Mc 4,1-34 : Semer la Parole de Dieu.

La Parabole du semeur

Jésus est au bord du lac de Tibériade et « il se mit de nouveau à enseigner, et une foule très nombreuse s’assemble auprès de lui ». L’affluence est telle que Jésus décide de prendre du recul, pour mieux les rejoindre tous… Il fait beau, il n’y a pas de vent, la mer est calme… « Jésus monte dans une barque et s’y assied, en mer ; et toute la foule était à terre, près de la mer »… Et il se mit à les enseigner en paraboles…

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Aux scribes venus de Jérusalem et qui disaient à son sujet « Il est possédé de Béelzéboul », il avait déjà employé une parabole pour leur répondre (Mc 3,23-27). « Il faut comprendre la parabole comme la mise en scène de symboles, c’est-à-dire d’images tirées des réalités terrestres, pour signifier les réalités révélées par Dieu »… Il s’agit « d’évoquer la vie divine à partir de réalités terrestres qui prendront valeurs de signes »[1]. Jésus va donc employer des images très simples, tirées de la vie quotidienne de l’époque, pour évoquer « la vie divine », la vie de l’Esprit Saint… Les paraboles ne font donc que « montrer du doigt » ce « Dieu » qui « est Esprit » (Jn 4,24), invisible à nos yeux de chair, et qui échappe à tout emprise… Et il en est bien sûr de même avec ce « Royaume de Dieu », une expression qui renvoie à une vie de communion avec Dieu dans l’unité d’un même Esprit (Rm 14,17 ; Ep 4,3)… C’est pour cela qu’une parabole est souvent introduite par « comme » : « Comment allons-nous comparer le Royaume de Dieu ? Ou par quelle parabole allons-nous le figurer ? Il en est du Royaume de Dieu comme… » (Mc 4,30 ; 4,26).

Mais les paraboles des Evangiles ne peuvent pas être accueillies comme toutes les autres histoires… Pour bien les comprendre, il faut en effet essayer de percevoir les réalités spirituelles qu’elles évoquent, autrement on en resterait au niveau de toutes les histoires humaines et on passerait à côté du but visé par Jésus… Or, il n’évoque avec elles rien de moins que le Mystère de Dieu lui-même, ce Dieu invisible pour nous ici-bas, ce « Dieu Esprit », ce Dieu insaisissable… L’homme, laissé à ses seules forces d’homme, ne peut l’atteindre… St Paul emploiera lui aussi une comparaison pour évoquer cette difficulté : « Qui donc entre les hommes sait ce qui concerne l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ? De même, nul ne connaît ce qui concerne Dieu, sinon l’Esprit de Dieu » (1Co 2,11). Pour connaître « ce qui concerne Dieu », il s’agit donc d’abord de recevoir « l’Esprit de Dieu ». Et c’est bien ce qu’il dit juste avant et juste après : « C’est à nous que Dieu l’a révélé par l’Esprit… En effet, nous avons reçu l’Esprit qui vient de Dieu pour connaître les dons gracieux que Dieu nous a faits » (1Co 2,9-12). L’Esprit agit en effet au cœur de celui qui accepte de le recevoir comme une lumière grâce à laquelle il peut percevoir ce qu’il n’aurait jamais pu découvrir tout seul… « Dieu est Esprit »… « Dieu est Lumière » (1Jn 1,5)… Et « par ta Lumière, nous voyons la Lumière » (Ps 36(35),10). En recevant « la Lumière de l’Esprit », l’homme peut donc « voir la Lumière » et connaître, grâce à elle, « quelque chose » de ce Mystère de Dieu que le Fils est venu nous révéler (Jn 1,18). St Paul évoquera de cette action de l’Esprit en parlant d’un « Esprit de sagesse et de révélation » qui, par sa Présence, « illumine les yeux du cœur » et permet donc de « voir » ce que l’homme ne peut « voir » sans lui : « Daigne le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père de la gloire, vous donner un Esprit de sagesse et de révélation, qui vous le fasse vraiment connaître ! Puisse-t-il illuminer les yeux de votre cœur pour vous faire voir quelle espérance vous ouvre son appel, quels trésors de gloire renferme son héritage parmi les saints, et quelle extraordinaire grandeur sa puissance revêt pour nous, les croyants, selon la vigueur de sa force, qu’il a déployée en la personne du Christ, le ressuscitant d’entre les morts et le faisant siéger à sa droite, dans les cieux » (Ep 1,17-20).

 Esprit Saint

« Prenez donc garde à la manière dont vous écoutez ! » (Lc 8,18). Il ne s’agit pas en effet d’écouter la Parole de Jésus avec notre seule intelligence… Il faut également lui ouvrir tout notre cœur. Or cette démarche est identique à celle que Dieu ne cesse de nous demander avec son Fils et par Lui, car lui ouvrir tout son cœur, c’est au même moment se détourner de tout cœur du mal, de tout ce qui s’oppose à Dieu… Ecouter Dieu engage donc tout notre être, toute notre vie, dans un mouvement intérieur où nous allons, aidés et soutenus par sa grâce, nous tourner entièrement vers Lui en renonçant au même moment à tout ce qui n’est pas en harmonie avec lui… Lorsque le Christ commence sa parabole par « Ecoutez ! », et qu’il la termine par « Entende qui a des oreilles pour entendre ! », il s’adresse donc à notre cœur, à notre conscience et il implore de chacun d’entre nous une bonne volonté, sincère et confiante… En effet, lorsqu’il parlera, l’Esprit de Dieu se joindra à sa Parole pour rendre témoignage en nos cœurs à cette réalité spirituelle qu’il évoque. « Celui que Dieu a envoyé prononce les Paroles de Dieu, car il donne l’Esprit sans mesure », cet « Esprit qui vient du Père et qui me rend témoignage » (Jn 3,34 ; 15,26). Quiconque ouvrira donc son cœur à la Parole de Jésus ne pourra donc que recevoir au même moment au plus profond de lui-même « l’Esprit donné sans mesure ». Or, « l’Esprit vivifie », pacifie, guérit, pardonne… Cette Présence de l’Esprit au cœur de celui qui consent à l’accueillir sera donc « Vie » et « Paix »… Elle ne se verra pas, elle se vivra… Et cette Vie reçue éclairera, par sa simple Présence, les Paroles de Jésus… Jésus parle de vie nouvelle et éternelle, donnée gratuitement par le Père des Miséricordes à tous ceux et celles qui acceptent de se repentir en vérité ? Quiconque répondra à cette démarche en toute bonne volonté, sincérité, simplicité, ne pourra qu’accueillir avec la Parole de Jésus l’Esprit qui vivifie… Et en vivant cette vie nouvelle, en l’expérimentant, en la goûtant, il pourra comprendre ce à quoi Jésus fait allusion par ses paraboles… « Prêtez l’oreille, écoutez et vous vivrez » (Is 55,3), par l’Esprit…

Ainsi « le semeur est sorti pour semer », car, dit Jésus en St Jean, « c’est de Dieu que je suis sorti et que je viens ; je ne viens pas de moi-même; mais lui m’a envoyé… Je suis sorti d’auprès du Père et venu dans le monde… Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. Or c’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour » (Jn 8,42 ; 16,28 ; 6,38-40). Et le Père a donné à son Fils le monde à sauver : « Dieu », en effet, « a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, l’Unique-Engendré, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. Il a envoyé son Fils dans le monde pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3,16-17).

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« Le semeur, c’est la Parole qu’il sème » (Mc 4,14). Ce que Jésus sème dans le monde, ce sont les Paroles qu’il a reçues de son Père… « Père, les Paroles que tu m’as données, je les leur ai données » (Jn 17,8). Elles nous disent l’Amour de Miséricorde que Dieu a pour chacun d’entre nous. « Le Père lui aime vous aime » (Jn 16,27). Oui, Père, « tu les as aimés comme tu m’as aimé » (Jn 17,23). Et comment le Père a-t-il aimé et aime-t-il son Fils Unique de toute éternité ? Il l’aime en lui donnant tout, tout ce qu’Il Est, toute sa Vie, sa Lumière et sa Paix… « Le Père aime le Fils et il a tout donné en sa main » (Jn 3,35). « Tu les as aimés comme tu m’as aimé » c’est-à-dire en te donnant à eux de la même manière, tout entier… Telle est la Bonne Nouvelle que Jésus ne cesse d’annoncer : l’Amour gratuit et inconditionnel du Père envers toutes ses créatures… Pour l’accueillir, il suffit de l’accepter, de se laisser aimer tel qu’on est, avec toutes ses failles, ses blessures, et d’essayer de suivre cet Amour, autant que la faiblesse humaine le permet, en vivant en harmonie avec lui, dans la même dynamique… C’est avant tout de cela qu’il s’agit, et non pas des « mérites » des uns ou des autres car « tous sont pécheurs ». « Il ne s’agit donc pas de l’homme qui veut ou qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde », et qui, en nous entourant d’un Amour de Miséricorde toujours offert, rend possible l’aventure d’une vie de communion avec Lui, grâce au Pardon qu’il ne cesse de nous proposer en surabondance (Rm 3,23 ; 9,16). « Près de toi se trouve le pardon pour que l’homme te craigne », c’est-à-dire, pour qu’il puisse vivre en tenant compte de toi (cf. Ps 130(129),4 ; 86(85),5)…

 

Mais cette Parole que Dieu, dans sa liberté souveraine, a décidé de venir nous adresser avec son Fils et par Lui, nous pouvons nous aussi décider librement de l’accueillir ou non… Et Jésus, par cette parabole du semeur, va évoquer quelques situations différentes au niveau de la réception de cette Parole (Mc 4,4-8), qu’il expliquera lui-même à ses disciples par la suite (Mc 4,13-20)…

OLYMPUS DIGITAL CAMERA« Et il advint, comme il semait, qu’une partie du grain est tombée au bord du chemin, et les oiseaux sont venus et ont tout mangé ». « Ceux qui sont au bord du chemin où la Parole est semée, sont ceux qui ne l’ont pas plus tôt entendue que Satan arrive et enlève la Parole semée en eux ». Ils écoutent donc la Parole de Dieu, mais ils n’ont aucune intériorité, aucun recul sur leurs désirs et donc aucun discernement… La porte de leur cœur est ouverte à tous vents… En St Matthieu, Jésus prend l’image d’un homme qui était habité par un « esprit impur »… « Lorsque l’esprit impur est sorti de l’homme, il erre par des lieux arides en quête de repos, et il n’en trouve pas. Alors il dit : Je vais retourner dans ma demeure, d’où je suis sorti. Étant venu, il la trouve libre, balayée, bien en ordre », mais personne ne veille à la porte pour ne pas laisser entrer et s’installer n’importe qui, n’importe quoi… « Alors l’esprit impur s’en va prendre avec lui sept autres esprits plus mauvais que lui; ils reviennent et y habitent. Et l’état final de cet homme devient pire que le premier » (Mt 12,43-45). Ainsi en est-il de ceux et celles qui vivent dans l’instant présent, sans recul ni attention à ce qu’ils vivent… Une idée leur traverse la tête ? Ils la mettent aussitôt en pratique, sans chercher à savoir si elle est bonne ou mauvaise… Seule la recherche de leur satisfaction immédiate guide leurs pas… Ste Thérèse de Lisieux avait l’attitude inverse : « Faut-il tant aimer le bon Dieu et la Sainte Vierge et avoir ces pensées-là !… Mais je ne m’y arrête pas ». Elle savait au moins y faire attention, les reconnaître, avoir un certain recul à leur égard… Car Satan ne cesse de se servir de nos convoitises, de nos cœurs blessés, faibles et fragiles pour « enlever la Parole de Dieu », vite oubliée si l’on n’y prend garde, et semer d’autres désirs pour nous entraîner loin de Dieu sur la pente de la facilité… Et l’Esprit nous est justement donné pour nous aider à veiller, à faire attention, à reconnaître à sa Lumière que tel ou tel chemin est en harmonie avec Dieu ou contraire à Lui. « N’éteignez pas l’Esprit, mais vérifiez tout : ce qui est bon, retenez-le ; gardez-vous de toute espèce de mal » (1Th 5,19-22) grâce à la force même de cet Esprit qui vient au secours de notre faiblesse si nous le laissons agir en nous… « Par trois fois, j’ai prié le Seigneur pour qu’il éloigne de moi » cette « écharde dans la chair », une mystérieuse faiblesse qui accablait St Paul. « Mais il m’a déclaré :   Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse.   C’est donc de grand cœur que je me glorifierai surtout de mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ. C’est pourquoi je me complais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les détresses, dans les persécutions et les angoisses endurées pour le Christ ; car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2Co 12,7-10). Aussi, St Paul en est certain : « Aucune tentation ne vous est survenue, qui passât la mesure humaine. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces ; mais avec la tentation, il vous donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter » (1Co 10,13). Mais pour qu’il en soit ainsi, il s’agira pour nous de « veiller », de cœur, à garder notre regard intérieur tourné vers Celui qui nous a promis d’être avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde (Mt 28,20), pour recevoir de lui la force de lui demeurer fidèle. « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l’esprit est ardent mais la chair est faible » (Mc 14,38). « Entrez donc par la porte étroite. Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent » (Mt 7,13-14).

La Parole est donc tombée au bord du chemin… Nul n’y a fait attention, elle n’a pas eu le temps de pénétrer au cœur car elle a tout de suite disparu sans pouvoir prendre racine…  

Plante desséchée

« Une autre est tombée sur le terrain rocheux où elle n’avait pas beaucoup de terre, et aussitôt elle a levé, parce qu’elle n’avait pas de profondeur de terre ; et lorsque le soleil s’est levé, elle a été brûlée et, faute de racine, s’est desséchée » (Mc 4,5-6). « Ceux qui sont semés sur les endroits rocheux, sont ceux qui, quand ils ont entendu la Parole, l’accueillent aussitôt avec joie, mais ils n’ont pas de racine en eux-mêmes et sont les hommes d’un moment : survienne ensuite une tribulation ou une persécution à cause de la Parole, aussitôt ils succombent » (Mc 4,16-17). Jésus évoque ici les inévitables difficultés de cette vie sur cette terre, d’autant plus, nous a-t-il prévenus, que ceux qui essaieront de vivre la Parole en ce monde seront persécutés… Il suffit de regarder ce que Lui a subi : « Mon fils, si tu t’offres à servir le Seigneur, prépare-toi à l’épreuve ». Et « du moment qu’ils ont traité de Béelzéboul le maître de maison, que ne diront-ils pas de sa maisonnée ! » (cf. Si 2,1s ; Mt 10,17-25 ; Jn 15,18-27). Ainsi, ils ont entendu la Parole de Dieu avec un cœur ouvert : l’Esprit qui se joint toujours à la Parole a pu entrer en eux et semer ses fruits de paix, de joie, de douceur… « Vous avez accueilli la Parole avec la joie de l’Esprit Saint » (1Th 1,6), et alors quel bonheur ! Ils ont « gouté » et « vu » à quel point « le Seigneur est bon » (Ps 34(33),9). Mais ils n’auraient pas dû oublier la suite du Psaume : « Heureux qui s’abrite en lui ! » Et le verbe « s’abriter » évoque justement le fait que le Seigneur se propose d’être notre refuge au jour de l’épreuve. « Dieu est pour nous refuge et force, secours dans la détresse, toujours offert. Nous serons sans crainte si la terre est secouée, si les montagnes s’effondrent au cœur de la mer ; ses flots peuvent mugir et s’enfler, les montagnes, trembler dans la tempête. Il est avec nous, le Seigneur de l’univers ; citadelle pour nous, le Dieu de Jacob ! » (Ps 46(45),2-4). Ainsi, lorsque l’épreuve nous rejoint, Jésus nous invite à avoir des « racines » en nous-mêmes : que nous sachions retrouver au plus profond de nos cœurs cette Présence de Dieu qui ne nous quitte jamais car Dieu ne cesse de nous envoyer, de nous donner, son Esprit. Ste Thérèse de Lisieux écrivait : « Mon cœur est plein de la volonté du bon Dieu, aussi, quand on verse quelque chose par-dessus, cela ne pénètre pas à l’intérieur ; c’est un rien qui glisse facilement, comme l’huile qui ne peut se mélanger avec l’eau » (Noter la parabole !). « Je reste toujours au fond dans une paix profonde que rien ne peut troubler… Je m’arrange ainsi, même au milieu de la tempête, de façon à me conserver bien en paix au dedans ». Et lorsque le chemin devient plus difficile, Dieu le sait bien… Dans sa bonté, il nous envoie des grâces encore plus fortes pour nous aider à traverser l’épreuve… St Paul en parle en terme de consolation, de joie… « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toute notre tribulation, afin que, par la consolation que nous-mêmes recevons de Dieu, nous puissions consoler les autres en quelque tribulation que ce soit. De même en effet que les souffrances du Christ abondent pour nous, ainsi, par le Christ, abonde aussi notre consolation » (2Co 1,3-5). « Dieu n’est pas venu supprimer la souffrance. Il est venu la remplir de sa Présence » (Paul Claudel). Encore faut-il que nous soyons là, attentifs de cœur dans la prière, pour l’accueillir…

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« Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes. Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger » (Mt 11,28-30). Alors, si à certains jours, nous peinons sous le poids du fardeau de la vie, Jésus nous invite à venir à lui car Lui, de son côté, ne cesse de venir à nous par l’Esprit pour porter avec nous nos épreuves. Alors, avec lui et grâce à lui, la joie jaillira au cœur même de nos difficultés. « Je suis comblé de consolation », écrivait St Paul, « je surabonde de joie dans toute notre tribulation » (2Co 7,4). « Ne croyez pas que lorsque je serai au Ciel je vous ferai tomber des alouettes rôties dans le bec… Ce n’est pas ce que j’ai eu ni ce que j’ai désiré avoir. Vous aurez peut-être de grandes épreuves, mais je vous enverrai des lumières qui vous les feront apprécier et aimer. Vous serez obligés de dire comme moi : « Seigneur, vous nous comblez de joie par tout ce que vous faites » » (Ste Thérèse de Lisieux).

 

« Une autre est tombée dans les épines, et les épines ont monté et l’ont étouffée, et elle n’a pas donné de fruit » (Mc 4,7). « Il y en a donc d’autres qui sont semés dans les épines : ce sont ceux qui ont entendu la Parole, mais les soucis du monde, la séduction de la richesse et les autres convoitises les pénètrent et étouffent la Parole, qui demeure sans fruit » (Mc 4,18). Certains ont donc bien « entendu la Parole » mais d’autres réalités, contraires à cette Parole, coexistent avec elle… La bonne plante est bien là, mais des buissons d’épines poussent eux aussi et en se développant, ils étouffent la Parole qui ne peut pas donner son fruit…

Lianes chouchous-Réunion!

Lianes Chouchous à la Réunion (Cirque de Salazie)

Pour évoquer ces épines, Jésus parle tout d’abord des « soucis du monde »… On peut en donner quelques exemples avec l’Evangile lui-même… « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Car la vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement » (cf. Lc 12,22-32). Et souvenons-nous de cette parabole : « Un homme faisait un grand dîner, auquel il invita beaucoup de monde. À l’heure du dîner, il envoya son serviteur dire aux invités : Venez ; maintenant tout est prêt. Et tous, comme de concert, se mirent à s’excuser. Le premier lui dit : J’ai acheté un champ et il me faut aller le voir ; je t’en prie, tiens-moi pour excusé. Un autre dit : J’ai acheté cinq paires de bœufs et je pars les essayer ; je t’en prie, tiens-moi pour excusé. Un autre dit : Je viens de me marier, et c’est pourquoi je ne puis venir » (Lc 14,16-20). Maintenant, Jésus ne parlerait plus de bœufs, mais d’une nouvelle voiture… Face à tous ces soucis, compréhensibles lorsqu’ils touchent au nécessaire de la vie, Jésus invite donc à la confiance car « votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez » (Mt 6,8). A nous, bien sûr, de faire de notre côté tout ce que nous pouvons… Mais cette dernière attitude peut déjà être vécue dans la certitude que Dieu nous guide et nous soutient pour que nos efforts portent le fruit espéré… Et St Paul nous invite lui aussi à cette confiance, qui se nourrit dans la prière et s’exprime dans l’action de grâces : « Le Seigneur est proche. N’entretenez aucun souci ; mais en tout besoin recourez à l’oraison et à la prière, pénétrées d’action de grâces, pour présenter vos requêtes à Dieu. Alors la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, prendra sous sa garde vos cœurs et vos pensées, dans le Christ Jésus » (Ph 4,5-7).

Le deuxième exemple donné par Jésus est « la séduction de la richesse » qui nous pousse à mettre en elle une espérance illusoire de sécurité et de bonheur… Son attrait peut alors constituer un réel obstacle à la suite du Christ… A un jeune homme rencontré sur la route, Jésus déclara un jour : « « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi. » Entendant cette parole, le jeune homme s’en alla tout triste, car il avait de grands biens. Jésus dit alors à ses disciples : En vérité, je vous le dis, il sera difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux. Oui, je vous le répète, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux » (Mt 19,21-26). Alors, quel sera pour nous notre trésor, nos richesses ou le Christ ? « Car où est ton trésor, là sera aussi ton cœur » (Mt 6,21). Si notre trésor n’est constitué que de biens matériels, alors « malheur à vous », malheureux êtes-vous, « les riches, car vous avez votre consolation » (Lc 6,24) : ces richesses qui sont incapables de vous donner ce pour quoi votre cœur a été fait : l’Esprit de Dieu qui, seul, peut le combler… Par contre, « heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu » (Ps 33(32),12), « heureux est l’homme, qui met sa foi dans le Seigneur » (Ps 40(39),5), « heureux son invité, son élu », car « le Seigneur est bon » (Ps 34(33),9), « il donne la gloire, il donne la grâce » (Ps 84(83),12). Alors, « les biens de sa maison nous rassasient, les dons sacrés de son Temple » (Ps 65(64),5), « lui qui vous a fait le don de son Esprit Saint » (1Th 4,8), l’Esprit de Lumière, de Paix, de Vie… Tel est le trésor que nous portons dès maintenant dans « nos vases d’argile », écrit St Paul (2Co 4,7), un trésor d’où jaillit le vrai bonheur au cœur de toutes les difficultés de cette vie…

trésor argile

Ainsi, au milieu des épreuves qui nous affligent, « nous passons pour tristes, nous qui sommes toujours joyeux ; pour pauvres, nous qui faisons tant de riches ; pour gens qui n’ont rien, nous qui possédons tout » (2Co 6,10) dans la mesure où « nous avons reçu l’Esprit qui vient de Dieu » (1Co 2,12). Aussi, pour l’avoir expérimenté par lui-même, St Paul invitera à « chercher sa Plénitude dans l’Esprit » (Ep 5,18) qui jaillit de toute éternité de ce Dieu Amour qui ne cesse de se donner Lui‑même, comme une « Source d’Eau Vive » (Jr 2,13 ; 17,13). Alors, « heureux, Seigneur, qui se fie en toi » (Ps 84(83),13), « heureux celui qui met son espoir dans le Seigneur son Dieu » (Ps 146(145),3), car tous ceux qui ont espéré en toi n’ont jamais été déçus (Ps 22(21),6)… La vraie richesse est donc à chercher du côté du ciel, du côté de l’Esprit : « Du moment donc que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. Songez aux choses d’en haut, non à celles de la terre. Car vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu : quand le Christ sera manifesté, lui qui est votre vie, alors vous aussi vous serez manifestés avec lui pleins de gloire » (Col 3,1‑4). Celui qui a découvert ce trésor intérieur de vie, a trouvé le Royaume des Cieux, déjà offert à notre foi, ici-bas, sur la terre, en attendant sa pleine découverte, au ciel… « Le Royaume des Cieux est semblable à un trésor qui était caché dans un champ et qu’un homme vient à trouver : il le recache, s’en va ravi de joie vendre tout ce qu’il possède », car sa vraie richesse est dorénavant ailleurs, « et il achète ce champ », donné gratuitement (Mt 13,44).

Le troisième exemple d’épines est constitué « des autres convoitises »… Peut-être pourrait-on résumer ce terme en parlant de « désirer prendre pour soi ». St Paul en parle avec le thème des richesses abordé précédemment : « Quant à ceux qui veulent amasser des richesses, ils tombent dans la tentation, dans le piège, dans une foule de convoitises insensées et funestes, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition » (1Tm 6,9). Dans cette logique, il s’agit donc, d’une manière ou d’une autre, de chercher par soi-même son bonheur, sa satisfaction immédiate, sans se préoccuper de savoir si l’action posée est bonne ou mauvaise. Tous les dérapages et les dérèglements sont alors possibles car le seul but poursuivi est la recherche, qui peut devenir parfois effrénée, des « plaisirs de la vie », comme le précise St Luc dans son passage parallèle à celui de Marc (Lc 8,14). Cette attitude est celle de l’égoïsme. Adam et Eve, sans tenir compte de la Parole de Dieu, tentés par le serpent, ont décidé de « prendre pour eux-mêmes » le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, afin de devenir « par eux-mêmes » comme des dieux (Gn 3,1-7).

Adam et Eve-pomme

Jésus aura l’attitude inverse. « Lui qui est de condition divine », écrit St Paul, « il n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal à Dieu », mais bien au contraire, dans une attitude d’humilité, « il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur » (Ph 2,6-7)… Autrement dit, il n’a cherché que l’accomplissement de la volonté de celui qui l’a envoyé parmi les hommes (Jn 4,34 ; 5,30 ; 6,38). Et quelle est-elle ? « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés », écrit St Paul, et il mettra tout en œuvre par son Fils pour qu’il en soit effectivement ainsi (1Tm 2,4). Et Jésus, Serviteur du Père, se fera, par amour pour le Père, Serviteur des hommes : « C’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour » (Jn 6,39) et le Père a donné au Fils le monde à sauver (Jn 3,16-17). Mais cette volonté de salut, qui est celle d’un Dieu qui est Pur Amour, qui ne cherche que le bien de celles et ceux qu’il aime, sans aucun retour sur soi, ne peut pas s’imposer… Elle ne fera que se proposer, se proposer et se proposer encore, avec une fidélité inlassable et une extrême délicatesse jusqu’à ce qu’enfin la réponse tant attendue et tant espérée jaillisse de sa créature : « Oui, je crois ! », « Oui ! J’accepte ! » C’est ce que dit St Jean juste après avoir présenté la volonté de Dieu en Jn 6,39 : « Oui, telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6,40). Il se place cette fois du côté de l’homme appelé à « voir » ce que Dieu lui montre et à « croire » en ce qu’il lui révèle et lui propose : « la vie éternelle », cette vie qui est en Plénitude dans le Fils, qui rayonne de lui en lumière (Jn 1,4-5 ; 8,12 ; 12,46) et qui s’offre ainsi à la foi de tous ceux et celles qu’il rencontre… Mais pour cela, il leur faut sortir de la spirale infernale de l’égoïsme, du « par soi pour soi » qui enferme dans les ténèbres. « Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous  et croyez à l’Évangile » (Mc 1,15). Détournez-vous de toutes ces convoitises où chacun ne recherche pour lui-même que « les plaisirs de la vie », et où bien souvent, d’une manière ou d’une autre, « on avilit », on détruit, « soi-même son propre corps » (Rm 1,24). Avec le secours de la force de l’Esprit Saint donné aux pécheurs pour qu’ils puissent se convertir (Ac 5,29-32 ; 2,37-41), « que le péché ne règne donc plus dans votre corps mortel de manière à vous plier à ses convoitises » (Rm 6,12). Ce même Esprit, qui est « la grâce de Dieu » par excellence, « source de salut pour tous les hommes, s’est manifesté, et nous enseigne à renoncer à l’impiété et aux convoitises de ce monde, pour vivre en ce siècle présent dans la réserve, la justice et la piété » (Tt 2,11-12). « Laissez-vous mener par l’Esprit et vous ne risquerez pas de satisfaire la convoitise charnelle » (Ga 5,16). Ne pas l’écouter, ne pas lui obéir, serait « éteindre en nous l’Esprit » (1Th 5,19-22) et donc « étouffer la Parole » (Mc 4,7) qui ne pourrait pas alors « donner de fruit ». Car le seul fruit durable que nous pouvons porter (1Jn 2,17) est celui de l’Esprit qui est « amour, joie, paix, bonté, bienveillance, patience » (Ga 5,22)… En vous tournant de tout cœur vers le Christ Lumière, laissez-vous revêtir de Lumière… « Revêtez-vous donc du Seigneur Jésus Christ et ne vous souciez pas de la chair pour en satisfaire les convoitises » (Rm 13,14). « Ceux qui appartiennent au Christ Jésus ont en effet crucifié la chair avec ses passions et ses convoitises » (Ga 5,24), en se détournant, grâce au secours de l’Esprit Saint, de cette vie déréglée où, autrefois, ils vivaient « selon les convoitises charnelles, servant les caprices de la chair et des pensées coupables, si bien qu’ils étaient par nature voués à la colère », c’est-à-dire aux ténèbres, conséquences du péché, « tout comme les autres » (Ep 2,3 ; Tt 3,3)… Mais « Dieu le Père vous a mis en mesure de partager le sort des saints, dans la lumière. Il nous a en effet arrachés à l’empire des ténèbres et nous transférés dans le Royaume de son Fils bien-aimé » (Col 1,12-13 ; 2P 1,4). Telle est l’œuvre de Dieu par l’Esprit : avec Lui et par Lui, le Père et le Fils (Jn 10,30) partent à notre recherche, jusqu’à ce qu’ils nous retrouvent (Lc 15,4-7), puis ils nous « saisissent » (Ph 3,13) et nous arrachent, si nous consentons à leur action, à tout ce qui est contraire à la Lumière et à la Vie… Grâce à Dieu, nous pouvons alors « abandonner notre premier genre de vie et dépouiller », petit à petit, de pardon en pardon, « le vieil homme », voué à la mort (Jc 1,15), « qui va se corrompant au fil des convoitises décevantes pour nous renouveler par une transformation spirituelle de notre jugement et revêtir l’Homme Nouveau, qui a été créé selon Dieu, dans la justice et la sainteté de la vérité » (Ep 4,22-24). Alors nous participerons, grâce au Christ Sauveur et par le « Oui ! » de notre foi, à cette Plénitude de Vie que Lui-même reçoit de son Père de toute éternité…

Tel est le trésor que le Christ ne veut pas voir « étouffé » en nous par « les soucis du monde, la séduction de la richesse et les autres convoitises ». Il sait que notre « esprit est ardent, et que notre chair est faible » (Mt 26,41). « J’ai veillé sur mes disciples, et aucun ne s’est perdu », a-t-il dit juste avant de mourir (Jn 17,12 ; Lc 22,32 ; 1Jn 2,1). Or, « quand je serai allé », a-t-il dit encore, à nouveau « je viendrai vers vous. Je ne vous laisserai pas orphelins » (Jn 14,18). Il continuera donc de veiller sur nous, ses disciples d’aujourd’hui, comme il le fit autrefois pour ceux et celles qui nous ont précédés. Qu’il soit donc « le jardinier » de notre cœur (Jn 20,15) qui « enlève inlassablement le péché du monde » (Jn 1,29) dans la mesure où, inlassablement, nous acceptons de le lui offrir et de repartir à sa suite. Alors, avec lui et grâce à lui, la Parole ne sera pas étouffée, et elle portera du fruit à raison de trente, soixante ou cent pour un (Mc 4,20).

Jésus, Lumière du monde (Mc 4,21-23)

« Et il leur disait : « Est-ce que la lampe vient pour qu’on la mette sous le boisseau ou sous le lit ? N’est-ce pas pour qu’on la mette sur le lampadaire ? Car il n’y a rien de caché qui ne doive être manifesté et rien n’est demeuré secret que pour venir au grand jour. Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! »

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Cette « lampe » qui « vient » est avant tout le Christ Jésus, lui « qui est venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37), et donc « faire connaître le Père » (Jn 1,18), « le Dieu véritable » (Jn 17,3). Et puisque le Père est « Source d’Eau Vive » de toute éternité (Jr 2,13 ; 17,13), le connaître, c’est au même moment être inondé de cette Eau Vive de l’Esprit, « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63)… Faire connaître le Père, c’est donc semer la vie… Se mettre au Service du Père pour qu’il soit connu et reconnu dans le monde, c’est donc se mettre au service des hommes pour qui cette découverte du Père sera synonyme de vie éternelle, de bonheur, de Plénitude… « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu » (Jn 17,3)…

« En prêchant Jésus Christ », « Lumière du monde » (Jn 8,12) entrevue autrefois sur la route de Damas (Ac 9,1-19 ; 22,1-21 ; 26,12-18), St Paul à conscience de contribuer, pour sa part, à « la révélation d’un mystère enveloppé de silence aux siècles éternels, mais aujourd’hui manifesté » (Rm 16,25-27). En effet, Jésus, le Fils, nous a révélé « Qui » est Dieu : il nous a « manifesté son Nom » (Jn 17,6). Et « l’Esprit de Vérité » a reçu pour mission « d’introduire » les hommes, « dans la vérité tout entière » (Jn 16,13), et cela petit à petit, grâce à la « Parole de Vérité » (Ep 1,13) qui leur a été donnée. C’est ainsi que, du côté de Dieu, « il n’y a rien de caché qui ne doive être manifesté et rien n’est demeuré secret que pour venir au grand jour. » Et Jésus fait de nouveau appel à cette écoute intérieure, qui engage la personne tout entière à se tourner vers Dieu « de tout cœur » ; alors elle recevra de Lui le Don de l’Esprit qui lui permettra, par sa simple Présence en son cœur, de percevoir les réalités spirituelles qu’il évoque.

Aussi, « prenez garde à ce que vous entendez ! De la mesure dont vous mesurez, on mesurera pour vous, et on vous donnera encore plus. Car celui qui a, on lui donnera, et celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera enlevé » (Mc 4,24-25). Qui s’ouvrira « le plus possible » aux Paroles de Jésus recevra donc « le plus possible », et même « encore plus », car la générosité du Dieu infini est infinie… L’Eau Vive de l’Esprit coule en fleuves (Jn 7,37-39) ! Et celui qui a prouve, par le seul fait qu’il a, qu’il est ouvert à ce Dieu Source d’Eau Vive et qu’il accueille le Don de Dieu car «  un homme ne peut rien recevoir, si cela ne lui a été donné du ciel » (Jn 3,27). Par contre, « celui qui n’a pas » manifeste, par le simple fait qu’il n’a pas, qu’il n’est pas ouvert à ce Dieu qui ne cesse de se donner lui-même… Fermé à Dieu, il est dans les ténèbres et donc sous la coupe du Prince des Ténèbres qui « ne vient que pour voler » (Jn 10,10). « Même ce qu’il a », si tant est qu’il a encore quelque chose, « lui sera alors enlevé »… Pierre, « j’ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas ». Qu’il en soit de même pour chacun d’entre nous !

Parabole du grain qui pousse tout seul (Mc 4,26-29)

 

Jésus propose ici une nouvelle parabole, dans la lignée de la précédente, mais il va insister cette fois sur le dynamisme propre au Royaume de Dieu. L’image reprise est celle du grain « jeté en terre », et l’on suppose cette fois qu’il a été « semé dans la bonne terre ». Cette semence va « germer, pousser », sans que l’homme qui l’a reçue en son cœur ne sache comment.

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Et puis, « d’elle-même », la terre produira d’abord « l’herbe…

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… puis l’épi, puis plein de blé dans l’épi ».

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Cette terre renvoie donc à tous ceux et celles qui ont accueilli en leur cœur la semence de la Parole, et avec elle, nous l’avons vu, le Don de l’Esprit (Jn 3,34). Cet Esprit va être « Eau vive » qui va arroser la terre (Jn 7,37-39), la pénétrer, s’unir à elle (1Co 6,17), devenir « un » avec elle et lui donner, petit à petit, de développer toutes les potentialités qui sont les siennes. Grâce à cet Esprit, elle pourra donner le meilleur d’elle-même…

Dieu a créé l’homme au Souffle de l’Esprit (Gn 2,4b-7), et c’est ce même Esprit, communiqué par le Christ ressuscité (Jn 20,22-23) qui va lui permettre d’accomplir sa vocation à être « à l’image et ressemblance » de ce Dieu « Amour » (Gn 1,26-28 ; 1Jn 4,8.16) qui ne cesse de donner et de se donner à tous pour le bien de tous… « L’Amour », en effet, « a été versé dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5). Et c’est ce Don qui, petit à petit, va nous entrainer sur les chemins de l’amour, « à l’image du Fils » (Rm 8,28-30), Lui qui n’a cessé d’aimer et de nous inviter à aimer : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 15,12). Tel est le but, l’idéal, l’horizon vers lequel nous marcherons toute notre vie. Et c’est l’Esprit qui nous permettra de nous engager sur ce chemin et d’y progresser, du moins, nous l’espérons !

L’Esprit va donc commencer par travailler profondément, de l’intérieur celui ou celle qui le reçoit… Avec lui et par lui naîtra une créature nouvelle… En effet, « le jour où apparurent » par le « Verbe fait chair » (Jn 1,14), « la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes, il ne s’est pas occupé des œuvres de justice que nous avions pu accomplir, mais, poussé par sa seule miséricorde, il nous a sauvés par le bain de la régénération et de la rénovation en l’Esprit Saint » (Tt 3,4-5), le sacrement du baptême. Cette « rénovation » est « régénération », nouvelle naissance, comme le dit le Christ à Nicodème : « En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit. Ne t’étonne pas, si je t’ai dit : Il vous faut naître à nouveau » (Jn 3,5‑7). Cette nouvelle naissance est totalement l’œuvre de Dieu, par le Don de l’Esprit. Elle est un point de départ, un appel à vivre selon « cette créature nouvelle » qui a été comme « greffée » en nous par l’Esprit…

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L’Esprit devient ainsi un principe de vie au cœur de celui et celle qui ont accepté de le recevoir. « Tout ce qui est en eux est vie de son Esprit » (Is 38,16). Dieu l’avait promis : « Je vais répandre de l’eau sur le sol assoiffé et des ruisseaux sur la terre desséchée ; je répandrai mon Esprit sur ta race et ma bénédiction sur tes descendants. Alors, ils germeront comme parmi les herbages » (Is 44,3-4). Et de fait, avec le Christ et par le Christ, grâce au Don de l’Esprit, « d’elle même la terre produit d’abord l’herbe ». Puis « l’herbe » devient « épi », avec ensuite « plein de blé dans l’épi » (Mc 4,28)… Tout ce qui est vie, de par le dynamisme même de la vie, grandit, se développe… Le moteur de cette croissance sera encore l’Esprit Saint grâce à qui, jour après jour, tout grandit et s’affermit : « Que le Père, de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom, daigne, selon la richesse de sa gloire, vous armer de puissance par son Esprit pour que se fortifie en vous l’homme intérieur » (Ep 3,14-16)…

Puis vient l’heure des fruits, qui seront encore « le fruit de l’Esprit » (Ga 5,22). Isaïe en parle en termes de « droiture », de « justice », de « paix », de « repos » : « Que se répande sur nous l’Esprit d’en haut, et que le désert devienne un verger, un verger qui fait penser à une forêt. Dans le désert s’établira le droit et la justice habitera le verger. Le fruit de la justice sera la paix, et l’effet de la justice repos et sécurité à jamais » (Is 32,15-18).

Et de fait St Paul parlera « d’être justifié par l’Esprit », la conséquence par excellence du baptême : « Vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, vous avez été justifiés par le nom du Seigneur Jésus Christ et par l’Esprit de notre Dieu » (1Co 6,11). « Cet Esprit », écrira-t-il à Tite, « Dieu l’a répandu sur nous à profusion, par Jésus Christ notre Sauveur, afin que, justifiés par la grâce du Christ, nous obtenions en espérance l’héritage de la vie éternelle » (Tt 3,6-7), en commençant à goûter, dès ici-bas, à « quelque chose » de cette vie éternelle, car Dieu veut que « l’Esprit », petit à petit, devienne « notre vie » (Ga 5,25). Et c’est lui encore qui sera notre paix, notre repos, comme le Christ : « Que la paix du Christ règne dans vos cœurs » (Col 3,15), car « le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix » (Ga 5,22)… Et l’espérance ne nous décevra pas (Rm 5,5) : cette Paix sera parfaite à l’heure de « la moisson », lorsque « la faucille » de la mort viendra nous cueillir pour le Royaume, « espérance de la gloire » (Col 1,27) !

 

La parabole du grain de sénevé (Mc 4,30-32)

 

Le grain de sénevé est « la plus petite de toutes les graines qui sont sur la terre », une graine qui renvoie encore à la Parole de Dieu semée par Celui qui est « doux et humble de cœur » (Mt 11,29) et qui s’est présenté à nous « non pas comme celui qui est à table, mais comme celui qui sert » (Lc 22,26). Avec cette Parole, l’Eau Vive de l’Esprit féconde la terre, un Esprit invisible par nature à nos yeux de chair, un Esprit de Paix qui ne fait pas de bruit, un Esprit de Douceur qui ne s’impose pas… Bref, il apparaît aux yeux du monde comme une réalité insignifiante… Et pourtant, c’est la Puissance du Dieu infini qui se déploie en cet « Esprit de force » (2Tm 1,7 ; Ac 1,8). Alors, grâce à « la puissance de l’Esprit, la puissance du Seigneur » (Lc 4,14 ; 5,17), cette petite graine apparemment sans importance deviendra « la plus grande de toutes les plantes potagères »… Tel est le Mystère de ce Royaume de Dieu qui est communion avec Dieu, « justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17), Puissance de Vie donnée en fleuves pour que le monde ait la Vie (Jn 7,37-39 ; 10,10)…     D. Jacques Fournier

[1] SESBOÜÉ Daniel, « Parabole », Vocabulaire de Théologie Biblique (Ed. du Cerf ; Paris 1995) col. 891.

 

Fiche n°10 (Mc 4,1-34) Document PDF pour éventuelle impression




Mc 3,22-35 : La victoire de Jésus sur le démon.

Les mots « Satan » et « diable »

 

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« Satan » vient d’un mot hébreu qui signifie « traiter en ennemi », « attaquer », « avoir de la malveillance pour… », « accuser » (Za 3,1 ; Ap 12,10). Satan est donc « l’ennemi » de Dieu et des hommes, « l’adversaire ». Il est le spécialiste des fausses accusations, des calomnies, du soupçon, mais il est aussi celui qui invite l’homme à désobéir à Dieu pour ensuite l’accuser des péchés qu’il a pu commettre ! En agissant ainsi, il l’enferme dans ses limites et sa culpabilité, et le conduit au désespoir…

Jésus, au contraire, ne condamne personne : « Si quelqu’un vient à pécher », écrit St Jean, « nous avons comme avocat auprès du Père Jésus Christ, le Juste » (1Jn 2,1)… Contrairement à Satan, Jésus ne sépare jamais la vérité de la compassion et de la miséricorde (Jn 12,46-47 ; 8,1-11 ; 3,16-17 ; Ps 85(84),9-13 ; 89,15)… Et puisque le péché nous détruit, son Amour n’a inlassablement qu’un seul désir : nous pardonner pour que nous puissions retrouver avec Lui le chemin de la Paix, de la Joie, de la Plénitude et de la Vie…

« Diable » vient quant à lui du mot grec masculin « diabolos » ; ce même mot, au féminin, exprime « une division », « une brouille, une inimitié », mais aussi ce qui a pu provoquer cette division : « une fausse accusation », c’est-à-dire « une calomnie », « une médisance » qui entraînera un soupçon et brisera la confiance … Le diable est donc « le diviseur », celui qui cherche avant tout à diviser : diviser Dieu et l’homme, en suggérant à l’homme une fausse image de Dieu, en essayant de l’entraîner loin de Lui ; diviser les hommes entre eux ; diviser l’homme lui-même ; diviser l’homme et la création qui l’entoure… Le résultat est la mort, sous toutes ses formes… Le Christ fut ainsi soupçonné d’actes qu’il n’avait pas commis, il fut calomnié, rejeté, cruellement maltraité et crucifié… Mais le Père l’a ressuscité d’entre les morts (Ac 2,22-24 ; 2,32-33 ; 3,13-15 ; 4,10-12 ; 1Co 6,14 ; 2Co 4,13-14 ; Ga1,1), une résurrection qui révèle la victoire de Dieu sur le mal, malgré bien souvent les apparences…

Le diable dans l’Ancien Testament

Existe-t-il parmi nous quelqu’un qui aurait lu tout l’Ancien Testament ? Il suffit de regarder son épaisseur pour avoir des sueurs froides… Et pourtant, nous pouvons être surpris de la rareté avec laquelle le diable y intervient : dans la Bible de Jérusalem, les mots « Satan » n’apparaissent que 15 fois, « démon » 12 fois, et « diable » une seule fois ! « Yahvé », par contre, apparaît 6784 fois et « Dieu » 3023 fois… Ces chiffres nous donnent déjà une première leçon : dans nos vies, accordons à Satan la place que l’Ancien Testament lui accorde, c’est-à-dire bien peu de chose ! Occupons-nous par contre de Celui qui, comme un Père, nous accompagne sans cesse, nous regarde avec amour, veille sur nous, s’occupe de nous, combat avec nous et pour nous. C’est Lui qui « nous sauve des filets du chasseur et de la peste maléfique » (Ps 91(90)).

Le serpent dans le Livre de la Genèse

La création de l’homme, ainsi que son premier péché, nous sont présentés dans le Livre de la Genèse de façon poétique. Mais n’oublions pas que ce poète est inspiré : la Parole qu’il nous transmet est « Parole de Dieu », c’est-à-dire révélation du mystère de Dieu et du mystère de l’homme…

L’homme, dernière créature de Dieu, sommet de la création, est le seul sur cette terre à être « à l’image et ressemblance de Dieu » (Gn 1,26-27), le seul à vivre du souffle même de « Yahvé Dieu », symbole de son Esprit (Gn 2,7). En employant ce nom « Yahvé », rendu par le mot SEIGNEUR dans la TOB, notre auteur est en avance : en effet, ce n’est que bien plus tard que ce Nom divin sera révélé à Moïse dans l’épisode du Buisson Ardent. Le Dieu des Pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, est l’unique vrai Dieu, Celui-là seul qui peut s’appeler « JE SUIS », ou « Yahvé » (Ex 3,13-15). Il est Celui qui vit, par amour, en Alliance avec tous les hommes (Gn 9,8-17). Ainsi, avec Moïse, « il se souvient de son Alliance » (Ex 2,24) et lui promet d’être avec lui, jour après jour (Ex 3,12 ; 4,12 et 4,15). Pour Dieu, Il ne peut pas en être autrement car Il désire de toute la force de son Cœur que nous vivions tous avec Lui (Mt 28,20), sous le Soleil de son Amour (Mt 5,43-48) :

« Le Seigneur Dieu est un soleil, il est un bouclier ;

le Seigneur donne la grâce, il donne la gloire.

Jamais il ne refuse le bonheur, à ceux qui vont sans reproche.

Seigneur, Dieu de l’univers,heureux qui espère en toi ! » (Ps 84(83),12-13)

Tel est le Dieu Créateur : le Dieu de l’Alliance qui veut vivre en alliance avec l’homme, sa créature, pour le combler de tous ses bienfaits. C’est ainsi que juste après l’avoir créé, Dieu « planta un jardin en Éden, et il y mit l’homme qu’il avait modelé » (Gn 2,8). Or, « Éden », en hébreu, renvoie à « une abondance de joie ». La traduction grecque le rendra par « paradis » !

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Mais attention, le jardin d’Éden, que Dieu confiera à l’homme pour le cultiver et le garder (Gn 2,15), fait partie intégrante de la création… Il est là, sur cette terre, et c’est déjà « là », ici‑bas, dès maintenant, que Dieu veut notre joie (Is 51,3 et 51,11 ; 9,2 ; 29,18-21 ; 35,1-10 ; 44,21-23 ; 48,20-21 ; 49,13-16 ; 52,7-10 ; 54,1-10 ; 55,12-13 ; 56,6-7 ; 61,1-3 ; 61,10-11) et notre joie sera sa joie (Is 62,1-5 ; So 3,14-18 ; Jr 32,40-41 ; Lc 15,4-7) !

De plus, ce jardin nous est présenté comme « le jardin de Dieu » qu’il aime parcourir « à la brise du jour » (Gn 3,8). Bien loin d’évoquer un lieu précis, il nous renvoie plutôt à la simplicité d’une vie avec Lui, en relation de cœur avec Lui, mystère de communion où il fait bon vivre : « là », Dieu offre à l’homme « toutes espèces d’arbres séduisants à voir et bons à manger », avec notamment « l’arbre de vie au milieu du jardin », symbole de la vie éternelle (Gn 2,9) qu’il désire nous communiquer en surabondance (Jn 10,10)… Dans le Nouveau Testament, ce jardin aura un autre nom : « le Royaume de Dieu », que Jésus nous révèle comme étant tout proche, offert dès maintenant à notre foi (Mc 1,14-15), pour notre vie (Jn 3,14-15 ; 5,24 ; 5,39-40) et notre joie (Jn 17,13). Mais puisque Dieu veut être pour nous Source de Vie, puisqu’il veut nous combler de ses dons, Lui-même va nous inviter à lui rester fidèle : tel est le sens de l’invitation à ne pas « manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal », sinon, nous prévient Dieu, « de mort tu mourras » (Gn 2,17). Et Lui ne veut pas la mort de ses créatures, mais plutôt qu’ils se convertissent et qu’ils vivent (Ez18,23 ; 18,32 ; 33,11 ; Dt 30,15-20 en insistant sur le v. 19). Précisons que lorsque nous parlons de mort, il s’agit ici de la mort spirituelle, qui est privation de la Plénitude de la Vie divine. « Le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 6,23). Elle est la conséquence du péché qui est abandon de Dieu. Et en se détournant de la « Source d’Eau Vive » (Jr 2,13 ; 17,13 ; Ps 42-43(41-42),2-3 ; Jn 4,1-14 ; 7,37-39), l’homme se prive lui-même de cette Eau Vive, symbole de vie éternelle (Rm 5,12)… La mort physique semble appartenir, elle, au projet de Dieu… En effet, la Vierge Marie, l’Immaculée Conception, celle qui a été préservée des blessures du péché originel par une grâce toute spéciale de Dieu, est passée par la mort physique. Mais son corps, contrairement à ce qu’il va se passer pour nous, pécheurs, n’a pas connu la corruption, la désintégration, le retour à la poussière… Dieu l’a prise auprès de Lui par la Puissance de son Esprit de telle sorte que son tombeau, comme celui du Christ, ne peut qu’être vide… Ainsi, la mort physique, dans le projet de Dieu, correspondait à notre naissance plénière au ciel : elle était ce passage du ventre de la terre à la Plénitude du ciel… Mais maintenant, conséquences du mal qui nous habite et des blessures qu’il a engendrées dans notre condition humaine, la mort s’accompagne pour nous du retour à la poussière… Mais, nous l’espérons, la Puissance Créatrice de Dieu restaurera pleinement notre condition humaine. Nous vivrons alors, gratuitement, par amour, ce que Dieu voulait que nous vivions depuis toujours. Sa Puissance Créatrice nous rétablira auprès de Lui dans la Plénitude de notre « être entier, l’esprit, l’âme et le corps » (1Th 5,23), telle qu’elle aurait dû être si le péché n’avait pas introduit en nous tous ces désordres… La Vierge Marie devient alors l’image parfaite de ce que nous aurions dû, tous, vivre… Mais par la Miséricorde de Dieu, le résultat final sera le même… Nous l’espérons chaque fois que nous reprenons notre Crédo : « J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir »…

Face à ce projet de Dieu qui nous a tous créés pour que nous partagions la Plénitude de son Être, de son Esprit et de sa Vie, le diable apparaît dans le Livre de la Genèse comme l’ennemi de Dieu, et donc l’ennemi de l’homme créé à son image et ressemblance (Gn 1,26). Il est « menteur, père du mensonge » et « homicide dès le commencement » (Jn 8,44). La Genèse le présente sous la figure d’un serpent qui séduit, trompe en se présentant comme l’ami de l’homme, apparemment préoccupé de son seul bien, mais ne poursuivant finalement que sa destruction. Soulignons quelques points qui s’attachent à cette image (cf. Gn 2,4b-3,24) :

1 – Après l’Exode, Israël s’était installé en terre promise, « le pays de Canaan ». Or ses habitants vouaient un culte « aux forces souterraines », capables, croyaient-ils, d’exercer une influence sur la vie, la santé, la fertilité, la fécondité… Et ils représentaient ces forces sous la forme d’un serpent ! En reprenant ce symbolisme, notre auteur affirme donc indirectement que ces idoles païennes sont trompeuses : bien loin d’être « source de vie », elles ne conduisent qu’à la désillusion et à la mort…

 Adam et Eve

2 – Le serpent est une créature « que Yahvé Dieu a faite » (Gn 3,1). Le diable, le tentateur, est donc lui aussi une créature et ses possibilités ne sont que celles d’une créature ! Il n’est donc pas un dieu du mal qui s’opposerait au Dieu Bon, mais un être limité, tout comme nous… Bien plus, toutes les créatures de Dieu douées de raison ont été créées pour partager la Plénitude de sa Vie. Leur cœur est destiné à être « rempli par l’Esprit Saint » (Lc 4,1 ; 1,67 ; 1,41 ; 1,15), « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63), un Esprit reçu instant après instant de ce Dieu qui n’est qu’Amour et qui, dans son Amour, ne cesse de se donner Lui-même (Jn 3,35)[1]… Le diable, en se détournant de Dieu, est donc vide de tous ses biens, privé de la Plénitude de son Esprit et donc de sa Force. Comme l’écrit le prophète Jérémie, en se détournant de Dieu et en se tournant vers « ce qui n’est rien », il est devenu lui-même « un rien » (Jr 2,5). Le seul pouvoir qui lui reste est celui de faire peur ou d’inspirer de mauvaises idées (Ac 13,10) que nous pouvons, ou non, avec la grâce de Dieu, mettre en pratique…

L’auteur du Livre de la Genèse exprime déjà ce « rien » du serpent par l’intermédiaire de la notion de nom. En effet, nulle part il ne donne pas son nom… Or le nom, dans la Bible, renvoie au mystère de la personne qui le porte. Etre sans nom, c’est être un rien du tout !

3 – De plus, en décrivant le serpent comme étant « le plus rusé de tous les animaux des champs que Dieu avait faits » (Gn 3,1), l’auteur nous le présente comme appartenant au monde animal. Bien sûr, il n’en est pas ainsi, mais ce parallèle nous suggère quel type de relation devrait exister entre l’homme et ce serpent. Dieu a en effet donné à l’homme la mission de « dominer tous les animaux qui rampent sur la terre » (Gn 1,28), serpents compris… De par la volonté de Dieu, l’homme a donc la capacité de dominer ce serpent, et c’est bien ce qui arrivera lorsque « le lignage de la femme lui écrasera la tête » (Gn 3,15). Si, dans un premier temps, il semble remporter la victoire en lui infligeant une blessure mortelle au talon, le dernier mot appartiendra finalement au « lignage de la femme ». Et quel est-il ? Le Christ ressuscité, vainqueur du mal et de la mort, et tous ceux et celles qui, à son invitation, recevront dans leur cœur et dans leur vie Marie pour Mère (Jn 19,25-27). Baptisés au nom du Christ (Mt 28,19), ils recevront le Don de cet Esprit qui remplit le cœur du Christ. Et ils seront invités jour après jour à redire le « Oui ! » de leur foi, à se laisser aimer par ce Père qui n’est qu’Amour, et donc à recevoir et recevoir encore ce Don de l’Esprit. Et si « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), il est aussi Lumière (1Jn 1,5), une Lumière qui brille dans ténèbres et que les ténèbres ne peuvent saisir (Jn 1,4-5). Cette Lumière reçue de Dieu remportera donc en eux la victoire sur le mal. Avec elle et par elle, « le prince de ce monde sera jeté dehors » (Jn 12,31), hors de leur cœur et de leur vie… Ils connaîtront alors le repos (Mt 11,28-30) et la paix (Jn 14,27 ; Col 3,15) et le démon, vide de cette Lumière, ne pourra rien contre eux : « Je connais mes brebis », dit Jésus, « elles me suivent ; je leur donne la vie éternelle » par « l’Esprit qui vivifie », cet Esprit qui est Lumière. « Elles ne périront jamais et nul ne les arrachera de ma main » (Jn 10,27-28).

4 – Notons enfin que l’auteur du Livre de la Genèse ne donne aucune explication sur la présence de ce serpent trompeur, comme sur celle de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal ». Jusqu’à présent, toutes les créatures de Dieu étaient belles et bonnes : les fruits nourrissaient la vie de l’homme, et les animaux lui venaient en aide (Gn 2,18-19). « La séduction apparaît ainsi de façon improvisée, comme quelque chose d’absolument inexplicable, au cœur de la bonne création de Dieu. Pour ce qui est de l’origine du mal, il n’y a pas d’explication » (Claus Westermann). Nous retrouvons ici le mystère de cette liberté de choisir offerte aux anges (2Co 11,14) et aux hommes, liberté de dire « Oui ! » ou « Non ! » à Dieu, de se tourner vers Lui ou de se détourner de Lui, de se laisser aimer ou de refuser son Amour…

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5 – Le serpent s’attaque en premier lieu en Genèse 3 à Dieu et à sa Parole. « Alors, comme ça, Dieu a dit : vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? » (Gn 3,1). Mais avec lui, il ne s’agit déjà plus comme auparavant de « Yahvé Dieu » (Gn 2,4 ; 2,5 ; 2,7 ; 2,8 ; 2,9 ; 2,15-16 ; 2,18-19 ; 2,21-22 ; 3,1) le Dieu de l’Alliance qui ne cesse de manifester à son Peuple sa Tendresse et sa Miséricorde. Lui parle de « Dieu » tout court, un nom qui renvoie à la divinité en général (Gn 3,1). L’aspect central de la Révélation s’efface ; la perspective est beaucoup plus floue… Et telle est bien son œuvre : essayer d’occulter le plus possible le vrai visage de Dieu pour le remplacer par une représentation fausse, mensongère et redoutable, que l’homme s’empressera de repousser ! Mais en agissant ainsi, c’est Dieu qu’il rejettera, et le serpent aura gagné…

Dieu avait dit : « Tu peux manger à satiété de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, de mort tu mourras » (Gn 2,17). En déclarant, « alors, comme ça, Dieu a dit : vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? » (Gn 3,1), le serpent ne retient que la restriction en l’appliquant non pas au seul « arbre de la connaissance du bien et du mal », qui symbolise ici la liberté de choisir donnée à l’homme, mais à tous les arbres du jardin. Et il laisse de côté l’incroyable générosité de Dieu (Gn 2,16-17). Cette exagération est volontairement énorme. Dieu apparaît comme un ennemi déclaré de la vie, un être dominateur et incroyablement sadique : il crée un homme avec des besoins et des désirs, et il lui interdit de les satisfaire alors même qu’une abondance de biens l’entoure ! Il crée un homme vivant et il le condamne à mourir ! La femme va réagir, mais le serpent a atteint son but : semer en elle le doute vis-à-vis des intentions du Créateur… Dieu désire-t-il vraiment la Plénitude de la Vie pour ses créatures ? Est-il vraiment aussi généreux que cela ? Nous cacherait-il quelque part un bonheur qu’il se réserverait pour lui-même ? La réponse de la femme suggère toutes ces questions. En effet, là où Dieu avait dit : « Tu peux manger de tous les arbres du jardin », elle dit : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin » (Gn 3,2). Le « tout » a disparu : la générosité de Dieu n’est plus évidente ! Puis elle rajoute : « Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez» (Gn 3,3). Et là, que fait-elle ? Elle se trompe d’arbre ! L’arbre qui est au milieu du jardin, c’est « l’arbre de vie » et non « l’arbre de la connaissance du bien et du mal » (Gn 2,9). La réponse de la femme revient donc à affirmer : « Dieu nous a interdit de manger de l’arbre de vie, il ne veut pas que nous croquions dans la vie à pleines dents, nous ne connaîtrons jamais avec Lui la Plénitude du bonheur » ! En plus, elle rajoute un élément que Dieu n’a jamais dit : « Vous n’y toucherez pas ! » Et aucune raison n’est donnée à cet interdit… Le projet de Dieu n’est plus compris ! Il s’agit maintenant non plus « d’écouter pour vivre », mais « d’obéir pour obéir », comme on le fait vis-à-vis d’un tyran ! Et là encore une question peut surgir : mais qui donc est Dieu pour agir ainsi envers nous ? N’a-t-il créé l’homme que pour le maintenir sous sa coupe ?

Le serpent a gagné du terrain, il le sait… Aussi va-t-il attaquer maintenant à visage découvert en affirmant que Dieu est un menteur : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. » (Gn 3,5). Tout est mensonger dans cette phrase… Il est vraiment « menteur et père du mensonge » (Jn 8,44) :

1 – « Vous ne mourrez pas ? » Si, ils mourront en tant qu’ils seront privés par leur désobéissance de la Plénitude de la Vie divine. En effet, « le péché est entré dans le monde et par le péché la mort, une mort qui est passée en tous les hommes, car tous ont péché » (Rm 5,12 ; Sg 2,23-24). Dieu, de son côté, ne veut pas que sa créature soit privé de sa Vie, il n’a pas fait la mort, et Lui, l’Amoureux de la vie, ne prend pas plaisir à la perte des vivants (Sg1,12-14).

2 – « Vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux » ! Faux ! Certes, leurs yeux vont s’ouvrir (Gn 3,7), mais au lieu d’acquérir une connaissance universelle, ils vont juste prendre conscience d’une seule chose : ils sont nus, symbole de faiblesse ! Ils rêvaient d’être « tout puissants », ils se découvrent désarmés. Chacun est alors renvoyé à son état de créature, marqué par la différence, la limite, le manque, l’impossibilité de s’accomplir tout seul… A la volonté d’indépendance succède le rappel brutal de leur dépendance mutuelle… Et maintenant, eux qui voulaient voir ne le veulent plus ; mais comme leurs yeux sont désormais ouverts, c’est la réalité qu’ils vont se cacher en se confectionnant des pagnes (Gn 3,7)…

 3 – « Vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal »… Mensonge… Dieu ne connaît que le bien, il n’a que l’expérience du bien, il ne sait faire que le bien… En parlant ainsi, le serpent suscite également l’attrait du mal : il le fait miroiter comme un « plus », c’est-à-dire comme un bien qui viendrait se surajouter au bien lui-même ! Il invite à penser le mal comme un bien… Mais là encore, mensonge : le mal n’a aucune existence propre ; il n’est que la négation et la destruction d’un bien. Il ne peut pas être un « plus ». Au contraire, il est un « moins ». « Faire l’expérience du mal » sera donc « faire l’expérience de l’absence d’un bien », ce qui ne peut qu’être une source de déception, d’amertume et de regrets… C’est pourquoi le pécheur est avant tout, pour Dieu, un malheureux (Is 48,22 ; Jr 2,17-19), un souffrant (Rm 2,9), un blessé (Ps 69(68),30-31 ; Pr 8,35-36 ; Jr 7,18-19 ; Is 30,26 ; 58,6-8) qui a besoin de guérison pour retrouver sa propre intégrité, et avec elle, cette Plénitude de Vie qui seule pourra combler son cœur et lui donner de connaître enfin la joie et le bonheur.

 4 – Notons que le serpent tente l’homme sur le mystère de sa vocation : « être à l’image et ressemblance de Dieu », ce qu’il traduit par « être comme des dieux » (1Jn 3,1-2). Mais pour lui, « être comme un dieu », c’est être son égal, c’est s’élever à son niveau, c’est renier son état de créature pour prendre la place du Créateur en décidant tout seul ce qui est bien ou ce qui ne l’est pas… Le serpent fait donc tout pour que l’homme mette Dieu de côté : il veut casser la relation qui existe entre les deux. Mais celle-ci est vitale  pour l’homme: Dieu l’a créé en insufflant en lui son Souffle de Vie, son Esprit Saint (Gn 2,7), et il ne cesse de souffler en lui pour le maintenir dans l’existence (Jb 34,14-15). Pour l’homme, mettre Dieu de côté, c’est se priver de la Plénitude de ce souffle de vie et donc expérimenter en lui-même un état profond de manque que la Bible appelle la mort… Mais le Christ est « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29) et avec lui toutes ses conséquences… Si nous acceptons de répondre à son appel, si nous renonçons avec lui à tout ce qui porte la trace du mal, nous retrouverons par lui tout ce que nous avions perdu par suite de nos fautes : le Souffle de Vie, l’Esprit Saint, et avec lui, la Plénitude d’Être à laquelle Dieu nous appelle tous… Pour l’exprimer, en actes, le Christ Ressuscité a soufflé sur ses disciples et leur a dit : « Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ». C’est le Don de l’Esprit en effet qui, petit à petit, réalise très concrètement notre guérison intérieure vers toujours plus de Vie (Jn 20,22-23).

Le serpent est donc une créature au pouvoir limité, un ange qui, librement, a refusé Dieu et ce Don de l’Esprit qu’il ne cesse de faire de Lui-même[2] pour le bien de toutes ses créatures, célestes et terrestres. En le rejetant, il a donc aussi rejeté l’Amour, la Paix, la Joie qui viennent de Lui pour basculer dans la haine, haine de Dieu et haine des hommes créés à son image et ressemblance (Jn 3,20 ; 7,7 ; 15,18-27 ; 1Jn 3,11-16). Par sa parole, ses suggestions, il essaiera de les entraîner loin de Dieu. Il se présente à eux en ami et veut leur faire croire que le mal est un bien. Il est ténèbres, mais il se déguise en Ange de Lumière (2Co 11,14) pour les séparer de Celui-là seul qui est Lumière (1Jn 1,5 ; Jn 8,12 ; 12,46) et qui désire nous communiquer la Lumière de sa Vie (Jn 12,46 ; 8,12 ; Col 1,12-14). Il est l’adversaire, mais il leur suggère que l’Adversaire de leur vrai bonheur, c’est Dieu. Il est menteur et père du mensonge (Jn 8,44), mais il déclare ouvertement que le vrai menteur, en fait, c’est Dieu. Il est jaloux du bonheur que Dieu veut pour l’homme, mais il cherche à les persuader que le vrai jaloux, c’est Dieu (Gn 3,5). Telle est sa ruse : accuser l’autre de ce qu’il est lui-même, brouiller les cartes pour nous entraîner dans sa perte…

Le diable dans le Nouveau Testament

Dans le Nouveau Testament, les mots « démons » (62), « diable » (33), « Satan » (36) interviennent beaucoup plus souvent que dans l’Ancien. Le contexte de l’époque avait en effet tendance à attribuer tout mal, et notamment toute maladie, à une action directe du démon, alors que nous parlerions aujourd’hui d’épilepsie (Mc 9,17-18), de troubles du langage (Lc 11,14) ou de la vue (Mt 12,22)… La médecine n’était pas aussi avancée qu’à notre époque… Néanmoins, une telle vision avait le mérite de présenter clairement la maladie et la souffrance comme des réalités que Dieu n’a pas voulues et qu’il s’agit de combattre. Aujourd’hui, il nous faut éviter deux extrêmes : voir le diable partout, ou nier son existence.

Tentation de Jésus 3

Poussé au désert par l’Esprit, Jésus commence sa mission en affrontant le démon (Mt 4,1-11). Mais là où Adam et Eve (symboles de toute l’humanité) avaient échoué, l’Homme Jésus va réussir et inaugurer ainsi ces temps nouveaux où il sera donné à tout homme de pouvoir vaincre le mal par sa foi au Christ Jésus…

St Matthieu présente tout de suite le diable comme celui qui essaye de détourner les hommes de Dieu. Aussi va-t-il s’attaquer directement au cœur du Mystère de Jésus, Lui qui est « le Fils de Dieu » (Mt 4,3), « Dieu Fils Unique » (Jn 1,18 ; 1,14 ; 3,16-18), engendré non pas créé (Crédo) et qui, de toute éternité, se reçoit de son Père : son Être et sa Vie (Jn 5,26 ; 3,36 ; 16,15). Jésus vit par le Père (Jn 6,57). Sans Lui, il n’est rien, il ne peut rien (Jn 5,19 ; 5,30 ; 8,28-29). Le démon va donc essayer de casser cette relation qui l’unit à son Père en l’invitant à la désobéissance. Remarquons tout de suite que l’influence du démon sur Jésus n’est que de l’ordre de la parole : il suggère, il invite à agir de telle ou telle manière… Jésus l’entend bien sûr, mais personne ne peut l’obliger à lui obéir. Ce point est très important, car l’influence de Satan sur nous est identique : mauvais désirs, mauvaises pensées (Ac 13,10) auxquelles nous donnerons vie si et seulement si nous leur obéissons. Par contre, l’influence de Dieu sur nous, si nous l’acceptons, est incomparablement plus forte : elle est un Mystère de Communion où Dieu s’unit à nous en nous donnant d’avoir part à un Unique Esprit (1Jn 1,1-3 ; 1Th 5,9-10).

Jésus devra donc affronter trois tentations (cf Mt 4,1-11) :

Tentation de Jésus pain

1 – « Si tu es Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains ». Tu es vraiment le Fils de Dieu, « Dieu Fils Unique » ? Tu es donc Tout Puissant… Tu as faim ? Alors, utilise cette Puissance pour toi-même… Rien de plus simple… Dans une telle logique, qui est celle du démon, le Père n’intervient plus… Jésus agit de lui-même pour lui-même… C’est ainsi que le démon conçoit le pouvoir et la force : avoir le pouvoir d’agir c’est avant tout avoir la possibilité de travailler à son propre intérêt. Disposer de la force, c’est tout mettre en œuvre pour arriver à ses fins… Logique du « tout pour soi », de l’égoïsme… Le Fils peut-il vraiment agir ainsi ? Non, car de toute éternité, il se reçoit entièrement de son Père et c’est de Lui qu’il attend tout… Il a faim ?  Mais c’est le Père qui, par son Esprit, l’a conduit au désert (Lc 4,1). Jésus fera donc au mieux la part qui est la sienne, mais le regard tourné vers le Père (Jn 1,18), dans cette certitude d’amour que le Père est là, avec lui (Jn 8,29). Il connaît ses besoins (Mt 6,8), il veille sur lui, il s’occupe de lui… Et de fait, une fois que le diable l’aura quitté, le Père enverra ses Anges, « et ils le servaient » (Mt 4,11 ; Mc 1,13). Et il ira jusqu’au bout de cette confiance en « s’en remettant », lors de sa Passion, « à celui qui juge avec justice » (1P 2,21-25). « Sauve-toi toi-même » lui diront ceux qui le méprisaient (Lc 23,35-38), reprenant pour leur compte la logique du démon. Mais non, « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23,46). Et le Père répondra à sa confiance en le ressuscitant d’entre les morts…

Le chemin de Jésus fut donc entièrement un chemin d’obéissance à son Père, dans la confiance en son amour… C’est pourquoi, au désert, Jésus oppose systématiquement à la parole du serpent la seule Parole à laquelle il obéit : celle de son Père. Ecouter sa Parole et la mettre en pratique : voilà la vraie Source de Vie (Dt 8,1-3 cité par Jésus ; Si 17,11 ; 45,5 ; 24,19-21 ; Ne 9,29 ; Sg 16,26 ; Ps 119(118),37 ; v. 93), qui, seule, peut combler le cœur de l’homme (Ps 119(118),1-3, v. 47, v.77) alors même que la faim corporelle le tenaille… Jésus nous invitera à entrer dans sa propre expérience : « Ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez ; ne vous tourmentez pas. Car ce sont là toutes choses dont les païens de ce monde sont en quête ; mais votre Père sait que vous en avez besoin. Aussi bien, cherchez son Royaume, et cela vous sera donné par surcroît. » Et ce Royaume qu’il nous invite à mettre au cœur de notre vie est lui-même un Don de Dieu : « Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père s’est complu à vous donner le Royaume » (Lc 12,29-32). Et il est « justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17). Le Royaume de Dieu est un Mystère de Communion avec Dieu dans l’Esprit, cet Esprit Saint qui est offert dès maintenant à notre foi… C’est pour cela qu’il est déjà mystérieusement commencé dans la foi, présent au secret des cœurs comme une force de vie offerte notamment à chacune de nos Eucharisties… « Ce n’est pas pour rester dans le ciboire d’or qu’Il descend chaque jour du Ciel, c’est afin de trouver un autre Ciel qui lui est infiniment plus cher que le premier : le Ciel de notre âme, faite à son image, le temple vivant de l’adorable Trinité (1Co 3,16) ! » (Ste Thérèse de Lisieux ».

 Vitail

– « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas »… Jésus ne peut rien faire de lui‑même, il est le Serviteur du Père (Actes 3,13 ; 3,26 ; 4,26-27 ; 4,29-30). Ce n’est donc pas à Lui de dire au Père ce qu’il doit faire ou de lui imposer quoique ce soit. Jésus est doux et humble de cœur (Mt 11,29) : c’est le Père qui, dans sa vie, a la première place, et non lui-même… Ste Thérèse de Lisieux avait la même attitude intérieure : « Je suis trop petite pour avoir la force par moi-même. Si je demandais des souffrances, ce serait mes souffrances à moi, il faudrait que je les supporte seule, et je n’ai jamais rien pu faire toute seule » (cf. Jn 15,5). Et comme on lui proposait de prier la Sainte Vierge pour qu’elle diminue l’oppression créée par sa tuberculose, elle répondit : « Non, il faut les laisser faire là‑haut ». Elle s’était totalement abandonnée dans les bras de son Dieu…

Tentation Jésus Jérusalem

3 – « Tous les royaumes du monde, je te les donnerai, si, te prosternant, tu me rends hommage ». Mais la vocation même de Jésus est d’être roi « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ps 2). Le démon tente donc Jésus sur le Mystère même de sa vocation, tout comme il le fait pour chacun d’entre nous. En effet, Dieu nous a tous créés pour que nous participions à sa Vie et à sa Joie, pour que nous partagions son Bonheur éternel. C’est ainsi qu’il place lui‑même l’homme qu’il vient de créer dans « le jardin d’Eden », un mot qui en hébreu signifie « bonheur, délices… » (Gn 2,8). Et lorsque Jésus donne la Loi du Royaume des Cieux, il emploie neuf fois le mot « heureux » (Mt 5,1-12). Mais ce bonheur ne sera pas le résultat de la peine et du travail que l’homme pourrait accomplir par lui-même et pour lui-même en dehors d’une relation avec Dieu. Il sera le résultat même de cette relation. St Matthieu le suggère avec ce chiffre « neuf », trois fois trois, trois dans la Bible renvoyant à Dieu en tant qu’il agit. Seront vraiment « heureux » tous ceux et celles qui accepteront d’ouvrir leur cœur à Dieu. Alors, il déposera aussitôt au plus profond de leur être le Don de son Esprit. Grâce à lui, ils participeront à sa paix, à sa joie (1Th 1,6) et à sa force (Is 11,2 ; Ac 1,8 ; 2Tm 1,7) qui leur donnera de tenir bon dans les épreuves, et d’agir pour les autres avec douceur et bienveillance (Ga 5,22). Il s’agit donc de rejeter, grâce à « la puissance de l’Esprit » (Lc 4,14 ; Ep 3,16), tout ce qui peut nous détourner de Dieu… « C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et à lui seul tu rendras un culte » (Dt 6,13). Laissons le Christ remporter en nous sa victoire…

Tel est en effet le cœur de la mission de Jésus, « le Sauveur du monde » (Jn 4,42) : manifester la victoire de l’Amour sur toutes les forces du mal pour que cette victoire devienne ensuite la nôtre (cf. Ap 2-3 et toutes les expressions « Au vainqueur… ») Il est venu en effet « réduire à l’impuissance celui qui avait l’empire de la mort, le diable » (Hb 2,14), « détruire ses œuvres » (1Jn 3,8), autrement dit substituer le Règne de son Père à celui de Satan (1Co 15,24-28 ; Col 1,13-14). C’est la raison pour laquelle Jésus est si souvent présenté dans les Evangiles en lutte contre Satan. Ce combat a commencé avec l’épisode de la tentation où, pour la première fois depuis la scène du paradis, un homme représentant l’humanité, Jésus « fils d’Adam » (Lc 3,38), se trouve face à face avec le diable »[3] et déjoue toutes ses ruses… Ce combat entre cet ange Satan et ses complices, les démons, se poursuit tout au long de l’Evangile. Ils savent bien qui est Jésus lorsqu’ils le rencontrent (Mc 1,23-24 ; 5,6-7), mais il les chasse d’une seule Parole, avec une facilité déconcertante (Mc 1,25 ; 5,8 ; 7,29 ; 9,25)…

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En effet, les ténèbres s’acharnent contre la Lumière, mais elles ne peuvent rien contre elle (Jn 1,5). Sur Jésus, Satan, le Prince de ce monde, n’a aucun pouvoir (Jn 14,30). Pourtant, il ne va pas cesser de s’attaquer à lui, excitant la haine contre lui (1Jn 2,9-11 ; Jn 15,23-25 ; Tt 3,3 ; Gal 5,19-21 où le mot « chair » est synonyme de péché) pour finalement se déchaîner au moment de la Passion, poussant les hommes qui ne lui résistent pas à trahir Jésus (Jn 13,2 ; 13,27 ; Lc 22,3), à lui faire violence, à mentir à son sujet (Jn 8,44 ; Mt 26,59-61 à comparer avec Jean 2,19), et cela en totale opposition avec la Loi de Moïse (Ex 20,16 ; Dt 5,20)… Mais l’Amour ne répond pas au mal par le mal. Il ne le peut même pas. L’Amour (1Jn 4,8 ; 4,16) ne sait faire qu’une seule chose : aimer. Aussi, face à ses accusateurs, le Christ se tait (Mc 14,61), il accepte tout, supporte tout, espère tout (1Co 13,4-7) et offre tout pour le salut de ceux qui le tuent ! Personne ne lui prend sa vie : c’est lui qui la donne (Jn 10,18), transformant en bien tout ce mal qu’on lui fait pour ceux-là même qui lui font du mal (1P 2,21‑24) ! Ainsi ce sang, que nous les hommes, nous avons fait couler, Christ nous le donne pour notre salut. L’accueillir par la foi sera passer de la culpabilité au pardon et à la paix (Ep 1,7 ; Col 1,19-20 ; 1Jn 1,7 ; Ap 1,4-5 ; 7,14), de la séparation d’avec Dieu à la communion avec Lui (Jn 6,56 ; Ep 2,13), de l’esclavage du péché à la liberté des enfants de Dieu (1P 1,18-19), de la mort à la vie (Jn 6,53‑54). Grâce à ce sang versé, nous pouvons à nouveau entrer de cœur, par notre foi et dans la foi, dans ce « jardin d’Éden » où le Dieu de l’Alliance aime à venir à la rencontre de ses créatures (Gn 3,8‑9) pour les combler de ses bienfaits (Ep 1,3) et les unir à Lui dans l’Amour.

Christ meurt… Le Roi de l’univers (Jn 18,36-37) est « jeté bas » au regard des hommes. Mais au moment précis où le Prince de ce monde se croyait certain de sa victoire, c’est lui qui est « jeté bas » (Jn 12,31 ; 16,11) ! Le Père ressuscite son Fils et l’exalte au plus haut des cieux, lui donnant le Nom qui est au-dessus de tout nom (Ph 2,6-11), bien au‑dessus de toute Puissance mauvaise (Ep 1,20-22) : Christ est bien le Roi de l’univers, victorieux de la mort, des ténèbres et du Prince des ténèbres ! Désormais, tous ceux qui se confieront en lui n’auront plus rien à craindre de Satan et de ses anges car Sa Victoire est désormais la leur (Ap 12,10-11 ; Jn 10,27‑29) ! Par le baptême, ils ont reçu l’Esprit Saint, l’Esprit du Christ. Unis par l’Esprit et dans l’Amour à Celui-là seul qui est Lumière du monde (Jn 8,12), ils sont devenus des enfants de Lumière (Ep 5,8-9) et les ténèbres ne peuvent rien contre elle (Jn 1,5 ; 14,30)… Qu’ils travaillent donc à leur salut (Ph 2,12) en laissant jour après jour la victoire du Christ transformer toute leur vie (1Jn 2,13-14 ; 1Co 10,13). La patience de Dieu est infinie et sa Miséricorde est sans limite : grâce à elle, l’impossible peut se réaliser (Mt 19,23-26). « Il n’y a en effet qu’un mouvement au cœur du Christ : effacer le péché et emmener l’âme à Dieu… Nous sommes bien faibles, je dirais même, nous ne sommes que misère, mais Il le sait bien, Il aime tant nous pardonner, nous relever, puis nous emporter en Lui, en sa pureté, en sa sainteté infinie. C’est comme cela qu’il nous purifiera, par son contact continuel » (Elisabeth de la Trinité).

 6_christ-triomphe-de-satanTel est le message de Jésus en Mc 3,27 : Lui, le Fils Unique de Dieu, est rempli de cette Force de l’Esprit qu’il reçoit du Père de toute éternité. Avec elle, il va « ligoter » celui qui prétend être « un homme fort », le démon, alors qu’en lui-même il n’est que faiblesse. En effet, en se détournant de Dieu, il s’est privé du Don que le Père, dans son Amour, ne cesse de faire de Lui-même : son Esprit, sa Vie, sa Lumière… Et la Lumière du Christ justement va briller dans les ténèbres et les chasser au loin par sa seule Présence… Elles vont être « jetées dehors » (Jn 12,31), hors des cœurs qui auront accueilli la Lumière… « Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie » (Jn 1,4-5). « Moi, Lumière, je suis venu dans le monde pour que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres, mais ait la lumière de la vie » (Jn 8,12 ; 12,46). « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), « Dieu est Lumière » (1Jn 1,5). Tout ceci se réalise donc très concrètement par le Don de l’Esprit. « celui qui s’unit au Seigneur » par sa foi, en se laissant aimer par Lui, « n’est avec Lui qu’un seul Esprit » (1Co 6,17). Or, « sur moi », dit Jésus, « le Prince de ce monde n’a aucun pouvoir » (Jn 14,30). Aussi, tous ceux qui accueillent « Jésus Lumière du monde » (Jn 8,12) accueillent avec Lui la Lumière de son Esprit qui vient s’unir à leur esprit… L’esprit de l’homme reste l’esprit de l’homme, l’Esprit de Dieu reste l’Esprit de Dieu… Mais l’esprit qui accepte de recevoir l’Esprit va bénéficier de toutes les richesses de cet Esprit qui ne sont rien de moins que celles de Dieu Lui-même (« Dieu est Esprit ») ! L’homme pécheur était dans les ténèbres par suite de ses fautes ? Grâce à la Miséricorde de Dieu qui ne cesse de vouloir son bien, il va bénéficier par sa foi au Christ de ce qui n’appartient qu’à Dieu : sa Lumière. L’homme ne cesse de faire l’expérience de sa faiblesse ? Avec le Christ, il va bénéficier de ce qui n’appartient qu’au Christ : la Force de Dieu, la Force de l’Esprit qui se propose sans cesse à notre misère pour nous relever et nous donner de pouvoir marcher « debout » en sa Présence, dans l’Amour… Le pécheur n’a donc qu’une démarche à accomplir : dire un « Oui ! » de tout cœur à Celui qui le presse de se repentir pour lui permettre de recevoir tous ces Dons de l’Esprit qu’il désire lui communiquer de toute éternité. Aussi, « Repentez-vous ! », pressait St Pierre. « Nous vous en supplions au Nom du Christ », écrivait St Paul : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu. » « Et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint Esprit » (Ac 2,37-38). Si le pécheur, aidé et soutenu par la grâce, consent à cette action de Dieu en son cœur, il recevra le Don de l’Esprit et vivra, dès maintenant, dans la discrétion de la foi, un Mystère de Communion avec Dieu dans l’Unique Esprit. Il bénéficiera alors de toutes ces richesses qui n’appartiennent qu’à l’Esprit… Et face à cet Esprit, le démon ne peut rien… « Mes brebis écoutent ma voix, je les connais et elles me suivent », dit Jésus. Avec le Don de l’Esprit, « je leur donne la vie éternelle », car « c’est l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63). Alors, « elles ne périront jamais et nul ne les arrachera de ma main », c’est-à-dire de ce Mystère de Communion qui dorénavant les unit au Christ dans l’unité d’un même Esprit. « Mon Père, quant à ce qu’il m’a donné, est plus grand que tous. Nul ne peut rien arracher de la main du Père », qui est tout en même temps « la main » du Fils car l’image renvoie une fois de plus à cet Esprit que le Père et le Fils possèdent en Plénitude de toute éternité. C’est pour cela, conclut, Jésus que « moi et le Père nous sommes un », bien différents, mais unis l’un à l’autre dans la Communion d’un même Esprit (Jn 10,28-30). Et c’est à ce Mystère de Communion que le Père nous appelle tous par son Fils : « Il est fidèle, le Dieu par qui vous avez été appelés à la communion de son Fils, Jésus Christ notre Seigneur » (1Co 1,9). Et Jésus, de son côté, n’a qu’un seul désir : que nous ayons part, nous aussi, à ce Mystère de Communion qu’il vit avec son Père de toute éternité : « Je ne prie pas pour eux seulement », ces disciples qui, à l’époque, l’entouraient, « mais aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi, afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi » par l’Esprit que je reçois de toi, « et moi en toi » par ce même Esprit, « qu’eux aussi soient en nous » en ayant aussi en eux-mêmes l’Esprit qui est en nous-mêmes (Jn 17,20-23)… C’est pour cela que l’Esprit est et demeure le grand Don que le Fils est venu nous communiquer au Nom de son Père. Lui, Jésus, le reçoit du Père de toute éternité… Et c’est ce Don, « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63) qui l’engendre ainsi éternellement à la vie… Et c’est ce même Esprit qu’il est venu nous offrir pour nous donner de participer nous aussi à sa vie… Mais ce Don de l’Esprit circule au cœur d’une relation éternelle : celle que vivent le Père et le Fils depuis toujours… C’est cette relation que le démon désirait casser en invitant Jésus à prendre son autonomie vis-à-vis de son Père… Cet Esprit, à notre tour, nous le recevons dans le cadre d’une relation d’amour vécue dans la foi au Christ, une relation toujours possible grâce à cette Miséricorde dont il ne cesse de nous entourer et qui se propose toujours de régner en nous… Le démon va donc chercher à casser cette relation de foi avec le Christ par tous les moyens, en nous poussant à ne plus prier, à ne plus lire la Parole de Dieu, à ne plus aller à la Messe, et en nous invitant à chercher notre bonheur en dehors d’une relation de cœur avec Dieu. Mais ce bonheur ne pourra qu’être fragile et éphémère. Heureux plutôt ceux qui se confient en Dieu ! Ils ne seront jamais déçus…

La vraie parenté de Jésus (Mc 3,20-21 ; 3,31-35)

Juste avant tout ce passage sur Satan, St Marc nous a présenté en quelques lignes Jésus, « à la maison », sans plus de précisions. Nous sommes très certainement à Capharnaüm, chez St Pierre, là où il logeait habituellement (Mc 2,1). « A nouveau, la foule se rassemble » pour l’écouter, et à nouveau, Jésus va répondre sans compter à ce besoin, à ce désir, à cette attente… Et il le fait avec une telle générosité « qu’il ne pouvait même pas manger de pain »… En St Jean (Jn 4), lorsqu’il rencontre une Samaritaine au bord d’un puits, à midi, au plus fort de la chaleur, il est « fatigué par la marche », « assis près du puits », et en voyant cette femme s’approcher pour puiser de l’eau avec une corde et un sceau, il lui dit : « J’ai soif ! » Puis, la discussion va se poursuivre, et c’est Jésus qui va lui proposer « l’Eau Vive » de l’Esprit qui, seule, peut combler la soif intérieure de cette femme, son désir légitime de « bien-être »… « Celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim, celui qui croit en moi n’aura plus jamais soif » (Jn 6,35). Jésus pense donc avant tout à elle, il s’est oublié… Et St Jean ne nous dit pas qu’il a bu… Bien plus, lorsque ses disciples reviennent avec de quoi manger, ils le pressent de se nourrir de ce qu’ils ont pu trouver dans les commerces aux alentours. Mais Jésus attend cette femme Samaritaine qui est partie « à la ville » en « laissant là sa cruche »… Il sait qu’elle va revenir avec tous ceux et celles qu’elle aura rencontrés et à qui elle aura raconté ce qu’elle a vécu avec lui… Et à nouveau, il se préoccupera avant tout d’eux en leur parlant du Royaume des Cieux tout proche, de ce Père qui n’est qu’Amour et qui ne désire que le Bien-Être de tous les hommes, ses enfants, et de cet Esprit Saint qu’il donne gratuitement, en surabondance, et qui seul peut combler les cœurs de sa Plénitude d’Être, de Lumière et de Vie… Telle est toute sa mission… « Les disciples », eux, « le priaient : « Rabbi, mange ! » C’est qu’ils ont faim depuis le temps qu’ils marchent ! Mais Jésus leur répondit : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin »… « Son œuvre » de salut par le Don de cet « Esprit qui vivifie » donné « en fleuves » : « Je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en surabondance » (Jn 10,10 ; 7,37-39)… Telle est sa seule préoccupation… Et le texte ne nous présente pas par la suite Jésus mangeant et buvant, ce qu’il fera certainement en acceptant l’invitation de ces Samaritains à demeurer chez eux. Mais son seul souci sera de donner à nouveau ces Paroles reçues de son Père (Jn 17,8), pour leur vie (Jn 6,68 ; 6,47)… « Et il y demeura deux jours, et ils furent bien plus nombreux à croire à cause de sa Parole »…

 PApe François entouré

Jésus les a enseigné, comme ici, en St Marc, en s’oubliant lui-même et en ne pensant qu’à apaiser leur soif de Bonheur et de Vie… « Les siens l’ayant appris, partirent pour se saisir de lui car ils disaient : « Il a perdu le sens » » (Mc 3,21). Sa famille s’inquiète donc pour lui, et cette réaction nous semble pleine de bon sens… Mais est-ce à nous de donner des leçons de « bon sens » à Jésus ? Ne sait-il pas ce qu’il fait ? Ne commence-t-il pas à nous donner ici l’exemple du « plus grand amour » qui va jusqu’à « donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13) ? Avec toutes leurs bonnes intentions, la famille de Jésus apparaît ici comme un obstacle à l’accomplissement de sa mission, et St Marc le suggère avec ce verbe « se saisir » qui apparaîtra cinq fois dans le récit de la Passion (Mc 14,1.44.46.49.51)… En cet instant, ils font plus le jeu du démon que celui qui pourrait faciliter « l’œuvre de Dieu »… C’est pour cela que St Marc insère ce bref épisode juste avant cette rencontre houleuse avec « les scribes » au cours de laquelle il sera beaucoup question de « Satan », « le Prince des démons »… Même les disciples, St Pierre en premier, tomberont eux aussi dans ses pièges cachés au cœur des plus belles intentions qui soient… Ainsi, lorsque Jésus leur annoncera sa Passion pour la première fois, St Pierre, « le tirant à lui, se mettra à le réprimander. Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, fera de vifs reproches à Pierre en disant : « Passe derrière moi, Satan ! car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! » (Mc 8,33).

Certains membres de la famille proche de Jésus pouvaient donc être davantage du côté de ses adversaires… Ce que dira aussi St Jean : « Pas même ses frères », c’est-à-dire ses cousins, « ne croyaient en lui ». Et la parole de Jésus qui suit manifeste qu’il les regardait bien, en cet instant, comme faisant partie de ce « monde » gouverné par «  le Prince de ce monde » : « Le monde ne peut pas vous haïr ; mais moi, il me hait, parce que je témoigne que ses œuvres sont mauvaises » (Jn 7,1-9).

Et en St Marc, Jésus va inviter à faire une relecture de cette notion de famille… Certes, rien ni personne ne pourra enlever l’intensité des « liens du sang ». Mais Jésus sait bien, pour l’avoir expérimenté lui-même avec les siens, que les familles se diviseront à cause de lui… « N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère » (Mt 10,34-35).

Par contre, tous ceux et celles qui, en l’acceptant, accepteront à travers Lui le Père venu rassembler en sa Maison tous ses enfants, Jésus les regardera comme sa vraie famille : «  « Qui est ma mère ? Et mes frères ? » Et, promenant son regard sur ceux qui étaient assis en rond autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère » » (Mc 3,33-35). Et quelle est « la volonté de Dieu », pour nous, pécheurs ? C’est que nous nous repentions du mal qui peut encore habiter notre vie, que nous l’offrions à « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29), Lui que le Père a envoyé dans le monde pour nous offrir « le pardon des péchés » (Lc 5,20) et avec lui, la Plénitude de la Vie, de la Paix et de la Joie… « Dieu veut », en effet, « que tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,4), c’est-à-dire « rassemblés auprès de lui dans l’Amour » (Ep 1,3-10). C’est « là » qu’est le Fils, de toute éternité, vivant de la Plénitude de Vie qu’il ne cesse de recevoir du Père (Jn 5,26 ; 6,57). C’est « là » aussi qu’il veut que nous soyons tous : « Père, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi » (Jn 17,24). Répondre à cette invitation du Père lancée par le Fils, et à laquelle le Fils va collaborer de tout son être, c’est accomplir la volonté de Dieu… Puissions-nous donc tous l’accomplir, pour notre joie et celle de Dieu.

                                                                                                                             D. Jacques Fournier

Le regard de Ste Thérèse de Lisieux sur le démon.

 « Je me souviens d’un rêve que j’ai dû faire vers cet âge et qui s’est profondément gravé dans mon imagination. Une nuit, j’ai rêvé que je sortais pour aller me promener seule au jardin. Arrivée au bas des marches qu’il fallait monter pour y arriver, je m’arrêtai saisie d’effroi. Devant moi, auprès de la tonnelle, se trouvait un baril de chaux et sur ce baril deux affreux petits diablotins dansaient avec une agilité surprenante malgré des fers à repasser qu’ils avaient aux pieds ; tout à coup ils jetèrent sur moi leurs yeux flamboyants, puis au même moment, paraissant bien plus effrayés que moi, ils se précipitèrent au bas du baril et allèrent se cacher dans la lingerie qui se trouvait en face. Les voyant si peu braves je voulus savoir ce qu’ils allaient faire et je m’approchai de la fenêtre. Les pauvres diablotins étaient là, courant sur les tables et ne sachant comment faire pour fuir mon regard ; quelquefois ils s’approchaient de la fenêtre, regardant d’un air inquiet si j’étais encore là et me voyant toujours, ils recommençaient à courir comme des désespérés. Sans doute ce rêve n’a rien d’extraordinaire, cependant je crois que le Bon Dieu a permis que je m’en rappelle, afin de me prouver qu’une âme en état de grâce n’a rien à craindre des démons qui sont des lâches, capables de fuir devant le regard d’un enfant »…

 Therese novice

 « Enfin le beau jour de mes noces arriva » (Jour de son engagement définitif envers Dieu), « il fut sans nuages, mais la veille il s’éleva dans mon âme une tempête comme jamais je n’en avais vue… Pas un seul doute sur ma vocation ne m’était encore venu à la pensée, il fallait que je connaisse cette épreuve. Le soir, en faisant mon chemin de la Croix après matines, ma vocation m’apparut comme un rêve, une chimère… je trouvais la vie du Carmel bien belle, mais le démon m’inspirait l’assurance qu’elle n’était pas faite pour moi, que je tromperais les supérieures en avançant dans une voie où je n’étais pas appelée… Mes ténèbres étaient si grandes que je ne voyais ni ne comprenais qu’une chose : Je n’avais pas la vocation !… Ah ! comment dépeindre l’angoisse de mon âme ?… Il me semblait (chose absurde qui montre que cette tentation était du démon) que si je disais mes craintes ma maîtresse elle allait m’empêcher de prononcer mes Saints Vœux ; cependant je voulais faire la volonté du bon Dieu et retourner dans le monde plutôt que rester au Carmel en faisant la mienne ; je fis donc sortir ma maîtresse et remplie de confusion je lui dis l’état de mon âme… Heureusement elle vit plus clair que moi et me rassura complètement ; d’ailleurs l’acte d’humilité que j’avais fait venait de mettre en fuite le démon qui pensait peut-être que je n’allais pas oser avouer ma tentation. Aussitôt que j’eus fini de parler mes doutes s’en allèrent, cependant pour rendre plus complet mon acte d’humilité, je voulus encore confier mon étrange tentation à notre Mère qui se contenta de rire de moi ».

 Therese charité

« Oui je le sens, lorsque je suis charitable, c’est Jésus seul qui agit en moi ; plus je suis unie à Lui, plus aussi j’aime toutes mes sœurs. Lorsque je veux augmenter en moi cet amour, lorsque surtout le démon essaie de me mettre devant les yeux de l’âme les défauts de telle ou telle sœur qui m’est moins sympathique, je m’empresse de rechercher ses vertus, ses bons désirs, je me dis que si je l’ai vue tomber une fois elle peut bien avoir remporté un grand nombre de victoires qu’elle cache par humilité, et que même ce qui me paraît une faute peut très bien être à cause de l’intention un acte de vertu. Je n’ai pas de peine à me le persuader, car j’ai fait un jour une petite expérience qui m’a prouvé qu’il ne faut jamais juger. C’était pendant une récréation, la portière sonne deux coups, il fallait ouvrir la grande porte des ouvriers pour faire entrer des arbres destinés à la crèche. La récréation n’était pas gaie, car vous n’étiez pas là, ma Mère chérie, aussi je pensais que si l’on m’envoyait servir de tierce, je serai bien contente ; justement mère Sous-Prieure me dit d’aller en servir, ou bien la sœur qui se trouvait à côté de moi ; aussitôt je commence à défaire notre tablier, mais assez doucement pour que ma compagne ait quitté le sien avant moi, car je pensais lui faire plaisir en la laissant être tierce. La sœur qui remplaçait la dépositaire nous regardait en riant et voyant que je m’étais levée la dernière, elle me dit : « Ah ! j’avais bien pensé que ce n’était pas vous qui alliez gagner une perle à votre couronne, vous alliez trop lentement »…»

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[1] Littéralement, St Jean a écrit : « Le Père aime le Fils, et il a tout donné (et il le fait encore) en sa main ». Et nous avons tous été créés à l’image du Fils (Rm 8,29) pour recevoir, comme le Fils, la Plénitude de cette Vie qui ne cesse de jaillir de toute éternité du cœur du Père…

[2] Jn 4,24 : « Dieu est Esprit ». 1Th 4,8 : « Dieu vous a fait le Don de son Esprit Saint »… 1Jn 4,13 : « Il nous a donné de son Esprit »… Par ce Don, Dieu nous associe à ce qu’Il Est : Plénitude de Lumière et de Vie… Et c’est ainsi, patiemment, de Miséricorde en Miséricorde, qu’il nous relève, nous relève encore et nous guérit : « Le Seigneur est sur eux, ils vivent et tout ce qui est en eux est vie de son Esprit. Tu me guériras, fais-moi vivre » (Is 38,16)…

[3] LYONNET Stanislas, article « Satan », dans le VOCABULAIRE DE THÉOLOGIE BIBLIQUE (Edition du Cerf), colonne 1197.

Fiche n°9 (Mc 3,22-35) en format PDF pour une éventuelle impression.




Notre Père, « qui est aux cieux »…

“Notre Dieu, il est au ciel. Tout ce qu’il veut, il le fait” (Ps 135,6), écrivait le Psalmiste, et les anciens se représentaient la demeure de Dieu “au dessus de la voûte céleste”, “au dessus des eaux d’en haut”, là où habite “le Très Haut”…

Mais cette représentation physique n’est qu’une image de la réalité. Si Jésus est bien venu “annoncer le Royaume des Cieux”, s’il n’a cessé d’annoncer “les Mystères du Royaume”, “le Règne de Dieu est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint” (Rm 14,17), écrit St Paul. Le ciel est donc un Mystère de Communion avec Dieu dans l’unité d’un même Esprit, et ici bas, cette réalité ne peut que se laisser entr’apercevoir par la paix et ce “je ne sais quoi” qui est sa signature au plus profond du coeur… « C’est si bon cette Présence de Dieu ! C’est là, tout au fond, dans le Ciel de mon âme, que j’aime le trouver puisqu’Il ne me quitte jamais… J’ai trouvé le ciel sur la terre puisque le ciel c’est Dieu et Dieu est dans mon âme », écrivait Elisabeth de la Trinité, carmélite à Dijon (1880 – 1906)…

e22 225px-Portrait_d'Elisabeth_de_la_Trinité_à_l'age_de_50_ansElisabeth (A lire aussi, ses “Ecrits spirituels”).

Voilà les quelques points que nous allons reprendre dans l’article ci-joint.

Pour des raisons de commodités, nous vous invitons à cliquer sur le document PDF que nous joignons ci-dessous…

Notre Père SI (3)

 




Dieu, le Père de Jésus Christ, mon Père et le Père de tout homme !

« Jésus dit à Marie de Magdala : « Va trouver mes frères et dis leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » » (Jn 20,17).

III – LA PRIERE DU “NOTRE PERE”

A) “Notre Père”…

Le contexte en St Matthieu invitait à comprendre le “Notre Père” comme le cœur de la prière personnelle du croyant qu’il adresse, après s’être retiré dans sa chambre et avoir fermé la porte, à son Père qui est là dans le secret… Avec ces conseils, Jésus invite à une prière qui soit vraie, c’est à dire tournée vers Dieu et vers Dieu seul…

Mais cette intimité n’aboutit pourtant pas à une prière intimiste, bien au contraire… Avec le “notre”, toute la communauté des croyants est là, elle aussi, présente dans le secret : “En reprenant à son compte cette prière, même s’il est seul devant Dieu, le chrétien se trouve aussitôt en communion avec tous ceux qui prient Dieu de la même façon” ; et cette communion n’est pas seulement “mémoire”, “elle est communion avec un seul et même Père, dans un seul et même Esprit saint”. En priant “notre” Père, chaque baptisé prie dans cette communion : “La multitude des croyants n’avait qu’un seul cœur et une seule âme” (Ac 4,32) .

Mais comme “Notre Père” est aussi le Créateur du ciel et de la terre, sa paternité s’étend à toute la famille humaine. Au delà de toutes frontières, chaque homme est notre frère, en tant que créature d’un seul et même Père qui nous appelle tous à sa lumière et à sa vie éternelle… “Prier “notre” Père nous ouvre aux dimensions de son amour manifesté dans le Christ : prier avec et pour tous les hommes qui ne le connaissent pas encore, afin qu’ils soient “rassemblés dans l’unité” (Jn 11,52). Ce souci divin de tous les hommes et de toute la création a animé tous les grands priants : il doit dilater aussi notre prière” … et notre regard vis à vis de tous ceux que nous rencontrons tous les jours… St Luc a ce goût d’universalité avec son simple « Père »…

D’autre part, le Catéchisme de l’Eglise catholique rappelle que “Dieu notre Père transcende les catégories du monde créé. Transposer sur Lui, ou contre Lui, nos idées en ce domaine serait fabriquer des idoles, à adorer ou à abattre. Prier le Père, c’est entrer dans son mystère, tel qu’Il est, et tel que le Fils nous L’a révélé :
“L’expression Dieu le Père n’avait jamais été révélée à personne. Lorsque Moïse lui-même demanda à Dieu qui Il était, il entendit un autre nom. A nous ce nom a été révélé dans le Fils, car ce nom implique le nom nouveau de Père” (Tertullien)”.

Rappelons-nous la prière de Jésus au moment de son agonie, telle que St Marc nous la rapporte :

              “Abba ! Tout t’est possible : éloigne de moi cette coupe ; pourtant, qu’il advienne non pas ce que moi je veux, mais ce que toi tu veux” (Mc 14,36).

Cet “Abba”, laisse pressentir à la fois toute l’intimité de Jésus avec son Père, mais aussi toute la tendresse de Celui qu’il appelle si simplement “Papa”… Si Dieu est le Père de Jésus à un titre unique, ce que suggère la formule de Jésus : “Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu” (Jn 20,17), il n’en reste pas moins que Dieu est aussi “notre Père”, avec toute sa tendresse de “Papa”…

“Nous pouvons invoquer Dieu comme “Père”” écrit le Catéchisme de l’Eglise Catholique, “parce qu’Il nous est révélé par son Fils devenu homme et que son Esprit nous Le fait connaître. Ce que l’homme ne peut concevoir ni les puissances angéliques entrevoir, la relation personnelle du Fils vers le Père, voici que l’Esprit du Fils nous y fait participer, nous qui croyons que Jésus est le Christ et que nous sommes nés de Dieu” .

De fait, St Paul affirmera deux fois que l’Esprit Saint nous entraîne à appeler Dieu “Abba”, “Papa”… Nous avons déjà rencontré précédemment Gal 4,6 :

Gal 4,6 : “La preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé dans nos coeurs l’Esprit de son Fils qui crie : Abba, Père !”

Lisons maintenant Rm 8,14-17. Paul a affirmé juste avant : “L’Esprit de Dieu habite en vous”, cet Esprit qu’il appelle aussi “l’Esprit du Christ” : “Qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas” (Rm 8,9) :
Rm 8,14-17 : “Tous ceux qu’anime l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu. (15) Aussi bien n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclaves pour retomber dans la crainte ; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier : Abba ! Père ! (16) L’Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu. (17) Enfants, et donc héritiers ; héritiers de Dieu, et cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec lui pour être aussi glorifiés avec lui”.

“Quand nous prions le Père”, poursuit le Catéchisme de l’Eglise Catholique, “nous sommes donc en communion avec lui et avec son Fils, Jésus Christ. C’est alors que nous Le connaissons et Le reconnaissons dans un émerveillement toujours nouveau… Nous lui rendons grâce de nous avoir révélé son Nom, de nous avoir donné d’y croire et d’être habités par sa Présence.

Nous pouvons adorer le Père parce qu’Il nous a fait renaître à sa Vie, en nous adoptant comme ses enfants dans son Fils unique : par le Baptême, Il nous incorpore au Corps de son Christ, et, par l’onction de son Esprit qui s’épanche de la Tête dans ses membres, il fait de nous des “christs” :
“Dieu, en effet, qui nous a prédestinés à l’adoption de fils, nous a rendus conformes au Corps glorieux du Christ. Désormais donc, participants du Christ, vous êtes à juste titre appelés “christs” (St Cyrille de Jérusalem).
“L’homme nouveau, qui est rené et rendu à son Dieu par la grâce, dit d’abord “Père !”, parce qu’Il est devenu fils” (St Cyprien).

C’est ainsi que, par la prière du Seigneur, nous sommes révélés à nous mêmes en même temps que le Père nous est révélé… “Cette prière est le propre de la plénitude des temps : “Quand vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils… (et) envoya l’Esprit de son Fils qui crie : “Abba ! Père !”” (Ga 4,4.6). Dès le début, le Notre Père est une prière eschatologique, la prière du temps de l’accomplissement, où les hommes prient dans le mystère trinitaire. L’Esprit Saint de l’éternelle communion est devenu leur propre Esprit : ils commencent à vivre ce qui, au ciel, sera leur béatitude, l’expérience de la relation du Fils avec son Père” .

Ce don gratuit de l’adoption qui nous vient du Père par son Fils et se réalise dans la communion de l’Esprit Saint, exige de notre part une conversion continuelle et une vie nouvelle. Prier notre Père doit développer en nous deux dispositions fondamentales :
1 – Le désir et la volonté de lui ressembler. Créés à son image, c’est par grâce que la ressemblance nous est rendue et nous avons à y répondre.

2 – Un cœur humble et confiant qui nous fait “retourner à l’état des enfants” (Mt 18,3) : car c’est aux “tout-petits” que le Père se révèle (Mt 11,25)” .

Concluons avec Ste Thérèse de Lisieux et ce souvenir que nous rapporte sa sœur Céline, un jour où, dans le secret de sa cellule, Ste Thérèse priait son Père présent dans le secret…
“Un jour, j’entrai dans la cellule de notre chère petite Sœur et je fus saisie par son expression de grand recueillement. Elle cousait avec activité et cependant semblait perdue dans une contemplation profonde :

“A quoi pensez-vous ?”, lui demandai-je.

“Je médite le Notre Père”, me répondit-elle.
“C’est si doux d’appeler le bon Dieu “Notre Père”…”
Et des larmes brillèrent dans ses yeux”.

D. Jacques Fournier

Notre Père SI (2) : cliquez sur ce document PDF pour une éventuelle impression




Dieu Créateur et Père de tout homme

Dès le premier chapitre du Livre de la Genèse, Dieu apparaît comme le Créateur et Père de tout homme, quel qu’il soit, où qu’il soit, et ce texte fondateur ne cessera d’être repris tout au long de la Bible. En cette première étape, nous soulignerons donc tout à la fois cette paternité de Dieu et cette perspective universelle, car ces deux points sont les fondements de notre vie : accueillir Dieu comme un Père plein de Tendresse, et tout homme, quel qu’il soit, comme “mon frère”…

 Dieu Créateur - Trinité

La Bible s’ouvre sur le récit de la création du monde, et en ce premier chapitre du Livre de la Genèse, « Dieu » apparaît au travers d’un terme étonnamment général, « אלהים, Élohim » en hébreu, pluriel de majesté de « אל, El », El étant la racine courante dans les langues sémites pour évoquer le mystère de la divinité… Dans le second chapitre, il sera nommé « יהוה, Yahvé » en référence au Nom révélé à Moïse dans le buisson ardent (Ex 3,15), un Nom qui renvoie plutôt à ce Dieu de l’Alliance qui s’est révélé tout spécialement dans le cadre de ses relations avec Abraham et sa descendance : « Dieu dit encore à Moïse : Tu parleras ainsi aux Israélites : Yahvé, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob m’a envoyé vers vous. C’est mon nom pour toujours, c’est ainsi que l’on m’invoquera de génération en génération » (Ex 3,15).

Le premier chapitre de la Genèse a donc d’emblée une perspective très générale, universelle. « Dieu, אלהים, Élohim » y apparaît comme le Créateur de tout le monde visible : « Dieu dit : Que la lumière soit et la lumière fut… Dieu dit : Que la terre verdisse de verdure… et il en fut ainsi… Dieu dit : Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce : bestiaux, bestioles, bêtes sauvages selon leur espèce et il en fut ainsi… Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance »… Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa. Dieu les bénit et Dieu leur dit »… Et l’aventure humaine commence…

Dieu apparaît donc comme le créateur de tout homme, et dans ce texte, il n’est pas explicitement nommé « Père », mais les notions d’image et ressemblance ne peuvent qu’y faire penser… Pensons aux expressions multiples de celles et ceux qui se penchent sur un nouveau né : « Comme il ressemble à son papa… C’est le portrait tout craché de sa mère », etc…

pere-et-fils

 

Dieu est donc le Créateur de tout homme, quel qu’il soit… Il est le « Papa » de tout homme, quel qu’il soit… Et la Bible répètera très souvent sa déclaration à Moïse juste après le premier péché grave de son Peuple : « Yahvé, Yahvé, Dieu tendre et miséricordieux » (Ex 34,6)…

Avant de poursuivre, lisons très rapidement le second récit de la création :

Gn 2,4b-7 : « Au temps où Yahvé Dieu fit la terre et le ciel, il n’y avait encore aucun arbuste des champs sur la terre et aucune herbe des champs n’avait encore poussé, car Yahvé Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre et il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol. Toutefois, un flot montait de terre et arrosait toute la surface du sol. Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. »

Ces textes de Gn 1 et Gn 2 sont très souvent cités dans tous les autres Livres de la Bible. Donnons quelques exemples :

Is 42,5 : « Ainsi parle Dieu, Yahvé, qui a créé les cieux et les a déployés,

qui a affermi la terre et ce qu’elle produit,    (Gn 1)

qui a donné le souffle au peuple qui l’habite,

et l’esprit à ceux qui la parcourent. »   (Gn 2).

 

Ps 33(32),6 : « Par la parole de Yahvé les cieux ont été faits,      (Gn 1)

par le souffle de sa bouche, toute leur armée »…   (Gn 2)

 

Ps 104(103),29-30 : « Tu caches ta face, ils s’épouvantent,

tu retires leur souffle, ils expirent, à leur poussière ils retournent.         (Gn 2)

(30)Tu envoies ton souffle, ils sont créés, tu renouvelles la face de la terre. » (Gn 2)

 

Jdt 16,14 : « Que toute ta création te serve !

Car tu as dit et les êtres furent, (Gn 1)

tu envoyas ton souffle et ils furent construits, (Gn 2)

et personne ne peut résister à ta voix. »

 

Ac 17,24-25 : Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, (Gn 1)

lui, le Seigneur du ciel et de la terre,

n’habite pas dans des temples faits de main d’homme.

(25) Il n’est pas non plus servi par des mains humaines,

comme s’il avait besoin de quoi que ce soit,

lui qui donne à tous vie, souffle et toutes choses. (Gn 2)

Toute la Bible a donc comme fondations premières le fait que Dieu est le créateur de tout homme, et en ce sens « le Père » de tout homme, quel qu’il soit,  « créé à son image et ressemblance » (Gn 1,26-27). Le P. Marcel Domergue écrit : « La première paternité dont parle la Bible est celle de Dieu vis à vis des hommes. Elle est insinuée en Genèse 1 quand l’auteur nous dit que Dieu crée l’homme à son image et ressemblance. Même si les deux termes ne sont pas tout à fait équivalents, on peut les prendre en bloc comme caractéristiques de la paternité ‑ filiation. « Image et ressemblance » n’est pas utilisée pour les animaux mais pour l’homme seul. Ainsi en Gn 5,3, après avoir dit (verset 1) que Dieu créa l’homme à la ressemblance de Dieu, le texte poursuit : « Adam engendra un fils à sa ressemblance, selon son image ». Filiation et ressemblance vont donc de pair »…

Et il poursuit : « La Bible pourrait porter en sous titre : Comment l’homme devient fils de Dieu, accomplissant ainsi la paternité du Père. Cette dernière phrase peut surprendre, et pourtant Dieu est-il totalement Père, Père accompli, tant que son fils humain n’est pas totalement fils ? Et aussi tant que tous ses fils ne sont pas encore au monde ? Cela implique que la paternité de Dieu connaîtrait une histoire, un devenir. Parce que notre filiation – notre ressemblance à Dieu – est remise entre nos mains, est confiée à notre liberté, il dépend de nous de faire de Dieu notre Père ».[1]

Dieu est le Père de tout homme… Le prophète Malachie (vers 450 avant JC) ne s’y est pas trompé :

Ml 2,10 ( : N’avons-nous pas tous un Père unique ? N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés ?

Pourquoi donc sommes-nous perfides l’un envers l’autre ?…

Or le dictionnaire Larousse donne pour « père » : « Homme qui a engendré un ou plusieurs enfants », et l’on pourrait rajouter, en se donnant lui-même. Et c’est bien ainsi que Dieu a créé l’homme « à son image et ressemblance » (Gn 1,26-27), en se donnant lui-même, en donnant son Souffle (Gn 2,7), c’est-à-dire son Esprit. « Dieu » en effet « est Esprit » (Jn 4,24). Et il engendra des hommes ayant à leur tour souffle de vie, des hommes qui sont tout à la fois « corps, âme et esprit » (1Th 5,23). On peut noter que dans le texte d’Isaïe lu précédemment, « souffle » et « esprit » sont bien mis en parallèle, ils désignent la même réalité, et ils peuvent être compris aussi bien comme le Souffle, l’Esprit de Dieu que comme le souffle, l’esprit de l’homme…

Is 42,5 : « Dieu a donné le Souffle (son Souffle) au peuple qui l’habite, 

                                         et l’Esprit (son Esprit) à ceux qui la parcourent. »

Noter à nouveau l’universalité de la perspective : ceci est vrai de tout homme, quel qu’il soit, où qu’il soit, quelles que soient ses origines, sa culture, son éducation, ses cheminements religieux… Et nous allons encore la souligner avec deux autres textes bibliques ‘fondateurs’…

Dans le contexte du Peuple d’Israël, le Livre du Deutéronome appelle Dieu « Père » en tant que c’est Lui qui est à l’origine de ce Peuple par l’appel d’Abraham. Lisons tout de suite cet appel :

Gn 12,1-4 : Le Seigneur dit (à Abraham) :

« Pars de ton pays, laisse ta famille et la maison de ton père,

va dans le pays que je te montrerai.

(2) Je ferai de toi une grande nation,

je te bénirai, je rendrai grand ton nom, et tu deviendras une bénédiction.

(3) Je bénirai ceux qui te béniront, je maudirai celui qui te méprisera.

En toi (ou par toi) seront bénies toutes les familles de la terre. »

 

Abraham est béni par le Seigneur. Il est invité à accueillir de tout cœur cette bénédiction et à se faire le serviteur du Seigneur pour que cette même bénédiction puisse être accueillie par « toutes les familles de la terre », c’est-à-dire tous les hommes, sans aucune exception…

Et lors du premier texte d’Alliance qui apparaît dans la Bible (Gn 9,8-17), nous découvrons que Dieu vit en « Alliance éternelle » avec « tous les êtres vivants, en somme toute chair[2] qui est sur la terre », c’est-à-dire tout homme… Telle est cette Bonne Nouvelle dont les hommes doivent prendre conscience : Dieu vit en Alliance avec eux tous, quels qu’ils soient, où qu’ils soient, proches d’eux tous, et avec un seul désir : les combler de sa bénédiction, de sa vie…

Lisons donc ce texte du Deutéronome, où la notion de paternité renvoie certes aux origines du Peuple d’Israël, mais le vocabulaire employé ne peut que faire penser aussi au Dieu créateur… Soulignons en effet que la notion de Peuple ne se vit que par les personnes qui le constituent. Ce qui est dit du Peuple ne se vérifie concrètement qu’à travers la vie de chacun de ses membres. Il existe donc toujours dans ces textes un « va et vient » entre la figure collective et la réalité de vie qui est celle de chaque personne concernée.

Dt 32,6 : Est-ce là ce que vous rendez au Seigneur (Yahvé)[3] ?

Peuple insensé, dénué de sagesse !

N’est-ce pas lui ton Père, qui t’a donné la vie, lui qui t’a fait et par qui tu subsistes ?

 

Le prophète Isaïe appelle également Dieu « Père », avec une allusion manifeste à Gn 2 :

Is 64,7« Et pourtant, Seigneur (Yahvé), tu es notre Père,

nous sommes l’argile, tu es notre potier, nous sommes tous l’œuvre de tes mains. »

Cette notion de « Père » appliquée directement à Dieu intervient rarement dans l’Ancien Testament. Mais lorsqu’elle apparaît, nous sommes toujours dans le contexte des relations « Dieu – hommes »…

Dieu invite ainsi le Roi David à l’appeler « Père » :

 Ps 89(88),21.27-28 : J’ai trouvé David mon serviteur, je l’ai oint de mon huile sainte ;

(27) Il m’appellera : « Toi, mon Père, mon Dieu et le Rocher de mon salut ! »

(28) si bien que j’en ferai l’aîné, le très-haut sur les rois de la terre.

Nous retrouvons ici le fait que le roi, par sa consécration royale, était établi dans une relation de proximité toute particulière avec Dieu. « Lors de son intronisation, le roi choisit par Dieu devenait fils de Dieu et son lieutenant sur terre et participait alors d’une manière nouvelle à l’action divine en faveur de son peuple. En effet, ce n’est pas de lui-même que le roi tient son pouvoir, mais de Dieu qui le choisit pour faire « paître » son peuple »[4]. Le Psaume 2 chanté lors de toute nouvelle consécration royale, dit en effet :

 Ps 2,6-8 : « Moi, j’ai sacré mon roi sur Sion, ma sainte montagne. »

(7) Je proclame le décret du Seigneur (Yahvé) !

Il m’a dit : « Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. »

 

« Cette expression est à interpréter dans le sens d’un acte d’élection et d’adoption et non comme l’affirmation d’une relation de parenté »[5]. Il en ira bien sûr tout autrement lorsque St Luc appliquera ce Psaume au Christ lors de son baptême par Jean-Baptiste (Lc 3,21-22), car là, Jésus est le Fils éternel du Père…

Dieu dit ainsi à David par son prophète Samuel :

2S 7,14 : « Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils »[6]

Le Roi, dans le Livre de la Sagesse, étendra cette filiation à tout son Peuple :

 Sg 9,7 : C’est toi qui m’as choisi pour roi de ton peuple et pour juge de tes fils et de tes filles.

 

Et nous lisons en Sg 18,13 : « Ce peuple était fils de Dieu ».

 

Le prophète Osée (750 av JC)[7] avait fait de même bien avant le Livre de la Sagesse, écrit en grec par un Juif d’Alexandrie vers 50 av JC:

Os 2,1 : Le nombre des enfants d’Israël sera comme le sable de la mer,

qu’on ne peut ni mesurer ni compter; au lieu même où on leur disait :

Vous n’êtes pas mon peuple , on leur dira : Fils du Dieu vivant…

 

Os 11,1-4 : « Quand Israël était jeune, je l’aimai, et d’Égypte j’appelai mon fils[8].

(2) Mais plus je les appelais, plus ils s’écartaient de moi ;

aux Baals ils sacrifiaient, aux idoles ils brûlaient de l’encens.

(3) Et moi j’avais appris à marcher à Éphraïm, je le prenais par les bras,

et ils n’ont pas compris que je prenais soin d’eux !

(4) Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour ;

j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue,

je m’inclinais vers lui et le faisais manger. »

Nous voyons ici un Père qui a toute la tendresse d’une Mère… C’est ce que diront les prophète Isaïe et Jérémie :

Is 63,15-17.19b : Regarde du ciel et vois, depuis ta demeure sainte et glorieuse.

Où sont ta jalousie et ta puissance ?

Le frémissement de tes entrailles, et ta pitié pour moi (« réhem » : utérus, sein maternel ; tendresse maternelle)

se sont-ils contenus ?

(16) Pourtant tu es notre Père.

Si Abraham ne nous a pas reconnus, si Israël ne se souvient plus de nous,

toi, Seigneur (Yahvé), tu es notre Père, notre rédempteur,

tel est ton nom depuis toujours.

(17) Pourquoi, Seigneur (Yahvé), nous laisser errer loin de tes voies

et endurcir nos cœurs en refusant ta crainte ?

Reviens, à cause de tes serviteurs et des tribus de ton héritage.

(19b) Ah ! si tu déchirais les cieux et descendais

Jr 31,20 : Ephraïm est-il donc pour moi un fils si cher, un enfant tellement préféré,

que chaque fois que j’en parle je veuille encore me souvenir de lui ?

C’est pour cela que mes entrailles s’émeuvent pour lui

(Littéralement : c’est pourquoi grondement, tumulte de mes entrailles pour lui),

que pour lui déborde ma tendresse (maternelle) oracle de Yahvé.

Et en Is 66,13, Dieu est comparé directement à une mère :

Is 66,12-13 : Car ainsi parle le Seigneur (Yahvé) :

Voici que je fais couler vers elle la paix comme un fleuve,

et comme un torrent débordant, la gloire des nations.

Vous serez allaités, on vous portera sur la hanche,

on vous caressera en vous tenant sur les genoux.

(13) Comme celui que sa mère console,

moi aussi, je vous consolerai, à Jérusalem vous serez consolés.

 

Notons aussi Si 4,10 : « Sois pour les orphelins un père et comme un mari pour leur mère. Et tu seras comme un fils du Très-Haut qui t’aimera plus que ne fait ta mère. »

Et Dieu en Jr 3,19 n’a qu’un seul désir : que ses fils l’appellent « Père ! » :

Jr 3,19 : « Et moi qui m’étais dit : Comment te placerai-je au rang des fils ?

Je te donnerai une terre de délices, l’héritage le plus précieux d’entre les nations.

Je me disais : Vous m’appellerez Mon Père et vous ne vous séparerez pas de moi. »

Tel est donc ce Dieu Père qui nous aime d’un amour de Mère, un Dieu Père qui rêve que son Peuple l’appelle « Père », et c’est bien le Christ qui, en nous apprenant à dire ‘Notre Père’, permettra à ce désir d’être exaucé… « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé » (Jn 4,34)… Quel sens prend alors ici ce mot de « volonté » : exaucer le désir du Père, travailler à la Joie du Père…

Notons ici ce texte surprenant du Livre de la Sagesse où Dieu est appelé « Père » dans le contexte d’un païen idolâtre, dominé par l’appât du gain, et pourtant, Dieu Père prend soin de lui alors même qu’il prie son idole ! Incroyable ouverture d’esprit pour l’époque…

Sg 14,1-4 : Tel autre qui prend la mer pour traverser les flots farouches

invoque à grands cris un bois plus fragile que le bateau qui le porte.

(2) Car ce bateau, c’est la soif du gain qui l’a conçu, c’est la sagesse artisane qui l’a construit;

(3) mais c’est ta Providence, ô Père, qui le pilote,

car tu as mis un chemin jusque dans la mer, et dans les flots un sentier assuré,

(4) montrant que tu peux sauver de tout,

en sorte que, même sans expérience, on puisse embarquer.

 

Nous retrouvons l’universalisme très présent dans le Livre de la Sagesse :

Sg 11,23-24 : ἐλεεῖς δὲ πάντας, ὅτι πάντα δύνασαι,

Tu fais miséricorde à tous, parce que tu peux tout,

καὶ παρορᾷς ἁμαρτήματα ἀνθρώπων εἰς μετάνοιαν

tu fermes les yeux (παροράω : regarder à côté, ne pas voir, ne pas remarquer) sur les péchés des hommes, pour qu’ils se repentent.

(24) ἀγαπᾷς γὰρ τὰ ὄντα πάντα

Tu aimes en effet tout ce qui existe, et tu n’as de dégoût pour rien de ce que tu as fait ;

car si tu avais haï quelque chose, tu ne l’aurais pas formé.

Dieu a donc tout créé par amour… Nous avons vu qu’un père engendre à la vie en se donnant lui-même… Nous retrouvons ainsi ce principe si bien énoncé par Ste Thérèse de Lisieux et que nous reverrons par la suite : « Aimer, c’est tout donner et se donner soi-même », un principe à prendre pour Dieu au pied de la lettre… Ce « Dieu » qui « est Esprit » (Jn 4,24) nous a créé par amour en se donnant Lui-même, et donc en donnant l’Esprit qui nous a donné d’être à notre tour « Esprit »… Et ce « Dieu » qui « est » aussi « Amour » (1Jn 4,8.16) ne cesse d’aimer, un amour toujours offert qui prend le visage de la Miséricorde pour l’homme pécheur, infidèle…

Sg 15,1 : ΣΥ δὲ ὁ Θεὸς ἡμῶν χρηστὸς καὶ ἀληθής, μακρόθυμος καὶ ἐν ἐλέει διοικῶν τὰ πάντα. « TOI, notre Dieu, tu es bon et vrai, patient, tu gouvernes tout avec miséricorde. »

Ps 145,9 : Il est bon, le Seigneur (Yahvé), envers tous,

         et ses tendresses (maternelles ; καὶ οἱ οἰκτιρμοὶ αὐτοῦ, ses compassions, ses miséricordes)

sont pour toutes ses œuvres.

La Miséricorde de ce « Père des Miséricordes » (2Co 1,3), est également très présente chez le prophète Jérémie qui rappelle qu’Israël appelait Dieu « Mon Père », alors même qu’ils ne cessaient de lui être infidèles :

Jr 3,1-5 : « Si un homme répudie sa femme,

et que celle-ci le quitte et appartient à un autre, a-t-il encore le droit de revenir à elle ? N’est-elle pas totalement profanée, cette terre-là ?

Et toi qui t’es prostituée à de nombreux amants, tu prétends revenir à moi !

Oracle du Seigneur (Yahvé).

(2) Lève les yeux vers les monts chauves et regarde. Où ne t’es-tu pas livrée ?

Tu étais là, pour eux, le long des chemins, comme l’Arabe au désert.

Tu as profané le pays par tes prostitutions et tes forfaits ;

(3) aussi les pluies furent-elle retenues et l’ondée tardive ne vint plus.

Mais tu conservais un front de prostituée, refusant de rougir.

(4) Dès maintenant, ne me cries-tu pas : Mon Père ! L’ami de ma jeunesse, c’est toi !

(5) Gardera-t-il toujours sa rancune, va-t-il éterniser son courroux ?

Tu parles ainsi en commettant tes crimes, obstinée que tu es.

 

« L’ami de ma jeunesse » renvoie à l’épisode fondateur de l’Exode :

Jr 2,1-7 : « La parole du Seigneur (Yahvé) me fut adressée en ces termes :

(2) Va crier ceci aux oreilles de Jérusalem. Ainsi parle le Seigneur (Yahvé) :

Je me rappelle l’affection de ta jeunesse, l’amour de tes fiançailles,

alors que tu marchais derrière moi au désert, dans une terre qui n’est pas ensemencée.

(3) Israël était une part sainte pour le Seigneur (Yahvé), les prémices de sa récolte ;

tous ceux qui en mangeaient étaient coupables, le malheur fondait sur eux,

oracle du Seigneur (Yahvé).

(4) Écoutez la parole du Seigneur (Yahvé), maison de Jacob

et toutes les familles de la maison d’Israël.

(5) Ainsi parle le Seigneur (Yahvé) :

En quoi vos pères m’ont-ils trouvé injuste pour s’être éloignés de moi,

pour marcher derrière la Vanité et devenir eux-mêmes vanité ?

(6) Ils n’ont pas dit : Où est le Seigneur (Yahvé) qui nous fit monter du pays d’Égypte

et nous fit marcher dans le désert, dans une terre aride et ravinée,

dans une terre desséchée et obscure,

terre que personne ne parcourt, où nul homme ne se fixe?

(7) Pourtant je vous ai conduits au pays du verger

pour vous rassasier de ses fruits et de ses biens ;

vous êtes entrés et vous avez souillé mon pays,

mon héritage, vous l’avez changé en abomination.

Israël est infidèle ? Dieu part à sa recherche par ses prophètes, et il est toujours leur « Père », et c’est Lui qui le dit ! Certes, le sens de ‘fondateur d’Israël’ est encore premier dans ce contexte, mais son comportement vis-à-vis de son Peuple, et donc vis-à-vis de chacun des membres de son Peuple, sa Fidélité, sa Tendresse, tout cela associé également à la notion de Dieu Créateur, ne peut qu’entraîner à aller plus loin… Et c’est le Christ qui nous révèlera la Plénitude de sens que nous pouvons donner à ce Dieu « Père », une Plénitude déjà présente de fait dans l’Ancien Testament puisque Dieu Est de toute éternité ce qu’Il Est, une Plénitude suggérée mais qui ne demande qu’à être pleinement accueillie…

Jr 3,14.22 : Revenez, fils rebelles – oracle du Seigneur (Yahvé)

– car c’est moi votre Maître.

Je vous prendrai, un d’une ville, deux d’une famille, pour vous amener à Sion.

– Revenez, fils rebelles, je veux guérir vos rébellions !

– Nous voici, nous venons à toi, car tu es le Seigneur (Yahvé) notre Dieu.

      Jr 31,1-9 : En ce temps-là – oracle du Seigneur (Yahvé) –

            je serai le Dieu de toutes les familles d’Israël, et elles seront mon peuple.

(2)             Ainsi parle le Seigneur (Yahvé) : Il a trouvé grâce au désert (allusion à l’Exode)

            le peuple échappé à l’épée (allusion à l’exil à Babylone, en 587 av JC ; le retour d’exil est un nouvel exode.)

            Israël marche vers son repos.

(3)             De loin le Seigneur (Yahvé) m’est apparu : D’un amour éternel je t’ai aimée,

            aussi t’ai-je maintenu ma faveur.

(4)             De nouveau je te bâtirai et tu seras rebâtie, vierge d’Israël.

            De nouveau tu te feras belle, avec tes tambourins,

                        tu sortiras au milieu des danses joyeuses.

(5)             De nouveau tu seras plantée de vignes sur les montagnes de Samarie

            (ils planteront, les planteurs, et ils cueilleront).

(6)             Oui, ce sera le jour où les veilleurs crieront sur la montagne d’Éphraïm :            

                 Debout ! Montons à Sion, vers le Seigneur notre Dieu !

(7)             Car ainsi parle le Seigneur (Yahvé) :

            Criez de joie pour Jacob, acclamez la première des nations ! Faites-vous entendre !            

             Louez ! Proclamez : le Seigneur (Yahvé) sauve son peuple, le reste d’Israël !

(8)             Voici que moi je les ramène du pays du Nord,

            je les rassemble des extrémités du monde.

            Parmi eux l’aveugle et le boiteux, la femme enceinte et la femme qui enfante,

            tous ensemble : c’est une grande assemblée qui revient ici !

(9)             En larmes ils reviennent, dans les supplications je les ramène.

            Je vais les conduire aux cours d’eau,

            par un chemin tout droit où ils ne trébucheront pas.

            Car je suis un Père pour Israël et Éphraïm est mon premier-né.

 

Citons également le Livre de Tobie :

Tb 13,1-4 (vers 330 av JC) : « Et Tobit, père de Tobie, dit :

Béni soit Dieu qui vit à jamais, car son règne dure dans tous les siècles !

(2) Car tour à tour il châtie et il pardonne,

il fait descendre aux profondeurs des enfers et il retire de la grande Perdition : personne n’échappe à sa main.

(3) Célébrez-le en face des nations, vous, enfants d’Israël !

Car s’il vous a dispersés parmi elles,

(4) c’est là qu’il vous a montré sa grandeur.

Exaltez-le en face de tous les vivants,

c’est lui notre Seigneur et c’est lui notre Dieu et c’est lui notre Père

et il est Dieu dans tous les siècles ! »

Cette Plénitude « paternelle » de Dieu se laisse tout spécialement pressentir lorsque, quittant le domaine de l’appellation générale vis-à-vis du Peuple d’Israël, elle se focalise sur telle ou télé catégorie de personne, montrant un Dieu Père tout spécialement proche de celles et ceux qui souffrent :

     Ps 68,6 : « Père des orphelins, justicier des veuves, c’est Dieu dans son lieu de sainteté »…

 

Et puis parfois, ce Dieu Père entre dans la vie de l’auteur biblique… L’intense relation personnelle entre lui et son Dieu et Père laisse pressentir tout le sens que l’on peut donner à ce mot de « Père », un sens qui, encore une fois, apparaîtra pleinement avec le Christ, le Fils éternel du Père, l’unique engendré, venu révéler à tout homme sa vocation : être fils à l’image du Fils (Rm 8,29)…

Si 23,1 : « Seigneur, Père et Maître de ma vie,

ne me laisse pas trébucher par leur fait. »

Si 23,4 : « Seigneur, Père et Dieu de ma vie, ne m’abandonne pas à leur caprice,

fais que mes regards ne soient pas effrontés »…

 

Notons aussi ce texte étonnant du Livre de la Sagesse, écrit en grec à Alexandrie, une cinquantaine d’années avant le Christ. Il évoque un homme « juste » qui se nomme « enfant du Seigneur », qui « se vante d’avoir Dieu pour Père ». Ses adversaires l’éprouveront, pour voir si ce qu’il dit est vrai… On croirait lire un extrait de la Passion, suivie de la Résurrection :

             Sg 2,12-20 ; 5,1-5 : Tendons des pièges au juste,

            puisqu’il nous gêne et qu’il s’oppose à notre conduite,

            nous reproche nos fautes contre la Loi et nous accuse de fautes contre notre éducation.

(13)             Il se flatte d’avoir la connaissance de Dieu et se nomme enfant du Seigneur.

(14)             Il est devenu un blâme pour nos pensées, sa vue même nous est à charge ;

(15)             car son genre de vie ne ressemble pas aux autres, et ses sentiers sont tout différents.

(16)             Il nous tient pour chose frelatée et s’écarte de nos chemins comme d’impuretés.

            Il proclame heureux le sort final des justes et il se vante d’avoir Dieu pour Père.

(17)             Voyons si ses dires sont vrais, expérimentons ce qu’il en sera de sa fin.

(18)    Car si le juste est fils de Dieu, Il l’assistera et le délivrera des mains de ses adversaires[9].

(19)             Éprouvons-le par l’outrage et la torture afin de connaître

                        sa sérénité et de mettre à l’épreuve sa résignation.

(20)             Condamnons-le à une mort honteuse, puisque, d’après ses dires, il sera visité. (…)

(5,1)            Alors le juste se tiendra debout, plein d’assurance,

            en présence de ceux qui l’opprimèrent, et qui, pour ses labeurs, n’avaient que mépris.

(2)            À sa vue, ils seront troublés par une peur terrible,

            stupéfaits de le voir sauvé contre toute attente.

(3)            Ils se diront entre eux, saisis de regrets et gémissant, le souffle oppressé :

(4)            Le voilà, celui que nous avons jadis tourné en dérision

            et dont nous avons fait un objet d’outrage, nous, insensés !

            Nous avons tenu sa vie pour folie, et sa fin pour infâme.

(5)            Comment donc a-t-il été compté parmi les fils de Dieu ?

            Comment a-t-il son lot parmi les saints ?

Notons aussi cette belle leçon du Livre de la Sagesse :

 Sg 12,19-22 : En agissant ainsi, tu as enseigné à ton peuple

que le juste doit être ami des hommes,

et tu as donné le bel espoir à tes fils qu’après les péchés tu donnes le repentir.

(20) Car, si ceux qui étaient les ennemis de tes enfants et promis à la mort,

tu les as punis avec tant d’attention et d’indulgence,

leur donnant temps et lieu pour se défaire de leur malice,

(21) avec quelle précaution n’as-tu pas jugé tes fils,

toi qui, par serments et alliances, as fait à leurs pères de si belles promesses ?

(22) Ainsi, quand tu châties nos ennemis avec mesure,

tu nous apprends à songer à ta bonté quand nous jugeons,

et, quand nous sommes jugés, à compter sur ta miséricorde.

Sg 16,26 (cf. v. 10 ; 18,4.13) :

Ainsi tes fils que tu as aimés, Seigneur, l’apprendraient :

ce ne sont pas les diverses espèces de fruits qui nourrissent l’homme,

mais c’est ta parole qui conserve ceux qui croient en toi.

 

Cette notion « d’enfants », de « fils », très présente en fait dans le Livre de la Sagesse, intervenait aussi dans des écrits plus anciens :

Dt 32,5.19-20 : Ils se sont corrompus, eux qu’il avait engendrés sans tare,

génération fourbe et tortueuse.

(19) Le Seigneur (Yahvé) l’a vu, et dans sa colère il a rejeté[10] ses fils et ses filles.

(20) Il a dit : Je vais leur cacher ma face et je verrai ce qu’il adviendra d’eux.

Car c’est une génération pervertie, des fils sans fidélité.

Is 1,2-4 : Cieux écoutez, terre prête l’oreille, car le Seigneur parle.

J’ai élevé des enfants, je les ai fait grandir, mais ils se sont révoltés contre moi.

(3) Le bœuf connaît son possesseur, et l’âne la crèche de son maître,

Israël ne connaît pas, mon peuple ne comprend pas.

(4) Malheur ! nation pécheresse ! peuple coupable !

race de malfaiteurs, fils pervertis !

Ils ont abandonné Yahvé, ils ont méprisé le Saint d’Israël,

ils se sont détournés de lui.

 

Is 30,1.9 : Malheur aux fils rebelles ! oracle du Seigneur.

Ils font des projets qui ne viennent pas de moi,

ils trament des alliances que mon esprit n’inspire pas,

accumulant péché sur péché.

(9) Car c’est un peuple révolté, des fils menteurs,

des fils qui refusent d’écouter la Loi du Seigneur…

 

Mais ces fils rebelles, Dieu les aime toujours, ils ont beaucoup de prix à ses yeux, et il n’a qu’un seul désir, les sauver des conséquences de leurs péchés… Notons ces texte d’Isaïe où intervient également le vocabulaire de la création, et où Dieu appelle chacun des membres de son Peuple « mes fils », « mes filles », « mes enfants » :

      Is 43,1-7 : « Et maintenant, ainsi parle le Seigneur,

            celui qui t’a créé, Jacob, qui t’a modelé, Israël.

            Ne crains pas, car je t’ai racheté, je t’ai appelé par ton nom : tu es à moi.

(2)             Si tu traverses les eaux je serai avec toi, et les rivières, elles ne te submergeront pas.

            Si tu passes par le feu, tu ne souffriras pas, et la flamme ne te brûlera pas.

(3)             Car je suis Yahvé, ton Dieu, le Saint d’Israël, ton sauveur.

            Pour ta rançon, j’ai donné l’Égypte, Kush et Séba à ta place.

(4)             Car tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime.

            Aussi je livre des hommes à ta place et des peuples en rançon de ta vie.

(5)             Ne crains pas, car je suis avec toi, du levant je vais faire revenir ta race,

            et du couchant je te rassemblerai.

(6)             Je dirai au Nord : Donne! et au Midi : Ne retiens pas !

            Ramène mes fils de loin et mes filles du bout de la terre,

(7)             quiconque se réclame de mon nom, ceux que j’ai créés pour ma gloire,

            que j’ai formés et que j’ai faits.

Is 45,11 : Ainsi parle le Seigneur, le Saint d’Israël, son créateur :

On me demande ce qui va se passer pour mes enfants,

au sujet de l’œuvre de mes mains, on me donne des ordres.

 

Et Isaïe loue le Seigneur en ces termes :

Is 63,7-8 : Je vais célébrer les grâces du Seigneur (Yahvé),

les louanges de Dieu (Yahvé),

pour tout ce que le Seigneur (Yahvé) a accompli pour nous,

pour sa grande bonté envers la maison d’Israël,

pour tout ce qu’il a accompli dans sa miséricorde, pour l’abondance de ses grâces.

(8) Car il dit : Certes, c’est mon peuple, des fils qui ne vont pas me tromper ;

et il fut pour eux un sauveur.

Par cette appellation de « fils », Dieu apparaît donc indirectement « comme » un Père… Et il existe aussi dans l’Ancien Testament toute une série de textes où Dieu est comparé à un père…

 Dt 1,31 : Tu l’as vu aussi au désert : le Seigneur (Yahvé) ton Dieu te soutenait

comme un homme soutient son fils,

tout au long de la route que vous avez suivie jusqu’ici.

 

Dt 8,5 : Comprends donc que le Seigneur (Yahvé) ton Dieu te corrigeait

comme un père corrige son enfant,

Dt 32,18 : (Tu oublies le Rocher qui t’a mis au monde,

tu ne te souviens plus du Dieu qui t’a engendré !)

 

Ml 3,17 : Au jour que je prépare, ils seront mon bien propre, dit Yahvé Sabaot.

J’aurai compassion d’eux comme un homme a compassion de son fils qui le sert.

 

Ps 103,13 : Comme est la tendresse d’un père pour ses fils,

tendre est Yahvé pour qui le craint…

 

Jb 31,18 : Dieu, dès mon enfance, m’a élevé comme un père,

guidé depuis le sein maternel !

 

Pr 3,12 : Yahvé reprend celui qu’il aime, comme un père le fils qu’il chérit.

 

Sg 11,10 : Tu les avais éprouvés en père qui avertit…

 

Jésus reprendra ce principe de comparaison aux pères ‘terrestres’ pour faire grandir la confiance de ses disciples en leur Père céleste :

Lc 11,11-13 : Quel est d’entre vous le père auquel son fils demandera un poisson,

et qui, à la place du poisson, lui remettra un serpent ?

(12) Ou encore s’il demande un œuf, lui remettra-t-il un scorpion?

(13) Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants,

combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent !

Ce Dieu Père sera la grande révélation du Nouveau Testament. La Concordance de la Bible de Jérusalem donne ainsi pour « Père, nom divin », quatre références explicites dans l’Ancien Testament (Tob 13,4 ; Sg 14,3 ; Jr 3,19 ; Ml 2,10), et 258 références pour le Nouveau Testament, alors que l’Ancien Testament représente les ¾ de la Bible, et le Nouveau Testament ¼ …

                                                                                                                   D. Jacques Fournier

[1] DOMERGUE M., « La paternité de Dieu », « Croire aujourd’hui » (n° 59, 15 Novembre 1998) p. 21.

[2] Et pour souligner cette universalité, l’expression « toute chair » intervient quatre fois dans le texte, quatre étant le chiffre symbole de l’universalité : les quatre points cardinaux (nord, sud, est, ouest).

[3] « Yahvé » est le nom que Dieu révèle à Moïse en Ex 3,13-15. Yahvé est ainsi « le Dieu de l’Alliance ».

[4] POUILLY J., « Dieu Notre Père » (Cahiers Evangile 68) p.18.

[5] Id p. 9.

[6] Cette réciprocité dans l’expression est caractéristique des formules d’alliance, basée sur celle du mariage tel qu’il était célébré à l’époque (Dt 26,16-19). Quelques exemples : « Je serai votre Dieu et vous serez mon Peuple » (Jr 7,23 ; 11,4 ; 24,7 ; 30,22 ; 31,33 ; 32,38). « Ils seront mon peuple et moi, je serai leur Dieu » (Ez 11,20 ; 14,11 ; 34,30 ; 36,28 ; 37,23.27)…

[7] De même en Ex 4,22-23 : « Alors tu diras à Pharaon : Ainsi parle le Seigneur (Yahvé) : mon fils premier-né, c’est Israël. (23) Je t’avais dit : Laisse aller mon fils, qu’il me serve »…

Dt 14,1 : Vous êtes des fils pour Yahvé votre Dieu.

[8] St Matthieu appliquera ce texte à Jésus (Mt 2,15) : vrai homme, il récapitule et accomplit la vocation d’Israël. On retrouve ici la remarque précédente sur ‘figure collective’ – ‘figure individuelle’.

[9] Mt 27,43 (Jésus en croix, raillé et outragé) : « Il a compté sur Dieu ; que Dieu le délivre maintenant, s’il s’intéresse à lui ! Il a bien dit : Je suis fils de Dieu ! »

[10] Ces notions de colère et de rejet appartiennent à ces « choses imparfaites et dépassées » de l’Ancien Testament (Concile Vatican II, Dei Verbum & 15). Dieu ne rejeté jamais qui que ce soit. C’est le pécheur qui, par le mal qu’il commet, s’exclue lui-même de la Lumière pour se plonger dans les ténèbres. Et le Père ira le chercher, avec son Fils et par son Fils, au plus profond de sa nuit, pour lui tendre la main, « l’arracher à ses ténèbres et le transférer dans le Royaume de son Fils Bien-Aimé » (Col 1,13‑14) car il n’a jamais cessé d’être lui aussi à ses yeux « un fils bien-aimé »…

Dieu Créateur et Père (1) Document PDF pour une éventuelle impression




La prière du Notre Père : introduction.

« Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : «Seigneur, apprends-nous à prier »… Il leur répondit : « Quand vous priez, dites : Père, que ton nom soit sanctifié » » (Lc 11,1-4).

La Prière du « Notre Père » est née de la prière même de Jésus, et c’est lui qui nous l’a enseignée pour que nous adoptions à notre tour l’attitude la plus juste possible à l’égard de Dieu notre Père, une attitude comparable à celle qu’il vit avec lui de toute éternité… La vocation de tout homme « créé à l’image et ressemblance de Dieu » (Gn 1,26-28) est en effet de « reproduire l’image du Fils » (Rm 8,28-30), Lui qui est toujours « tourné vers le sein du Père » (Jn 1,18), recevant de lui son Être (Jn 1,14) et sa Vie (Jn 6,57), et lui rendant grâce dans l’Amour (Lc 10,21-22 ; Jn 11,41-42). C’est pourquoi Jésus est cette Porte (Jn 10,7-9) par laquelle tout homme est invité à entrer (Jn 3,14-17), une Porte qui débouche sur le Chemin de la Vie (Jn 14,6). L’emprunter de tout cœur, avec son aide, sa Miséricorde et son soutien (Mt 11,28-30), ne peut qu’être, pour chacun d’entre nous, une expérience d’accomplissement et donc de Bonheur profond (Jn 15,11 ; 20,29).

Les quelques documents qui suivront ne feront que souligner à quel point la Bible tout entière résonne dans cette prière du Notre Père, et à quel point se cache, en elle, le secret de chacune de nos vies de filles et de fils de Dieu…

Pour des raisons pratiques, nous vous invitons à cliquer sur le document PDF ci-joint :

Notre Père – Introduction (1)




Mc 3,7-19 : la fondation de l’Eglise.

1 – Les foules à la suite de Jésus (Mc 3,7-13)

 Jésus est-il fatigué ? A-t-il besoin d’un temps de repos ? St Marc ne le dit pas, mais il décide de « se retirer vers la mer » de Galilée, le lac de Tibériade… Une « grande multitude » se met alors à le suivre de partout : des Juifs de la Galilée, de la Judée au sud avec Jérusalem, la capitale, mais aussi des païens de l’Idumée au sud de la Judée, de la Transjordane à l’est du Jourdain, « des environs de Tyr et de Sidon » au nord de la Galilée… Le regard part du nord du pays des Juifs pour descendre au sud, puis il s’élargit plus au sud encore vers les païens, se tourne vers l’est et remonte au nord… Toute la région est concernée, et à travers elle, St Marc annonce déjà que la révélation apportée par le Christ ne concerne pas seulement le peuple Juif : tous les hommes sont les enfants d’un même Père, et tous, sans exception, sont appelés à accomplir le plus pleinement possible leur vocation commune d’être des « enfants de Dieu » (Jn 1,12) vivants de sa vie… C’est ce que Jésus, le Fils Unique, vit parfaitement de toute éternité… Et c’est ce que Dieu le Père désire aussi pour chacun d’entre nous : que nous soyons ses fils, ses filles, « à l’image du Fils » (Rm 8,28-30), remplis comme lui (Lc 4,1 ; Ac 2,4) de « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63), cet « Esprit qui vient du Père » (Jn 15,26). Aussi le Fils est-il venu nous réconcilier avec le Père (2Co 5,16-21) par le pardon de toutes nos fautes (Ac 2,37‑41). Si nous l’acceptons, nous trouverons avec lui la Plénitude de la Vie, nous entrerons dans la Vie (Mc 9,43-46), c’est-à-dire dans le Royaume de Dieu (Mc 9,47). Voilà ce que Jésus est venu annoncer (Mc 1,37-38). Les guérisons qu’il accomplit sont les signes visibles de cette Plénitude de Vie que le Père est venu nous offrir avec son Fils et par Lui. Et il est déjà possible d’accueillir cette Vie dans la foi (Jn 6,47) et de la reconnaître (1Jn 1,1-4), en attendant sa pleine réalisation par-delà notre mort… « Je ne meurs pas, j’entre dans la Vie » (Ste Thérèse de Lisieux).

Therese

Ste Thérèse de Lisieux (1873-1897)

Mais « c’est la renommée exceptionnelle du guérisseur qui attire » les foules « en grand nombre. Jésus se sent envahi par cette marée humaine » et il craint d’être submergé, renversé, peut-être même écrasé… En effet, « tous ceux qui avaient des infirmités se jetaient sur lui pour le toucher », habités qu’ils étaient par « la croyance populaire de l’époque » qui voulait « qu’un seul contact avec lui procure le soulagement immédiat de tous les maux » (Mc 5,28)… Jésus demande donc à ses disciples de « tenir une barque à sa disposition » : s’il ne parvient pas à maîtriser la foule, il pourra toujours s’éloigner du rivage « pour qu’ils ne l’écrasent pas »… Cette foule n’a pas encore compris que ces miracles ne sont que « des signes offerts à l’appui de son enseignement » (Jn 5,36 ; 10,37-38 ; Mc 2,1-12). Et il ne faudrait pas qu’ils entretiennent en eux « le faux espoir d’un monde qui serait – dans le présent – débarrassé de tout mal ».

Comme souvent, « les esprits impurs se jettent à ses pieds » en faisant semblant de l’adorer et ils « criaient » ce qui peut apparaître comme une belle confession de foi : « Tu es le Fils de Dieu ». Mais si l’attitude corporelle est bonne à première vue, tout comme les paroles, les cris permettent de discerner qu’il s’agit bien « d’esprits impurs » car « Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais de paix » (1Co 14,33). Quand il s’est manifesté à Elie, il n’était ni « dans ce grand ouragan si fort qu’il fendait les montagnes », ni « dans le tremblement de terre » qui suivit, ni dans « le feu » destructeur et terrifiant… Il était dans « le murmure d’une brise légère » (1R 19,9-14). St Luc résume tout l’Evangile par l’expression : « la Bonne Nouvelle de la Paix » (Ac 10,36). Pour St Paul aussi, Jésus est venu proclamer avant tout « la Paix, Paix pour vous qui étiez loin », les païens, « et Paix pour ceux qui étaient proches », les Juifs (Ep 2,17). Elle est en effet le premier cadeau du « Dieu de la Paix » (Rm 15,33 ; 16,20 ; Ph 4,9 ; 1Th 5,23) : « Que Dieu le Père et le Seigneur Jésus Christ accordent paix aux frères, ainsi que charité et foi » (Ep 6,23). Et très souvent, il commence ses lettres par : « A vous, grâce et paix » (Rm 1,7 ; 1Co 1,3 ; 2Co 1,2…). En St Jean, lorsque le Christ Ressuscité apparaît à ses disciples, il leur dit par trois fois : « La Paix soit avec vous » (Jn 20,19.20.26). Et le chiffre « trois » dans la Bible renvoie à Dieu en tant qu’il agit… Nous retrouvons ainsi indirectement à quel point l’action de Dieu par excellence est de donner la Paix. Telle est l’œuvre qu’il est venu accomplir avec et par son Fils « doux et humble de cœur » (Mt 11,28-30) : « C’est Lui qui est notre Paix » (Ep 2,14) car il nous a rejoints en notre humanité pour nous donner d’avoir part à sa Paix, cette Paix qui remplit son cœur : « Je vous laisse la Paix, je vous donne ma Paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne » (Jn 14,27), d’une façon purement extérieure et parfois hypocrite. Mais Jésus nous la communique dans la mesure où nous acceptons de nous tourner vers Lui de tout cœur, et donc au même moment de nous détourner du mal. Alors, si nous nous abandonnons avec confiance entre ses mains, « la paix du Christ règnera dans nos cœurs » (Col 3,15) et « la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, prendra sous sa garde nos cœurs et nos pensées, dans le Christ Jésus » (Ph 4,7). Et puisque « le Dieu de la Paix » est Esprit (Jn 4,24), cette Paix de Dieu nous sera communiquée par le Don de l’Esprit Saint : « Le fruit de l’Esprit », au singulier, car tout se tient, « est amour, joie, paix, bonté, douceur, maîtrise de soi » (Ga 5,22). C’est par lui que Jésus « fait la Paix » (Ep 2,15) en nous. Et s’il en est vraiment ainsi, ce même Esprit « de force, d’amour et de maîtrise de soi » (2Tm 1,7) nous donnera de devenir toujours plus « des artisans de paix » (Mt 5,9) car Dieu appelle tous les hommes à vivre en paix (1Co 7,15). En essayant de faire en sorte qu’il en soit ainsi, au moins pour ce qui dépend de nous, nous ne ferons que mettre en œuvre cette Paix qui habite nos cœurs. « Nous nous appliquerons alors à conserver » entre nous et avec tous, « l’unité de l’Esprit par ce lien qu’est la paix » (Ep 4,3). « Soyez donc en paix entre vous ! » (1Th 5,13), et « le Dieu de la paix écrasera bien vite Satan sous vos pieds » (Rm 16,20). C’est ce qui se passe ici avec Jésus, lorsqu’il commande aux esprits impurs, « avec la force » de l’Esprit, de « ne pas le faire connaître »… « Tais-toi ! » avait-il déjà dit à « un homme possédé d’un esprit impur » (Mc 1,25). « Silence ! Tais-toi ! » dira-t-il à la mer déchainée. Et « il se fit un grand calme » (Mc 6,39)…

L’institution des Douze (Mc 3,13-19)

 Au tout début de son ministère public, juste après avoir commencé à annoncer la proximité du « Royaume de Dieu » (Mc 1,14-15), cette Vie dans l’Esprit, Jésus avait choisi ses quatre premiers disciples : « Simon et André », « Jacques fils de Zébédée, et Jean son frère » (Mc 1,16-20). Puis il avait appelé « Lévi, fils d’Alphée » (Mc 2,14). Et l’on avait appris juste après que « beaucoup de publicains et de pécheurs le suivaient ». St Marc avait alors parlé pour la première fois des « disciples » de Jésus (Mc 2,15). Puis, il nous l’avait montré traversant les moissons avec eux (Mc 2,23s) pour se retirer ensuite au bord du lac de Tibériade (Mc 3,7)…

Ici, Jésus « gravit la montagne » avec eux… Le lieu précis n’est pas indiqué. Mais la mention de « la montagne » suggère indirectement une Présence toute particulière de Dieu. En effet, « Dieu est au ciel » (Qo 5,1 ; Lm 3,41 ; 1R 8,30). Or « gravir la montagne », c’est se rapprocher du ciel… Mais le ciel « ne désigne pas un lieu » mais un état et par suite « une manière d’être ». L’expression renvoie ainsi à « la Présence de Dieu dans les cœurs » par son Esprit[1]. Le geste accompli par Jésus est donc une image qui suggère ici un lien particulier avec Dieu, et donc une ambiance de prière pour accueillir cette Présence du Père et vivre la relation avec Lui. St Luc, dans le passage parallèle, soulignera cet aspect en écrivant : « Or il advint, en ces jours-là, qu’il s’en alla dans la montagne pour prier, et il passait toute la nuit à prier Dieu » (Lc 6,12). L’instant est donc tout particulièrement important : apparaît ici pour la première fois le squelette interne de l’Eglise que St Paul appellera plus tard « le Corps du Christ » (1Co 12,12s) …

Jésus sur la montagne, en prière, tourné vers Dieu son Père, nous apparaît ici comme le Serviteur du Père (Mt 12,18 ; Ac 3,13.26 ; 4,27.30). Dans les lignes qui suivront, c’est la volonté du Père qui s’accomplira. Jésus ne fera que la mettre en œuvre… « Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 6,38). « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin » (Jn 4,34). Aussi, lorsque Jésus « appelle ici ceux qu’il voulait », il appelle ceux que son Père a choisis… Et ils sont au nombre de Douze…

Pourquoi Douze ? « Le nombre de ces apôtres ne peut qu’être relatif aux douze tribus d’Israël » explique Gerhard Lohfink (« L’Eglise que voulait Jésus »). Mais « le système des douze tribus avait cessé d’exister depuis longtemps. Les contemporains de Jésus considéraient qu’il n’y avait plus que deux tribus et demie : Juda, Benjamin et la moitié de Lévi. Et on espérait que le temps du salut provoquerait le rétablissement définitif de toutes ». Aussi, en choisissant Douze apôtres parmi ses disciples, Jésus disait sans un mot à tout Israël que ce temps était arrivé. L’heure était venu de rassembler le Peuple de Dieu, de le reconstruire, de lui redonner sa pleine stature pour qu’il puisse accomplir sa vocation : « Par toi se béniront toutes les familles de la terre » (Gn 12,3). Voilà pourquoi, dans une première étape, Jésus disait qu’il n’avait été « envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 15,24) et c’est vers elles qu’il enverra, dans un premier temps, ses disciples (Mt 10,6). La toute première communauté chrétienne, issue du Peuple d’Israël, accomplira cette première étape du rassemblement d’Israël, même si beaucoup, hélas, ne répondirent pas à l’appel… Et ensuite, après sa mort et sa résurrection, Jésus adjoindra à la communauté les païens appelés eux aussi à bénéficier du salut (Ep 2,11-13). Et tous ensemble, Juifs et païens, seront appelés par la suite à poursuivre la mission du Christ dans le monde entier…

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Voilà donc toute la dynamique qui apparaît ici en germe avec l’appel des Douze. « Il fit (les) Douze », écrit littéralement St Marc. Ce verbe « faire » suggère un acte de Dieu, une création nouvelle… En les appelant, Dieu leur communique une grâce toute particulière qui leur donnera d’être ce qu’il veut qu’il soit : des pasteurs de son Peuple… Parfois le changement de nom indique cette transformation intérieure : « Simon, tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise ; et la puissance de la mort ne l’emportera pas sur elle » (Mt 16,18). Le nom, en effet, dans la Bible, dit toujours quelque chose du mystère de la personne qui le porte. Ici, par sa grâce, le Christ fait de « Simon » cette pierre sur laquelle il bâtira son Eglise. « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis », dira St Paul (1Co 15,10). « Telle est la conviction que nous avons par le Christ auprès de Dieu. Ce n’est pas que de nous-mêmes nous soyons capables de revendiquer quoi que ce soit comme venant de nous ; non, notre capacité vient de Dieu, qui nous a rendus capables d’être ministres d’une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’Esprit ; car la lettre tue, l’Esprit vivifie » (2Co 3,4-6). St Jean dira de même avec le verbe « établir » : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais c’est moi qui vous ai choisis et vous ai établis pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure » (Jn 15,16). Et Paul invitera Timothée à ne pas laisser « inactif » ce Don de l’Esprit qu’il avait reçu lorsque Paul lui imposa les mains pour lui confier, au nom du Seigneur, une charge particulière d’enseignement dans son Eglise : « Je t’invite à raviver le don spirituel que Dieu a déposé en toi par l’imposition de mes mains » (2Tm 1,6).

Le premier cadeau que ces Douze reçoivent est d’être, d’une manière toute particulière, « les compagnons » de Jésus. Ils manifesteront ainsi par toute leur vie ce qui est offert en fait à l’Eglise tout entière : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20). Et Jésus les envoie « prêcher avec pouvoir de chasser les démons ». « Ils doivent faire ce qu’il fait lui-même : annoncer le Royaume de Dieu et chasser les démons en signe de la puissance de ce Royaume qui vient » (Gerhard Lohfink). Nous voyons à quel point « l’Eglise est le Christ continué » (J. Huby). Elle est « la servante du Seigneur ». Avec elle et par elle, le Christ poursuit son œuvre de révélation et de salut.

Regardons rapidement la liste des douze apôtres donnée ici par St Marc :

 1 – Simon signifie en hébreu « Dieu a entendu »… Depuis plusieurs siècles, Israël priait ainsi : « Ah ! Si tu déchirais les cieux et descendais pour faire connaître ton nom » (cf. Is 63,15-64,2) ! Simon sera le témoin (Ac 5,32) et le garant du témoignage de toute l’Eglise que « Dieu a entendu » : il a envoyé son Fils, le Christ, le Messie promis pour faire connaître son nom, c’est-à-dire « Qui » il est (cf. Jn 1,18 ; 17,3-6 ; 17,26) : un Père (Jn 20,17 ; Lc 11,2-4) qui n’est qu’Amour (1Jn 4,8.16). Et face au péché qui blesse, défigure et tue les hommes, le visage de l’Amour prend celui de la Miséricorde qui encourage, réconforte (2Co 3,3‑7), pardonne et invite à se remettre debout, en fils vivants de la vie du Père…

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Simon est « le fils de Jean » selon St Jean (Jn 1,42 ; 21,15-17), ou « fils de Jonas » selon St Matthieu (Mt 16,17)[2]. André, l’un des Douze lui aussi, est son frère (Mc 1,16). Ils sont originaires de Bethsaïde (Jn 1,44), au nord est du lac de Tibériade appelé encore « mer de Galilée » (Mc 1,16) ou « mer de Kinnérèt » dans l’Ancien Testament (Nb 34,11 ; Dt 3,17 ; Jos 13,27). Mais Simon s’est installé à Capharnaüm, sur la rive nord ouest. Il s’est marié (Mc 1,30 ; 1Co 9,5) et avec son frère André, il est pêcheur de profession (Mc 1,16). D’après Ac 4,13, il est « sans instruction ni culture », c’est-à-dire qu’il n’a pas fait d’études rabbiniques contrairement à St Paul. Jésus l’appellera « Kephas » (Jn 1,42), transcription grecque de l’araméen « Kefa, pierre, roc, rocher ». « Il dit qu’il s’appellerait Pierre, tirant ce nom de la Pierre qu’est le Christ, afin que, de même que « sage » vient de « sagesse » et « saint » de « sainteté », ainsi également « Pierre » de la « pierre » » (Origène), le Christ…

Pierre est cité en premier. En effet, cet évangile fut écrit dans les années 70. Cela faisait donc longtemps qu’il était le premier Pape, cette Pierre sur laquelle le Christ construit son Eglise (Mt 16,17-19)… Il mourut martyr, à Rome en 64 ou 67, dans le cirque de Néron. L’empereur Constantin, au début du 4° s, fit construire une basilique sur sa tombe. Michel Ange la refit entièrement au 16°s. Et en 1950, on retrouva la tombe, à quelques mètres sous l’autel principal.

2 – Vient ensuite Jacques, de l’hébreu « Ya‘aqob, Jacob ». D’après Gn 25,26, il fut ainsi appelé car lors de sa naissance, juste après son frère jumeau Esaü, « sa main tenait le talon (‘aqeb) d’Esaü » et plus tard, contrairement à la règle, il supplanta (‘aqab ; Gn 27,36 ; Os 12,4) son frère. Fils de Zébédée, il reçoit avec son frère Jean, l’Evangéliste, le surnom de « Boanergès, c’est-à-dire fils du tonnerre », peut-être en raison de leur tempérament bouillant…

Jacques Majeur

Avec Simon-Pierre et Jean (Mc 5,37 ; 9,2 ; 14,33 ; Lc 5,10 ; 8,51) et parfois André (Mc 1,29 ; 13,3), ils seront les témoins privilégiés des signes de Jésus. Jacques, surnommé « le Majeur » dans la tradition chrétienne, mourut avant la Pâque de l’an 44. Le roi Hérode Agrippa 1er « le fit périr par le glaive » pour se gagner les faveurs des responsables religieux Juifs de l’époque (Ac 12,1-3), ceux-là mêmes qui avaient livré Jésus à Pilate pour qu’il soit mis à mort. Une ancienne tradition fait de lui l’évangélisateur de l’Espagne. Son corps aurait été transporté de Joppé à la future « Santiago de Compostela », Saint-Jacques de Compostelle…

3) Jean est très certainement le frère cadet de Jacques selon l’habitude de nommer l’aîné en premier. Il suivra Jésus jusqu’au bout. Il sera le seul parmi les Douze à être au pied de la croix, avec Marie, la mère de Jésus (Jn 19,25-27). Le quatrième Evangile lui est attribué, même si son nom n’y apparaît jamais. L’expression « le disciple que Jésus aimait » (Jn 19,26 ; 21,7.20) semble le désigner. Peut-être l’a-t-il employée à dessein pour exprimer la certitude que l’expérience d’amour qu’il a vécue avec le Christ était également offerte à quiconque accepterait de répondre à son appel et de devenir son disciple…

Saint Jean

C’est grâce à ce regard d’amour qu’il sera le premier à croire en la résurrection du Christ, alors qu’il ne voyait rien de plus que ce que Pierre venait de découvrir dans le tombeau vide : les linges qui avaient recouvert le corps de Jésus, étendus sur le rocher, à la place qu’ils occupaient sur le corps (Jn 20,1-10)…

Pierre et Jean

Les disciples Pierre et Jean courant au sépulcre le matin de la Résurrection

Tableau d’Eugène Burnand musée d’orsay

C’est lui aussi qui saura reconnaître le Ressuscité en cet homme apparemment inconnu qui, au bord du rivage, leur indiqua l’endroit où il fallait jeter les filets pour trouver du poisson (Jn 21,1-14). La fin de l’Evangile, écrite par une autre main, suggère qu’il mourut vieux car elle semble combattre une croyance primitive selon laquelle Jean ne mourrait pas avant le retour glorieux du Christ (Jn 21,21-23). Selon la tradition, Jean se serait installé à Ephèse, avec Marie. Victime de la persécution de l’empereur romain Domitien, il aurait été déporté sur l’île de Patmos dans les années 95. C’est là qu’il aurait rédigé le Livre de l’Apocalypse. Il serait mort à Ephèse, à un âge très avancé, sous le règne de l’empereur Trajan (98-117).

4 – André, frère de Pierre, est un prénom d’origine grecque qui signifie « le vaillant ». Il était au départ disciple de Jean-Baptiste (Jn 1,35.40). Appelé le premier parmi les Douze, il emmènera ensuite à Jésus son frère Simon (Jn 1,40-42).

St André

« Une tradition ancienne veut qu’il ait évangélisé la Scythie, c’est-à-dire des régions situées au nord de la mer Noire, et plus sûrement la province de Grèce appelée l’Achaïe où il aurait subi le martyr, sur l’ordre du proconsul, dans les années 60. Selon les Actes de Saint André, un récit du 3° siècle, où apparaît la dévotion toute particulière de l’apôtre pour la croix su sauveur, il serait mort à Patras », ou Patrae sur la côte nord de la Grèce, « attaché à une croix »[3].

5 – Philippe, nom grec qui signifie « celui qui aime les chevaux », un point important pour la mission à l’époque !

St Philippe

Il était originaire de Bethsaïde, au nord est du lac de Tibériade, comme Simon et André. Juste avant la multiplication des pains, Jésus lui posera la question : « Où achèterons-nous des pains pour que mangent ces gens ? » (Jn 6,5). Plus tard, c’est vers lui que se dirigeront des Grecs qui « lui firent cette demande : Seigneur, nous voulons voir Jésus » (Jn 12,21). Peut-être connaissait-il bien le grec, lui qui portait un nom grec… Et c’est lui qui demandera à Jésus : « Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit » (Jn 14,8). Selon une tradition du 2° siècle après Jésus Christ, il mourut à Hiérapolis, au centre sud-ouest de l’actuelle Turquie…

6 – Barthélémy signifie en araméen « fils (Bar) de Tolmaï ». Il est très certainement le Nathanaël (« Don de Dieu ») de l’Evangile de Jean (Jn 1,45-51). Une tradition dit qu’il subit le martyre en Grande Arménie, après avoir évangélisé l’Inde et l’Asie Mineure. Il serait mort écorché vif. C’est pourquoi les artistes le représentent souvent avec un couteau à la main, portant sa propre peau sur le bras. Ses reliques auraient été rapportées à Rome et déposées dans l’église qui porte son nom[4], construite sur une petite « île », au milieu du Tibre…

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Le martyre de Barthélemy par Giambattista Tiepolo

7 – Matthieu est un nom qui vient d’une abréviation de « Mattanya, Don de Yahvé ». L’Evangile qui lui est attribué raconte son appel (Mt 9,9) en des termes quasiment identiques à ceux employés en Mc 2,13-14 et Lc 5,27-28 où il est appelé « Lévi, le fils d’Alphée ». « Lévi » a donc peut-être reçu ultérieurement ce nom de Matthieu, comme Simon celui de Pierre… Il était « publicain », c’est-à-dire collecteur des taxes et des impôts pour l’occupant romain. Souvenons‑nous de Mc 2,13 : « Ces gens-là n’ont pas une bonne réputation, et cela pour deux raisons. La première, c’est que, jouissant de la liberté de fixer le montant des impôts, ils s’enrichissent injustement . Et la tentation était d’autant plus forte que ces postes étaient « mis en fermage aux plus offrants »[5]. « La deuxième », poursuit Jacques Hervieux, « c’est qu’ils travaillent pour le compte de l’occupant romain. On les accuse de frayer avec les païens. Ces motifs font que cette catégorie d’hommes est méprisée par le peuple et plus encore par les Juifs respectueux de la Loi. C’est bien un pécheur public que Jésus invite à rejoindre les siens »[6]

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Selon St Irénée, qui s’exprime dans les années 178-188, il évangélisa la Palestine. Selon Eusèbe de Césarée (après l’an 300), il serait allé jusqu’en Perse. Enfin, l’Ethiopie aurait été son dernier champ d’apostolat ; il y serait mort exécuté sur ordre du roi auquel il interdisait d’épouser sa nièce car elle s’était consacrée à Dieu. A la fin du 10° s, ses reliques auraient été transférées à Salerne, en Italie…

8 – Thomas est surnommé en grec « Didyme », c’est-à-dire « Jumeau ».

“L’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu. Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! » Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! » Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. » Alors Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu » (Jn 20,24-29).

St Thomas

Le Caravage. Le Doute de Thomas. 1602-1603. Sanssouci, Potsdam, Allemagne

Selon une tradition, il aurait prêché l’Evangile chez les Mèdes, les Perses et jusqu’en Inde, où il aurait fondé une Eglise, dans l’actuel Kérala. On lui attribue un évangile apocryphe qui date en fait du 2° siècle ap. JC.

9 – Jacques, le fils d’Alphée. St Paul, dans la Lettre aux Galates rapporte une visite qu’il fit à Jérusalem quelques années après sa conversion, vers 36 ou 38. « Après trois ans, je montai à Jérusalem rendre visite à Céphas et demeurai auprès de lui quinze jours : je n’ai pas vu d’autre apôtre, mais seulement Jacques, le frère du Seigneur : et quand je vous écris cela, j’atteste devant Dieu que je ne mens point » (Ga 1,18-20). Jacques, fils d’Alphée, appelé « le Mineur » pour le distinguer de Jacques, le frère de Jean, le fils de Zébédée, dit « le Majeur », serait donc aussi « le frère du Seigneur », c’est-à-dire son cousin. Ce serait donc lui qui apparaîtrait en Mc 6,3, où les habitants de Nazareth disent de Jésus : « Celui-là n’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs (ses cousines) ne sont-elles pas ici chez nous ?   Et ils étaient choqués à son sujet ». La mère de Jacques et de José apparaît en Mc 15,40-41, nommée avec les femmes qui regardaient à distance la crucifixion et la mort de Jésus : « Il y avait aussi des femmes qui regardaient à distance, entre autres Marie de Magdala, Marie mère de Jacques le petit et de Joset, et Salomé, qui le suivaient et le servaient lorsqu’il était en Galilée. » Paul parle de lui comme « une colonne de l’Eglise » : « Reconnaissant la grâce qui m’avait été départie, Jacques, Céphas et Jean, ces notables, ces colonnes, nous tendirent la main, à moi et à Barnabé, en signe de communion : nous irions, nous aux païens, eux à la Circoncision » (Ga 2,9). Et de fait, il apparaît dans les années 44 comme étant le principal responsable de la communauté chrétienne de Jérusalem. C’est lui, d’abord, que Pierre fait avertir de sa libération miraculeuse hors de la geôle où l’avait fait jeter Hérode Agrippa : « Annoncez cela à Jacques et aux frères » (Ac 12,17)… Vers 49, se tiendra la première assemblée des Apôtres et des Anciens, appelée parfois « Concile de Jérusalem ». Et c’est lui qui semble diriger les débats puisqu’il donnera la conclusion en son nom (Ac 15,13-21). La lettre apostolique (L’Epître de St Jacques) ne fera que reprendre les termes de sa déclaration, indique en note la Bible de Jérusalem.

Jacques Fils d'Alphée

Paul, de retour à Jérusalem après son troisième voyage missionnaire, sera arrêté et transféré à Rome (60 ap. JC). C’est précisément pendant sa captivité romaine que « Jacques frère de Jésus » aurait été martyrisé vers 62 à l’instigation du grand prêtre Ananie. Il aurait été lapidé en même temps que plusieurs de ses compagnons (cf. Gérard A.M.).

10 – Thaddée. Ce nom peut dériver de l’araméen « thaddaj, courageux », ou du grec « theudas (theodotas), don de Dieu ».

St Thaddée

Icône de saint Thaddée (Xe siècle, monastère Sainte-Catherine du Sinaï).

On sait très peu de choses sur lui… St Luc l’appelle Judas ou Jude dans son Evangile et précise « de Jacques » (Lc 6,16 ; Ac 1,13). Il serait donc fils ou frère de Jacques, peut-être le Mineur… Il ne semble pas qu’il faille l’identifier avec Jude, frère du Seigneur, auteur de l’épître qui porte son nom…

11 – Simon le Zélé. On sait également très peu de choses sur lui. « Le Zélé » renvoie ou à son zèle religieux, ou au fait qu’il appartenait à la secte des Zélotes, connu pour leur fanatisme religieux qui les poussait à prendre les armes contre l’occupant romain…

 Simon le zélote

12 – Judas Iscariothe, « fils de Simon Iscariothe » (Jn 6,71), peut-être originaire de Judée (de Cariot ou de Qeriyyot)… Il n’acceptera pas le messianisme humble et souffrant du Christ. Déçu, il ira le livrer aux autorités religieuses contre trente pièces d’argent, le prix d’un esclave… S’il s’agit bien de sicles ou de tétradrachmes, ces trente pièces équivalaient à 120 deniers, c’est-à-dire à 120 jours de salaire pour un ouvrier agricole, une somme importante mais tout de même relativement modeste… Ce ne serait donc pas avant tout pour l’argent que Judas aurait trahi Jésus : son geste aurait été à la mesure de sa déception… D’ailleurs, après la mort du Christ, « il fut pris de remords et rapporta les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens : J’ai péché, dit-il, en livrant un sang innocent. Mais ils dirent : Que nous importe? À toi de voir. Jetant alors les pièces dans le sanctuaire, il se retira et s’en alla se pendre. Ayant ramassé l’argent, les grands prêtres dirent : Il n’est pas permis de le verser au trésor, puisque c’est le prix du sang. Après délibération, ils achetèrent avec cet argent le champ du potier comme lieu de sépulture pour les étrangers. Voilà pourquoi ce champ-là s’est appelé jusqu’à ce jour le Champ du Sang » (Mt 27,3-8). Un monastère orthodoxe y est aujourd’hui construit… Selon une autre tradition, «  s’étant acquis un domaine avec le salaire de son forfait, cet homme est tombé la tête la première et a éclaté par le milieu, et toutes ses entrailles se sont répandues » (Ac 1,18).

« L’ensemble de ce passage » où Jésus institue les Douze, « montre le souci de Marc, qui est celui de la primitive Eglise, d’authentifier sa fondation par Jésus en personne » (Jacques Hervieux). Et c’est avec elle et par elle qu’aujourd’hui encore, le Christ Ressuscité poursuit sa mission de salut en invitant tous les pécheurs que nous sommes à nous convertir, jour après jour, pour recevoir dès maintenant, dans la foi, les arrhes du Royaume : la Paix du cœur, et une manière d’être et de vivre nouvelle que « seul connaît celui qui les reçoit » (Ap 2,17).

                                                                                                              D. Jacques Fournier

Fiche n°8 (Mc 3,7-19) PDF pour éventuelle impression.

[1] Catéchisme de l’Eglise Catholique, & 2802 ; 2794.

[2] Mt 16,17 a « Bariôna », transcription de l’araméen « bar », fils, et « iôna » qui renvoie au nom du père. La Bible de Jérusalem et la TOB ont traduit « fils de Jonas », Osty a transcrit « Bar-Iona », la Bible des Peuples « Bar-Jona ». St Jean a en 1,42 « o uios Iôannou, le fils de Jean », et en 21,15-17 tout simplement « Iôannou, (le fils) de Jean ». Les deux termes « iôna » et « iôan » sont donc très proches : il suffit d’intervertir les deux dernières lettres… On pressent un terme commun à l’origine de ces deux traditions… La Bible Expliquée a tranché en choisissant de traduire Mt 16,17 non pas par « Jonas » ou « Jona » mais par « Jean » : « Simon fils de Jean ».

[3] GÉRARD André-Marie, Dictionnaire de la Bible (Ed. Robert Laffont, Paris 1989) p. 74.

[4] GÉRARD André-Marie, Dictionnaire de la Bible p. 135 et 978.

[5] RADERMAKERS Jean, « La Bonne Nouvelle de Jésus selon Saint Marc » (Bruxelles 1974) p. 94.

[6] HERVIEUX Jacques, « L’Evangile de Marc », dans « Les Evangiles, textes et commentaires » (Bayard Compact) p. 341.




Mc 2,18-3,6 : le désir de Dieu, c’est l’homme vivant.

1 – L’appel de Lévi (Mc 2,13-14)

 

Jésus vient de guérir un paralytique en signe du pardon des péchés qu’il est venu offrir bien réellement, bien concrètement, au Nom de son Père : « Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre, je te l’ordonne, dit-il au paralytique, lève-toi, prends ton grabat et va-t’en chez toi » (Mc 2,10-11). Notons bien le « sur la terre »  car c’est dès maintenant, dans le concret de notre existence, que le pardon des péchés nous est offert. Dans la foi, nous pouvons donc expérimenter ses conséquences dès ici-bas, si, bien sûr, nous acceptons de le recevoir. Elles seront essentiellement de l’ordre de la vie : nous les découvrirons en les vivant, dans la vérité de notre être pécheur reconnu et offert avec confiance au « Père des Miséricordes » (2Co 1,3). En effet, « le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 6,23). La mort dont parle ici St Paul n’est évidemment pas la mort physique : les pécheurs sont bien vivants, mais ils vivent mal. Et leurs actes manifestent qu’ils sont dans un état spirituel que Paul qualifie de « mort ». Toute une dimension d’eux-mêmes est comme « morte », inexistante. Bien souvent, ils n’ont jamais pris conscience de cette incroyable potentialité de vie qui les habite. Hélas, elle est comme abandonnée, délaissée, mise de côté… Et voilà justement ce que le Christ est venu « ressusciter » dès maintenant, dans la foi, si nous acceptons avec confiance de nous abandonner de tout cœur entre ses mains… Certes, Lui, nous ne le voyons pas… Mais les fruits de son action, eux, sont perceptibles à quiconque y fera tout simplement attention. En venant nous réconcilier avec Dieu, en venant nous proposer gratuitement le pardon de toutes nos fautes, en venant purifier notre conscience de toutes les œuvres mortes que nous avons pu accomplir (Hb 9,14), le Christ nous éveille à une dimension nouvelle (Ep 5,14). Notre perception de la vie change, et c’est justement ce qu’il nous est possible de reconnaître dès ici-bas. « Quelque chose » se laisse percevoir… Le regard que nous portons sur les réalités qui nous entourent va au-delà de leur simple apparence. « Quelque chose » nous attire, synonyme pour nous de beauté dans une densité d’être et de vie jusqu’alors inégalée… « Vous verrez que je vis, et vous aussi vous vivrez » (Jn 14,19). Et c’est justement dans la mesure où « vous vivrez » qu’au même moment, « vous verrez que je vis »… Et tout ceci se réalise par « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63).

Jésus vient donc d’inviter un paralytique à se lever en espérant que ce choc visuel bien matériel cette fois, amènera tous ceux et celles qui étaient là à se poser la question de l’invisible. Lui qui dit au paralytique « Lève-toi ! », et cela arrive très concrètement, très réellement, que se passe-t-il donc tout aussi réellement, tout aussi concrètement dans nos cœurs et dans nos vies lorsqu’il nous dit : « Tes péchés sont pardonnés » ? Ne pourront répondre à cette question que ceux et celles qui auront accepté la démarche qu’il propose : reconnaître le mal qui habite notre vie, le regretter sincèrement, décider autant que possible de s’en détourner, le lui offrir et le laisser ensuite agir dans nos cœurs par son Esprit de Vie, de Lumière et de Paix…

Voilà la Bonne Nouvelle que le Christ ne cessait d’annoncer (Mc 2,13) : ce Dieu qui est Esprit (Jn 4,24) et donc invisible à nos yeux de chair, est là, présent à notre vie, tout proche (Mc 1,15). Son seul désir est de libérer en nous toutes les potentialités de vie dont il nous a dotées en pétrissant notre humanité de chair et de sang au Souffle de son Esprit (Gn 2,4b-7). La seule invitation qu’il est venu nous lancer avec son Fils et par Lui est : « Entrez dans la Vie ! ». Mais pour cela, il nous faut abandonner tout ce qui s’oppose à cette Vie, tout ce qui l’empêche de s’épanouir, tout ce qui l’étouffe : « Si ta main est pour toi une occasion de péché, coupe-la : mieux vaut pour toi entrer manchot dans la Vie que de t’en aller avec tes deux mains dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint pas » (Mc 9,43). Ce « feu qui ne s’éteint pas », St Paul en parlait en termes de « mort » : privation de cette Plénitude de Vie pour laquelle nous avons tous été créés, une privation qui ne peut qu’entraîner au cœur de celui qui la subit un malaise, un mal‑être, un sentiment profond de manque, de vide… « Ils reçoivent en leur personne l’inévitable salaire de leur égarement », car « le salaire du péché, c’est la mort » (Rm 1,27 ; 6,23). En effet, « c‘est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde : ils en font l’expérience, ceux qui lui appartiennent ! » (Sg 2,24). Cruelle et douloureuse expérience. « Comprends donc et vois comme il est mauvais et amer d’abandonner le Seigneur ton Dieu » (Jr 2,19) ! Jésus l’évoquera en St Luc avec la Parabole du Fils prodigue. A sa demande, le Père donne à son plus jeune fils sa part d’héritage. Peu de jours après, il s’en va loin de son Père et « il dissipa son bien en vivant dans l’inconduite ». Or ce bien, cette part d’héritage, c’est la participation à la Vie même de Dieu par le Don de cet Esprit qui est Vie (Ep 1,13-14 ; Ga 5,25). Ce trésor est également Paix, Bienveillance et Bonté (Ga 5,22)… Il se perd, il se dilapide dès lors qu’on agit contrairement à la dynamique propre à la Vie de Dieu. Et voilà un cœur qui a perdu la Paix : il est « souffrant et angoissé » (Rm 2,9), vide de Lumière et donc enténébré (Rm 1,21 ; 2Co 4,3-6)… St Luc emploie l’image de la faim : « Quand il eût tout dépensé, il commença à sentir la privation » (Lc 15,14)… « Tous ont péché et sont privés de la Gloire de Dieu » (Rm 3,23). Or « la Gloire de Dieu » est le rayonnement de son Esprit (1P 4,14 ; Jn 4,24) qui est tout en même temps Lumière (1Jn 1,5) et Vie (Jn 1,4). Etre privé de « la Gloire de Dieu », c’est donc être privé de la Plénitude de cette Vie qui est Paix profonde, ce qui ne peut que conduire à « sentir la privation » : malaise, mal-être, sentiment profond de manque, de vide, disions-nous précédemment… Voilà les conséquences de nos péchés…

Et Dieu, de son côté, ne supporte pas de voir ses enfants en souffrance. Souvenons-nous d’Osée 11,7-8 où il est écrit : « Mon peuple est cramponné à son infidélité. On les appelle en haut, pas un qui se relève ! Comment t’abandonnerais-je, Éphraïm… Mon cœur en moi est bouleversé, toutes mes entrailles frémissent ». Et la Bible de Jérusalem précise en note à propos de « bouleversé » : « Le mot est très fort ; il est précisément celui qui est employé à propos des destructions » que s’infligent à elles-mêmes « les cités coupables. Osée laisse entendre » que les conséquences du mal commis « sont comme vécues d’avance dans le cœur de Dieu ». Dieu souffre de nous voir souffrir… « Mes entrailles ! Mes entrailles ! Que je souffre ! Parois de mon cœur ! Mon cœur s’agite en moi ! Je ne puis me taire car j’ai entendu l’appel du cor, le cri de guerre. On annonce désastre sur désastre : tout le pays est dévasté… Jusques à quand verrai-je le signal, entendrai-je l’appel du cor ? C’est que mon peuple est stupide, ils ne me connaissent pas, ce sont des enfants sans réflexion, ils n’ont pas d’intelligence ; ils sont sages pour faire le mal, mais ne savent pas faire le bien » (Jr 4,19-22). Qui parle dans ce texte ? Au début « Jérémie, qui s’identifie à son pays » (Note de la Bible de Jérusalem). Puis, sans transition, Dieu qui, ne l’oublions pas, parle par ce même prophète Jérémie grâce à un mystère de Communion dans un Unique Esprit… En Jérémie, la plainte du prophète devant les malheurs d’Israël et la plainte de Dieu sont une seule et même plainte… La souffrance du prophète et la souffrance de Dieu sont une seule et même souffrance…

De cette compassion est née l’Incarnation : le Père a envoyé son Fils pour nous rejoindre dans notre condition humaine de chair et de sang et nous inviter à « cesser de faire ce mal » qui nous détruit pour « apprendre » au contraire « à faire ce bien » par lequel nous nous réalisons (Is 1,16-17)… Jésus est donc venu proposer à tous les pécheurs ce qu’ils ont perdu par suite de leurs fautes : la Plénitude de la Vie divine. La seule condition pour la recevoir est d’accepter de tout cœur de se repentir et d’accueillir le Pardon que Dieu nous propose dans sa Miséricorde, Lui qui poursuit inlassablement le bien de ceux qu’il aime : il regarde moins la faute commise que ses conséquences dans nos vies… Dieu est Pur Amour, sans aucun regard sur Lui… Il ne cherche et ne poursuit que le bien de ses créatures, et cela en toutes circonstances…

Jésus va donc annoncer la proximité invisible de ce « Père des Miséricordes » (2Co 1,3), une proximité que Lui vit pleinement. Vrai homme, « reconnu comme un homme à son aspect » (Ph 2,7), « il a connu l’épreuve comme nous, et il n’a pas péché » (Hb 4,15). Il n’est donc pas privé de la Plénitude de Vie qui jaillit de toute éternité du cœur du Père. En toutes circonstances, « il est tourné vers le sein du Père » (Jn 1,18), il accueille l’Esprit de Vie qui ne cesse de jaillir du Père, il vit de la Vie donnée par le Père, gratuitement, par amour, (Jn 5,26 ; 6,57), et il veille à demeurer en harmonie avec la dynamique profonde de cette Vie : « il fait toujours ce qui plaît au Père » (Jn 8,29). Son cœur est donc toujours « rempli » de cet « Esprit Saint » (Lc 4,1) qui « vient du Père » (Jn 15,26), l’Esprit de Lumière et de Vie. Autrement dit, Jésus vit parfaitement ce Royaume des Cieux qu’il annonce, car « le Règne de Dieu est Justice, Paix et Joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17). Il laisse le Père régner dans son cœur et dans sa vie, « il demeure en son Amour » (Jn 15,10), il accepte continuellement, dans l’action de grâce (Lc 10,21-22) d’être l’heureux bénéficiaire de sa Bonté, il se met de cœur au « Soleil » de « l’Amour » (Ps 84(83),12 ; 1Jn 4,8.16) qui ne cesse de donner « grâce et gloire », Lumière et Vie… C’est ce Don continuel du Père au Fils qui se révèle en Jésus Christ, dans ses Paroles, dans ses actes, dans toute sa vie… Et le Fils est venu dire à tous les hommes que ce Don leur est également destinés… Eux aussi sont ses enfants bien-aimés, et jamais le mal qu’ils peuvent commettre n’enlèvera cet Amour du cœur du Père, bien au contraire… En effet, nous l’avons vu, le mal détruit celui qui le commet, et Dieu ne supporte pas de voir ses enfants détruits. C’est donc avec encore plus de force qu’il va leur proposer ce Don que le Père veut communiquer à tous ses fils, ce Don que le Fils reçoit de Lui de toute éternité et qu’il est venu nous révéler par toute sa vie… S’ils l’acceptent, les pécheurs recevront avec lui la guérison profonde à laquelle ils aspirent, et la Plénitude de Vie pour laquelle ils ont été créés… « Votre Père qui est aux cieux fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5,45), « et moi, je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, au repentir » (Jn 5,32). Les justes, en effet, manifestent par leur vie qu’ils ont le cœur tourné vers la justice, et donc vers Dieu qui est Source de toute vraie justice, celle de l’Amour. Les pécheurs, au contraire, en se détournant de la justice, ne peuvent qu’avoir le cœur vide de cette justice qui ne cesse de jaillir du Père, une justice qui est Vie, Paix, Lumière, Bonté… Heureux alors ceux et celles qui répondront à l’invitation du Christ et qui l’accueilleront par un repentir sincère. La Lumière d’en Haut chassera bien vite leurs ténèbres (Jn 1,5 ; Ac 26,17‑18), l’Eau Vive de l’Esprit les lavera de toutes leurs fautes (Is 1,18 ; Ez 36,24-28) et leur communiquera au même moment la Vie en abondance (Jn 10,10) et la Paix (Col 3,15). Cette Vie deviendra alors, petit à petit, la Vie de notre vie (Jn 10,10). Nous vivrons de plus en plus ce que le Christ, Lui, vit parfaitement : un Mystère de Communion avec ce Père qui n’a d’autre désir que de combler tous ses enfants de la Plénitude qui l’habite Lui-même… « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos, tant qu’il ne demeure en toi » (St Augustin). Les foules n’étaient pas insensibles à cette proclamation de bonheur. « Quelque chose » dans leur cœur leur disait : « C’est vrai ! ». Elles le vivaient… Elles se mettent alors à suivre Jésus…

Et Lui, en chemin, va rencontrer Lévi, assis à son bureau de douane. Il le regarde, avec ce regard qui sait aller jusqu’au fond du cœur. Il voit sa bonne volonté, sa soif de vérité, son désir d’aimer et d’être aimé… Son cœur est ouvert… Il l’appelle… Pour Lévi, cette « Parole » sera « Parole de Dieu ». Or, lorsque Dieu adresse la Parole à quelqu’un, il l’a dit toujours « au cœur » par « le Souffle de son Esprit ». Et c’est l’expérience de ce Souffle, ce qui est vécu grâce à ce Souffle, qui va donner à cette Parole un poids de Vie inégalé… En écoutant le Christ Ressuscité, les disciples d’Emmaüs avaient « le cœur tout brûlant » (Lc 24,32). St Paul lui aussi a entendu ces « Paroles inexprimables qu’il n’est pas permis à un homme de redire » (2Co 12,4). Dieu seul en effet peut parler avec un tel impact au plus profond des cœurs, l’impact de l’Esprit synonyme d’intensité de Vie, de Douceur, de Paix, de Bonheur profond… « Tu mets dans mon cœur plus de joie, que toutes leurs vendanges et leurs moissons » (Ps 4,8). « Jamais homme n’a parlé comme cela » (Jn 7,46), diront à leurs supérieurs les soldats chargés d’arrêter Jésus, ce qu’ils ne firent pas ce jour-là… Son heure n’était pas encore venue…

vocationdesaintmatthieu Vocation de saint Matthieu Le Caravage, 1600 Huile sur toile, 322 x 340 cm Chapelle Contarelli,

Église saint Louis des Français, Rome

Ici, Jésus adresse la Parole à Lévi, alors qu’il est en plein travail… Mais « celui que Dieu a envoyé prononce les Paroles de Dieu, car il donne l’Esprit Sans mesure » (Jn 3,34) au moment même où « il donne ces Paroles que le Père lui a données » (Jn 17,8). Or, l’Esprit est Lumière (Jn 4,24 et 1Jn 1,5), l’Esprit est Vie (Jn 4,24 et 1Jn 1,5 avec Jn 1,4 et 8,12), il est Amour (1Jn 4,8.16), il est Feu (Dt 4,24 ; Jr 20,9 ; Lc 12,49 ; Ac 2,1-4). Voilà ce qu’expérimente Lévi au moment où Jésus lui parle… Il n’avait jamais vécu cela avec personne d’autre… En un instant, il vient de percevoir le Trésor des trésors… « Le Royaume des Cieux est semblable à un trésor qui était caché dans un champ et qu’un homme vient à trouver : il le recache, s’en va ravi de joie vendre tout ce qu’il possède, et achète ce champ » (Mt 13,44). Ici, Lévi se lève, et aussitôt il se met à suivre Jésus… Il quitte tout pour lui car rien n’est comparable au Bonheur qu’il vient d’expérimenter… En nous racontant cet épisode, St Marc reprend le même schéma qu’il avait déjà employé avec Simon et André, Jacques et Jean… Tous ont vécu cette rencontre intérieure avec Jésus. Elle est inexprimable, il n’est « pas permis à un homme de la redire », mais ils se comprennent : ils ont goûté la même Vie, la même Lumière, la même Plénitude… Désormais, ils vont continuer à suivre Jésus, ils vont l’accompagner sur les routes de Palestine, ils vont encore l’entendre parler, ils vont revivre avec Lui cette écoute de la Parole toute remplie par la Présence et l’action de l’Esprit. Leur certitude intérieure va grandir, leur foi va s’affermir… « Ce don de l’Esprit », écrit en note la Bible de Jérusalem en 1Jn 4,13, « a été répandu dans les cœurs et y fait naître la certitude intime de ce que » le Christ, « annonce extérieurement ». Et un jour, ils ne pourront que constater avec St Paul : « Possédant ce même Esprit de foi, selon ce qui est écrit : J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé, nous aussi, nous croyons, et c’est pourquoi nous parlons » (2Co 4,13). Ils rendront témoignage de ce qu’ils ont vécu avec le Christ. Ils deviendront Apôtres… Et l’Esprit se joindra à leur témoignage pour accomplir exactement la même œuvre qui s’accomplissait par le Christ : « Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père, lui, l’Esprit de Vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous rendrez témoignage » (Jn 15,26-27)…

Concluons en comparant tout simplement ces récits d’appel, sans jamais oublier que « Jésus Christ est le même hier et aujourd’hui, il le sera à jamais » (Hb 13,8).

Mc 1,16-18 Mc 1,19-20 Mc 2,14
Comme il passait surle bord de la mer de Galilée,­ il vit Simon et André,

le frère de Simon, ® qui jetaient l’épervier

dans la mer

car c’étaient des pêcheurs.

Et Jésus leur dit :

Venez à ma suite

et je vous ferai

devenir pêcheurs d’hommes.

Et aussitôt, laissant

les filets,

 

ils le suivirent.

Et avançant un peu, ­ il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère,

eux aussi dans leur barque

en train d’arranger les filets ;

 

et aussitôt il les appela.

 

 

 

Et laissant

leur père Zébédée dans

la barque avec ses employés,

ils partirent à sa suite.

En passant, ­ il vit Lévi, le fils d’Alphée,

 

assis

au bureau de la douane,

 

et il lui dit :

Suis-moi.

 

 

Et, se levant,

 

 

il le suivit.

 

« Lévi est un douanier, l’un de ces petits fonctionnaires chargé du recouvrement des taxes publiques : les publicains. Ces gens-là n’ont pas une bonne réputation, et cela pour deux raisons. La première, c’est que, jouissant de la liberté de fixer le montant des impôts, ils s’enrichissent injustement ». Et la tentation était d’autant plus forte que ces postes étaient « mis en fermage aux plus offrants »[1]. « La deuxième », poursuit Jacques Hervieux, « c’est qu’ils travaillent pour le compte de l’occupant romain. On les accuse de frayer avec les païens. Ces motifs font que cette catégorie d’hommes est méprisée par le peuple et plus encore par les Juifs respectueux de la Loi. C’est bien un pécheur public que Jésus invite à rejoindre les siens »[2]… Et en Matthieu 9,9, nous découvrons qu’il s’appelle également… Matthieu ! En Lc 19,1-10, Jésus interpellera un chef de publicains pour lui dire : « Zachée, il me faut aujourd’hui demeurer chez toi ». « Il me faut »… Nécessité d’Amour, pour ton salut, ton bonheur, ta vie… Et « tous murmuraient : il est allé loger chez un pécheur ! ». La logique de Jésus, celle l’Amour, de l’attention à l’autre, de l’unique recherche de son bien, n’était donc pas partagée par tout le monde…


Le repas avec les pécheurs (Mc 2,15-17)

 

« La société juive au temps de Jésus rangeait sous le nom de « pécheurs » des gens de toutes sortes. Certains ont une conduite immorale (adultères, prostituées, faussaires…), d’autres exercent des métiers » pouvant « pousser à la malhonnêteté, comme ceux des transports (âniers, chameliers, voituriers, matelots) ou ceux du commerce (boutiquiers, bouchers, médecins). Sont aussi moralement douteuses », à l’époque, « les professions qui mettent en rapport avec les femmes (blanchisseurs, colporteurs, tisserands…). Enfin, sont classés dans une liste de personnes à ne pas fréquenter ceux qui pratiquent des tâches répugnantes », mais oh ! combien nécessaires pour ceux-là mêmes qui les excluent ! « (tanneurs, fondeurs, ramasseurs d’ordures…). On le voit, par un jeu de discriminations plus sociales que morales, c’est un vaste monde qui se trouvait exclu des relations humaines et religieuses. Pour les Juifs très soucieux de pureté légale », comme ici les Pharisiens et les scribes, « tout contact physique avec les pécheurs publics était prohibé. A fortiori, un repas partagé créait-il une souillure grave, punie d’exclusion »[3].

Précisons également que le mot « Pharisiens » vient du grec Φαρισαῖοι, transcription de l’araméen perishayyâ qui correspond à l’hébreu perushîm. Selon l’étymologie la plus probable, il signifie « les séparés », ceux qui font « bande à part ». Leur désir était de mettre en pratique de la façon la plus radicale possible les 613 préceptes de la Loi. Ce faisant, ils allaient se « séparer » ou des Juifs trop peu scrupuleux, ou des païens qui, bien sûr, ne pratiquaient pas la Loi puisqu’ils ne la connaissaient pas. Ils s’étaient aussi organisés en parti, à la fois politique et religieux, autour de noyaux de scribes[4] laïcs : pour vivre selon la Loi, il fallait bien qu’il y ait parmi eux des spécialistes de la Loi… Ils auront toujours une grande influence auprès du peuple. Au nombre d’au moins 6000 à l’époque du Christ, ils se recrutaient dans toutes les classes sociales, incluant prêtres et laïcs, unis par une même volonté d’observation méticuleuse de toutes les prescriptions de la Loi. La piété dont ils faisaient preuve, l’intégrité de leur vie, l’idéal qu’ils proposaient, expliquent leur influence importante. Jésus a très certainement eu de bons contacts avec beaucoup d’entre eux. Mais certains responsables, en voyant son succès, ont du se laisser gagner par la jalousie : « Les Pharisiens se dirent entre eux : Voilà le monde parti après lui ! » (Jn 12,19). Ils se mirent très vite à « murmurer » contre lui et à comploter sa perte (Mc 3,6)…

Lévi (ou Matthieu) a donc invité Jésus à manger chez lui, et il a également convié à ce repas tous ses amis, c’est-à-dire « beaucoup de publicains et de pécheurs ». Or, « le partage de la table crée entre les convives une communauté d’existence. Mais le repas peut avoir aussi un caractère sacré, dans les religions païennes comme dans la Bible. On peut s’asseoir à la table des idoles et s’unir aux démons, ou prendre le repas du Seigneur pour communier à son corps et à son sang. A travers ce signe, c’est avec Dieu ou avec les puissances d’en bas que l’homme réalise la communauté d’existence à laquelle il aspire »[5].

Mais ici, en Jésus Christ, c’est Dieu lui-même qui vient « réaliser une communauté d’existence » avec tous ceux et celles qui, à priori, pouvaient être les plus loin de Lui… En s’installant à la table des pécheurs, il vient s’unir à eux… Alors, grâce à son initiative, ils pourront être unis à Celui qui le premier est venu les rejoindre… Dieu ne peut se résoudre à ce que sa créature demeure dans les ténèbres. Aussi a-t-il envoyé son Fils Unique dans le monde pour que nous puissions « entrer en possession du salut par notre Seigneur Jésus Christ qui est mort pour nous afin que nous vivions unis à lui » (1Th 5,10). En Jésus Christ, la Lumière s’est donc faite toute proche de nos ténèbres pour s’unir à elles et les vaincre, si nous l’acceptons bien sûr… « La Lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie… Sur moi, le Prince de ce monde n’a aucun pouvoir… Mes brebis écoutent ma voix, je les connais et elles me suivent ; je leur donne la Vie éternelle », cette Vie qui est Lumière ; « elles ne périront jamais et nul ne les arrachera de ma main. Mon Père qui me les a données est plus grand que tous. Et nul ne peut rien arracher de la main du Père » (Jn 1,5 ; 14,30 ; 10,27-29). Aussi, « tant que vous avez la Lumière », disait Jésus à tous ceux et celles qui l’entouraient, « croyez en la Lumière, afin de devenir des fils de Lumière. Marchez tant que vous avez la Lumière, de peur que les ténèbres ne vous saisissent : celui qui marche dans les ténèbres ne sait pas où il va. » Mais « moi, Lumière, je suis venu dans le monde, pour que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres ». En effet, « je suis la Lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la Lumière de la Vie ». (Jn 12,36 ; 12,36 ; 12,46 ; 8,12).

Voilà donc son désir lorsqu’il vient s’asseoir à la table des pécheurs, par amour pour eux. « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est Lui qui nous a aimés le premier » (1Jn 4,10 et 4,19). Pour les Pharisiens, en établissant une aussi forte communauté d’existence avec ces êtres impurs, souillés par leurs péchés, Jésus devient lui-même impur… Mais lui n’accorde absolument aucune importance à ces considérations purement humaines, nées d’esprits orgueilleux qui se croient meilleurs que les autres par la pratique de ces bonnes œuvres qu’ils se sont fixées à eux-mêmes… Jésus, lui ne poursuit toujours qu’une seule chose : le bien-être profond de tous, Pharisiens y compris… D’ailleurs, son enseignement s’adressera souvent à eux, pour qu’ils acceptent enfin d’entrer eux aussi dans la fête de l’Amour : « Tous les publicains et les pécheurs s’approchaient de lui pour l’entendre. Et les Pharisiens et les scribes de murmurer : Cet homme, disaient-ils, fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! Il leur dit alors cette parabole : Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et vient à en perdre une, n’abandonne les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour s’en aller après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée ? Et, quand il l’a retrouvée, il la met, tout joyeux, sur ses épaules et, de retour chez lui, il assemble amis et voisins (Indirectement, Jésus s’adresse ici avec bienveillance aux scribes et aux Pharisiens qui, de leur côté, le critiquent) et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue ! C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n’ont pas besoin de repentir » (Lc 15,1-7).

Terrible incompréhension ! Jésus désire le meilleur pour eux, et il ne cesse de les inviter à s’engager sur le chemin qui y conduira… Eux, de leur côté, ne pensent qu’à le perdre… Ici aussi, en Mc 2,16, nous retrouvons ce reproche plein de mépris, « le mépris des orgueilleux » (Ps 123(122),4) : « Il mange avec les publicains et les pécheurs ». Mais cette remarque hautaine et dédaigneuse amènera Jésus à faire l’une des plus belles déclarations de l’Evangile : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs » (Mc 2,17). Et St Luc rajoutera « au repentir », pour bien souligner qu’il ne pactise en aucun cas avec le péché (Lc 5,32). « Je ne te condamne pas », dira-t-il à la femme surprise en flagrant délit d’adultère. « Va, et désormais ne pèche plus ! » (Jn 8,11). Et à cet homme guéri, alors qu’il était infirme depuis 38 ans, il déclarera : « Te voilà guéri. Ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive pire encore » (Jn 5,14). Pire encore ? Privé de la Vie et du Bonheur éternels… Pour qu’il n’en soit pas ainsi, Jésus mourra sur une croix pour chacun d’entre nous… Accepterons-nous d’être aimés tels que nous sommes ? Ce jour-là, « le Seigneur ton Dieu exultera pour toi de joie, il tressaillera dans son amour ; il dansera pour toi avec des cris de joie » (So 3,17). En attendant, chaque fois que nous constatons que notre blessure n’est pas encore totalement guérie, le Christ nous invite à venir à lui en toute confiance comme le fait un malade vis-à-vis de son médecin. Et inlassablement, « il pansera la brebis blessée, il fortifiera celle qui est malade » (Ez 34,16)…

 

Discussion sur le jeûne (Mc 2,18-22)

 

Cet épisode arrive juste après avoir présenté Jésus à table avec les pécheurs… Aucune précision n’est donnée. Mais on imagine sans mal l’atmosphère qui devait régner dans de tels repas de fête. St Luc écrit : « Le Fils de l’homme est venu, mangeant et buvant, et vous dites : Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs ! » (Lc 7,34). Tous les éléments de notre passage y sont, mais rapportés à Jésus. Alors, « du moment qu’ils ont traité » ainsi « le Maître de maison, que ne diront-ils pas de sa maisonnée ! » (Mt 10,25). D’où la question de notre passage, lancée aussi indirectement à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas » ? Et pour que ce reproche déguisé ait encore plus de force, ils prennent exemple sur celui qu’ils savent lui être proche, Jean-Baptiste, son cousin : « Les disciples de Jean et les disciples des Pharisiens », eux, « ils jeunent »…

Jésus leur répond en se nommant indirectement « l’époux »… La fête est donc celle d’un repas de noce. Peut-on jeûner en de telles circonstances ? Cette image a été souvent utilisée par les prophètes : « Ton créateur est ton époux, le Seigneur Sabaoth est son nom, le Saint d’Israël est ton rédempteur, on l’appelle le Dieu de toute la terre »… « Comme un jeune homme épouse une vierge, ton bâtisseur t’épousera. Et c’est la joie de l’époux au sujet de l’épouse que ton Dieu éprouvera à ton sujet » (Is 54,5 ; 62,5). A ces Pharisiens qui connaissaient par cœur les Ecritures, Jésus se présente donc avec elles comme celui par qui les noces de Dieu avec les hommes s’accomplissent, pour la plus grande joie de Dieu ! Mais « ces publicains et ces pécheurs » sont loin de pouvoir être comparés à une vierge ! Pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit, grâce au Christ Rédempteur qui s’offrira sur la Croix pour le salut du monde. Alors, « les publicains et les pécheurs » pourront « laver la robe » de leur vie, « ils la blanchiront dans le sang de l’Agneau » (Ap 7,14). Ainsi, « en lui nous trouvons la rédemption, par son sang, la rémission des fautes selon la richesse de sa grâce prodiguée » en surabondance de telle sorte que tous « les publicains et les pécheurs » qui accepteront d’en être les heureux bénéficiaires deviendront grâce à elle « saints et immaculés en sa Présence dans l’Amour » (Ep 1,3-10). Le projet du Créateur, Amoureux des hommes, sera accompli… Avec le Christ, la prophétie d’Osée se réalisera : « Il adviendra en ce jour-là », dit Dieu, « que tu m’appelleras « Mon mari ». Je te fiancerai à moi pour toujours ; je te fiancerai à moi dans la justice et dans le droit, dans la tendresse et dans la miséricorde ; je te fiancerai à moi dans la fidélité et tu connaîtras le Seigneur » (Os 2,18-22). Et la Bible de Jérusalem précise en note : « Ce verbe « fiancer » est utilisé dans la Bible uniquement à propos d’une jeune fille vierge. Dieu abolit ainsi totalement le passé adultère d’Israël, qui est comme une créature nouvelle. Dans l’expression « je te fiancerai dans (la justice) », ce qui suit la préposition « dans » désigne la dot que le fiancé offre à sa fiancée ». « Dieu donne dans ces noces nouvelles les dispositions intérieures requises pour que le peuple soit désormais fidèle à l’Alliance »… Ainsi, grâce à Lui, « les publicains et les pécheurs » seront transformés par l’Esprit qu’ils accueilleront en se repentant sincèrement de toutes leurs fautes. Et cet Esprit de Dieu apporte avec lui « l’insondable richesse » de Dieu Lui-même (Ep 3,8)… Il ne pouvait nous donner plus… Avec Lui, l’homme participe par grâce à ce que Dieu seul est par nature… « Dieu est juste » (So 3,5), « Dieu est droit » (Ps 92(91),16) ? « Dieu est aussi Esprit » (Jn 4,24)… En recevant l’Esprit de Dieu, le pécheur participe à sa justice et à sa droiture : il devient juste et droit grâce au Don reçu… « Le Seigneur est miséricordieux, notre Dieu est tendresse » (Ps 116(114-115),5) ? « Dieu est aussi Esprit » (Jn 4,24)… En recevant l’Esprit de Dieu, le pécheur participe à la Miséricorde et à la Tendresse de Dieu : il devient lui aussi tendre et miséricordieux grâce au Don reçu… Et « Heureux les miséricordieux » (Mt 5,7), car ils sont les premiers bénéficiaires du Don qu’ils mettent ensuite en œuvre pour les autres… « Dieu est fidèle » (1Co 12,13) ? « Dieu est aussi Esprit » (Jn 4,24)… En recevant l’Esprit de Dieu, le pécheur participe à la fidélité de Dieu : petit à petit, il devient lui aussi fidèle grâce au Don reçu…

« Cherchez donc votre plénitude dans l’Esprit… Vous entrerez alors par votre plénitude dans toute la Plénitude de Dieu » (Ep 5,18 ; 3,19). Cette Plénitude de Dieu ne peut qu’être une source profonde de joie pour tous ceux et celles qui l’accueillent : elle est participation à la joie même du Fils qui, de toute éternité, reçoit cette Plénitude de son Père : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous » (Jn 15,11), « la joie de l’Esprit Saint » (1Th 1,6)… « Jésus tressaillit de joie sous l’action de l’Esprit Saint et il dit : Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Lc 10,21). Telle est la joie des Noces de Dieu avec les hommes, une joie que les disciples de Jésus expérimentent avec lui… Et dans la Bible, l’homme « corps, âme et esprit » est « un » (1Th 5,23-24)… Et « l’Esprit s’unit à notre esprit » (Rm 8,16 ; 1Co 6,17)… Comment cette joie de l’esprit ne s’exprimerait-elle pas par la joie des corps en un repas de fête où tous participent de cœur au festin de Dieu ? « Le Seigneur Sabaoth prépare pour tous les peuples, sur cette montagne, un festin de viandes grasses, un festin de bons vins, de viandes moelleuses, de vin dépouillés » (Is 25,6), une belle image pour ces noces éternelles que le Christ est venu révéler et communiquer aux hommes dès ici-bas à la foi, dans l’attente et l’espérance de leur plein accomplissement, par-delà le passage de la mort…

Ainsi, en Jésus Christ, « l’Emmanuel, ce qui se traduit « Dieu avec nous » » (Mt 1,23), Dieu Lui-même se révèle comme étant la Source de notre joie par le Don de l’Esprit qu’il désire communiquer à tous les hommes. Si ces derniers l’accueillent, il est impossible qu’ils ne connaissent pas cette joie… Comment quelqu’un qui accepterait librement de s’exposer à la Lumière du Soleil ne sentirait-il pas sa chaleur ? « Les compagnons de l’époux peuvent-ils jeûner pendant que l’époux est avec eux ? Tant qu’ils ont l’époux avec eux », la Source même de la Vie, de la Lumière et de la Joie, « ils ne peuvent pas jeûner. Mais viendront des jours où l’époux leur sera enlevé ; et alors, ils jeûneront en ce jour-là » (Mc 2,19-20). Jésus fait allusion ici à sa mort, qui sera suivie de sa Résurrection et de son Ascension… Pour ceux qui l’ont vu, entendu, pour ceux qui ont bénéficié de sa Présence à leurs côtés dans « une chair semblable à la nôtre en tout », « à l’exception du péché » (Rm 8,3 ; Ph 2,7 ; Hb 2,17 ; 4,15), ne plus le voir, ne plus l’entendre, ne plus bénéficier de la chaleur immédiatement perceptible de sa Bonté, voilà ce qui sera le vrai « jeûne », la vraie privation, le lieu par excellence de la purification de leur amour envers lui…

Cette perspective s’applique également à chacun d’entre nous, dans la foi… En effet, « je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde » nous a promis Jésus après sa Résurrection (Mt 28,20). Cette Présence nous accompagne donc à chaque instant de notre vie. Alors, « les compagnons de l’époux peuvent-ils jeûner pendant que l’époux est avec eux ? Tant qu’ils ont l’époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner »... Mais cette Présence s’offre à la foi, et si le Christ ne peut manquer d’être toujours avec nous, la perception spirituelle que nous pouvons avoir de Lui ne correspond pas toujours à ce que nous voudrions… Certes, la paix du cœur ne nous fera jamais défaut : Don fidèle de la Miséricorde de Dieu, elle est le rocher inébranlable sur lequel nous pouvons construire notre vie (Mt 7,21-27). Mais la foi demeure la foi… « Nous cheminons dans la foi, et non dans la claire vision » (2Co 5,7), un cheminement qui, à certains jours, peut être synonyme de « temps couvert », alors que nous aimerions tellement connaître le plein Soleil… Voilà « un jeûne » beaucoup plus difficile à accepter que celui que nous pourrions nous imposer à nous-mêmes… Ste Thérèse de Lisieux nous donne l’exemple pour poursuivre ce chemin de foi, envers et contre tout… Elle avait radicalement offert son intériorité au Seigneur, et elle accueillait ce qu’elle vivait, tout ce qu’elle vivait, comme un don de Dieu… « Quand le ciel bleu devient sombre, et qu’il semble me délaisser, ma joie c’est de rester dans l’ombre, de me cacher, de m’abaisser. Ma joie, c’est la volonté sainte de Jésus, mon unique amour. Aussi, je vis sans nulle crainte, j’aime autant la nuit que le jour »… Et elle se disait : « Au dessus des nuages, le ciel est toujours bleu »…

Les disciples « ont l’époux avec eux ? Ils ne peuvent jeûner… L’époux leur sera enlevé ? Alors, ils jeûneront en ce jour-là. » La notion de jeûne est donc tout entière centrée sur la Présence de Jésus à ses disciples… Voilà la relation de cœur totale, sincère, dans la simplicité et dans l’amour, qui déterminera tout le reste… Une relation où chacun cherche le bien, le bonheur, la gloire de l’autre… Voilà ce qui doit primer sur tout… Telle est la liberté de l’amour que Jésus veut voir régner parmi les hommes… Aussi va-t-il annoncer aux Pharisiens un renouvellement complet dans leur manière de comprendre la vie religieuse… « Personne ne coud une pièce de drap non foulé à un vieux vêtement ; autrement, la pièce neuve tire sur le vieux vêtement, et la déchirure s’aggrave. Personne non plus ne met du vin nouveau dans des outres vieilles ; autrement, le vin fera éclater les outres, et le vin est perdu aussi bien que les outres. Mais du vin nouveau dans des outres neuves ! » (Mc 2,21-22). C’est ce qui sera développé par la suite pour la question du sabbat…

A travers la question du Sabbat, celle de la Loi au service de l’homme (Mc 2,23-3,6).

 

« Et il advint qu’un jour de sabbat il passait à travers les moissons et ses disciples se mirent à se frayer un chemin en arrachant les épis. » Matthieu et Luc présentent l’épisode différemment : « En ce temps-là Jésus vint à passer, un jour de sabbat, à travers les moissons. Ses disciples eurent faim et se mirent à arracher des épis et à les manger » (Mt 12,1). Pour apaiser leur faim, les disciples de Jésus « mangeaient des épis en les froissant de leurs mains » (Lc 6,1).

Or la Loi disait pour le Sabbat : « Tu te souviendras du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage ; mais le septième jour est un sabbat pour le Seigneur ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’étranger qui est dans tes portes » (Ex 20,8-10). Les Pharisiens avaient développé tout un système à partir d’une lecture fondamentaliste de ces lignes, à tel point qu’ils avaient perdu le « pourquoi » d’une telle invitation de la part de Dieu. L’important pour eux n’était pas de vivre la relation de cœur avec Lui la plus intense possible, mais… de ne rien faire ! Et il s’ensuivait des discussions interminables sur ce qui était permis de « faire » ou de « ne pas faire » le jour du sabbat… Ici, le cas est simple. Jésus traverse un champ avec ses disciples. La moisson est proche. Ils ont faim. Aussi prennent-ils quelques épis en passant pour casser leur faim. Des Pharisiens les voient : ils recueillent des grains ? Ils moissonnent ! Ils travaillent ! Ils font ce qui n’est pas permis le jour du Sabbat…

Comme St Marc écrit à Rome pour des chrétiens d’origine païenne, il a voulu présenter les choses différemment. La Bible de Jérusalem explique en note : « Autant il était peu évident » pour des païens « que cueillir quelques épis fût « moissonner », autant il était clair qu’on ne devait pas saccager un champ pour le traverser ! Cette nouvelle présentation s’accorde mal avec le reste du récit, que Marc a laissé tel quel ». Eh oui ! Personne, pas même Jésus, ne peut quand même dire que saccager un champ, c’est bien ! Cette imperfection dans un texte d’Evangile est une grande leçon pour nous : Dieu a voulu se révéler par des hommes à qui il s’est manifesté pour qu’ils soient les serviteurs et les témoins de tout ce qu’ils ont vu et entendu (cf. Ac 26,16 ; 1Jn 1,1-4). Aidés, guidés, éclairés par l’Esprit Saint, ils vont écrire les Evangiles. Mais alors même que Dieu les accompagne et les soutient, ils restent toujours des hommes capables d’erreurs, de maladresses, d’imprécisions… Nous en avons une ici… Mais l’œuvre de Dieu s’accomplira avec ces imperfections, et l’Evangile de Marc sera lu et relu jusqu’à la fin des temps… Cela doit nous encourager à accomplir notre service d’Eglise tel que nous le pouvons. Certes, il aura lui aussi ses défauts, mais l’important est qu’il puisse contribuer à ce que l’œuvre de Dieu s’accomplisse, Lui qui veut que tous les hommes soient sauvés (1Tm 2,3-6)…

Les Pharisiens se révoltent donc face à l’attitude des disciples : ils moissonnent, ils travaillent un jour de Sabbat ! Jésus va leur répondre en citant les Ecritures qu’ils connaissent si bien (1S 21,2-7), et en évoquant une action de celui qu’ils considéraient comme le plus grand roi de toute l’histoire d’Israël, le roi David : « Il leur dit : N’avez-vous jamais lu ce que fit David, lorsqu’il fut dans le besoin et qu’il eut faim, lui et ses compagnons, comment il entra dans la demeure de Dieu, au temps du grand prêtre Abiathar, et mangea les pains d’oblation qu’il n’est permis de manger qu’aux prêtres, et en donna aussi à ses compagnons ? » David et ses compagnons étaient dans le besoin : c’était donc ce besoin qui devait primer devant tout le reste, et notamment devant les prescriptions de la Loi… Le bien de l’homme à la première place. Ils ont donc eu raison de manger les pains que seuls les prêtres pouvaient manger… Et c’est d’ailleurs un prêtre, Ahimélek, qui les leur donna ! Avec cet exemple, Jésus glorifie donc indirectement un prêtre (et il devait y en avoir dans son auditoire…) qui déjà, à l’époque, sut discerner ce qui est réellement important dans l’observance de la Loi : avant tout l’homme, son bien, sa vie… Ce qu’il a pu faire autrefois, eux aussi peuvent donc le faire aujourd’hui ! Et en St Matthieu Jésus conclut par : « Si vous aviez compris ce que signifie : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices » (Mt 12,7). La miséricorde, en effet, ne cesse de chercher le bien de l’être aimé, quelles que soient les circonstances de sa vie… C’est ainsi que Dieu nous aime, toujours et partout… Et il voudrait que nous fassions de même à notre tour…

En St Marc, Jésus conclura cet épisode par le principe central d’interprétation de toute la Loi : l’homme à la première place, son bien, sa vie … « Le sabbat a été fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat »… Le sabbat est ainsi un cadeau que Dieu a fait à l’homme, pour qu’il se repose après une semaine de travail et qu’il trouve aussi la paix et le repos du cœur en se tournant vers Celui qui l’a créé et qui, de son côté, ne désire que son bien (Mt 11,28-30)…

 

Guérison d’un homme à la main sèche (Mc 3,1-6)

 

Cet épisode illustre à nouveau le principe sur le sabbat qui vient d’être donné, et avec lui le principe de lecture de la Loi qui est celui de Jésus : la Loi est au service de l’homme… Que l’homme en soit l’esclave est une absurdité ! Que la Loi l’écrase, l’opprime, le plonge dans la souffrance est un contre sens ! Le seul désir de Dieu est tout au contraire sa libération. Le jeûne était une des trois grandes œuvres de la Loi, avec la prière et l’aumône (cf. Mt 6,1-18). Et cinq siècles au moins avant Jésus Christ, Dieu avait déjà dit par son prophète Isaïe : « Courber la tête comme un jonc, se faire une couche de sac et de cendre, est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour agréable au Seigneur ? N’est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug ; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ? » (Is 58,5-6 ; cf. 58,1-14). Ainsi, la Loi ne peut être un joug qui écrase. Dieu la donna au contraire pour indiquer la route de la vraie liberté, et dénoncer les pièges du mal avec ses terribles conséquences aliénantes et destructrices…

Hélas, Israël, son Peuple, lui sera infidèle, une expérience qui est celle de tout homme sur cette terre (Rm 3,9-20 ; 3,23)… « Mon peuple a commis deux crimes : ils m’ont abandonné, moi la source d’eau vive, pour se creuser des citernes, citernes lézardées qui ne tiennent pas l’eau » (Jr 2,13). Cet homme à la main desséchée, qui ne peut vivre et agir pleinement, symbolise donc ici toute l’humanité « desséchée » pour avoir abandonné son Dieu, « la Source d’Eau Vive ». Alors, Dieu Lui-même viendra à sa rencontre en Jésus Christ pour lui proposer gratuitement, par amour, l’Eau Vive de l’Esprit… Et il ira jusqu’à mourir sur une Croix pour qu’elle nous soit offerte : « Venus à Jésus, quand les soldats virent qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais l’un des soldats de sa lance lui perça le côté, et il jaillit aussitôt du sang et de l’eau » (Jn 19,33-34).  A l’époque, on croyait que « la vie de la chair est dans le sang » (Lv 17,11). En nous donnant son sang, Jésus nous dit : « Je vous donne ma vie », cette vie qu’il reçoit du Père par « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63). Et l’eau qui lave, purifie et permet la vie est aussi un grand symbole biblique de l’Esprit Saint : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi » disait Jésus. Et St Jean d’expliquer : « selon le mot de l’Ecriture : De son sein couleront des fleuves d’eau vive. Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui » (Jn 7,37-39). Nous retrouvons ainsi le grand Don de Dieu, « l’Eau Vive » de l’Esprit. Et Dieu Lui-même est une « Source d’Eau Vive » qui donne, donne et donne encore, de toute éternité, l’Esprit… Il s’agit donc pour nous de croire en Lui, de lui faire confiance, et de recevoir le plus simplement possible ce qu’il ne cesse de donner…

Source d'Eau vive

L’homme à la main sèche symbolise donc l’humanité privée de l’Eau Vive de l’Esprit pour avoir abandonné la Source d’Eau Vive. Qu’elle revienne donc de tout cœur à Dieu en se détournant du mal, et elle ne pourra que boire à la surabondance de cette Vie offerte gratuitement par son Créateur. Pour le montrer, en actes, Jésus va guérir cette homme à la main desséchée. Mais c’est le jour du sabbat, et il n’est pas permis ce jour‑là d’exercer le métier de médecin… Les rabbins permettaient de venir en aide à qui encourait « un grave danger » (Traité Shabbat 18,3) et la Mishna (Yoma 8,6) autorisait à secourir un jour de sabbat quelqu’un en « danger de mort ». Mais, si les jours d’un blessé n’étaient pas en danger, comme dans le cas d’une femme en couche, d’un homme enseveli sous une ruine ou mordu par un serpent, il fallait remettre tout traitement ou tout secours au lendemain du sabbat… Il était bien permis de se laver, mais non d’appliquer une compresse d’eau froide sur une main ou sur un pied foulés. Comme le dira plus tard avec une naïve cruauté un chef de synagogue indigné de voir les malades affluer vers Jésus un jour de Sabbat (Lc 13,14) : « Il y a six jours pendant lesquels on doit travailler ; venez donc ces jours-là vous faire guérir, et non le jour du sabbat ! » Mais devant un raisonnement si inhumain, Jésus répond après avoir guéri « une femme toute courbée » (Lc 13,16) : « Hypocrites ! Chacun de vous, le sabbat, ne délie-t-il pas de la crèche son bœuf ou son âne pour le mener boire ? Et cette fille d’Abraham, que Satan a liée voici dix‑huit ans, il n’eût pas fallu la délier de ce lien le jour du sabbat ! » Et c’est ce que Jésus fera ici pour cet « homme à la main desséchée » : il le déliera de son lien, il le mènera boire à la Source d’Eau Vive et lui donnera de retrouver avec elle la Plénitude de la vie… N’oublions pas en effet que la maladie et le handicap étaient considérés à l’époque comme les conséquences du péché (cf. Jn 9,1-3). Dans un tel contexte, Jésus manifestait par ces guérisons qu’il était bien « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29) et toutes ses conséquences. Il est celui qui réconcilie l’humanité desséchée avec la Source d’Eau Vive, pour le plus grand bonheur des hommes et de Dieu. Le Père ne peut en effet que se réjouir du bonheur de ses enfants… Et en agissant ainsi le jour du Sabbat, il permet au pécheur pardonné et réconcilié de bien vivre son Sabbat, uni à Dieu dans la Communion d’un même Esprit, d’une même vie…

Jésus va donc entrer à nouveau ici dans la problématique des Pharisiens. Il reprend leur vocabulaire du « permis » et du « défendu » : « Est-il permis, le jour du sabbat »… Mais il ne s’arrête pas aux seuls actes : il plonge à la racine de toute action : « le bien », ou « le mal »… « Est-il permis, le jour du sabbat de faire du bien ou de faire du mal »… Notons que ce « bien » n’est pas ici un idéal absolu que l’on pourrait codifier en préceptes ou en interdits. Il s’agit très concrètement de « faire le bien » en « faisant du bien » à quelqu’un, ce que Jésus expliquera ensuite par « sauver une vie ». St Luc résumera toute la vie du Christ avec cette expression « faire le bien » :  « Vous savez ce qui s’est passé dans toute la Judée : Jésus de Nazareth, ses débuts en Galilée, après le baptême proclamé par Jean ; comment Dieu l’a oint de l’Esprit Saint et de puissance, lui qui a passé en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient tombés au pouvoir du diable ; car Dieu était avec lui. Et nous, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem » (Ac 10,37-39). « Faire le bien » équivaut donc pour lui à «guérir tous ceux qui étaient tombés au pouvoir du diable ». Or, « c’est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde » (Sg 2,24). Arracher les hommes à l’influence de celui qui est « homicide depuis le commencement » (Jn 8,44), c’est donc les « sauver » de la mort. « Faire le bien » pour Jésus, c’est donc très concrètement « faire du bien » à quelqu’un en « sauvant sa vie ». Or la vie est le bien le plus précieux que nous avons. Toute l’œuvre de Jésus vise justement cette vie, la qualité de notre vie, ce que nous vivons au plus profond de nous-mêmes. Et sa plus grande joie est d’entendre un pécheur pardonné lui dire : « Avec toi, grâce à toi, je suis bien »…

Alors, dit Jésus aux Pharisiens, «  est-il permis, le jour du sabbat, de faire du bien plutôt que de faire du mal, de sauver une vie plutôt que de la tuer ? Mais eux se taisaient »… Terrible silence qui est refus de la vérité la plus élémentaire… S’il s’agit de « sauver une vie », n’est-ce pas parce qu’il y a « danger de mort », une clause légale qui permettait d’agir ? Et la mort la plus grave, n’est-elle pas cette « mort spirituelle », conséquence de ce péché qu’ils croyaient être à l’origine de toutes les maladies et de tous les handicaps ? Ne pouvaient-ils pas reconnaître qu’en enlevant les conséquences les moins graves, la maladie ou le handicap, Jésus montrait en actes qu’il enlevait cette réalité du péché qui est à l’origine de la conséquence la plus grave, la mort spirituelle ? En entrant dans leur logique, le bon sens, l’évidence ne pouvait que les conduire à répondre « Oui ! » à Jésus. Mais au même moment, ils auraient reconnu que la plupart des préceptes qu’ils enseignaient n’étaient que des « préceptes humains », parfois contraires à la volonté même du Dieu Vivant qui ne désire que la vie de ses créatures (Mc 7,1-23-)… Et c’est justement cette remise en question qu’ils vont refuser de faire…

Jésus en sera navré, « navré de l’endurcissement de leur cœur » qui refuse d’obéir à la vérité… Il ira même jusqu’à « promener sur eux un regard de colère », car ce qui le révolte avant tout, c’est qu’ils se ferment à eux-mêmes, par leur orgueil, la porte du Bonheur et de la Vie (Lc 19,41-44)…

Alors, « étends la main », dit Jésus à l’homme… Et ce dernier va choisir d’obéir au Christ plutôt qu’à ces Pharisiens enfermés dans leur légalisme. Le pouvoir bascule… Ils perdent leur autorité sur le Peuple… Ils ne sont plus ces chefs qui commandent en Maître et font sentir leur pouvoir (Mc 10,42), pour leur plus grand profit bien sûr (Ez 34) ! Alors, « ils furent remplis de rage », écrit St Luc dans le récit qu’il nous donne de cet épisode (Lc 6,11). « Étant sortis, les Pharisiens tenaient aussitôt conseil avec les Hérodiens contre lui, en vue de le perdre » (Lc 3,6). Le sort de Jésus est scellé : il a osé les défier… Ils ne se posent même pas la question qui devait jaillir de l’évidence de la guérison : sa Parole ne vient-elle pas de Dieu ? Ils auraient pu reprendre pourtant un principe de discernement inscrit au cœur de la Loi : « Comment saurons-nous que cette parole, le Seigneur ne l’a pas dite ? Si ce prophète a parlé au nom du Seigneur, et que sa parole reste sans effet et ne s’accomplit pas, alors le Seigneur n’a pas dit cette parole-là. Le prophète a parlé avec présomption. Tu n’as pas à le craindre » (Dt 18,21-22). Or ici, tout arrive au moment même où Jésus s’exprime, comme dans le récit de la création du monde : « Dieu dit… Et il en fut ainsi » (Gn 1,3 ; 1,6 ; 1,9…). Jésus disait : « Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 6,38). « Tout ce qui plaît au Seigneur, il le fait, au ciel et sur terre, dans les mers et tous les abîmes » (Ps 135,6), un texte que la traduction liturgique a exprimé ainsi : « Tout ce que veut le Seigneur, il le fait »… Si ce que Jésus dit arrive effectivement, n’est-ce pas le signe que Dieu travaille avec Lui ? A cette question, ils refuseront de répondre, contrairement à Nicodème, Pharisien lui aussi, « notable des Juifs » (Jn 3,1), « Maître en Israël » (Jn 3,10) : « Il vint de nuit trouver Jésus et lui dit : Rabbi, nous le savons, tu viens de la part de Dieu comme un Maître : personne ne peut faire les signes que tu fais, si Dieu n’est pas avec lui ». Nicodème était de bonne volonté… Quant aux autres : « Si je n’étais pas venu et ne leur avais pas parlé, ils n’auraient pas de péché ; mais maintenant ils n’ont pas d’excuse à leur péché. Qui me hait, hait aussi mon Père. Si je n’avais pas fait parmi eux les œuvres que nul autre n’a faites, ils n’auraient pas de péché ; mais maintenant ils ont vu et ils nous haïssent, et moi et mon Père » (Jn 15,22-24). Prions pour qu’il n’en soit jamais ainsi pour nous.

                                                                                                                             D. Jacques Fournier

Fiche n°7 (Mc 2,18-3,6) PDF pour éventuelle impression.

 

 

 

[1] RADERMAKERS Jean, « La Bonne Nouvelle de Jésus selon Saint Marc » (Bruxelles 1974) p. 94.

[2] HERVIEUX Jacques, « L’Evangile de Marc », dans « Les Evangiles, textes et commentaires » (Bayard Compact) p. 341.

[3] HERVIEUX Jacques, « L’Evangile de Marc », dans « Les Evangiles, textes et commentaires » p. 341-342.

[4] Un scribe est quelqu’un qui, sachant lire et écrire, étudie la Loi et peut donc éclairer quiconque désire répondre à telle ou telle situation en restant fidèle à la Loi. On avait donc souvent recours à leur science.

[5] GALOPIN Pierre-Marie, « Repas » (Vocabulaire de Théologie Biblique (Ed. du Cerf)) col. 1086-1087.

 

Fiche n°7 (Mc 2,18-3,6) PDF pour éventuelle impression




Mc 2,1-12 : la guérison du paralytique.

1 – Signe visible de l’invisible pardon des péchés

 Cet épisode doit être de nouveau lu à la lumière du contexte de l’époque que nous avons déjà abordé avec la guérison du lépreux (Mc 1,40-45) : on croyait qu’il existait un lien direct entre « péché » et « maladie » (cf Jn 9,1-2). Après la guérison du lépreux, celle du paralytique va de nouveau manifester, dans un tel contexte, la victoire de Dieu sur ce que l’on pensait être à l’origine de toute maladie : « le péché ». Non, Dieu ne punit pas, il ne châtie pas le pécheur (Ps 103(102),10). Bien au contraire, dans sa miséricorde, il pardonne toutes nos fautes, il guérit petit à petit nos cœurs malades (Ps 103(102),1-5 et 11-14 ; Mc 2,17), il nous réconcilie à Lui (2Co 5,19-20) et nous donne d’avoir part à sa Vie .

La Plénitude que Jésus apporte ne se limite donc pas au seul domaine des guérisons physiques : elle est avant tout « réconciliation avec Dieu », « restauration de ce lien vital que le Créateur veut établir avec chacune de ses créatures ». Par son Fils Dieu veut en effet renouer le contact de cœur à cœur avec tous les hommes ses enfants, pour leur donner d’avoir part à sa Vie par le don de l’Esprit Saint. De miséricorde en miséricorde, chacun est ainsi appelé à vivre, dans la foi, un mystère de communion avec Dieu, source de la vraie Plénitude et du vrai Bonheur. D’où cette invitation de St Paul dans sa lettre aux Ephésiens : « Cherchez votre Plénitude dans l’Esprit » (Ep 5,18).

Tout ce que Jésus a dit ou a fait (et tout ce qu’Il continue de dire ou de faire aujourd’hui ; Hb 13,8) n’a donc d’autre but que de nous réconcilier à Dieu pour nous permettre de partager ce Mystère de Communion qu’il vit avec son Père (Jn 17,20-24). C’est ce que Jésus nous dit ici, en actes, lorsqu’il guérit ce paralytique. Et il nous donne en même temps la raison profonde pour laquelle il accomplissait des signes, des miracles, des guérisons : pour que nous croyions vraiment en Lui, en ce qu’Il Est, en ce qu’Il dit, en ce qu’Il veut faire pour chacun d’entre nous… « Père, je veux que là où je suis », uni de cœur à toi dans la communion d’un même Esprit, « eux aussi soient avec moi » (Jn 17,24)…

Jésus est donc de nouveau à Capharnaüm, au bord du lac de Tibériade…

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… et « il est à la maison », chez Pierre (située au centre de la construction octogonale sur les photos, reste des murs d’une église du 6° siècle construite sur cet emplacement qui était déjà devenu un lieu de pèlerinage).

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La foule se rassemble devant chez lui, et « Jésus leur annonçait la Parole ». Ce mot de « parole » en Saint Marc renvoie toujours à la « Bonne Nouvelle » qu’il faut annoncer et annoncer encore : Dieu est là, tout proche, offert à notre foi, et il se propose de régner dans nos cœurs et dans nos vies pour notre bien (Ac 10,36-38 ; Mc 1,14-15 ; Ap 3,20)…

Quatre hommes, portant un paralytique, désirent donc le présenter à Jésus pour qu’il le guérisse, mais impossible de se frayer un chemin à travers la foule pour arriver jusqu’à lui. Les fouilles réalisées à Capharnaüm par les frères franciscains nous permettent de mieux comprendre ce qui a pu se passer…

Depuis le 12°-13° siècle, Capharnaüm est une ville abandonnée et en ruine. A l’époque de Jésus, elle s’étendait au bord du lac de Tibériade sur une longueur de 900 m environ, et une profondeur de 2-300 m. Le village avait été construit selon le schéma urbain grec : perpendiculaire à la voie romaine, une voie centrale (le « Cardo Maximus ») le traversait du Nord au Sud, et des voies secondaires (les « décumani »), elles-mêmes perpendiculaires à la voie centrale, le divisaient en blocs isolés (les « insulae »). Ces blocs étaient entourés par un mur, avec une porte d’accès. En entrant, on découvrait une ample cour avec des petites habitations dont les fenêtres donnaient sur l’intérieur. Leurs toits, faits de branchages mélangés à de l’argile, étaient plats, en terrasses, et des escaliers permettaient d’y accéder.

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 On peut donc imaginer la foule massée devant la maison de Pierre : la cour intérieure est pleine à tel point que les gens s’agglutinent dans la rue devant la seule porte d’entrée. Voyant que l’accès leur est impossible, les porteurs font le tour du pâté de maison, montent sur le toit et font un trou par lequel ils descendent le malade dans la pièce où se trouvait Jésus…

L’attitude des porteurs du paralytique est pour nous exemplaire à bien des égards :

1 – Elle souligne tout d’abord l’importance du contact direct avec Jésus. Voilà ce qu’ils recherchent par tous les moyens. Ce même contact, dans la foi, nous est maintenant offert par la prière (Mt 6,6 ; 18,20), les sacrements de la Réconciliation et de l’Eucharistie (Jn 6,56 et la Bible de Jérusalem parle en note de « relation de présence intérieure »). Savons‑nous saisir toutes ces chances qui nous sont offertes ?

2 – Des obstacles se dressent entre eux et Jésus, mais ils vont les dépasser. Leur désir de le rencontrer est le plus fort : ils n’hésitent pas à casser le toit de la maison de St Pierre ! Leur foi est active et audacieuse : Jésus est dans l’admiration… St Marc nous donne d’autres exemples :

  • Mc 5,25-34 : Une femme, depuis douze ans, avait des pertes de sang. Aux yeux de la Loi, elle était impure et elle n’avait pas le droit de toucher qui que ce soit. Mais sa foi en Jésus et son amour pour Lui sauront dépasser l’obstacle de cet interdit : « Ma fille, ta foi t’a sauvée, va en paix et sois guérie de ton infirmité »…
  • Mc 5,21-24 et 35-43 : Jaïre, un des chefs de la synagogue, viens chercher Jésus car sa fille est à toute extrémité. Jésus part avec lui, mais dès qu’ils arrivent à sa maison, on lui dit : « Ta fille est morte ». Jésus lui dit alors : « Sois sans crainte, crois seulement ». Et la foi de Jaïre saura dépasser l’obstacle de la mort… « Fillette», lui dira Jésus, « lève-toi ! »…
  • Mc 9,14-29 : Un homme apporte son fils épileptique aux disciples de Jésus, mais ces derniers n’ont rien pu faire… Sa confiance en Jésus va lui permettre de dépasser cet obstacle : il lui fait directement la même demande. Mais, deuxième obstacle, sa foi semble fragile : « Si tu peux, quelque chose, viens à notre aide »… Jésus l’invite à aller plus loin : « Si tu peux… Tout est possible à celui qui croit ». Et il saura faire le pas de la confiance : « Je crois ! Viens en aide à mon peu de foi ! » Et son enfant sera sauvé…
  • Mc 10,46-52 : Un mendiant aveugle apprend que Jésus passe… Il se met à crier : « Fils de David, aie pitié de moi ! » Mais cela ne se fait pas de crier ainsi, surtout pour un misérable comme lui. Beaucoup se mettent à le rabrouer pour le faire taire. Mais sa confiance en Jésus saura dépasser cet obstacle : si eux le rejettent, Lui l’accueillera, il en est sûr et il se met à crier de plus belle… Et il ne sera pas déçu : « Va, ta foi t’a sauvé. » Et aussitôt, il recouvrit la vue…

               Et nous, comment réagissons-nous lorsque des obstacles se dressent entre nous et Jésus ?

3  Arrivés à Jésus, les porteurs ne disent rien, ils ne demandent rien… Jésus voit, il sait, cela suffit… Ils ont confiance en son amour : il ne sera pas indifférent, il agira… Et ils s’abandonnent entre ses mains… Et nous, quelle est notre confiance en l’amour de Jésus ? Osons-nous, en silence, tout lui offrir et nous abandonner entre ses mains ?

De fait, Jésus répond à cette prière active et silencieuse. Il se tourne vers le paralytique et commence par lui dire : « Enfant ! ». Cette appellation dans la bouche de Jésus est surprenante, mais elle prend tout son sens à la lumière d’une de ses paroles en St Jean : « Ce que je dis, tel que le Père me l’a dit, je le dis » (Jn 12,50 ; cf 3,34 ; 8,28 ; 12,49 ; 14,24 ; 17,8 ; 17,14). En Jésus et par Lui, le Père Lui-même parle aux hommes et les appelle « ses enfants »…

Puis, surprise, Jésus déclare : « Tes péchés sont pardonnés ». Tout le monde s’attendait à une parole de guérison physique… Mais non, ce que le Christ est venu nous apporter est avant tout d’un autre ordre : la réconciliation avec Dieu (Col 1,18-22) par le pardon gratuit de tous nos péchés (Co 2,12-13 ; 3,13 ; 1Jn 1,9), un pardon qui nous réintroduit dès maintenant, dans la foi, au cœur d’un mystère de communion avec Lui (1Co 1,9) en un seul Esprit (Ep 2,18 ; 2Co 13,13 ; Jn 17,20-26 ; 1Jn 1,3). Jésus emploie en effet un verbe au présent : « Tes péchés sont pardonnés ». Au moment même où le Christ lui parle, le paralytique est donc réconcilié avec Dieu, dans la foi et par sa foi (Rm 5,11). C’est ainsi que Ste Thérèse de Lisieux pouvait dire : « Je ne vois pas trop ce que j’aurai de plus après ma mort : c’est vrai, je verrai le bon Dieu, mais pour ce qui est d’être avec Lui, j’y suis déjà tout à fait sur cette terre ». Et elle était bien consciente qu’elle ne le devait qu’à l’incroyable Miséricorde du Seigneur, toujours prêt à tout lui pardonner pour la reprendre auprès de Lui : « On pourrait croire que c’est parce que je n’ai pas péché que j’ai une confiance si grande dans le bon Dieu. Dites bien, ma Mère, que si j’avais commis tous les crimes possibles, j’aurais toujours la même confiance, je sens que toute cette multitude d’offenses serait comme une goutte d’eau jetée dans un brasier ardent ». Aussi, quand elle s’apercevait qu’elle n’avait pas été fidèle comme elle aurait dû l’être, « après tout ces méfaits, au lieu d’aller se cacher au loin pour pleurer sa misère et mourir de repentir, le petit oiseau se tourne vers son Bien-Aimé Soleil, il présente à ses rayons bienfaisants ses petites ailes mouillées, il gémit comme l’hirondelle et dans son doux chant il confie, il raconte en détail ses infidélités, pensant dans son téméraire abandon  acquérir ainsi plus d’empire, attirer plus pleinement l’amour de Celui qui n’est pas venu appeler les justes mais les pécheurs » (Et elle cite le passage parallèle à Mc 2,15-17 en Mt 9,10-13 !).

Puis Jésus dit au paralytique : « Tes péchés sont pardonnés », sous entendu, par Dieu… Il n’a pas dit : « Je te pardonne tes péchés ». Pourtant, les scribes vont penser en leurs cœurs : « Il blasphème ! Qui peut remettre les péchés sinon Dieu seul ? » Jésus n’a jamais dit le contraire… Que Jésus puisse parler au nom de Dieu, avec autorité, voilà ce qui les scandalise, sans même chercher à savoir si effectivement il avait « l’autorité » pour parler ainsi.

Mais Jésus perçoit « par son esprit ce qu’ils pensaient en eux-mêmes ». Dans la Bible, le cœur de l’homme est impénétrable pour l’homme (Jdt 8,14). Dieu seul connaît les cœurs (1Sm 16,7 ; Jr 17,10 ; Ps 44(43),21-22 ; 1R 8,39-40). Mais Jésus, vrai homme est aussi vrai Dieu : uni à son Père dans la communion de l’Esprit Saint (Jn 10,30), il va percevoir « par son esprit » ce que Dieu seul connaît (Jn 2,23-25)…

Il faut aussi comprendre que sa façon de parler bouleverse tout le système de l’Ancienne Alliance. En effet, lorsque quelqu’un avait commis un péché, il devait aller au Temple de Jérusalem et offrir un sacrifice de réparation pour le péché commis : un bœuf, une brebis, un agneau, des colombes (Lv 5,5-7)… Et ce n’est que lorsque le sacrifice avait été offert par les prêtres qu’il pouvait espérer être pardonné de son péché. Mais maintenant, avec Jésus, tout cela est fini. C’est lui l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde (Jn 1,29), et il s’est offert une fois pour toutes pour le salut de tous les hommes (Mt 26,26-28 ; Hb 9,25-28). Désormais il suffit d’aller à lui de tout cœur et de lui offrir avec simplicité toutes nos fautes, pour recevoir de lui, dès maintenant, le pardon de Dieu…

Les scribes ne croient pas en Lui ? Jésus va leur venir en aide… « Qu’est-ce qui est le plus facile : de dire au paralytique : ” Tes péchés sont pardonnés “, ou de dire “Lève-toi, prends ton brancard et Marche” ? » Pour nous il est plus facile de dire la première phrase car personne ne pourra vérifier si elle s’est effectivement réalisée ou pas. Par contre, si nous disons la seconde et que rien n’arrive, nous passerons aussitôt pour des plaisantins ! Mais Jésus va réaliser ce qui, apparemment, est le plus difficile[1] pour nous aider à croire que le pardon des péchés se réalise lui aussi vraiment avec lui et par lui. « La signification profonde de tous les miracles de Jésus est donnée en clair dans ce récit » (Jacques Hervieux)[2]. « Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir (ou l’autorité) de remettre les péchés sur la terre, je te l’ordonne, dit-il au paralytique, lève-toi, prends ton brancard et rentre chez toi ».

Ce signe accompli par Jésus n’a donc d’autre but que d’aider ceux et celles qui étaient là (et nous avec…) à croire de tout leur cœur qu’il est venu nous offrir le pardon de toutes nos fautes, (Col 2,13 ; 1Jn 1,8-9 ; 3,5), un pardon sans cesse offert, sans cesse renouvelé (2Tm 2,13), qui nous permet de repartir chaque jour sur des bases nouvelles…

Enfin, le verbe « Lève-toi », « Égeire » en grec, est le même qui sera utilisé à la fin de l’Evangile pour décrire la Résurrection du Christ (Mc 16,6 ; 16,9 ; 16,14). Arraché à la domination du péché, du mal, de la maladie et de la mort, cet homme vit déjà, dès ici-bas, dans la foi, de cette Vie nouvelle et éternelle que le Christ ressuscité ne cesse aujourd’hui encore de répandre en abondance sur le monde. C’est ainsi que St Paul peut parler du chrétien comme de celui qui est déjà ressuscité par sa foi et dans la foi (Ep 2,4-6). Cette Vie nouvelle, il l’a reçue au jour de son baptême (Rm 6,4 ; Co 2,12) par le don de l’Esprit Saint (Ga 5,25), ce même Esprit avec lequel le Père a ressuscité son Fils d’entre les morts (Rm 8,11). Par cette Puissance de Vie et d’Amour, le Père nous a donc dès maintenant arraché aux Puissances des ténèbres pour nous transférer auprès de Lui dans son Royaume d’Amour et de Paix (Co 1,12-13 ; Jn 14,27 ; 15,9-11 ; Ps 4,9). Mais pour l’instant, ce Mystère échappe à nos yeux de chair. Il est bien là, réellement présent, mais il ne se laisse reconnaître qu’au regard de la foi, attentif à ce qui se vit dans l’invisible de nos cœurs.

Aussi, lorsque nous entendons parler du diable, des mauvais sorts, des mauvais esprits… croyons-nous vraiment que Dieu nous en protège dès maintenant et qu’il nous garde du Mauvais (Jn 17,15) de telle sorte que nous n’avons pas à en avoir peur ? En Jn 12,31, Il dit : « C’est maintenant le jugement de ce monde; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors », sous entendu, par Dieu Lui-même. « Dehors », c’est-à-dire hors de ce mystère de communion que Dieu veut construire avec chacun d’entre nous, de miséricorde en miséricorde, de guérison intérieure en guérison intérieure… Ce monde de ténèbres est donc dès « maintenant » « jeté hors » du cœur de tous ceux et celles qui accueillent le Christ par leur foi. A ceux qui consentent à son amour, Jésus offre ainsi gratuitement de pouvoir vivre dès maintenant , dans la foi, en communion avec Lui (Jn 15,9-11). Et la Lumière qui vient de Jésus chasse de nos cœurs toutes formes de ténèbres (Jn 1,5 ; 12,46 ; 1Jn 2,8 ; 2,14 ; 3,8 ; 4,2‑4 ; Jn 14,30). Telle est la grâce toujours offerte de notre baptême (1Jn 5,18). Le croyons-nous vraiment ?

2 – Jésus, le Fils de l’Homme

 Ce titre intervient pour la première fois en notre texte (Mc 2,10), et 14 fois en tout dans St Marc. S’il est parfois utilisé pour simplement désigner quelqu’un (cf Ez 2,1.3.6.8…), Jésus l’a repris à son compte à la lumière du Livre de Daniel qui évoque un mystérieux « Fils d’Homme » « venant sur les nuées du ciel » (Dn 7,9-10 et 13-14). « Il s’avança jusqu’à l’Ancien », c’est-à-dire Dieu, « et il lui fut donné autorité, et tous les peuples de la terre le serviront, et son autorité est une autorité éternelle, qui ne lui sera jamais enlevée, et son royaume un royaume éternel qui ne sera jamais détruit » (D’après la traduction grecque de la Septante). Le mot “autorité” pourrait aussi être traduit par “pouvoir”. St Marc s’est directement inspiré de ce texte en Mc 2,10 (Bible de Jérusalem : « Pour que vous sachiez que le Fils de l’Homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre »… ; TOB : « Afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a autorité pour pardonner les péchés sur la terre »…

En faisant référence au Livre de Daniel, Jésus se présentait donc indirectement comme :

  • Celui qui venait instaurer sur cette terre « un royaume éternel » et universel, le Royaume même de Dieu.
  • Celui qui avait reçu de Dieu « le pouvoir », « l’autorité», nécessaires au bon accomplissement de sa mission.
  • Celui enfin dont l’identité et l’origine (« comme un Fils d’Homme ») sont mystérieuses, « les nuées du ciel » étant le lieu même de Dieu (Dt 33,26)…

Jésus accomplira donc pleinement ce texte : il est ce Fils d’Homme « vrai homme », mais aussi « vrai Dieu », originaire du Ciel (Jn 1,1-2), envoyé par le Père avec les pleins pouvoirs pour instaurer dès ici-bas le Royaume de Dieu, un Royaume de Paix et d’Amour appelé à durer toujours et offert à tous les hommes …

Mais cette figure du Fils de l’Homme dans le Livre de Daniel ouvre d’autres perspectives. En effet, le royaume (ou la royauté) offert au Fils de l’Homme est également offert « aux Saints du Très Haut » (Dn 7,18). Et en Daniel 7,27, il est à nouveau dit que « l’empire et le royaume » (Bible de Jérusalem), « la souveraineté et la royauté » (TOB), « la royauté et l’autorité (ou le pouvoir) » (Traduction grecque des Septante) sont donnés au « peuple des saints du Très Haut ». Ainsi, la Bible de Jérusalem explique en note pour Dn 7,13 que cette figure du Fils de l’Homme peut désigner :

  • Sens personnel: « un homme dépassant mystérieusement la condition humaine ». Cet homme sera Jésus, le Fils Unique de Dieu qui a pris chair de la vierge Marie.
  • Sens collectif: le peuple des saints du Très Haut, c’est-à-dire le Peuple de Dieu, le Peuple des baptisés ouvert aux dimensions de l’humanité toute entière.

Tout ce qui est dit de Jésus, le Fils de l’Homme, peut donc aussi être dit, d’une certaine façon, de tous ceux et celles qui croiront en Lui et formeront tous ensemble « le Peuple de Dieu ». Il est ce Fils né de la Vierge Marie par l’action de l’Esprit Saint. En nous donnant Marie pour Mère (Jn 19,25-27), il nous invite à la foi pour que nous aussi nous puissions pleinement devenir enfants de Dieu (Jn 1,12) grâce au don de ce même Esprit Saint (Jn 3,6 ; 1Jn 3,1‑2). Lui qui est la Vie (Jn 14,6 et 11,25 TOB), il nous partage sa Vie (Jn 20,30‑31 ; 6,40 ; 6,32-34 ; 6,53‑58) par l’Esprit qui vivifie (Jn 6,63 ; Ga 5,25). Et il nous donne aussi sa Paix (Ep 2,17) et sa Joie (Jn 15,11) par ce même Esprit dont le fruit dans les cœurs est « amour, joie, paix » (Ga 5,22 ; Rm 14,17). Alors « la paix du Christ » lui-même peut « régner dans nos cœurs » (Col 3,15). Le désir du Christ est accompli : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne » (Jn 14,27), de manière purement extérieure et hélas, parfois, mensongère… Avec Lui, cette Paix nous rejoint au plus profond… Son règne en nous est alors synonyme de bien-être profond et de repos (Mt 11,28-30)…

C’est ainsi que Jésus, le Fils de l’Homme, est Roi (Jn 1,49-51 ; 18,36-37) : l’Esprit du Père règne en Lui… Tel est ce Royaume que le Père lui a donné. Et le seul désir de Jésus est d’en disposer de même pour nous : « Je dispose pour vous du Royaume comme mon Père en a disposé pour moi » (Luc 22,28 ; 12,32 ; 18,16 ; Rm 14,17). Alors, nous serons rois et juges comme Lui, en vivant selon l’unique Esprit d’Amour et de Miséricorde que nous aurons tous reçu. Par cet Esprit, « Dieu sera alors tout en tous » (1Co 15,28) et, dit Jésus, « vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël » (Lc 22,30).

Le Catéchisme de l’Eglise Catholique écrit ainsi (& 786) : « Le Peuple de Dieu participe donc à la fonction royale du Christ. Le Christ exerce sa Royauté en attirant à soi tous les hommes par sa mort et sa Résurrection. Le Christ, Roi et Seigneur de l’univers, s’est fait le serviteur de tous, n’étant « pas venu pour être servi mais pour servir et pour donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mt 20,28). Pour le chrétien, « régner, c’est Le servir », particulièrement « dans les pauvres et les souffrants, dans lesquels l’Eglise reconnaît l’image de son Fondateur pauvre et souffrant ». Le Peuple de Dieu réalise sa « dignité royale » en vivant conformément à cette vocation de servir avec le Christ ».

Ainsi, « tous ceux qu’anime l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu » (Rm 8,14), « à l’image du Fils » : « Nous savons qu’avec ceux qui l’aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien, avec ceux qu’il a appelés selon son dessein. Car ceux que d’avance il a discernés, il les a aussi prédestinés à reproduire l’image de son Fils, afin qu’il soit l’aîné d’une multitude de frères ; et ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés; ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés ; ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés » (Rm 8,28-30).

« Tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu » (Rm 3,23) ? Par amour, gratuitement, « Il les a glorifiés » dans sa Miséricorde par le don de « l’Esprit de gloire » (1P 4,14) que le Fils est venu nous offrir au nom de son Père : « Père, je leur ai donnés la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient uns comme nous sommes un » (Jn 17,22), unis l’un à l’autre dans la communion d’un même « Esprit de gloire »… C’est ainsi que le Père appelle tous les hommes, ses enfants, « à reproduire l’image de son Fils ». Il leur suffit de consentir à recevoir le pardon de toutes leurs fautes, et avec lui le don de l’Esprit Saint qui fait toutes choses nouvelles, pour le plus grand bonheur de ceux et celles qui l’auront effectivement reçu…

                                                                                                                                    D. Jacques Fournier

[1] Pour Dieu, dire « tes péchés sont pardonnés » est plus difficile : au delà de la peine que toutes nos fautes peuvent lui causer, son Fils mourra en croix pour le salut du monde…

[2] Voir le livre intitulé « LES EVANGILES, TEXTES ET COMMENTAIRES » (Bayard Compact), qui présente le texte et les commentaires des quatre Evangiles réalisés par Claude Tassin pour St Matthieu, Jacques Hervieux pour St Mc, Hugues Cousin pour St Luc et Alain Marchadour pour St Jean.

 

Fiche n°6 (Mc 2,1-12) PDF pour éventuelle impression.




Mc 1,40-45 : La victoire de l’Amour.

1 – Le regard porté sur la maladie dans l’Ancien Testament et à l’époque de Jésus

 

Un jour, « en passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui demandèrent : « Rabbi (Maître), qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents » » (Jn 9,1-3)…

Beaucoup pensaient donc qu’il existe un lien direct entre le péché et la maladie. Cette conception s’enracine dans les temps les plus anciens. Déjà, les peuples voisins d’Israël croyaient en ce que l’on appelle souvent « Le Principe de Rétribution selon les actes ». Ce principe est très certainement née de l’expérience : en effet, lorsque quelqu’un fait ce qui n’est pas bon, il doit s’attendre à des conséquences qui elles aussi ne seront pas bonnes. Prenons l’exemple de la drogue et de tous les dégâts qu’elle peut générer dans une vie… Mais à l’époque où les sciences et la médecine n’avaient pas encore faits les progrès que nous leur connaissons, les anciens vont penser que ces conséquences mauvaises sont le fruit d’une puissance mauvaise libérée par l’acte mauvais. Et tôt ou tard, elle retombe sur celui qui a fait le mal et sur son entourage…

Israël va accueillir cette croyance des peuples voisins et l’intégrer dans sa foi encore toute jeune. Lors de la sortie d’Egypte, racontée dans le Livre de l’Exode, ils ont vu le Seigneur à l’œuvre avec une grande Puissance, et ils en ont déduit que cette Puissance ne pouvait qu’être celle du Dieu Créateur, ce Dieu Tout Puissant qui a fait surgir l’univers du néant. Et ils se faisaient une idée si grande de cette Toute Puissance de Dieu qu’ils pensaient que rien ne pouvait lui échapper, pas même le mal :

Am 3,6 : « Arrive-t-il un malheur dans une ville sans que le Seigneur en soit l’auteur ? »

(Pour eux, la réponse est : « Non ! Le Seigneur en est bien l’auteur ! »)

Lm 3,38 : « N’est-ce pas de la bouche du Très Haut que sortent malheurs et bonheurs ? »

                                      (Pour eux, la réponse est : « Oui ! Tout vient de Dieu, le bonheur et le malheur ! »)

 

Ces conséquences mauvaises, déclenchées dans la pensée païenne par une puissance mauvaise, ne pouvaient donc pour eux que venir de Dieu. « Le Principe de Rétribution selon les actes » a donc conduit Israël à s’imaginer que Dieu était un Juge qui, du haut du ciel, récompensait les justes et punissait ceux qui font le mal :

 

1R 8,32 (cf Ez 7,3 et 22,31) : « Toi, écoute au ciel et agis ; juge entre tes serviteurs :

                                      déclare coupable le méchant en faisant retomber sa conduite sur sa tête,

                                      et justifie l’innocent en lui rendant selon sa justice ».

 

Disons le tout de suite : même appliquée à Dieu, cette conception est fausse.

 

Déjà, dans l’Ancien Testament, beaucoup réagirent en trouvant injuste que Dieu fasse retomber sur la tête des enfants la conduite de leurs parents (Ex 20,5 ; 2Sm 24,10‑17). Aussi, certains prophètes commencèrent à annoncer que seuls ceux qui ont commis une faute recevront le châtiment qui lui correspond :

 

Jr 31,29-30 (cf Ez 18,1-3 ; 18,20) : « En ces jours-là on ne dira plus :

Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des fils sont agacées.

Mais chacun mourra pour sa propre faute.

Tout homme qui aura mangé des raisins verts, ses propres dents seront agacées. »

 

C’était déjà mieux, mais les croyances ont la vie dure : la question des disciples de Jésus cinq siècles plus tard le prouve ! Le Christ balaiera d’une phrase une telle conception de Dieu. Non, Dieu n’est pas un juge qui punit et nous fait du mal parce que nous-mêmes avons mal agi. Certes, il fait la vérité, mais cette vérité est inséparable chez Lui de son Amour et de son infinie Miséricorde. Lorsque Dieu veut nous faire prendre conscience de notre péché, il nous révèle toujours en même temps son amour (Is 1,2-4 ; 1,15-18). Petit à petit, il nous montre ce qui ne va pas dans notre vie pour que nous puissions aller à lui sans peur et lui offrir toutes nos misères. Voilà ce qu’Il attend. Et il enlèvera bien vite tout ce qui nous empêche d’être pleinement en relation avec lui et avec nos frères (Ps 103(102),11-12), il nous purifiera et il nous rétablira par le don de son Esprit ((Ez 36,25-28) dans cette communion avec Lui que nous n’aurions jamais dû quitter !

Quoiqu’il en soit, une telle conception de Dieu a conduit les auteurs de l’Ancien Testament à nous le décrire souvent de façon contradictoire : « Il blesse, puis il panse la plaie ; il meurtrit, puis il guérit de sa main » (Jb 5,18) ; « C’est moi qui fais mourir et qui fait vivre ; quand j’ai frappé, c’est moi qui guéris » (Dt 32,39). Et nous lisons peut-être le pire dans ce même livre du Deutéronome : « Autant le Seigneur avait pris plaisir à vous rendre heureux et à vous multiplier, autant il prendra plaisir à vous perdre et à vous détruire » (28,63). Non ! Dieu n’est pas ainsi ! Il n’est qu’Amour et Bonté (1Jn 4,8 ; 4,16 ; Tt 3,4-7), un Amour pleinement manifesté en Jésus-Christ (1Jn 3,16 ; Jn 15,13 ; 15,9 ; Ac 10,37-38 ; Rm 8,35-39). Jamais Il ne juge au sens de condamner (Jn 3,16-17 ; 8,11). Son seul désir est que nous connaissions le plus possible la Vie en plénitude (Jn 10,10), le vrai Bonheur (Dt 5,27-33 ; 6,18 ; 6,24), la vraie Paix (Jn 14,27) et la vraie Joie qui est communion à sa Joie (Jn 15,11)…

 

2 – La condition du lépreux

 

Parmi les maladies mentionnées dans la Bible, la lèpre tient une place importante. Par sa gravité, son caractère contagieux et les ravages qu’elle pouvait occasionner dans la communauté, elle était considérée en Israël comme le type même du châtiment de Dieu, le coup par excellence dont Il frappe les pécheurs (Dt 28,35 ; cf Nb 12,1-9 ; 2Ch 26,16-20).

Celui qui en était atteint devait aller voir non pas le médecin mais un prêtre. Et si, après examen, le cas de lèpre était effectivement reconnu, le malade était déclaré « impur » (Lv 13,3 et 13,8) et il se retrouvait exclu de la communauté (Nb 5,2-4). Il lui était interdit d’entrer à Jérusalem, la ville sainte. Il était complètement marginalisé : il devait porter ses vêtements déchirés, ses cheveux dénoués, et crier « Impur ! Impur ! » lorsque quelqu’un s’approchait de lui (Lv 13,45-46).

Si, un jour, un lépreux guérissait, sa guérison devait être constatée par un prêtre car elle était le signe du pardon de Dieu (Lv 14,2). On ne parlait pas d’ailleurs pour lui de « guérison » mais de « purification » : Dieu l’avait purifié de son péché. Aussi, devait-il offrir un sacrifice semblable au « sacrifice pour le péché » (Lv 14,19-20 ; exemple pour le contact avec un lépreux : 5,3 et 5,5).

 

 3 – La purification du lépreux en St Marc

 

St Marc a très bien construit son texte autour de ses deux personnages principaux : Jésus et le lépreux.

 

(40) – Un lépreux vient vers lui (Jésus),

B – il le supplie                                              (La détresse du cœur s’exprime)

­ et, tombant à genoux,                             (L’attitude corporelle : adoration – abandon)

lui dit :                                                    (La parole)

                                            C – « Si tu veux, tu peux me purifier ».

(41)               B’ – Bouleversé jusqu’aux entrailles              (La compassion du cœur s’exprime)

­                      il étendit la main et le toucha                  (L’attitude corporelle : proximité – tendresse)

et lui dit :                                                  (La Parole)

                                             C’ – « Je le veux, sois purifié ».

(42) A’ – Et aussitôt la lèpre partit loin de lui et il fut purifié.

 

Vous trouverez une magnifique illustration de ce geste en http://www.jevismafoi.com/?p=557.

 Comme nous le constatons, St Marc a construit ce texte en mettant sans cesse en parallèle l’attitude du lépreux et celle de Jésus :

 – Un lépreux vient à Jésus, « un homme plein de lèpre » écrira St Luc (5,12) : il est totalement rongé et défiguré par la maladie. D’après ce que nous avons vu précédemment, ce lépreux est le type même du pécheur châtié par suite de ses fautes. Il va donc symboliser ici l’humanité souffrante, rongée, blessée, défigurée par le péché. Et tout de suite, cet homme va exprimer sa souffrance à Jésus : il le « supplie », un verbe que l’on pourrait aussi traduire par « il l’appelle auprès » de lui. En agissant ainsi, il désobéit à la Loi : plutôt que de s’approcher de Jésus, il aurait dû au contraire s’éloigner de lui en criant : « Impur ! Impur ! ». Mais Jésus ne le réprimande pas : ce commandement ne vient pas de Dieu, il n’est que tradition humaine (Mc 7,1‑8), ou plutôt tradition inhumaine, froide et dure. Aussi Jésus va-t-il répondre aussitôt à sa détresse avec beaucoup d’humanité, de délicatesse et de tendresse.

 A sa vue, Il fut tout d’abord « bouleversé jusqu’au plus profond de lui-même », « il ressentit une viscérale compassion ». La même expression apparaît déjà dans l’Ancien Testament pour décrire le bouleversement du cœur de Dieu face aux conséquences de nos péchés (Os 11,7-8) : « Mon peuple est cramponné à son infidélité. On les appelle en haut, pas un qui se relève ! Comment t’abandonnerais-je, Éphraïm… Mon cœur en moi est bouleversé, toutes mes entrailles frémissent ». Et la Bible de Jérusalem précise en note à propos de « bouleversé » : « Le mot est très fort ; il est précisément celui qui est employé à propos de la destruction des cités coupables (Gn 19,25 ; Dt 29, 22). Osée laisse entendre que le châtiment envisagé » (un châtiment qui correspond en fait aux conséquences inévitables du mal commis : souffrances, cris, pleurs…) « est comme vécu d’avance dans le cœur de Dieu ».

St Luc emploiera la même expression dans le cantique de Zacharie (Lc 1,76-79) : si Jésus, l’Astre d’en haut, nous a « visités » en se faisant homme parmi les hommes, nous le devons « aux sentiments de miséricorde de notre Dieu » (Bible de Jérusalem), « à sa bonté profonde » (TOB), littéralement, à ses « entrailles de miséricorde », ces mêmes entrailles qui, en Jésus, sont bouleversées face à la détresse du lépreux. Et lorsque Jésus est ainsi « remué jusqu’au plus profond de lui-même », il agit toujours pour notre salut … (Lc 7,13 en 7,11-17 ; Mt 9,36 en 9,35-38 ; 14,14 en 14,13-14 ; 15,32 en 15,32-39 ; 20,34 en 20,29-34)[1].

2 – Le lépreux tombe ensuite à genoux, dans un geste d’adoration, d’humilité et d’abandon. A ce geste Jésus va répondre par un autre geste… Le lépreux avait désobéi à la Loi en s’approchant de Jésus sans crier « Impur ! Impur ! ». Jésus va lui aussi désobéir à cette Loi inhumaine et il va volontairement « étendre la main et toucher » ce lépreux, un geste impensable à l’époque et qui aurait pu lui valoir une punition très sévère de la part des autorités religieuses (Nb 15,30‑31).

En touchant ce lépreux « impur », Jésus devient lui aussi « impur »… Voilà jusqu’où va la solidarité de Jésus avec les pécheurs que nous sommes (Mc 2,16 ; Lc 7,39 et 19,7). Nous retrouvons le même cas de figure en Marc 5,25-34, lorsque Jésus se laisse toucher par une femme qui souffrait de pertes de sang. Or le sang symbolisait la vie : perdre son sang revenait à être touché par la mort, et tout ce qui gravitait autour de la mort était « impur ». Cette femme était donc « impure », et elle savait très bien que, d’après la Loi, elle n’avait pas le droit de « toucher » qui que ce soit… Mais sa confiance en l’Amour de Jésus va être la plus forte… Par derrière, toute tremblante malgré tout, car elle sait qu’elle désobéit à la Loi, elle va le toucher… Comme pour le lépreux, Jésus ne lui fera aucun reproche. Bien au contraire, il est le premier à se réjouir de sa confiance. Devenir « impur » pour de telles raisons au regard de la Loi et des Pharisiens est le dernier de ses soucis. La seule chose qui le préoccupe est la vie, le bonheur, la libération, le salut de cette femme : « Ma fille, ta foi t’a sauvée ; va en paix »…

St Paul a une phrase très forte pour résumer cette folie de l’Amour de Dieu : « Lui (Jésus) qui n’avait pas connu le péché, Dieu l’a fait péché pour nous afin qu’en Lui nous devenions justice de Dieu » (2Co 5,21). Bien qu’il n’eût jamais « commis de faute » (1P 2,21-25), Jésus a, par amour, voulu partager notre condition humaine blessée par le péché pour qu’il nous soit donné d’avoir part à sa Sainteté et à sa Vie. Il a vécu en son corps et en son cœur toutes les conséquences de nos désobéissances, pour que nous puissions bénéficier de toutes les conséquences de son obéissance, et devenir justes comme Lui‑même est juste. Mystère d’Amour et de Miséricorde où le Dieu de Lumière s’est uni en son Fils et par Lui à nos ténèbres pour que nous puissions devenir à notre tour des fils et des filles de lumière (Jn 1,12 ; 12,46 et 8,12)… Et telle est bien la grâce de notre baptême, par le don de l’Esprit Saint (Ep 5,8-9).

 La guérison du lépreux dit tout ceci en actes et en images. Le lépreux symbolise tous les pécheurs que nous sommes. Par amour, Jésus étend la main et le touche. Aux yeux des hommes, il est désormais impur lui aussi. En le touchant, Jésus a voulu unir son sort à celui du lépreux. Par suite de sa maladie, le lépreux était condamné à mourir. Par suite de nos fautes, nous devons tous passer par la mort… Jésus, le Saint, va mourir lui aussi, avec nous et pour nous… Il s’est uni à notre mort pour que nous soyons unis à sa Vie… Tout comme la Lumière chasse les ténèbres, la Vie de Jésus va remporter la victoire sur toutes nos morts (Ps 51 (50),3-6). Et si maintenant Jésus et le lépreux ne font plus qu’un, tout ce qui n’est pas en harmonie avec Jésus va s’éloigner… de « l’homme plein de lèpre » : et de fait, « aussitôt, la lèpre partit loin de lui ». Reste « l’homme », pleinement rendu à lui-même, libéré, pacifié et guéri de tout ce qui l’opprimait et le faisait souffrir. Avec Jésus, ce n’est donc plus notre impureté qui se transmet par contact, mais sa pureté à Lui. Faisons donc comme le lépreux : allons à Lui de tout notre cœur, avec toutes nos misères et nos blessures puis laissons-nous toucher par Lui dès maintenant, dans la foi. De ce contact de cœur que le Christ établira avec chacun d’entre nous naîtra une créature renouvelée (2Co 5,17‑21), pacifiée (Jn 14,27) et remplie d’espérance (Rm 15,13).

3 – Enfin, le lépreux parle à Jésus : « Si tu veux, tu peux me purifier ». A sa parole, Jésus répondra lui aussi par une Parole en reprenant les termes mêmes du lépreux : « Je (le) veux, sois purifié ». Si nous regardons bien, il manque le « je peux », mais toute la suite le dira en actes.

La lèpre était considérée à l’époque comme la maladie la plus grave qui soit. Un lépreux était comparable à « un bébé mort né » (Nb 12,12). Sa guérison équivalait à une résurrection d’entre les morts, que Dieu seul bien sûr pouvait accomplir. L’Ancien Testament ne rapporte d’ailleurs que deux cas de guérison  : celle de Myriam, la sœur de Moïse (Nb 12) et celle de Naamân, un général syrien (2R 5). Jésus accomplit donc ici ce que Dieu seul peut faire ; de plus, il parle à la première personne : « je (le) veux »… St Marc espère que ses lecteurs se poseront « la » question : mais qui est-il donc ? Réponse : le Fils de Dieu au sens fort (Mc 15,39), ce Messie en qui et par qui « Dieu s’est fait tout proche », et il se propose de régner dans nos cœurs, dans nos vies, pour notre bien. Voilà ce qui plaît au Seigneur, voilà ce qu’Il fait (Ps 135 (134),1-6). La guérison du lépreux en sera le signe visible (Mt 11,2-6).

De plus, tout se réalise sur la seule base de la Parole du Christ. Elle a l’efficacité même de la Parole de Dieu : Il dit, et cela fut (Gn 1,1-2,4a). Dans son regard de foi porté sur Jésus, St Jean lui donnera le nom de « Verbe », de « Parole » : Il est « le Verbe fait chair » (Jn 1,14), Celui par qui Dieu créa le monde (Jn 1,3), Celui par qui il vient maintenant le sauver. Qui l’écoute écoute Dieu Lui-même (Jn 12,49-50), et qui croit en lui passe dès maintenant, par sa foi et dans la foi, de la mort à la Vie (Jn 5,24).

Le lépreux pour St Marc symbolise donc l’humanité toute entière, souillée et blessée à mort par le péché. Si elle se tourne vers Celui qui le premier est venu vers elle, elle trouvera avec Lui la purification de toutes ses fautes et le don d’une Vie qui l’arrachera à toute mort…

Juste après sa guérison, Jésus a une attitude surprenante : il chasse le lépreux guéri et lui demande de ne rien dire à personne. Jésus a-t-il vraiment agi ainsi ? Non… Mais il l’a très certainement invité à être discret, car il avait peur d’être mal compris. Tant de monde attendait en effet un Messie qui guérirait toutes les maladies, ferait disparaître toutes les souffrances, toutes les épreuves, et mettrait dehors l’envahisseur romain. Mais la mission de Jésus est d’un autre ordre… Voilà ce que St Marc veut souligner. Il va donc insister dans son récit sur cette invitation à la discrétion en mettant en scène un Jésus soudainement et inexplicablement brutal. St Luc corrigera cette façon d’écrire qui lui semble maladroite et excessive ; chez lui, Jésus ne « chassera » pas le lépreux guéri, il lui « recommandera » simplement de n’en parler à personne (Lc 5,14). Beaucoup appellent cette discrétion de Jésus sur son identité : « Le secret messianique » (voir le texte de Jacques Hervieux en fin de fiche).

Ce lépreux est enfin pour St Marc un double exemple :

1 – Exemple du Priant : « Si tu veux, tu peux… ». Certes, il a un désir ; il aimerait bien que le Christ fasse quelque chose de précis pour lui. Mais il s’en remet en dernier ressort à sa volonté : « Si tu veux »… Il s’abandonne totalement entre les mains de Dieu. Et avec ce signe, nous découvrons que Dieu veut vraiment nous purifier, nous pardonner toutes nos fautes pour nous réconcilier à Lui dans l’unité et la paix d’un même Esprit…

Jésus priera lui aussi comme ce lépreux lorsque l’heure de sa Passion sera venue : « Abba, Père, tout est possible pour toi. Eloigne de moi cette coupe ; cependant non pas ce que moi je veux, mais ce que toi tu veux » (Mc 14,36)… Puissions-nous faire de même…

2 – Exemple du missionnaire. Jésus lui avait demandé de ne rien dire à personne. Le lépreux guéri va tout dire à tout le monde… Il vient de faire l’expérience de l’incroyable tendresse de Jésus et de la force toute puissante de son Amour et de son Pardon : maintenant, il est debout, guéri, plein de vie. Comment pourrait-il garder tout cela pour lui ? Impossible… Pour St Marc, ce lépreux juif guéri représente tous ceux et celles qui parmi les Juifs s’ouvriront à Jésus, découvriront son incroyable bonté et feront l’expérience de la puissance de sa Miséricorde. Il est l’exemple du missionnaire juif qui rendra témoignage à Jésus en « proclamant bien haut » la Bonne Nouvelle.

Plus tard, Jésus libèrera un païen de l’emprise du mal, et cet homme représentera à son tour l’ensemble des païens qui, ayant découvert Jésus, participeront à sa mission en lui rendant témoignage : « Va chez toi, auprès des tiens, et rapporte-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde » (Mc 5,19). Puissions-nous là encore faire de même…

                                                                                                        D. Jacques Fournier

 

 

Le « secret messianique » en St Marc.

 

“Un phénomène bizarre s’offre au lecteur de l’Evangile de Marc qu’on appelle “secret messianique”. De quoi s’agit-il?

Dès le début de sa mission, Jésus dévoile, de façon presque irrésistible, le mystère de sa personnalité et de son action. Sa gloire de Messie (“le Saint”, “le Fils de Dieu”…) y transpire tout naturellement, comme malgré lui, dans les cris des possédés (1,24; 3,11; 5,7), dans l’enthousiasme des miraculés (1,45; 5,7) et des foules (2,12b; 7,37), dans la foi des disciples enfin (8,29b; 9,9).

Or, chaque fois ou presque, Jésus impose un silence absolu à ceux qui reconnaissent ainsi une part de son identité profonde. C’est même souvent avec une certaine rudesse qu’il enjoint “le secret” sur la vérité qui émane de sa personne (1,25b.34a.43; 3,11-12; 5,43a; 7,36a; 8,26-30; 9,9).

Cette attitude de Jésus est surprenante! De sa part ce n’est pas une simple demande de discrétion pour faire brèche à sa renommée croissante. Peut-il, à la fois, vouloir dévoiler ce qu’il est et ce qu’il fait tout en empêchant que cela se sache? Quelle est donc la raison vraie du “secret messianique”?

Historiquement, il est sûr que Jésus a dû résister, de toutes ses forces, aux pressions faites sur lui par les foules juives de l’époque. Elles avaient du Messie une conception quasi mythique. Non seulement l’Envoyé spécial de Dieu aux derniers temps mettrait fin à l’occupation romaine (par la force) et rétablirait la royauté en Israël, mais il ferait disparaître de la terre tous les maux (famine, maladies, mort). Il restaurerait le paradis terrestre. Jésus, tout au long de sa mission, s’est bien gardé de tomber dans ces tentations messianiques (décrites par Matthieu en 4,1-11). Il a tout fait pour ne pas se laisser enfermer dans cette vision toute humaine de sa personne et de sa fonction.

Mais il est certain que Marc a considérablement renforcé et rendu “systématique” le secret messianique. Pourquoi? C’est que la pleine identité de Jésus, le mystère profond de son être, la parfaite originalité de son agir ne se sont totalement révélés qu’au travers de sa mort et de sa résurrection. Lorsqu’il rédige son Evangile à Rome, dans les années 67-70, tout est clair. Finalement, le Messie a été rejeté par les autorités religieuses du peuple Juif. Il a été condamné et exécuté sur une croix. Cette mort ignominieuse – une crucifixion – est pour l’ensemble des Juifs la preuve formelle que Jésus n’était pas le Messie. Les chrétiens aussi, d’origine juive ou païenne, butent dans leur foi contre “le scandale de la croix”. Marc, en relisant l’évènement des plus choquants à la lumière de la Résurrection, veut lever ce scandale. Il entend conduire ses lecteurs à l’accueil du Messie “crucifié”. Avec la réflexion de presque quarante ans de la Tradition apostolique sur l’Ecriture, il voit dans la figure du Christ souffrant l’accomplissement d’un mystérieux dessein de Dieu pour le salut de l’humanité. “Ne fallait-il pas que le Christ endurât la souffrance et la mort pour entrer dans sa gloire?” (Lc 24,26, qui renvoie implicitement à la prophétie du Serviteur souffrant et relevé d’Isaïe 52,13-53,12).

Voilà pourquoi Marc fait du secret messianique le plus puissant ressort de la révélation entière du mystère de Jésus. Lorsque ses disciples parviennent, non sans mal, à professer qu’il est bien “le Messie” (8,29), aussitôt Jésus les entraîne à accepter la perspective de son destin souffrant (8,31-33; 9,30-31; 10,32-34). L’incompréhension des amis de Jésus devant l’annonce et l’approche de sa mort est totale. Elle ne sera dépassée, paradoxalement, que par un païen qui, témoin de la façon dont Jésus meurt, s’exclame: “Vraiment cet homme était Fils de Dieu” (15,39).

Tels les disciples de Jésus, les lecteurs de Marc sont sans cesse appelés à ne reconnaître la véritable nature de l’être et de la mission de Jésus “Messie” et “Fils de Dieu” qu’en accueillant, dans la foi, sa Passion et sa Résurrection. C’est dans ces évènements là qu’il a pleinement arraché les hommes aux forces du Mal et de la Mort, qu’il s’est révélé le Sauveur du monde.

Chaque fois donc que Jésus fait taire impérieusement ceux qui découvrent un pan de sa vraie personnalité, Marc en a fait comme “une règle du jeu” de son Evangile. Le lecteur doit continuer sa route sur un chemin qui n’est pas celui des hommes, mais celui de Dieu (8,33b). Une page merveilleuse dit tout cela en un raccourci admirable: la Transfiguration (9,2-8)”.

 

 

Jacques Hervieux, L’Evangile de Marc.  Extrait de « Les Evangiles, textes et commentaires »

Collection Bayard Compact.

[1] A chaque fois, la Bible de Jérusalem et la TOB traduisent par « il eut pitié », « il fut pris de pitié », une traduction qui ne rend pas la force et la profondeur de l’expression originale.

 

Fiche n°5 (Mc 1,40-45) PDF pour éventuelle impression