naître et germer dans les cœurs… Au-delà des actes, Jésus descend donc une nouvelle fois au plus profond de la personne, là où naissent les désirs, et c’est « là » qu’il faudra agir, le plus radicalement possible… « Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu ne commettras pas l’adultère. » La Loi parle de l’acte. Jésus va tout de suite aller au cœur, là où naît le désir qui peut conduire cet acte : « Eh bien ! moi je vous dis : Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère avec elle » (Mt 5,28). Il s’agit donc, à la Lumière de l’Esprit Saint, de discerner les désirs, dès qu’ils apparaissent, pour garder ceux qui sont bons et rejeter aussitôt, le plus vite possible, ceux qui ne le sont pas. « Restez toujours joyeux. Priez sans cesse. En toute condition soyez dans l’action de grâces. C’est la volonté de Dieu sur vous dans le Christ Jésus. N’éteignez pas l’Esprit (…) mais vérifiez tout : ce qui est bon, retenez-le ; gardez-vous de toute espèce de mal » (1Th 5,16-22). « Priez sans cesse » dit-il ici. Plus tard, il écrira : « Vivez dans la prière et les supplications ; priez en tout temps, dans l’Esprit ; apportez-y une vigilance inlassable » (Ep 6,18). « Veillez » (Mc 13,33.35.37 ; 14,34) disait souvent Jésus, « veillez et priez pour ne pas entrer en tentation, car l’esprit est ardent, mais la chair est faible » (Mc 14,38). Veillez donc à rester de cœur tournés vers le Seigneur, dans sa paix. Alors, vous vivrez dans la prière car Dieu, dans son Amour, n’Est que Don de Lui‑même, de son Esprit, de sa Lumière et de sa Force. « Demeurez donc en mon Amour », nous dit Jésus (cf. Jn 15,9-11). Vous recevrez et recevrez encore le Don de sa grâce, l’Esprit Saint, de telle sorte, qu’ « en toute condition, vous serez dans l’action de grâces ».

« Dieu est Esprit » (Jn 4,24), « Dieu est Lumière » (1Jn 1,5) ? L’Esprit reçu sera cette Lumière qui permettra de tout vérifier de l’intérieur : ce qui est bon et qui sera donc retenu, ce qui est mal et qui sera rejeté le plus rapidement possible avec la Force de ce même Esprit. Adhérer à ce mal reviendrait à se détourner de l’Esprit qui le condamne, et donc à « éteindre l’Esprit », à se priver de sa Présence qui, au plus profond du cœur, est Source de Joie, de Paix, de Vie, de Plénitude de Vie (Jn 4,10-14 ; Ga 5,22)… « Tous ont péché et sont privés de la Gloire de Dieu » (Rm 3,23), cette Gloire qui rayonne sans cesse du « Père des Lumières » (Jc 1,17), du  Christ « Lumière du monde » (Jn 8,12), du Dieu Lumière, cette Lumière donnée qui est l’Esprit donné, « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63). Etre privé de sa Présence sera alors synonyme de mort au sens d’absence de Plénitude, de Paix, et puisque nous avons tous été créés pour cela, cette absence sera ressentie comme un manque profond, un mal-être, une souffrance, l’angoisse de ne pas être aimé… « Souffrance et angoisse à toute âme humaine qui s’adonne au mal » (Rm 2,9), « car le salaire du péché, c’est la mort » (Rm 6,23) une situation que Dieu, de tout son Être, ne veut pas. D’où l’invitation pressante lancée ici par Jésus, avec des termes choquants, pour que nous la prenions le plus au sérieux possible, et pour qu’en l’accueillant, nous nous détournions du mal avec ses conséquences dramatiques pour nous tourner avec Lui (Jn 1,18) vers le Père, car « en toi est la source de vie » (Ps 36,10). Nous « entrerons alors dans la Vie » (Mc 9,43.45) car « le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 6,23). Nous vivrons alors « le Royaume de Dieu » (Mc 9,47), car il est « justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17), « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63), cet Esprit « Eau Vive » qui ne cesse de jaillir du Dieu Source pour notre Vie (Jn 4,10-14 ; 7,37-39 ; 19,33-34 où le Christ révèle en son Corps Jr 2,13 ; 17,13 ; Ps 36,10 ; en lisant tout d’abord Dt 32,4.15.18 ; 1Sm 2,2 ; 2Sm 22,3.32.47 ; 23,3 ; Ps 18,3.32.47 ; 19,15 ; 28,1 ; 31,4 ; 42,10 ; 73,26 ; 62,8 ; 78,35 ; 89,27 ; 94,22 ; Is 17,10 ; 44,8 voir aussi Ex 17,6 ; Nb 20,11 ; Is 48,21 ; Ps 78,15-16 ; 105,41 ; 114,8 ; Sg 11,4)…

Blessés comme nous pouvons l’être, ce travail de conversion sera le nôtre jusqu’à notre dernier souffle sans crainte excessive ni anxiété permanente, car le Père nous garde du mauvais (Ps 91(90) ; Jn 17,15 ; Mt 6,13 ; Ep 6,11-13), le Christ veille sur nous (Jn 17,12 avec Mt 28,20 ; 1Jn 5,18) et l’Esprit Saint nous aide à demeurer en lui (1Jn 2,27)… Et si quelqu’un venait à tomber, il ne pourra que se blesser, se faire mal… Dieu, dans son amour, ne pourra qu’être bouleversé de compassion (Os 11,7-9 ; Mt 18,27 ; Lc 1,78 ; 7,13 ; 10,33 ; 15,20) et sa tendresse se fera encore plus agissante pour réconforter, soigner, relever son fils de sa chute… Ste Thérèse de Lisieux prenait l’image d’un fils « d’un habile docteur » se cassant une jambe en butant sur une pierre… « Aussitôt son père vient à lui, le relève avec amour, soigne ses blessures, employant à cela toutes les ressources de son art et bientôt son fils complètement guéri lui témoigne sa reconnaissance ». « O ma Mère chérie ! », écrivait-elle à sa Supérieure, « qu’elle est douce la voie de l’amour. Sans doute, on peut bien tomber, on peut commettre des infidélités, mais, l’amour sachant tirer profit de tout, a bien vite consumé tout ce qui peut déplaire à Jésus, ne laissant qu’une humble et profonde paix au fond du cœur »…

Le Livre de l’Exode nous offre en Ex 15,26 un verset magnifique. Il reprend le Nom divin révélé à Moïse en Ex 3,14, littéralement dans la version grecque « Je suis l’étant », autrement dit « Je suis celui qui est », et change le verbe « être » par le verbe « guérir » : « Je suis le guérissant toi », autrement dit « Je suis celui qui te guérit ». Employer ce terme « guérir » suppose bien sûr un besoin de guérison pour retrouver la Plénitude perdue d’Être et de Vie… Quelqu’un en est privé, quelle qu’en soit la raison ? La seule réaction de Dieu sera de « guérir » cette personne pour qu’elle puisse se retrouver elle-même, qu’elle soit pleinement ce que Dieu voulait qu’elle soit lorsqu’il l’a créée « à son image et ressemblance » (Gn 1,26-27), appelée à partager sa Plénitude grâce à la Présence en elle de son Souffle de Vie (Gn 2,4b-7), l’Esprit Saint. Jésus reprendra pour lui-même ce thème de la guérison, en se présentant comme un médecin, mais alors qu’il accomplissait quantité de miracles physiques, il l’appliquera aux blessures spirituelles causées par le péché : « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin de médecin, mais les malades ; je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, au repentir » (Lc 5,31-32). Les malades concernés sont donc les pécheurs, blessés en leur être profond par le péché, privés de la Paix de Dieu et de la Plénitude de sa Vie, comme nous l’avons vu précédemment. Dieu veut guérir tous ces malades là – et tous les hommes sont pécheurs (Rm 3,9-26) – et il veut le faire dès maintenant, par le Don de l’Esprit Saint et la foi qui saura l’accueillir. Les quelques guérisons physiques que le Christ a accomplies, et qu’il continue d’accomplir parfois aujourd’hui, ne sont que les signes visibles de cette action invisible de Dieu qui s’adresse à tout homme. Tous les malades physiques ne sont pas guéris ici-bas. Ste Thérèse de Lisieux mourra à 24 ans de la tuberculose… Mais tous les pécheurs, ces malades spirituels que nous sommes tous, peuvent accueillir et expérimenter dès maintenant, dans la foi, une guérison profonde, et avec elle « quelque chose » de cette Plénitude d’Être et de Vie que Dieu nous réserve pour l’éternité. Et ce « quelque chose », incomparable à toutes les joies de la terre (Ps 4,8 ; Mt 13,44‑46), fera dès maintenant notre bonheur, un bonheur vrai, durable, stable, car les Dons de Dieu sont sans repentance, sa Paix règne sans retour (Col 3,15)…

« Tout homme sera ainsi salé au feu », purifié, s’il se laisse faire, par le feu de l’Esprit (Mt 3,11 ; Ml 3,2-3 ; 1Co 6,11). Et cela commence dès maintenant, dans la foi et par la foi : « Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé ! » (Lc 12,49), disait Jésus. « Sur la terre », dès aujourd’hui, dès ici-bas… Et ce feu n’est pas destructeur, il n’a d’autre but que de faire disparaître le péché qui asphyxie et paralyse la Vie de Dieu en nous. Il suffit pour s’en convaincre de mettre ce dernier verset en parallèle avec ce que Jésus dit en St Jean : « Je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en surabondance » (Jn 10,10). Ce « feu sur la terre » est donc bien celui de « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63), cet « Esprit » qui est « Lumière » (Jn 4,24 avec 1Jn 1,5), et nous retrouvons bien la Lumière du Feu… « Moi, Lumière, je suis venu dans le monde, pour que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres » (Jn 12,46), mais ait « la Lumière de la Vie » (Jn 8,12).

L’Esprit sera donc au cœur de tous ceux et celles qui acceptent de l’accueillir par un repentir sincère « feu » qui brûle leurs misères, lumière et sel de leur vie. Mais la particularité du feu et du sel est de communiquer toutes leurs propriétés aux réalités avec lesquelles ils sont en contact… Une barre de fer, froide et dure, plongée dans le feu devient rouge, flamboyante, brûlante, susceptible d’embraser à son tour ce qui pourrait la toucher… Le feu l’a transformée en feu… De même le sel transmet son goût à tout aliment qui le reçoit : il devient salé tout entier, il devient sel, communiquant à son tour ce goût du sel s’il venait à être mis en contact avec un autre aliment. Le feu transforme en feu, le sel transforme en sel, la lumière transforme en lumière. Pensons à la lune qui devient « l’astre de la nuit » tout simplement parce qu’elle est éclairée par le soleil… Elle n’est que rocher terne et froid, et pourtant, au contact de la lumière, elle se met à briller dans les ténèbres… Feu, sel, lumière, autant d’images qui renvoient à ce que Dieu veut faire pour chacun d’entre nous si nous acceptons de vivre en relation avec lui : par le Don gratuit de tout ce qu’Il Est, il veut que nous puissions Être ce qu’Il Est… « Depuis que j’en ai l’expérience, l’amour est si puissant en œuvres qu’il sait tirer profit de tout, du bien et du mal qu’il trouve en moi, et transformer mon âme en SOI », écrivait Ste Thérèse de Lisieux… « Qu’elle est douce la voie de l’amour. Sans doute, on peut bien tomber, on peut commettre des infidélités, mais, l’amour sachant tirer profit de tout, a bien vite consumé tout ce qui peut déplaire à Jésus, ne laissant qu’une humble et profonde paix au fond du cœur »… Certes, « je ne suis qu’une enfant, impuissante et faible, cependant c’est ma faiblesse même qui me donne l’audace de m’offrir (…) à ton Amour, ô Jésus ! » Oui, « l’Amour m’a choisie (…) moi, faible et imparfaite créature… Ce choix n’est-il pas digne de l’Amour ?… Oui, pour que l’Amour soit pleinement satisfait, il faut qu’il s’abaisse, qu’il s’abaisse jusqu’au néant et qu’il transforme en feu ce néant »… « Ah ! je sens bien que ce qui plaît au Bon Dieu dans ma petite âme, c’est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c’est l’espérance aveugle que j’ai en sa miséricorde… Voilà mon seul trésor. Marraine chérie, pourquoi ce trésor ne serait-il pas le vôtre ?… O ma sœur chérie, je vous en prie, comprenez votre petite fille, comprenez que pour aimer Jésus, plus on est faible, sans désirs, ni vertus, plus on est propre aux opérations de cet Amour consumant et transformant… Le seul désir » de tout lui offrir « suffit, mais il faut consentir à rester pauvre et sans force et voilà le difficile… Ah ! restons donc bien loin de tout ce qui brille, aimons notre petitesse (…), alors nous serons pauvres d’esprit et Jésus viendra nous chercher si loin que nous soyons et il nous transformera en flammes d’amour… Oh ! que je voudrais pouvoir vous faire comprendre ce que je sens !… C’est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l’Amour… Oui, je le sens, Jésus veut nous faire (à toutes les deux) les mêmes grâces, il veut nous donner gratuitement son Ciel »….  Et la Bienheureuse Elisabeth de la Trinité écrivait quelques dizaines d’années plus tard : « Nous sommes bien faibles, je dirais même que nous ne sommes que misère, mais Il le sait bien, Il aime tant nous pardonner, nous relever, puis nous emporter en Lui, en sa pureté, en sa sainteté infinie. C’est comme cela qu’Il nous purifiera, par son contact continuel, par des attouchements divins. Il nous veut si pures ! Mais Lui-même sera notre pureté »… « Il a si soif de nous associer à tout ce qu’Il Est, de nous transformer en Lui. Réveillons notre foi, pensons qu’Il est là, au-dedans, et qu’Il nous veut bien fidèles ». « Il me semble qu’au ciel ma mission sera d’attirer les âmes en les aidant à sortir d’elles-mêmes pour adhérer à Dieu par un mouvement tout simple et tout amoureux, de les garder en ce grand silence du dedans qui permet à Dieu de s’imprimer en elles et de les transformer en lui ».

Dieu seul est Sel, Dieu seul est Feu, Dieu seul est Lumière… Mais le sel transforme en sel, le feu transforme en feu, la lumière transforme en lumière tous ceux et celles qui acceptent de l’accueillir. « Jadis, vous étiez ténèbres, mais à présent, vous êtes Lumière dans le Seigneur ; conduisez-vous en enfants de Lumière ; car le fruit de la Lumière consiste en toute bonté, justice et vérité » (Ep 5,8-9 ; cf. Jn 12,36). « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens. Vous êtes la lumière du monde. Une ville ne se peut cacher, qui est sise au sommet d’un mont. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais bien sur le lampadaire, où elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi votre lumière doit-elle briller devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux » (Mt 5,13-17).

S’il se laisse faire, « tout homme sera ainsi salé au feu », purifié par le feu de l’Esprit (Mt 3,11 ; Ml 3,2-3 ; 1Co 6,11). Cet Esprit, gratuitement donné par le Dieu Source, sera en lui la Lumière et le Sel de sa vie. Il donnera un goût d’éternité à toutes choses par sa simple Présence, par sa Paix (Ga 5,22) qui n’est pas de ce monde. Et c’est en puisant à plein cœur dans cette paix, qu’il sera possible de « vivre en paix entre vous » (Mc 9,50), d’être un heureux artisan de paix (Mt 5,9), « sel de la terre et lumière du monde »…

                                                                                                    D. Jacques Fournier

Les fêtes du monde, la fête du ciel…

 

Therese

Ste Thérèse de Lisieux

« Ma Mère bien-aimée, peut-être êtes-vous étonnée que je vous écrive ce petit acte de charité, passé depuis si longtemps. Ah ! si je l’ai fait c’est que je sens qu’il me faut chanter, à cause de lui, les miséricordes du Seigneur, Il a daigné m’en laisser le souvenir, comme un parfum qui me porte à pratiquer la charité (Ps 89,2). Je me souviens parfois de certains détails qui sont pour mon âme comme une brise printanière. En voici un qui se présente à ma mémoire: Un soir d’hiver j’accomplissais comme d’habitude mon petit office, il faisait froid, il faisait nuit… tout à coup j’entendis dans le lointain le son harmonieux d’un instrument de musique, alors je me représentai un salon bien éclairé, tout brillant de dorures, des jeunes filles élégamment vêtues se faisant mutuellement des compliments et des politesses mondaines; puis mon regard se porta sur la pauvre malade que je soutenais; au lieu d’une mélodie j’entendais de temps en temps ses gémissements plaintifs, au lieu de dorures, je voyais les briques de notre cloître austère, à peine éclairé par une faible lueur. Je ne puis exprimer ce qui se passa dans mon âme, ce que je sais c’est que le Seigneur l’illumina des rayons de la vérité qui surpassèrent tellement l’éclat ténébreux des fêtes de la terre, que je ne pouvais croire à mon bonheur… Ah ! pour jouir mille ans des fêtes mondaines, je n’aurais pas donné les dix minutes employées à remplir mon humble office de charité… Si déjà dans la souffrance, au sein du combat, on peut jouir un instant d’un bonheur qui surpasse tous les bonheurs de la terre, en pensant que le bon Dieu nous a retirées du monde, que sera-ce dans le Ciel lorsque nous verrons, au sein d’une allégresse et d’un repos éternels, la grâce incomparable que le Seigneur nous a faite en nous choisissant pour habiter dans sa maison véritable portique des Cieux (Gn 28,17; Ps 27,4) ? »

 

   Ste Thérèse de Lisieux, « Histoire d’une âme ».

Fiche n°17 (Mc 9,30-50) : Fichier PDF pour une éventuelle impression




Mc 9,14-29: la victoire de Jésus sur le mal.

Jésus vient d’annoncer pour la première fois à ses disciples sa Passion prochaine : « Et il commença de leur enseigner : Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter » (Mc 8,31). Dans un premier temps, et c’est bien normal, les disciples refuseront une telle perspective : « Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera point ! » (Mt 16,22). Comme Jésus, vrai homme lui aussi, aurait aimé qu’il en soit ainsi ! Mais non, tel n’est pas le Chemin de l’Amour qui est venu se donner entièrement entre les mains des pécheurs (Mc 14,41 ; Lc 24,7) pour leur salut ! Et ces derniers, dans leur refus de Dieu, de la Vérité et de l’Amour, lui feront tout ce qu’ils voudront… Et Jésus se laissera faire, offrant ces souffrances pour leur guérison spirituelle, leur salut éternel… Qu’ils soient vraiment, par leur repentir et le renouvellement opéré par la grâce, « à l’image et ressemblance de Dieu » (Gn 1,26-28), et « Dieu est Amour » (1Jn 4,8.16), et Il n’est qu’Amour ! Jésus le montrera lors de sa Passion, ne répondant au mal que par l’amour… « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent » (Lc 6,27)… Ce qu’il nous demande, il a été le premier à le mettre en pratique…

Mis à mort, le Père va ressusciter son Fils par la Toute Puissance de l’Esprit Saint… Cette victoire de la Lumière de l’Amour sur les ténèbres de la haine, Jésus l’a laissée entrevoir à ses disciples lors de sa Transfiguration (Mc 9,1-8). Et il va continuer à la révéler en guérissant un enfant épileptique dans un contexte social et religieux où l’on attribuait la maladie à l’action du démon. « Maître, je t’ai apporté mon fils qui a un esprit muet. Quand il le saisit, il le jette à terre, et il écume, grince des dents et devient raide » (Mc 9,18). Jésus s’adapte à ce contexte et reprend les mots de ce père de famille pour accomplir un signe qui leur révèlera, d’une manière adaptée à leurs croyances, sa victoire sur le mal et tout ce qui peut blesser la vie de l’homme. « « Esprit muet et sourd, je te l’ordonne, sors de lui et n’y rentre plus. » Après avoir crié et l’avoir violemment secoué, il sortit, et l’enfant devint comme mort, si bien que la plupart disaient : « Il a trépassé ! » Mais Jésus, le prenant par la main, le releva et il se tint debout » (Mc 9,14-29).

Jésus ressuscite Adam et Eve

Et c’est ce que ne cessera de faire le Ressuscité jusqu’à la fin des temps : venir à notre rencontre, frapper à la porte de nos cœurs (Ap 3,20), nous tendre la main pour nous proposer sa victoire sur le mal et sur son cortège de ténèbres qui ne sont avant tout que privation de la Plénitude de la Vie de Dieu. Si nous consentons à nous laisser prendre, dès maintenant, dans la foi et par notre foi, nous passerons avec lui de la mort à la Vie, et nous nous retrouverons debout auprès de Lui, dans la Plénitude sa Lumière et de sa Paix (Ep 2,4-5)… « Je viendrai et je vous prendrai près de moi, afin que là où je suis, vous aussi » (Jn 14,3). Et Jésus est dans la Maison du Père, uni au Père dans la communion d’un même Esprit… Voilà où il désire tous nous entrainer, Lui qui est venu non pas pour les justes mais pour les pécheurs (Lc 5,31-32)…

Juste avant le début de la Passion, St Jean écrit que « le diable avait mis au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, le dessein de le livrer » (Jn 13,2). Et la Bible de Jérusalem explique en note : « La Passion est un drame où se trouve engagé le monde invisible : derrière les hommes est à l’œuvre la puissance diabolique » qui n’est en fait que faiblesse, nous le verrons par la suite… En Mc 9,14-29, Jésus va manifester sa victoire sur elle et nous allons profiter de ce passage pour essayer de préciser ce qu’elle est exactement…

 

Les mots « Satan » et « diable »

 

« Satan » vient d’un mot hébreu qui signifie « traiter en ennemi », « attaquer », « avoir de la malveillance pour… », « accuser » (Za 3,1 ; Ap 12,10). Satan est donc « l’adversaire » (2Th 2,4), « l’ennemi » de Dieu et des hommes (Mt 13,39 ; Lc 10,19 ; Jn 8,44 et 10,10) créés à son « image et ressemblance » (Gn 1,26-28), « l’accusateur » (Ap 12,10), le spécialiste des fausses accusations, des calomnies et du soupçon. Mais il est aussi celui qui invite l’homme à désobéir à Dieu pour ensuite « l’accuser » des péchés qu’il a pu commettre ! En agissant ainsi, il l’enferme dans ses limites, dans sa culpabilité, et le conduit au désespoir… Jésus, au contraire, ne condamne jamais qui que ce soit : « Je ne te condamne pas. Va, désormais, ne pèche plus », dit-il à la femme surprise en flagrant délit d’adultère (Jn 8,1-11). « Si quelqu’un vient à pécher », écrit St Jean, « nous avons comme avocat auprès du Père Jésus Christ, le Juste » (1Jn 2,1)… Contrairement à Satan, la vérité n’est jamais séparée en Lui de la compassion et de la miséricorde (Ps 85(84),9-13 ; 89,15)… Et puisque le péché nous détruit, son Amour n’a inlassablement qu’un seul désir : nous pardonner, nous guérir intérieurement pour que nous puissions retrouver avec Lui le chemin de la Paix, de la Joie, de la Plénitude de la Vie… « Le salaire du péché, c’est la mort, mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 6,23).

« Diable » vient quant à lui du mot grec masculin « diabolos » ; ce même mot, au féminin, exprime « une division », « une brouille, une inimitié », mais aussi ce qui a pu provoquer cette division : « une fausse accusation », c’est-à-dire « une calomnie », « une médisance » qui entraînera un soupçon et brisera la confiance … Le diable est donc « le diviseur », celui qui cherche avant tout à diviser : diviser Dieu et l’homme, en suggérant à l’homme une fausse image de Dieu, en essayant de l’entraîner loin de Lui ; diviser les hommes entre eux ; diviser l’homme lui-même ; diviser l’homme et la création qui l’entoure… Le résultat est la mort, sous toutes ses formes… Le Christ fut ainsi soupçonné d’actes qu’il n’avait jamais commis, il fut calomnié, rejeté, cruellement maltraité et crucifié… Mais le Père l’a ressuscité d’entre les morts (Ac 2,22-24 ; 2,32-33 ; 3,13-15 ; 4,10-12 ; 1Co 6,14 ; 2Co 4,13-14 ; Gal 1,1), une résurrection qui révèle la victoire de Dieu sur toutes les formes de mal, malgré bien souvent les apparences…

Le diable dans la Bible

 Existe-t-il parmi nous quelqu’un qui aurait lu tout l’Ancien Testament ? Il suffit de regarder son épaisseur pour avoir des sueurs froides… Et pourtant, nous pouvons être surpris de la rareté avec laquelle le diable y intervient : dans la Bible de Jérusalem, le mot « Satan » n’apparait que 15 fois, « démon » 12 fois, et « diable » une seule fois ! « Yahvé », par contre, apparaît 6784 fois et « Dieu » 3023 fois… Ces chiffres nous donnent déjà une première leçon : dans nos vies, accordons à Satan la place que l’Ancien Testament lui accorde, c’est-à-dire bien peu de chose ! Occupons-nous par contre de Celui qui, comme un Père, nous accompagne sans cesse, nous regarde avec amour, veille sur nous, s’occupe de nous, combat avec nous et pour nous. C’est Lui qui « nous sauve des filets du chasseur et de la peste maléfique » (Ps 91(90)) …

 

Un regard d’ensemble sur le projet créateur de Dieu

 

La Lettre aux Ephésiens nous en offre, au tout début, un résumé saisissant (Ep 1,3-13).

 

Les bénédictions spirituelles du Père dans le Christ, son Fils

 

(3) Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ, 

                   qui nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles,      aux cieux,

                                                                                                                             dans le Christ.

 

Le contenu de ces bénédictions

                             ( Le Père et son projet dans le Fils)

 

(4) C’est ainsi qu’Il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde,

pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour,

(5) déterminant d’avance que nous serions pour Lui des fils adoptifs par Jésus Christ.

Tel fut le bon plaisir de sa volonté,

(6) à la louange de gloire de sa grâce, dont Il nous a gratifiés dans le Bien-Aimé.

 

                             (Le Fils par lequel le Père réalise son projet)

 

(7) En lui nous trouvons la rédemption, par son sang, la rémission des fautes, selon la richesse de sa grâce,

(8) qu’Il nous a prodiguée, en toute sagesse et intelligence:

(9) Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté, ce dessein bienveillant qu’Il avait formé en lui par avance,

(10) pour le réaliser quand les temps seraient accomplis: récapituler toutes choses dans le Christ,

                                           les êtres célestes comme les terrestres, en lui.

                             (L’Esprit qui actualise le projet du Père dans l’aujourd’hui de l’histoire…)

 

                                                (… pour les Juifs)

(11) C’est en lui encore que nous avons été mis à part, désignés d’avance,

                   selon le plan préétabli de Celui qui mène toutes choses au gré de sa volonté,

(12)   pour être, à la louange de sa gloire,

                   ceux qui ont par avance espéré dans le Christ.

 

                                                (… et pour les païens)

(13) C’est en lui que vous aussi, vous avez entendu la Parole de vérité, l’Evangile de votre salut;

en lui encore vous avez cru, et vous avez été marqués d’un sceau par l’Esprit de la Promesse,

cet Esprit Saint qui constitue les arrhes de notre héritage, et prépare la rédemption du Peuple que Dieu s’est acquis,

                        pour la louange de sa gloire.

 

« Toutes les bénédictions spirituelles » que Dieu le Père désire nous communiquer sont déjà « dans le Christ », son Fils. Or « Dieu est Amour », nous dit St Jean par deux fois (1Jn 4,8.16). Le Père est Amour… Et « aimer, c’est tout donner et se donner soi-même » (Ste Thérèse de Lisieux). St Jean ne dit pas autre chose : « Le Père aime le Fils et lui donne tout dans sa main » (Jn 3,35)[1]. Ce principe éternel éclaire non seulement le Mystère du Fils, mais encore le projet de Dieu sur toutes ses créatures… Depuis toujours et pour toujours, « le Père aime le Fils », se donne tout entier au Fils et l’engendre ainsi à la Vie… « Comme le Père a la Vie en Lui-même, de même a-t-il donné au Fils d’avoir la Vie en lui-même » (Jn 5,26). C’est pourquoi, nous dit Jésus, « je vis par le Père » (Jn 6,57). « Né du Père avant tous les siècles, il est Dieu né de Dieu, Lumière née de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu » (Crédo). Et comme « l’Esprit » est « Vie » (Jn 6,63 ; Rm 8,2 ; 8,10-11 ; Ga 5,25 ; 6,8), pour le Père, donner la Vie c’est donner l’Esprit, cet Esprit qui le constitue : « Dieu est Esprit » (Jn 4,24). Et l’on peut dire aussi « Dieu est Saint » (Lv 11,44-45). Ainsi, en se donnant totalement au Fils, le Père le ‘remplit-il’ de toute éternité de ce qu’Il Est Lui-même, et Il Est Esprit, Il est Saint, Il Est Vie. Jésus est donc « rempli d’Esprit Saint » par le Père (Lc 4,1) « avant tous les siècles » et pour tous les siècles et c’est comme cela que le Père « l’engendre » à sa Vie, en lui donnant sa Plénitude d’Être et de Vie…

Et dans l’ordre de la création, le Père sera toujours « Source de Vie » (Jr 2,13 ; 17,13 ; Ps 42-43,2-3), « de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom » (Ep 3,14). La Bible de Jérusalem écrit ainsi en note : « L’origine de tout groupement humain, ou même angélique, remonte à Dieu, Père suprême ».

Dieu Père (Giovanni Battista Cima)

Nous, les hommes, ses créatures, nous avons donc tous un seul Père. « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20,17). « Quand vous priez, dites : « Père » » (Lc 11,1-4), comme le Fils le fait lui-même (Jn 17). Nous sommes tous en effet « enfants de Dieu » (Jn 1,12), créés « à l’image du Fils pour qu’il soit l’aîné d’une multitude de frères » (Rm 8,29-30), tous appelés à partager la Plénitude de la Vie divine, cette Vie que le Fils reçoit du Père de toute éternité. Le Père « remplit » le Fils « d’Esprit Saint » depuis toujours et pour toujours ? Nous avons tous été créés « à l’image du Fils » pour qu’il en soit de même pour chacun d’entre nous, selon notre condition commune de créature : que nous soyons « remplis » nous aussi du même « Esprit Saint », cet « Esprit » qui est « Vie » (Ga 5,25), cet « Esprit qui vivifie » (Jn 6,63). L’expression « rempli d’Esprit Saint » se trouve ainsi appliquée dans le Nouveau Testament non seulement au Fils, vrai homme et vrai Dieu, mais aussi à Jean‑Baptiste (Lc 1,15), Elisabeth, sa mère (Lc 1,41), Zacharie, son père (Lc 1,67), Pierre (Ac 4,8), Etienne (Ac 6,5 ; 7,55), Paul (Ac 9,17), etc…

Et en nous donnant l’Esprit, Dieu nous donne tout, tout ce qu’Il Est (Jn 4,24), tout ce qu’il a. C’est ce qu’il fait pour son Fils de toute éternité : « Tout ce qu’a le Père est à moi » (Jn 16,15). Et il nous a créés pour que nous participions nous aussi à ce qu’Il donne à son Fils « avant tous les siècles ». A nous maintenant, avec le secours de sa grâce, d’accepter librement et de tout cœur de nous tourner vers Lui et de nous laisser aimer par Lui. Le père, dans la parabole du fils prodigue, un père qui représente Dieu le Père, dit ainsi à son second fils, le fils aîné : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi » (Lc 15,31). La formule est identique à celle que Jésus utilise pour lui-même (Jn 16,15)… Père, dira-t-il, « tu les as aimés comme tu m’as aimés » (Jn 17,23)…

« Dieu est Esprit » (Jn 4,24), « Dieu est Lumière » (1Jn 1,5). « L’Esprit » donné par le Père est donc aussi « Lumière »… Et puisqu’il est « l’Esprit » du Dieu « Tout Puissant », il est encore « Puissance » (Lc 1,35 ; 4,14 ; Ac 10,38 ; Rm 1,4 ; 1Co 2,4 ; Ep 3,16 ; 1Th 1,5) et « Force » (Is 11,2 ; Ac 1,8 ; 2Tm 1,7). Or Dieu nous appelle tous à nous tourner vers Lui de tout cœur : « Tournez-vous vers moi et vous serez sauvés, tous les confins de la terre, car Je Suis Dieu, il n’y en a pas d’autre » (Is 45,22). Et Il Est « un Soleil qui donne la Grâce, qui donne la Gloire » (Ps 84(83),12), une « Source d’Eau Vive » (Jr 2,13 ; 17,13) d’où ne cesse de jaillir « l’Eau Vive de l’Esprit » (Jn 7,37-39) par laquelle il engendre le Fils en Dieu né de Dieu de toute éternité… Quiconque acceptera de répondre à son appel à se tourner vers Lui de tout cœur, ne pourra donc que recevoir par le « Oui ! » de sa foi ce que le Fils reçoit déjà du Père depuis toujours et pour toujours : l’Esprit de Vie, de Lumière et de Force. Et ce Don est fait par Amour, gratuitement, au Fils et aux pécheurs que nous sommes puisque Dieu nous a tous créés pour que nous soyons remplis nous aussi, comme le Fils l’est de toute éternité, de sa Lumière et de sa Vie. Nous sommes pécheurs, nous sommes blessés, nous sommes malades ? « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,3-6). St Paul en est sûr : il l’a expérimenté lui-même sur la route de Damas alors qu’il partait y persécuter la communauté chrétienne qui existait là-bas : « Moi, naguère un blasphémateur, un persécuteur, un insulteur, il m’a été fait miséricorde parce que j’agissais par ignorance, étranger à la foi ; et la grâce de notre Seigneur a surabondé avec la foi et la charité qui est dans le Christ Jésus. Elle est sûre cette parole et digne d’une entière créance : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, dont je suis, moi, le premier. Et s’il m’a été fait miséricorde, c’est pour qu’en moi, le premier, Jésus Christ manifestât toute sa patience, faisant de moi un exemple pour ceux qui doivent croire en lui en vue de la vie éternelle » (1Tm 1,13-16). « Il n’est donc pas question de l’homme qui veut ou qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde » (Rm 9,16). En effet, « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, l’Unique-Engendré, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. Car Dieu n’a pas envoyé le Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3,16-17). Fragile, blessé, marqué par toutes sortes de faiblesses, dès qu’un pécheur répond à l’appel de son Créateur à se tourner vers Lui de tout cœur, il reçoit « le pardon de ses péchés et le Don du Saint Esprit » (Lc 2,37-41 ; 5,29-32 ; 1Th 4,8). « Dieu donne en effet l’Esprit Saint à ceux qui lui obéissent » (Ac 5,32). Il ne peut en être autrement puisqu’Il Est Soleil qui ne cesse de rayonner la Lumière de l’Esprit, Il Est Source qui ne cesse de donner l’Eau Vive de l’Esprit. Et voilà ce que le Fils reçoit du Père de toute éternité puisque Lui, il est toujours « tourné vers le sein du Père » (Jn 1,18) et « fait donc toujours ce qui lui plaît » (Jn 8,29). Ce qui est déjà donné au Fils, voilà ce qu’il veut que nous recevions à notre tour, et il vient Lui-même nous apprendre à nous tourner vers Lui, à nous repentir et à nous repentir encore pour pouvoir recevoir pleinement le Don de Dieu : « l’Esprit qui vivifie »… « Ainsi donc aux païens aussi Dieu a donné la repentance qui conduit à la vie ! » (Ac 11,18 ; 5,31).  C’est Lui qui, petit à petit, nous « rend capable » d’accueillir ses dons ! « Avec joie, vous remercierez le Père qui vous a mis en mesure de partager le sort des saints dans la Lumière. Il nous a en effet arrachés à l’empire des ténèbres et nous a transférés dans le Royaume de son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption, la rémission des péchés » (Col 1,11-14) !

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Telle fut l’expérience de Paul, non seulement au jour de sa conversion, mais aussi dans l’expérience quotidienne de sa faiblesse (2Co 12,7-10) : « Il m’a été mis une écharde en la chair, un ange de Satan chargé de me souffleter – pour que je ne m’enorgueillisse pas ! A ce sujet, par trois fois, j’ai prié le Seigneur pour qu’il s’éloigne de moi. Mais il m’a déclaré : « Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse. » C’est donc de grand cœur que je me glorifierai surtout de mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ. C’est pourquoi je me complais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les détresses, dans les persécutions et les angoisses endurées pour le Christ ; car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. » Ainsi, Dieu remplit-il de son Esprit de Force quiconque reconnaît en vérité sa faiblesse en acceptant de la lui offrir… Et cet Esprit est aussi Lumière… Aussi, « jadis vous étiez ténèbres, mais à présent vous êtes lumière dans le Seigneur ; conduisez-vous en enfants de lumière ; car le fruit de la lumière consiste en toute bonté, justice et vérité » (Ep 5,8-9).

Mais nous avons vu précédemment que le Père est ce Dieu « de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom » (Ep 3,14). Et la Bible de Jérusalem disait en note : « L’origine de tout groupement humain, ou même angélique, remonte à Dieu, Père suprême ». Dieu le Père est donc aussi Père des anges qu’il a également créés par amour pour leur donner d’avoir part à la Plénitude de son Esprit, de sa Lumière et de sa Vie. Et qui dit « amour » dit aussi « liberté »… Il ne peut y avoir de contrainte dans l’amour… Les anges étaient donc appelés eux aussi à « entrer dans la liberté de la Gloire des enfants de Dieu » (Rm 8,21). Mystérieusement, l’un d’entre eux refusa, « le diable », entraînant avec lui d’autres créatures angéliques, « les démons »… Mais le projet créateur de Dieu est de combler toutes ses créatures, humaines et angéliques, de sa Vie en leur donnant de participer, par leur consentement libre, à la Plénitude de sa nature divine (2P 1,4) qui est « Esprit » (Jn 4,24), « Lumière » (1Jn 1,5), Vie (Ga 5,25) et « Force » (Ac 1,8 ; 2Tm 1,7). De par son refus, « le diable » et « les démons » sont donc « vides » de cette Plénitude de l’Esprit qui est « Vie », « Lumière », « Force »… Leur état est donc celui d’une certaine mort spirituelle, dans les ténèbres et une faiblesse extrême… Face à Dieu, ils ne peuvent donc rien… Que vienne la Lumière du Seigneur ? Ils fuient devant Elle (Jn 1,5 ; 1Jn 2,8). Le Seigneur les commande ? Ils lui obéissent aussitôt (Mc 1,23-28 ; 5,1-13 ; 4,39 ; 9,25). 


Orgueilleux, « menteur et père du mensonge » (Jn 8,44), le diable cherchera à persuader les hommes du contraire pour faire naître en eux la peur… Et ce n’est que par cette peur qu’il aura une influence sur ceux et celles qui lui attribueront un pouvoir qu’il n’a pas. Par contre, quiconque accepte de se tourner de tout cœur vers Dieu, en lui offrant jour après jour sa faiblesse et ses misères, ne pourra que recevoir de ce « Dieu qui est un Soleil, un Bouclier » ((Ps 84(83),12), ce « Père des Lumières » (Jc 1,17) qui est aussi « le Père des Miséricordes » (2Co 1,3), l’Esprit de Lumière et de Vie qu’il donne déjà au Fils de toute éternité. Et par cet Esprit, il règnera dans les cœurs, les délivrant et les protégeant de tout mal… « Notre Père, délivre-nous du mal » (Mt 5,13). En effet, « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), « Dieu est Lumière » (1Jn 1,5), et la Lumière brille dans les ténèbres sans que celles-ci ne puissent la saisir (Jn 1,4-5). « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), « Dieu est Amour » (1Jn 4,8.16), et l’Amour « a tué la haine » (Ep 2,16). « Dieu est Esprit » (Jn 4,24) et il est aussi « le Dieu de la Paix » (Ph 4,9). En recevant l’Esprit que le Fils reçoit du Père de toute éternité, « la paix du Christ règnera dans nos cœurs » (Col 3,15) et nous délivrera de tous les tourments, de toutes les angoisses, de tout « l’ivraie » que « l’ennemi sème » pourrait y semer (Mt 13,24-30). « Le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix » (Ga 5,22). C’est pourquoi, Jésus nous donne d’avoir part à sa Paix et à sa Joie en nous donnant d’avoir part à son Esprit : « Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne; je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie » (Jn 14,27). « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jn 15,11). « Je Suis avec vous » et pour vous « jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20 ; Rm 8,31‑39). Aussi, « confiance, n’ayez pas peur » (Mc 6,50 ; Mt 28,20). « C’est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l’Amour » (Ste Thérèse de Lisieux)…

 

Le serpent dans le Livre de la Genèse

 

La création de l’homme, ainsi que son premier péché, nous sont présentés dans le Livre de la Genèse de façon poétique. Mais n’oublions pas que ce poète est inspiré : la Parole qu’il nous transmet est « Parole de Dieu », c’est-à-dire révélation du mystère de Dieu et du mystère de l’homme…

L’homme, dernière créature de Dieu, sommet de la création, est le seul sur cette terre à être « à l’image et ressemblance de Dieu » (Gn 1,26-27), la seule créature spirituelle dont le mystère de la vie s’enracine dans la présence au plus profond de lui-même d’une réalité de l’ordre du Souffle même de « Yahvé Dieu », symbole de son Esprit (Gn 2,7). En employant ce nom « Yahvé », rendu par le mot SEIGNEUR dans la TOB, notre auteur est en avance : ce n’est que bien plus tard que ce Nom divin sera révélé à Moïse dans l’épisode du Buisson Ardent. Le Dieu des Pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, est l’unique vrai Dieu, Celui-là seul qui peut s’appeler « JE SUIS », ou « Yahvé » (Ex 3,13-15). Il est Celui qui vit, par amour, en Alliance avec tous les hommes (Gn 9,8-17). Ainsi, avec Moïse, « il se souvient de son Alliance » (Ex 2,24) et lui promet d’être avec lui, jour après jour (Ex 3,12 ; 4,12 et 4,15). Pour Dieu, Il ne peut pas en être autrement car Il désire de toute la force de son Cœur que nous vivions tous avec Lui (Mt 28,20) et de Lui, sous le Soleil de son Amour (Mt 5,43-48 ; 1Jn 4,8.16) :

« Le Seigneur Dieu est un soleil, il est un bouclier ; le Seigneur donne la grâce, il donne la gloire.

Jamais il ne refuse le bonheur, à ceux qui vont sans reproche. 

Seigneur, Dieu de l’univers, heureux qui espère en toi ! »

(Ps 84(83),12-13)

 

Tel est le Dieu Créateur : le Dieu de l’Alliance qui veut vivre en alliance avec l’homme, sa créature, pour le combler de sa Lumière, de sa Grâce, de sa Gloire, en un mot, de son Esprit. Et cet Esprit, l’Esprit même de Dieu (Jn 4,24), est Plénitude de Vie (Ga 5,25 ; Jn 6,63), de Lumière (Jn 4,24 avec 1Jn 1,5), d’Amour, de Joie, de Paix (Ga 5,22 ; Rm 5,5 ; Jn 15,11 ; 14,27 ; Col 3,15) et donc de vrai Bonheur ( Jc 1,25 ; Mt 5,1-12 ; 13,16 ; 16,17 ; 17,4). C’est ce que suggère, de manière poétique, le Livre de la Genèse. En effet, juste après avoir créé l’homme, Dieu « planta un jardin en Éden, et il y mit l’homme qu’il avait modelé » (Gn 2,8). Or, « Éden », en hébreu, renvoie à « une abondance de joie ». La traduction grecque le rendra par « paradis » ! Mais attention, le jardin d’Éden, que Dieu confiera à l’homme pour le cultiver et le garder (Gn 2,15), fait partie intégrante de la création… Il est là, sur cette terre, et c’est déjà « là », ici‑bas, dès maintenant, que Dieu veut notre joie (Is 51,3 et 51,11 ; 9,2 ; 29,18-21 ; 35,1-10 ; 44,21-23 ; 48,20-21 ; 49,13-16 ; 52,7-10 ; 54,1-10 ; 55,12-13 ; 56,6-7 ; 61,1-3 ; 61,10-11). Et notre joie fera sa joie (Is 62,1-5 ; So 3,14-18 ; Jr 32,40-41 ; Lc 15,4-7) !

Eden 2

De plus, ce jardin nous est présenté comme « le jardin de Dieu » qu’il aime parcourir « à la brise du jour » (Gn 3,8). « Brise » traduit ici l’hébreu « ruah », le mot employé habituellement pour évoquer « l’Esprit » de Dieu. La notion de « jour » renvoie souvent de son côté à celle de « lumière ». Comment ne pas penser ici à « l’Esprit de Lumière », principe de ce Mystère de Communion qu’est la Sainte Trinité ? « Moi et le Père, nous sommes un » (Jn 10,30), unis l’un à l’autre dans la communion d’un même Esprit qui est tout en même temps Amour (1Jn 4,8.16), Lumière (1Jn 1,5) et Vie. « Le jardin de Dieu » apparaît ainsi comme une nouvelle expression pour désigner « le Royaume de Dieu » qui est Mystère de Communion dans l’unité d’un même Esprit : « Le Royaume de Dieu est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17). Voilà ce que vit la Trinité « avant tous les siècles »… Et nous avons tous été créés pour participer à ce Mystère de Communion par le Don librement accueilli de l’Esprit Saint : « Père, qu’ils soient un comme nous sommes un » (Jn 17,20-23), unis avec nous (1Co 6,17) et les uns aux autres dans « l’unité de l’Esprit » (Ep 4,1-6).

Bien loin d’évoquer un lieu précis, « le jardin d’Eden », « le jardin de Dieu » nous renvoie plutôt à la simplicité d’une vie avec Lui, en relation de cœur avec Lui, mystère de communion où il fait bon vivre. L’homme ne s’y retrouve pas par lui-même : c’est Dieu qui, juste après l’avoir créé, le « prend » et le « dépose » dans ce jardin qu’il reçoit comme un Don gratuit de son Amour. Dieu lui offre alors « toutes espèces d’arbres séduisants à voir et bons à manger », avec notamment « l’arbre de vie au milieu du jardin », symbole de la vie éternelle, « de l’immortalité », précise en note la Bible de Jérusalem (Gn 2,9)… En ce jardin, tout a donc été prévu pour une vie donnée en surabondance (Gn 2,16 ; Jn 10,10)… Dans le Nouveau Testament, Jésus, « le Verbe fait chair » (Jn 1,14) révèlera aux hommes qui l’avaient oublié que ce jardin, ce Royaume de Dieu, est toujours là, invisible à nos yeux de chair mais « tout proche » (Mc 1,14-15 ; Mt 4,17 après Mt 3,2 ; Mt 10,7 ; Lc 10,8-11), offert à notre foi avec le Don de l’Esprit (Mt 12,28 ; Jn 20,22 ; Ac 2,37-39 ; 1Th 4,8) pour notre vie (Jn 3,14-15 ; 5,24 ; 5,39-40) et notre joie (Jn 17,13). Et puisque Dieu, « Source » éternelle de Vie (Jr 2,13 ; 17,13), « Soleil » (Ps 84(83),12) qui ne cesse de donner « la Lumière de la Vie » (Jn 8,12), nous a tous créés pour nous combler de sa Vie, Lui, le premier, ne cessera de nous inviter à lui rester fidèles, pour notre Bonheur, notre Plénitude (Ep 5,18 ; 3,19). Tel est le sens de l’invitation à ne pas « manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal », car si nous faisons l’expérience du mal, nous prévient Dieu, « de mort tu mourras » (Gn 2,17). En faisant le mal, ce qui revient à nous détourner de Lui, nous ne pouvons que nous priver nous-mêmes de sa Lumière et de sa Vie. La Bible en parle en termes de « ténèbres » et de « mort », deux mots qui évoquent une seule et même « privation » (Rm 3,23) : celle de la Lumière de son Esprit (Jn 4,24 et 1Jn 1,5), celle de la Vie de son Esprit (Is 38,16 ; Ez 37,10 ; 2M 7,22-23 ; Jn 6,63 ; Rm 8,2 ; 8,10-11 ; Ga 5,25 ; 6,8 ; Jn 4,10 et 7,37-39). Et Dieu, de son côté, ne veut pas que ses créatures vivent cet état de « mort » spirituelle (Rm 6,23), synonyme de souffrances et de mal-être profond (Rm 2,9). Qu’elles cessent donc de faire le mal, qu’elles se tournent vers Lui, qu’elles se convertissent et elles vivront (Lv 19,4 et 19,31 avec Is 45,22 ; Ez 18,23 ; 18,32 ; 33,11 ; Dt 30,15-20 en insistant sur le v. 19) !

 Adam et Eve

Dans un tel contexte, le diable, l’ennemi de Dieu et de l’homme, l’ennemi de leur vraie joie, apparaît sous la figure d’un serpent. Les conséquences d’une telle présentation sont nombreuses :

1 – Après l’Exode, Israël s’était installé en terre promise, « le pays de Canaan ». Or ses habitants vouaient un culte « aux forces souterraines », capables, croyaient-ils, d’exercer une influence sur la vie, la santé, la fertilité, la fécondité… Et ils représentaient ces forces sous la forme d’un serpent ! En reprenant ce symbolisme, notre auteur affirme donc indirectement que ces idoles païennes sont trompeuses : bien loin d’être « sources de vie », elles ne conduisent qu’à la désillusion et à la mort…

2 – Le serpent est une créature « que Yahvé Dieu a faite » (Gn 3,1). Le diable, le tentateur, est donc lui aussi une créature et ses possibilités ne sont que celles d’une créature ! Il n’est pas un dieu du mal qui s’opposerait au Dieu Bon, mais un être limité, tout comme nous… De plus, nous l’avons vu, en se détournant de Dieu, il ne peut qu’être vide du Don de Dieu, vide de sa Lumière, vide de sa Force… Sa faiblesse est donc extrême…

3 – Comment ce « serpent » s’appelle-t-il ? L’auteur ne donne pas son nom… Or le nom, dans la Bible, représente la personne qui le porte. Etre sans nom, c’est être un rien du tout !

4 – De plus, en décrivant le serpent comme étant « le plus rusé de tous les animaux des champs que Dieu avait faits » (Gn 3,1), l’auteur nous le présente comme appartenant au monde animal. Bien sûr, il n’en est pas ainsi, mais ce parallèle nous suggère quel type de relation devrait exister entre l’homme et ce serpent. Dieu a en effet donné à l’homme la mission de « dominer tous les animaux qui rampent sur la terre » (Gn 1,28), serpent compris… De par la volonté de Dieu, l’homme a donc la capacité de dominer ce serpent, et c’est bien ce qui arrivera lorsque « le lignage de la femme lui écrasera la tête » (Gn 3,15). Si, dans un premier temps, il semble remporter la victoire en poussant les hommes à faire mourir le Christ sur une Croix, le dernier mot appartiendra finalement au « lignage de la femme », Jésus, le Fils du Père, l’enfant de Marie. Ressuscité par le Père grâce à la Toute Puissance de l’Esprit de Lumière et de Vie, il se révèlera finalement comme le grand vainqueur du mal et de la mort. Et tous ceux et celles qui consentiront à croire en lui et à recevoir de lui Marie pour Mère (Jn 19,25-27) appartiendront eux aussi à ce « lignage de la femme » victorieux du mal…

Notons aussi que l’auteur du Livre de la Genèse ne donne aucune explication sur la présence de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal » dans la création, comme sur celle de ce serpent trompeur. Jusqu’à présent, toutes les créatures de Dieu étaient belles et bonnes : les fruits nourrissaient la vie de l’homme, et les animaux lui venaient en aide (Gn 2,18‑19). « La séduction apparaît ainsi de façon improvisée, comme quelque chose d’absolument inexplicable, au cœur de la bonne création de Dieu. Pour ce qui est de l’origine du mal, il n’y a pas d’explication » (Claus Westermann). Et nous sommes renvoyés à cette liberté de choisir offerte aussi bien aux anges qu’aux hommes…

 

Le serpent s’attaque en premier lieu à Dieu et à sa Parole. Mais avec lui, il ne s’agit déjà plus de « Yahvé Dieu », le Dieu de l’Alliance qui ne cesse de manifester à son Peuple sa tendresse et sa miséricorde. Lui parle de « Dieu » tout court, un nom qui renvoie à la divinité en général (Gn 3,1). L’aspect central de la Révélation s’efface ; la perspective est beaucoup plus vague… Et telle est bien son œuvre : essayer d’occulter le plus possible le vrai visage de Dieu pour le remplacer par une représentation fausse, mensongère et redoutable, que l’homme s’empressera de repousser ! Mais en agissant ainsi, c’est Dieu qu’il rejettera, et le serpent aura gagné…

HST129516Le serpent s’attaque ensuite à la Parole de Dieu : « Alors, comme ça, Dieu a dit : vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? » (Gn 3,1). Il ne retient que la restriction en l’appliquant non pas au seul « arbre de la connaissance du bien et du mal » mais à tous les arbres du jardin, et il laisse de côté l’incroyable générosité de Dieu (Gn 2,16-17). Cette exagération est volontairement énorme. Dieu apparaît alors comme un ennemi déclaré de la vie, un être dominateur et incroyablement sadique : il crée un homme avec des besoins et des désirs, et il lui interdit de les satisfaire alors même qu’une abondance de biens l’entoure ! Il crée un homme vivant et il le condamne à mourir ! La femme va réagir, mais le serpent a atteint son but : semer en elle le doute vis-à-vis des intentions du Créateur… Dieu désire-t-il vraiment la Plénitude de la Vie pour ses créatures ? Est-il vraiment aussi généreux que cela ? Nous cacherait-il quelque part un bonheur qu’il se réserverait pour lui-même ? La réponse de la femme suggère toutes ces questions. En effet, là où Dieu avait dit : « Tu peux manger de tous les arbres du jardin », elle dit : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin » (Gn 3,2). Le « tout » a disparu : la générosité de Dieu n’est plus aussi évidente ! Puis elle rajoute : « Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sous peine de mort » (Gn 3,3). Et là, que fait-elle ? Elle se trompe d’arbre ! L’arbre qui est au milieu du jardin, c’est « l’arbre de vie » et non « l’arbre de la connaissance du bien et du mal » (Gn 2,9). La réponse de la femme revient donc à affirmer : « Dieu nous a interdit de manger de l’arbre de vie, il ne veut pas que nous croquions dans la vie à pleines dents, nous ne connaîtrons jamais avec Lui la Plénitude du bonheur » ! En plus, elle rajoute un élément que Dieu n’a jamais dit : « Vous n’y toucherez pas ! » Et aucune raison n’est donnée à cet interdit… Le projet de Dieu n’est plus compris ! Il s’agit maintenant non plus « d’écouter pour vivre », mais « d’obéir pour obéir », comme on le fait vis-à-vis d’un tyran ! Et là encore une question peut surgir : mais qui donc est Dieu pour agir ainsi envers nous ? N’a-t-il créé l’homme que pour le maintenir sous sa coupe ?

Le serpent a gagné du terrain, il le sait… Aussi va-t-il attaquer maintenant à visage découvert en affirmant que Dieu est un menteur : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. » (Gn 3,5). Tout est mensonger dans cette phrase :

 1 – « Vous ne mourrez pas ? » Si, ils mourront à la Plénitude de la Vie de Dieu, car « le péché est entré dans le monde par un seul homme, et par le péché la mort, et ainsi la mort a passé en tous les hommes, du fait que tous ont péché » (Rm 5,12 ; Sg 2,23-24). Dieu, de son côté, n’a pas fait la mort, et Lui, l’Amoureux de la vie, ne prend pas plaisir à la perte des vivants (Sg 1,12-14). Il veut que tous les hommes, ses enfants, soient remplis de sa Vie…

 2 – « Vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux » ! Ce sera exactement le contraire. Certes, leurs yeux vont effectivement s’ouvrir (Gn 3,7), mais au lieu d’acquérir une connaissance divine, « comme des dieux », ils vont juste prendre conscience d’une seule chose : ils sont nus ! Ils rêvaient d’être « tout puissants », ils se découvrent faibles et désarmés. Ils voulaient se suffire à eux-mêmes ? Chacun est renvoyé à son état de créature, marqué par la différence, la limite, le manque, la finitude, l’impossibilité de s’accomplir tout seul… A leur désir d’indépendance succède le rappel brutal de leur dépendance mutuelle…

Et maintenant, eux qui voulaient voir ne le veulent plus ; mais comme leurs yeux sont désormais ouverts, c’est la réalité qu’ils vont se cacher en se confectionnant des pagnes…

 3 – « Comme des dieux qui connaissent le bien et le mal »… Mensonge… Dieu ne connaît que le bien, il n’a que l’expérience du bien, il ne sait faire que le bien… Et le serpent, en parlant ainsi, suscite l’attrait du mal : il le fait miroiter comme un « plus », c’est-à-dire comme un bien qui viendrait se surajouter au bien lui-même ! Il invite à penser le mal comme un bien (Is 5,20)… Mais là encore, mensonge : le mal n’a aucune existence propre. Il n’est que la négation et la destruction d’un bien. Il ne peut pas être un « plus ». Au contraire, il est un « moins ». « Faire l’expérience du mal » sera donc « faire l’expérience de l’absence d’un bien », ce qui ne peut qu’être source de déception, d’amertume et de regrets… C’est pourquoi le pécheur est avant tout, et Dieu le regarde ainsi, un malheureux (Is 48,22 ; Jr 2,17‑19), un souffrant (Rm 2,9), un blessé (Ps 69(68),30-31 ; Pr 8,35-36 ; Jr 7,18-19 ; Is 30,26 ; 58,6-8) car il est privé par suite de ses fautes de la Plénitude de la Vie de Dieu. Il a besoin d’une guérison intérieure pour retrouver sa propre intégrité, et avec elle, cette Vie qui seule pourra combler son cœur et lui donner de connaître enfin la vraie joie, le vrai bonheur, car c’est pour elle qu’il a été créé. La fin du récit le présente d’ailleurs comme étant « renvoyé » du « jardin d’Eden », ce jardin où Dieu se promène à la brise du jour (Gn 3,8), une image, nous l’avons vu, qui renvoie à son Mystère de Communion dans l’unité de cet Esprit (Jn 4,24) qui est Lumière (1Jn 1,5) et Vie (Gal 5,25). Privé de cette Plénitude, l’homme se peut donc que se retrouver dans les ténèbres intérieures… Alors, « il aura beau regarder, il ne verra pas » (Mt 13,14). Il sera dans la vie comme quelqu’un qui marche de nuit : « il butera, parce que la Lumière n’est pas en Lui » (Jn 11,9-10).

 4 – Enfin, notons que le serpent tente l’homme sur le mystère de sa propre vocation : « être à l’image et ressemblance de Dieu », c’est-à-dire, quelque part, « être comme un dieu » (1Jn 3,1-2). Mais pour lui, « être comme un dieu », c’est être son égal, c’est s’élever à son niveau, c’est renier son état de créature pour prendre la place du Créateur en décidant tout seul ce qui est bien ou ce qui ne l’est pas… L’expression « image et ressemblance » a d’ailleurs disparu de sa bouche, elle qui insiste sur le lien entre Dieu et l’homme mais rappelle la distance qui existe entre le Créateur et sa créature. Le serpent fait donc tout pour que l’homme mette Dieu de côté : il veut casser la relation qui existe entre les deux. Mais cette relation pour l’homme est vitale : Dieu l’a créé en insufflant en lui son Souffle de Vie, son Esprit Saint (Gn 2,7), et il ne cesse de souffler en lui pour le maintenir dans l’existence (Job 34,14-15). Pour l’homme, mettre Dieu de côté, c’est se détourner de la seule et Unique Source de Vie (Jr 2,13), c’est s’engager sur un chemin de mort, de privation de la seule Plénitude qui peut lui apporter le vrai Bonheur : la Plénitude de la Vie de Dieu pour laquelle il a été créé…

 Le serpent est donc une créature au pouvoir limité, un ange qui, librement, a refusé Dieu et ce Don qu’il ne cesse de faire de Lui-même pour le bien de toutes ses créatures, célestes et terrestres. En le rejetant, il a donc aussi rejeté l’Amour, la Force, la Paix, la Joie qui viennent de Lui pour basculer dans la jalousie et la haine, haine de Dieu et haine des hommes créés à son image et ressemblance. Il est en effet jaloux de ce Bonheur que les créatures qui sont demeurées en relation avec Dieu ne cessent de recevoir de Lui, car il ne peut le saisir, le prendre par lui‑même pour lui-même… Sa main qui se referme sur le vent de l’Esprit (Jn 3,8 ; même mot, en hébreu (AT) comme en grec (NT)), sur la Lumière de l’Esprit ne peut que se retrouver vide des vrais biens de l’Esprit… L’Esprit, en effet, ne se prend pas, il ne s’achète pas (Ac 8,18-24), il se reçoit gratuitement de l’Amour dès lors qu’on accepte de se tourner vers Lui de tout cœur en renonçant au mal et à toutes ses séductions trompeuses…

Rempli de jalousie et de haine, le diable cherchera donc, par sa parole, par ses suggestions, à entraîner les hommes loin de Dieu. Pour cela, il prendra le visage bienveillant du Dieu bienveillant, se préoccupant, semble-t-il, du seul bien être de ceux et celles auxquels il s’adresse. Telle est sa ruse… Et il cherchera à leur faire croire que le mal est un bien… Il est ténèbres, mais il se déguise en Ange de Lumière (2Co 11,14) pour les séparer de Celui-là seul qui est Lumière (1Jn 1,5 ; Jn 8,12 ; 12,46). Il est l’adversaire, mais il leur suggère que l’adversaire de leur vrai bonheur, c’est Dieu. Il est jaloux en fait du bonheur que Dieu veut pour les hommes (Et tout ce qu’Il veut, Il le fait (Ps 115(113B),3 ; 135(134),6), mais il cherche à les persuader que le vrai jaloux, c’est Dieu, Lui qui ne voudrait pas que ses créatures aient part à tout ce qu’Il a (Lc 15,31), à tout ce qu’Il Est (2P 1,4)… Il est égoïste, mais il suggère que le vrai égoïste, c’est Dieu, lui qui en se gardant des biens pour lui-même ne penserait finalement qu’à lui-même. Il est dominateur, mais il leur présentera Dieu comme un dictateur qui ne désire qu’une seule chose : être obéi aveuglément, sans chercher à comprendre… « Ne touche pas »… Il est menteur et père du mensonge (Jn 8,44), mais il déclare ouvertement que le vrai menteur, en fait, c’est Dieu. « Mais non, vous ne mourrez pas »… Et pourtant, c’est bien lui qui « est homicide dès le commencement » (Jn 8,44), lui qui ne vient que pour « voler » la seule vraie Vie de l’homme, et donc « égorger et faire périr » (Jn 10,10)… Et lorsque cette logique de la jalousie, de l’égoïsme et de la haine s’installe parmi les hommes, nous en connaissons tous les fruits : mépris de l’autre, violences de toutes sortes, meurtres…

 

Le diable dans le Nouveau Testament

 

Dans le Nouveau Testament, les mots « démons » (62), « diable » (33), « Satan » (36) interviennent beaucoup plus souvent que dans l’Ancien. Le contexte de l’époque avait en effet tendance à attribuer tout mal, et notamment toute maladie, à une action directe du démon, alors que nous parlerions aujourd’hui d’épilepsie (Mc 9,17-18), de troubles du langage (Lc 11,14) ou de la vue (Mt 12,22)… La médecine n’était pas aussi avancée qu’aujourd’hui… Néanmoins, une telle vision avait le mérite de présenter clairement la maladie et la souffrance comme des réalités que Dieu n’a pas voulues et qu’il s’agit de combattre. Aujourd’hui, il nous faut éviter deux extrêmes : voir le diable partout, ou nier totalement son existence.

Poussé au désert par l’Esprit, Jésus commence sa mission en affrontant le démon (Mt 4,1-11). Mais là où Adam et Eve (symboles de toute l’humanité) avaient échoué, l’Homme Jésus va réussir et inaugurer ainsi ces temps nouveaux où il sera donné à tout homme de pouvoir vaincre le mal par sa foi au Christ Jésus…

St Matthieu présente tout de suite le diable comme « le tentateur » qui essaye de détourner les hommes de Dieu. Aussi va-t-il s’attaquer directement au cœur du mystère de Jésus, Lui qui est « Fils de Dieu » (Mt 4,3), « Dieu Fils Unique » (Jn 1,18 ; 1,14 ; 3,16-18), engendré non pas créé (Crédo) et qui, de toute éternité, reçoit son Être et sa Vie du Père (Jn 5,26 ; 3,36 ; 16,15). Sans Lui, le Fils n’est rien, il ne peut rien (Jn 5,19 ; 5,30 ; 8,28-29). Le démon va donc essayer de casser cette relation qui l’unit à son Père en l’invitant à la désobéissance. Remarquons tout de suite que l’influence du démon sur Jésus n’est que de l’ordre de la parole : il suggère, il invite à agir de telle ou telle manière. Jésus l’entend bien sûr, mais personne ne peut l’obliger à lui obéir. Ce point est très important, car l’influence de Satan sur nous est identique : mauvais désirs, mauvaises pensées auxquelles nous donnerons vie si et seulement si nous leur obéissons. Par contre, l’influence de Dieu sur nous, si nous l’acceptons, est incomparablement plus forte : elle est de l’ordre d’un mystère de communion où Dieu s’unit à nous en nous donnant d’avoir part un Unique Esprit (1Jn 1,1-3 ; 1Th 5,9-10). Elle est donc de l’ordre de l’Être et de la Vie…

 Vitail

Jésus devra donc affronter trois tentations (cf Mt 4,1-11) :

 Pains1 – « Si tu es Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains ». Jésus va-t-il utiliser son état de « Fils de Dieu » pour son propre intérêt en cherchant dans les biens matériels l’apaisement de ses faims ? Non, car le Fils se reçoit entièrement de son Père et c’est de Lui qu’il attend tout : lorsque l’heure sera venue, les anges le serviront (Mt 4,11 ; Mc 1,13). Aussi, Jésus va-t-il opposer à la parole du serpent la seule Parole à laquelle il obéit : celle du Père. Ecouter sa Parole et la mettre en pratique : voilà la vraie Source de Vie (Dt 8,1-3 cité par Jésus ; Si 17,11 ; 45,5 ; 24,19-21 ; Ne 9,29 ; Sg 16,26 ; Ps 119(118),37 ; v. 93), qui, seule, peut combler le cœur de l’homme (Ps 119(118),1-3 et v. 47, 77) alors même que la faim corporelle le tenaille.

 

Tentation-de-Jésus-3« Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas »… Jésus ne peut rien faire de lui-même, il est le Serviteur du Père (Ac 3,13 ; 3,26 ; 4,26-27 ; 4,29-30). Ce n’est donc pas à Lui de dire au Père ce qu’il doit faire ou de lui imposer quoique ce soit. Jésus est doux et humble de cœur (Mt 11,29) : c’est le Père qui, dans sa vie, a la première place, et non lui-même… Ste Thérèse de Lisieux avait la même attitude intérieure : « Je suis trop petite pour avoir la force par moi-même. Si je demandais des souffrances, ce serait mes souffrances à moi, il faudrait que je les supporte seule, et je n’ai jamais rien pu faire toute seule » (cf. Jn 15,5). Et comme on lui proposait de prier la Sainte Vierge pour qu’elle diminue l’oppression créée par sa tuberculose, elle répondit : « Non, il faut les laisser faire là‑haut ». Elle s’était totalement abandonnée dans les bras de son Dieu…

 

suis-roi-monde-L-AqULjo3 – « Tous les royaumes du monde, je te les donnerai, si, te prosternant, tu me rends hommage ». Le démon suggère à Jésus d’être Roi comme, hélas, les grands de cette terre le sont trop souvent. Mais non, Jésus n’est pas venu pour dominer mais pour servir. Il rejette vigoureusement l’idole du pouvoir pour réaffirmer la primauté de sa relation à son Père : « C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et à lui seul tu rendras un culte » (Dt 6,13).

 

« La victoire de l’homme sur Satan, tel est en effet le but même de la mission du Christ, venu « réduire à l’impuissance celui qui avait l’empire de la mort, le diable » (Hb 2,14), « détruire ses œuvres » (1Jn 3,8), autrement dit substituer le règne de son Père à celui de Satan (1Co 15,24-28 ; Col 1,13-14). Aussi les Evangiles présentent-ils sa vie publique comme un combat contre Satan. La lutte a ainsi commencé avec l’épisode de la tentation où, pour la première fois depuis la scène du paradis, un homme représentant l’humanité, Jésus « fils d’Adam » (Lc 3,38), se trouve face à face avec le diable » et déjoue toutes ses ruses (LYONNET Stanislas, article « Satan », dans le VOCABULAIRE DE THÉOLOGIE BIBLIQUE (Edition du Cerf), colonne 1197).

Ce combat entre cet ange Satan et ses complices, les démons, se poursuit tout au long de l’Evangile. Ils savent bien qui est Jésus lorsqu’ils le rencontrent (Mc 1,23-24 ; 5,6-7), mais il les chasse d’une seule Parole, avec une facilité déconcertante (Mc 1,25 ; 5,8 ; 7,29 ; 9,25).

Les ténèbres s’acharnent contre la Lumière, mais elles ne peuvent rien contre elle (Jn 1,5). Sur Jésus, en effet, Satan, le Prince de ce monde, n’a aucun pouvoir (Jn 14,30). Pourtant, il ne va pas cesser de s’attaquer à lui, excitant la haine contre lui (1Jn 2,9-11 ; Jn 15,23-25 ; Tt 3,3 ; Gal 5,19-21 où le mot « chair » est synonyme de péché) pour finalement se déchaîner au moment de la Passion, poussant les hommes qui ne lui résistent pas à trahir Jésus (Jn 13,2 ; 13,27 ; Lc 22,3), à lui faire violence, à mentir à son sujet (Jn 8,44 ; Mt 26,59-61 à comparer avec Jn 2,19), et cela en totale opposition avec la Loi de Moïse (Ex 20,16 ; Dt 5,20)… Mais l’Amour ne répond pas au mal par le mal. Il ne le peut pas. L’Amour (1Jn 4,8 ; 4,16) ne sait faire qu’une chose : aimer. Aussi, face à ses accusateurs, le Christ se tait (Mc 14,61), il accepte tout, supporte tout, offre tout et espère tout (1Co 13,4-7). Personne ne lui prend sa vie: c’est lui qui la donne (Jn 10,18), transformant en bien tout ce mal qu’on lui fait pour ceux-là même qui lui font du mal (1P 2,21‑24 ; Lc 23,34 ; Ac 3,25-26). Ainsi ce sang, que nous les hommes, nous avons fait couler, Christ nous le donne pour notre salut. L’accueillir par la foi sera passer de la culpabilité au pardon et à la paix (Mt 26,28 ; Ep 1,7 ; Col 1,19-20 ; 1Jn 1,7 ; Ap 1,4-5 ; 7,14), de la séparation d’avec Dieu à la communion avec Lui (Jn 6,56 ; Ep 2,13), de l’esclavage du péché à la liberté des enfants de Dieu (1P 1,18-19), de la mort à la vie (Jn 6,53‑54). Grâce à ce sang versé, nous pouvons à nouveau entrer de cœur, par notre foi et dans la foi, dans ce « jardin d’Éden » où le Dieu de l’Alliance aime à venir à la rencontre de ses créatures (Gn 3,8‑9 ; Mt 26,26-28) pour les combler de ses bienfaits (Ep 1,3) et les unir à Lui dans l’Amour.

Croix de Lumière

Christ meurt… Lui qui se disait « Roi » (Jn 18,36-37), le voilà « jeté bas » au regard des hommes. Mais au moment précis où le Prince de ce monde se croyait certain de sa victoire, c’est lui qui est « jeté bas » (Jn 12,31 ; 16,11) ! Le Père ressuscite son Fils et l’exalte au plus haut des cieux, lui donnant le Nom qui est au-dessus de tout nom (Ph 2,6-11), bien au‑dessus de toute Puissance mauvaise (Ep 1,20-22 ; 1Co 15,24-28) : Christ est bien le Roi de l’univers, victorieux de la mort, des ténèbres et du Prince des ténèbres ! Désormais, tous ceux qui se confieront en lui n’auront plus rien à craindre de Satan et de ses anges car Sa Victoire est désormais la leur (Ap 12,10-11 ; Jn 10,27-29) ! Par le baptême, ils ont reçu l’Esprit Saint, l’Esprit du Christ. Unis par l’Esprit et dans l’Amour à Celui-là seul qui est Lumière du monde (Jn 8,12), ils sont devenus des enfants de la Lumière (Ep 5,8-9), et les ténèbres ne peuvent rien contre elle (Jn 1,5 ; 14,30)… Qu’ils travaillent donc à leur salut (Ph 2,12) en laissant jour après jour la victoire du Christ transformer toute leur vie (1Jn 2,13-14 ; 1Co 10,13). La patience de Dieu est infinie et sa Miséricorde est sans limite : grâce à elle, l’impossible peut se réaliser (Mt 19,23-26). « Il n’y a en effet qu’un mouvement au cœur du Christ : effacer le péché et emmener l’âme à Dieu… Nous sommes bien faibles, je dirais même, nous ne sommes que misère, mais Il le sait bien, Il aime tant nous pardonner, nous relever, puis nous emporter en Lui, en sa pureté, en sa sainteté infinie. C’est comme cela qu’il nous purifiera, par son contact continuel » (Elisabeth de la Trinité).

 

Le regard de Ste Thérèse de Lisieux sur le démon.

 

« Je me souviens d’un rêve que j’ai dû faire vers cet âge et qui s’est profondément gravé dans mon imagination. Une nuit, j’ai rêvé que je sortais pour aller me promener seule au jardin. Arrivée au bas des marches qu’il fallait monter pour y arriver, je m’arrêtai saisie d’effroi. Devant moi, auprès de la tonnelle, se trouvait un baril de chaux et sur ce baril deux affreux petits diablotins dansaient avec une agilité surprenante malgré des fers à repasser qu’ils avaient aux pieds ; tout à coup ils jetèrent sur moi leurs yeux flamboyants, puis au même moment, paraissant bien plus effrayés que moi, ils se précipitèrent au bas du baril et allèrent se cacher dans la lingerie qui se trouvait en face. Les voyant si peu braves je voulus savoir ce qu’ils allaient faire et je m’approchai de la fenêtre. Les pauvres diablotins étaient là, courant sur les tables et ne sachant comment faire pour fuir mon regard ; quelquefois ils s’approchaient de la fenêtre, regardant d’un air inquiet si j’étais encore là et me voyant toujours, ils recommençaient à courir comme des désespérés. Sans doute ce rêve n’a rien d’extraordinaire, cependant je crois que le Bon Dieu a permis que je m’en rappelle, afin de me prouver qu’une âme en état de grâce n’a rien à craindre des démons qui sont des lâches, capables de fuir devant le regard d’un enfant »…

 Therese

« Enfin le beau jour de mes noces arriva » (Jour de son engagement définitif envers Dieu), « il fut sans nuages, mais la veille il s’éleva dans mon âme une tempête comme jamais je n’en avais vue… Pas un seul doute sur ma vocation ne m’était encore venu à la pensée, il fallait que je connaisse cette épreuve. Le soir, en faisant mon chemin de la Croix après matines, ma vocation m’apparut comme un rêve, une chimère… je trouvais la vie du Carmel bien belle, mais le démon m’inspirait l’assurance qu’elle n’était pas faite pour moi, que je tromperais les supérieures en avançant dans une voie où je n’étais pas appelée… Mes ténèbres étaient si grandes que je ne voyais ni ne comprenais qu’une chose : Je n’avais pas la vocation !… Ah ! comment dépeindre l’angoisse de mon âme ?… Il me semblait (chose absurde qui montre que cette tentation était du démon) que si je disais mes craintes ma maîtresse elle allait m’empêcher de prononcer mes Saints Vœux ; cependant je voulais faire la volonté du bon Dieu et retourner dans le monde plutôt que rester au Carmel en faisant la mienne ; je fis donc sortir ma maîtresse et remplie de confusion je lui dis l’état de mon âme… Heureusement elle vit plus clair que moi et me rassura complètement ; d’ailleurs l’acte d’humilité que j’avais fait venait de mettre en fuite le démon qui pensait peut-être que je n’allais pas oser avouer ma tentation. Aussitôt que j’eus fini de parler mes doutes s’en allèrent, cependant pour rendre plus complet mon acte d’humilité, je voulus encore confier mon étrange tentation à notre Mère qui se contenta de rire de moi ».  

« Oui je le sens, lorsque je suis charitable, c’est Jésus seul qui agit en moi ; plus je suis unie à Lui, plus aussi j’aime toutes mes sœurs. Lorsque je veux augmenter en moi cet amour, lorsque surtout le démon essaie de me mettre devant les yeux de l’âme les défauts de telle ou telle sœur qui m’est moins sympathique, je m’empresse de rechercher ses vertus, ses bons désirs, je me dis que si je l’ai vue tomber une fois elle peut bien avoir remporté un grand nombre de victoires qu’elle cache par humilité, et que même ce qui me paraît une faute peut très bien être à cause de l’intention un acte de vertu. Je n’ai pas de peine à me le persuader, car j’ai fait un jour une petite expérience qui m’a prouvé qu’il ne faut jamais juger. C’était pendant une récréation, la portière sonne deux coups, il fallait ouvrir la grande porte des ouvriers pour faire entrer des arbres destinés à la crèche. La récréation n’était pas gaie, car vous n’étiez pas là, ma Mère chérie, aussi je pensais que si l’on m’envoyait servir de tierce, je serai bien contente ; justement mère Sous-Prieure me dit d’aller en servir, ou bien la sœur qui se trouvait à côté de moi ; aussitôt je commence à défaire notre tablier, mais assez doucement pour que ma compagne ait quitté le sien avant moi, car je pensais lui faire plaisir en la laissant être tierce. La sœur qui remplaçait la dépositaire nous regardait en riant et voyant que je m’étais levée la dernière, elle me dit : «Ah ! j’avais bien pensé que ce n’était pas vous qui alliez gagner une perle à votre couronne, vous alliez trop lentement »…»

 

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« Bien certainement toute la communauté crut que j’avais agi par nature et je ne saurais dire combien une aussi petite chose me fit de bien à l’âme et me rendit indulgente pour les faiblesses des autres. Cela m’empêche aussi d’avoir de la vanité lorsque je suis jugée favorablement car je me dis ceci : Puisqu’on prend mes petits actes de vertus pour des imperfections, on peut tout aussi bien se [13v°] tromper en prenant pour vertu ce qui n’est qu’imperfection. Alors je dis avec Saint Paul : Je me mets fort peu en peine d’être jugé par aucun tribunal humain. Je ne me juge pas moi-même, Celui qui me juge c’est le Seigneur. Aussi pour me rendre ce jugement favorable, ou plutôt afin de n’être pas jugée du tout, je veux toujours avoir des pensées charitables car Jésus a dit : Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ».

 

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« On vient me dire: “Vous aviez raison hier d’être sévère, au commencement cela m’a révoltée, mais après je me suis souvenue de tout et j’ai vu que vous étiez très juste… écoutez: en m’en allant je pensais que c’était fini, je me disais: “Je vais aller trouver notre Mère et lui dire que je n’irai plus avec ma Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus.” “Mais j’ai senti que c’était le démon qui m’inspirait cela et puis il m’a semblé que vous priiez pour moi, alors je suis restée tranquille et la lumière a commencé à briller, mais maintenant il faut que vous m’éclairiez tout à fait et c’est pour cela que je viens.” La conversation s’engage bien vite »

                                                                                                                                 D. Jacques Fournier

[1] Le verbe donner, didômi, en grec, est conjugué ici au « parfait », Or, « le parfait représente un état présent résultant d’une action passée » (WENHAM J. W., Initiation au grec du Nouveau Testament p. 143). Autrement dit « le Père a donné » au Fils, dans le passé, et le Fils a toujours, au présent, ce qu’il a reçu du Père… Mais le Père est Dieu, le Fils est Dieu, et cela est vrai de toute éternité. Autrement dit, de toute éternité, le Père donne au Fils tout ce qu’Il Est, et Il Est Dieu, et de toute éternité, le Fils reçoit ce Don du Père qui l’engendre en Fils, « Dieu né de Dieu »…

Fiche n°16 (Mc 9,14-29) Document en PDF pour une éventuelle impression.




Mc 8,34-9,13: Jésus Transfiguré, Lumière sur nos croix…

Conditions pour suivre Jésus (Mc 8,34-9,1)

 

A la question « Pour vous, qui suis-je ? », Pierre a répondu au nom de tous les disciples : « Tu es le Christ. » Apparemment, la réponse est bonne, mais c’est la signification du mot Christ qui, chez Pierre et les disciples, ne correspond pas encore à la réalité… Jésus ne sera pas en effet le Messie terrestre qu’ils espéraient tous… Avec lui, les difficultés et les épreuves ne disparaîtront pas d’un coup de baguette magique… Et il le leur dit de manière abrupte en leur annonçant ses souffrances prochaines, sa mort et sa résurrection… En ne se fiant qu’aux seules apparences, sa mission sera donc un échec… Paroles dures à entendre… Tous leurs rêves s’effondrent. Aussitôt, Pierre se met à le « réprimander » et Jésus lui répond en le « réprimandant » à son tour… La réaction de Pierre est en effet toute proche de l’une des tentations qu’il dut affronter autrefois au désert, lorsque Satan lui avait fait miroiter l’accomplissement de sa vocation sous l’angle humainement flatteur d’une glorieuse réussite terrestre… Et Jésus, une fois de plus, avait remis son Père à la première place en se positionnant clairement dans l’attitude du Serviteur désireux d’être fidèle jusqu’au bout aux « pensées » de Dieu qui ne sont pas « celles des hommes »… Mais pour le Fils, vrai homme et si humain, cette perspective n’était pas facile à accepter… L’Heure venue, il le dira avec simplicité : « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ! Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse ! » Jésus n’a pas couru après la souffrance… Lui qui a passé sa vie à « faire du bien » (Ac 10,38), à guérir, à soulager, à réconforter tous ceux et celles qu’il rencontrait, il réagissait devant l’épreuve comme nous le faisons tous… Mais celle-ci était incontournable au sens où elle ne dépendait pas de lui, et cette fois-ci, il ne pouvait rien faire pour ouvrir ces cœurs fermés qui refusaient de l’accueillir. Alors, il accepta de manifester l’Amour imperturbablement fidèle de Dieu qui devant le refus, la violence, la méchanceté et la haine prend tout sur lui en silence (Mt 26,62-63 ; 27,12 ; Mc 15,5), en acceptant de souffrir, sans répondre à la violence par la violence (1P 2,21-25), mais en continuant d’aimer et d’aimer encore dans l’espoir d’un repentir, d’une conversion, d’une prise de conscience (Lc 24,47-48)… Et son Père fera pour lui ce qu’il ne cessait de faire lui-même pour les autres : « Alors, lui apparut, venant du ciel, un ange qui le réconfortait »… Il n’empêche, la perspective de l’épreuve demeure… « Entré en agonie, il priait de façon plus instante, et sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre », nous rapporte Luc, « ce cher médecin » (Lc 22,39-46 ; Col 4,14)…

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Gethsémani: Eglise des Nations

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Intérieur de l’Eglise de Gethsémani

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Dans l’Eglise de Gethsémani : le Rocher de l’agonie de Jésus…

Ici, sa vive réaction aux réprimandes de Pierre manifeste son combat… Humainement parlant, comme il aurait aimé que Pierre ait raison… Mais non, il empruntera « résolument » (Lc 9,51) le chemin de l’Amour en acceptant de le manifester « jusqu’au bout » (Jn 13,1), jusqu’à « la mort sur une croix » (Ph 2,6-11)… « Père, pardonne-leur » (Lc 23,34)…

Et Jésus poursuit « en appelant à lui », près de lui, « la foule en même temps que ses disciples », une assemblée qui englobe tous ceux et celles qui étaient présents à ce moment-là et qui représente l’humanité tout entière appelée au salut… Il fait ici ce qu’il ne cessera de faire plus tard, après sa mort et sa résurrection : « Et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32). Tel est bien le mouvement de l’Amour qui ne peut que vouloir près de lui tous ceux et celles qu’il aime… « Père, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi » (Jn 17,24), « près de moi » (Ap 3,20), « pour toujours » (Mt 28,20)… « Je me tiens à la porte » de tous les cœurs « et je frappe : si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi »… « Pour souper », le dernier repas de la journée, celui qui précède le jour nouveau. Mais si nous acceptons d’accueillir, dès maintenant, dans la foi, Celui qui est « la lumière du monde » (Jn 8,12) nous entrerons déjà avec Lui dans les derniers temps : « Les ténèbres s’en vont, la véritable lumière brille déjà » (1Jn 2,8). Avec Lui, nous sommes au crépuscule du monde ancien et à l’aurore du monde nouveau… « La véritable lumière brille déjà » même si nul d’entre nous n’a encore vu le Soleil… « C’est si bon cette Présence de Dieu ! C’est là, tout au fond, dans le Ciel de mon âme, que j’aime le trouver puisqu’Il ne me quitte jamais… J’ai trouvé le ciel sur la terre puisque le ciel c’est Dieu et Dieu est dans mon âme… Vous êtes vous-mêmes la retraite où Il s’abrite, la demeure où il se cache… Il est vivant dans nos âmes. C’est Lui-même qui l’a dit : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui » (Jn 14,23). Puisqu’Il est là, tenons lui compagnie comme l’ami à celui qu’il aime » (Elisabeth de la Trinité)… Et Jésus nous l’a promis : « Qui cherche, trouve » (Lc 11,10). Mais que chercher ? Une Présence spirituelle, invisible à nos yeux de chair, Présence qui est Vie et que l’on ne peut reconnaître qu’en la vivant… Et cette Présence nous est donnée par le Don de l’Esprit Saint, « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63)… « Si vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent » (Lc 11,13). Promesse solennelle dont l’accomplissement, du côté de Dieu, ne fait pas l’ombre d’un doute puisqu’Il Est « Source d’Eau Vive » (Jr 2,13 ; 17,13), Source d’Esprit (Jn 7,37-39). Et nous, de notre côté, désirons-nous vraiment le recevoir ? « Si tu savais le Don de Dieu et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire, c’est toi qui l’aurais prié et il t’aurait donné de l’Eau Vive », l’Eau Vive de l’Esprit Saint (Jn 4,10) qui inaugure les temps nouveaux. 

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Les oliviers du Jardin de Gethsémani

Ces derniers temps sont les nôtres, temps de la foi qui précèdent le Jour nouveau et éternel de la Création Nouvelle où toute l’humanité est appelée à entrer dans la Maison du Père, la « Jérusalem Nouvelle, celle qui descend du ciel » comme un cadeau que le Père prépare pour tous « les hommes » qu’il aime, tous, sans exception… Et cette maison est bien celle de l’Amour où le Père appelle tous ses enfants à être près de lui, avec lui, et lui « sera leur Dieu », tout entier pour eux… Alors, il nous consolera de toutes nos souffrances, fussent-elles les conséquences de nos misères : « Je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle – car le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n’y en a plus. Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu; elle s’est faite belle, comme une jeune mariée parée pour son époux. J’entendis alors une voix clamer, du trône : Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux; ils seront son peuple, et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n’y en aura plus; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé.

Alors, Celui qui siège sur le trône déclara : Voici, je fais l’univers nouveau. Puis il ajouta : Écris : Ces paroles sont certaines et vraies. C’en est fait, me dit-il encore, je suis l’Alpha et l’Oméga, le Principe et la Fin; celui qui a soif, moi, je lui donnerai de la source de vie, gratuitement. Telle sera la part du vainqueur; et je serai son Dieu, et lui sera mon fils. Mais les lâches, les renégats, les dépravés, les assassins, les impurs, les sorciers, les idolâtres, bref, tous les hommes de mensonge, leur lot se trouve dans l’étang brûlant de feu et de soufre : c’est la seconde mort » (Ap 21,1-8). Cette dernière perspective peut nous faire frémir, et il le faut ! Elle révèle le respect infini que Dieu a pour notre liberté, car elle ne concerne en fait que ceux et celles qui auront refusé de répondre à ses appels pressants au repentir…

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Les oliviers du jardin de Gethsémani

En effet, « une fois élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes », a promis Jésus, tous, sans aucune exception, qu’ils soient « lâches, renégats, dépravés, assassins, impurs, sorciers, idolâtres » car « je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs, au repentir » (Lc 5,32). Bien plus, lorsqu’un homme se perd dans les ténèbres de son péché, où qu’il soit, quel qu’il soit, c’est lui qui monopolise toute l’attention et tous les efforts de son Créateur jusqu’à ce que ce dernier le retrouve… « Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et vient à en perdre une, n’abandonne les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour s’en aller après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée ? Et, quand il l’a retrouvée, il la met, tout joyeux, sur ses épaules et, de retour chez lui », dans la Maison du Père, la Jérusalem Céleste, « il assemble amis et voisins et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue ! » (Lc 15,1-7). C’est ainsi que « tous les hommes » dupés et blessés par le « mensonge » sont appelés à rencontrer ce Christ Bon Pasteur qui les cherche et les cherche encore jusqu’à ce qu’il les retrouve… Et lorsqu’il les aura retrouvés, lorsqu’ils auront consenti à se laisser retrouver, puisqu’il est « la Lumière du monde », aussitôt, avec Lui, ils se découvriront dans « la Lumière de la Vie » (Jn 8,12), la Lumière du « Père des Lumières » (Jc 1,17), ce « Père des Miséricordes » (2Co 1,3) qui désire de tout son être arracher les pécheurs aux ténèbres, à la tristesse et au mal-être engendrés par leurs misères pour les combler de son Esprit de Paix, de Joie profonde, de Lumière et de Vie… « Vous remercierez alors le Père qui vous a mis en mesure de partager le sort des saints dans la Lumière. » Avec son Fils et par son Fils, « il nous a en effet arrachés à l’empire des ténèbres et nous a transférés dans le Royaume de son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption, la rémission des péchés », en surabondance, « car là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Col 1,12-14 ; Rm 5,20). Là où la faiblesse l’emportait, la grâce a triomphé car « la puissance » de la Miséricorde et de l’Amour « se déploie dans la faiblesse » pour manifester son triomphe (2Co 12,7-10) : alors, « grâces soient à Dieu qui, dans le Christ, nous emmène sans cesse dans son triomphe », « son triomphe » et non le nôtre dès lors qu’on accepte de le laisser triompher en nous de toutes nos misères… Accepter de se laisser ainsi aimer, dans la vérité de nos blessures, c’est accepter que Jésus soit en nous ce qu’Il Est, de toute éternité, « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde »… « Je Suis miséricordieux » (Jr 3,12), « Je Suis Celui qui te guérit » (Ex 15,26). En tout son Être, Dieu n’a qu’un seul désir : la Plénitude de ses créatures. Face à un pécheur « privé » de cette Plénitude « de gloire » et de vie par suite de ses fautes (Rm 3,23 ; 6,23), ce désir prendra le visage de la Miséricorde offrant le pardon en surabondance. Le Père a tellement désiré qu’il en soit ainsi qu’il a invité puis aidé, soutenu, encouragé son Fils (Jn 17,1) à manifester cet Infini de l’Amour, de la Patience et de la Bonté de Dieu, en acceptant son Chemin de Croix, en supportant la souffrance infligée par les pécheurs pour le salut même de ces pécheurs… « Prenant une coupe, Jésus rendit grâces et la donna à ses disciples en disant : Buvez-en tous ; car ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés » (Mt 26,27-28), de tous les péchés…

Agonie de Jésus - Andrea Mantegna

Jésus au jardin des oliviers, Andrea Mantegna,1459

A nous maintenant de répondre à son invitation en acceptant de recevoir ce que Jésus nous donne gratuitement, par amour, « au prix de son sang » (Ap 5,9-10), pour « la rémission de nos péchés », pour notre purification et pour que nous vivions de la Plénitude de sa Vie éternelle dont nous étions tous privés par suite de nos fautes… A nous maintenant d’accepter de laver « la robe » de notre vie « dans le sang de l’Agneau »… « Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils et d’où viennent-ils ? (…) Ce sont ceux qui viennent de la grande épreuve », cette vie sur la terre… « Ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’Agneau. C’est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu, le servant jour et nuit dans son temple ; et Celui qui siège sur le trône étendra sur eux sa tente. Jamais plus ils ne souffriront de la faim ni de la soif ; jamais plus ils ne seront accablés ni par le soleil, ni par aucun vent brûlant. Car l’Agneau qui se tient au milieu du trône sera leur pasteur et les conduira aux sources des eaux de la vie. Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux » (Ap 7,13-17).

 

Lorsque Jésus appelle à lui « la foule en même temps que ses disciples », nous sommes donc dans ce contexte d’Amour où Dieu appelle à lui tous les hommes, quels qu’ils soient, en espérant qu’ils accepteront de se laisser réconcilier avec lui (2Co 5,16-21) en offrant en vérité à son Amour toutes leurs misères de « lâches, de renégats, de dépravés, d’assassins, d’impurs, de sorciers, d’idolâtres »… Alors, il pourra verser sur eux l’Eau Pure de son Esprit qui les lavera, les purifiera, les sanctifiera (Ez 36,22-28) et leur donnera dès maintenant sur cette terre, dans la foi, « quelque chose » de cette vraie Vie qui, dans sa Plénitude, sera notre Bonheur éternel… « Ne savez-vous pas que les injustes n’hériteront pas du Royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas ! Ni impudiques, ni idolâtres, ni adultères, ni dépravés, ni gens de mœurs infâmes, ni voleurs, ni cupides, pas plus qu’ivrognes, insulteurs ou rapaces, n’hériteront du Royaume de Dieu. Et cela, vous l’étiez bien, quelques‑uns ». Et St Paul est délicat car il sait bien que « tous les hommes ont péché », tous, sans exception, d’une manière ou d’une autre, de beaucoup ou de peu (Rm 3,9-20 ; 3,23 ; Lc 7,36-50)… « Mais vous avez été lavés, mais vous avez été sanctifiés, mais vous avez été justifiés par le nom du Seigneur Jésus Christ et par l’Esprit de notre Dieu » (1Co 6,11). Beauté du texte grec des Evangiles qui permet une autre traduction du début de ce dernier verset… Celle-ci, adoptée par la TOB, souligne l’action première de Dieu car « il ne s’agit pas de l’homme qui veut ou qui court mais de Dieu qui fait miséricorde » (Rm 9,16)… Mais Dieu ne pourra rien faire pour nous si nous n’acceptons pas de nous laisser faire… Rien ne se fera sans notre consentement, une nuance soulignée par la traduction choisie par la Bible de Jérusalem : « Vous vous êtes lavés »…

 

« Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, et qu’il me suive »… L’appel, encore une fois, concerne tous les hommes, « la foule en même temps que les disciples ». Pour suivre Jésus, il s’agit donc de « se renier soi-même », ce qui ne signifie pas « se haïr soi-même », bien au contraire… Le commandement central de Jésus n’est-il pas : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 22,34-40) ? Autrement dit, celui qui ne s’aime pas lui-même ne peut pas aimer les autres…

Dans tout ce passage, deux perspectives s’affrontent… La recherche de soi, le repli sur soi, l’égoïsme, et l’ouverture à l’Autre, et donc aux autres, dans une attitude d’accueil et de don. St Paul écrit : « Que personne ne cherche son propre intérêt, mais celui d’autrui » (1Co 10,24). Et « l’intérêt » de Dieu, c’est que « tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,3-6 ; Jn 3,16-17 ; 6,37-40). Alors, en travaillant sans relâche au salut de ses frères, St Paul poursuivait l’intérêt de Dieu et le leur ! C’est pourquoi, « je m’efforce de plaire en tout à tous, ne recherchant pas mon propre intérêt, mais celui du plus grand nombre, afin qu’ils soient sauvés » (1Co 10,33). Ainsi, aimer Dieu c’est travailler au salut de tous les hommes qu’il aime, c’est désirer leur plus grand bien, c’est donc les aimer en vérité… Aimer Dieu et aimer l’homme n’est donc en fait qu’un seul et même commandement (Mt 22,34-40)… Et puisque nous n’avons qu’un seul cœur, qu’une seule « porte » intérieure, l’ouverture ou la fermeture à Dieu de la porte de notre cœur se vérifiera dans nos relations fraternelles… Ouverts en vérité au Christ, nous le serons en vérité aux autres… L’accueil du Christ et le don de soi au Christ se vérifiera dans l’accueil de l’autre et le don de soi aux autres. Telle est l’attitude « juste » à laquelle le Seigneur nous invite tous dans la Parabole du Jugement dernier : « « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir. » Alors les justes lui répondront : « Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t’accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir ? » Et le Roi leur fera cette réponse : « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Et puis cette même parabole se poursuit avec un volet semblable, en contraste, pour décrire l’attitude de tous ceux et celles qui auront refusé de s’ouvrir aux autres, d’aller vers les autres, d’accueillir leurs situations respectives pour essayer de répondre à leurs besoins… L’insistance est donc très forte… Et le Christ conclue : «  En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait ». Et il termine en ajoutant : « Et ils s’en iront, ceux-ci à une peine éternelle, et les justes à une vie éternelle » (Mt 25,31-46). Autrement dit, la pire des situations arrive pour ceux-là mêmes qui ne pensaient qu’à eux-mêmes, à leur bonheur, à leur bien-être sans se préoccuper de tous ceux et celles qui les entouraient (Lc 16,19-31). Repliés égoïstement sur eux-mêmes, fermés aux autres et à l’Autre en ce monde, ils le seront aussi dans le monde à venir. Ils se découvriront alors dans l’incapacité de s’ouvrir à l’Autre et d’accueillir cette « Lumière de la Vie » (Jn 8,12 ; 1,3-4) qui rayonne de Celui qui, de toute éternité, « est un Soleil qui donne la grâce, qui donne la gloire » (Ps 84,12), Lui qui est aussi « une Source d’Eau Vive » d’où jaillit en surabondance l’Eau Vive de l’Esprit qui vivifie (Jr 2,13 ; 17,13 ; Ps 42-43 ; Jn 7,37-39 ; 6,63 ; 10,10). Et nous avons tous été créés pour trouver notre Plénitude dans l’accueil de ce Don que Dieu fait éternellement de Lui-même… « Dieu est Esprit », « il donne l’Esprit » et désire que nous soyons tous « remplis de l’Esprit » (Jn 4,24 ; 3,34 ; Ac 2,38 ; 5,32 ; 10,45 ; Rm 5,5 ; 15,13 ; 2Co 5,5 ; 1Th 4,8 ; 2Tm 1,7 ; 1Jn 3,24 ; 4,13 ; Hb 6,4 ; Lc 1,15 ; 1,41 ; 1,67 ; Ac 2,4 ; 4,8 ; 6,3 ; 7,55-56 ; 9,17 ; 9,31 ; 11,24 ; 15,32). La conclusion est donc réellement paradoxale. La recherche égoïste et effrénée de soi débouche sur la pire des situations : être privé de « la Plénitude de l’Esprit » (Ep 5,18) qui, seule, peut apporter le vrai bonheur… Tandis que l’accueil et le don de soi aux autres, qui ne peuvent aller que dans le sens d’un certain dépouillement, débouchent sur la Plénitude des Biens éternels… Un jour, « Jésus fixa son regard sur un homme riche et l’aima. Et il lui dit : « Une seule chose te manque : va, ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens, suis-moi ». Mais lui, à ces mots, s’assombrit et il s’en alla contristé, car il avait de grands biens » (Mc 10,17-22). D’autres, par contre, accueilleront cette Parole « avec la joie de l’Esprit Saint » (1Th 1,6) et la mettront en pratique dans leur vie, soutenus par ce même Esprit (Mt 13,44-46 ; Ac 4,36-37). Autrement dit, celui qui « se renie lui-même » en travaillant jour après jour à faire mourir son égoïsme, de combats en combats, et la réussite est loin d’être toujours au rendez-vous, c’est celui-là qui s’aime vraiment lui-même… Et celui qui ne pense qu’à lui en se recherchant en tout ce qu’il entreprend est en fait son pire ennemi… Il s’agit donc de « se vider de tout égoïsme pour se laisser envahir par le magnifique amour de Dieu » (Père J.M. Tauriac, « Miracles à Lourdes ? », p. 160).

 

Ces deux perspectives, égoïsme ou amour, ne vont cesser de s’affronter en Mc 8,34s : « qui veut en effet sauver sa vie » ne pense toujours qu’à lui-même. Il est enfermé en lui-même, et donc fermé à l’Unique Sauveur du Monde (Jn 4,42), le Christ… Il ne peut que « se perdre »… Par contre, celui qui « perdra sa vie à cause de moi et de l’Evangile » est ouvert au Christ et à « sa Parole de vérité, la Bonne Nouvelle de notre salut » (Ep 1,13). De la bouche de tous ceux qui ne recherchent que leur propre intérêt, il pourra s’entendre dire : « Tu es fou, tu perds ta vie »… Mais c’est lui qui la sauve en s’ouvrant au Christ Sauveur et en acceptant de le laisser agir dans sa vie selon la Toute Puissance de son Esprit de Miséricorde et de Tendresse.

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Mourir à son égoïsme, jour après jour, avec l’aide et le soutien de la grâce, apparaît donc comme « la vraie croix » que le Seigneur nous invite à prendre… Et c’est le plus beau cadeau qu’il puisse nous faire puisque cette « porte étroite » et « ce chemin resserré » débouchent sur la Plénitude de la Vie. « Entrez par la porte étroite. Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent » (Mt 7,13-14). « En vérité, en vérité, je vous le dis, Je Suis la Porte. Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira, et trouvera un pâturage… Je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en surabondance » (Jn 10,7-9). Et si nous répondons de tout cœur à son invitation, nous ne pourrons que redire avec le Psalmiste (Ps 22(21)) :

1 – Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien.

2 – Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer.Jésus bon berger

Il me mène vers les eaux tranquilles (3) et me fait revivre ;

il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom.

4 – Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal,

car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure.

5 – Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ;

tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante.

6 – Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ;

j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours.

Nous sommes loin de tous ces préceptes purement « extérieurs » qui portent sur la nourriture ou le vêtement, et qui risquent de focaliser l’attention en laissant de côté ce vrai travail « de cœur » auquel le Seigneur nous invite tous (Mc 7,1-23) : « Ne prends pas, ne goûte pas, ne touche pas, tout cela pour des choses vouées à périr par leur usage même ! Voilà bien les prescriptions et doctrines des hommes ! Ces sortes de règles peuvent faire figure de sagesse par leur affectation de religiosité et d’humilité qui ne ménage pas le corps ; en fait elles n’ont aucune valeur pour l’insolence de la chair » (Col 2,21-23), elles sont le plus souvent nourriture de l’orgueil… La seule chose que le Seigneur nous demande, c’est de l’aimer et d’aimer tous ceux et celles qui nous entourent, autant qu’il nous est possible… Tout ce que nous entreprenons (prière, jeûne, aumône…) ne devrait l’être que pour cet unique but…

« Que sert donc à l’homme de gagner le monde entier, s’il ruine sa propre vie » ? Déjà, il risque de chercher à « gagner le monde entier » à tout prix, en laissant de côté la vérité, la justice, la droiture, l’honnêteté… « Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent » (Lc 16,13). Avant même d’avoir gagné quoi que ce soit, il serait déjà dans les ténèbres les plus épaisses…

De plus, que fera-t-il de tous ses biens au jour où « Dieu lui redemandera sa vie » (Lc 12,13-21) ? Si là, il prend conscience de la nécessité de « se racheter », il ne pourra pas donner sa fortune « en échange de sa propre vie ». Elle ne lui sera plus d’aucune utilité… Il aura réellement tout perdu, jusqu’à sa vie même…

Ps 49(48),6-21 : Pourquoi craindre aux jours de malheur ces fourbes qui me talonnent pour m’encercler,

(7) ceux qui s’appuient sur leur fortune et se vantent de leurs grandes richesses ?

(8) Nul ne peut racheter son frère ni payer à Dieu sa rançon : (9) aussi cher qu’il puisse payer, toute vie doit finir.

(10) Peut-on vivre indéfiniment sans jamais voir la fosse ?

(11) Vous voyez les sages mourir : comme le fou et l’insensé ils périssent, laissant à d’autres leur fortune.

(12) Ils croyaient leur maison éternelle, leur demeure établie pour les siècles ;

sur des terres ils avaient mis leur nom.

(13) L’homme comblé ne dure pas : il ressemble au bétail qu’on abat.

(14) Tel est le destin des insensés et l’avenir de qui aime les entendre :

(15) troupeau parqué pour les enfers et que la mort mène paître.

A l’aurore, ils feront place au juste ; dans la mort, s’effaceront leurs visages :

pour eux, plus de palais !

(16) Mais Dieu rachètera ma vie aux griffes de la mort : c’est lui qui me prendra.

(17) Ne crains pas l’homme qui s’enrichit, qui accroît le luxe de sa maison :

(18) aux enfers il n’emporte rien ; sa gloire ne descend pas avec lui.

(19) De son vivant, il s’est béni lui-même : « On t’applaudit car tout va bien pour toi ! »

(20) Mais il rejoint la lignée de ses ancêtres qui ne verront jamais plus la lumière.

(21 R) / L’homme comblé qui n’est pas clairvoyant ressemble au bétail qu’on abat.

 

Le Psalmiste, pécheur comme nous tous, était néanmoins ouvert à Dieu, il espérait en lui. « Dieu rachètera ma vie aux griffes de la mort »… Jésus reprendra cette image et se présentera comme étant lui-même « la rançon » donnée pour la délivrance et le salut de tous les hommes… « Que peut donner l’homme en échange de sa propre vie ? » Rien… Mais Jésus, le Fils a déjà tout donné en se donnant Lui-même ! « Il a donné sa vie en rançon pour la multitude ». Le prix de notre rachat est donc Dieu Lui-même ! En Jésus Christ, il a donné sa vie pour que tous, nous vivions ! Surabondance infinie du Don, à la mesure sans mesure de Dieu… « Qu’est-ce donc que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme que tu en prennes souci ? » (Ps 8,5). « Tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime » (Is 43,4). C’est ainsi que « le Christ est mort pour des impies. A peine en effet voudrait-on mourir pour un homme juste ; pour un homme de bien, oui, peut-être osera-t-on mourir. Mais la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous » (Rm 5,6-8). « Et il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15,13). Tel est l’Amour de Dieu pour chacun d’entre nous ! « Tu es digne, Christ et Seigneur, de recevoir le Livre et d’en ouvrir les sceaux, car tu fus immolé, rachetant pour Dieu au prix de ton sang, des hommes de toute tribu, langue, peuple et nation » (Mt 20,28 ; Ap 5,9).

Christ-Bon-Pasteur-mosaïque-de-San-Lorenzo-détail

Christ Bon Pasteur Mosaïque de San Lorenzo

Ainsi, « Dieu rachètera ma vie aux griffes de la mort : c’est lui qui me prendra » comme le Bon Pasteur prend sa brebis perdue lorsqu’il l’a retrouvée (Lc 15,4-7), lorsqu’elle a enfin accepté de se laisser retrouver. Et Jésus a promis à ses disciples, juste avant sa Passion : « Que votre cœur ne se trouble pas. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures, sinon, je vous l’aurais dit. Je vais vous préparer une place. Et quand je serai allé et que je vous aurai préparé une place, à nouveau je viendrai et je vous prendrai près de moi, afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez » (Jn 14,1-3). C’est ce qu’il fait, dès maintenant, dans la foi, par l’Esprit, en attendant ce ciel nouveau et cette terre nouvelle où, nous l’espérons, « nous le verrons parce que nous serons semblable à lui » (1Jn 3,1-2) grâce au Don qu’il nous aura fait… « Père, je leur ai donnée la gloire que tu m’as donnée » (Jn 17,22), cette gloire dont nous étions tous privés par suite de nos fautes (Rm 3,23)…

Enfin, nous retrouvons en ces derniers versets du chapitre huit de l’Evangile de Marc un nouvel appel à prendre au sérieux la nécessité d’accueillir le Christ Sauveur en acceptant de nous repentir de tout cœur… « Celui qui aura rougi de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’homme aussi rougira de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges ». Langage hyperbolique, excessif, à but pédagogique, car le Christ nous regarde tous comme un frère regarde ses frères… « Va trouver mes frères », dira-t-il à Marie de Magdala, « et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20,17). C’est ainsi que « le sanctificateur et les sanctifiés ont tous même origine. C’est pourquoi il ne rougit pas de les nommer frères » (Hb 2,11)…

Concluons en soulignant le double parallèle présent en Mc 8,35, « moi et l’Evangile », et en 8,38, « moi et mes paroles ». Accueillir le Christ ou sa Parole, c’est tout un car la Parole du Fils ne cesse d’être un témoignage de ce qu’il vit avec son Père, « dans son amour » (Jn 15,10), uni à Lui dans la communion d’un même Esprit (Jn 10,30)… Jésus vit ce qu’il dit, et il nous le dit pour qu’en accueillant de tout cœur sa Parole, nous puissions vivre nous aussi ce qu’il vit…

 

La Transfiguration (Mc 9,2-8)

 

Commençons par regarder le contexte immédiat… Jésus vient d’évoquer le dernier Jour du monde « quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges » (Mc 8,38 ; cf. 1Th 4,14-18). La Transfiguration en sera comme un avant-goût… On peut noter que Jésus parle de sa gloire comme étant « la gloire de son Père »… Or, la gloire de Dieu, n’est que la manifestation, d’une manière ou d’une autre, de ce que Dieu Est en lui-même… Comme il n’y a pas de lumière sans feu, il n’y a pas de gloire de Dieu sans la nature divine qui lui correspond. Or, St Jean parle du Fils, au tout début de son Evangile, en ces termes : « Et le Verbe s’est fait chair et il a dressé sa Tente parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient du Père comme Unique-Engendré, plein de grâce et de vérité » (Jn 1,14). De même, tout à la fin, Jésus dira, juste avant sa Passion : « Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de toi de la gloire que j’avais auprès de toi, avant que fût le monde » (Jn 17,5), cette « gloire que tu m’as donnée » (17,22), « ma gloire, que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde » (17,24). Nous l’avons dit, pas de « gloire » sans la « nature divine » qui lui correspond, à tel point que nous pourrions remplacer dans tous ces versets ce mot « gloire » par l’expression « nature divine », « ma nature divine, que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde »… Nous retrouvons notre Crédo à propos du Fils : « Il est Dieu né de Dieu, Lumière né de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu. Engendré non pas créé », et même « Unique-Engendré » pourrions-nous dire avec St Jean, « de même nature que le Père »… « Le Père aime le Fils et a tout donné dans sa main » (Jn 3,35 ; Mt 11,27)… De toute éternité, le Père aime le Fils et se donne tout entier au Fils… Il lui donne tout, tout ce qu’Il Est (Jn 16,15) et l’engendre ainsi, par amour, en Fils (Jn 5,26) « de même nature que le Père »… Au moment de la Transfiguration, ce sera cette nature divine du Fils, jusqu’à présent cachée aux yeux des disciples, qui se manifestera en pleine Lumière, car « Dieu est Lumière » (1Jn 1,5) et « le Fils est Lumière née de la Lumière ». Et puisque la gloire de Dieu renvoie à sa nature divine en tant qu’elle se manifeste, ce jour-là, écrit St Luc, « ils virent sa gloire » (Lc 9,32)…

Esprit SaintDe plus, juste avant sa Transfiguration, Jésus dit à ses disciples : «  En vérité je vous le dis, il en est d’ici présents qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Royaume de Dieu venu avec puissance ». Autrement dit, voir Jésus transfiguré, c’est voir « le Royaume de Dieu venu avec puissance »… Or, « le Royaume de Dieu est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17). Il est mystère de communion dans l’unité d’un même Esprit (2Co 13,13 ; Ph 2,1 ; Ep 4,3 ; 2,18), un Esprit qui est Lumière (1Jn 1,5-7). En voyant cette Lumière, Pierre, Jacques et Jean perçoivent « quelque chose » de cette nature divine commune aux Trois Personnes divines. « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14,9). Qui a vu la Lumière du Fils a vu la Lumière du Père, car le Fils se reçoit entièrement du Père en tout ce qu’Il Est… Et le grand cadeau que le Fils est venu nous révéler et nous offrir au Nom de son Père, gratuitement, par amour, est justement cette nature divine par laquelle le Père veut nous engendrer nous aussi à sa vie. Nous avons tous été créés pour cela, pour partager la vie même de Dieu… Par le « oui ! » de notre foi, par l’accueil du Don de Dieu, notre vocation commune s’accomplit : « A tous ceux qui l’ont accueilli, le Fils a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom », par le Don de l’Esprit, car « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), et « c’est l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63) et communique donc aux « enfants de Dieu » « la vie éternelle » (Jn 6,47) de leur Dieu et Père (Jn 20,17)… Cette naissance à cette vie nouvelle par l’accueil du Don de l’Esprit nous fait ainsi entrer de cœur, dès maintenant, dans la foi, « dans le Royaume de Dieu » : « En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit » (Jn 3,5-6).

De plus, Jésus disait juste avant à Nicodème : « En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu » (Jn 3,3). Si Pierre, Jacques et Jean voient Jésus transfiguré et avec lui « le Royaume de Dieu venu avec puissance », c’est donc qu’ils vivent « quelque chose » de cette naissance nouvelle de l’Esprit… Ils participent avec une intensité toute particulière à cet Esprit Saint qui est Lumière (Jn 4,24 et 1Jn 1,5). « Daigne le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père de la gloire, vous donner un Esprit de sagesse et de révélation, qui vous le fasse vraiment connaître ! Puisse-t-il illuminer les yeux de votre cœur pour vous faire voir quelle espérance vous ouvre son appel et quels trésors de gloire renferme son héritage », vous qui êtes appelés par vocation à être les « cohéritiers du Christ » (Ep 1,17-21 ; Rm 8,17). Par cette Lumière de l’Esprit qu’ils reçoivent eux aussi du Père, ils sont rendus capables de voir cette même Lumière qui habite le Christ en Plénitude… « En toi », Père, « est la source de vie, par ta lumière, nous voyons la lumière » (Ps 36(35),10). « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), « Dieu est Lumière » (1Jn 1,5) ? En cet instant, ils participent par grâce à ce que Dieu seul est par nature… Ils lui deviennent « semblables », « à son image et ressemblance » (Gn 1,26-28) par leur participation au « Souffle de vie » (Gn 2,4-7 ; Ps 104(103),30 ; Is 42,5), l’Esprit Saint. « Voyez quelle manifestation d’amour le Père nous a donnée pour que nous soyons appelés enfants de Dieu. Et nous le sommes ! Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est » (1Jn 3,1-2). C’est ce que vivent ici Pierre, Jacques et Jean… Nul doute que eux aussi devaient être transfigurés…

 la transfiguration 4

C’est ce qui arriva à Bernadette à Lourdes… Le jeudi 11 février 1858, elle vit pour la première fois « une jeune fille très jeune et environnée de lumière », raconte-t-elle… Lors de la seconde apparition, le dimanche 14 février, elle s’écria : « Voici une clarté, voici la Dame ! » Dans son livre « Miracles à Lourdes ? », le Père J.-M. Tauriac écrit : « Le meunier de Savy, un robuste jeune homme de 28 ans, Antoine Nicolau, arrive alors à la grotte avec sa mère. « Bernadette était à genoux », dit-il, « blême, les yeux très ouverts, arrêtés vers la niche, les mains jointes, le chapelet entre les doigts ; les larmes coulaient des deux yeux ; elle souriait et avait un visage plus beau que tous ceux que j’ai vus. »

Le jeudi 18 février, de retour à la grotte, « elle jeta un cri de joie : « La voilà ! » »… Ce jour là, la Vierge lui dit : « Je ne vous promets pas le bonheur de ce monde, mais de l’autre ». Bernadette, dans sa joie, en avait déjà un avant goût… « Rabbi, il est heureux que nous soyons ici » (Mc 9,5)…

Lourdes-apparitions

Pour décrire ce que Bernadette vécut le vendredi 19 février, le Père J.-M. Tauriac emploiera dans son récit le mot « transfiguration » : « A la grotte, on se met à genoux ; Bernadette élève son chapelet à hauteur du front, se marque du beau signe de la Croix qu’elle a vu faire à la Dame, et commence la récitation du chapelet. Soudain, elle est « ravie », « des ondées de joie », « des sourires illuminent son visage », « des courants de bonheur la font tressaillir », disent les témoins. « De voir sa figure comme elle était, ça faisait pleurer », rapporte sa marraine, et sa maman, toute bouleversée par la transfiguration de son enfant, s’écrie : « Oh ! mon Dieu, je vous en conjure, ne me l’enlevez pas ! »… « Ce n’était plus la même Bernadette », dira Madame Baup ; « les anges du ciel doivent être comme cela »… Bernadette confiera plus tard à l’abbé Pêne, vicaire de Lourdes : « Quand la Dame paraît, il me semble que je ne suis plus de ce monde, et je suis tout étonnée de m’y trouver quand elle disparaît ». « Rabbi, il est heureux que nous soyons ici » (Mc 9,5)… « Père, ceux que tu m’as donnés », et le Père a donné à son Fils le monde entier à sauver (Jn 3,16-17), « je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, afin qu’ils contemplent ma gloire, que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde… Je leur ai fait connaître ton nom et je le leur ferai connaître, pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et moi en eux » (Jn 17,24.26).

Le Dimanche 21 février, « un docteur de Lourdes était là, M. Dozous, qui de son propre aveu était venu « avec le secret espoir de démolir d’un mot, au nom de la science, tout ce puéril échafaudage de pathologique mysticité. » Il s’est approché de Bernadette et la suit constamment du regard et voici le résultat de ses observations : « Son visage subissait une transformation remarquée par toutes les personnes qui étaient auprès d’elle », une transfiguration, « et indiquait qu’elle était en rapport avec son apparition. Je voulus savoir, en ce moment, quel pouvait être l’état de la circulation sanguine et de la respiration ; je pris l’un de ses bras et plaçait mon doigt sur l’artère radiale. Le pouls était tranquille, régulier, la respiration facile ; rien, dans la jeune fille, n’indiquait une surexcitation nerveuse », elle était dans la paix … « Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne », de manière souvent superficielle et purement extérieure. Par contre, avec le Christ, sa paix « règne dans nos cœurs » par le don de l’Esprit qui est Paix (Ga 5,22 ; Rm 14,17 ; 15,13)… Aussi, « que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie » (Jn 14,27 ; Col 3,15). Nous retrouvons avec Bernadette l’unité de la personne humaine « corps, âme et esprit »… La réalité qu’elle accueille au plus profond de son être « règne » en son esprit, en son âme, en son corps… « Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie totalement, et que votre être entier, l’esprit, l’âme et le corps, soit gardé sans reproche à l’Avènement de notre Seigneur Jésus Christ. Il est fidèle, celui qui vous appelle : c’est encore lui qui fera cela » (1Th 5,23-24), si nous consentons à nous abandonner avec confiance entre ses mains, si nous acceptons de le laisser faire en nous ce qu’il désire… « Père, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi »…

Bernadette Soubirous« Le Docteur Dozous fut profondément déconcerté par l’état tout à fait normal de Bernadette. Il lui demanda, après sa vision, pourquoi, alors qu’elle semblait goûter une joie profonde, elle avait soudainement éprouvé une tristesse telle que des larmes coulaient de ses yeux. Bernadette répondit : « La Dame, en me quittant un instant du regard, le dirigea au loin avec tristesse par-dessus ma tête. Elle le reporta ensuite sur moi. Je lui demandai ce qui l’affligeait. Elle me répondit : « Priez pour les pauvres pécheurs, pour le monde si agité » »… Le pécheur, en faisant le mal, se plonge en effet lui-même dans un état de « mal-être »… « Souffrance et angoisse pour toute âme humaine qui commet le mal » (Rm 2,9)… Voilà ce qui afflige tant le Ciel, puisque le Père nous a tous créés pour que nous partagions sa Paix, sa Joie… En nous appelant avec son Fils et par son Fils à nous tourner vers Lui de tout cœur, Dieu ne poursuit qu’un seul but : notre vrai bonheur, notre joie profonde… « Tournez-vous vers moi et vous serez sauvés, tous les lointains de la terre » (Is 45,22). « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète » (Jn 15,11). « Rabbi, il est heureux que nous soyons ici »…

Le mardi 23 février 1858, Bernadette, au point du jour, se rend à la grotte… « Tout à coup, écrit un témoin, M. Estrade, comme si un éclair l’avait frappée, elle parut naître à une seconde vie. Ses yeux s’illuminèrent et une grâce indéfinissable se répandit sur toute sa personne. Spontanément, nous, les hommes qui étions là, nous ôtâmes nos chapeaux et nous nous inclinâmes comme les plus humbles femmes. » Et pour le vendredi 26 février, Melle Peyrard déclare : « Après la récitation d’une ou deux dizaines, Bernadette aperçut la Vision, ce que nous reconnûmes au changement de son visage »… « L’aspect de son visage devint autre », dit St Luc de Jésus transfiguré (Lc 9,29)…

Bernadette Soubirous-Lourdes

Certains habitants de la région de Lourdes « employaient une poétique comparaison », écrit le Père J.-M. Tauriac. « Dans nos vallées, le soleil se montre tard, caché qu’il est à l’orient par le Pic et le mont du Ger. Mais bien avant de l’apercevoir, nous pouvons remarquer, à l’ouest, le reflet de ses rayons sur les flancs des montagnes de Bastourgnères, qui deviennent resplendissants tandis que nous sommes encore dans l’ombre, et alors, quoique nous ne voyons pas directement le soleil, mais seulement son reflet sur les pentes, nous affirmons sa présence derrière les masses énormes du Ger : « Bastourgnères voit le soleil », disons-nous, « et si nous étions à la hauteur de Bastourgnères, nous le verrions aussi. » Eh bien ! Il en est de même quand on arrête son regard sur Bernadette illuminée par l’invisible apparition : la certitude est la même, l’évidence toute semblable. Le visage de la voyante devient tout à coup si clair, si transfiguré, si éclatant, si imprégné de rayons divins, que ce reflet merveilleux que nous apercevons nous donne la pleine assurance du centre lumineux que nous n’apercevons pas ».

Il en est de même pour Jésus. Le voir transfiguré, c’est voir « la gloire de son Père » (Mc 8,38), ce Père qui est « un Soleil » (Ps 84,12) et que nous ne voyons pas encore… Mais cette gloire, cette Lumière, il est venu nous l’offrir dès maintenant au Nom du Père (Jn 17,22) par le Don de l’Esprit Saint (1Th 4,8), l’Esprit de Lumière, pour que nous soyons tous des filles et des fils de Dieu « à son image » (Rm 8,29). Si nous acceptons de collaborer à cette œuvre de Dieu par l’assentiment de notre foi, son projet créateur pourra alors s’accomplir pleinement et il sera le premier à en être heureux… « C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n’ont pas besoin de repentir » (Lc 15,7). « Aie confiance, mon enfant, tes péchés sont remis » (Mt 9,2). Et grâce à ce pardon qui surabonde là où le péché a abondé (Rm 5,20), la création peut atteindre son but. L’homme créé le sixième jour (Gn 1,26-31) peut vivre pleinement le septième (Gn 2,1‑3), le jour de la relation avec son Dieu et Père, en face à face, dans la Plénitude de sa Bénédiction et de sa Lumière éternelle. C’est ce qui commence à se mettre en œuvre avec le Christ dès maintenant, dans la foi… Certes, nous ne voyons pas Dieu… Nous le percevons « en énigme » (1Co 13,12), mais sa Lumière habite déjà notre vie en prémices de tout ce que nous découvrirons par-delà notre mort… St Marc le suggère en commençant le récit de la Transfiguration par l’expression « six jours après ». Avec le Christ transfiguré, vrai Dieu et vrai homme, les disciples vivent déjà « quelque chose » de ce septième jour éternel, le jour du face à face avec Dieu dans la Lumière de l’Esprit…

fra_angelico_transfiguration606x750Pierre, Jacques et Jean sont donc les premiers à voir cette Lumière qui rayonne sur le visage du Christ. Ils sont comme ces habitants de Lourdes qui, en voyant le reflet des rayons du soleil sur les flancs des montagnes de Bastourgnères, savaient qu’il ne tarderait pas à se lever sur leur petite ville enfouie au creux des montagnes. « Les ténèbres s’en vont, la véritable Lumière brille déjà » (1Jn 2,8) grâce au Don de l’Esprit Saint qui est « déjà » offert à notre foi et qui constitue les arrhes de notre héritage (Ep 1,13-14). Avec lui, peut naître en nos cœurs « l’espérance du salut, source de paix et fruit de l’Esprit » (Note de la Bible de Jérusalem pour Rm 15,13)… « Que le Dieu de l’espérance vous donne en plénitude dans votre acte de foi la joie et la paix, afin que l’espérance surabonde en vous par la puissance de l’Esprit Saint ».

En décidant de prendre avec lui Pierre, Jacques et Jean pour les emmener « seuls, à l’écart, sur une haute montagne », Jésus a l’initiative de la démarche, ce qui sous entend que c’est le Père qui l’invite à agir ainsi (Jn 5,19-20.30). Pierre, Jacques et Jean ont déjà été les seuls présents lors du retour à la vie de la petite fille de Jaïre (Mc 5,37), et ils seront également les seuls à être proches de Jésus lors de son agonie (Mc 14,33). Premiers appelés (Mc 1,16-20), proches du Christ (Mc 1,29-31), premiers nommés lors de l’institution des Douze (Mc 3,16-19), à nouveau ensemble peu avant la Passion (Mc 13,3), Marc leur accorde une telle importance car ils seront invités plus tard à témoigner d’une manière toute particulière de ce qu’ils auront vu et entendu : Pierre, en tant que premier « Pape » de l’Eglise (Mt 16,17-19), Jacques, le premier des Douze à mourir pour son Seigneur (Ac 12,1s), et Jean qui sera à l’origine de cet Evangile tout entier centré sur « Jésus, Lumière du monde » (Jn 1,4-9 ; 3,19-21 ; 8,12 ; 9,5 ; 11,9-10 ; 12,35‑36 ; 12,46).

Alors Jésus « les emmène seuls, à l’écart, sur une haute montagne », lieu traditionnel et symbolique de la rencontre avec Dieu, notamment avec Moïse dans le Livre de l’Exode… C’est en effet à « la montagne de Dieu » (Ex 3,1), que Moïse verra le Dieu de Lumière « dans une flamme de feu, au milieu d’un buisson » et qu’il entendra la révélation du Nom divin, « Je Suis » (Ex 3,1-15). Et c’est encore sur la montagne que Dieu se manifestera à lui et lui donnera les Dix Paroles de la Loi (Ex 19-20). Jésus est donc bien le nouveau Moïse envoyé par le Père pour faire sortir tous les hommes des ténèbres et de l’esclavage du péché afin de les conduire dans une terre qui ruisselle de lait et de miel, une terre de délices (Ex 3,8.17), le Royaume des Cieux… « Voici pourquoi je te suis apparu : pour t’établir serviteur et témoin de la vision dans laquelle tu viens de me voir et de celles où je me montrerai encore à toi. C’est pour cela que je te délivrerai du peuple et des nations païennes, vers lesquelles je t’envoie, moi, pour leur ouvrir les yeux, afin qu’elles reviennent des ténèbres à la lumière et de l’empire de Satan à Dieu, et qu’elles obtiennent, par la foi en moi, la rémission de leurs péchés et une part d’héritage avec les sanctifiés » (Ac 26,16-18). Cette mission de Paul est avant tout celle du Christ à laquelle il est invité à collaborer (Rm 15,15-19 ; 1Co 3,5-9 ; 2Co 3,1-6). Elle est celle de toute l’Eglise « Corps du Christ » (1Co 12,12-30), envoyée dans le monde pour lui annoncer la Bonne Nouvelle du Salut et de la Vie donnée en surabondance…

Jésus Transfiguré - Moïse Elie

Et là, « Il fut transfiguré devant eux »… La forme passive suggère à mi mot l’action du Père… Le Père le transfigura, car « le Fils ne peut rien faire de lui-même » (Jn 5,19-20)… Pierre, Jacques et Jean découvrent ainsi « Qui » est « Jésus Christ, révélation d’un mystère enveloppé de silence aux siècles éternels mais aujourd’hui manifesté », notamment « par des Ecritures qui le prédisent » (Rm 16,25-27)… C’est pourquoi Moïse, « par qui la Loi fut donnée » (Jn 1,17) et Elie, un des plus grands prophètes de l’histoire d’Israël, apparaissent eux aussi en gloire et s’entretiennent avec lui… Avec sa passion qui s’approche, ce sont toutes les Ecritures, la Loi et les Prophètes, qui s’accomplissent : « O cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait » (Lc 24,25-27). Jésus venait de leur annoncer ses souffrances prochaines : « Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter » (Mc 8,31). Pierre et tous les disciples avaient spontanément rejeté cette perspective, et on les comprend ! Moïse et Elie leur rappellent qu’il devait bien en être ainsi, « selon les Ecritures » (1co 15,3-8)… « Il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes » (Lc 24,44 ; 22,37 ; Jn 13,18). Et la voix du Père en personne ne dira pas autre chose : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; écoutez-le », aussi dur que soit le chemin qu’il doit emprunter pour « entrer dans sa gloire » et accomplir le salut du monde, en prenant sur lui tous « nos péchés » (1P 2,21-25 ; Mt 8,16-17 ; Is 52,13‑53,12)… « Il ne fait aucun doute que les disciples ont le plus grand mal à écouter Jésus sur ce point précis de son enseignement », la nécessité pour lui de passer par la croix. « Maintenant qu’ils viennent d’entrevoir, comme un éclair fulgurant, que Jésus est le Fils de Dieu et qu’au delà de la mort, il est finalement promis à un destin glorieux, ne doivent-ils pas garder l’espérance et continuer à suivre leur maître sur le chemin de la croix ? »[1]

 

Le mot « transfiguré » employé ici traduit un mot grec qui a donné « méta-morphosé » en français. Or, « morphé », en grec, décrit « l’apparence », « la forme » visible qui correspond à une certaine réalité. Il apparaît dans la traduction grecque de l’Ancien Testament, la Septante, en Jg 8,18 : Zébah et Calmunna « avaient l’apparence d’un fils de roi », et ils l’étaient bien… On le retrouve en Dn 3,19 : « Le roi Nabuchodonosor fut rempli de colère et l’apparence de son visage changea à l’égard de Shadrak, Méshak et Abed-Nego »… On le retrouve en Tb 1,13 où Tobit, rempli par « la grâce » de Dieu, a une « apparence » telle devant Salmanasar que ce dernier décide de faire de lui son homme d’affaires : « Le Très Haut me donna grâce et apparence devant Salmanasar, dont je devins l’homme d’affaires »… Dans ces trois exemples, « morphé » décrit donc l’apparence visible de ces hommes qui correspond à un certain état intérieur invisible par nature à nos seuls yeux de chair : être fils de roi, être en colère, être rempli par la grâce de Dieu…

Transfiguration Icon

« La métamorphose » de Jésus lors de la Transfiguration est donc un changement d’apparence : sa nature divine se manifeste avec une apparence qui correspond à ce qu’elle est. « Dieu est Lumière » (1 Jn 1,5) ? « Son visage devint resplendissant comme le soleil » (Mt 17,2). Jusqu’à présent, Jésus n’avait que la « forme humaine ». Dans son apparence habituelle, rien ne le distinguait des autres hommes : elle était en tout point identique à la nôtre, et elle manifestait simplement le fait que Jésus est vrai homme, c’est à dire qu’il possède une nature humaine semblable en tout à la nôtre. Par l’incarnation, le Fils est en effet devenu « semblable aux hommes » (Ph 2,7). La Bible de Jérusalem explique en note : « Non seulement un vrai homme, mais un homme « comme les autres », partageant toutes les faiblesses de la condition humaine, hormis le péché ». C’est ainsi qu’au désert, après avoir jeûné pendant quarante jours, « il eut faim » (Lc 4,2). Et plus tard, après avoir marché toute une matinée, Jésus, fatigué par la marche, se tenait assis près d’un puits… « Donne-moi à boire », demandera-t-il à une Samaritaine (Jn 4).

Jésus est ainsi « vrai homme »… Mais au moment de la Transfiguration, « l’aspect de son visage devint autre » (Lc 9,29). Alors même que les disciples le voient toujours en tant que vrai homme, une autre « forme » apparaît, une « apparence » nouvelle qui correspond au mystère de sa nature divine… Jésus est en effet tout à la fois vrai homme et vrai Dieu, et donc en tant que vrai Dieu, il Est « Esprit » (Jn 4,24), « Lumière » (1Jn 1,5), « Amour » (1Jn 4,8.16)… Telle est la Lumière spirituelle que les disciples perçoivent ici… Jusqu’à présent, elle leur était cachée… Mais ce jour-là, sur la montagne, leurs yeux s’ouvrirent à ce qu’ils n’avaient encore jamais vu… Et comme cette Lumière est de l’ordre de l’Esprit, les mots que nous employons et qui correspondent aux réalités matérielles de notre monde, sont inadaptés pour rendre parfaitement compte de ce qu’ils perçoivent en cet instant : « Son visage resplendit comme le soleil » (Mt 17,2). Ce n’était pas le soleil, mais la plus belle image, la plus belle comparaison qu’ils ont pu trouver est celle du soleil. De même, lorsque Jean-Baptiste verra « l’Esprit descendre et demeurer » sur Jésus, il dira « sous (une forme) corporelle » pour insister sur le concret et le réel de ce qu’il a vu… Mais juste après il ajoutera : « comme une colombe » (Lc 3,22). Cela lui a fait penser à la beauté, à la grâce, à la délicatesse d’une colombe, mais, ce n’était pas une colombe… De même pour les vêtements de Jésus lors de la Transfiguration, « ils devinrent éclatants de lumière, d’une blancheur telle qu’aucun blanchisseur sur la terre ne peut blanchir de la sorte » (Bible des Peuples). La couleur blanche, lumineuse, éclatante, est la meilleure pour décrire ce qu’ils ont vu, mais ce n’était pas « la blancheur » de notre monde. C’est donc bien une réalité céleste, spirituelle, invisible par nature à nos yeux de chair, qui s’est manifestée…

De plus, dans la Bible, les vêtements disent toujours quelque chose du mystère de la personne qui les porte… « Il m’a revêtu des vêtements de salut, il m’a drapé dans un manteau de justice » (Is 61,10), c’est-à-dire il m’a sauvé et justifié… Les vêtements « éclatants de lumière » renvoient donc ici au Mystère même de la Personne de Jésus, Personne divine qui reçoit de toute éternité de son Père la Plénitude de cette nature divine qui est « Esprit » (Jn 4,24), « Lumière » (1Jn 1,5) et Vie… « Comme le Père a la vie en lui-même, de même a-t-il donné au Fils d’avoir la vie en lui-même » (Jn 5,26) et « c’est l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63)… Ainsi, « en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes » (Jn 1,4) car Jésus, le Fils, est « Lumière né de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu »… Au jour de la Transfiguration, Pierre, Jacques et Jean, tout en regardant Jésus vrai homme, comme ils avaient l’habitude de le faire tous les jours, le voient subitement devenir « autre »… De son humanité, jaillit une Lumière… « Je Suis la Lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie » (Jn 8,12).

 Jésus christLe Concile de Chalcédoine nous a certainement donné une des plus belles expressions de notre foi en ce Fils tout à la fois vrai Dieu et vrai homme… Le terme de personne y est employé pour décrire l’unicité d’un être : la Personne du Père, la Personne du Fils, la Personne de l’Esprit Saint… Le Père est ainsi le seul à être le Père, de même pour le Fils et l’Esprit Saint… Mais ces trois Personnes divines, distinctes, possèdent chacune la Plénitude d’une même nature divine qui est « Esprit » (Jn 4,24), « Amour » (1Jn 4,8.16), « Lumière » (1Jn 1,5)… Cette communion dans l’Amour est ainsi le fondement de l’unité de ces trois Personnes divines bien différentes l’une de l’autre. « Moi et le Père nous sommes un » (Jn 10,30) unis existentiellement l’un à l’autre dans la mesure où chacun vit et s’exprime dans un même Esprit, une même Lumière, un même Amour… Et cet Amour commun fonde existentiellement l’unité de leurs volontés… Le Fils veut ce que le Père veut et réciproquement. Les Trois travaillent toujours ainsi à une seule et même œuvre… « Mon Père est à l’œuvre jusqu’à présent et j’œuvre moi aussi ». «  Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin » (Jn 5,17 ; 4,34).

C’est donc la Personne divine du Fils qui, tout en étant pleinement Dieu par la Plénitude de cette nature divine qu’il reçoit de toute éternité du Père, va assumer pleinement notre nature humaine. Et il la recevra à nouveau du Père par l’action de l’Esprit Saint dans le sein de la Vierge Marie (Lc 1,35). En lui, les deux natures, humaines et divines, coexistent donc ensemble, assumées par une Personne divine unique, Jésus, le Fils… Jusqu’à présent, les disciples le voyaient « vrai homme », et voilà que sur la montagne, ils vont le percevoir tout en même temps « vrai homme et vrai Dieu ». En regardant l’homme et sa réalité humaine, ils vont voir la gloire Dieu, c’est-à-dire la splendeur de sa nature divine… « En lui habite corporellement toute la Plénitude de la divinité » (Col 2,9). En Lui, nature humaine et nature divine sont indissociablement unies… C’est ce que déclare le Concile de Chalcédoine (22 Octobre 451) :

 

« Suivant les Saints Pères, nous enseignons tous d’une seule voix un seul et même Fils,

Notre Seigneur Jésus Christ,

le même parfait en divinité, le même parfait en humanité,

le même Dieu vraiment et homme vraiment, (fait) d’une âme raisonnable et d’un corps,

de même nature que le Père selon la divinité, de même nature que nous selon l’humanité,

semblable à nous en tout hors le péché,

engendré du Père avant tous les siècles quant à sa divinité,

mais aux derniers jours, pour nous et pour notre salut,

(engendré) de Marie la Vierge la Theotokos (Mère de Dieu) quant à son humanité,

un seul et même Christ, Fils, Seigneur, Fils unique,

que nous reconnaissons être en deux natures,

sans confusion ni changement, sans division ni séparation ;

la différence des natures n’est nullement supprimée par l’union,

mais au contraire les propriétés de chacune des deux natures restent sauves,

et se rencontrent en une seule personne ou hypostase ;

(nous confessons) non pas (un fils) partagé ou divisé en deux personnes,

mais un seul et même Fils, Fils unique, Dieu, Verbe, Seigneur, Jésus Christ,

comme autrefois les prophètes l’ont dit de lui,

comme le Seigneur Jésus Christ lui-même nous en a instruits,

et comme le Symbole des Pères nous l’a transmis ».

 Jésus Basislique Ste Sophie

mosaïque de Jésus à la basilique Sainte-Sophie, à Istanbul.

La nature humaine et la nature divine restent ainsi pleinement elles-mêmes tout en coexistant ensemble dans un Mystère d’union pleinement vécu par la Personne divine du Fils. Mais ce texte conciliaire décrit également notre vocation à tous, puisque Dieu nous a créés pour que nous participions nous aussi à la Plénitude de sa nature divine selon notre condition de créature… Le Fils est une Personne divine qui existe de toute éternité… Nous, nous sommes des personnes humaines créées à un instant du temps… Il n’empêche, nous sommes tous appelés à participer à cette nature divine que le Fils reçoit du Père depuis toujours et pour toujours… Par notre foi au Fils, nous sommes invités à recevoir ce que le Fils reçoit du Père pour devenir « à l’image du Fils » (Rm 8,29) des fils et des filles de Dieu vivants comme le Fils de la Vie du Père (Jn 1,12)… Le Fils est Lumière (Jn 8,12 ; 12,46) ? « Jadis vous étiez ténèbres. Mais à présent, vous êtes Lumière dans le Seigneur » (Ep 5,8). « Comme le Père a la vie en lui‑même, de même a-t-il donné au Fils d’avoir la vie en lui-même » (Jn 5,26) ? « De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé et que je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi » (Jn 6,57) de la même vie, la vie de Dieu, la vie éternelle. « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle » (Jn 6,47). Le Christ est « le Verbe fait chair, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient du Père comme Unique-Engendré » (Jn 1,14) ? « Père, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée pour qu’ils soient un comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi » (Jn 17,22-23). Et tout ceci s’accomplit par le Don de l’Esprit qui habite le Père en Plénitude… « Dieu est Esprit » (Jn 4,24). Or le Père aime le Fils, et il lui a tout donné, (Jn 3,35) tout ce qu’il est, tout ce qu’il a (Jn 16,15). De toute éternité, le Père engendre donc le Fils en lui donnant l’Esprit. Le Fils est ainsi « rempli » par le même « Esprit » (Lc 4,1) qui remplit le Père, cet Esprit qui est tout à la fois « Lumière » et « Vie »… Pour évoquer cette Plénitude, St Jean emploie une autre expression : Jésus est « plein de grâce et de vérité » (Jn 1,14). Et il va la reprendre pour décrire ce que le Fils est venu nous offrir au Nom de son Père : « La grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ » (Jn 1,17). Si nous acceptons de la recevoir, nous serons donc remplis de la même réalité qui le remplit, une réalité qui vient du Père et qui est Vie… Nous serons à « l’image du Fils » (Rm 8,28), Lui qui est « l’image du Dieu invisible » (Col 1,15), « le resplendissement de sa gloire, l’effigie de sa substance » (Hb 1,3)…

Tel est le projet du Dieu Créateur pour chacun d’entre nous (Ep 1,3-10) :

« Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ,

qui nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles, aux cieux, dans le Christ.

C’est ainsi qu’Il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde,

pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour,

déterminant d’avance que nous serions pour Lui des fils adoptifs par Jésus Christ.

Tel fut le bon plaisir de sa volonté,

à la louange de gloire de sa grâce, dont Il nous a gratifiés dans le Bien‑aimé.

En lui nous trouvons la rédemption,

par son sang, la rémission des fautes, selon la richesse de sa grâce,

qu’Il nous a prodiguée, en toute sagesse et intelligence :

Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté,

ce dessein bienveillant qu’Il avait formé en lui par avance,

pour le réaliser quand les temps seraient accomplis :

ramener toutes choses sous un seul Chef, le Christ,

les êtres célestes comme les terrestres. »

 

Nous recevons ainsi par notre foi au Fils tout ce dont nous étions privés par suite de nos fautes… « Car le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 6,23), une vie éternelle qui nous est communiquée par le Don de l’Esprit Saint, « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63), l’Esprit de Lumière et de Vie (1Jn 1,5 ; Jn 1,4). Pour qu’il en soit ainsi, le Fils Lumière s’unira sur la Croix à toutes nos ténèbres… « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15,34). Il l’a fait pour partir à la recherche de toutes les brebis perdues que nous sommes (Lc 15,4-7). Par amour, il s’est uni à leur sort pour qu’elles puissent être unies au sien, Lui, le Fils Bien-Aimé du Père, comblé de toute éternité par le Père de sa Lumière et de sa Vie… Ainsi, sa Lumière a pu briller dans nos ténèbres et nos ténèbres ne l’ont pas saisie (Jn 1,5). La Miséricorde a triomphé. « C’était Dieu qui dans le Christ se réconciliait le monde, ne tenant plus compte des fautes des hommes, et mettant en nous la parole de la réconciliation », écrira St Paul. « Nous sommes donc en ambassade pour le Christ ; c’est comme si Dieu exhortait par nous. Nous vous en supplions au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu. Celui qui n’avait pas connu le péché, Il l’a fait péché pour nous » (2Co 5,19-21), et le mot « péché » décrit ici toutes les conséquences de nos péchés… La Passion devient ainsi un mystère d’union à toutes nos ténèbres vécu par amour par le Christ qui a voulu ainsi nous rejoindre au plus profond de notre misère, en vivre lui-même toutes les conséquences pour nous en délivrer ! Le Christ est ainsi devenu « péché pour nous », ténèbres pour nous, en vivant nos ténèbres, « afin qu’en lui », unis à lui par le « Oui ! » de notre foi, « nous devenions justice de Dieu », en retrouvant grâce à Lui l’attitude juste que tout « enfant de Dieu » (Jn 1,12) est appelé à avoir vis-à-vis de son Père : accepter d’être aimé et de se laisser combler par son Dieu et Père en « fils bien-aimé du Père »… Le Père a la vie en lui‑même ? Le fils aussi aura la vie en lui-même… Le Père est Lumière ? Le fils aussi le sera…

Lumière dans les coeurs

C’est ce qui commence à se réaliser au cœur des trois disciples, Pierre, Jacques et Jean, par l’irruption de la Lumière de l’Esprit au cœur de leurs ténèbres. Pierre avait déjà dit à Jésus au moment de la pêche miraculeuse : « Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur » (Lc 5,8). Et St Marc écrit ici : « Ils étaient saisis de frayeur » (Mc 9,6). Or la peur, dans la Bible, naît au cœur du pécheur lorsque vient la Lumière : peur que la vérité de son péché n’éclate au grand jour, peur qui naît de la conscience de sa culpabilité, peur d’un châtiment divin qu’il sait mériter… Après sa désobéissance, « le Seigneur Dieu appela l’homme (‘Adam’ en hébreu) : « Où es-tu ? » dit-il. « J’ai entendu ton pas dans le jardin, répondit l’homme ; j’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché » (Gn 3,10). Cette peur est une réaction de défense qui manifeste au même moment une méconnaissance de Dieu car ce dernier n’est qu’Amour : il ne répond jamais au mal par le mal en punissant le pécheur… C’est en général ce que nous, nous faisons, mais Dieu n’est pas comme nous… « Quand Israël était jeune, je l’aimai, et d’Égypte j’appelai mon fils », dit le Dieu-Père… « Mais plus je les appelais, plus ils s’écartaient de moi ; aux Baals ils sacrifiaient, aux idoles ils brûlaient de l’encens. Et moi j’avais appris à marcher à Éphraïm, je le prenais par les bras, et ils n’ont pas compris que je prenais soin d’eux ! Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour ; j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue, je m’inclinais vers lui et le faisais manger… Mon peuple est cramponné à son infidélité. On les appelle en haut, pas un qui se relève ! Comment t’abandonnerais-je, Éphraïm, te livrerais-je, Israël ? Mon cœur en moi est bouleversé, toutes mes entrailles frémissent ». Et la note de la Bible de Jérusalem précise au sujet du verbe « bouleversé » : « Le mot est très fort, précisément celui qui est employé à propos de la destruction des cités coupables. Osée laisse entendre » que les conséquences destructrices du péché d’Israël « sont comme vécues d’avance dans le cœur de Dieu »… Si d’un point de vue humain nous ne mériterions que colère et châtiment, Dieu de son côté est « bouleversé » jusqu’au plus profond de lui-même face aux hommes qui connaissent la souffrance et le malheur par suite de leurs fautes. Alors, pour nous révéler sa différence, il va faire allusion à nos réactions si humaines de colère et de fureur face au mal en disant :  « Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère, je ne détruirai pas à Éphraïm car je suis Dieu et non pas homme, au milieu de toi je suis le Saint, et je ne viendrai pas avec fureur » (Os 11,1‑9). Ainsi, avec Lui, c’est « la Lumière » de la Tendresse et de la Miséricorde qui vient « briller dans nos ténèbres et nos ténèbres ne l’ont pas arrêtée » (Jn 1,5)…

Mosaïque JésusAu jour de la Transfiguration, la bonne volonté de Pierre, tout pécheur qu’il est et rempli de faiblesse, a suffi… En effet, « le Dieu qui a dit : Que des ténèbres resplendisse la lumière, est Celui qui a resplendi dans nos cœurs, pour faire briller la connaissance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ » (2Co 4,6). C’est ce qu’il vit ici, avec Jacques et Jean, et tous les trois, ils nous représentent tous… D’une manière ou d’une autre, nous sommes tous appelés, nous, pécheurs, à recevoir du « Père des Miséricordes » (2Co 1,3) cette infinie richesse de l’Esprit qui est Lumière et Vie. Nous avons tous été créés pour cela… C’est ce que Dieu veut, de tout son Être… Et c’est dans cet Esprit que nous trouverons la Plénitude du Bonheur… Aussi, écrit St Paul, « cherchez dans l’Esprit votre Plénitude » (Ep 5,18)… Pour la recevoir, il suffit de se tourner de tout cœur vers Celui qui désire plus que nous-mêmes que nous en soyons « remplis » (Lc 1,15 ; 1,41 ; 1,67 ; Ac 2,4 ; 4,8 ; 6,3 ; 7,55-56 ; 9,17 ; 9,31 ; 11,24 ; 15,32)… Mais cela suppose, bien sûr que nous nous détournions, au même moment, de tout ce qui lui est contraire, d’où les premières paroles de Jésus dans l’Evangile : « Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1,15). Les puissances de séduction sont incroyablement fortes à notre époque ? La Toute Puissance de Dieu est là, offerte à notre foi, pour nous « arracher à ces ténèbres et nous transférer dans le Royaume de son Fils Bien-Aimé » (Col 1,13), un Royaume de Lumière qui est Communion au Dieu Lumière (1Jn 1,5) par le Don de l’Esprit de Lumière… Tel est son projet, ce à quoi nous sommes tous « prédestinés », ce que vivent ici pleinement Moïse et Elie, ce que découvrent Pierre, Jacques et Jean : « Nous savons qu’avec ceux qui l’aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien, avec ceux qu’il a appelés selon son dessein. Car ceux que d’avance il a discernés, il les a aussi prédestinés à reproduire l’image de son Fils, afin qu’il soit l’aîné d’une multitude de frères; et ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés ; ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés » (Rm 8,28-30) avec son Fils et par son Fils, « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29) en offrant en surabondance « la rémission des péchés »  (Mt 26,28 ; Lc 1,77 ; 24,47 ; Ac 2,38 ; 5,31 ; 10,43 ; 13,38 ; 26,18) et cette « gloire » qu’il reçoit du Père de toute éternité : « Père, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée » (Jn 17,22)… Tous créés par le Souffle de l’Esprit (Gn 2,4b-7), nous sommes donc tous « prédestinés » à être « remplis par l’Esprit » et « le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix » une paix et une joie « parfaites » (Jn 15,11 ; 14,27 ; Col 3,15). C’est ce qu’expérimentent les disciples : « Maître, il est heureux que nous soyons ici »… « Le fruit de l’Esprit est joie », bonheur profond, mais aussi « amour », recherche du bien de l’autre, et tel est bien le souci qui les habite en cet instant de joie… Certes, ils aimeraient qu’il dure toujours, mais lorsqu’ils se proposent de dresser trois tentes seulement, ils ne pensent pas à eux-mêmes, mais à « Jésus, Moïse et Elie » (Mc 9,5)…

« Mais si la vision du Transfiguré est importante, elle n’est pas, pour l’instant, une fin en soi. A la Lumière rapidement entrevue du Christ, va succéder la nuée obscure et une Parole qui, elle, est appelée à durer pour toujours…

Ombre et lumièreCette « nuée » vient tout droit du Livre de l’Exode. Dans sa difficile marche au désert, le peuple élu était guidé par une nuée » (Ex 13,21-22 (Début de l’Exode, départ des Israélites : Je suis avec vous pour vous, pour vous guider et que vous puissiez ainsi marcher à ma suite) ; 14,19-20 (Présent dans la nuée, je vous protège contre l’ennemi) ; 14,24 (Je combat pour vous) ; 16,10 (Après la victoire, je suis avec vous pour vous nourrir alors même que vous murmurez contre moi) ; 19,9.16 et 20,21 (Avant et après le Don de la Loi qui est un chemin de paix et de vie pour quiconque accepte, avec le secours même de Dieu, de la mettre en pratique) ; 24,15-18 (Après la conclusion de l’Alliance) ; 33,9-10 (Ordre de départ vers la Terre promise) ; 33,5 (Renouvellement de l’Alliance après la première désobéissance grave aux Dix Paroles) ; 40,34‑38 (Fin de l’Exode, image du but atteint !). « Cette nuée céleste, empruntée par les anciens au phénomène fertilisant de l’orage, signifiait la proximité de Dieu à son peuple. Elle est une excellente image pour dire la Présence divine aux hommes, à la fois cachée et révélée »[2].

« Et il advint une nuée qui les recouvrit de son ombre » (Mc 9,7)… Le verbe que St Marc utilise se retrouve dans les textes parallèles de la Transfiguration (Mt 17,5; Lc 9,34), mais aussi en Lc 1,35 lorsque « la Puissance du Très-Haut a couvert » Marie « de son ombre », une expression qui renvoie à l’œuvre de « l’Esprit Saint qui est venu sur elle ». Au baptême de Jésus, le ciel s’était déchiré et l’Esprit Saint était descendu sur lui comme une colombe en signe visible de ce que le Fils vit avec le Père de toute éternité, Lui que le Père engendre en Fils en lui donnant la Plénitude de l’Esprit de Lumière et de Vie. Puis, le Père avait dit : « Tu es mon Fils ; moi aujourd’hui », un aujourd’hui éternel, « je t’ai engendré » (Lc 3,22). « Tu es mon Fils Bien‑Aimé, tu as toute ma faveur » (Mc 1,11). Ici, une nuée survient, et le Père à nouveau parle : « Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé, écoutez-le ». Le parallèle des situations invite à comprendre « la nuée » comme le signe de la Présence de l’Esprit Saint, artisan de toute rencontre et de toute communion. Le Père se donne au Fils par l’Esprit… Le Fils se reçoit du Père par l’Esprit, et nous sommes tous appelés à faire de même… Alors, « celui qui s’unit au Seigneur » Jésus Christ en se tournant de tout cœur vers Lui, et avec Lui vers le Père, pour recevoir par sa foi le Don de l’Esprit, « n’est avec lui qu’un seul Esprit » (1Co 6,17). « Nous sommes témoins de ces choses, nous et l’Esprit Saint que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent » (Ac 5,32) en acceptant de répondre sincèrement à son appel au repentir : « Repentez-vous, et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint Esprit » (Ac 2,38). L’Esprit donné, en s’unissant à notre esprit, nous établit ainsi en communion avec Dieu et avec tous ceux et celles qui consentent à recevoir ce même Esprit… Tel est, ici-bas, dans la foi, « le levain » du Royaume des Cieux « enfoui » au plus profond de notre « pâte » humaine (Mt 13,33)… Avec lui et grâce à lui, l’humanité tout entière est appelée à devenir « à l’image et ressemblance de Dieu » (Gn 1,26-27), un mystère de communion de personnes diverses dans l’unité d’un même Esprit (Ep 4,3 ; Jn 17,20-23).

Parole-de-Dieu

Et c’est ce même Esprit Saint qui attire tous les hommes à Jésus (Lc 2,27 ; Jn 6,44.65), rassemble la communauté autour de Lui, rend témoignage à sa Parole (Jn 16,26 ; 1Jn 5,5‑13 ; 1Co 12,3) et vivifie ceux qui l’accueillent avec foi (Jn 6,63 ; Ga 5,25 ; 2Co 3,6 ; Rm 8,11).

 

« En réunissant les deux groupes – le ciel et la terre – jusque-là séparés, la nuée consacre le rassemblement des disciples inauguré par Jésus autour de sa Parole. Ce n’est pas pour lui seul que Jésus est transfiguré, mais en vue des disciples : ils découvrent ainsi l’origine divine de l’enseignement qu’ils doivent écouter ; entrés une fois dans la nuée céleste, ils sauront qu’ils forment désormais une communauté avec Jésus et avec le ciel même, dans la mesure où ils écoutent sa parole ». « Instant fugitif, qui révèle aux disciples la dimension nouvelle de leur existence : pour vivre en Présence de Dieu, il leur faut vivre de la Parole de Jésus » (Xavier Léon-Dufour, Etudes d’Evangile p. 105 et p. 113). En effet, lorsque le Fils donne les Paroles qu’il a lui-même reçues de son Père, « l’Esprit est donné sans mesure » (Jn 3,34). Ecouter de tout cœur la Parole du Christ, c’est donc au même moment accueillir en son cœur « l’Esprit qui donne la vie », cette vie éternelle à laquelle Jésus ne cesse de rendre témoignage par sa Parole… Ainsi, grâce à l’Esprit, il nous est donné de vivre ce que Jésus nous dit… Et telle est, déjà, toute la beauté de notre aventure de foi, alors même que nous sommes toujours en pèlerinage sur cette terre, et que « nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. À présent, je connais d’une manière partielle ; mais alors je connaîtrai comme je suis connu ». « Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu », vivants de sa vie par l’Esprit accueilli dans la foi, « et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est » (1Co 13,12 ; 1Jn 3,2).

 

Pour l’instant donc, si les disciples avaient le désir « d’être avec le Christ » Transfiguré et Glorifié pour toujours, « ce qui serait de beaucoup bien préférable » (Ph 1,23), il leur faut continuer leur pèlerinage sur cette terre, mais il le feront désormais en témoins de cette Lumière qui nous attend tous… Alors, « soudain, regardant autour d’eux, ils ne virent plus personne, que Jésus seul avec eux » (Mc 9,8)…

 

Question au sujet d’Elie (Mc 9,9-13)

Jésus, Pierre, Jacques et Jean redescendent de la montagne… Jésus leur demande de garder le secret de ce qu’ils ont vu jusqu’au jour de sa résurrection… Ils obéissent mais ils ne comprennent rien… Pourtant, ils ont déjà vu le retour à la vie de la fille de Jaïre (Mc 5,35-43).  Et ils viennent de voir Moïse et Elie en gloire, le premier symbolisant toute la Loi, le second, les prophètes, la Loi et les prophètes rendant témoignage à Jésus… Mais comme nous tous, ils sont lents à croire et à accueillir au plus profond d’eux-mêmes cette réalité de l’Esprit qui se manifeste en Jésus Christ et qui donne sens à toutes ses paroles. Ils sont perdus, mais ils suivent et continuent à avancer…

 Saint Elie le prophete« Et ils lui posaient cette question : Pourquoi les scribes disent-ils qu’Élie doit venir d’abord », avant le Jour décisif de l’intervention de Dieu par son Messie ? Pour parler ainsi, ils s’appuyaient sur une prophétie de Malachie : « Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que n’arrive le Jour de Yahvé, grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils et le cœur des fils vers leurs pères, de peur que je ne vienne frapper le pays d’anathème » (Ml 3,23-24).

Et Jésus va leur répondre : « Oui, Élie doit venir d’abord et tout remettre en ordre… Mais je vous le dis : Élie est bien déjà venu et ils l’ont traité à leur guise, comme il est écrit de lui ». Il pense ici à Jean-Baptiste. En effet, « l’Ange du Seigneur » déclara à Zacharie, son père : « Il sera rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère et il ramènera de nombreux fils d’Israël au Seigneur, leur Dieu. Il marchera devant lui avec l’Esprit et la puissance d’Élie, pour ramener le cœur des pères vers les enfants et les rebelles à la prudence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé » (Lc 1,13-17). Nous retrouvons ici la citation du prophète Malachie qui annonçait le retour d’Elie. Mais puisque Jean-Baptiste sera rempli par « l’Esprit et la puissance » qui remplissait le cœur « d’Elie » et lui donnait d’être ce qu’il était, un grand prophète, Jean-Baptiste pourra donc accomplir l’œuvre d’Elie et « ramener le cœur des pères vers leurs fils ». Avec lui, c’est comme si Elie lui-même revenait…

 

Et Jean-Baptiste, prophète, subira le sort de bien des prophètes : le rejet, la persécution, l’emprisonnement, la mort (Mt 5,12 ; 23,29-39 ; Lc 11,49-51 ; 13,34)… « Ils l’ont traité à leur guise » (Mc 6,17-29)… Et c’est bien ce que vivra Jésus, Lui, le prophète par excellence qui devra « beaucoup souffrir et être méprisé »…

                                                                                                                                        D. Jacques Fournier

[1] HERVIEUX J., L’Evangile de Marc dans « Les Evangiles, textes et commentaires » p. 423.

[2] HERVIEUX J., L’Evangile de Marc p. 124.

Fiche n°15 (Mc 8,34-9,13) Document en PDF pour une éventuelle impression…




Mc 8,11-33: notre lente et nécessaire guérison spirituelle.

L’aveuglement des Pharisiens (Mc 8,11-13)

 Jésus vient d’accomplir un signe merveilleux : avec lui et par lui, le Père a nourri quatre mille personnes, un chiffre qui évoque le monde entier, avec seulement sept pains (Jn 5,19-20 ; 5,36 ; 10,37-38 ; 14,10-11)… Et juste après, les Pharisiens « demandaient de lui un signe pour le mettre à l’épreuve »… Ils n’ont donc pas vu celui qui vient de s’accomplir sous leurs yeux ! De plus, ils ont face à eux le Fils, « le Verbe fait chair », « Dieu Fils Unique », vrai homme et vrai Dieu (Jn 1,14.18)… Son humanité est « l’effigie de sa substance » (Hb 1,3 ; Bible de Jérusalem), « l’expression de son être le plus profond »(Hb 1,3 ; TOB). « Il est l’irradiation de la Gloire de Dieu » (Hb 1,3 ; Bible des Peuples). Sa chair offerte aux yeux de chair est le signe visible de la Présence de Dieu Lui-même au milieu des hommes… Autrement dit un regard du cœur porté sur cet homme Jésus saura reconnaître « l’irradiation de la Gloire de Dieu » au travers de son humanité… Leur demande de signe face au plus beau signe qui soit, Jésus, vrai homme et vrai Dieu, manifeste donc leur aveuglement intérieur… « Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe qui disait : Vous aurez beau entendre, vous ne comprendrez pas ; vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. C’est que l’esprit de ce peuple s’est épaissi : ils se sont bouché les oreilles, ils ont fermé les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur esprit ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse » (Mt 13,14-15 ; Is 6,9-10 ; Jn 12,37-40 ; Ac 28,26-27).

Jésus en gloireDieu est là, sous leurs yeux… Ils ne voient pas, ils ne comprennent pas… Ils sont dans les ténèbres, leur cœur est fermé à la Lumière… Jésus « pousse un profond soupir » (Mc 8,12 ; TOB), « gémissant en son esprit » (Bible de Jérusalem)… Il est profondément désolé… Lorsque des aveugles demandent de voir en refusant intérieurement d’ouvrir les yeux, ils ne pourront jamais rien voir… Le signe est donné, il est là, devant eux, mais pour eux, dans leurs ténèbres, il en sera comme si « aucun signe n’était donné à cette génération »…

De plus, leur demande rejoint celle du diable lors de l’épisode de la tentation de Jésus au désert. En effet, ils lui demandent ce signe « pour le mettre à l’épreuve ». C’est une provocation, ils lui intiment l’ordre d’agir là, maintenant, sous leurs yeux, comme le diable le fit autrefois avec Jésus… « Il le mena à Jérusalem, le plaça sur le pinacle du Temple et lui dit : Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas ; car il est écrit : « Il donnera pour toi des ordres à ses anges, afin qu’ils te gardent ». Et encore : « Sur leurs mains, ils te porteront, de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre » (Ps 91(90),11-12). Mais Jésus lui répondit : Il est dit : « Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu » (Dt 6,16) » (Lc 4,9-12). En effet, dans un tel contexte, qui commande, qui est à la première place, qui obéit à qui ? Est-ce la créature qui obéit à son Créateur ou l’inverse ?

De plus, ce type d’ordre est celui que l’on donne dans le cadre d’une domination d’une personne sur une autre… Mais ce type de relation n’existe pas en Dieu où nul ne domine sur que qui que ce soit, mais où chaque Personne divine est au service des deux autres, toutes les Trois étant ensemble au service des hommes, par amour, ne recherchant que leur bien… De plus, si Jésus avait obéi au diable ou aux Pharisiens, il leur en aurait mis « plein la vue ». Mais là encore, Dieu n’est pas ainsi… « Dieu est Amour » (1Jn 4,8.16) et « l’amour rend service… Il ne se vante pas, il ne se gonfle pas d’orgueil », et Jésus est bien « doux et humble de cœur » (1Co 13,4-7 ; Mt 11,28-30), il ne veut pas « être en vue » (Jn 7,4). Son seul désir est d’accomplir la volonté du Père et de « mener son œuvre à bonne fin » (Jn 4,34), en Serviteur du Père (Ac 3,13.26 ; 4,27.30 ; Mt 12,15-21) et des hommes (Jn 13,1-15) par amour pour le Père, car « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,3-6). Encore faut-il qu’ils acceptent librement cet Amour qui ne cesse de frapper à la porte de leur cœur (Ap 3,20) pour les inviter à faire la vérité dans leur vie. Car « quiconque fait la vérité vient à la Lumière » (Jn 3,21), la Lumière du « Père des Miséricordes » (Jc 1,17 ; 2Co 1,3) qui veut « faire miséricorde » à tous (Rm 9,16 ; 1Tm 1,12-17), car « tous sont soumis au péché… Il n’en est pas de juste, pas un seul, tous ils sont dévoyés, tous ensemble pervertis » (Rm 3,9-20). Et puisque « tous ont péché », tous « sont privés de la Gloire de Dieu » (Rm 3,23), « la Gloire au sens biblique », précise en note la Bible de Jérusalem, « présence de Dieu se communiquant à l’homme de façon de plus en plus intime », au plus intime de l’être, pour lui donner de participer à l’Être même de Dieu, qui est Esprit, Lumière, Amour et Vie… « Tous ont péché et sont privés de la Gloire de Dieu » ? « Je leur ai donné la Gloire que tu m’as donnée », dira Jésus à son Père (Jn 17,22). Avec Lui, nous retrouvons gratuitement, par amour, tout ce que nous avions perdu en nous détournant de Dieu : son Esprit, sa Lumière, la Plénitude de sa Vie (1Th 4,8 ; Ep 5,18)… Ainsi, dire « Oui ! » au Christ, c’est dire « Oui ! » à la Lumière de sa Vérité qui n’est qu’Amour, Miséricorde et Tendresse, c’est accepter de faire la vérité dans sa vie à la Lumière même de cette Tendresse qui nous dit, par sa simple Présence, que nous sommes déjà pardonnés en surabondance, par amour, de tout ce que nous allons lui offrir de tout cœur… Et si le Christ enlève le péché du monde, il nous donne au même moment tout ce dont nous étions privés par suite de nos fautes : la Plénitude de son Esprit, qui est Lumière et Vie… Cela fait longtemps qu’Isaïe proclamait ce Mystère d’un Dieu de Miséricorde et de Vie… « Vos mains sont pleines de sang » par suite de tout ce mal que vous commettez : « Lavez-vous, purifiez-vous ! Otez de ma vue vos actions perverses ! Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien ! Recherchez le droit, redressez le violent ! Faites droit à l’orphelin, plaidez pour la veuve ! Allons ! Discutons ! dit le Seigneur. Quand vos péchés seraient comme l’écarlate, comme neige ils blanchiront ; quand ils seraient rouges comme la pourpre, comme laine ils deviendront. Si vous voulez bien obéir », si vous voulez bien accepter de vous repentir en faisant le choix de ne plus commettre ce mal qui finalement vous détruit vous aussi en vous privant de la Plénitude de la vraie Vie, « vous mangerez les produits du terroir », le terroir de Dieu, le terroir de son Royaume qui est « justice, paix et joie dans l’Esprit Saint », « l’Esprit qui vivifie », l’Esprit qui est Plénitude de Lumière et de Vie (Is 1,15-19 ; 6,63 ; Ga 5,25).

Croix Lumière

« Mais si vous refusez et vous rebellez, c’est l’épée qui vous mangera ! », au sens où le mal que vous commettez manifeste que vous êtes déjà morts à la Vie de Dieu qui n’est qu’Amour, Compassion, Miséricorde et Paix (Is 1,20)… Et hélas pour eux, telle est l’attitude ici des Pharisiens qui refusent de se repentir. Dans la folie de leur orgueil, ils se croient justes, religieux, irréprochables (Lc 18,11-12 ; Jn 9,39-40 ; 1Co 1,17-25), un regard qui pourtant ne tiendrait pas longtemps s’ils acceptaient de regarder en face leur fragilité, leurs faiblesses, leurs défaillances, leurs limites… Mais en refusant de faire la vérité dans leur vie en la regardant simplement telle qu’elle est, ils se ferment à eux-mêmes la Porte de la Lumière et de la Vie… Et Jésus en est profondément attristé, Lui qui ne cherche encore une fois que la Vie et la Joie du plus grand nombre… « Je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en surabondance »… « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jn 10,10 ; 15,11)… « Débarrassez-vous donc de tous les crimes que vous avez commis et faites-vous un cœur nouveau et un esprit nouveau. Pourquoi mourir, maison d’Israël ? Dis-leur : Par ma vie, oracle du Seigneur Dieu, je ne prends pas plaisir à la mort du méchant, mais à la conversion du méchant qui change de conduite pour avoir la vie. Convertissez-vous, revenez de votre voie mauvaise. Pourquoi mourir, maison d’Israël ? » (Ez 18,31 ; 33,11). C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui accepte de se repentir que pour quatre-vingt-dix-neuf soi-disant « justes », qui pensent, dans la folie de leur orgueil, qu’ils n’ont pas besoin de conversion (Lc 15,7). Alors, « pourquoi mourir » en refusant de se repentir ? « Mais mon peuple est cramponné à son infidélité. On les appelle en haut, pas un qui se relève ! » Devant les conséquences dramatiques pour eux de leur refus, « mon cœur en moi est bouleversé, toutes mes entrailles frémissent » (Os 11,1-9). Nous retrouvons une attitude semblable en Jésus, peu de temps avant sa Passion : « Quand il fut proche, à la vue de la ville, il pleura sur elle, en disant : Ah ! si en ce jour tu avais compris, toi aussi, le message de paix ! Mais non, il est demeuré caché à tes yeux… Tu n’as pas reconnu le temps où tu fus visitée ! » (Lc 19,41-44 ; 13,34-35).

 

L’aveuglement des disciples (Mc 8,14-21)

 

Puis Jésus monte dans une barque avec ses disciples et il les met en garde contre « le levain des Pharisiens et le levain d’Hérode ». Le levain est ce que l’on enfouit au cœur de la pâte pour la faire lever… Jésus reprendra cette image pour évoquer le Royaume des Cieux qui est Mystère de Communion avec Dieu dans l’unité d’un même Esprit (Rm 14,17). L’Esprit donné par Dieu agit ainsi à la manière d’un levain : reçu par la foi au plus profond des cœurs blessés, il a la puissance de les guérir petit à petit, jour après jour… Alors, de pardon en pardon, l’homme tout entier peut se lever pour s’engager désormais sur des chemins de Lumière et de Vie… « Le Royaume des Cieux est semblable à du levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout ait levé » (Mt 13,33).

Mais quel est donc le levain qui est enfoui au cœur des Pharisiens et d’Hérode et qui les fait se lever pour parler et agir ? L’orgueil, la soif de domination et de pouvoir, la recherche éperdue de son propre intérêt au mépris de toute vérité et de toute justice, l’hypocrisie (Lc 12,1). Les disciples doivent faire attention à ne pas tomber dans ces pièges : « Il leur faisait cette recommandation : Ouvrez l’œil et gardez-vous du levain des Pharisiens et du levain d’Hérode » (Mc 8,15).

Jésus parle, mais les disciples ne l’écoutent pas. Ils constatent entre eux qu’ils n’ont plus de pain, ils sont plongés dans leurs préoccupations d’ordre matériel. Pourtant, le Seigneur est là, avec eux, et il vient de nourrir quatre mille personnes ! Si vraiment ils ont besoin de nourriture, ne pourra-t-il pas faire pour eux ce qu’il a déjà fait par deux fois pour les foules ? Sont-ils donc aveugles eux aussi ? « Pourquoi faire cette réflexion, que vous n’avez pas de pains ? Vous ne comprenez pas encore et vous ne saisissez pas? Avez-vous donc l’esprit bouché, des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre ? » (Mc 8,17-18). Eh oui ! Les disciples sont des pécheurs, comme tout le monde… « Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur », lui dit un jour St Pierre, au moment où il commençait à prendre conscience du Mystère de Celui qui était avec lui, dans la barque de sa vie… Mais cette prière ne sera pas exaucée, car Jésus est venu non pas pour les justes mais pour les pécheurs : « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin de médecin, mais les malades ; je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, au repentir » (Lc 5,8.31-32), pour qu’ils puissent être comblés de sa Lumière et de sa Vie… Pierre commencera donc par être l’heureux bénéficiaire de la Miséricorde de Dieu… « Tu as les Paroles de la Vie éternelle » (Jn 6,68), et il passera le restant de ses jours à rendre témoignage à cette Miséricorde pour que tous ceux et celles qu’il rencontrera puissent vivre eux aussi ce que lui-même a vécu… Car c’est un grand bonheur que d’entrer, en le vivant, dans la Lumière et la Vie de Dieu : « Heureux les invités au festin du Royaume » (Ap 19,9)… « Maître, il est heureux que nous soyons ici » (Lc 9,33), dira-t-il au moment où il verra cette Lumière resplendir du visage de Jésus…

 La-multiplication-du-painPour l’instant, les disciples sont toujours aveugles… Pour les aider à en prendre conscience, Jésus va les interroger sur les deux multiplications des pains qu’ils viennent de vivre avec lui, et ils répondront bien ! « Ne vous rappelez-vous pas, quand j’ai rompu les cinq pains pour les cinq mille hommes, combien de couffins pleins de morceaux vous avez emportés?   Ils lui disent : Douze – Et lors des sept pour les quatre mille hommes, combien de corbeilles pleines de morceaux avez-vous emportées ?   Et ils disent : Sept » (Marc 8,18-20). Ils ont donc bien vu ce qu’il s’est passé, mais ils n’ont toujours pas compris la signification profonde de ces évènements, comme c’était déjà le cas juste après la première multiplication des pains : « Ils n’avaient rien compris à l’affaire des pains, leur cœur était endurci » (Mc 6,52). Les disciples sont donc bien comme les Pharisiens pour lesquels Jésus était « navré de l’endurcissement de leur cœur » (Mc 3,5), comme autrefois le Pharaon, roi d’Egypte (Ex 7,22 ; 8,15 ; 9,35), les Israélites au désert (Ps 95,8-10), le roi Sédécias (2Ch 36,11-13), bref, tous les hommes… De désobéissance en désobéissance, de mal en mal, la séduction du péché a endurci leur cœur (Hb 3,13), elle les a « privés de cette gloire de Dieu » (Rm 3,23) qui est Plénitude de Lumière et de Vie : « Avec leurs pensées enténébrées, ils sont devenus étrangers à la Vie de Dieu à cause de l’ignorance qu’a entraînée chez eux l’endurcissement du cœur, et, leur sens moral une fois émoussé, ils se sont livrés à la débauche au point de perpétrer avec frénésie toute sorte d’impureté » (Ep 4,17-19). « Etrangers à la Vie de Dieu », ils ne peuvent donc qu’être aussi étrangers à « la Lumière de la Vie » (Jn 8,12), car cette Vie est Lumière (Jn 1,4 ; 2Co 4,3-4).  Plongés intérieurement dans les ténèbres (Rm 1,21), « ils ont bien des yeux mais ils ne voient pas, des oreilles et ils n’entendent pas, un cœur et ils ne comprennent pas » (Mt 13,13-15 ; Jr 5,21)… Telle est notre situation à tous. De cœur, nous sommes tous des aveugles nés (Jn 9)… Mais Dieu, dans sa Miséricorde, ne cesse de nous « appeler des ténèbres à son admirable Lumière » (1P 2,9)… Et telle est toute la mission du Christ : nous faire passer progressivement de nos ténèbres à sa Lumière (Col 1,13-14 ; Jn 8,12 ; 12,46). Il veut ouvrir nos yeux et nos oreilles intérieures (Mt 13,16-17) pour nous rendre capables, dans la foi, de reconnaître l’œuvre vivifiante de Dieu, sa Présence et l’écho de sa voix. Et tout ceci sera le fruit de la Présence de l’Esprit en nos cœurs, un Esprit de Lumière et de Vie : « Nous annonçons ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. Car c’est à nous que Dieu l’a révélé par l’Esprit ; l’Esprit en effet sonde tout, jusqu’aux profondeurs de Dieu. Qui donc entre les hommes sait ce qui concerne l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ? De même, nul ne connaît ce qui concerne Dieu, sinon l’Esprit de Dieu. Or, nous n’avons pas reçu, nous, l’esprit du monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu, pour connaître les dons gracieux que Dieu nous a faits » et qui sont Plénitude de Lumière et de Vie… « En effet, le Dieu qui a dit : Que des ténèbres resplendisse la lumière, est Celui qui a resplendi dans nos cœurs » par pure grâce, par pure Miséricorde car « il ne s’agit pas de l’homme qui veut ou qui court, mais de Dieu qui fait Miséricorde » (1Co 2,9-12 ; 2Co 4,6 ; Rm 9,16)…

 

La guérison d’un aveugle à Bethsaïde (Mc 8,22-26)

 

A la lumière du contexte que nous venons d’étudier, cette guérison va donc être le signe de la guérison intérieure que Dieu est venu proposer à tout homme en prenant l’initiative de le rejoindre dans son humanité de chair et de sang, avec et par son Fils, « le Verbe fait chair » (Jn 1,14)… Comme nous le verrons, cette guérison, exemple unique dans tous les Evangiles, se fera en deux temps… Elle sera donc progressive, un « petit à petit » que le Seigneur met en œuvre dans nos cœurs et dans nos vies par le « Oui ! » répété et confiant de notre foi… Et comme elle concerne tous les hommes, blessés de la même blessure, elle s’appliquera ici tout particulièrement aux disciples, et notamment à Pierre qui s’exprimera en leur nom à tous…

 Guérison-de-laveugle-né-par-Duccio-di-Buoninsegna

Commençons par remarquer à quel point nous retrouvons en Mc 8,22 une formulation proche de celle employée en Mc 7,32 :

 

  Mc 7,31-33 Mc 8,22
L’indication         géographique S’en retournant du territoire de Tyr,il vint par Sidon vers la mer de Galilée,à travers le territoire de la Décapole. Ils arrivent à Bethsaïde
On lui amène un malade On lui demande un geste Et on lui amène un sourd,qui de plus parlait difficilement,et on le prie de lui imposer la main. Et on lui amène un aveugle, en le priant de le toucher.
Jésus l’emmène à l’écart   Le prenant hors de la foule,à part,  Prenant l’aveugle par la main,il le fit sortir hors du village. 
Contact (toucher)                      et salive il lui mit ses doigts dans les oreilleset avec sa salive lui toucha la langue. Après lui avoir mis de la salive sur les yeuxet lui avoir imposé les mains…

 

On pressent que St Marc a un canevas intérieur, un ensemble de points de repères, sur lesquels il revient sans cesse lorsqu’il rédige un récit de guérison…

« À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos » (Mt 5,42)… Comme toujours, Jésus est le premier à mettre en pratique ce qu’il nous demande… Aucune démarche à son égard, pourvu bien sûr qu’elle soit en harmonie avec ce que Dieu désire pour nous (cf. Lc 12,13-15), ne restera sans réponse.

Jésus prend l’aveugle par la main et il l’emmène à l’écart… Nous retrouvons en St Marc ce que nous avons appelé « le secret messianique » : St Marc souligne la volonté de discrétion de Jésus, et avec elle l’importance de ne pas se tromper à son égard sur le « pourquoi » de sa venue et le contenu de sa mission (cf. fin de la fiche n° 5). La royauté de Jésus n’est pas terrestre, à l’image des rois de ce monde, mais spirituelle… Et il n’est pas venu pour guérir tous les malades mais pour sauver tous les hommes de « la seconde mort » (Ap 2,11 ; 20,6.14 ; 21,8), la mort spirituelle… Les guérisons qu’il accomplit sont les signes visibles de cette guérison spirituelle qu’il est venu mettre en œuvre, par le pardon des péchés et le Don de l’Esprit, dans le cœur de tous les hommes … Dans le contexte de l’Eglise primitive, le geste de l’imposition des mains suggère tout particulièrement ce Don de l’Esprit (Ac 8,18 ; 1Tm 4,14 ; 2Tm 1,6 ; Hb 6,2)…

Gue_rison_de_laveugle_ne_par_Duccio_di_BuoninsegnaJésus parle le langage que nous pouvons comprendre : il touche les membres malades, vis à vis desquels Dieu va agir avec puissance, et il utilise sa salive comme le faisaient les médecins de l’époque… Mais Lui est le seul Médecin capable de guérir notre être tout entier « l’esprit, l’âme et le corps » (1Th 5,23)…

Et puis, comme nous l’avons déjà souligné, Jésus va s’y reprendre à deux fois pour accomplir cette guérison, fait unique dans tout l’Evangile. Mais tout s’éclaire à la lumière de ce qui précède et de ce qui suit…

En effet, elle sera, comme toutes les autres, le signe visible d’une guérison invisible, accomplie au plus profond de notre être, celle de notre cécité et de notre surdité spirituelles… Et la dynamique du texte indique que cette guérison spirituelle s’accomplit lentement dans le temps, au fil des jours, des semaines et des années, car Jésus peut nous dire, à tous : « O cœurs sans intelligence, lents à croire » (Lc 24,25)…

 

Jésus impose donc pour la première fois les mains à l’aveugle et lui pose une question : « Est-ce que tu vois quelque chose ? » « Ayant ouvert les yeux, l’homme disait : Je vois »… Si nous en restions là, nous pourrions dire qu’il est guéri… Mais il poursuit : « Je vois les gens, ils ressemblent à des arbres, et ils marchent »… Il voit, il perçoit les mouvements, mais si, pour lui, « les gens ressemblent à des arbres », cela prouve qu’il y a encore un problème. Il commence à voir mais la perception de ce qu’il voit ne correspond pas à la réalité… La guérison est en bonne marche, mais elle n’est pas encore complète… Il a besoin d’une nouvelle intervention… Alors, « Jésus, de nouveau, imposa les mains sur les yeux de l’homme »… Notons que le geste de la salive sur les yeux a disparu, et que cette seconde imposition des mains est réalisée spécifiquement « sur les yeux »… La puissance de l’Esprit se concentre sur eux… et l’homme « se mit à voir normalement, il se trouva guéri » et Marc insiste : cette fois, sa guérison est parfaite, « il distinguait tout avec netteté »…

 

La nécessaire guérison spirituelle de Pierre, des disciples, de nous tous (Mc 8,27-33)

 

Cette guérison va être le symbole de notre guérison à tous, celle que Pierre va vivre lui‑même… Nous l’avons déjà dit, Pierre est un pécheur comme nous tous, « il a des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre », son « esprit » est « bouché » (Bible de Jérusalem), son « cœur » est « aveuglé » (Traduction liturgique)…

En quittant Bethsaïde en direction « des villages de Césarée de Philippe », Jésus va demander à ses disciples : « Pour les gens, qui suis-je ? Ils répondirent : Jean-Baptiste, pour d’autres Elie ; pour d’autres, un des prophètes »… Mais ils savent bien qu’il n’en est rien… Alors, Jésus va leur poser directement la même question : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Après tout ce qu’ils ont entendu depuis leur première rencontre avec lui, après tout ce qu’ils ont vu depuis qu’ils le suivent sur les routes de Palestine, à quelle conclusion sont‑ils arrivés ? Que discernent-ils maintenant de son Mystère, tout en sachant qu’il ne peut être découvert que par la foi et dans la foi, en posant sur lui un regard qui engage l’être tout entier, « corps, âme et esprit » ? En effet, si « Dieu est Esprit », si « Dieu est Lumière » (Jn 4,24 ; 1Jn 1,5), ce n’est que « par ta Lumière que nous pouvons voir la Lumière » (Ps 36(35),10). Seul celui qui accueille le Don de l’Esprit qui est Lumière pourra reconnaître, grâce à cette Lumière « illuminant les yeux de son cœur » (Ep 1,18), la Présence de cette même Lumière « qui rayonne sur le visage du Christ » (2Co 4,6)… Car « personne ne peut dire « Jésus est Seigneur » sans l’action de l’Esprit Saint » (1Co 12,3). Ce n’est que grâce à la Lumière de l’Esprit que notre esprit peut reconnaître la Présence de cette même Lumière, en Plénitude, dans le Christ…

jesus-guerit-aveugleAlors, où en est Pierre ? L’Esprit, en s’unissant à son esprit, a commencé à travailler son cœur, à le laver, le purifier, le guérir, à l’arracher à ses ténèbres pour le transférer dans la Lumière de la Vie (Col 1,12-14)… Avec elle, en elle, que voit-il maintenant ? Et Pierre va répondre au nom de tous : « Tu es le Christ », le Messie, Celui que le Père a oint pour instaurer son Royaume (Lc 4,18-19 et 4,43). Si nous en restions là, sa réponse serait bonne. Comme précédemment pour l’aveugle, nous pourrions dire, spirituellement cette fois, qu’il est guéri car, de fait, Jésus est bien le Christ, le Roi Messie que Dieu avait promis d’envoyer dans le monde (Is 9,1-6 ; 32,1-5 ; 11,1‑9 ; Jr 23,5-6). Lorsque Jean-Baptiste, emprisonné, en a douté, il a envoyé ses disciples demander à Jésus : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? À cette heure-là, Jésus guérit beaucoup de gens affligés de maladies, d’infirmités, d’esprits mauvais, et rendit la vue à beaucoup d’aveugles. Puis il répondit aux envoyés : Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ; et heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi ! » (Lc 7,18-23). Cette parole faisait allusion à quantité de textes d’Isaïe que Jean-Baptiste connaissait par cœur (Is 29,18 ; 35,5-6 ; 42,6-7 ; 26,19)… Les disciples eux aussi connaissaient ces textes lus et relus le jour du Sabbat à la synagogue (Lc 4,16-22). Eux aussi ont vu tous les signes que Jésus a faits. Ils ont bien compris que les prophéties s’accomplissaient et ils en sont arrivés à la conclusion que Jésus est le Christ, le Messie promis par les Ecritures…

 

Mais juste après cette déclaration de Pierre, Jésus va commencer à leur enseigner que « le Fils de l’Homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et après trois jours ressusciter ». Pierre réagira aussitôt : « Il se mit à le réprimander »; « Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera point ! » (Mc 8,32 ; Mt 16,22). Les disciples ont commencé à reconnaître que Jésus est le Christ, mais ils n’ont pas encore compris que sa royauté n’est pas terrestre mais spirituelle. Comme pour l’aveugle, il reste encore du travail à faire pour qu’ils puissent bien percevoir son Mystère « avec netteté »… La perception qu’ils en ont en cet instant ne correspond pas encore à la réalité… Dans l’esprit des Juifs de ce temps, il était en effet impossible que le Messie attendu connaisse la souffrance, l’échec humain et la mort. Dieu devait faire échapper cet être exceptionnel au sort commun des mortels, en le délivrant un peu à la manière d’Elie qui était monté directement au ciel sans passer par la mort (2R 2,1‑18). Pierre pensait ainsi, avec tous les autres, que Jésus allait bientôt instaurer le Royaume de Dieu de façon purement temporelle, politique (Lc 19,11 ; Ac 1,6), en chassant les Romains et en redonnant à Israël sa pleine souveraineté. Et la mère de Jacques et de Jean – tout comme eux d’ailleurs – voyait déjà ses deux fils aux places d’honneur (Mt 20,20-21 ; cf Mc 10,35-37)…

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Comme pour l’aveugle, Pierre et tous les disciples ont donc encore besoin de guérison… La perception qu’ils ont de Jésus est d’ailleurs si peu conforme à la vérité qu’elle s’apparente plutôt à celle du diable : un Messie triomphant et triomphateur, imposant avec force et puissance le Royaume de Dieu, à la manière des grands de ce monde… C’est pourquoi, le jour où Jésus ne fut pas accueilli dans un village de Samarie, Jacques et Jean lui dirent tout naturellement : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions au feu de descendre du ciel et de les consumer ? Mais Jésus, se retournant, les réprimanda » (Lc 9,54-55). Et ici, il fait de même : « Jésus, se retournant et voyant ses disciples » qui partageaient tous cette idée d’un Messie terrestre et glorieux de la gloire de ce monde, « interpella vivement Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes »…

Leur perception de son Mystère est donc encore bien vague et imparfaite. Ils n’ont pas fini d’avoir besoin du Seigneur et de l’Esprit de Vérité pour aller plus avant dans la vérité toute entière (Jn 16,12-13 ; 14,26) ! « Le présent épisode souligne cette difficulté des disciples à reconnaître l’identité profonde de leur Maître et son œuvre messianique. Il atteste de la lenteur des hommes à parvenir à une foi sans équivoque (Luc 24,25-27). Tout un cheminement s’avère nécessaire »[1] pour eux comme pour nous, au fil des jours, des semaines et des années…

                                                                                                                                D. Jacques Fournier

[1] HERVIEUX J., « L’Evangile de Marc » dans « Les Evangiles, textes et commentaires » p. 410.

Fiche n°14 (Mc 8,10-33) Fichier PDF pour une éventuelle impression…




Mc 7,1-8,10 : Le Salut et la Vie, pour les Juifs et les païens…

Discussion sur les traditions pharisaïques (Mc 7,1-23)

 

Les Pharisiens[1], prêtres ou laïcs, étaient issus de toutes les couches sociales de la société. Ils travaillaient comme tout le monde, mais ils se regroupaient par souci d’être les plus fidèles possibles à la Loi de Moïse : ils l’étudiaient régulièrement et se proposaient de mettre en pratique les 613 préceptes en vigueur à l’époque…

Rouleau Loi

Le rouleau de la plus vieille Torah du monde, datant vraisemblablement du XIIe siècle, 

retrouvé dans les archives de l’université de Bologne (centre-nord de l’Italie).

Leurs références étaient non seulement la Loi écrite, mais aussi les ajouts subtils de la tradition orale. Cette « Loi qui est sur la bouche » regroupait en fait l’ensemble des commentaires de la Loi écrite, transmis et élaborés de génération en génération. Elle avait pour but de faciliter l’application concrète de la Loi écrite dans les multiples situations de la vie quotidienne. La vie sociale évoluant avec le temps, on comprend que cette tradition orale était elle aussi en perpétuelle évolution… Pour les Pharisiens, elle avait la même importance que les préceptes écrits : « Les Pharisiens », écrit Flavius Josèphe, un historien juif du 1°s après JC, « ont transmis au peuple certaines coutumes qu’ils tenaient de la tradition des Pères mais qui ne sont pas inscrites dans la Loi. » Pour asseoir son autorité, ils la faisaient remonter au Sinaï et à Moïse lui‑même !

Cette présence d’une tradition vivante à côté de l’Ecriture permettait à celle‑ci d’être adaptée aux conditions nouvelles, à l’évolution des idées religieuses… Avec elle le mouvement pharisien était ouvert aux doctrines nouvelles, ce qui les a souvent fait passer pour des progressistes face aux Sadducéens conservateurs. Ces derniers rassemblaient de riches familles sacerdotales, leur nom venant de « Sadoq », Grand Prêtre institué par le roi Salomon, fils de David. Les descendants de Sadoq assuraient le service du Temple…

Le mouvement pharisien n’était pas homogène : il a toujours admis en son sein une variété de tendances parfois opposées sur leur interprétation de la Loi écrite et de la tradition orale. L’exemple le plus fameux de cet esprit libéral est la coexistence, peu de temps avant le Christ, de deux écoles fameuses, celle de Shammaï, très stricte, et celle de Hillel, plus libérale. Gamaliel, qui forma St Paul dans sa jeunesse, était fils et successeur de Hillel.

pharisiens1Les Pharisiens tenaient beaucoup aux « Lois sur la pureté » qui, dans le Livre du Lévitique, concernent surtout l’accès des prêtres et des lévites au Temple, pour l’exercice de leurs fonctions. Ils doivent se tenir à l’écart du culte des idoles, et donc des païens, et de tout ce qui concerne la mort (cadavres, gens en deuil, sépultures).

Mais l’idéal des Pharisiens était d’étendre toutes ces règles au peuple, afin de faire d’Israël un peuple saint. D’où l’importance pour eux des ablutions et des bains rituels pour retrouver « l’état de pureté ».

Nous avons ici un exemple très concret de cette exigence de pureté attribuée à « la tradition des anciens » (Mc 7,3.4.5), cette tradition orale propre aux Pharisiens… Au marché, ils ont pu toucher, sans le savoir, un païen impur, et donc devenir eux aussi impurs à cause de lui. C’est pourquoi « ils ne mangent pas au retour de la place publique sans s’être aspergés d’eau ».

Une telle manière de concevoir la vie religieuse est dangereuse… En effet, pratiquer avec toute sa bonne volonté l’ensemble des règles prescrites risque de conduire à un sentiment trompeur d’autosatisfaction : la conviction, par exemple, d’être un bon Pharisien puisque tous les préceptes demandés sont accomplis, et cela, répétons-nous, avec la meilleure bonne volonté possible… Un Pharisien, dont la sincérité ne peut être à priori remise en cause, priait ainsi dans le Temple de Jérusalem : «  Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères ; je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que j’acquiers » (Lc 18,11-12)… Il constatait les gestes concrets accomplis pour répondre aux multiples exigences de la Loi : son obéissance était objectivement parfaite. A la lumière de sa fidélité, il va se juger lui‑même et s’autoproclamer « homme généreux, juste et fidèle »… Mais hélas, toutes ces pratiques n’ont fait que nourrir son orgueil… Il se croyait dans la lumière ? « Il se reposait sur la Loi, il se glorifiait en Dieu, il connaissait sa volonté, il discernait le meilleur, instruit par la Loi, il se flattait lui-même d’être le guide des aveugles, la lumière de qui marche dans les ténèbres » (Rm 2,17-24) ? Il était « aveuglé par l’orgueil » (1Tm 6,4 ; 2Tm 3,4) et lui-même dans les ténèbres ! « Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, quelles ténèbres ! » (Mt 6,23). « Malheur à vous, guides aveugles » (Mt 23,16), car « ce sont des aveugles qui guident des aveugles ! Or si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou » (Mt 15,14). Jésus disait encore : «  « C’est pour un discernement que je suis venu en ce monde : pour que ceux qui ne voient pas voient et que ceux qui voient deviennent aveugles ». Des Pharisiens, qui se trouvaient là, entendirent ces paroles et lui dirent : « Est-ce que nous aussi, nous sommes aveugles ? » Jésus leur dit : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché; mais vous dites : Nous voyons ! Votre péché demeure » » (Jn 9,39-41). « Tous les hommes en effet ont péché et sont privés de la Gloire de Dieu » (Rm 3,23), de sa Lumière et de sa Vie… En tant que pécheurs, nous sommes donc tous aveugles. Accepter de le reconnaître n’est pas facile pour notre orgueil… Le Christ nous invite néanmoins à entrer petit à petit et de tout cœur dans une telle démarche de vérité sur nous-mêmes, car « celui qui fait la vérité vient à la Lumière » (Jn 3,21), la Lumière de Celui qui est tout en même temps « Vérité » (Jn 14,6) et « Lumière » (1Jn 1,5 ; Jn 9,5). En tant que « vrai Dieu né du vrai Dieu, Lumière née de la Lumière » (Crédo), si le Fils n’est pas le Père, la Lumière du Fils est identique à celle du Père… Elle est la  Lumière qui rayonne de la Plénitude de cette nature divine qu’il reçoit du Père de toute éternité en tant qu’Unique Engendré, « non pas créé »… prodigueC’est pourquoi Jésus déclare : « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14,9), un Père qui est avant tout « le Père des Miséricordes » (2Co 1,3). Accepter de faire la vérité avec le Christ, c’est donc tout en même temps accepter la Vérité de la Lumière du « Père des Miséricordes » qui est venue nous rejoindre avec le Fils et par le Fils, et accepter la vérité de notre misère dans cette Lumière de Miséricorde qui nous précède et nous environne. Ainsi, la prise de conscience de l’Amour inconditionnel de Dieu à notre égard précède celle de l’étendue de nos ténèbres et c’est grâce à cet Amour qui nous réconforte et nous console que nous trouverons le courage de nous reconnaître petit à petit tels que nous sommes… Avant de regarder sa faute, le Psalmiste contemple l’Amour et « la grande Miséricorde » de Dieu pour lui. Et ce n’est qu’après l’avoir contemplé qu’il ose lui parler de son péché (Ps 51(50))… En effet, « qui regarde vers Lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage » (Ps 34(33,6) car « si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur », sa Miséricorde est sans limite, « et devant lui nous apaiserons notre cœur » (1Jn 3,19-20)… Regarder sa faute sans avoir tout d’abord tourné les yeux vers l’Amour risque de conduire au désespoir et au découragement, comme Judas…  Et que voit-on dans l’Amour ? Dieu qui n’a de cesse de poursuivre le bien de sa créature, désirant par dessus tout qu’elle participe à la Plénitude de sa Vie. C’est pour cela qu’il nous a créés, par Amour… Alors, puisque le péché nous souille, nous blesse, nous tue intérieurement, Dieu n’a qu’un seul désir : l’enlever au plus vite pour que nous puissions vivre le plus « à fond » possible de sa Vie, dans sa Lumière, sa Paix et sa Joie (Jn 14,27 ; 15,11).

Avec et par son Fils, le Père nous invite donc à faire la vérité sur nos ténèbres pour qu’il puisse les enlever bien vite et nous introduire ainsi dans « la Lumière de sa Vie » (Jn 8,12). Car Jésus est « le Sauveur du monde » (Jn 4,42), « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29) avec toutes ses conséquences : « Moi, Lumière, je suis venu dans le monde pour que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres », mais ait « la Lumière de la vie » (Jn 12,46 ; 8,12). Ainsi, « faire la vérité » avec « l’Esprit de Vérité » envoyé par le Père à la prière du Fils (Jn 14,15-17 ; 15,26), c’est au même moment dire « Oui ! » à ce Dieu qui n’est que Miséricorde : « Je Suis miséricordieux » (Jr 3,12). Telle est « sa Vérité » avec toute la force et la Plénitude du « Je Suis » d’Ex 3,14. Avec Lui, « Amour et Vérité se rencontrent » vraiment et portent comme fruit le pardon : « Seigneur, tu es pardon et bonté, plein d’amour pour tous ceux qui t’appellent »… Ainsi, « près de toi se trouve le pardon pour que l’homme te craigne. » Or, « est-il un homme qui craigne le Seigneur ? Il le remet aussitôt dans la voie qu’il faut prendre, et son âme habitera le bonheur », car il aura retrouvé, grâce au « Dieu de Miséricorde » qui « gouverne l’univers avec Miséricorde » le Chemin qui conduit à la Vie (Ps 85(84),11 ; 86(85),5 ; 130(129),4 ; 25(24),12-13 ; Tb 3,11 ; Sg 9,1 ; 15,1).

Jésus guérit un aveugleLe seul désir de Dieu est donc de nous guérir de notre aveuglement, conséquence de notre péché, pour que nous puissions « entrer » dans sa Vie (Mt 18,8-9 ; 19,17.23), sa Lumière et sa Paix… C’est pourquoi Jésus disait : « Je suis venu pour que ceux qui ne voient pas » et qui acceptent de le reconnaître en vérité en se reconnaissant « pécheurs », « voient », et que « ceux qui voient » ou du moins qui prétendent « voir » en se disant « généreux, justes, fidèles » alors qu’ils sont pécheurs comme tout le monde, « deviennent aveugles »… Les Pharisiens ont bien compris que cette Parole les concernait : « Est-ce que nous aussi, nous sommes aveugles ? » « Si vous étiez aveugles », leur répond Jésus, si vous acceptiez de reconnaître en vérité votre misère, vos désirs mauvais, vos pensées et vos actions mauvaises, en un mot votre péché, « vous n’auriez pas de péché » car aussitôt, « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » l’aurait « enlevé », et cette démarche difficile d’humilité prouverait que vous commencez à être libérés de « l’orgueil, ce grand péché » (Ps 19(18),14). « Mais vous dites : Nous voyons ! », vous continuez à prétendre « voir » alors que cela n’est pas vrai, « votre péché demeure »…

De plus, la conséquence immédiate de l’orgueil est non seulement l’aveuglement personnel mais aussi le mépris et le dénigrement de tous ceux et celles qui vivent différemment… Prenons l’exemple du Pharisien : il connaît la Loi, il évalue son obéissance concrète par rapport à ses préceptes, et à cette lumière il s’autoproclame juste. Il va maintenant appliquer cette même lumière à tous ceux et celles qui l’entourent. Leur pratique est différente ? Ils ne peuvent qu’être dans l’erreur… « Mais cette foule qui ne connaît pas la Loi » et qui ne peut donc pas la mettre en pratique comme il le faudrait, « ce sont des maudits » (Jn 7,49). Et l’orgueil, au même moment, poussera ces Pharisiens à se croire « supérieurs » à ces « maudits ». Vis-à-vis de Jésus, leur référence ne sera ainsi rien de moins qu’eux-mêmes ! « Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur » (Jn 9,24). « Est-il d’ailleurs un des notables qui ait cru en lui ? Ou un des Pharisiens ? » (Jn 7,48). Un tel jugement, une telle condamnation revient donc à élever des barrières entre ceux qui jugent et ceux qui sont jugés. Et cette attitude peut aller jusqu’à vouloir éliminer physiquement tous ceux que l’on considère alors comme de dangereux hérétiques… « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés. Montrez-vous miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Pardonnez et il vous sera pardonné » dira Jésus (Lc 6,36-38 ; Ep 4,32), Lui qui est venu « détruire la barrière qui séparait » les Juifs et les païens, « en supprimant en sa chair la haine, cette Loi des préceptes avec ses ordonnances, pour créer en sa personne les deux en un seul Homme Nouveau, faire la paix, et les réconcilier avec Dieu, tous deux en un seul Corps » (Ep 2,14-18).

St PaulSt Paul était « Pharisien, fils de Pharisien » (Ac 23,7), « le parti le plus strict de la religion » (Ac 26,5). Il fut « formé, aux pieds de Gamaliel, à l’exacte observance de la Loi de nos pères » (Ac 22,3) : « Je surpassais la plupart de ceux de mon âge, en partisan acharné des traditions de mes pères » (Ga 1,14). Notons que nous retrouvons avec lui les deux références de base pour tout Pharisien : la Loi et la tradition des pères… « J’étais rempli du zèle de Dieu, comme vous l’êtes tous aujourd’hui » (Ac 22,3), dira-t-il à ses compatriotes Juifs. « Pour moi donc, j’avais estimé devoir employer tous les moyens pour combattre le nom de Jésus le Nazôréen. Et c’est ce que j’ai fait à Jérusalem ; j’ai moi-même jeté en prison un grand nombre de saints, ayant reçu ce pouvoir des grands prêtres, et quand on les mettait à mort, j’apportais mon suffrage » (Ac 26,9-11), comme lors du martyr d’Etienne où, n’ayant certainement pas encore l’âge légal requis pour participer à une lapidation, il gardait les vêtements de ceux qui le tuaient (Ac 7,55-60)…

St Paul était sincère, à ce moment là. Il croyait bien faire, nul doute à ce sujet… Et pourtant, il était aveugle… Mais Dieu voyait sa bonne volonté, et le Christ se révèlera à lui sur le chemin qui le conduisait à Damas « pour qu’il recouvre la vue et soit rempli de l’Esprit Saint » (Ac 9,17 ; Ga 1,15). St Paul cherchait vraiment la vérité : il ne se fermera pas les yeux, il ne se bouchera pas les oreilles (cf. Ac 7,57), il acceptera avec docilité la Révélation qui lui est donnée et il passera avec le Christ des ténèbres à sa Lumière. Plus tard, il ne cessera de dénoncer le danger d’un état d’esprit semblable à ceux des Pharisiens, avec d’autant plus de force qu’il le connaissait bien pour l’avoir vécu lui-même… « « Ne prends pas, ne goûte pas, ne touche pas », tout cela pour des choses à périr par leur usage même ! Voilà bien les prescriptions et doctrines des hommes ! Ces sortes de règles peuvent faire figure de sagesse par leur affectation de religiosité et d’humilité qui ne ménage pas le corps ; en fait, elles n’ont aucune valeur pour l’insolence de la chair » (Col 2,21-23). Au contraire, elles ne peuvent que conduire à devenir « bouffi d’un vain orgueil » (Col 2,18) en se complaisant dans sa propre sagesse (Rm 12,16)…

aimez-vous-comme

C’est à tout cela que le Christ s’attaque ici… Les Pharisiens étaient très méticuleux à observer leurs multiples préceptes, allant jusqu’à payer « la dîme » sur des points de détail que la Loi ne mentionnait pas, « la menthe, le fenouil et le cumin » : « Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui acquittez la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, après avoir négligé les points les plus graves de la Loi, la justice, la miséricorde et la bonne foi ; c’est ceci qu’il fallait pratiquer, sans négliger cela » (Mt 23,23). « Allez donc apprendre ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux et non le sacrifice » (Mt 9,13). Autrement dit, Jésus cherche non pas l’obéissance toute extérieure à des préceptes qui ne concernent que le comportement visible, mais le cœur avec tout ce « potentiel » d’amour dont il est capable en accueillant l’amour même de Dieu : « L’amour a été versé dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5)… « Le Royaume des Cieux n’est donc pas une histoire de nourriture et de boisson » (Rm 14,17), certains aliments étant « purs », permis, d’autres « impurs », interdits… En effet, les aliments qui « pénètrent du dehors, dans l’homme », vont « dans le ventre » et ensuite « aux lieux d’aisance »… Tout cela appartient aux nécessités matérielles inhérentes à notre nature de chair et de sang. L’essentiel n’est pas là. Il est dans le cœur, et concerne l’amour. « Dieu est Amour » (1Jn 4,8.16) et la seule réalité qu’il désire voir régner parmi les hommes, c’est l’Amour qui, face au péché, prend inlassablement le visage de la Miséricorde… Et ce « Dieu Esprit » (Jn 4,24) « ami des hommes » (Sg 1,6 ; 7,23) ne peut supporter tout ce qui blesse et souille l’homme en « sortant du dedans », du cœur même : desseins pervers, cupidité, ruse, impudicité, envie… qui conduisent au vol, meurtre, adultères, méchancetés… Aussi ne cesse-t-il d’inviter les pécheurs au repentir. Qu’ils se détournent vraiment du mal pour se tourner de tout cœur vers Dieu. Ils recevront alors gratuitement, par amour, ce Don de l’Esprit « Eau Vive » qui les purifiera de toute souillure et leur donnera la force de pouvoir aimer, petit à petit, comme Dieu le désire (Ez 36,24-28)… « Là » est le Chemin de la Vie (Jn 14,6)…

Jesus,Eglise St Etienne, Fécamp, Normandie

Détail d’un vitrail de l’Eglise St Etienne à Fécamp (Normandie)

Et Jésus part également en guerre ici contre « les traditions » qui viennent des hommes, qui sont attribuées à Moïse ou à Dieu par ceux qui les pratiquent, et qui vont à l’encontre de la volonté de Dieu ! Sommet de perversion… « Vous annulez la Parole de Dieu par la tradition que vous vous êtes transmise. » Il était ainsi possible de faire une promesse de don au Temple de Jérusalem, et de déclarer « korbân, c’est à dire offrande sacrée » la somme promise. Mais un certain laps de temps pouvait s’écouler entre la promesse et le don effectif, laps au cours duquel le donateur jouissait toujours de ses biens et les faisait fructifier. Et si à ce moment-là ses parents âgés venaient lui demander de l’aide, il pouvait se dérober en déclarant que la somme qu’il aurait pu leur consacrer ne lui appartenait plus… A une époque où aucune structure d’état n’était en place pour venir en aide aux plus anciens et aux plus démunis, ce devoir incombait tout particulièrement aux membres les plus proches de la famille… Et telle est bien la volonté de Dieu : avoir un minimum de reconnaissance et d’attention pour ceux qui nous ont donné la vie et qui nous ont entourés de leur affection pendant tout ce temps de notre enfance où notre vie était comme livrée entre leurs mains… « Honore ton père et ta mère »… Souviens-toi donc de tout ce que tu as reçu d’eux autrefois et manifeste-leur aux jours de leur vieillesse un peu de reconnaissance et de compassion… Ils ont pris de la peine, ils ont souffert, ils se sont parfois sacrifiés pour que tu deviennes l’homme ou la femme que tu es aujourd’hui, et toi tu n’accepterais pas de faire quelques sacrifices pour leur venir en aide ?

 

Guérison de la fille d’une Syrophénicienne (Mc 7,24-30)

 

Jésus n’avait fait jusqu’à présent qu’une rapide excursion en terre païenne, de l’autre côté du lac de Tibériade, chez les Géraséniens (Mc 5,1-20). Ces pays étaient considérés par les Juifs comme les lieux privilégiés d’habitation des démons, et Jésus, rencontrant « un homme possédé d’un esprit impur » l’en avait rapidement libéré… La Bonne Nouvelle du Royaume des Cieux n’est donc pas réservée exclusivement aux Juifs… En fait, Jésus est venu renouveler Israël dans sa vocation résumée dans l’appel d’Abraham : « Sois une bénédiction. Par toi se béniront toutes les familles de la terre » (Gn 12,1-4). Aussi avait-il commencé par inviter Israël au repentir… « Reviens ! », aurait dit le Prophète Jérémie (Jr 3,12 ; 4,1 ; 15,19 ; 31,21). Rappelons-nous les premières paroles de Jésus en St Marc : « Le temps est accompli », les annonces prophétiques de l’Ancien Testament vont pleinement se réaliser, « et le Royaume de Dieu est tout proche ». En fait, il l’a toujours été puisque Dieu vit en « Alliance éternelle » avec sa création tout entière (Gn 9,8-17 avec ses quatre « toute chair », le chiffre 4 (les 4 points cardinaux), étant symbole d’universalité). Israël était donc invité, par révélation, à prendre conscience d’une réalité déjà présente à la vie de tout homme et offerte, par amour, à sa bonne volonté.« Et toi, Israël, mon serviteur, Jacob que j’ai choisi, race d’Abraham, mon ami… Moi, le Seigneur, je t’ai appelé dans la justice, je t’ai saisi par la main, et je t’ai modelé, j’ai fait de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations, pour ouvrir les yeux des aveugles, pour extraire du cachot le prisonnier, et de la prison ceux qui habitent les ténèbres » (Is 41,8 ; 42,1‑7). Israël rempli par la bénédiction de Dieu, c’est-à-dire par l’Esprit de Vie, de Lumière et de Paix, devait donc être le témoin de cette bénédiction pour « toutes les familles de la terre », pour toutes les « nations »… C’est pourquoi Jésus s’adresse d’abord à Israël, pour lui rappeler l’appel sans retour que Dieu leur a adressé, et donc pour les relancer dans leur vocation universelle à être « lumière des nations » en rendant témoignage à « la lumière de l’Esprit » reçue de Dieu : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu en qui mon âme se complait. J’ai mis sur lui mon Esprit, il présentera aux nations le droit, et les îles attendent son enseignement »…

Roi Mages exotiques

Trois rois mages des îles…

Dieu n’appelle cependant pas les hommes de l’extérieur, mais de l’intérieur, en vivant le premier ce qu’il leur demande et en se faisant ainsi l’exemple de tous… Jésus, fils de Marie, est un Israélite fils d’Israélite et ceci est d’autant plus vrai qu’on est Juif par sa mère… Cette vocation d’Israël est donc tout d’abord la sienne, et de fait, elle s’accomplira pleinement dans sa vie… Jésus, dans un premier temps, va donc s’adresser d’abord à Israël : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 15,24). Tous ses premiers disciples, et notamment les Douze, seront donc Juifs. Avec eux et par eux, la vocation d’Israël s’accomplira et ils seront bien envoyés ensuite dans le monde entier pour être les heureux témoins de la Bonne Nouvelle de cette Bénédiction que Dieu veut régner, pour leur bonheur, dans le cœur de tous les hommes : « Allez dans le monde entier, proclamez l’Evangile à toute la création » (Mc 16,15) . St Paul, Juif, ira ainsi vers les païens pour leur dire qu’ils sont eux aussi les bien‑aimés de Dieu et donc les bénéficiaires de toutes ces promesses que Dieu avaient faites autrefois à Israël : « Rappelez-vous donc qu’autrefois, vous les païens, (…) rappelez-vous qu’en ce temps-là vous étiez sans Christ, exclus de la cité d’Israël, étrangers aux alliances de la Promesse, n’ayant ni espérance ni Dieu en ce monde ! Or voici qu’à présent, dans le Christ Jésus, vous qui jadis étiez loin, vous êtes devenus proches, grâce au sang du Christ… Ce Mystère n’avait pas été communiqué aux hommes des temps passés comme il vient d’être révélé maintenant à ses saints apôtres et prophètes, dans l’Esprit : les païens sont admis au même héritage, membres du même Corps, bénéficiaires de la même Promesse, dans le Christ Jésus, par le moyen de l’Évangile ». En effet, « c’est en lui », le Christ, « que vous aussi », les païens, «  après avoir entendu la Parole de vérité, l’Évangile de votre salut, et y avoir cru, vous avez été marqués d’un sceau par l’Esprit de la Promesse, cet Esprit Saint qui constitue les arrhes de notre héritage, et prépare la rédemption du Peuple que Dieu s’est acquis, pour la louange de sa gloire » (Ep 2,11‑13 ; 3,5-6 ; 1,13-14). Les païens sont donc « bénéficiaires de la même promesse » en tant que Dieu veut communiquer à tout homme la Plénitude de « l’Esprit de la promesse », « l’Esprit promis » (TOB) dans l’Ancien Testament. Et « vivre de l’Esprit » (Ga 5,25) c’est « recevoir les arrhes de notre héritage », c’est-à-dire entrer dans ce Royaume des Cieux que Dieu ouvre largement à tout homme… « Le Règne de Dieu est en effet justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17). C’est pour cela qu’il est déjà commencé dès ici-bas dans le secret des cœurs dès lors que l’on accepte de renoncer au mal pour se tourner vers « le Père des Miséricordes », une aventure à renouveler chaque jour « car, sachez-le bien, ni le fornicateur, ni le débauché, ni le cupide – qui est un idolâtre – n’ont droit à l’héritage dans le Royaume du Christ et de Dieu » (Ep 5,5). Alors, si nous acceptons de répondre à cet appel au repentir que Dieu ne cesse de nous lancer, « avec joie, vous remercierez le Père qui vous a mis en mesure de partager le sort des saints dans la lumière. Il nous a en effet arrachés à l’empire des ténèbres et nous a transférés dans le Royaume de son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption, la rémission des péchés » (Col 1,11-14). Par le Don de l’Esprit qui nous purifie et nous vivifie tout en même temps, « nous obtenons alors dès maintenant en espérance », par notre foi et dans la foi, « l’héritage de la vie éternelle » (Tt 3,7).

Dieu Père (Giovanni Battista Cima) 2

Ce sont les prémices de cette mission vers les païens que St Marc nous présente ici avec l’épisode de la Syro-phénicienne. Nous sommes dans la région de Tyr, au nord d’Israël, dans l’actuel Liban. Jésus entre « dans une maison ». Si elle appartient à un païen, voilà un cas d’impureté rituelle (cf. Jn 18,28), car un païen, ne connaissant pas la Loi, ne peut pas la mettre en pratique. Il est donc automatiquement impur, comme tout pécheur public (Mc 2,15-17), comme tout malade (cf. Mc 1,41), comme toute femme ayant des écoulements de sang (Mc 5,27). Les Pharisiens interdisaient tout contact direct avec ces gens là, mais Jésus n’en a cure… Il est venu renverser toutes les barrières que les hommes dressent entre eux… Souvenons-nous d’Ep 2,14 : il a « détruit la barrière qui séparait » les Juifs des païens, « cette Loi des préceptes avec ses ordonnances »… Il l’a détruite sans « l’abolir » (Mt 5,17-19), mais en l’accomplissant par le commandement de l’Amour qui porte à sa perfection tous les préceptes de la Loi car « celui qui aime autrui a de ce fait accompli la Loi. En effet, le précepte : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas, et tous les autres se résument en cette formule : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. La charité ne fait point de tort au prochain. La charité est donc la Loi dans sa plénitude » (Rm 13,8-10).

« Il ne voulait que personne ne sache qu’il était là », une précision qui appartient au secret messianique que nous avons déjà rencontré en St Marc, cette consigne de silence sur sa messianité, pour éviter d’être mal compris (cf. Fiche n°4 p. 9 et Fiche n°5, p. 9-10)… Et ce n’est qu’au moment de la Passion qu’elle sera levée : Jésus sera alors proclamé « Roi » pour la première fois dans l’Evangile (Mc 15,2.9.12.18.26.32) et cette fois, devant ce Messie en Croix, plus personne ne pourra l’interpréter en termes de royauté terrestre… Jésus est le Roi du Royaume des Cieux, ce Royaume de l’Amour où l’on ne cesse de répondre au mal par le bien, car Dieu ne désire qu’une seule chose : le bien profond de tous les hommes, surtout des pécheurs qui se font du mal en faisant le mal … « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ».

Nous l’avons vu, la terre païenne était considérée comme une terre impure, le lieu privilégié d’habitation des démons, et il s’agira ici encore, comme pour le Gérasénien, « d’une petite fille possédée par un esprit mauvais ». Quantité de pathologies étaient directement attribuées au démon à l’époque, comme par exemple l’épilepsie (Mc 9,17-22)… Nous n’avons pas ici de précisions sur les souffrances de cette petite fille. St Marc ne s’y attarde pas car le cœur du message qu’il veut transmettre n’est pas là. Jésus a depuis longtemps manifesté sa victoire sur toutes les forces de mal. Ici, l’évangéliste va se centrer sur le fait que la Bonne Nouvelle est aussi destinée aux païens…

Miniature Codex Egbert

Miniature du Codex Egbert (vers 980)

Cette mère va presser Jésus de guérir sa fille. Son attitude est bien compréhensible : quelle mère ne ferait pas tout ce qui est possible pour obtenir la guérison de son enfant ? La fin de non-recevoir que Jésus lui adresse semble dure… « Laisse d’abord les enfants se rassasier, car il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens ». Mais la pointe du texte est tout de suite donnée avec ce « d’abord »… Jésus ne refuse pas sa demande… Les païens ne sont pas exclus de l’Amour de Dieu, bien au contraire… Dieu se préoccupe de tout homme comme s’il était unique à ses yeux, et de fait il l’est, car nous sommes tous différents les uns des autres… Et à situation unique réponse unique : Dieu nous aime tous d’un amour unique qui s’ajuste à nos spécificités uniques qu’il connaît bien puisque c’est Lui qui nous a faits ! « Laisse d’abord »… La Bonne Nouvelle doit être « d’abord » annoncée à Israël, et c’est ensuite Israël même qui se fera Serviteur de tous en l’annonçant à tous… Cette perspective s’accomplira avec l’Eglise constituée de Juifs et de païens…

« Laisse d’abord les enfants manger à leur faim, car il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens ». Certains pensent que Jésus reprend ici les termes mêmes d’une injure autrefois fréquente en Israël pour désigner les païens, ces « chiens »… Mais la haine fait place ici à la tendresse, et l’image employée par Jésus est celle « d’enfants » et de « petits chiens »… « Les enfants », ce sont les fils d’Israël… Jésus employait cette expression pour s’adresser à ses disciples : « Petits enfants, c’est pour peu de temps que je suis encore avec vous », leur dit-il juste avant sa Passion (Jn 13,33). Et à ce paralytique qu’on lui présentait, il dit : « Aie confiance, mon enfant, tes péchés sont remis » (Mt 9,2). Or, qui écoute Jésus écoute Celui qui l’a envoyé (cf. Lc 10,16 ; Jn 12,50 ; 17,8), le Père rempli de Tendresse (Ps 103,13). C’est donc toute cette Tendresse du Père envers Israël qui transparaît à nouveau ici avec cette image des « enfants » (cf. Os 11,1-4)… Et l’attitude habituelle « des enfants » vis-à-vis des « petits chiens » est celle d’une affection débordante avec des gestes dont ils ne perçoivent pas toujours la portée… Et ce sont souvent « les enfants » qui, à table, se font gronder par leurs parents quand ils donnent à manger aux « petits chiens » ce qui est dans leur assiette… Voilà comment Dieu aimeraient que les Fils d’Israël se comportent vis-à-vis des païens : comme des « enfants » qui jouent avec des « petits chiens »…

La femme accepte les modalités pratiques de mise en œuvre du projet de Dieu. « C’est vrai Seigneur », mais que « les enfants » mangent en premier n’interdit pas aux « petits chiens qui sont sous la table de manger les miettes des petits enfants »… Cette femme fait ainsi preuve d’humilité, manifestée dans son obéissance, une obéissance qui suppose la confiance… Et l’amour qu’elle porte à sa fille lui donne aussi l’audace de l’espérance… Elle ne sera pas déçue car Dieu ne déçoit jamais : « C’est en toi que nos pères espéraient, ils espéraient et tu les délivrais. Quand ils criaient vers toi, ils échappaient ; en toi ils espéraient et n’étaient pas déçus » (Ps 22(21),5-6). « C’est par la confiance et rien que la confiance que l’on va à l’Amour » (Ste Thérèse de Lisieux)… « Alors Jésus lui dit : « À cause de cette parole, va, le démon est sorti de ta fille. » Elle retourna dans sa maison » sans avoir encore constaté de ses yeux la guérison de sa fille, une obéissance qui manifeste à nouveau sa confiance, « et elle trouva l’enfant étendue sur son lit », dans la paix, « le démon parti »…

 

La guérison d’un sourd bègue (Mc 7,31-37)

 

« S’en retournant du territoire de Tyr, il vint par Sidon vers la mer de Galilée, à travers le territoire de la Décapole », l’actuelle Jordanie. Jésus est donc toujours en territoire païen. La guérison accomplie sera à nouveau un signe de l’universalité de ce Salut que le Christ est venu offrir à tout homme…

« On lui amène un sourd, qui de plus parlait difficilement, et on le prie de lui imposer la main ». « Quelqu’un te requiert-il pour une course d’un mille, fais-en deux avec lui. À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos » (Mt 5,41-42). Jésus est le premier à mettre en pratique ce qu’il nous demande… Ici, « on le prie » d’agir pour ce « sourd qui parlait difficilement » ? Aussitôt, il obéit…

La demande qui lui est faite est précise : « On le prie de lui imposer les mains »… Jésus agira différemment, mais dans le contexte de l’Eglise primitive dans lequel St Marc écrit, ce geste était compris comme un signe visible du Don de l’Esprit Saint… C’est ainsi que les Apôtres « Pierre et Jean se mirent à imposer les mains » à des Samaritains « et ils recevaient l’Esprit Saint » (Ac 8,17). Ananie imposera les mains à Paul en lui disant : «  Saoul, mon frère, celui qui m’envoie, c’est le Seigneur, ce Jésus qui t’est apparu sur le chemin par où tu venais ; et c’est afin que tu recouvres la vue et sois rempli de l’Esprit Saint » (Ac 9,17). Paul imposera les mains aux chrétiens d’Ephèse et « quand il leur eut imposé les mains, l’Esprit Saint vint sur eux, et ils se mirent à parler en langues et à prophétiser » (Ac 19,6). « Je t’invite » écrira-t-il plus tard à Timothée « à raviver le don spirituel que Dieu a déposé en toi par l’imposition de mes mains », (2Tm 1,6). Le geste accompli par Jésus, l’Envoyé du Père, renvoie donc au Don de l’Esprit Saint avec lequel et par lequel Dieu veut faire toutes choses nouvelles dans nos cœurs et dans nos vies. Toute la suite sera donc à interpréter à la lumière de l’action de cet Esprit Saint que Dieu offre gratuitement à quiconque accepte de le recevoir dans un cœur droit et sincère…

Le-Christ3

« Jésus l’emmena à l’écart loin de la foule », dans un endroit désert pourrait-on ajouter. L’homme se retrouve donc seul à seul avec lui, et donc par lui seul à seul avec Dieu à qui il pourra consacrer toute son attention… « Je le conduirai au désert, et là, je parlerai à son cœur » (Os 2,16)…

« Jésus annonçait la Parole dans la mesure où ils étaient capables de la comprendre » (Mc 4,33). Il s’adapte donc à son auditoire en employant un langage et des attitudes que les personnes de son époque pouvaient comprendre… Et c’est ce qu’il va faire ici en reprenant à son compte le langage très concret des médecins d’autrefois : « Il met ses doigts dans les oreilles et de sa salive sur la langue du malade. Cette manipulation peut choquer notre sensibilité moderne, notre souci d’hygiène. Jésus ne fait là qu’emprunter à la médecine de son temps certains de ses usages : le contact physique localisé et la salive, source présumée de vie, proche de la parole »[2]. Jésus se présente donc par ses gestes comme un médecin… Mais quelle maladie est-il venu guérir ? Celle du péché et de ses conséquences destructrices au plus profond de notre être… Il disait ainsi : « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin de médecin, mais les malades ; je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, au repentir » (Lc 5,31-32). Voilà donc le médecin des cœurs blessés, celui qui vient nous rendre la Plénitude de la Vie alors que nous, nous l’avions perdue par suite de nos fautes… Et cette Vie est celle de « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63), « l’Esprit » qui est appelé à devenir « notre vie » (Ga 5,25), la Vie de notre vie… La guérison de ce malade va être une nouvelle fois le signe visible de la guérison spirituelle que Dieu accorde en communiquant le Don de l’Esprit Saint à quiconque se tourne vers Lui avec un cœur sincère … Il est la Lumière qui vient illuminer nos ténèbres, l’Eau Vive qui purifie nos âmes, la Force qui vient nous arracher à tous nos esclavages pour nous faire passer de la prison de nos misères à « la liberté de la gloire des enfants de Dieu » (Rm 8,21). Le vocabulaire employé en Mc 7,35 le suggère : « Le lien de sa langue se dénoua », en signe visible de tous ces liens qui peuvent nous emprisonner intérieurement, de toutes ces chaines mauvaises qui nous maintiennent dans les filets du mal… « Recevez l’Esprit Saint » dira le Ressuscité à ses Apôtres. « Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leurs seront remis » (Jn 20,22-23). « En vérité je vous le dis : tout ce que vous délierez sur la terre sera tenu au ciel pour délié » (Mt 18,18). « Déliez-le et laisser le aller » dit Jésus à ceux qui l’accompagnaient lorsque, d’une Parole, il invita Lazare à sortir du tombeau, « et le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes, et son visage était enveloppé d’un suaire » (Jn 11,32-43). Lazare nous représente tous, blessés à mort, plongé dans les ténèbres… Mais « en vérité, en vérité, je vous le dis, l’heure vient – et c’est maintenant – où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’auront entendue vivront » (Jn 5,25). Déliés, à la Parole du Fils et par l’action de l’Esprit, des liens intérieurs de mort, il goûteront à la liberté des enfants de Dieu… Et une fois le suaire enlevé du visage, ils verront la Lumière… C’est ainsi que le Christ Sauveur du monde continue, avec et par son Eglise,  à nous délivrer du mal et de ses conséquences. Son seul désir est de nous introduire, dès maintenant, dans la Maison du Père, ce Mystère de communion avec le Père dans l’unité d’un même Esprit de Lumière, de Paix et de Vie, pour que nous y demeurions à jamais (Jn 8,34-36).

Communion des saints

Et « ils étaient frappés au-delà de toute mesure et disaient : « Il a bien fait toutes choses: il fait entendre les sourds et parler les muets » ». Les prophéties d’Isaïe sont accomplies… « En ce jour-là, les sourds entendront les paroles du livre et, délivrés de l’ombre et des ténèbres, les yeux des aveugles verront. Les malheureux trouveront toujours plus de joie dans le Seigneur, les plus pauvres des hommes exulteront à cause du Saint d’Israël » (Is 29,18-19). « Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des Cieux est à eux » (Mt 5,3), et « le Règne de Dieu est justice, paix et dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17), donné gratuitement (1Th 4,8 ; Ac 5,29-32) à quiconque accepte de se tourner vers Dieu de tout cœur en se détournant donc, au même moment, de toute forme de mal… « Alors se dessilleront les yeux des aveugles, et les oreilles des sourds s’ouvriront. Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la langue du muet criera sa joie. Parce qu’auront jailli les eaux dans le désert », l’Eau Vive de l’Esprit que Dieu fait jaillir dans nos cœurs desséchés et arides par suite de nos fautes… Telle est l’œuvre du Père des Miséricorde, une œuvre qui fait toute notre joie… « La terre brûlée deviendra un marécage, et le pays de la soif, des eaux jaillissantes » (Is 35,5-7)… Alors, « fais sortir un peuple aveugle qui a des yeux, et des sourds qui ont des oreilles. Que toutes les nations se rassemblent, que tous les peuples s’unissent !… C’est vous qui êtes mes témoins, oracle du Seigneur, vous êtes le serviteur que je me suis choisi, afin que vous le sachiez, que vous croyiez en moi et que vous compreniez que c’est moi : avant moi aucun dieu n’a été formé et après moi il n’y en aura pas. Moi, c’est moi le Seigneur, et en dehors de moi il n’y a pas de sauveur. C’est moi qui ai révélé, sauvé et fait entendre… Vous, vous êtes mes témoins, oracle du Seigneur, et moi, je suis Dieu » (Is 43,8-12).

 

La seconde multiplication des pains (Mc 8,1-10)

 

La première multiplication des pains est rapportée en Mc 6,30-44. Nous avons vu, par la symbolique des chiffres, qu’elle s’adressait au Peuple d’Israël. C’est lui en effet qui devait recevoir en premier l’annonce de la Bonne Nouvelle du Royaume des Cieux : toutes les prophéties de l’Ancien Testament s’accomplissaient enfin avec Jésus, le Christ, le Fils de Dieu. La raison qui avait motivé ce signe était la suivante : « Jésus vit une foule nombreuse et il fut bouleversé jusqu’au plus profond de lui-même », « il ressentit une viscérale compassion », « parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de berger » du fait de l’infidélité de leurs pasteurs (Mc 6,34 ; cf. Ez 34). Alors, il s’était mis à les enseigner longuement…

Ici, les mêmes termes sont employés : « Je suis bouleversé jusqu’au plus profond de moi‑même car voilà déjà trois jours qu’ils restent auprès de moi et ils n’ont pas de quoi manger. Si je les renvoie à jeun chez eux, ils vont défaillir en route, et il y en a parmi eux qui sont venus de loin ». Cette foule ne dit rien, ne demande rien… Elle suit Jésus, elle l’écoute. Mais « ils n’avaient pas de quoi manger ». La situation devient donc difficile pour certains… Jésus le voit, il le sait… Face aux détresses des hommes, Dieu est « bouleversé de compassion » et il ne peut rester sans rien faire… « Le Seigneur dit : « J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J’ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer et le faire monter de cette terre de souffrance, de pleurs et de cris vers une terre vaste qui ruisselle de lait et de miel » » (Ex 3,7-8 ; Ap 21,1-4).

« Il y en a parmi eux qui sont venus de loin »… N’oublions pas que nous sommes dans « le territoire de la Décapole » (Mc 7,31), en pleine terre païenne… Et l’expression « de loin » est un clin d’œil lancé à quantité de textes bibliques qui évoquent avec elle les nations païennes : « Écoutez, vous qui êtes loin » (les païens), « ce que j’ai fait, sachez, vous qui êtes proches » (Israël), « quelle est ma puissance ». « Je dirai au Nord : Donne ! et au Midi : Ne retiens pas ! Ramène mes fils de loin et mes filles du bout de la terre », de ces terres païennes où ils étaient en exil (Is 33,13 ; 43,6 ; 60,4)… St Paul reprendra ce langage en Ep 2,11-18 : « Rappelez-vous donc qu’autrefois, vous les païens, vous étiez sans Christ, exclus de la cité d’Israël, étrangers aux alliances de la Promesse, n’ayant ni espérance ni Dieu en ce monde ! Or voici qu’à présent, dans le Christ Jésus, vous qui jadis étiez loin, vous êtes devenus proches, grâce au sang du Christ… (C’est lui) qui est venu proclamer la paix, paix pour vous qui étiez loin et paix pour ceux qui étaient proches : par lui nous avons en effet, tous deux en un seul Esprit, libre accès auprès du Père ». Avec le Christ, Juifs et païens ont part « au même héritage », à la même Vie, au même Esprit… Tous sont invités à se laisser rassembler par Dieu dans « l’unité de l’Esprit » pour former l’unique famille humaine des enfants de Dieu (Ep 3,5-6 ; 4,1-6).

PainsLa symbolique des chiffres employée ici conduit à la même conclusion. Jésus prend en effet « sept pains » et il en restera « sept » corbeilles. Or le chiffre 7 est « traditionnellement celui des païens (en Grèce, les cités étaient gouvernées par sept sages) »[3]. Et la TOB précise dans une note que le monde des païens était autrefois divisé en 70 nations… De plus, « sept » est très souvent employé dans la Bible pour évoquer la plénitude… Ces « sept pains » sont donc multipliés ici pour nourrir la multitude des hommes que Dieu appelle au salut, une nourriture donnée à l’initiative de Dieu, gratuitement, par amour… « Le salut est donné par notre Dieu » (Ap 7,10 ; Ep 2,1-10). Il suffit de consentir à le recevoir, avec reconnaissance, en « rendant grâce (« eukaristéo » dans le grec des Evangiles) pour tout cet amour. « On dira, en ce jour-là : Voyez, c’est notre Dieu, en lui nous espérions pour qu’il nous sauve ; c’est le Seigneur, nous espérions en lui. Exultons, réjouissons-nous du salut qu’il nous a donné » (Is 25,9). Et si « le péché est entré dans le monde par un seul homme, et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort a passé en tous les hommes, du fait que tous ont péché » (Rm 5,12), le salut est entré dans le monde par un seul homme, le Christ, et par son obéissance la vie, et ainsi la vie est destinée à passer en tous les hommes s’ils consentent à lui obéir en tournant vers lui leur cœur et en acceptant de recevoir gratuitement ce qu’il est venu leur donner par amour… « Je ne vais faire qu’une seule chose », écrit Ste Thérèse de Lisieux au début « d’Histoire d’une âme » : « Commencer à chanter ce que je dois redire éternellement : Les Miséricordes du Seigneur !!! »

« Ils mangèrent donc et furent rassasiés… Or, ils étaient environ quatre mille »… Le chiffre « quatre » est symbole d’universalité (les quatre points cardinaux : nord, sud, est, ouest), et « mille » renvoie à une multitude innombrable. Nous retrouvons ainsi la multitude des hommes, Juifs et païens, que Dieu appelle à partager la Plénitude de sa Lumière et de sa Vie… « J’ai encore d’autres brebis (les païens) qui ne sont pas de cet enclos » (les Juifs) ; « celles-là aussi » (les païens) « il faut que je les mène ; elles écouteront ma voix ; et il y aura un seul troupeau » (les Juifs et les païens), « un seul pasteur » (Jn 10,16) et « tous seront un comme le Père et le Fils sont un », unis l’un à l’autre dans la communion d’un même Esprit (Jn 10,30 ; 17,20-23).

« Ils furent rassasiés »… Lorsque Dieu donne, il donne en ‘Dieu’, avec une « surabondance » (Jn 10,10 ; 1Th 1,5) qui ne peut que « rassasier » (Mc 8,8) tous ceux et celles qui acceptent de recevoir le cadeau de sa Vie… « Je Suis le pain de vie. Qui vient à moi n’aura jamais faim ; qui croit en moi n’aura jamais soif » (Jn 6,35). En effet, « si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi ! selon le mot de l’Écriture : De son sein couleront des fleuves d’eau vive. Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui » (Jn 7,37-39). Et « celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle » (Jn 4,14).

Jésus Sr Faustine

Et comme la première, cette seconde multiplication des pains est le signe de l’Eucharistie que le Christ instituera peu avant sa mort et sa résurrection (Mc 14,22-25). Il suffit de comparer les textes pour se convaincre du lien que l’Evangéliste a voulu établir entre eux :

 

Marc 6,41 (1° multiplication) Marc 8,6 (2° multiplication) Marc 14,22 (Institution)
Prenant alors les cinq pains

il bénit

et rompit les pains,

et il les donnait à ses disciples

pour les leur servir.

 prenant les sept pains,

il rendit grâces (« eukaristéo »)

les rompit

et il les donnait à ses disciples

pour les servir…

il prit du pain,

le bénit,

le rompit

et le leur donna en disant :

« Prenez, ceci est mon corps. »

 

De plus, souvenons-nous… Dans la première multiplication des pains, « il se mit à les enseigner longuement » en leur donnant, en surabondance, « les Paroles de la Vie éternelle » qu’il avait reçues de son Père (Jn 6,68 ; 17,8). Dans la seconde, il leur donne avec la même surabondance le pain multiplié… Nous retrouvons ainsi les deux tables de l’Eucharistie : celle de la Parole et celle du Pain Consacré. Et dans les deux, Jésus nous communique sa Vie par le Don de l’Esprit. En effet, « celui que Dieu a envoyé prononce les Paroles de Dieu car il donne l’Esprit sans mesure ». Ainsi, « les paroles que je vous ai dites sont Esprit et elles sont Vie ». De plus, « qui mange ma chair et boit mon sang a la Vie éternelle », mais « la chair ne sert de rien, c’est l’Esprit qui vivifie » (Jn 3,34 ; 6,53-63). Ainsi, aux pécheurs blessés à mort par suite de leurs fautes, Jésus est venu offrir gratuitement, par amour, la Parole et le Pain, la seule nourriture qui demeure en Vie éternelle (Jn 6,27)…

                                                                                                                                   Diacre Jacques Fournier

[1] Présentation rapide à l’occasion de la lecture de Mc 2,15-17 dans la Fiche n° 7 p. 7.

[2] HERVIEUX Jacques, « L’Evangile de Marc », Les Evangiles textes et commentaires (Bayard Compact, Paris 2001) p. 403.

[3] HERVIEUX J., « L’Evangile de Marc » dans « Les Evangiles, textes et commentaires » p. 406.

Fiche n°13 (Mc 7,1-8,10) Document en PDF pour une éventuelle impression




Mc 6,1-52 : Je Suis avec vous, pour vous, pour votre Vie…

La visite à Nazareth (Mc 6,1-6a)

 

Grâce à Jésus, le Serviteur du Père, la petite fille de Jaïre, l’un des chefs de la synagogue de Capharnaüm, vient de revenir à la vie. Jésus décide maintenant de retourner dans la ville de son enfance, Nazareth, située à environ 30 kilomètres à vol d’oiseau au sud ouest de Capharnaüm. Comme d’habitude, il a pris l’initiative de cette démarche mais « le Fils ne peut rien faire de lui-même qu’il ne le voie faire au Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement, car le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait » (Jn 5,19-20). Et Jésus le répètera un peu plus loin : « Je ne puis rien faire de moi-même » (Jn 5,30). Rien… C’est donc le Père qui l’invite ici à retourner à Nazareth et le Christ vit cette nouvelle étape comme toutes les précédentes dans une obéissance et une confiance totales vis-à-vis de Celui qui le guide dans l’accomplissement de sa mission… « Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. Or c’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour. Oui, telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6,38-40). Le Père lui a donc donné l’humanité à sauver : il est « le Sauveur du monde » (Jn 4,42). Il se doit donc d’aller vers tous, sans exception, encore et encore, d’une manière ou d’une autre…

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Nazareth, basilique de l’Annonciation

« Etant sorti de là, il se rend dans sa patrie, et ses disciples le suivent »… Le Fils obéit donc au Père, par amour et dans l’amour, dans la certitude que le Père ne peut que vouloir le meilleur pour lui… Et les disciples sont invités à leur tour à obéir à Jésus, car avec Lui et par Lui, l’Amour avec un grand A se manifeste, un Amour qui ne désire et ne recherche que le meilleur pour chacun d’entre nous… Certes, les difficultés de la vie seront toujours là, et il nous aidera à combattre celles qui peuvent l’être… Mais pour le reste, il sera avec nous pour que notre chemin d’épreuve soit tout en même temps un Chemin de Lumière et de Paix… « Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20). Cette attitude d’obéissance et de disponibilité des disciples est donc toujours d’actualité… Certes, l’Eglise n’a plus cette perception visuelle, humaine et immédiate du Christ, mais la dynamique est toujours la même car « Jésus Christ est le même hier et aujourd’hui, il le sera à jamais » (Hb 13,8). Alors, aujourd’hui encore, il s’agit tout simplement de le suivre, pas à pas, sur ce chemin de notre vie où il est déjà présent…

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Vieille Eglise à l’emplacement d’une ancienne synagogue de Nazareth

« Le sabbat venu, il se mit à enseigner dans la synagogue » de Nazareth, car tel est le cœur de sa mission : « Un jour, il se rendit dans un lieu désert. Les foules le cherchaient et, l’ayant rejoint, elles voulaient le retenir et l’empêcher de les quitter. Mais il leur dit : « Aux autres villes aussi il me faut annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, car c’est pour cela que j’ai été envoyé. » Et il prêchait dans les synagogues » (Lc 4,42‑44)… Et que disait-il ? « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur »… Et c’est « aujourd’hui que s’accomplit à vos oreilles ce passage » d’Isaïe (Lc 4,16s ; Is 61,1-2). Alors, « celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende » (Lc 14,35) « ce que l’Esprit dit aux Eglises » (Ap 2,7.11.17.29 ; 3,6.13.22) car c’est par l’Esprit que le Fils reçoit ces Paroles de son Père (Jn 3,34 TOB ; 17,8), et c’est ce même Esprit qui vient ensuite les dire au cœur de tous ceux et celles qui les entendent de Jésus… Il s’agira donc avant tout de prêter l’oreille de son cœur…

En effet, lorsque Jésus donne ces Paroles qu’il a reçues du Père, il a bien conscience « qu’il dit la vérité qu’il a entendue de Dieu » (Jn 8,40 ; 8,45-46). Et une des missions de « l’Esprit de Vérité » est de rendre témoignage à cette vérité : « L’Esprit de Vérité qui vient du Père me rendra témoignage » (Jn 15,27). Mais encore faut-il accueillir cette « Parole de vérité » (Ep 1,13), lui ouvrir son cœur, accepter qu’elle nous remette en question… « Vous cherchez à me tuer », disait Jésus à ses adversaires, « parce que ma parole ne pénètre pas en vous » (Jn 8,37). L’Esprit qui se joint toujours à elle (Jn 3,34 BJ) ne pouvait donc pas lui aussi pénétrer en eux. Or cet Esprit est Amour (Jn 4,24 et 1Jn 4,8.16). Aussi, disait Jésus, « je vous connais : vous n’avez pas en vous l’amour de Dieu » (Jn 5,42). Ce même Esprit est Lumière (Jn 4,24 avec 1Jn 1,5). Mais, hélas, « la Lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la Lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises » (Jn 3,19).

Esprit SaintImpossible donc en refusant d’accueillir la Parole du Christ et avec elle l’Esprit de Lumière, de « revenir des ténèbres à la Lumière, de l’empire de Satan à Dieu, et d’obtenir par la foi en lui, la rémission de ses péchés et une part d’héritage avec les sanctifiés » (Ac 26,18). Enfin, cet Esprit est Vie (Jn 4,24 avec 1Jn 1,5 et Jn 1,4 et 8,12). Refuser d’accueillir la Parole et avec elle l’Esprit qui vient la dire en nos cœurs, c’est donc au même moment se priver de cette Plénitude de Vie spirituelle et éternelle… Les pécheurs apparaissent peut-être comme des vivants aux yeux du monde, mais en fait, ils sont morts : « Le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 6,23).

Par contre, ceux et celles qui accueillent de tout cœur les Paroles du Christ, accueillent avec elles l’Esprit qui est Vie (Jn 6,63 ; Ga 5,25), une Vie qui, par sa simple Présence est témoignage rendu à ces Paroles qui nous parlent de la Vie éternelle. C’est ainsi que Pierre pouvait dire à Jésus : « Tu as les Paroles de la Vie éternelle » (Jn 6,68). En l’écoutant, il vivait cette Vie, il expérimentait une réalité nouvelle, spirituelle, qui se manifestait à son cœur. C’est donc par cette Vie reçue que l’on peut constater, en la vivant, la Vérité des Paroles du Christ et, petit à petit, croire en lui : « En vérité, en vérité, je vous le dis : celui qui croit a la vie éternelle »… Et « c’est l’Esprit qui rend témoignage… Celui qui croit au Fils de Dieu a ce témoignage en lui… Et voici ce témoignage : c’est que Dieu nous a donné la vie éternelle et que cette vie est dans son Fils. Qui a le Fils a la vie ; qui n’a pas le Fils n’a pas la vie. Je vous ai écrit ces choses, à vous qui croyez au nom du Fils de Dieu, pour que vous sachiez que vous avez la vie éternelle » (1Jn 5,5‑13).

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Cette Vie de l’Esprit se reçoit au plus profond du cœur, dans l’invisible de la foi… Percevoir sa Présence, d’une manière ou d’une autre, c’est cela, dans la foi, « entendre » et « voir »… C’est donc avant tout au cœur que le Christ s’adresse lorsqu’il dit : « Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage » d’Isaïe (Lc 4,16-22)… Alors, « celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende » (Lc 14,35) « ce que l’Esprit dit » à nos cœurs en nous communiquant sa Vie, une Vie qui, par sa simple Présence, sera « Lumière » (Jn 1,4 ; 8,12) et Paix… St Paul, tout comme le Christ, se désolait lorsqu’il constatait que trop nombreux étaient ceux qui « ont des oreilles, et ils n’entendent pas, des yeux et ne voient pas. C’est que le cœur de ce peuple s’est épaissi » (Ac 28,27 ; Mt 13,15 ; Jn 12,37-40 ; cf. Is 6,10 ; Jr 5,21 ; Ez 12,2)… Heureusement, nous dit Jésus, « ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » au cœur épaissi (Lc 5,31-32 ; Mc 8,17 ; 6,52)… Qu’ils acceptent seulement de faire la vérité dans leur vie, car « celui qui fait la vérité vient à la Lumière » (Jn 3,21), la Lumière du « Père des Miséricordes » (2Co 1,3) qui, avec son Fils et par Lui, est venu frapper à la porte de nos cœurs (Ap 3,20) pour « enlever le péché du monde » (Jn 1,29) et toutes ses conséquences. Alors, la Lumière de la Miséricorde, donnée gratuitement, par amour, viendra « briller » au cœur de tous et celles qui acceptent de la recevoir en se repentant du mal qu’ils ont pu commettre. « En Lui », le Fils, « était la Vie, et la Vie était la Lumière des hommes, et la Lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas saisie » (Jn 1,4-5). Cette victoire de la Lumière sur nos ténèbres permet à nos cœurs aveugles de voir, à nos cœurs sourds d’entendre. Il suffit d’apprendre à se laisser pardonner en acceptant au même moment de repartir dans ce combat toujours à refaire de notre liberté… « Ils n’auront plus à instruire chacun son prochain, chacun son frère, en disant : « Ayez la connaissance du Seigneur ! » Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands – oracle du Seigneur – parce que je vais pardonner leur crime et ne plus me souvenir de leur péché… Alors ils connaîtront que je suis le Seigneur leur Dieu car je leur donnerai un cœur et des oreilles qui entendent » (Jr 31,34 ; Ba 2,31).

Mais tel n’est pas encore le cas des habitants de Nazareth qui écoutent Jésus enseigner dans la synagogue. Ils sont pourtant étonnés, « frappés », par ce qu’ils voient et entendent… Ils reconnaissent sa sagesse… « D’où cela lui vient-il ? Et qu’est ce que cette sagesse qui lui a été donnée ? ». Souvenons-nous de la parole d’Isaïe que Jésus a lue, d’après St Luc, en cette circonstance : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a consacré par l’onction. » Baptême de Jésus (2)
Et cette autre parole d’Isaïe s’accomplit également : « Sur lui reposera l’Esprit du Seigneur, Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de connaissance et de crainte du Seigneur, car son inspiration est dans la crainte du Seigneur » (Is 11,2-3). En effet, « le Fils Unique est toujours tourné de tout cœur vers le sein du Père » (Jn 1,18) qui, de toute éternité, est « Source d’Eau Vive » (Jr 2,13 ; 17,13), c’est-à-dire Source d’Esprit (Jn 7,37-39), de Lumière (Jn 4,24 et 1Jn 1,5) et de Vie (Jn 1,4 ; 8,12). Et dans cette Lumière de l’Esprit, le Fils dit ce qu’il vit. Sa Parole est ainsi un témoignage de Vie qui nous est adressé dans le seul but de nous permettre, à nous aussi, de participer à cette Vie. « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6). Si vous acceptez de vivre à ma suite dans la vérité, vous ne pourrez que trouver vous aussi la Lumière de la Vie que je reçois du Père de toute éternité… Mais il faut pour cela adopter l’attitude du Fils et donc se tourner de tout cœur vers le sein du Père en abandonnant au même moment tout ce qui lui est contraire… Tel est l’appel que le Père, dans sa Miséricorde et sa Tendresse, ne cesse de nous adresser par son Fils car il désire, plus que nous-mêmes, nous combler nous aussi, comme son Fils, de la Lumière et de la Vie de l’Esprit. Nous avons tous été créés pour cela… Et le Fils, de son côté, ne cesse de nous révéler ce désir du Père : « Les paroles que tu m’as données, je les leur ai données » (Jn 17,8). « Ainsi donc, ce que je dis, tel que le Père me l’a dit, je le dis » (Jn 12,50). Alors, cette sagesse lui a été donnée par qui ? Par Dieu son Père, tout comme « ces grands miracles qui se font par ses mains » et qui sont « les œuvres du Père » (Jn 10,37-38) que le Fils accomplit pour nous réveiller de notre torpeur. Et pourtant, le déclic de la foi ne se fait pas… Les habitants de Nazareth en restent au visible sans remonter à la source invisible des Paroles et des actes de Jésus : le Père qui est « Esprit » (Jn 4,24) et qui échappe donc, par nature, à l’emprise immédiate de nos sens corporels. De leurs yeux de chair, ils voient bien, de leurs oreilles de chair, ils entendent bien, mais « vous aurez beau entendre, vous ne comprendrez pas ; vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. C’est que l’esprit de ce peuple s’est épaissi : ils se sont bouché les oreilles, ils ont fermé les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur esprit ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse » (Mt 13,14-15).

La seule solution ? Ne pas se boucher les oreilles, ne pas fermer ses yeux à la vérité de notre être si souvent défaillant… L’accepter, c’est quelque part se présenter devant Dieu avec « un cœur brisé » (Ps 34(33),19 ; 51(50),19 ; 147,3) : « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne mérité plus d’être appelé ton fils » (Lc 15,21). prodigueCette attitude est vérité, humilité et abandon entre les mains de Celui qui nous connaît déjà à fond et qui ne cesse de nous appeler, de nous aimer, de nous renouveler sa confiance… Alors que sa Passion approchait, Jésus savait que Pierre allait défaillir… Aussi va-t-il prier pour que sa foi, elle, ne défaille pas, pour que Pierre continue de croire, envers et contre tout, à l’infini de la Miséricorde de Dieu (1Jn 3,20) : « J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères ». Et Pierre de lui répondre : « Seigneur, je suis prêt à aller avec toi et en prison et à la mort » (Lc 22,31-34). « Si tous succombent à cause de toi, moi, je ne succomberai jamais. » Jésus lui répliqua : « En vérité, je le dis : cette nuit même, avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois » (Mt 26,30-35). Et c’est bien ce qui arriva… Mais juste après sa défaillance, Pierre croisera le regard d’Amour de Jésus, « et sortant dehors, il pleura amèrement » (Lc 22,62). Son cœur vient de se briser… Il reconnaît sa faiblesse… Jamais plus il ne dira : « Si tous succombent à cause de toi, moi, je ne succomberai jamais ». Il vient de faire l’expérience du contraire, mais il a aussi expérimenté juste après l’amour indéfectible de Dieu à son égard… Et voilà ce dont il sera le témoin jusqu’à la fin de sa vie, car cet Amour du Père est le même pour tous ses enfants, pour tous les hommes…

Par son pardon, Dieu nous donne ainsi un cœur pour voir, un cœur pour entendre… Il nous éveille à la réalité de sa Lumière et de sa Vie qu’il veut voir régner dans nos cœurs… « Je suis émerveillé et étonné du changement que la grâce a opéré en moi. Comme le dit Claudel, « l’état d’un homme qu’on arracherait d’un seul coup de sa peau pour le planter dans un corps étranger, au milieu d’un monde inconnu » » (Jacques Fesch)…

 

Mais pour l’instant, les habitants de Nazareth en restent à cet « humain » immédiatement perceptible de ce Jésus qu’ils croient si bien connaître… « Celui-là, n’est-il pas le charpentier (ho tektôn) ? » St Joseph et l'Enfant Jésus« Notons, au passage, qu’à l’époque, ce métier s’étendait, au delà du bois, au travail de tous les matériaux : le charpentier faisait les maisons »[1]. « Celui-là, n’est-il pas… le fils de Marie? » C’est vrai et St Marc ne nomme pas Joseph car il sait bien, par sa foi, que l’humanité de Jésus a été engendrée en Marie par le Père qui a déployé en elle la Puissance du Saint Esprit (Lc 1,35 ; Mt1,20‑21). St Luc, qui raconte le récit de l’Annonciation à Marie, évoquera bien clairement la méprise de tous ceux et celles qui croyaient si bien connaître Jésus : « Lors de ses débuts, il avait environ trente ans, et il était, à ce qu’on croyait, fils de Joseph » (Lc 3,23). Et dans le passage parallèle à celui que nous lisons en St Marc, il écrit : « Tous lui rendaient témoignage et étaient en admiration devant les paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche. Et ils disaient : « N’est-il pas le fils de Joseph, celui‑là ? » » (Lc 4,22). Philippe, au début de l’Evangile de Jean, semble lui aussi faire la même erreur : « Philippe trouve Nathanaël et lui dit : « Celui dont Moïse a écrit dans la Loi, ainsi que les prophètes, nous l’avons trouvé ! C’est Jésus, le fils de Joseph, de Nazareth » (Jn 1,45). Et plus loin, dans son discours dans la synagogue de Capharnaüm, où il se présentera comme « le Pain de Vie », ses interlocuteurs s’étonneront eux aussi : « Ils disaient : « Celui-là n’est-il pas Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère ? Comment peut-il dire maintenant : Je suis descendu du ciel ? » » (Jn 6,42). Nous le voyons avec ce dernier verset : ils sont tellement sûrs de ce qu’ils croient savoir au sujet de ses origines qu’ils ne peuvent envisager autre chose. Ils connaissent son père ? Mais non, ils ne le connaissent pas ! Et s’ils étaient seulement honnêtes vis-à-vis d’eux-mêmes et de Dieu dont ils se réclament, « si Dieu était vraiment votre Père », leur dit Jésus, « vous m’aimeriez, car c’est de Dieu que je suis sorti et que je viens » (Jn 8,41-42). En plus, il existait également une croyance en Israël qui disait que lorsque le Messie tant attendu arrivera, « personne ne saura d’où il est » : « Lui, nous savons d’où il est, tandis que le Christ, à sa venue, personne ne saura d’où il est » (Jn 7,27), disent-ils. Et la note de la Bible de Jérusalem explique : « On savait bien que le Messie devait naître à Bethléem (Jn 7,42 ; Mi 5,1), mais la croyance commune était qu’il devait demeurer caché en un lieu inconnu (cf. Mt 24,26), certains disaient « au ciel », jusqu’au jour de son avènement. Par son origine céleste, Jésus répond à cette croyance, mais à l’insu de ses interlocuteurs »…

 Comment comprendre l’expression “frères et soeurs de Jésus” ?

Et ses frères, ils les connaissent bien eux aussi… N’est-il pas « le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs, ne sont-elles pas ici chez nous ? » Le mot « frère » peut avoir de multiples sens selon le contexte :

1 – Frères de sang comme Simon et André, Jacques et Jean (Mc 1,16.19).

2 – Demi-frère comme Philippe et Hérode Antipas, avec un même père, Hérode le Grand, mais avec deux mères différentes, Cléopâtre et Malthacé.

3 – Cousins, parents éloignés comme ici Joset et Jacques qui sont les fils d’une autre Marie qui sera présente elle aussi lors des évènements tragiques de la Passion (Mc 15,40.47).

4 – Disciples de Jésus, recevant par leur foi la même Vie éternelle que celle que le Fils Unique reçoit du Père de toute éternité. « «  Qui est ma mère ? Et mes frères ? » Et, promenant son regard sur ceux qui étaient assis en rond autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère » » (Mc 3,31‑35). Et une fois ressuscité d’entre les morts, il dira à Marie de Magdala : « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20,17). Cette parole, adressée aux disciples, est valable à travers eux pour tous les hommes de tous les temps…

 

Ses interlocuteurs de Nazareth le connaissent donc trop bien, du moins le croient-ils… « Ils savent », et refusent de remettre en question leur savoir… « Ils étaient choqués à son sujet » car ce qu’ils entendaient de lui, sa « sagesse », et ce qu’ils voyaient, « ces grands miracles qui se font par ses mains », ne correspondait pas à l’image qu’ils se faisaient de ce « charpentier » qu’ils côtoyaient depuis sa plus tendre enfance… Visage de JésusJésus ne peut que le constater : « Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, dans sa parenté et dans sa maison. » Le terme employé rappelle « le mépris des orgueilleux » (Ps 123,4), une attitude comparable à celle de certains Pharisiens « qui se flattaient d’être des justes et n’avaient que du mépris pour les autres » (Lc 18,9-14). Eux aussi « savaient », même s’ils allaient bien plus loin dans leur jugement que ces habitants de Nazareth : « Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur », disaient-ils, car Jésus faisait ce que, d’après eux, il était interdit de faire le jour du sabbat… « Cessez de juger selon l’apparence, jugez selon la justice » (Jn 7,24), leur avait-il pourtant répondu. Mais non, ils demeuraient enfermés dans la tour d’ivoire de leur savoir… «  C’est pour un discernement que je suis venu en ce monde : pour que ceux qui ne voient pas voient (les aveugles de cœur qui acceptent de se reconnaître comme tels en tant que pécheurs) et que ceux qui voient deviennent aveugles (les aveugles de cœur qui prétendent, dans l’illusion et la folie de leur orgueil, tout savoir, tout voir, tout comprendre et donc pouvoir juger de tout). Des Pharisiens, qui se trouvaient avec lui, entendirent ces paroles et lui dirent : « Est-ce que nous aussi, nous sommes aveugles ? » Jésus leur dit : « Si vous étiez aveugles (si vous acceptiez de vous reconnaître blessés, imparfaits), vous n’auriez pas de péché (ce « grand péché » qu’est l’orgueil (Ps 19(18),14) et qui ne permet pas au Christ Sauveur d’accomplir son œuvre : enlever le péché du monde (Jn 1,29)) ; mais vous dites : « Nous voyons ! » Votre péché demeure. » » (Jn 9,39-41).

A Nazareth aussi, la réaction du plus grand nombre, ne permit pas à Jésus d’agir comme il aurait voulu : « Il ne pouvait faire là aucun miracle », la porte de leur cœur étant fermée… Quelques infirmes acceptèrent pourtant de s’abandonner entre ses mains, tels qu’ils étaient, une infirmité qui, à l’époque, était comprise comme la conséquence du péché… Jésus les guérit en « leur imposant les mains. Et il s’étonna de leur manque de foi »…

 

Mission des Douze (Mc 6,6b-13)

 

Jésus poursuit son œuvre essentielle : « Il parcourait les villages à la ronde en enseignant » la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu. Il disait : « Repentez-vous, car le Royaume des Cieux est tout proche » (Mt 3,2 ; 4,17 ; 10,7 ; Mc 1,15 ; Lc 10,9.11).

Puis il décide d’envoyer les Douze annoncer à leur tour cette Bonne Nouvelle (Lc 9,6). Ils partiront « deux par deux » car toute affaire, à l’époque, devait se régler « sur la parole de deux ou trois témoins » (Dt 19,15). Leur mission sera donc avant tout de rendre témoignage à ce Royaume de Lumière, de Paix et de Vie qu’ils ont expérimenté avec Jésus grâce « aux entrailles de Miséricorde de notre Dieu » (Lc 1,76-79). Eux aussi se sont repentis, eux aussi ont reçu le pardon de toutes leurs fautes, et jour après jour ils comptent sur cette Miséricorde pour les soutenir dans leurs combats… Je porte « une écharde en ma chair », disait St Paul.

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« A ce sujet, par trois fois, j’ai prié le Seigneur pour qu’il l’éloigne de moi. Mais il m’a déclaré : « Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse.   C’est donc de grand cœur que je me glorifierai surtout de mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ » (2Co 12,7-10). Les disciples auront donc à proclamer la Bonne Nouvelle de ce « Père des Miséricordes » (2Co 1,3) qui ne cesse d’offrir largement son pardon à quiconque accepte de se repentir… Et c’est par sa Miséricorde surabondante qu’il remporte la victoire sur le mal, une victoire pleinement manifestée par la Résurrection de son Fils crucifié alors « qu’il n’avait rien fait de mal » (Lc 23,41). C’est donc avant tout de cela que les disciples doivent être les témoins, à l’invitation même du Christ Ressuscité, et donc victorieux : « Il leur dit : « Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait et ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et qu’en son Nom le repentir en vue de la rémission des péchés serait proclamé à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. De cela vous êtes témoins » (Lc 24,47). Et pour manifester cette victoire de la Miséricorde, une des toutes premières œuvres du Ressuscité sera de bénir tous ceux et celles qui, d’une manière ou d’une autre, avaient contribué à sa mise en croix. C’est ce que St Pierre leur dira : « Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de nos pères a glorifié son serviteur Jésus que vous, vous avez livré et que vous avez renié devant Pilate, alors qu’il était décidé à le relâcher. Mais vous, vous avez chargé le Saint et le Juste ; vous avez réclamé la grâce d’un assassin, tandis que vous faisiez mourir le prince de la vie. Dieu l’a ressuscité des morts : nous en sommes témoins… (Et) c’est pour vous d’abord que Dieu a ressuscité son Serviteur et l’a envoyé vous bénir, du moment que chacun de vous se détourne de ses perversités » (Ac 3,13-26). « D’entendre cela, ils eurent le cœur transpercé, et ils dirent à Pierre et aux apôtres : Frères, que devons-nous faire ? Pierre leur répondit : Repentez-vous, et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint Esprit. Car c’est pour vous qu’est la promesse, ainsi que pour vos enfants et pour tous ceux qui sont au loin, en aussi grand nombre que le Seigneur notre Dieu les appellera » (Ac 2,37-39). Et la foule des hommes appelés au salut est « immense, innombrable » (Ap 7,9-10), aussi grande que l’humanité elle-même, car « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,3-6), tous, sans exception, grâce à sa Miséricorde infinie… « Et tout ce que veut le Seigneur, il le fait au ciel et sur la terre, dans les mers et jusqu’au fond des abîmes » (Ps 135(134),6). A chacun d’entre nous maintenant de lui dire un « Oui ! » de tout cœur en lui offrant tout le mal qui a pu habiter notre vie, et en le regrettant bien sûr…. « On pourrait croire que c’est parce que je n’ai pas péché que j’ai une confiance si grande dans le bon Dieu. Dites bien, ma Mère, que si j’avais commis tous les crimes possibles, j’aurais toujours la même confiance, je sens que toute cette multitude d’offenses serait comme une goutte d’eau jetée dans un brasier ardent » (Ste Thérèse de Lisieux).

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En Mc 6,7-13, le Christ envoie donc pour la première fois les Douze en mission, deux par deux, en témoins de ce Royaume des Cieux que le Père des Miséricordes donne gratuitement, par amour, à tous ceux et celles qui acceptent de se repentir de tout cœur : qu’ils se détournent du mal, qu’ils se tournent vers lui, et se laissent combler par son Pardon, sa Tendresse et la surabondance de sa Vie ! Ce premier envoi en mission des Douze sera pour eux une répétition générale de ce qui les attend après la mort et la résurrection du Christ : partir « dans le monde entier » pour « proclamer l’Évangile à toute la création » (Mc 16,15)… Et là aussi, ils partiront en équipes, en témoins : Paul et Barnabé (Ac 13,2), Jude et Silas (Ac 15,27)…

Et pour que cette première expérience missionnaire les marque à jamais, Jésus leur demande expressément de partir dans le dénuement le plus complet : « ni pain », ni « sac » pour mettre le pain, ni « menue monnaie » pour acheter du pain… « Ne mettez pas deux tuniques »… Ils ne disposent donc d’aucun habit de rechange… Pourtant, avec la chaleur et la poussière de la route, les vêtements se salissent vite… Ils ne pourront emporter « qu’un bâton seulement » et se « chausser de sandales » ; ainsi, ils souffriront moins des aspérités du chemin… Et en regardant leur bâton, peut-être se souviendront-ils du Ps 23(22),4 : « Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi ; ton bâton me guide et me rassure »…

Pourquoi de telles dispositions ? Jésus veut que ses disciples fassent l’expérience de la Providence divine. Dès lors qu’ils vivent l’obéissance au Père, dès lors qu’ils cherchent avant tout l’accomplissement de sa volonté, ils ne manqueront jamais de rien : par les uns, par les autres, d’une manière ou d’une autre, ils recevront la nourriture et les vêtements propres dont ils ont besoin…

« Jésus dit à ses disciples : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Car la vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement. Considérez les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’ont ni cellier ni grenier, et Dieu les nourrit. Combien plus valez-vous que les oiseaux ! Qui d’entre vous d’ailleurs peut, en s’en inquiétant, ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? Si donc la plus petite chose même passe votre pouvoir, pourquoi vous inquiéter des autres? Considérez les lis, comme ils ne filent ni ne tissent. LysOr, je vous le dis, Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. Que si, dans les champs, Dieu habille de la sorte l’herbe qui est aujourd’hui, et demain sera jetée au four, combien plus le fera-t-il pour vous, gens de peu de foi ! Vous non plus, ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez ; ne vous tourmentez pas. Car ce sont là toutes choses dont les païens de ce monde sont en quête ; mais votre Père sait que vous en avez besoin. Aussi bien, cherchez son Royaume, et cela vous sera donné par surcroît. Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père s’est complu à vous donner le Royaume » (Lc 12,22-32).

Jésus Lui-même vivait ainsi… « Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids ; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où reposer la tête » (Lc 9,58). Il comptait sur le Père, il espérait en lui, il savait qu’il veillait sur lui et s’occupait de tout jusques dans les moindres détails… Et tout cela, il l’accomplissait par la bonne volonté des uns et des autres… « Et il advint ensuite qu’il cheminait à travers villes et villages, prêchant et annonçant la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu. Les Douze étaient avec lui, ainsi que quelques femmes qui avaient été guéries d’esprits mauvais et de maladies : Marie, appelée la Magdaléenne, de laquelle étaient sortis sept démons, Jeanne, femme de Chouza, intendant d’Hérode, Suzanne et plusieurs autres, qui les assistaient de leurs biens » (Lc 8,1-3).

Père-enfantJésus désire donc que ses disciples fassent l’expérience de cette Providence de Dieu par les uns, par les autres, dans le plus concret de leur existence… Et ils en prendront d’autant plus conscience qu’ils n’auront rien… Ils ne pourront alors que constater que tout arrive au moment où ils en ont besoin… Cela les aidera plus tard à se libérer de toute préoccupation matérielle pour se consacrer le plus pleinement possible à leur mission, dans la confiance et dans la paix, sûrs que leur Dieu et Père veille sur eux et s’occupe très concrètement d’eux… « Votre Père sait bien ce qu’il vous faut avant même que vous le lui demandiez » (Mt 6,8)…

Jésus leur demande donc de partir dans le dénuement le plus complet, et ils vont obéir… A leur retour, ils lui raconteront « tout ce qu’ils avaient fait et tout ce qu’ils avaient enseigné » (Mc 6,30)… Et peu avant de mourir, Jésus leur rappellera cet épisode fondateur de leur vie… Même s’ils n’ont rien « vu » de particulier, ce regard en arrière leur permettra de constater que, de fait, ils n’ont manqué de rien… Et cette simple constatation contribuera à fortifier leur foi : « Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni besace… avez-vous manqué de quelque chose ?   – De rien, dirent-ils. Et il leur dit : Mais maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui a une besace, et que celui qui n’en a pas vende son manteau pour acheter un glaive » (Lc 22,35-36). Il va bientôt mourir, ressusciter, disparaître à leurs yeux… Mais « il sera avec eux tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20). Lui et son Père veilleront sur eux, prendront soin d’eux, mettront les bonne personnes sur leur route, comme lors de leur premier envoi en mission… Et ils ne manqueront de rien pour accomplir cette œuvre de salut qui est avant tout celle de Dieu Lui-même : « Ils s’en allèrent prêcher en tout lieu, le Seigneur agissant avec eux et confirmant la Parole par les signes qui l’accompagnaient » (Mc 16,20). « Qu’est-ce donc qu’Apollos ? Et qu’est-ce que Paul ? Des serviteurs par qui vous avez embrassé la foi, et chacun d’eux selon ce que le Seigneur lui a donné. Fleurs...Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui donnait la croissance. Ainsi donc, ni celui qui plante n’est quelque chose, ni celui qui arrose, mais celui qui donne la croissance : Dieu… Nous sommes les coopérateurs de Dieu ; vous êtes le champ de Dieu, l’édifice de Dieu » (1Co 3,5-9). « Grâces soient à Dieu qui, dans le Christ, nous emmène sans cesse dans son triomphe et qui, par nous, répand en tous lieux le parfum de sa connaissance » (2Co 2,14-3,3). « Je vous ai écrit assez hardiment par endroits, comme pour raviver vos souvenirs, en vertu de la grâce que Dieu m’a faite d’être un officiant du Christ Jésus auprès des nations, ministre de l’Évangile de Dieu, afin que les nations deviennent une offrande agréable, sanctifiée dans l’Esprit Saint. Je puis donc me glorifier dans le Christ Jésus en ce qui concerne l’œuvre de Dieu. Car je n’oserais parler de ce que le Christ n’aurait pas fait par moi pour obtenir l’obéissance des nations, en parole et en œuvre, par la vertu des signes et des prodiges, par la vertu de l’Esprit de Dieu : ainsi, depuis Jérusalem en rayonnant jusqu’à l’Illyrie, j’ai procuré l’accomplissement de l’Évangile du Christ » (Rm 15,14-21).

 

Lors du premier envoi en mission, Jésus avait demandé à ses disciples de ne prendre ni « sac », ni « bourse », pour qu’ils puissent bien reconnaître la Providence de Dieu à l’œuvre. « Mais maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui a une besace ». Qu’ils partent donc avec tous les moyens dont ils disposent, en essayant de les gérer au mieux, avec prudence, et en veillant à garder une vie simple, à l’image de celle de leur Maître. Et le jour où, ayant fait tout ce qui était en leur pouvoir, ils se retrouveront dans le dénuement, qu’ils n’oublient pas ce qu’ils ont vécu autrefois à l’invitation du Christ… Qu’ils continuent dans la confiance à accomplir leur mission, et une fois l’épreuve passée, ils ne pourront que constater, une fois de plus, qu’ils n’ont jamais manqué du nécessaire… Ce ne fut peut-être pas facile, mais Dieu était là et ils s’en sont sortis…

 

« Vendre son manteau pour acheter un glaive » ne doit pas être pris au pied de la lettre ! Juste après, au moment de son arrestation, « voyant ce qui allait arriver », certains disciples demandèrent : « Seigneur, faut-il frapper du glaive ? » Et sans attendre la réponse de Jésus, « l’un d’eux », Simon-Pierre, «  frappa le serviteur du grand prêtre », Malchus, « et lui enleva l’oreille droite. Mais Jésus prit la parole et dit : « Restez-en là. » Et, lui touchant l’oreille, il le guérit » devant tout le monde (Lc 22,47-51 ; Jn 18,10), ce qui n’empêchera pas les gardes d’obéir aux ordres et de l’arrêter… « Vendre son manteau pour acheter un glaive » est donc une expression imagée de Jésus par laquelle il évoque toutes les difficultés que ses disciples rencontreront dans l’accomplissement de leur mission… « Dieu, ce me semble », écrit St Paul, « nous a, nous les apôtres, exhibés au dernier rang, comme des condamnés à mort ; oui, nous avons été livrés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. Nous sommes fous, nous, à cause du Christ, mais vous, vous êtes prudents dans le Christ ; nous sommes faibles, mais vous, vous êtes forts ; vous êtes à l’honneur, mais nous dans le mépris. Jusqu’à l’heure présente, nous avons faim, nous avons soif, nous sommes nus, maltraités et errants ; nous nous épuisons à travailler de nos mains. On nous insulte et nous bénissons ; on nous persécute et nous l’endurons ; on nous calomnie et nous consolons. Nous sommes devenus comme l’ordure du monde, jusqu’à présent l’universel rebut » (1Co 4,9-13). Et la Bible de Jérusalem donne en note : « Souvent, Paul revient sur les peines et les persécutions qu’il rencontre dans son apostolat et la façon dont Dieu lui donne de les surmonter (2Co 4,7-12 ; 6,4-10 ; 11,23-33 ; 1Th 3,4 ; 2Tm 3,10-11). Selon lui, la faiblesse de l’apôtre démontre la puissance de celui qui l’envoie (2Co 12,9-10 ; Ph 4,13) parce que la grandeur de l’œuvre accomplie ne peut être attribuée à la seule action de l’envoyé ».

Jésus accueilleLa mission ne sera donc pas toujours de tout repos ! Et Jésus le sous entend ici en évoquant la possibilité « qu’un endroit ne vous accueille pas » (Mc 6,11). Ils feront alors comme lui, ils ne s’imposeront pas (Mc 5,17 ; Lc 9,51-56). Ils respecteront ce refus, et partiront en « secouant la poussière qui est sous leurs pieds, en témoignage contre eux »… « Le rite ici décrit relève d’un antique usage oriental : on secouait la poussière de ses pieds en quittant un lieu hostile pour marquer la rupture »[2]. Nous pressentons ici le respect que Dieu a vis-à-vis de notre liberté, et donc au même moment la responsabilité qui est la nôtre dans la réponse ou non que nous lui faisons… « N’entrera pas au paradis celui qui ne voudra pas y entrer » (P. Adolphe, Abbaye Sainte Marie du Désert). Quel dommage si la raison en est une méconnaissance de Dieu ou une prise de conscience aigüe de sa misère qui fait qu’il apparaît alors impossible de tenir en sa Présence. Il s’agit donc dès maintenant d’apprendre à se laisser apprivoiser par Dieu en découvrant, jour après jour, qu’il nous aime tels que nous sommes, qu’il nous accueille les bras grands ouverts malgré « toutes nos souillures et toutes nos ordures » et que son seul désir est de nous laver, de nous purifier (Ez 36,24-28), si nous acceptons seulement de nous laisser faire…

« Étant partis, ils prêchèrent qu’on se repentît ; et ils chassaient beaucoup de démons et faisaient des onctions d’huile à de nombreux infirmes et les guérissaient » (Mc 6,12). Nous nous rappelons le « principe de vie » de Jésus : « En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui-même qu’il ne le voie faire au Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement, car le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait » (Jn 5,19-20). Et puisque nous sommes tous appelés à devenir « à l’image du Fils » (Rm 8,28-30) grâce au « Père des Miséricordes », ce principe nous concerne nous aussi, et Jésus le dit explicitement à ses disciples dans le cadre de la relation continuelle qu’ils sont invités à vivre avec Lui, unis à Lui dans la communion d’un même Esprit… « Je suis la vigne ; vous, les sarments. Celui qui demeure en moi, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit ; car hors de moi vous ne pouvez rien faire… Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez donc en mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez en mon amour, comme moi j’ai gardé les commandements de mon Père et je demeure en son amour » (Jn 15,1-11).

« Comme le Père m’a aimé »… « Le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait », invitant ainsi son Fils à collaborer à son œuvre… Or « le Fils aime le Père et fait comme le Père lui a commandé » (Jn 14,31)… Mais répétons-nous, dans l’amour, il ne s’agit pas de « commandements » au sens d’imposer quelque chose, mais d’invitation à collaborer… C’est ce que fait le Fils vis-à-vis du Père… « Je fais toujours ce qui lui plaît » (Jn 8,29), et ce qui plaît au Père, c’est que le Fils travaille avec lui au salut du monde… Les disciples de Jésus sont invités à entrer dans la même attitude : le Fils les associe à son œuvre qui consiste avant tout à se faire serviteur du Père… Alors, quand ils chassent beaucoup de démons, ce n’est pas eux qui les chassent, mais c’est le Père, et ils agissent en communion avec le Christ, en serviteurs du Père… Et quand ils font « des onctions d’huile à de nombreux malades », ce n’est pas eux qui les guérissaient, mais le Père…

Onction d'huileL’Eglise continue aujourd’hui à faire des « onctions d’huile », avec l’huile consacrée par l’Evêque lors de la Messe Chrismale. Elle symbolisme le Don de l’Esprit Saint par lequel Dieu fait toutes choses nouvelles (CEC (Catéchisme de l’Eglise Catholique) & 695). Elle est utilisée dans le sacrement du baptême (CEC 1237 et 1241), de la confirmation (CEC & 1289-1294), l’ordination des prêtres et des évêques (CEC & 1574) et l’onction des malades (CEC & 1510). « Quelqu’un parmi vous est-il malade ? Qu’il appelle les presbytres de l’Église et qu’ils prient sur lui après l’avoir oint d’huile au nom du Seigneur. La prière de la foi sauvera le patient et le Seigneur le relèvera. S’il a commis des péchés, ils lui seront remis » (Jc 5,13-15). Seuls les prêtres, et bien sûr les évêques, sont les ministres de ce sacrement. « Sa grâce première est une grâce de réconfort, de paix et de courage pour vaincre les difficultés propres à l’état de maladie grave ou à la fragilité de la vieillesse. Cette grâce est un don du Saint-Esprit qui renouvelle la confiance et la foi en Dieu et fortifie contre les tentations du malin, tentation de découragement et d’angoisse de la mort. Cette assistance du Seigneur par la force de son Esprit veut conduire le malade à la guérison de l’âme, mais aussi à celle du corps, si telle est la volonté de Dieu » (CEC &1520).

Hérode, Jésus et Jean-Baptiste (Mc 6,14-29)

 

Hérode est ici « Hérode Antipas », fils d’Hérode le Grand (37-4 av JC) et de Malthace. Son père est donc celui qui, au moment de la naissance de Jésus, accueillit « les mages venus d’orient » et décida ensuite de « la mort de tous les enfants de moins de deux ans, dans Bethléem et tout son territoire » (Mt 2). Et puisque nous connaissons la date de sa mort, mars-avril de l’an 4 avant JC, cet ordre ayant été donné bien sûr de son vivant, en tenant compte de la fourchette de deux ans précisée précédemment, nous arrivons à une naissance de Jésus entre 4 et 7 avant Jésus Christ. « Cette anomalie est due à une erreur de calcul. Jusqu’en 533 de l’ère chrétienne, les années étaient fixées à partir de la fondation de Rome. En 533, un moine latin, Denys le Petit, entreprit de compter le temps à partir de la naissance de Jésus, et de faire, en conséquence, le calcul à rebours. Il considéra l’année 754 de la fondation de Rome comme la première année de l’ère chrétienne. Mais, d’après cette façon de compter, Hérode est mort en l’an 750 de la fondation de Rome, soit en l’an 4 de l’ère chrétienne »[3]

Hérode Antipas pensait donc que Jésus était « Jean le Baptiste ressuscité d’entre les morts » et donc doué de pouvoirs que ne peuvent avoir les simples vivants : « d’où les pouvoirs miraculeux qui se déploient en sa personne ». Cette dernière expression a du vrai… Nous avons vu que Jésus vrai Dieu et vrai homme est tout entier au service du Père : il collabore à l’accomplissement de ses œuvres, il les révèle, il les manifeste… Avec lui et par lui, ce sont « les pouvoirs » miraculeux du Père « qui se déploient en sa personne » pour le plus grand bien de tous ceux et celles qui lui donnent leur confiance…

Jésus est le Fils Unique du Père, son Serviteur, dans l’amour… Il n’est pas « Jean le Baptiste ressuscité d’entre les morts ». Marc racontera d’ailleurs sa mort juste après… La foi en la résurrection des morts n’est attestée dans la Bible qu’au 2° siècle avant JC, dans les Livres de Daniel et des Maccabées. A l’époque de Jésus, les Pharisiens croyaient en elle (Mc 12,18-27 ; Ac 23,8)…

Elie char de feu« D’autres disaient : « C’est Elie. » », ce grand prophète qui vécut à l’époque du roi Achab (874 à 853 av JC). D’après 2R 2,11-12, comme Elie et son disciple Elisée « marchaient en conversant, voici qu’un char de feu et des chevaux de feu se mirent entre eux deux, et Élie monta au ciel dans le tourbillon. Élisée voyait et il criait : « Mon père ! Mon père ! Char d’Israël et son attelage ! » Puis il ne le vit plus »… Enlevé vivant au ciel, il pouvait donc en redescendre vivant… Le prophète Malachie annonçait d’ailleurs son retour qui devait être le signe de l’imminence du « Jour du Seigneur », ce Jour grand et redoutable où Dieu interviendrait dans le monde de manière décisive en faveur de son peuple… « Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que n’arrive le Jour de Yahvé, grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils et le cœur des fils vers leurs pères, de peur que je ne vienne frapper le pays d’anathème » (Ml 3,23-24).

« D’autres disaient enfin : « C’est un prophète comme les autres prophètes. » » Beaucoup pensaient à l’époque de Jésus que le mouvement prophétique s’était éteint depuis deux ou trois siècles… Il se réveillait donc pour eux avec Jésus…

Le texte de la mort de Jean-Baptiste est d’une incroyable humanité, mais hélas, dans ce qu’elle peut avoir de plus horrible. Hérode Antipas avait pris auprès de lui Hérodiade, la femme de son demi-frère Philippe. Et Jean disait tout simplement à Hérode la vérité : « Il ne t’est pas permis d’avoir la femme de ton frère. »

Giov.Fattori, Johannes d.T.vor Herodes - Giov.Fattori / John Baptist bef.Herod - G. Fattori, Sermon de Jean-B. dev.Hérode

Hérodiade l’avait appris et comme cette situation devait lui plaire, elle refusait bien sûr de se repentir et de changer quoique ce soit dans sa conduite. Jean-Baptiste était pour elle un « empêcheur de tourner en rond » et elle se mit à le haïr (cf. Jn 15,18-27) : « elle était acharnée contre lui et voulait le tuer, mais elle ne le pouvait pas ». Elle avait quand même certainement pesé de tout son poids auprès d’Hérode pour qu’il soit mis en prison : c’était lui en effet « qui avait envoyé arrêter Jean et l’enchaîner en prison, à cause d’Hérodiade, la femme de Philippe son frère qu’il avait épousée. » Mais Hérode était partagé : « il l’écoutait avec plaisir », car il savait bien que « c’était un homme juste et saint ; et il le protégeait ». Mais quand il l’avait entendu, il était « fort perplexe » (BJ ; TOB), « il ne savait vraiment que penser » (Osty). Les dictionnaires donnent pour le verbe grec employé, « aporéô », « être dans l’embarras, dans l’incertitude, être perplexe, ne pas savoir quoi faire, être incertain ». Nous avons donc ici une première faiblesse d’Hérode : face aux interpellations de Jean-Baptiste, il reste incapable de prendre une décision, de trancher, par peur du « qu’en dira-t-on », par respect humain, par lâcheté… Il est le parfait exemple de celui qui prend plaisir à écouter la Parole de Dieu mais qui demeure incapable de la mettre en pratique en prenant les décisions qui s’imposent… Le Christ et St Jacques mettent en garde contre une telle attitude… « Ce n’est pas en me disant : Seigneur, Seigneur, qu’on entrera dans le royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux » (Mt 7,21 ; cf. Mt 7,13-27). « Rejetez donc toute malpropreté, tout reste de malice, et recevez avec docilité la Parole qui a été implantée en vous et qui peut sauver vos âmes. Mettez la Parole en pratique. Ne soyez pas seulement des auditeurs qui s’abusent eux-mêmes ! Qui écoute la Parole sans la mettre en pratique ressemble à un homme qui observe sa physionomie dans un miroir. Il s’observe, part, et oublie comment il était. Celui, au contraire, qui se penche sur la Loi parfaite de liberté et s’y tient attaché, non pas en auditeur oublieux, mais pour la mettre activement en pratique, celui-là trouve son bonheur en la pratiquant » (Jc 1,21-25). On pourrait redire : « Qui écoute la Parole de Dieu en la mettant en pratique ressemble à un homme qui observe sa physionomie dans un miroir. » La Parole en effet le révèle à lui-même : il est un fils du Père appelé à vivre la Plénitude de la Vie du Père dans l’amour et le service d’autrui. Il pressent déjà, au plus profond de lui-même, « la liberté de la Gloire des enfants de Dieu » (Rm 8,21), à laquelle nous sommes tous appelés. Et puisque l’homme est tout un (corps, âme et esprit (1Th 5,23)), la fidélité de cœur à l’Esprit donné s’exprime par les actes du corps. Or, « le fruit de l’Esprit est amour, paix, joie » (Ga 5,22), Plénitude (Ep 5,18) et donc bonheur profond…

OLYMPUS DIGITAL CAMERACertes, pour un homme pécheur, arrêter de faire le mal, rejeter « toute malpropreté, tout reste de malice » est un réel sacrifice, car il ne commettrait pas tout cela s’il n’y trouvait pas une satisfaction immédiate. C’est pourquoi Jésus disait : « Entrez par la porte étroite. Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent » (Mt 7,13-14). Renoncer à la satisfaction immédiate apportée par le péché, mourir à son égoïsme, telle est « la porte étroite », « le chemin resserré », une réelle crucifixion intérieure… Les vrais sacrifices sont là… Et comme il est facile d’aller dans l’autre sens ! « Large et spacieux est le chemin qui mène à la perdition »… En tant que renoncement au péché, la croix est donc la porte d’entrée du Royaume. Mais après avoir vu tous ces points si rébarbatifs, pour nous, pécheurs, il est bon de souligner le but recherché : non pas la croix pour la croix, mais « la Vie », la Plénitude de la Vie, « la Liberté », « le Bonheur trouvé » en mettant effectivement la Parole en pratique… Ce bonheur, Hérode ne l’a jamais connu, même s’il prenait plaisir à écouter la Parole : il est resté dehors, à la Porte du Royaume, sans jamais y entrer tout entier…

 

Et puis, « un jour propice » arriva… Pour son anniversaire, Hérode fit « un banquet pour les grands de sa cour, les officiers et les principaux personnages de Galilée. La fille de ladite Hérodiade entra, dansa et plut à Hérode » qui, grisé par ses passions et emporté par son orgueil, se mit à lui promettre ce que personne d’autre ne pourrait lui donner : « Demande-moi ce que tu voudras, je te le donnerai ». Et il insiste solennellement par « un serment : « Tout ce que tu me demanderas, je te le donnerai, jusqu’à la moitié de mon royaume ! »

Hérode s’est construit lui-même son propre piège. Pour ne pas perdre la face devant « les grands de sa cour », lui, le plus grand des grands, il devra effectivement donner ce qu’il n’aurait jamais offert de lui-même… Orgueil, faiblesse, lâcheté, respect humain… Il prenait beaucoup de plaisir à écouter Jean-Baptiste, mais il n’avait pas le courage de passer aux actes… Il est ici « très contristé », car il n’a pas le courage d’accepter de perdre la face devant sa cour : il préfère la gloire humaine à la gloire de Dieu… Jésus a exactement l’attitude inverse : « De la gloire, je n’en reçois pas qui vienne des hommes… Comment pouvez-vous croire, vous qui recevez votre gloire les uns des autres, et ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu unique ? » (Jn 5,41.44). Et il vivra le châtiment le plus humiliant qui soit à l’époque, la crucifixion, nu devant la foule, pour l’amour du Père et le salut du monde… Les deux sont inséparables puisque le désir le plus cher du Père vis-à-vis du monde est son salut, sa vie, son bonheur plénier, durable, éternel…

Après un instant de passion d’un puissant de ce monde, mélangé à beaucoup d’orgueil et de lâcheté, « le garde s’en alla et décapita Jean dans sa prison »… La vie d’un homme, fut-il « un homme juste et saint », n’a pas beaucoup de prix pour ceux qui ne pensent qu’à eux-mêmes et se laissent guider par la seule recherche de leur plaisir ou de leur gloire… Bientôt Jésus, « le Saint et le Juste, le Prince de la Vie » (Ac 3,14), aura le même sort pour notre Vie à tous…

Première multiplication des pains (Mc 6,30-44)

 

Les apôtres reviennent de mission, « se réunissent auprès de Jésus, et ils lui rapportèrent tout ce qu’ils avaient fait et tout ce qu’ils avaient enseigné ». Et une fois de plus, Jésus va faire preuve de sa si belle humanité. Il regarde ses disciples, il les écoute. Ils se sont donnés de la peine pour annoncer la Parole, ils sont fatigués, ils ont faim… Jésus le voit et va au devant de leurs désirs : « Il leur dit : « Venez vous-mêmes à l’écart, dans un lieu désert, et reposez-vous un peu ». De fait, les arrivants et les partants étaient si nombreux que les apôtres n’avaient pas même le temps de manger ». Aussitôt dit, aussitôt fait : « Ils partirent donc dans la barque vers un lieu désert, à l’écart ».

Mais les foules sont assoiffées de cette Parole de Vie… Alors en regardant la direction prise leur barque, ils devinent où ils vont accoster et ils les devancent en marchant le long de la berge… « En débarquant, Jésus vit une foule nombreuse » qui espère en sa Bonté, et, littéralement, « il fut bouleversé jusqu’au plus profond de lui-même », « il ressentit une viscérale compassion » (P. C. Spicq). Pourquoi ? « Parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de berger »… Pourtant, Israël avait bien des scribes, des Pharisiens, des Prêtres, un Grand Prêtre… Mais dans l’ensemble, ils étaient infidèles à leur mission… Il faudrait relire tout Ezéchiel 34. « Malheur aux pasteurs d’Israël qui se paissent eux-mêmes. Les pasteurs ne doivent-ils pas paître le troupeau ? » Ils sont bien là, et pourtant, tout se passe comme s’ils n’existaient pas… « Mon troupeau est mis au pillage et devient la proie de toutes les bêtes sauvages, faute de pasteur, parce que mes pasteurs ne s’occupent pas de mon troupeau, parce que mes pasteurs se paissent eux-mêmes sans paître mon troupeau »… Puisqu’il en est ainsi, « voici que j’aurai soin moi-même de mon troupeau et je m’en occuperai. Comme un pasteur s’occupe de son troupeau, quand il est au milieu de ses brebis éparpillées, je m’occuperai de mes brebis. Je les retirerai de tous les lieux où elles furent dispersées, au jour de nuées et de ténèbres. Je leur ferai quitter les peuples où elles sont, je les rassemblerai des pays étrangers et je les ramènerai sur leur sol. Je les ferai paître sur les montagnes d’Israël, dans les ravins et dans tous les lieux habités du pays. Dans un bon pâturage je les ferai paître, et sur les plus hautes montagnes d’Israël sera leur pacage. C’est là qu’elles se reposeront dans un bon pacage; elles brouteront de gras pâturages sur les montagnes d’Israël. C’est moi qui ferai paître mes brebis et c’est moi qui les ferai reposer, oracle du Seigneur Yahvé. Je chercherai celle qui est perdue, je ramènerai celle qui est égarée, je panserai celle qui est blessée, je fortifierai celle qui est malade. Celle qui est grasse et bien portante, je veillerai sur elle. Je les ferai paître avec justice ». Cette prophétie s’accomplit maintenant avec Jésus, le Fils, vrai homme et vrai Dieu… C’est Lui désormais le Pasteur du troupeau. Il prendra soin de lui, il veillera sur lui, il le nourrira de la Parole de Vie : « Et il se mit à les enseigner longuement », et non pas cinq minutes pour se débarrasser d’eux et être ensuite tranquille… Il donne largement, sans compter, à plein cœur et bientôt à pleines mains…

berger-troupeau

Mais le soleil a commencé sa chute depuis longtemps… Il ne serait pas raisonnable de poursuivre… Les disciples décident d’intervenir. « Ils s’approchèrent et lui dirent : « L’endroit est désert et l’heure est déjà très avancée ; renvoie-les afin qu’ils aillent dans les fermes et les villages d’alentour s’acheter de quoi manger ». Il faut qu’ils se mettent en route sans tarder avant que la nuit ne tombe complètement autrement ils ne pourraient plus rejoindre les lieux habités les plus proches pour trouver de quoi manger. Eux aussi sont humains, et ils réfléchissent avec les éléments dont ils disposent… La simplicité avec laquelle ils s’adressent à Jésus, en lui donnant, semble-t-il, des ordres montre le climat confiance, de liberté et d’accueil mutuel qui existe dans le groupe… Jésus n’est pas un commandeur qui ne supporte pas d’être dérangé, qui sait ce qu’il a à faire et qui n’a d’ordre à recevoir de personne… Mais à une invitation cordiale, il va répondre par une autre invitation cordiale : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Surprise… Jésus vient de les inviter à se reposer à l’écart, et il faudrait qu’ils fassent des kilomètres aller et des kilomètres retour, chargés comme des mulets, pour acheter des pains pour toute cette foule ? Et le coût ? Ils l’estiment à « deux cents deniers », c’est-à-dire le salaire de deux cents journées de travail pour un ouvrier agricole… Il est fort peu probable qu’ils aient une telle somme avec eux… Devant leur étonnement et leur désarroi, Jésus reprend les choses en main… « Combien de pains avez-vous ? Allez voir. » Et sans un mot, ils obéissent… Notons à nouveau la confiance immédiate, la docilité. L’amour règne dans le groupe. Leur réponse ici est brève, efficace : « Cinq, et deux poissons. » En St Jean, le sentiment d’une tâche impossible transparaît : « Il y a ici un enfant, qui a cinq pains d’orge et deux poissons ; mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ? » (Jn 6,9). Mais Jésus continue de prendre les choses en mains… « Alors il leur ordonna de les faire tous s’étendre par groupes de convives sur l’herbe verte », pour manifestement prendre un repas… Le détail de l’herbe est très certainement un clin d’œil au texte d’Ezéchiel abordé précédemment : « Dans un bon pâturage, je les ferai paître » (Ez 34,14). Le Psalmiste reprend lui aussi cette image (Ps 22(21)) : « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre »… C’est ce que Jésus, « le Bon Pasteur » (Jn 10,11‑18.27-30) vient de faire en leur donnant la Parole de Dieu, et avec elle l’Eau Vive de l’Esprit (Jn 3,34 BJ), en surabondance, l’Esprit qui vivifie (Jn 6,63) et qui pacifie (Ga 5,22 ; Rm 14,17 ; Jn 14,27 ; Col 3,15 avec Rm 8,9 et Ph 1,19). En effet, « celui que Dieu a envoyé prononce les Paroles de Dieu car il donne l’Esprit sans mesure » (Jn 3,34)… En donnant la Parole longuement, sans mesure, Jésus donne aussi avec elle l’Esprit Saint, et là encore, « sans mesure »… Puis le Psaume poursuit : « Tu prépares la table pour moi »… Et c’est bien ce qui se met en place : « Et ils s’allongèrent à terre par carrés de cent et de cinquante ». Mais les disciples n’ont toujours rien à leur donner !

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« Prenant alors les cinq pains et les deux poissons, Jésus leva les yeux au ciel, il bénit et rompit les pains, et il les donnait à ses disciples pour les leur servir. Il partagea aussi les deux poissons entre tous ». St Marc fait exprès de reprendre ici une formule très proche de celle de l’institution de l’Eucharistie qui aura lieu peu de temps avant la Passion : « Tandis qu’ils mangeaient, il prit du pain, le bénit, le rompit et le leur donna en disant : « Prenez, ceci est mon corps » » (Mc 14,22). Ce pain multiplié annonce donc le repas de l’Eucharistie où le Christ Ressuscité nous partage cette Vie qu’il reçoit de son Père de toute éternité… Et là aussi, l’Eucharistie commencera par un long temps de lecture de la Parole de Dieu, accompagnée d’un commentaire… Au bord de ce lac de Tibériade, Jésus se révèle donc déjà, en actes, comme étant « Pain de Vie » par sa Parole et par sa chair offerte pour notre salut à tous… Et par ces deux tables, ce sera toujours l’Esprit donné et accueilli par la foi qui sera source, au plus profond de notre être, d’une Vie nouvelle et plénière : la Vie même de Dieu. Après avoir insisté sur l’accueil dans la foi de sa chair offerte, Jésus lui-même donnera la clé de compréhension de ses paroles : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson. Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » Quelle insistance sur « la chair » et « le sang » ! Pour ensuite déclarer : La chair ne sert de rien, c’est l’Esprit qui vivifie. Les Paroles que je vous ai dites son Esprit et elles sont Vie » (Jn 6,53-58.63). Alors, s’il nous invite à lui ouvrir nos cœurs et nos mains pour recevoir le Pain de sa Parole, de sa chair et son sang, c’est pour que nous lui disions le « Oui ! » de notre liberté. Et ce n’est qu’une fois ce « Oui ! » donné, ainsi va l’Amour, qu’il pourra nous combler de tous les trésors de son Esprit et de sa Vie, qu’il reçoit éternellement du Père en Fils Unique…

 

« Tous mangèrent et furent rassasiés »… Ce rassasiement physique est le signe visible et palpable d’un rassasiement plus profond, celui des cœurs recevant « la Plénitude de l’Esprit » (Ep 5,18). Oui, « de sa Plénitude, nous avons tous reçu, et grâce pour grâce » (Jn 1,16)…

 panier pain« Et l’on emporta les morceaux, douze couffins pleins »… Le chiffre Douze fait d’abord allusion aux Douze tribus qui, à l’époque des Juges, formaient le Peuple d’Israël. Le point de départ d’une telle structure avait été les Douze fils de Jacob (Gn 35,22-26), lui‑même fils d’Isaac (Gn 25,19-26) qui était, lui, le fils d’Abraham (Gn 17,15-22), l’ancêtre par excellence d’Israël, celui par qui tout avait commencé (Gn 12,1-4)… Et la symbolique des chiffres continue de nous orienter vers Israël. « Cinq », en effet, renvoie à la première partie de la Bible qui contient cinq livres. Elle s’appelle en hébreu « la Torah, la Loi », et en grec « le Pentateuque, les cinq livres ». Ils rassemblent tous les textes de Loi qui régissaient la vie d’Israël. Le chiffre « mille » évoquant une multitude, les « cinq mille hommes » représentent donc ici le Peuple d’Israël appelé à trouver le chemin de la vie dans l’obéissance aux cinq livres de la Loi…

Mais lorsque Jésus prend dans ses mains les cinq pains pour les briser et les donner à la foule, il suggère que le temps de la Loi et de l’Ancienne Alliance est maintenant fini. Mais notons bien qu’il part non pas de rien mais de ces cinq pains, de la Loi, pour instaurer le régime nouveau de la Nouvelle Alliance. « N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5,17). Désormais, la Plénitude de la Parole de Vie est donnée en sa Parole qui sera, jusqu’à la fin des temps, la référence ultime de ses disciples. « Vous avez entendu qu’il a été dit, « tu ne tueras pas. » Eh bien ! moi, je vous dis… » (Mt 5,21‑22 ; 5,20-48). Et de fait, son commandement, « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et ton prochain comme toi-même » (Mt 22,34‑40), englobe tous les autres commandements et les dépasse : « En effet, le précepte : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas, et tous les autres se résument en cette formule : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. La charité ne fait point de tort au prochain. La charité est donc la Loi dans sa plénitude » (Rm 13,9-10 ; Ex 20,1-17).

Nous assistons donc ici au passage de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance qui repose entièrement sur « le fondement » du Christ (1Co 3,11) venu nous entraîner dans le Mystère de sa relation à son Père pour que nous soyons à notre tour des fils, à son image (Rm 8,28-30), vivants de sa Vie, cette Vie que lui-même reçoit du Père… C’est pour suggérer ce passage vers une nouvelle Alliance qu’il avait choisi les Douze apôtres qui seront désormais « les colonnes » nouvelles du Peuple nouveau (Ga 2,9) constitué non plus cette fois des seuls Juifs, mais des Juifs et des païens, c’est-à-dire de tous les hommes appelés à être « un » dans l’amour comme le sont le Père, le Fils et le Saint Esprit : « Père, qu’ils soient un comme nous sommes un » (Jn 17,20-23). « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), « Dieu est saint » (Ps 99(98),3.5.9). En nous donnant « l’Esprit Saint » (1Th 4,8), Dieu nous donne de « devenir participants de la nature divine » (2P 1,4) et d’entrer ainsi dans le Mystère de sa communion (2Co 13,13 ; 1Jn 1,1-7) qui est participation commune à un unique Esprit … Aussi, écrit St Paul, « appliquez-vous à conserver l’unité de l’Esprit par ce lien qu’est la paix » (Ep 4,3-6)…

Et les Pères de l’Eglise diront que les Douze apôtres ont reçu chacun une corbeille pleine de morceaux pour aller les distribuer dans le monde entier… Alors tous ceux et celles qui accepteront de la recevoir entreront, par elle, dans la communion d’un même Esprit, d’un même Amour, d’une même Vie…

Jésus marche sur la mer (Mc 6,45-52)

 

« Et aussitôt il obligea ses disciples à monter dans la barque et à le devancer sur l’autre rive vers Bethsaïde, pendant que lui-même renverrait la foule ». Cette obligation suggère une réticence de leur part… Peut-on la deviner ? En souriant, on pourrait peut-être se rappeler qu’ils partaient pour « se reposer un peu, à l’écart »… Certes, ils ont écouté Jésus, ils n’ont rien fait, ils se sont reposés « un peu », pas assez peut-être pour certains ! Plus sérieusement, Jacques Hervieux écrit dans son commentaire : « Bethsaïde est située à l’est du Jourdain. Cette ville sert de frontière entre Israël et le territoire des païens. On peut comprendre la réticence des disciples à gagner cette zone païenne si inhospitalière (depuis l’affaire de Gérasa : Mc 5,1-20). Jésus a donc dû les forcer à prendre le large, à se tourner délibérément vers la mission auprès des païens. Il lui est alors offert le temps de s’éloigner, seul sur la montagne, pour prier (v. 46) »[4].

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Lac de Tibériade, entre ombre et lumière…

Il en sera de même dans le livre des Actes des Apôtres qui nous raconte les premiers pas de la mission de l’Eglise. Quel mal les disciples ont-ils eu pour aller vers les païens, ces gens considérés comme impurs. En effet, ne connaissant pas la Loi, ils ne pouvaient pas la pratiquer. Et « maudit soit quiconque ne s’attache pas à tous les préceptes écrits dans le livre de la Loi pour les pratiquer » (Ga 3,10 ; Dt 27,26)…Il faudra « une vision » pour que Pierre accepte d’aller chez un centurion romain, Corneille, et donc de laisser de côté toutes ces notions de pur et d’impur pour ne regarder que le salut, le bien-être et la vie de tout homme, quel qu’il soit… Et alors qu’il lui annonçait la Parole, à lui et à tous les siens, « Pierre parlait encore quand l’Esprit Saint tomba sur tous ceux qui écoutaient la parole. Et tous les croyants circoncis (et donc Juifs) qui étaient venus avec Pierre furent stupéfaits de voir que le don du Saint Esprit avait été répandu aussi sur les païens. Ils les entendaient en effet parler en langues et magnifier Dieu. Alors Pierre déclara : Peut-on refuser l’eau du baptême à ceux qui ont reçu l’Esprit Saint aussi bien que nous ? Et il ordonna de les baptiser au nom de Jésus Christ ». Dieu les avait devancés pour leur montrer qu’il désirait autant le salut de ces païens que le leur … De retour à Jérusalem, Pierre racontera cette expérience à la communauté chrétienne qui désormais se tournera sans crainte vers les païens pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de « ce Père des Miséricordes » qui veut le salut de tous les hommes, ses enfants (2Co 1,3 ; 1Tm 2,3-6). « Si donc Dieu leur a accordé le même don qu’à nous, pour avoir cru au Seigneur Jésus Christ, qui étais-je, moi pour faire obstacle à Dieu. Ces paroles les apaisèrent, et ils glorifièrent Dieu en disant : Ainsi donc aux païens aussi Dieu a donné la repentance qui conduit à la vie ! » (Ac 10,1-11,18).

Une fois la foule congédiée, « il s’en alla dans la montagne pour prier »… Tout ce qui suit et qui concerne la révélation de son Mystère sera donc l’œuvre du Père accomplie dans l’obéissance à son égard, pour faire grandir la foi des disciples…

« Le soir venu » évoque les ténèbres qui, dans la Bible, renvoient souvent aux forces du mal (Mt 8,12 ; 22,13 ; 25,30 ; Lc 22,53 ; Jn 3,19 ; 12,35 ; Ac 26,18 ; Rm 2,19 ; 13,12 ; Ep 5,8.11 ; 6,12 ; Col 1,13). Nous sommes également au milieu de la mer, considérée dans l’imaginaire religieux de l’époque comme le lieu d’habitation des démons (Is 27,1 ; Am 9,3 ; Ez 28,2 ; Ps 74,13 ; 89,10 ; Job 7,12 ; 26,12-13 ; Dn 7,3 ; Ap 13,1 ; 20,13 ; 21,1) : lorsque Jésus les chassa du possédé, ils revinrent chez eux, dans la mer (Mc 5,1-13)… Et juste avant, il avait apaisé la mer par quelques mots, « Silence ! Tais-toi ! », manifestant ainsi la victoire de Dieu sur le mal… Ici, il marche sur la mer, comme un général vainqueur sur ses ennemis vaincus… Mais à la lumière du Livre de Job, Jésus il fait plus : il agit comme Dieu seul peut le faire : « Lui seul a déployé les Cieux et foulé le dos de la Mer » (Job 9,8).

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De plus, juste après, il va dire à ses disciples : « Ayez confiance, Je Suis, n’ayez pas peur ! » Or « Je Suis » est le Nom que Dieu a révélé à Moïse dans le buisson ardent (Ex 3,14), une Plénitude d’Être qui sera avec lui lorsqu’il devra affronter le Pharaon d’Egypte… Ici, cette Plénitude se manifeste aux disciples après un long temps d’absence, alors qu’ils s’épuisaient à ramer en cet environnement hostile, luttant contre un « vent contraire »… Nous sommes souvent ainsi dans les difficultés de nos vies marquées par une apparente absence de Dieu… Où est-il ? Que fait-il ? Souffrance, angoisses… Et puis, il vient, au moment peut-être où on ne l’attendait plus, il nous rejoint « vers la quatrième veille de la nuit », juste avant le lever du soleil, car avec Lui présent en nos cœurs, même si nous ne le voyons pas encore, « les ténèbres s’en vont et la véritable lumière brille déjà » (1Jn 2,8). Pour reprendre l’expression de Ste Thérèse de Lisieux, ce « je ne sais quoi » au plus profond nous dit, en acte, en le vivant, que Dieu est là, présent, qu’il veille sur nous, s’occupe de nous et nous protège… « Ayez confiance, Je Suis, soyez sans crainte »… « Je Suis » est au centre ; la confiance et la disparition de la peur, malgré les difficultés à affronter, sont les fruits de sa Présence qui « monte auprès de nous dans la barque » de nos vies… La réaction des disciples est conforme à celle des hommes pécheurs lorsque Dieu se manifeste : peur, cris, stupeur, tremblements (Gn 3,10 ; 18,15 ; 28,17 ; Ex 20,18)…. Ils ne connaissent pas encore Dieu : l’Être le plus humble, le plus doux (Mt 11,29), le plus petit dans le Royaume des Cieux (Mt 11,11)… « Leur esprit est bouché » comme peut l’être celui d’un pécheur (Is 6,1-10 ; Jr 5,21 ; Mt 13,14‑15 ; Mc 8,14-21 ; Jn 12,37-40 ; Ac 28,26-27). « Derrière les images du récit, il faut lire l’expérience de foi des premiers chrétiens. Pris dans la tourmente de la persécution romaine et d’autres adversités, ils sont tentés par le découragement. Le Christ est physiquement absent. Il s’est retiré dans l’intimité du Père (v. 46). On pourrait le croire étranger aux entreprises qu’il a lui-même engagées. Or il fait sentir, dans l’angoisse, sa présence efficace. Son Eglise, embarquée dans sa difficile mission auprès des païens, peut se rassurer : le Sauveur est bien là, vivant, pour la délivrer de tout péril » (J. Hervieux).                                    

                                                                                                                                  D. Jacques Fournier

[1] HERVIEUX J., « L’Evangile de Marc », dans LES ÉVANGILES, textes et commentaires (Bayard Compact ; Paris 2001) p. 381.

[2] HERVIEUX J., « L’Evangile de Marc », dans LES ÉVANGILES, textes et commentaires p. 387.

[3] GUILLAUME J.-M., « Jésus Christ en son temps «  (Paris 1997) p. 16.

[4] HERVIEUX J., « L’Evangile de Marc », dans LES ÉVANGILES, textes et commentaires p. 395.

Fiche n°12 (Mc 6,1-52) : Document PDF pour une éventuelle impression




Mc 4,35-5,43 : la victoire de Jésus sur le mal et sur la mort.

La tempête apaisée (Mc 4,35-41)

Les anciens pensaient autrefois que la mer était un lieu d’habitation des forces du mal… Dans un tel contexte, Jésus va manifester ici sa victoire sur le mal, et la pire de ses conséquences, la mort. Ecrit après sa mort et sa résurrection, cet épisode est aussi comme une parabole évoquant sa Passion, où se sont déchaînés les forces obscures, puis le ‘sommeil’ de sa mort et enfin… sa Résurrection, où la Lumière de la Vie a brillé sans que les ténèbres de la mort aient pu l’en empêcher (Jn 1,5)… 

Ce texte est très bien construit. Commençons donc par regarder quel est son “mouvement littéraire”…

                Introduction :

(35) Et il (Jésus) leur dit en ce jour-là, le soir étant venu :                                   le temps,

« Passons sur l’autre rive ».                                                                                 la géographie (cf Mc 5,1),

(36) Et, ayant laissé la foule, ils l’emmènent comme il était dans la barque,      le lieu de l’action : la barque.

et d’autres barques étaient avec lui.

                 Tempête menaçante, Jésus dort.

(37) Et il advint une grande bourrasque de vent et les vagues se jetaient sur la barque,              

de telle sorte que la barque se remplissait déjà.

(38) Et lui était dans la poupe, dormant sur le coussin.

Crainte des disciples : réveil de Jésus.

A – Et ils le réveillent et ils lui disent : « Maître, tu ne te soucies pas de ce que nous périssons ? »

Action de Jésus.

(39)            – Et s’étant réveillé,              

                           (a) il menaça le vent

                                   (b) et dit à la mer :

                                               « Tais-toi, sois réduite au silence. »

                           (a’) Et le vent tomba

                                   (b’) et il advint un grand calme.

Jésus reproche à ses disciples leur crainte, expression d’un manque de foi.

(40) A’ – Et il leur dit : « Pourquoi êtes-vous craintifs ? N’avez-vous pas encore de foi ? »

Conclusion: Question des disciples sur l’identité de Jésus.

(41)   Et ils eurent peur d’une grande peur, et ils se disaient l’un à l’autre                 

« Qui donc est celui-ci pour que et le vent et la mer lui obéissent ? »

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A la suite du discours en paraboles que Jésus « expliquait en particulier à ses disciples » (Mc 4,34), St Marc a regroupé quatre gestes de puissance accomplis par le Christ pour ses disciples :

– Mc 4,35-41: la tempête apaisée (menace de mort).

– Mc 5,1-20: la libération du possédé de Gérasa (habitant parmi les morts).

– Mc 5,21-24.35-43: la résurrection de la fille de Jaïre (de la mort à la vie).

– Mc 5,25-34: la guérison de l’hémoroïsse (perdant son sang, blessée à mort).

« Par là même, l’évangéliste veut montrer que le Règne de Dieu ne se manifeste pas seulement dans l’enseignement de Jésus, mais aussi dans son action. Ces deux faces de la mission du Messie – paroles et gestes – sont indissociables. »[1] Et cette action est toujours l’œuvre du Père par la Puissance de l’Esprit Saint. «  En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui même, qu’il ne le voie faire au Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement. Car le Père aime le Fils, et lui montre tout ce qu’il fait » (Jn 5,19-20)… « Mon Père est à l’œuvre jusqu’à présent, et j’œuvre moi aussi », en « Serviteur » du Père (Jn 5,17 ; Mt 12,18 ; Ac 3,13.26 ; 4,27.30). Et tout cela s’accomplit dans un Mystère de Communion unique en son genre : « Je suis dans le Père et le Père est en moi… Et le Père demeurant en moi fait ces œuvres » (Jn 14,10-11) par la Puissance de l’Esprit (Lc 4,14 et 5,17).

Père-Fils-Saint-Esprit-Trinité

Les deux premiers signes seront tout spécialement consacrés à la manifestation du pouvoir de Jésus face au mystère du mal et de sa conséquence la plus terrible, la mort… Mais la mort physique appartient toujours ici au domaine du signe : elle renvoie à la mort spirituelle qui est privation de la Plénitude de la Vie de Dieu. Or toute la mission du Fils est de nous communiquer cette Vie, à nous pécheurs, et donc de vaincre, par son Amour et sa Miséricorde toute puissante, tout ce qui s’oppose en nous à l’accueil de cette Vie…

Pour nous révéler « Qui » il est et ce qu’il est venu faire pour chacun d’entre nous, Jésus va donc à nouveau prendre l’initiative et inviter ses disciples, constitués uniquement pour l’instant d’Israélites, à « passer sur l’autre rive », et donc à rejoindre un pays païen et impur, celui des Géraséniens. Bientôt, après sa mort et sa résurrection, ils entendront : « Allez dans le monde entier, proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création » (Mc 16,15). L’Eglise ne cessera donc d’aller sur « l’autre rive » pour rejoindre tous ceux et celles qui ne connaissent pas encore le Christ, Lui qui est venu en ce monde pour donner à tous les hommes de pouvoir vivre le plus pleinement possible de sa Vie… Mais pour recevoir cette vie, donnée gratuitement par Dieu, encore faut-il accepter, en toute liberté, de se tourner vers Lui… Alors, le premier à en être heureux sera Dieu Lui-même, Lui qui nous a créés pour que nous partagions son Être et sa Vie. Tel est le seul but qu’il poursuit à notre égard, inlassablement, cherchant à enlever tout ce qui, dans nos cœurs et dans nos vies, pourrait nous empêcher de la recevoir… Or l’obstacle principal est notre péché, notre révolte vis-à-vis de Dieu, notre abandon de Dieu… Comment en effet recevoir l’Eau Vive de la Vie si l’on s’est détourné et éloigné de Dieu, la seule Source d’Eau Vive ? C’est pourquoi Jean-Baptiste présentera tout de suite Jésus en St Jean en disant : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29). Telle est donc l’action première du Christ pour nous, pécheurs, une action éternellement actuelle et donc toujours susceptible d’être mise en œuvre dans tous les instants présents de nos vies blessées… Jésus ne cesse ainsi de dire à tous les hommes : « Homme, tes péchés sont pardonnés » (Lc 5,20). Si nous acceptons de les lui offrir de tout cœur, jour après jour, avec « un esprit sans fraude », sincère, vrai, ces Paroles des Psaumes s’accompliront pour chacun d’entre nous :

Ps 32(31),5 : Je t’ai fait connaître ma faute, je n’ai pas caché mes torts.

J’ai dit : « Je rendrai grâce au Seigneur en confessant mes péchés. »

Et toi, tu as enlevé l’offense de ma faute.

(1) Heureux l’homme dont la faute est enlevée et le péché remis !

(2) Heureux l’homme dont l’esprit est sans fraude !

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Ps 103(102) : Bénis le Seigneur, ô mon âme, bénis son nom très saint, tout mon être !

2 – Bénis le Seigneur, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits !

3 – Car il pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie ;

4 – il réclame ta vie à la tombe et te couronne d’amour et de tendresse…

11 – Comme le ciel domine la terre, fort est son amour pour qui le craint ;    

12 – aussi loin qu’est l’orient de l’occident, il met loin de nous nos péchés ;

13 – comme la tendresse du père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui le craint !

Que nul ne prenne donc prétexte de sa misère, de ses faiblesses, de ses échecs… Le Christ est justement venu pour remplir nos vases de misère de sa Miséricorde et de sa Gloire (Rm 9,23). La seule attitude qu’il attend de nous est d’accepter de faire la vérité dans notre vie, et cela, tout le monde peut le faire, jusqu’au pire des mécréants… Et cette vérité se fera dans un contexte d’Amour et de Tendresse : celle de notre Père des Cieux qui nous a tous créés pour que nous participions à sa Lumière et à sa Vie… C’est pourquoi le Psalmiste nous invite à tourner notre regard vers l’infinie Bonté de Dieu… Alors et alors seulement, nous aurons le courage de regarder nos fautes en face et de tout lui offrir, dans la certitude que sa réponse ne sera qu’Amour, Tendresse, Pardon et Volonté de nous combler des Trésors de sa Vie…

Ps 51(50) : « Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché.

Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense ».

Telle est toute l’œuvre du Christ : « enlever le péché » pour que nous puissions recevoir ce que le péché ne nous permettait pas de recevoir : la Lumière de Dieu, sa Vie, sa Plénitude. Tel est « le regard de Dieu » qui se manifeste en Jésus Christ : non pas un regard réprobateur, accusateur, culpabilisant, mais une Bienveillance inébranlable qui ne cherche et ne poursuit que notre bien le plus profond… Et ce Bien est participation à la Plénitude de sa Vie. C’est pour cela que nous avons tous été créés… Accepterons-nous de tout lui offrir ?

Pardon

« Le soir était venu »… La nuit commençait à tomber… Or, « la nuit passe, dans la mentalité antique, pour un moment propice au déchaînement des forces du mal ». Cette précision prépare aussi le sommeil de Jésus, fatigué par une journée bien remplie… D’autre part, « la mer est également le lieu par excellence où résident les puissances démoniaques »[2], les monstres marins (Léviathan : Job 3,8 et 40,25 ; Is 27,1; Ps 74,13-14 ; Rahab : Is 30,7 ; 51,9-10 ; Ps 87,4 ; 89,10-11 ; Job 9,13; 26,12-13), les dragons (Job 7,12), les démons de toutes sortes… C’est ainsi que l’épisode suivant nous montrera un homme libéré d’une « Légion d’esprits mauvais »… Ces esprits entreront dans des porcs, et ces porcs iront se jeter à la mer. Les démons sont revenus chez eux… Tout ceci, bien sûr, est de l’ordre de l’image, une image adaptée au contexte et aux croyances de l’époque… Mais son sens est clair : Dieu en Jésus Christ est vainqueur de toutes les forces du mal dès lors qu’on accepte de le laisser agir… Et cet acte de confiance, d’abandon, de remise de soi de tout cœur entre les mains d’un Autre, qui est de plus invisible à nos yeux de chair, personne d’autre que nous ne le fera à notre place…

Léviathan 1

Notre scène se passe donc la nuit, au milieu de la mer : Jésus et ses disciples s’avancent en « pays hostile »… Les difficultés qui viendront renverront donc de manière symbolique aux forces du mal qui vont se déchaîner contre la communauté des disciples, une occasion pour le Christ de manifester la victoire de Dieu et d’inviter à la confiance… Notons à quel point ils sont déjà nombreux : une barque ne suffit pas, et les autres sont décrites en référence directe à Jésus seul : « D’autres barques étaient avec lui »… Mais St Marc n’en parlera plus par la suite…

Marc souligne le danger : « une grande tempête, un ouragan de vent », et les vagues « se jetaient sur » la barque comme des pirates à l’abordage… Ce verbe « jeter sur, épiballô » en grec, intervient quatre fois en St Marc. Ici, puis en Mc 11,7 lorsque les disciples « jettent » leurs manteaux « sur » l’ânon que Jésus empruntera pour entrer à Jérusalem juste avant sa Passion. Nous le retrouvons en Mc 14,46 lors de son arrestation : « Ils mirent la main sur lui ». Et le dernier emploi intervient en Mc 14,72, dans une expression difficile à traduire : « et ayant jeté sur, il (Pierre) pleura »… Mais nous le constatons : à l’exception de notre passage, « épiballô » intervient toujours dans le contexte de la Passion qui commencera très peu de temps après l’entrée solennelle de Jésus à Jérusalem monté sur un âne, comme autrefois le roi David… A la lumière de la prophétie de Zacharie (9,9-10), il se présentait ainsi sans un mot comme le Fils de David, le Messie promis, le roi tant attendu… Les foules espéraient qu’il libèrerait Israël de l’occupant romain. Elles l’acclament : « Hosanna (« Sauve-nous donc ! », en hébreu) ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le Royaume qui vient, de notre Père David ! Hosanna au plus haut des cieux ! » (Mc 11,9-10). Et lorsqu’elles le verront entre les mains des Romains, frappé et humilié, elles crieront dans leur déception : « Crucifie le ! Crucifie le ! » (Mc 15,13-15). Par cette petite enquête sur ce verbe « épiballô, jeter sur », nous constatons ainsi à quel point notre épisode de la tempête apaisée renvoie aux évènements de la Passion : là, les forces du mal se déchaîneront sur Jésus… Tous ses disciples fuiront… Jésus restera seul… Mais lui ne criera pas vers son Père qui, en cet instant, semble dormir… Nous n’entendrons pas : « Je suis perdu ; cela ne te fait rien ? » Par contre, alors qu’il porte et supporte tout le péché du monde, toutes ses ténèbres, il reprendra sur la Croix la prière du pécheur : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15,34). Il sait en effet qu’il est en train de mourir pour tous les pécheurs… Par amour, il a voulu s’unir à leurs ténèbres et les vivre pour en triompher… Et ce même Psaume (22(21)) se termine par un cri de victoire : « Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée ! » Il le cherchait désespérément dans son épreuve. « Tu me mènes à la poussière de la mort »… Là, il chante : « Ils loueront le Seigneur, ceux qui le cherchent : à vous toujours, la vie et la joie ! » Telle est l’expérience qu’il fera par sa résurrection… Jésus, assailli par les vagues de la pire des tempêtes, le sait… Il a confiance, il s’abandonne : « Père, en tes mains, je remets mon esprit ! » (Lc 23,46 ; Ps 31(30,6)). Et là aussi, il faudrait lire tout le Psaume : « Tu me guides et me conduis… En tes mains, je remets mon esprit, Seigneur, Dieu de vérité… Moi, je suis sûr du Seigneur. Ton amour me fait danser de joie… Devant moi, tu as ouvert un passage »… Et ce sera la Résurrection, alors que tout semblait perdu… Oui, « tu m’as répondu »…

Les disciples, eux, n’ont pas encore cette foi, cette confiance en Dieu… La barque menace de couler… Ce sont des pécheurs professionnels, ils connaissent bien la mer, le danger est grand… Et Jésus dort ! Longtemps, les commentateurs se sont demandés comment le Christ pouvait-il dormir dans une barque submergée par les flots… Non ! Il ne dormait pas ! Il faisait semblant pour tester la foi de ses disciples. Jusqu’où tiendraient-ils ? Mais fin janvier 1986, il y eut une grande sécheresse en Galilée et le niveau du lac de Tibériade baissa de manière inhabituelle… Un jour, deux frères du kibboutz Ginnosar, Moshe et Yuval Lufan, marchaient sur ce qui était d’habitude le fond du lac et soudainement, ils découvrirent une forme étrange. Ils eurent le bond réflexe d’alerter immédiatement les archéologues qui, avec d’infinies précautions, extrairont de la boue les restes imposants (8m 20 sur 2 m) d’une ancienne barque. La technique de construction fut datée de la période 100 avant JC à 200 après JC. Douze prélèvements de bois furent soumis à l’examen du carbone 14, qui donna comme résultat de 40 avant JC à 80 après JC. Enfin, les céramiques et la lampe à huile trouvées à proximité furent datées de 50 avant JC à 80 après JC. Nous sommes donc en présence d’une barque de l’époque du Christ ! Elle comportait à l’arrière (la poupe) une zone couverte, un local assez ample où étaient rangés les filets et des sacs de sable qui servaient de ballast pour lui donner du poids et donc de la stabilité. On en trouva un de 50-60 kg et deux de 25. Cette barque est maintenant exposée dans un musée spécialement construit pour elle au bord du lac de Tibériade, le « Yigal Allon Centre »…

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Clous, agrafes et poteries trouvées dans la barque ou à proximité…

Cette découverte permit de mieux comprendre notre texte d’Evangile. Les disciples emmènent Jésus « comme il était dans la barque »… Mais nous sommes toujours « comme nous sommes ! » Cette précision souligne donc quelque chose d’inhabituel… Jésus avait passé toute la journée à « enseigner au bord de la mer une foule très nombreuse » (Mc 4,1). Il était donc très fatigué. Aussi, dès qu’il fut dans la barque, il alla dans ce petit local fermé, à l’arrière, il s’étendit sur les filets, se cala peut-être la tête sur un sac de sable et s’endormit. Le début de la traversée est calme, et lorsque la bourrasque se lève, il est dans un profond sommeil, bien à l’abri des embruns… Il sait que son heure n’est pas encore venue, et de toute façon, il est en confiance, il dort… Son Père ne l’a « pas laissé seul », il est avec lui (Jn 8,29), il s’occupe de lui, il veille sur lui… Pour les disciples, la situation devient critique. N’oublions pas que ce sont des professionnels du lac. Ils connaissent bien ces tempêtes aussi brutales que soudaines… « Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà, elle se remplissait d’eau » et menaçait de les faire couler. Eux ne voient pas comment s’en sortir. Leur conclusion est sans appel. Ils réveillent Jésus et lui crient dans leur affolement : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » Réveillé, Jésus interpelle le vent avec vivacité et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Le vent tomba et il se fit un grand calme… Les disciples sont stupéfaits ! On le serait à moins…

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Symboliquement, Jésus vient de leur révéler qu’il est plus fort que le mal. « Sur moi, le Prince de ce monde n’a aucun pouvoir » (Jn 14,30). Ce « pouvoir » est en fait mis en œuvre pour lui par Dieu son Père, car le Fils ne peut rien de lui-même pour lui-même… Lorsqu’il était tenté par le démon au désert, ce dernier lui suggéra d’utiliser pour lui-même son état de « Fils de Dieu ». Tu as faim ? « Dis à cette pierre qu’elle devienne du pain » (Lc 4,3). Mais non… Jésus ne peut pas se sauver lui-même… « Sauve-toi toi-même ! » lui diront ceux qui se moquaient de lui sur la croix. « Il en a sauvé d’autres, qu’il se sauve lui-même s’il est le Christ de Dieu, l’Élu ! » (Lc 23,35-43). Mais c’est justement parce qu’il est bien le Fils du Père qu’il attend tout du Père : « Le Seigneur fait tout pour moi. Seigneur, éternel est ton amour, n’arrête pas l’œuvre de tes mains » (Ps 138(137),8). Telle est la logique de l’amour : se confier entièrement en celui qu’on aime, dans la certitude qu’il met tout en œuvre pour que le meilleur s’accomplisse… Et ici, le meilleur était que le Fils ait la force de supporter tout ce mal et de lui répondre par de l’amour, et rien que de l’amour… C’est ainsi qu’il a pu manifester la victoire de l’Amour. Et maintenant, tous ceux et celles qui se confieront en lui participeront à cette victoire qui, par l’action de l’Esprit, se déploiera dans leurs vies, et surtout au cœur de leurs épreuves lorsqu’ils auront à subir, comme le Christ, toutes sortes d’épreuves, d’injustices, de méchancetés… L’Amour sera là pour les soutenir, les aider à garder la paix et leur donner de triompher par leur patience, dans l’espérance de pouvoir également participer plus tard à la Plénitude de sa Résurrection (Rm 8,16-17 ; Ph 3,10-11)…

Ce récit de la tempête apaisée annonce donc de manière symbolique la victoire du Père en son Fils sur toutes les forces du mal et de la mort… « Sois muselée » dit-il littéralement à la mer, une expression identique à celle employée en Mc 1,25 lorsque Jésus, dans la synagogue de Capharnaüm, s’adressa à « un homme possédé d’un esprit impur ». Et le fait qu’il commande à la mer une fois « réveillé » suggère que, Ressuscité, « relevé d’entre les morts » (Jn 2,22), il continuera de commander aux flots déchaînés pour sauver son Eglise des tempêtes de ce monde… Non, ce n’est pas le mal qui aura le dernier mot mais le Christ et la Puissance de sa Résurrection qui n’est autre que celle de l’Esprit Saint dont un des premiers fruits est la Paix : « Et il se fit un grand calme »… Alors, « pourquoi avoir peur ? » La peur apparaît donc ici comme la conséquence immédiate d’un manque de confiance en la Présence de Dieu et en son action, une Présence certes invisible à nos yeux de chair mais bien concrète, dans la douceur, la discrétion mais aussi la Toute Puissance de l’Esprit…

Résurrection

« On peut dire », écrit Jacques Hervieux, « que l’évènement ne se présente pas comme un simple récit de miracle. Il offre, symboliquement comme un condensé du destin de Jésus. S’il a entraîné ses disciples dans la bourrasque, ce n’est pas par hasard ! Toute sa vie est un dur combat contre les forces du Mal. Et il va au-delà de l’affrontement le plus violent qui soit : celui de sa propre mort. Qu’il dorme, l’air totalement absent au cœur de la tempête, est hautement significatif. Dans l’Ecriture, le sommeil est le symbole fréquent de la mort » (Is 26,19 ; Dn 12,2 ; Ps 13,4 ; cf Mc 5,39 ; Ep 3,14). « Ici, la Passion de Jésus est comme mimée par avance. Jésus s’endort dans la mort au sein du chaos infernal que suggèrent les flots déchaînés. On comprend que les disciples devant le sommeil de leur maître soient en plein désarroi ! A la croix, comme ici, leur manque de foi sera flagrant.

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Cependant Marc, aux qualités littéraires vraiment rares, ménage à ses lecteurs un contraste étonnant ; au sommeil de Jésus, succède son réveil ». (cf Ps 44,24; 78,65; Is 51,9). « « Ressuscité », Jésus manifeste maintenant sa victoire sur les forces du Mal et de la Mort. Et cette maîtrise souveraine provoque chez les disciples l’interrogation majeure : « Quel est cet homme habité d’un pouvoir surhumain ? ». Car dans la Bible, Dieu seul a le pouvoir de dompter les eaux de la mort (Ps 107,23-30)… En sa personne, Dieu agit donc avec une puissance suprême…

L’Evangéliste, en dressant ce tableau réaliste, poursuit ici un double dessein. D’abord manifester en l’homme Jésus quelqu’un d’Autre qui a la maîtrise absolue du mal et de la mort. Ensuite, et du même coup, répondre aux besoins actuels de l’Eglise de son temps. Les chrétiens de Rome sont pris dans la tourmente des persécutions. Comme les disciples de la barque, ils sont prisonniers de la peur. Pour eux aussi, le Christ semble dormir… Que fait le Seigneur pour les arracher à une mort certaine »[3] ?

Guérison d’un démoniaque dans la Décapole (Mc 5,1-20)

Jésus traverse le lac de Tibériade et arrive dans la région des Géraséniens qui fait partie de ce qu’on appelle « la Décapole » (du grec déka, dix et polis, cité), un territoire qui regroupe dix villes de Transjordanie. Il est donc en territoire païen, ce que confirmera la présence des porcs. Les Juifs considéraient en effet que cet animal était impur, notamment « parce qu’il était associé au culte d’Adonis à qui on le sacrifiait pour activer les forces vitales souterraines. Il était donc banni de la terre d’Israël »[4].

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Au loin, l’emplacement de Capharnaüm; le petit point blanc-rouge est l’Eglise Orthodoxe construite à proximité…

Jésus débarque donc ici chez les païens, une terre impure pour les Juifs, le domaine par excellence des esprits impurs. Et de fait, à peine est-il arrivé qu’ « un homme avec un esprit impur » vient à sa rencontre. Il est doublement « impur » car il habite parmi les morts : « Celui qui touche un cadavre sera impur sept jours » (Nb 19,11). Puis, Marc va insister sur la gravité de sa situation pour mieux mettre en lumière l’œuvre libératrice du Christ (5,2b-5) :

  • Les mots « tombe» et « tombeau» reviennent trois fois : « ces tombeaux, multipliés sur la toile de fond du récit, expriment assez clairement que les démons ont partie liée avec la mort ; l’homme possédé n’appartient » déjà plus, de par sa situation, « au monde des vivants »[5]. « Familier de la mort », « il vit en marge de la communauté humaine, hantant les lieux où ne se tiennent pas les vivants »[6].
  • Le mot « chaîne» revient trois fois, « entrave» deux fois, et deux fois également il est dit que « personne ne pouvait le lier » ou le « dompter ». Marc insiste sur cette impossibilité de le maîtriser : ce possédé se caractérise par une force sans égale pour briser les liens que le monde des hommes a voulu tisser avec lui. « L’esprit impur » s’emploie donc à détruire les relations, et à empêcher, avec toute la force dont il dispose, qu’elles puissent se tisser à nouveau… Mais là où les hommes ont échoué, Jésus réussira.

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Ce possédé est donc présenté comme « un être sans lien, rebelle à toute relation, errant » dans les tombes et les montagnes. Absence de relations humaines, habitat au milieu des morts, c’est à dire avec ceux qui ne peuvent plus avoir de relations avec les vivants… Le lien entre « relation » et « vie » est indirectement suggéré : vivre, c’est être en relation…

  • Enfin, « il se taillade avec des pierres », il se blesse lui-même, une attitude qui manifeste toute la puissance d’autodestruction qui est à l’œuvre dans le mystère du mal et du péché. Nous retrouvons ici, avec une présentation très réaliste, à quel point celui qui fait le mal se fait du mal à lui-même… « Souffrance et angoisse à toute âme humaine qui commet le mal » (Rm 2,9). Un pécheur est donc un souffrant. Et Dieu, quand il le regarde, voit avant tout cette souffrance, son mal-être, son malheur profond. Sa situation le bouleverse… « Ne recherchez donc pas la mort par les égarements de votre vie et n’attirez pas sur vous la ruine par les œuvres de vos mains», une ruine de ses enfants que le Dieu Père ne supporte pas… Car « il n’a pas fait la mort », la mort spirituelle, et « il ne prend pas plaisir à la perte des vivants. Il a tout créé pour l’être » et pour la vie (Sg 1,12‑14) ! Le regard que porte Dieu sur un pécheur est donc avant tout un regard de compassion : il se désole à son égard des conséquences du mal qu’il commet… En agissant mal, il construit sa propre perte… Dieu en est bouleversé… « Mon peuple est cramponné à son infidélité. On les appelle en haut, pas un qui se relève… Mon cœur en moi est bouleversé, toutes mes entrailles frémissent »… « Mes entrailles ! Mes entrailles ! Que je souffre ! Parois de mon cœur ! Mon cœur s’agite en moi ! Je ne puis me taire car j’ai entendu l’appel du cor, le cri de guerre. » Les destructions arrivent… Personne ne s’en préoccupera, personne ne soignera les plaies causées par tant de violence ! « Toute la tête est mal-en-point, tout le cœur est malade, de la plante des pieds à la tête, il ne reste rien de sain. Ce n’est que blessures, contusions, plaies ouvertes, qui ne sont pas pansées ni bandées, ni soignées avec de l’huile». (Is 1,5-6 ; Os 11,7-8 ; Jr 4,19). Etonnant verset qui décrit les conséquences du péché des hommes, avec son cortège de souffrances pour ceux-là même qui « ont abandonné le Seigneur, qui se sont détournés de lui » (Is 1,4)… Et pourtant, nous avons ici une description du Christ en Croix… Telle sera la réponse de Dieu au mal : le prendre sur lui, en supporter toutes les conséquences pour le vaincre de l’intérieur par la Force de l’Amour… Et nous, nous aimerions tellement qu’il le fasse disparaître en donnant un grand coup de poing sur la table ! Difficile chemin que de mettre nos pas dans les siens et de supporter l’injustice quand nous ne pouvons pas la faire disparaître par nous-mêmes… « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il prenne sa croix, chaque jour et qu’il me suive » (Mc 8,34)… Mais ces difficultés à supporter seront habitées par une Présence : « Venez à moi vous tous qui peinez et ployez sous le poids du fardeau, et moi, je vous soulagerai. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples et vous trouverez le repos. Car mon joug est facile à porter et mon fardeau léger » (Mt 11,28-30). « Mon joug, mon fardeau », non pas le nôtre mais celui du Christ. Or ce joug, ce fardeau, c’est notre vie avec son poids d’épreuve… Voilà ce que le Christ veut porter. Et de fait, si Lui le porte, « je vous soulagerai » et notre fardeau deviendra léger… La difficulté portée avec Jésus est alors habitée par une grâce, une joie… Elle ne disparaît pas, mais se joint à elle une Présence qui est Vie, Plénitude de Vie, et donc Paix et Joie profondes… Paradoxe de la foi : la croix, qui est toujours une souffrance et que nul ne peut désirer en elle-même, devient joie… « Si faisant le bien, vous supportez la souffrance, c’est une grâce auprès de Dieu » (1P 2,20 ; cf. 3,14 ; 4,14 ; 2Co 1,3-7). « Ne croyez pas que lorsque je serai au Ciel je vous ferai tomber des alouettes rôties dans le bec… Ce n’est pas ce que j’ai eu ni ce que j’ai désiré avoir. Vous aurez peut-être de grandes épreuves, mais je vous enverrai des lumières qui vous les feront apprécier et aimer. Vous serez obligés de dire comme moi : « Seigneur, vous nous comblez de joie par tout ce que vous faites » »  disait Ste Thérèse de Lisieux.

« Voyant Jésus de loin, il court » : l’idée reprend celle exprimée au verset 2 où le possédé est déjà présenté comme venant à « la rencontre » de Jésus. Mystérieuse aimantation ? Ruse de l’ennemi qui fait semblant d’être conciliant ? La situation est en tout cas assez paradoxale : l’homme possédé « se prosterne devant Jésus » alors qu’un démon se caractérise comme celui qui justement refuse de « se prosterner devant Dieu ». En St Matthieu, ce verbe n’est appliqué qu’à Dieu et à Jésus[7]: l’homme ne doit en effet « se prosterner » que devant Dieu seul (Mt 4,10). En St Marc, il n’apparaît que deux fois : ici et au moment de la Passion, en Mc 15,29, où les soldats romains se prosternent devant Jésus en se moquant de lui…

Jésus-démoniaque

Les premiers mots du possédé, « Qu’y a-t-il entre moi et toi ? », visent immédiatement la relation qui peut exister entre cet esprit impur et Jésus. Ce type de phrase n’est utilisé dans les Evangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) que dans les dialogues entre Jésus et les démons (Mt 8,29 ; Mc 1,24 ; Lc 4,38 et 8,28…). Elle se retrouve aussi dans l’Ancien Testament (Jg 11,12 ; 2Sm 16,10 ; 19,23 ; 1R 17,18 ; 2R 3,13 ; 2Ch 35,21). Elle exprime une surprise, un contraste, une divergence de point de vue, par rapport à une situation passée, présente ou future. Dans le cas d’une demande, elle annonce d’ordinaire un refus.

Le P. A. Vanhoye écrit : « Parler ainsi, c’est poser une question sur la relation de moi à toi. La traduction la plus exacte serait : « Quelle relation y a-t-il entre moi et toi ? » Parce qu’elle est en elle même très vague, cette question peut s’appliquer à toutes sortes de situations. Si on voulait la préciser par une seconde question, il faudrait dire dans certains cas « Y a-t-il quelque chose qui nous unit ? » (Jos 22,24-25), mais dans d’autres cas il faudrait dire tout au contraire « Y a-t-il quelque chose qui nous oppose ? » (Jg 11,12). Dans d’autres cas, on pourrait dire encore : « Quel genre de relations y a-t-il entre moi et toi ? Es-tu mon ami ou mon ennemi ? » (1 R 17,18) »[8].

Le contexte, ici, laisse supposer une réponse négative : puisqu’il n’existe aucune relation entre l’esprit impur et Jésus, qu’il le laisse donc tranquille… De plus, il est chez lui, en cette terre païenne que les Juifs considèrent comme « impure ».

Cette parole du possédé trahit d’ailleurs un mélange de ruse et de crainte. Ruse et attaque, car par deux fois, il va utiliser des noms propres : celui de Jésus, qu’il développe, pour bien montrer qu’il le connaît bien, « Fils du Dieu Très Haut », et celui de « Dieu » lui-même, par lequel il adjure Jésus de ne pas le tourmenter ! Un démon qui jure par Dieu : la situation est encore paradoxale… Mais, « ce que le démon dit par flatterie et menace constitue en fait une reconnaissance et une proclamation du mystère de Jésus »[9], que le lecteur ou l’auditeur de l’Evangile est invité à apprécier à sa juste valeur.

Le nom dans la mentalité sémitique renvoie à la personne qui le porte ; connaître le nom de quelqu’un, c’est donc avoir la faculté d’exercer sur lui un certain pouvoir par l’intermédiaire de son nom. Le démon est dans cette logique : il attaque par l’intermédiaire des noms. « En montrant à Jésus qu’il connaît son nom et sa qualité, il s’établit dans une position de force et avance une subtile menace »[10].

Sa question est d’ailleurs une réponse à un ordre laconique de Jésus : « Sors de cet homme, esprit impur ». On peut noter au passage que « les termes « homme » et « esprit impur » sont distingués l’un de l’autre : le possédé est désigné, non comme une créature démoniaque, mais, au sens strict, comme un être qui n’est plus maître chez lui, qui est au pouvoir d’un autre que lui‑même »[11]. Le verbe « sortir » employé par Jésus compare d’ailleurs indirectement le cœur de l’homme à une sorte de maison, qu’il est possible d’habiter, d’influencer, de dominer. Le possédé reste donc une créature « à l’image et ressemblance de Dieu » (Gn 1,26-27) et Jésus va s’attacher à lui redonner son intégrité première. Dieu ne l’a pas créé en effet pour qu’il soit sous l’influence de démons, dans les ténèbres, mais « rempli » par son Esprit de Lumière et de Paix, comme « Etienne, rempli de foi et de l’Esprit Saint » (Ac 6,5 ; 7,55 ; 9,17 ; 11,24 ; 13,9)…

Jésus-démoniaque 2Jésus va ensuite reprendre les propres armes du démon et lui demander son nom. La réponse est surprenante : « Mon nom est Légion ». Singulier et pluriel se court-circuitent. Marc, qui écrit vraisemblablement son Evangile à Rome, dans un contexte de persécutions, fait certainement allusion ici à l’armée romaine, qui en plus, occupait la Palestine à cette époque. Le nom du démon est donc le même que celui de l’occupant ! « De plus, se déclarant « Légion », le démon manifeste ainsi toute l’étendue de sa puissance, forte comme une légion romaine (soit 6000 hommes !)… Cette allusion à l’armée romaine se retrouve d’ailleurs très finement prolongée lorsqu’est mentionné le nombre des 2000 porcs qui se jettent dans la mer : c’est là exactement l’effectif d’un des bataillons qui composaient une légion. Sans compter que plusieurs légions romaines avaient pour emblème un sanglier (notamment la 10ième, « Fretensis » en Syrie Palestine)… A bon entendeur salut ! »[12]

« La suite du récit nous plonge au cœur des croyances populaires relatives aux esprits : la conviction commune est qu’il ne suffit pas qu’un démon soit chassé. Délogé de son lieu, il se met en effet à errer, plus dangereux que jamais, partant à la recherche d’une nouvelle proie où se préparant simplement à revenir au lieu d’où il a été expulsé » (Mt 12,43-45 ; Lc 11,24-26). « Pour cesser d’être menaçant, il doit donc être transféré et fixé ailleurs »[13]. Jésus s’adapte à ce contexte, à ces croyances… Il en tient compte dans ses paroles et dans ses actes pour être bien compris. Il part de ce donné commun, aussi imparfait puisse-t-il être, pour le dépasser, le purifier et aller plus loin… Et c’est ce qu’il va faire ici avec l’épisode des porcs. Dans ces croyances populaires, ces esprits impurs devaient être chez eux dans ces animaux impurs… La scène ne manque pas d’humour… Ils ne veulent pas partir : « Ils suppliaient Jésus avec insistance de ne pas les chasser en dehors du pays ». Cette supplication est déjà un aveu d’impuissance face au Christ (cf. Jn 1,4-5 ; 14,30). Et ils vont donc demander eux-mêmes d’être envoyés (encore un aveu de faiblesse) « vers ces porcs »… Et Jésus « le leur permit » ! Ont-ils gagné ? La suite prouvera le contraire : « Alors, ils sortirent de l’homme et entrèrent dans les porcs. » Et aussitôt, « du haut de la falaise, le troupeau se précipita dans la mer »… Ils sont chassés en dehors du pays ! Ils reviennent chez eux, du moins toujours selon ces croyances populaires ! « Sous l’action du Christ, les choses rentrent dans l’ordre : les forces du mal… qui essayaient d’envahir la terre des hommes retournent dans la mer qui est leur lieu d’origine ; elles sont rejetées dans le grand abîme d’où elles n’auraient jamais dû sortir »[14].

Jésus-démoniaque 3

Enfin, avec un imparfait qui souligne la durée et ne manque pas de pittoresque, St Marc nous montre les porcs qui s’étouffaient dans la mer. Là encore, les esprits impurs ont partie liée avec la mort…

Jésus, en libérant ce possédé, manifeste donc son autorité, son pouvoir sur les forces du mal. Il vient d’imposer à la mer et au vent le calme et le silence… Ce pouvoir qui s’étend à la création toute entière apparaît comme étant celui-là même de Dieu, le Dieu Créateur… Avec Lui et par Lui, Dieu agit donc pour le bien de sa créature, pour la libérer de tout ce qui l’opprime et l’empêche de vivre pleinement… « Je suis venu pour qu’on ait la vie, et qu’on l’ait en surabondance » (Jn 10,10)… « Je Suis la Lumière du monde… La Lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie… Moi, Lumière, je suis venu dans le monde pour que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres, mais ait la Lumière de la Vie » (Jn 8,12 ; 1,4-5 ; 12,46). Alors, croyons-nous vraiment qu’avec le Christ nous ne craignons rien des forces du mal ? Allons-nous encore avoir peur lorsque telle ou telle personne nous dira avoir accompli telle ou telle démarche ou pratiqué tel ou tel rite pour nous nuire ? Le mal a prise sur nous par la peur, et la peur est un manque de confiance, un manque de foi… « Pourquoi avoir peur ? Comment se fait-il que vous n’ayez pas la foi ? » (Mc 4,40).

Au verset 14 apparaissent de nouveaux personnages, ceux qui « faisaient paître les porcs ». Ils s’enfuient et annoncent ce qui vient de se produire « à la ville et dans les campagnes », c’est-à-dire « partout ». Cette nuance se retrouvera à la fin du texte avec « tous » étaient dans l’étonnement, c’est à dire tout le monde, « toute la région de la Décapole ».

Celui qui avait été possédé est maintenant « assis » comme l’est un disciple à l’écoute de son maître ; il demandera d’ailleurs par la suite à « rester en compagnie » de Jésus… Il est « habillé » ; jusqu’à présent, il ne l’était donc pas comme le sont habituellement les hommes. Il a donc retrouvé sa dignité et sa sociabilité. Enfin, il est « dans son bon sens », rendu pleinement à lui-même, maître chez lui. Plus personne ne lui impose sa loi : il est libre, il est en paix…

Démoniaque 4

Et de partout, les gens sont accourus. Ils voient le démoniaque « devenu raisonnable » et ils ont peur, de cette crainte qui, dans l’Ancien Testament, naît parmi les hommes lorsque Dieu se manifeste (cf Mc 4,41)… Puis, au verset 16, Marc met à nouveau en scène les témoins qui racontent « ce qui advint au démoniaque, et au sujet des porcs »… La réaction est immédiate : « Ils réalisent que toute cette affaire leur a coûté leur troupeau. En conséquence de quoi, ils viennent demander à Jésus, poliment mais fermement, de s’éloigner au plus vite de leurs terres »[15]. « Lui qui a vaincu Légion s’incline devant la mauvaise volonté des hommes »[16]. On ne peut « servir à la fois Dieu et l’argent » (Mt 6,24), et donc, ce qui revient au même, « l’homme et l’argent »…

Jésus s’incline… Il ne pourra plus annoncer directement l’Evangile sur cette terre païenne… Il s’incline, mais il ne renonce pas : c’est ce « possédé » libéré qui le fera à sa place en témoignant de ce qu’il a vécu avec lui auprès de tout ceux et celles qu’il rencontrera…

(19b) Jésus lui dit : A – « Va chez toi, auprès des tiens,

                                        B – et annonce leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi

                                                 – et (comment) il t’a fait miséricorde. »

(20)                       A’ – Et il partit,

                                       B’ – et il commença à proclamer dans la Décapole tout ce que Jésus avait fait pour lui,

                                                C’ – et tous étaient dans l’étonnement.

Le mot Seigneur, « kurios » en grec, peut être compris ici de deux façons :

  • Il traduit d’habitude dans la Septante (Traduction grecque de l’Ancien Testament réalisée à Alexandrie à partir du 3° siècle avant JC), le Nom divin « Yahvé»… Il renvoie donc ici en tout premier lieu au « Seigneur Dieu », à Dieu le Père…
  • Mais, aux yeux des témoins, qui a agi tout au long de cet épisode ? C’est bien Jésus, qui a ordonné avec autorité aux démons de « sortir de cet homme ». Indirectement St Marc semble donc appeler ici Jésus « Seigneur»… A la lumière de la résurrection, ce parallèle est d’ailleurs encore plus fort, car en le ressuscitant d’entre les morts, « Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié» disait St Pierre « à toute la maison d’Israël » (Ac 2,36 ; cf. Ph 2,6-11).

« Le parallèle entre Jésus et le Seigneur Dieu est sans aucun doute voulu par Marc pour insinuer le rôle sauveur de Jésus et son union avec Dieu le Père »[17]. A la lecture de ces lignes, et tel est le but de St Marc, on ne peut donc que se demander : « Mais qui donc est cet homme ? »

Notons bien que dans la bouche de Jésus, « le Seigneur » renvoie au « Père des Miséricordes » (2Co 1,3)… C’est Dieu le Père qui, par « son saint serviteur Jésus » (Ac 4,27.30) a donné à cet homme de pouvoir devenir pleinement lui-même, un enfant de Dieu appelé à partager la Plénitude de Vie de son Père (Jn 1,12). Mais Jésus « Serviteur du Père » est aussi ce Fils qui est « Dieu né de Dieu, Lumière né de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu ». A ce titre, il est lui aussi est « Seigneur » (Ac 2,36 ; cf. Ph 2,6-11). Mais avec lui et en lui, Dieu se révèle comme étant à notre service, pour notre vie, notre Plénitude, notre Bien-Être (Mc 10,45 ; Jn 13,1-17) au cœur de toutes les difficultés de ce monde… Avec Lui, « être Seigneur » devient synonyme de douceur, d’humilité (Mt 11,29), de pauvreté de cœur (Mt 5,3 ; Jn 5,19-20 ; 5,30 ; Mc 10,18) et, pour les forts de ce monde, ou du moins ceux qui se croient tels, d’apparente faiblesse (2Co 13,4)… On lui demande par exemple de partir, il part (Voir aussi Lc 9,51-56)… Paul Lamarche écrit[18] : « Le Christ, en se laissant chasser par les hommes révèle l’admirable faiblesse de Dieu. Dans son amour imprudent pour eux, il se livre pieds et poings liés, sans aucune défense. C’est dangereux et même parfois tragique. Mais comment à la fin les hommes ne reconnaîtraient-ils pas avec stupeur cet excès d’amour ? » Et c’est bien au moment de la Passion que « cet excès d’amour » (cf. Jn 13,1) se révèlera avec le plus d’intensité… Judas s’approche de lui pour le trahir par un baiser ? Jésus l’appelle « ami » (Mt 26,50)… « Et voici qu’un des compagnons de Jésus, portant la main à son glaive, le dégaina, frappa le serviteur du Grand Prêtre et lui enleva l’oreille. Alors, Jésus lui dit : « Rengaine ton glaive » »… « Et lui touchant l’oreille, il le guérit » devant ceux-là mêmes qui, malgré tout, vont l’arrêter (Mt 26,47‑56 ; Lc 22,47-51)… Puis, face aux faux témoignages, aux injures, aux insultes, et jusques sous les coups, il gardera le silence (1P 2,21-25), en « artisan de paix » (Mt 5,9)… Et à peine vient-il d’être crucifié qu’il prie pour que ses tortionnaires soient pardonnés (Lc 23,34)… Prière aussitôt exaucée car l’attitude du « centurion et des hommes qui, avec lui gardaient Jésus » laisse supposer un repentir qui leur permettra d’accueillir cette Miséricorde de Dieu toujours offerte. En effet, aussitôt après sa mort, ils dirent : « Vraiment, celui-ci était fils de Dieu » (Mt 27,54). « Et toutes les foules qui s’étaient rassemblées pour ce spectacle, voyant ce qui était arrivé, s’en retournaient en se frappant la poitrine » (Lc 24,47-48). Enfin, après sa Résurrection, Pierre s’adressera à ceux-là mêmes qui avaient participé à sa mise à mort et il leur dira (Ac 3,26) : « C’est pour vous d’abord que Dieu a ressuscité son Serviteur et l’a envoyé vous bénir, du moment que chacun de vous se détourne de ses perversités. » Tout cela révèle la Force inébranlable d’un Amour que rien ni personne ne pourra empêcher d’aimer…

Dieu-Amour

Le possédé libéré vient d’en faire l’expérience… Le Christ l’invite maintenant à être le témoin de cet Amour, de « tout ce que le Seigneur a fait pour lui dans sa Miséricorde ». Nous avons donc bien ici le premier missionnaire païen… Pour l’instant, Jésus ne pouvait pas l’intégrer physiquement au groupe de ses disciples. Cela se fera plus tard… Dans un premier temps, il a d’abord été « envoyé aux brebis perdues de la Maison d’Israël » (Mt 15,24). C’est en effet Israël, le Peuple de Dieu, qui devait avoir la primeur de la Bonne Nouvelle du Salut apporté par le Messie. Avec lui et par lui s’accomplissaient toutes les promesses faites par Dieu dans les Ecritures. De plus, dans le contexte culturel et religieux de l’époque, un païen n’aurait pas pu se joindre au groupe des disciples, tous d’origine juive. Il aurait été persécuté, rabroué, rejeté par les autorités juives qui lui auraient notamment refusé l’entrée dans le Temple de Jérusalem… Et il faudra plus tard toute la persuasion du Ressuscité, avec une manifestation particulière à Pierre, pour aider l’Eglise primitive à faire ce pas vers les païens et à les considérer comme étant eux aussi leurs frères (Ac 10-11).

Ainsi, le Christ, chassé par les hommes, laisse-t-il malgré tout auprès d’eux un témoin. Cette libération du possédé devient ainsi le signe d’une guérison profonde du cœur de l’homme qui est appelée à être offerte bien au-delà des seules frontières d’Israël (Is 9,1s)… St Marc le souligne en précisant que « tout le monde », dans cette « Décapole » païenne, « était dans l’étonnement » en entendant son témoignage. Certes, « l’étonnement » n’est pas encore la foi, mais elle peut y conduire… Et si leur première réaction fut négative, dictée par la peur et l’attachement à leurs biens matériels, la seconde, plus positive, ouvre la perspective d’un accueil futur de Jésus… Cette « ouverture » manifeste tout l’optimisme missionnaire de St Marc… Si l’Eglise, en effet, est appelée à « aller dans le monde entier et à proclamer l’Evangile à toute la création », cette mission portera du fruit « car le Seigneur agit avec elle, confirmant la Parole annoncée par des signes » de toutes sortes (Mc 16,15-20)[19]

La guérison d’une femme « atteinte d’un flux de sang » et le retour à la vie de la fille de Jaïre (Mc 5,21-43).

 

Deux femmes interviennent dans cet épisode, la seconde étant une « fillette » de « douze ans ». Dans les deux cas il s’agira de vie ou de mort… La première voit sa vie s’échapper, goutte à goutte, la seconde, malade, « à toute extrémité », meurt peu de temps avant l’arrivée de Jésus…

St Matthieu, dans son passage parallèle, situe la scène à Capharnaüm, là où logeait Jésus, « sa ville » (Mt 9,1), dans « la maison » de Pierre (Mt 9,10). Jaïre est alors « un des chefs de la synagogue » située juste au dessous des ruines de celle que l’on peut toujours admirer aujourd’hui…

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Synagogue de Capharnaüm (ruines de l’édifice du 5° s ap JC construit sur les fondements de celle qu’a connue Jésus)

Capharnaüm Syn Jésus

On distingue sous la synagogue du 5°s les restes, les fondements de celle de l’époque du Christ

Elle n’est qu’à deux ou trois cents mètres du rivage… Jésus vient de débarquer. Il arrive de la Décapole, située juste en face de Capharnaüm, à l’opposé du lac. « Il se tenait » encore « au bord de la mer » lorsque Jaïre, le voyant, tombe à ses pieds, une belle attitude publique d’humilité pour celui qui avait l’habitude d’être regardé comme une des personnalités de la ville. Et « il le prie » avec toute l’insistance dont est capable un père dès lors qu’il s’agit de la vie de son enfant. « Ma petite fille est à toute extrémité, viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive »… Jésus accomplira quelques guérisons en « imposant les mains » : « des infirmes » (Mc 6,5), « un aveugle » (Mc 8,23). Il bénira aussi des petits enfants « en leur imposant les mains » (Mc 10,16). Et une fois ressuscité, il déclarera, à propos des « signes qui accompagneront ceux qui auront cru » : « Ils imposeront les mains aux infirmes et ceux-ci seront guéris » (Mc 16,15). Ce geste évoque donc une prière faite à Dieu pour celui ou celle à qui l’on impose les mains, prière au cours de laquelle on confie cette personne à Dieu en lui demandant d’agir selon ses besoins… Il ne s’agit donc pas d’un geste magique avec un effet automatique… Par ce geste, on remet tout particulièrement une personne à Dieu, et c’est Lui et Lui seul qui agira pour elle… On peut remarquer que Jésus l’utilise pour des personnes qui, en le voyant ou en le percevant d’une manière ou d’une autre, sauront qu’ils sont les bénéficiaires de sa prière, et donc confiés à Dieu d’une manière toute spéciale… Ici, Jaïre lui demande d’agir ainsi… Mais Jésus ne le fera pas : la fillette en effet mourra avant qu’il ne soit arrivé à ses côtés. Elle ne pouvait donc pas percevoir cette imposition des mains et donc comprendre sa signification. Aussi, loin d’imposer solennellement les mains pour impressionner l’entourage et se présenter ainsi comme un thaumaturge hors pair, Jésus glissera sa main sous celle de la fillette, et il la lui « prendra » pour l’inviter à se lever… Une fois de plus sa simplicité révèle son humilité et la vérité de sa relation à Dieu son Père dont il est, par amour, le Serviteur…

« Ma petite fille est à toute extrémité, viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive ». Sauvée d’une mort prochaine et qui semble inévitable et imminente… Mais dans le contexte général de l’Evangile, ce vocabulaire prend une dimension encore plus large : sauvée des conséquences du péché qui sont avant tout fermeture à Dieu et donc impossibilité de recevoir de Lui le Don incessant de la Vie éternelle… Jésus est sensible à la détresse de ce père. Il est le Serviteur du Père, lui obéissant par amour… Là aussi, il va obéir par amour à cet homme et se faire son Serviteur, pour la vie de sa petite fille. Obéir à l’homme et se mettre à son service, par amour, pour répondre à ses besoins, c’est obéir à Dieu et se mettre à son service, par amour là aussi, puisque Dieu ne désire que le salut et la Vie de tous les hommes qu’il aime… Alors, lui qui dit si souvent à ses futurs disciples « Viens et suis-moi ! », cette fois ci, c’est Lui qui va avec Jaïre et le suit jusqu’en sa maison…

« Une foule nombreuse » marchait avec lui et « le pressait de tous côtés »…Et parmi tous ces gens, « une femme atteinte d’un flux de sang depuis douze années » le suivait elle aussi… Or, dans la mentalité d’autrefois, on croyait que « la vie de la chair est dans le sang » (Lv 17,11), et même que « la vie de toute chair, c’est son sang » (Lv 17,14)… Or Dieu est le Créateur de la vie, et donc le seul Maître de la vie… Puisque cette vie vient de lui, il convient de la respecter. Aussi, dans un tel contexte et avec de telles croyances, il était interdit de consommer le sang des animaux que l’on mangeait… Maintenant, notre connaissance s’est affinée, et nous savons que la vie n’est pas spécifiquement dans le sang… L’interdiction de consommer du sang n’a donc plus lieu d’être. Par contre, le respect pour la vie demeure…

Cette femme, perdant son sang, perdait donc au même moment sa vie. Elle était touchée dans une certaine mesure par la mort, et tout ce qui tourne autour de la mort était impur… Aussi, « lorsqu’une femme aura un écoulement de sang de plusieurs jours hors du temps de ses règles ou si ses règles se prolongent, elle sera pendant toute la durée de cet écoulement dans le même état d’impureté que pendant le temps de ses règles. Il en sera de tout lit sur lequel elle couchera pendant toute la durée de son écoulement comme du lit où elle couche lors de ses règles. Tout meuble sur lequel elle s’assiéra sera impur comme lors de ses règles » (Lv 15,25-26). Et il était interdit à toute personne en état d’impureté de toucher qui que ce soit pour éviter de transmettre aux autres son impureté.

Cette femme le savait, et elle vivait cette situation d’exclusion depuis douze ans ! On imagine sans peine sa souffrance… De plus, toutes ses tentatives pour guérir s’étaient soldées par un échec et des souffrances supplémentaires ! « Elle avait beaucoup souffert du fait de nombreux médecins et avait dépensé tout son avoir sans profit, mais allait plutôt de mal en pis ». Ainsi, non seulement sa santé s’était encore dégradée, mais maintenant, elle n’avait plus rien pour vivre !

Femme_malade_touche_Jesus_smallUne espérance s’était pourtant levée dans son cœur lorsqu’elle avait entendu parler de Jésus… D’un côté, elle se sentait poussée à aller vers Lui… Mais de l’autre, elle savait qu’elle n’avait pas le droit de toucher ou de se laisser toucher par Jésus… Qui gagnera en elle : l’interdit de la Loi ou son amour et sa confiance envers Jésus ? Heureusement, l’amour, la vie, l’amour de la vie vont gagner… Mais c’est par derrière, discrètement, en cachette, qu’elle va s’approcher de Jésus pour toucher son manteau. Dans la culture biblique, le vêtement est toujours relié à la personne qui le porte. Isaïe parle ainsi des « vêtements du salut », du « manteau de la justice » (Is 61,10) ou d’un « manteau de fête » (Is 61,3), autant d’expression qui ne peuvent que renvoyer à une personne sauvée, justifiée et en fête… Toucher le vêtement, c’est donc toucher la personne qui en est revêtu… Son geste va ainsi exprimer sa foi : « Si je touche au moins ses vêtements, je serai sauvée »… A travers Jésus, c’est vers le Mystère de Dieu qu’elle tend sa main et son cœur… Le Père ne l’a décevra pas… « Et aussitôt, la source d’où elle perdait le sang fut tarie, et elle sentit dans son corps qu’elle était guérie de son infirmité »…

Mais, dit Jésus en St Jean, « moi et le Père, nous sommes un » (Jn 10,30), unis l’un à l’autre dans la communion d’un même Esprit… Du plus profond de lui-même, dans ce Mystère d’Union que le Fils ne cesse de vivre avec le Père de toute éternité, Jésus perçoit quelque chose : « Il eut conscience de la force qui était sortie de lui », la force de « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63)… Il se retourne : « Qui a touché mes vêtements ? » Mais « une foule nombreuse le pressait de tous côtés », nous a déjà dit St Marc… La réaction des disciples est immédiate : « Tu vois la foule qui te presse de tous côtés, et tu dis : Qui m’a touché ? » Mais ils sont des dizaines et des dizaines… Pourtant, Jésus le sait : une seule l’a touché avec cœur et avec foi… « Et il regardait tout autour de lui pour voir celle qui avait fait cela »… La femme comprend à son attitude qu’il sait ce qu’elle vient de faire… Peut-être a-t-elle alors réalisé, comme la Samaritaine, qu’il est « un prophète », capable de connaître, par sa relation à Dieu, ce que personne ne lui a pourtant encore dit (Jn 4,15-19). Quoiqu’il en soit sa bonne volonté et sa sincérité se manifestent. « Oui ! », c’est vrai, elle l’a touché alors qu’elle n’en avait pas le droit, et en agissant ainsi, elle a transmis son impureté à Jésus… « Alors la femme, craintive et tremblante, sachant bien ce qui lui était arrivé, vint se jeter à ses pieds », en signe d’abandon, « et lui dit toute la vérité »… Elle reconnaît ce qui, pour la Loi, est une faute… Elle est prête à lui demander pardon… Mais cela n’en est pas une du côté de Dieu, bien au contraire (cf. Mt 12,1-8 et tout spécialement le verset 7) ! Et être impur au regard de la Loi est le dernier des soucis de Jésus… Voilà bien une tradition toute humaine (Mc 7,5-8) ! N’avait-il pas l’habitude de manger avec les pécheurs ? Et en partageant leur table, il partageait aussi leur impureté ! Mais la seule chose qui importe à ses yeux est le bonheur et la vie de tous ces pécheurs, ces « malades » de cœur (Lc 5,31-32). Il est venu pour eux ! Alors, il va se réjouir avec cette femme de ce qui vient de lui arriver… Il partage sa joie, il est heureux avec elle… Oui, son Père a vraiment agi pour elle, et notons bien que de son côté, ce miracle semble « totalement involontaire »[20]… Et c’est fait ! Tout est accompli ! Jésus ne fera que confirmer sa guérison et lui donner tout sons sens : « Ma fille, ta foi t’a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton infirmité ». Bien plus que sa guérison physique, cette femme a reçu en tout son être « le salut » et « la paix » au sens biblique de Plénitude… L’aventure de la vie continue pour elle, avec cette espérance de partager un jour auprès de Dieu son Père cette Plénitude éternelle qu’elle vient de percevoir et d’expérimenter avec Jésus…

« Tandis qu’il parlait encore, arrivent de chez le chef de synagogue des gens qui disent : « Ta fille est morte ; pourquoi déranges-tu encore le Maître ? » Humainement parlant, il n’y a plus rien à faire… Jamais on n’a vu quelqu’un revenir de la mort… Mais Jésus « a surpris la parole qu’on venait de dire » à Jaïre. On le découvre ici, une fois de plus, attentif à tout ce qui se vit autour de lui et prêt, en toutes circonstances, à répondre à tous ces imprévus de la vie qui sont, pour lui, autant d’appels qu’il reçoit de son Père… Et Jésus va prendre les choses en main. Aussitôt, il intervient et invite Jaïre à ne pas se laisser décontenancer par cette mauvaise nouvelle : « Sois sans crainte ; aie seulement la foi. » Mais il lui demande l’impossible ! Qui ne serait pas bouleversé et perdu en de telles circonstances ? Pourtant, un appel de Jésus est toujours la description indirecte d’une grâce donnée par Dieu pour pouvoir répondre à cet appel. Autrement, il serait bien cruel de demander à quelqu’un d’agir de telle ou telle façon, alors que l’on sait bien qu’il en est incapable… Ce que Jésus demande à Jaïre apparaît impossible pour les hommes ? Mais « ce qui est impossible pour les hommes est possible pour Dieu » (Lc 18,27). Et « l’Esprit qui vient du Père » (Jn 15,26) va soutenir Jaïre dans son acte de foi. « À chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun. À l’un, c’est un discours de sagesse qui est donné par l’Esprit ; à tel autre un discours de science, selon le même Esprit ; à un autre la foi, dans le même Esprit ; à tel autre les dons de guérisons, dans l’unique Esprit ; à tel autre la puissance d’opérer des miracles ; à tel autre la prophétie ; à tel autre le discernement des esprits ; à un autre les diversités de langues, à tel autre le don de les interpréter. Mais tout cela, c’est l’unique et même Esprit qui l’opère, distribuant ses dons à chacun en particulier comme il l’entend » (1Co 12,7-11). Jésus a tous les charismes de l’Esprit. Et Jaïre, en cet instant précis, reçoit celui de la foi, « la foi à un degré extraordinaire », précise une note de la Bible de Jérusalem pour 1Co 12,9. Et à partir de cet instant, il ne dira plus rien. Il se tait. Tout cela le dépasse. Jésus l’avait suivi jusqu’en sa maison ? Maintenant, c’est lui qui va suivre Jésus jusques dans la chambre de sa petite fille… Insistons sur la difficulté humaine de laisser ainsi à Jésus toute sa liberté d’agir : « des gens pleuraient et poussaient de grandes clameurs », de grandes lamentations selon les coutumes orientales… Et Jésus semble s’en étonner ! « Pourquoi ce tumulte et ces pleurs ? »… « Mais il n’est pas bien, celui-là ! », doivent‑ils se dire en eux-mêmes. Et en plus il leur dit : « L’enfant n’est pas morte, elle dort ! » Il ne l’a pas vue, il ne sait pas du tout ce qu’elle a vécu ces derniers jours, il n’a pas assisté comme eux à ses derniers instants, et voilà ce qu’il affirme ! Non seulement il n’est pas bien, mais en plus, il est complètement fou ! Et Jaïre qui ne le met pas à la porte ! Serait-il devenu fou lui aussi ? Et Jésus « les mettra tous dehors » sans que Jaïre ne réagisse… Tous ses proches, ses amis qui l’ont aidé et soutenu jusqu’à présent, sont renvoyés comme des malpropres ! Et Jaïre continue de se taire et de laisser Jésus agir, quoiqu’on puisse dire de lui…

Fille de JaireAlors Jésus le prend, lui et son épouse, ainsi que « ceux qui l’accompagnaient », « Pierre, Jean et Jacques », précise St Luc (Lc 8,51). Plus tard, ils auront à témoigner d’une manière toute particulière de ce qu’ils ont vu et entendu pendant tout ce temps où ils ont vécu avec Jésus… N’oublions pas que St Marc a rédigé son Evangile sur la base de tout ce qu’il a entendu auprès de St Pierre… Quand nous lisons St Marc, nous écoutons St Pierre… Jésus prit alors la main de l’enfant et lui dit, en araméen, sa langue natale : « Talitha koum, jeune fille, je te le dis, lève-toi ! » Ce même verbe « se lever » évoquera en Mc 16,6 la Résurrection de Jésus. Le retour à la vie de cette enfant en est déjà le signe… Et Jésus, si humain, invite à lui « donner à manger »… Qu’elle se remette maintenant de toutes ses émotions !

[1] HERVIEUX J., « L’Evangile de Marc », dans LES ÉVANGILES, textes et commentaires (Bayard Compact ; Paris 2001) p. 370.

[2] HERVIEUX J., « L’Evangile de Marc », dans LES ÉVANGILES, textes et commentaires p. 371.

[3] HERVIEUX J., « L’Evangile de Marc », dans LES ÉVANGILES, textes et commentaires p. 372.

[4] PELLETIER A.-M., Lectures bibliques (Tours 1996) p. 282-283.

[5] LAMARCHE P., “Le possédé de Gérasa”, Nouvelle Revue Théologique (1968) p. 583.

[6] PELLETIER A.-M., Lectures bibliques (Paris 1973) p. 283.

[7] A l’exception de la folle demande de Satan (Mt 4,9) ; pour Jésus : 2,2.8.11 ; 8,2 ; 9,18 ; 14,33 ; 15,25 ; 20,20 ; 28,9.17 ; pour Dieu : 4,10 et 18,26.

[8] VANHOYE A., “Interrogation johannique et exégèse de Cana (Jn 2,4)” Biblica 55 (1974).

[9] LAMARCHE P., “Le possédé de Gérasa”, Nouvelle Revue Théologique (1968) p. 584, note 6.

[10] Id p. 584.

[11] PELLETIER A.-M., Lectures bibliques p. 283.

[12]  PELLETIER A.-M., Lectures bibliques, p. 284-285.

[13] Id p. 284.

[14] LAMARCHE P., “Le possédé de Gérasa”, Nouvelle Revue Théologique (1968) p. 587, note 11.

[15] PELLETIER A.-M., Lectures bibliques p. 284.

[16] LAMARCHE P., “Le possédé de Gérasa”, Nouvelle Revue Théologique (1968) p. 588.

[17] LAMARCHE P., “Le possédé de Gérasa”, Nouvelle Revue Théologique (1968) p. 588.

[18] Id p. 597.

[19] LAMARCHE P., “Le possédé de Gérasa”, Nouvelle Revue Théologique (1968) p. 589 : « Cette finale apostolique, kérygmatique et ecclésiale de la péricope marcienne, loin d’être anodine ou peu importante, pourrait bien donner à tout le récit son orientation principale… Malgré leur puissance, les démons sont vaincus, mais les hommes avec leur liberté rebelle et leur cupidité sont plus difficiles à libérer. Ainsi en sera-t-il lors de la Passion. Mais derrière cet échec apparent, voici la révélation fulgurante d’un Dieu qui se livre sans défense aux hommes. Comment ceux-ci, en écoutant le témoignage des envoyés du Christ et en découvrant l’étonnante miséricorde de Dieu ne seraient-ils pas dans l’admiration? Ainsi en sera-t-il au temps de l’Eglise. »

[20] HERVIEUX J., « L’Evangile de Marc », dans LES ÉVANGILES, textes et commentaires p. 379.

D. Jacques Fournier

Fiche n°11 (Mc 4,35-5,43) 2°M : Document PDF pour une éventuelle impression.




Mc 4,1-34 : Semer la Parole de Dieu.

La Parabole du semeur

Jésus est au bord du lac de Tibériade et « il se mit de nouveau à enseigner, et une foule très nombreuse s’assemble auprès de lui ». L’affluence est telle que Jésus décide de prendre du recul, pour mieux les rejoindre tous… Il fait beau, il n’y a pas de vent, la mer est calme… « Jésus monte dans une barque et s’y assied, en mer ; et toute la foule était à terre, près de la mer »… Et il se mit à les enseigner en paraboles…

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Aux scribes venus de Jérusalem et qui disaient à son sujet « Il est possédé de Béelzéboul », il avait déjà employé une parabole pour leur répondre (Mc 3,23-27). « Il faut comprendre la parabole comme la mise en scène de symboles, c’est-à-dire d’images tirées des réalités terrestres, pour signifier les réalités révélées par Dieu »… Il s’agit « d’évoquer la vie divine à partir de réalités terrestres qui prendront valeurs de signes »[1]. Jésus va donc employer des images très simples, tirées de la vie quotidienne de l’époque, pour évoquer « la vie divine », la vie de l’Esprit Saint… Les paraboles ne font donc que « montrer du doigt » ce « Dieu » qui « est Esprit » (Jn 4,24), invisible à nos yeux de chair, et qui échappe à tout emprise… Et il en est bien sûr de même avec ce « Royaume de Dieu », une expression qui renvoie à une vie de communion avec Dieu dans l’unité d’un même Esprit (Rm 14,17 ; Ep 4,3)… C’est pour cela qu’une parabole est souvent introduite par « comme » : « Comment allons-nous comparer le Royaume de Dieu ? Ou par quelle parabole allons-nous le figurer ? Il en est du Royaume de Dieu comme… » (Mc 4,30 ; 4,26).

Mais les paraboles des Evangiles ne peuvent pas être accueillies comme toutes les autres histoires… Pour bien les comprendre, il faut en effet essayer de percevoir les réalités spirituelles qu’elles évoquent, autrement on en resterait au niveau de toutes les histoires humaines et on passerait à côté du but visé par Jésus… Or, il n’évoque avec elles rien de moins que le Mystère de Dieu lui-même, ce Dieu invisible pour nous ici-bas, ce « Dieu Esprit », ce Dieu insaisissable… L’homme, laissé à ses seules forces d’homme, ne peut l’atteindre… St Paul emploiera lui aussi une comparaison pour évoquer cette difficulté : « Qui donc entre les hommes sait ce qui concerne l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ? De même, nul ne connaît ce qui concerne Dieu, sinon l’Esprit de Dieu » (1Co 2,11). Pour connaître « ce qui concerne Dieu », il s’agit donc d’abord de recevoir « l’Esprit de Dieu ». Et c’est bien ce qu’il dit juste avant et juste après : « C’est à nous que Dieu l’a révélé par l’Esprit… En effet, nous avons reçu l’Esprit qui vient de Dieu pour connaître les dons gracieux que Dieu nous a faits » (1Co 2,9-12). L’Esprit agit en effet au cœur de celui qui accepte de le recevoir comme une lumière grâce à laquelle il peut percevoir ce qu’il n’aurait jamais pu découvrir tout seul… « Dieu est Esprit »… « Dieu est Lumière » (1Jn 1,5)… Et « par ta Lumière, nous voyons la Lumière » (Ps 36(35),10). En recevant « la Lumière de l’Esprit », l’homme peut donc « voir la Lumière » et connaître, grâce à elle, « quelque chose » de ce Mystère de Dieu que le Fils est venu nous révéler (Jn 1,18). St Paul évoquera de cette action de l’Esprit en parlant d’un « Esprit de sagesse et de révélation » qui, par sa Présence, « illumine les yeux du cœur » et permet donc de « voir » ce que l’homme ne peut « voir » sans lui : « Daigne le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père de la gloire, vous donner un Esprit de sagesse et de révélation, qui vous le fasse vraiment connaître ! Puisse-t-il illuminer les yeux de votre cœur pour vous faire voir quelle espérance vous ouvre son appel, quels trésors de gloire renferme son héritage parmi les saints, et quelle extraordinaire grandeur sa puissance revêt pour nous, les croyants, selon la vigueur de sa force, qu’il a déployée en la personne du Christ, le ressuscitant d’entre les morts et le faisant siéger à sa droite, dans les cieux » (Ep 1,17-20).

 Esprit Saint

« Prenez donc garde à la manière dont vous écoutez ! » (Lc 8,18). Il ne s’agit pas en effet d’écouter la Parole de Jésus avec notre seule intelligence… Il faut également lui ouvrir tout notre cœur. Or cette démarche est identique à celle que Dieu ne cesse de nous demander avec son Fils et par Lui, car lui ouvrir tout son cœur, c’est au même moment se détourner de tout cœur du mal, de tout ce qui s’oppose à Dieu… Ecouter Dieu engage donc tout notre être, toute notre vie, dans un mouvement intérieur où nous allons, aidés et soutenus par sa grâce, nous tourner entièrement vers Lui en renonçant au même moment à tout ce qui n’est pas en harmonie avec lui… Lorsque le Christ commence sa parabole par « Ecoutez ! », et qu’il la termine par « Entende qui a des oreilles pour entendre ! », il s’adresse donc à notre cœur, à notre conscience et il implore de chacun d’entre nous une bonne volonté, sincère et confiante… En effet, lorsqu’il parlera, l’Esprit de Dieu se joindra à sa Parole pour rendre témoignage en nos cœurs à cette réalité spirituelle qu’il évoque. « Celui que Dieu a envoyé prononce les Paroles de Dieu, car il donne l’Esprit sans mesure », cet « Esprit qui vient du Père et qui me rend témoignage » (Jn 3,34 ; 15,26). Quiconque ouvrira donc son cœur à la Parole de Jésus ne pourra donc que recevoir au même moment au plus profond de lui-même « l’Esprit donné sans mesure ». Or, « l’Esprit vivifie », pacifie, guérit, pardonne… Cette Présence de l’Esprit au cœur de celui qui consent à l’accueillir sera donc « Vie » et « Paix »… Elle ne se verra pas, elle se vivra… Et cette Vie reçue éclairera, par sa simple Présence, les Paroles de Jésus… Jésus parle de vie nouvelle et éternelle, donnée gratuitement par le Père des Miséricordes à tous ceux et celles qui acceptent de se repentir en vérité ? Quiconque répondra à cette démarche en toute bonne volonté, sincérité, simplicité, ne pourra qu’accueillir avec la Parole de Jésus l’Esprit qui vivifie… Et en vivant cette vie nouvelle, en l’expérimentant, en la goûtant, il pourra comprendre ce à quoi Jésus fait allusion par ses paraboles… « Prêtez l’oreille, écoutez et vous vivrez » (Is 55,3), par l’Esprit…

Ainsi « le semeur est sorti pour semer », car, dit Jésus en St Jean, « c’est de Dieu que je suis sorti et que je viens ; je ne viens pas de moi-même; mais lui m’a envoyé… Je suis sorti d’auprès du Père et venu dans le monde… Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. Or c’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour » (Jn 8,42 ; 16,28 ; 6,38-40). Et le Père a donné à son Fils le monde à sauver : « Dieu », en effet, « a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, l’Unique-Engendré, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. Il a envoyé son Fils dans le monde pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3,16-17).

semeur main

« Le semeur, c’est la Parole qu’il sème » (Mc 4,14). Ce que Jésus sème dans le monde, ce sont les Paroles qu’il a reçues de son Père… « Père, les Paroles que tu m’as données, je les leur ai données » (Jn 17,8). Elles nous disent l’Amour de Miséricorde que Dieu a pour chacun d’entre nous. « Le Père lui aime vous aime » (Jn 16,27). Oui, Père, « tu les as aimés comme tu m’as aimé » (Jn 17,23). Et comment le Père a-t-il aimé et aime-t-il son Fils Unique de toute éternité ? Il l’aime en lui donnant tout, tout ce qu’Il Est, toute sa Vie, sa Lumière et sa Paix… « Le Père aime le Fils et il a tout donné en sa main » (Jn 3,35). « Tu les as aimés comme tu m’as aimé » c’est-à-dire en te donnant à eux de la même manière, tout entier… Telle est la Bonne Nouvelle que Jésus ne cesse d’annoncer : l’Amour gratuit et inconditionnel du Père envers toutes ses créatures… Pour l’accueillir, il suffit de l’accepter, de se laisser aimer tel qu’on est, avec toutes ses failles, ses blessures, et d’essayer de suivre cet Amour, autant que la faiblesse humaine le permet, en vivant en harmonie avec lui, dans la même dynamique… C’est avant tout de cela qu’il s’agit, et non pas des « mérites » des uns ou des autres car « tous sont pécheurs ». « Il ne s’agit donc pas de l’homme qui veut ou qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde », et qui, en nous entourant d’un Amour de Miséricorde toujours offert, rend possible l’aventure d’une vie de communion avec Lui, grâce au Pardon qu’il ne cesse de nous proposer en surabondance (Rm 3,23 ; 9,16). « Près de toi se trouve le pardon pour que l’homme te craigne », c’est-à-dire, pour qu’il puisse vivre en tenant compte de toi (cf. Ps 130(129),4 ; 86(85),5)…

 

Mais cette Parole que Dieu, dans sa liberté souveraine, a décidé de venir nous adresser avec son Fils et par Lui, nous pouvons nous aussi décider librement de l’accueillir ou non… Et Jésus, par cette parabole du semeur, va évoquer quelques situations différentes au niveau de la réception de cette Parole (Mc 4,4-8), qu’il expliquera lui-même à ses disciples par la suite (Mc 4,13-20)…

OLYMPUS DIGITAL CAMERA« Et il advint, comme il semait, qu’une partie du grain est tombée au bord du chemin, et les oiseaux sont venus et ont tout mangé ». « Ceux qui sont au bord du chemin où la Parole est semée, sont ceux qui ne l’ont pas plus tôt entendue que Satan arrive et enlève la Parole semée en eux ». Ils écoutent donc la Parole de Dieu, mais ils n’ont aucune intériorité, aucun recul sur leurs désirs et donc aucun discernement… La porte de leur cœur est ouverte à tous vents… En St Matthieu, Jésus prend l’image d’un homme qui était habité par un « esprit impur »… « Lorsque l’esprit impur est sorti de l’homme, il erre par des lieux arides en quête de repos, et il n’en trouve pas. Alors il dit : Je vais retourner dans ma demeure, d’où je suis sorti. Étant venu, il la trouve libre, balayée, bien en ordre », mais personne ne veille à la porte pour ne pas laisser entrer et s’installer n’importe qui, n’importe quoi… « Alors l’esprit impur s’en va prendre avec lui sept autres esprits plus mauvais que lui; ils reviennent et y habitent. Et l’état final de cet homme devient pire que le premier » (Mt 12,43-45). Ainsi en est-il de ceux et celles qui vivent dans l’instant présent, sans recul ni attention à ce qu’ils vivent… Une idée leur traverse la tête ? Ils la mettent aussitôt en pratique, sans chercher à savoir si elle est bonne ou mauvaise… Seule la recherche de leur satisfaction immédiate guide leurs pas… Ste Thérèse de Lisieux avait l’attitude inverse : « Faut-il tant aimer le bon Dieu et la Sainte Vierge et avoir ces pensées-là !… Mais je ne m’y arrête pas ». Elle savait au moins y faire attention, les reconnaître, avoir un certain recul à leur égard… Car Satan ne cesse de se servir de nos convoitises, de nos cœurs blessés, faibles et fragiles pour « enlever la Parole de Dieu », vite oubliée si l’on n’y prend garde, et semer d’autres désirs pour nous entraîner loin de Dieu sur la pente de la facilité… Et l’Esprit nous est justement donné pour nous aider à veiller, à faire attention, à reconnaître à sa Lumière que tel ou tel chemin est en harmonie avec Dieu ou contraire à Lui. « N’éteignez pas l’Esprit, mais vérifiez tout : ce qui est bon, retenez-le ; gardez-vous de toute espèce de mal » (1Th 5,19-22) grâce à la force même de cet Esprit qui vient au secours de notre faiblesse si nous le laissons agir en nous… « Par trois fois, j’ai prié le Seigneur pour qu’il éloigne de moi » cette « écharde dans la chair », une mystérieuse faiblesse qui accablait St Paul. « Mais il m’a déclaré :   Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse.   C’est donc de grand cœur que je me glorifierai surtout de mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ. C’est pourquoi je me complais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les détresses, dans les persécutions et les angoisses endurées pour le Christ ; car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2Co 12,7-10). Aussi, St Paul en est certain : « Aucune tentation ne vous est survenue, qui passât la mesure humaine. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces ; mais avec la tentation, il vous donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter » (1Co 10,13). Mais pour qu’il en soit ainsi, il s’agira pour nous de « veiller », de cœur, à garder notre regard intérieur tourné vers Celui qui nous a promis d’être avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde (Mt 28,20), pour recevoir de lui la force de lui demeurer fidèle. « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l’esprit est ardent mais la chair est faible » (Mc 14,38). « Entrez donc par la porte étroite. Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent » (Mt 7,13-14).

La Parole est donc tombée au bord du chemin… Nul n’y a fait attention, elle n’a pas eu le temps de pénétrer au cœur car elle a tout de suite disparu sans pouvoir prendre racine…  

Plante desséchée

« Une autre est tombée sur le terrain rocheux où elle n’avait pas beaucoup de terre, et aussitôt elle a levé, parce qu’elle n’avait pas de profondeur de terre ; et lorsque le soleil s’est levé, elle a été brûlée et, faute de racine, s’est desséchée » (Mc 4,5-6). « Ceux qui sont semés sur les endroits rocheux, sont ceux qui, quand ils ont entendu la Parole, l’accueillent aussitôt avec joie, mais ils n’ont pas de racine en eux-mêmes et sont les hommes d’un moment : survienne ensuite une tribulation ou une persécution à cause de la Parole, aussitôt ils succombent » (Mc 4,16-17). Jésus évoque ici les inévitables difficultés de cette vie sur cette terre, d’autant plus, nous a-t-il prévenus, que ceux qui essaieront de vivre la Parole en ce monde seront persécutés… Il suffit de regarder ce que Lui a subi : « Mon fils, si tu t’offres à servir le Seigneur, prépare-toi à l’épreuve ». Et « du moment qu’ils ont traité de Béelzéboul le maître de maison, que ne diront-ils pas de sa maisonnée ! » (cf. Si 2,1s ; Mt 10,17-25 ; Jn 15,18-27). Ainsi, ils ont entendu la Parole de Dieu avec un cœur ouvert : l’Esprit qui se joint toujours à la Parole a pu entrer en eux et semer ses fruits de paix, de joie, de douceur… « Vous avez accueilli la Parole avec la joie de l’Esprit Saint » (1Th 1,6), et alors quel bonheur ! Ils ont « gouté » et « vu » à quel point « le Seigneur est bon » (Ps 34(33),9). Mais ils n’auraient pas dû oublier la suite du Psaume : « Heureux qui s’abrite en lui ! » Et le verbe « s’abriter » évoque justement le fait que le Seigneur se propose d’être notre refuge au jour de l’épreuve. « Dieu est pour nous refuge et force, secours dans la détresse, toujours offert. Nous serons sans crainte si la terre est secouée, si les montagnes s’effondrent au cœur de la mer ; ses flots peuvent mugir et s’enfler, les montagnes, trembler dans la tempête. Il est avec nous, le Seigneur de l’univers ; citadelle pour nous, le Dieu de Jacob ! » (Ps 46(45),2-4). Ainsi, lorsque l’épreuve nous rejoint, Jésus nous invite à avoir des « racines » en nous-mêmes : que nous sachions retrouver au plus profond de nos cœurs cette Présence de Dieu qui ne nous quitte jamais car Dieu ne cesse de nous envoyer, de nous donner, son Esprit. Ste Thérèse de Lisieux écrivait : « Mon cœur est plein de la volonté du bon Dieu, aussi, quand on verse quelque chose par-dessus, cela ne pénètre pas à l’intérieur ; c’est un rien qui glisse facilement, comme l’huile qui ne peut se mélanger avec l’eau » (Noter la parabole !). « Je reste toujours au fond dans une paix profonde que rien ne peut troubler… Je m’arrange ainsi, même au milieu de la tempête, de façon à me conserver bien en paix au dedans ». Et lorsque le chemin devient plus difficile, Dieu le sait bien… Dans sa bonté, il nous envoie des grâces encore plus fortes pour nous aider à traverser l’épreuve… St Paul en parle en terme de consolation, de joie… « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toute notre tribulation, afin que, par la consolation que nous-mêmes recevons de Dieu, nous puissions consoler les autres en quelque tribulation que ce soit. De même en effet que les souffrances du Christ abondent pour nous, ainsi, par le Christ, abonde aussi notre consolation » (2Co 1,3-5). « Dieu n’est pas venu supprimer la souffrance. Il est venu la remplir de sa Présence » (Paul Claudel). Encore faut-il que nous soyons là, attentifs de cœur dans la prière, pour l’accueillir…

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« Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes. Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger » (Mt 11,28-30). Alors, si à certains jours, nous peinons sous le poids du fardeau de la vie, Jésus nous invite à venir à lui car Lui, de son côté, ne cesse de venir à nous par l’Esprit pour porter avec nous nos épreuves. Alors, avec lui et grâce à lui, la joie jaillira au cœur même de nos difficultés. « Je suis comblé de consolation », écrivait St Paul, « je surabonde de joie dans toute notre tribulation » (2Co 7,4). « Ne croyez pas que lorsque je serai au Ciel je vous ferai tomber des alouettes rôties dans le bec… Ce n’est pas ce que j’ai eu ni ce que j’ai désiré avoir. Vous aurez peut-être de grandes épreuves, mais je vous enverrai des lumières qui vous les feront apprécier et aimer. Vous serez obligés de dire comme moi : « Seigneur, vous nous comblez de joie par tout ce que vous faites » » (Ste Thérèse de Lisieux).

 

« Une autre est tombée dans les épines, et les épines ont monté et l’ont étouffée, et elle n’a pas donné de fruit » (Mc 4,7). « Il y en a donc d’autres qui sont semés dans les épines : ce sont ceux qui ont entendu la Parole, mais les soucis du monde, la séduction de la richesse et les autres convoitises les pénètrent et étouffent la Parole, qui demeure sans fruit » (Mc 4,18). Certains ont donc bien « entendu la Parole » mais d’autres réalités, contraires à cette Parole, coexistent avec elle… La bonne plante est bien là, mais des buissons d’épines poussent eux aussi et en se développant, ils étouffent la Parole qui ne peut pas donner son fruit…

Lianes chouchous-Réunion!

Lianes Chouchous à la Réunion (Cirque de Salazie)

Pour évoquer ces épines, Jésus parle tout d’abord des « soucis du monde »… On peut en donner quelques exemples avec l’Evangile lui-même… « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Car la vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement » (cf. Lc 12,22-32). Et souvenons-nous de cette parabole : « Un homme faisait un grand dîner, auquel il invita beaucoup de monde. À l’heure du dîner, il envoya son serviteur dire aux invités : Venez ; maintenant tout est prêt. Et tous, comme de concert, se mirent à s’excuser. Le premier lui dit : J’ai acheté un champ et il me faut aller le voir ; je t’en prie, tiens-moi pour excusé. Un autre dit : J’ai acheté cinq paires de bœufs et je pars les essayer ; je t’en prie, tiens-moi pour excusé. Un autre dit : Je viens de me marier, et c’est pourquoi je ne puis venir » (Lc 14,16-20). Maintenant, Jésus ne parlerait plus de bœufs, mais d’une nouvelle voiture… Face à tous ces soucis, compréhensibles lorsqu’ils touchent au nécessaire de la vie, Jésus invite donc à la confiance car « votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez » (Mt 6,8). A nous, bien sûr, de faire de notre côté tout ce que nous pouvons… Mais cette dernière attitude peut déjà être vécue dans la certitude que Dieu nous guide et nous soutient pour que nos efforts portent le fruit espéré… Et St Paul nous invite lui aussi à cette confiance, qui se nourrit dans la prière et s’exprime dans l’action de grâces : « Le Seigneur est proche. N’entretenez aucun souci ; mais en tout besoin recourez à l’oraison et à la prière, pénétrées d’action de grâces, pour présenter vos requêtes à Dieu. Alors la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, prendra sous sa garde vos cœurs et vos pensées, dans le Christ Jésus » (Ph 4,5-7).

Le deuxième exemple donné par Jésus est « la séduction de la richesse » qui nous pousse à mettre en elle une espérance illusoire de sécurité et de bonheur… Son attrait peut alors constituer un réel obstacle à la suite du Christ… A un jeune homme rencontré sur la route, Jésus déclara un jour : « « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi. » Entendant cette parole, le jeune homme s’en alla tout triste, car il avait de grands biens. Jésus dit alors à ses disciples : En vérité, je vous le dis, il sera difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux. Oui, je vous le répète, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux » (Mt 19,21-26). Alors, quel sera pour nous notre trésor, nos richesses ou le Christ ? « Car où est ton trésor, là sera aussi ton cœur » (Mt 6,21). Si notre trésor n’est constitué que de biens matériels, alors « malheur à vous », malheureux êtes-vous, « les riches, car vous avez votre consolation » (Lc 6,24) : ces richesses qui sont incapables de vous donner ce pour quoi votre cœur a été fait : l’Esprit de Dieu qui, seul, peut le combler… Par contre, « heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu » (Ps 33(32),12), « heureux est l’homme, qui met sa foi dans le Seigneur » (Ps 40(39),5), « heureux son invité, son élu », car « le Seigneur est bon » (Ps 34(33),9), « il donne la gloire, il donne la grâce » (Ps 84(83),12). Alors, « les biens de sa maison nous rassasient, les dons sacrés de son Temple » (Ps 65(64),5), « lui qui vous a fait le don de son Esprit Saint » (1Th 4,8), l’Esprit de Lumière, de Paix, de Vie… Tel est le trésor que nous portons dès maintenant dans « nos vases d’argile », écrit St Paul (2Co 4,7), un trésor d’où jaillit le vrai bonheur au cœur de toutes les difficultés de cette vie…

trésor argile

Ainsi, au milieu des épreuves qui nous affligent, « nous passons pour tristes, nous qui sommes toujours joyeux ; pour pauvres, nous qui faisons tant de riches ; pour gens qui n’ont rien, nous qui possédons tout » (2Co 6,10) dans la mesure où « nous avons reçu l’Esprit qui vient de Dieu » (1Co 2,12). Aussi, pour l’avoir expérimenté par lui-même, St Paul invitera à « chercher sa Plénitude dans l’Esprit » (Ep 5,18) qui jaillit de toute éternité de ce Dieu Amour qui ne cesse de se donner Lui‑même, comme une « Source d’Eau Vive » (Jr 2,13 ; 17,13). Alors, « heureux, Seigneur, qui se fie en toi » (Ps 84(83),13), « heureux celui qui met son espoir dans le Seigneur son Dieu » (Ps 146(145),3), car tous ceux qui ont espéré en toi n’ont jamais été déçus (Ps 22(21),6)… La vraie richesse est donc à chercher du côté du ciel, du côté de l’Esprit : « Du moment donc que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. Songez aux choses d’en haut, non à celles de la terre. Car vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu : quand le Christ sera manifesté, lui qui est votre vie, alors vous aussi vous serez manifestés avec lui pleins de gloire » (Col 3,1‑4). Celui qui a découvert ce trésor intérieur de vie, a trouvé le Royaume des Cieux, déjà offert à notre foi, ici-bas, sur la terre, en attendant sa pleine découverte, au ciel… « Le Royaume des Cieux est semblable à un trésor qui était caché dans un champ et qu’un homme vient à trouver : il le recache, s’en va ravi de joie vendre tout ce qu’il possède », car sa vraie richesse est dorénavant ailleurs, « et il achète ce champ », donné gratuitement (Mt 13,44).

Le troisième exemple d’épines est constitué « des autres convoitises »… Peut-être pourrait-on résumer ce terme en parlant de « désirer prendre pour soi ». St Paul en parle avec le thème des richesses abordé précédemment : « Quant à ceux qui veulent amasser des richesses, ils tombent dans la tentation, dans le piège, dans une foule de convoitises insensées et funestes, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition » (1Tm 6,9). Dans cette logique, il s’agit donc, d’une manière ou d’une autre, de chercher par soi-même son bonheur, sa satisfaction immédiate, sans se préoccuper de savoir si l’action posée est bonne ou mauvaise. Tous les dérapages et les dérèglements sont alors possibles car le seul but poursuivi est la recherche, qui peut devenir parfois effrénée, des « plaisirs de la vie », comme le précise St Luc dans son passage parallèle à celui de Marc (Lc 8,14). Cette attitude est celle de l’égoïsme. Adam et Eve, sans tenir compte de la Parole de Dieu, tentés par le serpent, ont décidé de « prendre pour eux-mêmes » le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, afin de devenir « par eux-mêmes » comme des dieux (Gn 3,1-7).

Adam et Eve-pomme

Jésus aura l’attitude inverse. « Lui qui est de condition divine », écrit St Paul, « il n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal à Dieu », mais bien au contraire, dans une attitude d’humilité, « il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur » (Ph 2,6-7)… Autrement dit, il n’a cherché que l’accomplissement de la volonté de celui qui l’a envoyé parmi les hommes (Jn 4,34 ; 5,30 ; 6,38). Et quelle est-elle ? « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés », écrit St Paul, et il mettra tout en œuvre par son Fils pour qu’il en soit effectivement ainsi (1Tm 2,4). Et Jésus, Serviteur du Père, se fera, par amour pour le Père, Serviteur des hommes : « C’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour » (Jn 6,39) et le Père a donné au Fils le monde à sauver (Jn 3,16-17). Mais cette volonté de salut, qui est celle d’un Dieu qui est Pur Amour, qui ne cherche que le bien de celles et ceux qu’il aime, sans aucun retour sur soi, ne peut pas s’imposer… Elle ne fera que se proposer, se proposer et se proposer encore, avec une fidélité inlassable et une extrême délicatesse jusqu’à ce qu’enfin la réponse tant attendue et tant espérée jaillisse de sa créature : « Oui, je crois ! », « Oui ! J’accepte ! » C’est ce que dit St Jean juste après avoir présenté la volonté de Dieu en Jn 6,39 : « Oui, telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6,40). Il se place cette fois du côté de l’homme appelé à « voir » ce que Dieu lui montre et à « croire » en ce qu’il lui révèle et lui propose : « la vie éternelle », cette vie qui est en Plénitude dans le Fils, qui rayonne de lui en lumière (Jn 1,4-5 ; 8,12 ; 12,46) et qui s’offre ainsi à la foi de tous ceux et celles qu’il rencontre… Mais pour cela, il leur faut sortir de la spirale infernale de l’égoïsme, du « par soi pour soi » qui enferme dans les ténèbres. « Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous  et croyez à l’Évangile » (Mc 1,15). Détournez-vous de toutes ces convoitises où chacun ne recherche pour lui-même que « les plaisirs de la vie », et où bien souvent, d’une manière ou d’une autre, « on avilit », on détruit, « soi-même son propre corps » (Rm 1,24). Avec le secours de la force de l’Esprit Saint donné aux pécheurs pour qu’ils puissent se convertir (Ac 5,29-32 ; 2,37-41), « que le péché ne règne donc plus dans votre corps mortel de manière à vous plier à ses convoitises » (Rm 6,12). Ce même Esprit, qui est « la grâce de Dieu » par excellence, « source de salut pour tous les hommes, s’est manifesté, et nous enseigne à renoncer à l’impiété et aux convoitises de ce monde, pour vivre en ce siècle présent dans la réserve, la justice et la piété » (Tt 2,11-12). « Laissez-vous mener par l’Esprit et vous ne risquerez pas de satisfaire la convoitise charnelle » (Ga 5,16). Ne pas l’écouter, ne pas lui obéir, serait « éteindre en nous l’Esprit » (1Th 5,19-22) et donc « étouffer la Parole » (Mc 4,7) qui ne pourrait pas alors « donner de fruit ». Car le seul fruit durable que nous pouvons porter (1Jn 2,17) est celui de l’Esprit qui est « amour, joie, paix, bonté, bienveillance, patience » (Ga 5,22)… En vous tournant de tout cœur vers le Christ Lumière, laissez-vous revêtir de Lumière… « Revêtez-vous donc du Seigneur Jésus Christ et ne vous souciez pas de la chair pour en satisfaire les convoitises » (Rm 13,14). « Ceux qui appartiennent au Christ Jésus ont en effet crucifié la chair avec ses passions et ses convoitises » (Ga 5,24), en se détournant, grâce au secours de l’Esprit Saint, de cette vie déréglée où, autrefois, ils vivaient « selon les convoitises charnelles, servant les caprices de la chair et des pensées coupables, si bien qu’ils étaient par nature voués à la colère », c’est-à-dire aux ténèbres, conséquences du péché, « tout comme les autres » (Ep 2,3 ; Tt 3,3)… Mais « Dieu le Père vous a mis en mesure de partager le sort des saints, dans la lumière. Il nous a en effet arrachés à l’empire des ténèbres et nous transférés dans le Royaume de son Fils bien-aimé » (Col 1,12-13 ; 2P 1,4). Telle est l’œuvre de Dieu par l’Esprit : avec Lui et par Lui, le Père et le Fils (Jn 10,30) partent à notre recherche, jusqu’à ce qu’ils nous retrouvent (Lc 15,4-7), puis ils nous « saisissent » (Ph 3,13) et nous arrachent, si nous consentons à leur action, à tout ce qui est contraire à la Lumière et à la Vie… Grâce à Dieu, nous pouvons alors « abandonner notre premier genre de vie et dépouiller », petit à petit, de pardon en pardon, « le vieil homme », voué à la mort (Jc 1,15), « qui va se corrompant au fil des convoitises décevantes pour nous renouveler par une transformation spirituelle de notre jugement et revêtir l’Homme Nouveau, qui a été créé selon Dieu, dans la justice et la sainteté de la vérité » (Ep 4,22-24). Alors nous participerons, grâce au Christ Sauveur et par le « Oui ! » de notre foi, à cette Plénitude de Vie que Lui-même reçoit de son Père de toute éternité…

Tel est le trésor que le Christ ne veut pas voir « étouffé » en nous par « les soucis du monde, la séduction de la richesse et les autres convoitises ». Il sait que notre « esprit est ardent, et que notre chair est faible » (Mt 26,41). « J’ai veillé sur mes disciples, et aucun ne s’est perdu », a-t-il dit juste avant de mourir (Jn 17,12 ; Lc 22,32 ; 1Jn 2,1). Or, « quand je serai allé », a-t-il dit encore, à nouveau « je viendrai vers vous. Je ne vous laisserai pas orphelins » (Jn 14,18). Il continuera donc de veiller sur nous, ses disciples d’aujourd’hui, comme il le fit autrefois pour ceux et celles qui nous ont précédés. Qu’il soit donc « le jardinier » de notre cœur (Jn 20,15) qui « enlève inlassablement le péché du monde » (Jn 1,29) dans la mesure où, inlassablement, nous acceptons de le lui offrir et de repartir à sa suite. Alors, avec lui et grâce à lui, la Parole ne sera pas étouffée, et elle portera du fruit à raison de trente, soixante ou cent pour un (Mc 4,20).

Jésus, Lumière du monde (Mc 4,21-23)

« Et il leur disait : « Est-ce que la lampe vient pour qu’on la mette sous le boisseau ou sous le lit ? N’est-ce pas pour qu’on la mette sur le lampadaire ? Car il n’y a rien de caché qui ne doive être manifesté et rien n’est demeuré secret que pour venir au grand jour. Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! »

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Cette « lampe » qui « vient » est avant tout le Christ Jésus, lui « qui est venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37), et donc « faire connaître le Père » (Jn 1,18), « le Dieu véritable » (Jn 17,3). Et puisque le Père est « Source d’Eau Vive » de toute éternité (Jr 2,13 ; 17,13), le connaître, c’est au même moment être inondé de cette Eau Vive de l’Esprit, « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63)… Faire connaître le Père, c’est donc semer la vie… Se mettre au Service du Père pour qu’il soit connu et reconnu dans le monde, c’est donc se mettre au service des hommes pour qui cette découverte du Père sera synonyme de vie éternelle, de bonheur, de Plénitude… « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu » (Jn 17,3)…

« En prêchant Jésus Christ », « Lumière du monde » (Jn 8,12) entrevue autrefois sur la route de Damas (Ac 9,1-19 ; 22,1-21 ; 26,12-18), St Paul à conscience de contribuer, pour sa part, à « la révélation d’un mystère enveloppé de silence aux siècles éternels, mais aujourd’hui manifesté » (Rm 16,25-27). En effet, Jésus, le Fils, nous a révélé « Qui » est Dieu : il nous a « manifesté son Nom » (Jn 17,6). Et « l’Esprit de Vérité » a reçu pour mission « d’introduire » les hommes, « dans la vérité tout entière » (Jn 16,13), et cela petit à petit, grâce à la « Parole de Vérité » (Ep 1,13) qui leur a été donnée. C’est ainsi que, du côté de Dieu, « il n’y a rien de caché qui ne doive être manifesté et rien n’est demeuré secret que pour venir au grand jour. » Et Jésus fait de nouveau appel à cette écoute intérieure, qui engage la personne tout entière à se tourner vers Dieu « de tout cœur » ; alors elle recevra de Lui le Don de l’Esprit qui lui permettra, par sa simple Présence en son cœur, de percevoir les réalités spirituelles qu’il évoque.

Aussi, « prenez garde à ce que vous entendez ! De la mesure dont vous mesurez, on mesurera pour vous, et on vous donnera encore plus. Car celui qui a, on lui donnera, et celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera enlevé » (Mc 4,24-25). Qui s’ouvrira « le plus possible » aux Paroles de Jésus recevra donc « le plus possible », et même « encore plus », car la générosité du Dieu infini est infinie… L’Eau Vive de l’Esprit coule en fleuves (Jn 7,37-39) ! Et celui qui a prouve, par le seul fait qu’il a, qu’il est ouvert à ce Dieu Source d’Eau Vive et qu’il accueille le Don de Dieu car «  un homme ne peut rien recevoir, si cela ne lui a été donné du ciel » (Jn 3,27). Par contre, « celui qui n’a pas » manifeste, par le simple fait qu’il n’a pas, qu’il n’est pas ouvert à ce Dieu qui ne cesse de se donner lui-même… Fermé à Dieu, il est dans les ténèbres et donc sous la coupe du Prince des Ténèbres qui « ne vient que pour voler » (Jn 10,10). « Même ce qu’il a », si tant est qu’il a encore quelque chose, « lui sera alors enlevé »… Pierre, « j’ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas ». Qu’il en soit de même pour chacun d’entre nous !

Parabole du grain qui pousse tout seul (Mc 4,26-29)

 

Jésus propose ici une nouvelle parabole, dans la lignée de la précédente, mais il va insister cette fois sur le dynamisme propre au Royaume de Dieu. L’image reprise est celle du grain « jeté en terre », et l’on suppose cette fois qu’il a été « semé dans la bonne terre ». Cette semence va « germer, pousser », sans que l’homme qui l’a reçue en son cœur ne sache comment.

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Et puis, « d’elle-même », la terre produira d’abord « l’herbe…

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… puis l’épi, puis plein de blé dans l’épi ».

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Cette terre renvoie donc à tous ceux et celles qui ont accueilli en leur cœur la semence de la Parole, et avec elle, nous l’avons vu, le Don de l’Esprit (Jn 3,34). Cet Esprit va être « Eau vive » qui va arroser la terre (Jn 7,37-39), la pénétrer, s’unir à elle (1Co 6,17), devenir « un » avec elle et lui donner, petit à petit, de développer toutes les potentialités qui sont les siennes. Grâce à cet Esprit, elle pourra donner le meilleur d’elle-même…

Dieu a créé l’homme au Souffle de l’Esprit (Gn 2,4b-7), et c’est ce même Esprit, communiqué par le Christ ressuscité (Jn 20,22-23) qui va lui permettre d’accomplir sa vocation à être « à l’image et ressemblance » de ce Dieu « Amour » (Gn 1,26-28 ; 1Jn 4,8.16) qui ne cesse de donner et de se donner à tous pour le bien de tous… « L’Amour », en effet, « a été versé dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5). Et c’est ce Don qui, petit à petit, va nous entrainer sur les chemins de l’amour, « à l’image du Fils » (Rm 8,28-30), Lui qui n’a cessé d’aimer et de nous inviter à aimer : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 15,12). Tel est le but, l’idéal, l’horizon vers lequel nous marcherons toute notre vie. Et c’est l’Esprit qui nous permettra de nous engager sur ce chemin et d’y progresser, du moins, nous l’espérons !

L’Esprit va donc commencer par travailler profondément, de l’intérieur celui ou celle qui le reçoit… Avec lui et par lui naîtra une créature nouvelle… En effet, « le jour où apparurent » par le « Verbe fait chair » (Jn 1,14), « la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes, il ne s’est pas occupé des œuvres de justice que nous avions pu accomplir, mais, poussé par sa seule miséricorde, il nous a sauvés par le bain de la régénération et de la rénovation en l’Esprit Saint » (Tt 3,4-5), le sacrement du baptême. Cette « rénovation » est « régénération », nouvelle naissance, comme le dit le Christ à Nicodème : « En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit. Ne t’étonne pas, si je t’ai dit : Il vous faut naître à nouveau » (Jn 3,5‑7). Cette nouvelle naissance est totalement l’œuvre de Dieu, par le Don de l’Esprit. Elle est un point de départ, un appel à vivre selon « cette créature nouvelle » qui a été comme « greffée » en nous par l’Esprit…

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L’Esprit devient ainsi un principe de vie au cœur de celui et celle qui ont accepté de le recevoir. « Tout ce qui est en eux est vie de son Esprit » (Is 38,16). Dieu l’avait promis : « Je vais répandre de l’eau sur le sol assoiffé et des ruisseaux sur la terre desséchée ; je répandrai mon Esprit sur ta race et ma bénédiction sur tes descendants. Alors, ils germeront comme parmi les herbages » (Is 44,3-4). Et de fait, avec le Christ et par le Christ, grâce au Don de l’Esprit, « d’elle même la terre produit d’abord l’herbe ». Puis « l’herbe » devient « épi », avec ensuite « plein de blé dans l’épi » (Mc 4,28)… Tout ce qui est vie, de par le dynamisme même de la vie, grandit, se développe… Le moteur de cette croissance sera encore l’Esprit Saint grâce à qui, jour après jour, tout grandit et s’affermit : « Que le Père, de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom, daigne, selon la richesse de sa gloire, vous armer de puissance par son Esprit pour que se fortifie en vous l’homme intérieur » (Ep 3,14-16)…

Puis vient l’heure des fruits, qui seront encore « le fruit de l’Esprit » (Ga 5,22). Isaïe en parle en termes de « droiture », de « justice », de « paix », de « repos » : « Que se répande sur nous l’Esprit d’en haut, et que le désert devienne un verger, un verger qui fait penser à une forêt. Dans le désert s’établira le droit et la justice habitera le verger. Le fruit de la justice sera la paix, et l’effet de la justice repos et sécurité à jamais » (Is 32,15-18).

Et de fait St Paul parlera « d’être justifié par l’Esprit », la conséquence par excellence du baptême : « Vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, vous avez été justifiés par le nom du Seigneur Jésus Christ et par l’Esprit de notre Dieu » (1Co 6,11). « Cet Esprit », écrira-t-il à Tite, « Dieu l’a répandu sur nous à profusion, par Jésus Christ notre Sauveur, afin que, justifiés par la grâce du Christ, nous obtenions en espérance l’héritage de la vie éternelle » (Tt 3,6-7), en commençant à goûter, dès ici-bas, à « quelque chose » de cette vie éternelle, car Dieu veut que « l’Esprit », petit à petit, devienne « notre vie » (Ga 5,25). Et c’est lui encore qui sera notre paix, notre repos, comme le Christ : « Que la paix du Christ règne dans vos cœurs » (Col 3,15), car « le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix » (Ga 5,22)… Et l’espérance ne nous décevra pas (Rm 5,5) : cette Paix sera parfaite à l’heure de « la moisson », lorsque « la faucille » de la mort viendra nous cueillir pour le Royaume, « espérance de la gloire » (Col 1,27) !

 

La parabole du grain de sénevé (Mc 4,30-32)

 

Le grain de sénevé est « la plus petite de toutes les graines qui sont sur la terre », une graine qui renvoie encore à la Parole de Dieu semée par Celui qui est « doux et humble de cœur » (Mt 11,29) et qui s’est présenté à nous « non pas comme celui qui est à table, mais comme celui qui sert » (Lc 22,26). Avec cette Parole, l’Eau Vive de l’Esprit féconde la terre, un Esprit invisible par nature à nos yeux de chair, un Esprit de Paix qui ne fait pas de bruit, un Esprit de Douceur qui ne s’impose pas… Bref, il apparaît aux yeux du monde comme une réalité insignifiante… Et pourtant, c’est la Puissance du Dieu infini qui se déploie en cet « Esprit de force » (2Tm 1,7 ; Ac 1,8). Alors, grâce à « la puissance de l’Esprit, la puissance du Seigneur » (Lc 4,14 ; 5,17), cette petite graine apparemment sans importance deviendra « la plus grande de toutes les plantes potagères »… Tel est le Mystère de ce Royaume de Dieu qui est communion avec Dieu, « justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17), Puissance de Vie donnée en fleuves pour que le monde ait la Vie (Jn 7,37-39 ; 10,10)…     D. Jacques Fournier

[1] SESBOÜÉ Daniel, « Parabole », Vocabulaire de Théologie Biblique (Ed. du Cerf ; Paris 1995) col. 891.

 

Fiche n°10 (Mc 4,1-34) Document PDF pour éventuelle impression