6ième Dimanche de Pâques- Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

Le Christ, transfiguration de la souffrance

 

esprit saint 2« C‘est la paix que Je vous donne, c’est ma paix que Je vous donne. Ne soyez donc pas bouleversés ni effrayés ».

Frères et sœurs, je voudrais m’adresser plus spécialement à ceux et celles d’entre vous qui d’une manière ou d’une autre, dans leur corps ou dans leur cœur, sont marqués par l’épreuve de la souffrance.

Qu’est-ce que la souffrance ? C’est difficile à dire, presque aussi difficile à dire que redoutable à vivre et à éprouver dans son cœur et dans sa chair. Car la souffrance, c’est d’abord le fait que tout à coup, alors que nous sommes faits pour vivre, pour communiquer avec les autres, pour partager, pour échanger, pour être libres de nos mouvements, aller là où bon nous semble, tout à coup notre corps surtout, mais parfois aussi notre cœur, nous apparaissent comme une limite, comme un handicap pour vivre, comme une sorte de barrière qui petit à petit se marquerait autour de nous et qui empêcherait à ce moment-là de sortir de nous-mêmes pour aller à la rencontre des autres et pour les accueillir. Ce qui est terrible dans la souffrance, c’est le fait qu’à tout moment, je suis renvoyé à moi-même, à mon corps, à cette partie de moi-même qui souffre et dont je ne peux plus me défaire, qui envahit tout le champ de ma conscience et qui fait que je suis comme muré par cette présence de moi-même à moi-même. Je suis là, je souffre, je ne pense plus qu’à cette souffrance. La souffrance est comme cette espèce d’enfermement terrible qui ne devrait pas avoir lieu, car notre corps est fait pour communiquer avec les autres, pour marcher. Et tout d’un coup nous éprouvons en nous-mêmes cette limite, ce poids, cet empêchement. Alors que notre cœur est fait pour nous émerveiller, pour regarder autour de nous, pour accueillir la joie, le bonheur de vivre, voilà que tout à coup ce cœur est comme bloqué, paralysé par cette souffrance. À ce moment-là, la vie nous apparaît comme insupportable car tout ce qui, dans un premier mouvement, devrait nous mettre en contact avec l’extérieur, nous semble en réalité comme un enfermement accablant.

Frères et sœurs, à vues humaines il n’y a pas d’explication ou de justification de la souffrance ; elle est le contraire même de ce à quoi, profondément, nous aspirons. Elle est le contraire même de ce dynamisme profond de notre vie. Et pourtant, nous-mêmes comme croyants, comme disciples de Jésus-Christ, nous croyons que, si terrible que soit à porter notre souffrance, en réalité depuis que Jésus est mort et ressuscité pour nous, ce n’est plus exactement la même chose. Le texte de l’évangile d’aujourd’hui peut nous aider à mieux le comprendre.

jesus-pleureJésus Lui-même, au moment où Il prononce ces paroles, sait qu’Il va affronter cette souffrance terrible des hommes que nous appelons l’agonie et qu’Il va l’affronter dans un contexte particulièrement terrible puisqu’Il va être condamné publiquement à une mort atroce, de dérision, infiniment terrible à porter et à vivre, la mort sur la croix, cette longue épreuve à la fois d’étouffement, de tétanie de tout le corps crucifié, de douleur dans tous les membres. Cependant, le testament qu’Il fait au moment où Il passe la dernière soirée avec ses disciples est extraordinairement paisible et comme confidentiel : « Je vous laisse la paix, c’est ma paix que je vous donne ».

Un homme qui va mourir crucifié et qui dit simplement à ses disciples : « La seule chose que J’ai à vous donner maintenant, c’est la paix ». Et Il insiste : « Je vous le dit maintenant avant que cela n’arrive, pour qu’au moment où cela arrivera, vous croyiez », comme si Jésus savait à quel point sa souffrance, son supplice allaient être une sorte de déroute profonde dans le cœur des disciples et avec cette très grande paix, Il leur dit en quelque sorte : « Je vous annonce tout cela, mais pour que vous gardiez la paix ». Et puis encore il leur explique : « Je m’en vais vers le Père, et apparemment vous êtes tristes parce que Je vous dis cela, parce que vous soupçonnez qu’il y a quelque chose qui est lié à la mort et à la souffrance dans mon départ. Et pourtant vous devriez vous réjouir de ce que Je vais vers le Père ».

Autrement dit, frères et sœurs, ce sont des paroles étranges pour quelqu’un qui est sur le point d’entrer dans la souffrance et qui dit simplement : « Je m’en vais, mais Je vous laisse ma paix ». Mais quelle paix peut apporter un homme qui va être torturé et livré à la souffrance ? C’est précisément que, si Jésus entre dans la souffrance des hommes, c’est pour que la souffrance qui est apparemment cet enfermement sur soi, cet accablement qui nous écrase, que cette souffrance en réalité puisse devenir, uniquement par sa grâce, par sa présence, parce qu’Il est là et qu’Il a promis, dans le cœur de ceux qui souffrent, que cette souffrance envers et contre tout ce qui, humainement, est lourd à porter puisse, étant porté par Jésus Lui-même, devenir un chemin de Pâques, de sortie vers Dieu, hors de nous-mêmes en présence même de l’amour de Dieu. Ceci dépasse tout ce que nous pouvons comprendre, ceci est au-delà de notre propre manière humaine de voir. Il n’y a que Jésus qui pouvait nous dire une chose pareille. Il n’y a que le Dieu qui a souffert pour nous qui pouvait nous dire que la souffrance n’est pas cette espèce d’impasse dans laquelle apparemment nous sommes jetés sans horizon, en n’y voyant plus rien, en étant comme aveuglés par la souffrance, mais que tout en restant souffrance, elle peut devenir véritablement une ouverture au mystère de notre entrée dans la gloire.recevoir-pardon

Frères et sœurs, cela ne retire rien ni à la souffrance physique ni à la souffrance morale dont chacun d’entre nous peut, à un moment ou l’autre de sa vie, avoir à porter le poids. Ceci n’est pas une sorte d’opération pour nous faciliter les choses, ce n’est même pas une sorte de parole consolante qui servirait comme d’un opium pour nous dire : après ça ira mieux, mais c’est vraiment rassurant que si Dieu est venu apporter et partager notre condition humaine totale, alors Dieu est venu aussi partager et vient aussi encore aujourd’hui partager notre souffrance. Et de même qu’Il a voulu que désormais tout ce que nous vivons soit un chemin vers le Père, de même Il veut que notre souffrance puisse être, elle aussi, avec Lui et par Lui, un chemin vers l’amour de Dieu.

Pour terminer, je voudrais simplement faire une allusion au texte de l’Apocalypse de la deuxième lecture. Vous avez remarqué que Jean nous décrit la Jérusalem céleste comme une ville avec des murailles. C’est vrai qu’habituellement les murailles, c’est de la pierre, c’est quelque chose qui nous enferme, qui mure littéralement notre cœur. Mais dans la Jérusalem céleste, les murailles sont de pierres précieuses, il y a même douze sortes de pierres précieuses, comme s’il y avait douze couleurs qui allaient composer désormais la lumière à l’intérieur de laquelle tous les élus se sont rassemblés. Je dirais que cette Jérusalem céleste avec des murailles de pierres précieuses, c’est la parabole de la souffrance. Habituellement les murailles sont un enfermement et une souffrance, et là, lorsque c’est Dieu qui façonne sa Jérusalem céleste, lorsque c’est Dieu qui donne la paix à l’homme, alors Il fait que ces murailles qui gardent leur consistance de pierre, leur dureté, leur côté impénétrable, cependant mystérieusement deviennent ces pierres précieuses, choisies aux yeux de Dieu, dans lesquelles peut chanter la lumière du salut et de l’éternité. Amen.




6ième Dimanche de Pâques par P. Claude Tassin (24 Avril 2016)

Actes 15, 1-2.22-29 (“L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé de ne pas faire peser sur vous d’autres obligations que celles-ci, qui s’imposent”)

Les ciseaux de la liturgie ne conservent ici que les causes et les conclusions de l’Assemblée de Jérusalem (lire Actes 15,4-21), un «concile» avant la lettre, décisif pour l’avenir de la mission chrétienne en Occident. Résumons la situation et l’enjeu de l’événement.

La situation

À Antioche de Syrie, les missionnaires, dont Paul et Barnabé, accueillent les païens dans l’Église, sans exiger d’eux autre chose que de confesser leur foi au Messie mort pour nous et ressuscité par Dieu. Or des chrétiens de Judée, d’origine pharisienne, protestent : si ces païens croient au Messie, ils méritent de faire partie du Peuple élu et donc de recevoir la *circoncision.

L’événement

Les Apôtres et Anciens de Jérusalem et les délégués d’Antioche en jugent autrement : les païens devenus chrétiens n’ont pas à recevoir la circoncision, car Dieu les a appelés par sa grâce en tant que païens, avec leur propre culture ; ils n’ont pas à passer à la culture juive. Simplement, ils observeront quatre pratiques juives montrant qu’ils sont associés au peuple d’Israël, à savoir les interdits alimentaires et les interdictions matrimoniales émises par la Loi (cf. Lévitique 18, 6-18).

Le missionnaire n’impose pas aux autres peuples sa propre culture; il porte un Évangile qui s’incarne en chaque culture. En cette perspective, il respecte aussi les peuples pour qui la circoncision a une valeur culturelle, voire religieuse. Il s’agit d’évangéliser ces rites.

* La circoncision. Dans l’Orient ancien, certains peuples pratiquaient la circoncision, d’autres non. Israël divisait le monde en deux parties : le Peuple élu et les incirconcis. Car Dieu avait donné la circoncision à Abraham comme le signe de son Alliance (cf. Genèse 17, 10-14), et, par la circoncision, le prosélyte (païen converti au judaïsme) s’intégrait au Peuple de Dieu. Mais, selon les prophètes, la « circoncision du cœur », engagement de tout l’être envers Dieu, importait plus que le signe physique (cf. Deutéronome 30, 6).

Apocalypse 21, 10-14.22-23 (“Il me montra la Ville sainte qui descendait du ciel”)

Dieu est-il aussi un urbaniste ? Dans ses visions finales, l’Apocalypse présentait la nouvelle Jérusalem, le Peuple nouveau, dans son union intime avec Dieu (5ième dimanche) ; la troisième vision décrira la cité comme un jardin de Vie (Apocalypse 22, 1-5). Entre les deux, voici un flash sur la ville idéale, conçue comme un carré parfait à partir du nombre douze, symbole de la totalité des “tribus” constituant le Peuple de Dieu.

1) C’est une ville splendide, une gigantesque pierre précieuse que fait chatoyer la présence de Dieu, sa gloire.

2) C’est une ville solide et sûre dont Dieu garde les portes par ses anges. Son haut rempart ne craint aucun séisme, puisqu’il a les douze Apôtres pour fondations.

3) Comme l’ancienne Jérusalem, c’est une ville de pèlerinage : « les nations marcheront vers ta lumière », dit le verset 24. Mais plus de Temple pour accueillir les pèlerins ! Car *la présence de Dieu et de l’Agneau sauveur est immédiate, sans voiles, sans plus besoin de rites et de symboles.

Cette présence de Dieu, plus lumineuse que le soleil et la lune, est donc le dernier mot de l’histoire. Présence déjà actuelle quand nous bâtissons la cité humaine en nous appuyant sur Dieu et sur le message des Apôtres. Les apocalypses sont des œuvres d’imagination inspirées par Dieu. Elles hésitent dans leur scénario de la Fin. Certaines imaginent un transport des élus vers les cieux. D’autres, comme celle de ce dimanche, voient la Ville de Dieu descendre parmi nous.

* La présence de Dieu. « La Jérusalem céleste n’a pas de temple… on peut parler de la constante tentative des hommes de cantonner Dieu et leurs rapports avec lui dans… des occasions et des lieux strictement réservés et délimités. Cette attitude est proprement idolâtre, elle exprime la prétention de l’homme à assigner sa place à Dieu. L’évangile que nous entendons dans l’Apocalypse affirme seulement que Dieu est présent parmi les hommes, et c’est tout » (P. Prigent).

 

Jean 14, 23-29 (“L’Esprit Saint vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit”)

Voici la fin du premier des Discours d’adieu de Jésus (chapitre 14) s’achevant par cette injonction : « Levez-vous, partons d’ici » (verset 31). Or personne ne se lève et nul ne part, puisqu’il y a encore trois chapitres de discours reflétant au moins trois générations d’écrivains évangéliques qui se relisent et se complètent les uns les autres. Ce sont leurs réflexions successives que l’Église tient pour inspirées par Dieu, et non quelque magnétophone imaginaire restituant les paroles de Jésus, à la veille de sa Passion.. Cette finale de Jean 14 répond en trois vagues à la question que se posent les croyants de tout temps : comment le Christ, disparu, est-il présent dans nos vies, et absent pour les non-croyants ?

Si quelqu’un m’aime

Dans la bouche de Jésus, l’expression « ma parole » ou « mes paroles » renvoie aux commandements de Dieu que le judaïsme appelle « les Dix Paroles » et nous apprenions dimanche dernier que ces paroles se résument désormais dans le « commandement nouveau » de l’amour mutuel. L’évangéliste précise à présent ceci : la fidélité au commandement de l’amour rend réellement présents Jésus et son Père, puisque celui-ci est la source de cette communion. Il y a donc une présence de Jésus dans le souvenir de ses paroles « pendant qu’il demeurait avec nous ».

Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles… L’évangéliste joue, en manière de symbole, sur la dimension affective de la mémoire : on se souvient et on se nourrit, presque inconsciemment, des paroles fortes que nous a données en partage un ami disparu ou vivant au loin. Ainsi en va-t-il des paroles de Jésus, voire de maximes évangéliques qui restent gravées en nous.

L’Esprit Saint

C’est « *le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra », qui féconde la mémoire des croyants, même s’ils n’en ont pas conscience ; c’est lui qui assure la continuité avec la mission historique du Nazaréen. Jean 16, 12-13 ira plus loin, en affirmant que les paroles du Jésus terrestre étaient, d’une certaine façon, incomplètes : dans les situations nouvelles que les disciples ne pouvaient prévoir, l’Esprit fera comprendre mieux encore le message de Jésus. Cet Esprit « vous enseignera tout », dit le Christ.

La paix

Forts de la mémoire de Jésus, défendus par l’Esprit Saint, les croyants vivent dans la paix au milieu des épreuves. Ainsi, Jésus reste présent par le don de la paix, son legs ultime. « Je vous donne ma paix », dit Jésus en nos célébrations eucharistiquess. Ce n’est pas, « à la manière du monde », la paix des armes et la sécurité matérielle, mais le bonheur que Dieu prépare au terme de l’histoire et que le Ressuscité anticipe pour les siens (voir Luc 24, 36) en les saluant à la manière juive (shalôm !). Cette paix est joie, amour qui chasse toute peur : nous nous réjouissons de ce que Jésus va vers le Père à qui il s’est soumis, comme un messager à celui qui l’envoie (« le Père est plus grand que moi »).

« Je m’en vais », déclare Jésus : le but de sa mission est son retour vers le Père ; « et je reviens vers vous », ajoute-t-il. Retrouver la pleine intimité avec le Père, par la victoire de Pâques, et permettre ainsi le don du Défenseur, voilà sa manière de « revenir » à nous, et de nous faire entrer en pleine communion avec Dieu le Père.

Jean a grande confiance dans l’action de l’Esprit et dans l’amour fraternel comme moteur de la vie de l’Église. L’absence physique de Jésus n’est que l’envers de sa présence auprès du Père grâce à laquelle nous sommes « branchés » sur le courant de l’amour de Dieu.

Le Défenseur ou « Paraclet ». « Pour mieux comprendre le rôle de l’Esprit dans l’évangile de Jean, il faut regarder dans l’Ancien Testament les figures charismatiques qui viennent relayer un personnage important pour prolonger sa mission : Josué prend le relais de Moïse, Elisée d’Elie, Jésus de Jean Baptiste. L’Esprit, dans l’évangile de Jean, semble jouer un rôle semblable par rapport à Jésus.

Jean est le seul à utiliser le mot « Paraclet » pour désigner l’Esprit. C’est la forme passive du verbe parakaléô : celui qui est appelé, celui qui vient au secours, celui qui est témoin de la défense (la traduction liturgique opte pour le terme « Défenseur »). Au sens actif, c’est l’intercesseur, le médiateur, le consolateur. Dans l’évangile de Jean, le Paraclet est le témoin de Jésus, l’interprète de son message devant ses ennemis, en particulier au procès, le consolateur des disciples, en lieu et place de Jésus, l’enseignant et le guide pour les disciples et donc leur aide » (A. Marchadour, L’Evangile de Jean).

  

 

 

 

 




6ième Dimanche de Pâques par le Diacre Jacques FOURNIER

Tous appelés à la Vie, par le Don gratuit de l’Esprit (Jn 14,23-29)… 

Jésus lui répondit : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure.
Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé.
Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ;
mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit.
Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur ne soit pas bouleversé ni effrayé.
Vous avez entendu ce que je vous ai dit : Je m’en vais, et je reviens vers vous. Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie puisque je pars vers le Père, car le Père est plus grand que moi.
Je vous ai dit ces choses maintenant, avant qu’elles n’arrivent ; ainsi, lorsqu’elles arriveront, vous croirez.

           

 paix                

 

            Les premières paroles de Jésus sont ici : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole »… Mais avec St Jean, ce n’est pas seulement un exercice de mémoire… En effet, « celui que Dieu a envoyé prononce les paroles de Dieu, car il donne l’Esprit sans mesure » (Jn 3,34) et « c’est l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63). Autrement dit, « garder la Parole » de Jésus, l’envoyé du Père, c’est garder le Don de l’Esprit qui se joint toujours à elle, et donc, avec lui, le Don de la Vie… C’est veiller à vivre dans la foi, tourné de cœur vers Lui, du moins autant que notre faiblesse le permet… Et dès que nous constatons un égarement, offrons le vite à l’Amour, qui, de son côté, n’a jamais cessé de nous aimer et donc de désirer pour nous le meilleur. Et aussitôt, il accomplira en nous son œuvre de Sauveur : « enlever le péché du monde » (Jn 1,29)… Alors, « si le salaire du péché, c’est la mort, le don gratuit de Dieu c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus » (Rm 6,23) par le Don de « l’Esprit qui vivifie »…

            « « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma Parole, et mon Père l’aimera », mais c’est déjà fait : « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés le premier » (1Jn 4,10), et il l’a fait notamment en nous créant par le Don, en nous, de son Souffle de Vie (Gn 2,4b-7), de son Esprit de Vie. Et nous retrouvons avec cet acte fondateur un geste d’amour, car pour Dieu, aimer, c’est tout donner, tout ce qu’il a, tout ce qu’il est : « Le Père aime le Fils et il a tout donné en sa main » (Jn 3,35), « tout ce qu’il a » (Jn 16,15 ; 17,10), tout ce qu’il est… « Dieu est Amour » (1Jn 4,8.16), le Père est Amour ? « Tu es mon Fils Bien-Aimé », dit-il à son Fils, « en toi, j’ai mis tout mon amour » (Mc 1,11), tout ce que je Suis (Ex 3,14), toute ma vie : « Comme le Père a la vie en lui-même, de même a-t-il donné au Fils d’avoir la vie en lui-même » (Jn 5,26), gratuitement, par amour. Et c’est aussi ce qu’il s’est passé au jour de la création de chacun d’entre nous : Dieu a fait de nous des créatures spirituelles (1Th 5,23), « des âmes vivantes » (Gn 2,7), par le Don gratuit, par amour, de son Souffle de Vie, de son Esprit de Vie… Et c’est cet homme « esprit » que Dieu veut combler de son Esprit pour lui donner, tout aussi gratuitement, par amour, de participer à la Plénitude de sa Vie, de sa Lumière et de sa Paix. Tel est le cadeau du médecin à ses malades (Lc 5,31-32), du Sauveur aux pécheurs que nous sommes :

« La Paix soit avec vous. Recevez l’Esprit Saint » (Jn 20,22), car « Dieu vous a choisis dès le commencement pour être sauvés par l’Esprit qui sanctifie » (2Th 2,13)…      DJF                                                                                                                                                 

  

 

       

           




5ième Dimanche de Pâques par P. Claude Tassin (24 Avril 2016)

Actes des Apôtres 14, 21b-27 (“Ayant réuni l’Église, ils rapportèrent tout ce que Dieu avait fait avec eux”)

Certains missels intitulent le 5e dimanche de Pâques A, B et C, « dimanche des ministères », en fonction des passages des Actes des Apôtres retenus chaque année autour de ce thème. Ce devrait être le « dimanche des missions », au lieu de sa place en automne. Dans la lecture d’aujourd’hui, soulignons deux aspects.

La Parole voyage : un tourisme évangélique

Voici la fin du premier voyage missionnaire de Paul et de Barnabé (Actes 13 – 14). Avec bien des aventures, ils ont sillonné la Lycaonie, une région turque montagneuse plutôt isolée (cf. Actes 14, 6-20). Au lieu de continuer la route terrestre à l’Est, vers Antioche de Syrie, qui était leur point de départ (Actes 13, 1-3), ils font demi-tour et rejoignent le port turc d’Attalia sur la Méditerranée. Selon Luc, ils veulent revoir les Églises qu’ils ont fondées. Et voici nommée Lystres (cf. Actes 14, 6-20), dans les montagnes turques, ville fondée par l’empereur Auguste, pense-t-on. De là est originaire Timothée, qui sera un comagnon de Paul (Acte 16, 1-3). Puis voici Iconium, la Konya turque actuelle (cf. Actes 14, 1-5), une cité des montagnes, fondée aussi par Auguste, semble-t-il. Et à nouveau Antioche de Pisidie (cf. 13, 14-51), toujours dans la région escarpée. Si le séjour de Paul dans cette Antioche (l’actuelle Yalaç turque) est souligné par Luc, c’est que la contrée de Pisidie, depuis deux siècles avant notre ère, avait été rattachée à la province romaine de Cilicie, c’est-à-dire la patrie de Saaul. Avant l’embarquement de Paul et Barnabé à Attalia, les Actes mentionnent un passage à Pergé. Si la chronique de Luc est véridique, le retour dans cette cité, à une quinzaine de kilomètres au-dessus du port, une ville encore marquée par de somptueux vestiges de l’époque romaiine, devait avoir un goût amer dans la bouche de l’apôtre. C’est là que Jean Marc (l’évangéliste !), avait quitté Paul et Barnabé, peu enclin à les suivre dans les contrées sauvages de la Turquie (Actes 13, 13). Enfin, Paul et Barnabé rejoignent l’Église d’Antioche qui les avait envoyés en mission (Actes 13, 1-3). « C’est là qu’ils avaient été remis à la grâce de Dieu » et personne ne se doutait de l’ampleur que prendrait leur périple.

   Fin de notre tourisme missionnaire ! Au vu de la situation politique du 21e siècle, et faute de bonnes chaussures de marche, rares sont les touristes et/ou pèlerins qui peuvent accéder dans la montagne turque à des grottes, sanctuaires chrétiens antiques dont l’art étonnant conserve le souvenir de la première évangélisation chrétienne remontant à « l’équipe paulinienne », ou à ses successeurs.

Organisation et affermissement des jeunes Églises

Si Luc, dans les Actes des Apôtres, s’ingénie à retracer, pour Paul et Barnabé, un itinéraire de retour, ce n’est pas par goût du tourisme, mais selon un propos théologique. La mission chrétienne ne consiste pas seulement à semer l’Évangile, mais aussi à structurer la communauté qui le reçoit. Ces Églises sont invitées à la persévérance au milieu des oppositions (comparer 1 Thessaloniciens 1, 6 ; 2, 14), à l’instar de Jésus qui avait lui-même connu la persécution dans son annonce du royaume de Dieu.

   Paul et Barnabé instituent des responsables à la foi solide, les *Anciens, qui aideront les chrétiens à assumer la situation et qui sont choisis dans un contexte de jeûne et de prière, comme lors de l’envoi en mission de Paul et Barnabé (cf. Actes 13, 3). Nulle communauté n’a jamais élu seule ses responsables : il fallait l’avis de ceux qui assuraient la communion entre les Églises locales. Nos deux apôtres eux-mêmes rendent compte devant l’Église d’Antioche, qui les avait envoyés, de « tout ce que Dieu avait fait avec eux » durant leur périple.

   Luc montre, dès l’origine, des Églises co-responsables dans la mission et soucieuses d’organiser des services animant les communautés.

* Les Anciens. L’Ancien, en grec presbuteros, a donné le mot « prêtre ». Il est improbable que Paul ait institué des Anciens. A lire 1 Corinthiens 12, 28, les Églises qu’il fonde reconnaissent les ministères suivants : 1) Des services itinérants, inter-Églises : apôtres et prophètes (ces derniers, semi-itinérants) ; 2) des services locaux : enseignants (« docteurs »), des gens aux dons miraculeux, des guérisseurs, etc, mais pas d’Anciens. En revanche, dans les Lettres à Timothée et à Tite, qui ne viennent pas de Paul, mais du temps de Luc (les années 80), apparaît un trinôme encore flou : épiscopes /anciens /diacres, ancêtre de la triade évêque / prêtre / diacre. Bref, les Actes des Apôtres imputent à Paul a posteriori l’organisation de ministères qui lui étaient étrangers. Car, à l’origine, les ministères « ordonnés » variaient d’une Église à l’autre, en fonction de coutumes locales différant quant à la manière d’organiser les communautés civiles et religieuses. On regrette parfois la disparition de cette souplesse. Dans diverses Églises d’aujourd’hui, les choses évoluent.

Psaume 144 (” Que tes fidèles te bénissent ! “)

Comme beaucoup de la dernière partie des 150 psaumes, celui-ci est un santon, une construction quelque peu artificielle rassemblant des versets tirés de psaumes précédents. Les strophes de ce poème ici retenues veulent simplement faire écho à la merveilleuse conversion des païens (que nous sommes !), « comment Dieu avait ouvert aux nations la porte de la foi », grâce à la mission de Paul et Barnabé.

  Passant par-dessus des siècles d’ignorance, voici révélé le Seigneur qui est « tendresse et pitié ». Sa bonté « est pour tous », quelles que soient leurs origines. Alors, que tous ceux qui ont accédé à la foi proclament le règne de Dieu auquel ils ont déjà accédé, même si sa gloire et son éclat ne sont pas advnus en plénitude, puisque, chaque fois que nous disons la Prière du Seigneur, nous répétons : « Que ton règne vienne », et nous nous souvenons de la réflexion de Paul et Barnabé : « Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. »

Apocalypse 21, 1-5a (“Il essuiera toute larme de leurs yeux “)

Qu’entend-on comme « nouvelles » à la radio et à la télé ? larmes, pleurs, cris, tristesse, mort… Mais tout cela, selon les visions finales de l’Apocalypse, c’est le vieux monde. Dans le monde nouveau, finies les larmes ! C’est le message de l’Apocalypse qui accompagne le temps pascal de l’année C.

Le monde nouveau : plus de mer !

Voici que Dieu « fait toutes choses nouvelles » : un ciel nouveau, une terre nouvelle. Mais « plus de mer » car, chez les anciens ignorant généralement le plaisir des plages, celle-ci symbolisait plutôt les naufrages et l’abîme sans fond où logent les puissances du mal et de la mort. Comparer ce symbole en Marc 5, 13 : les démons chassés par Jésus se précipitent dans la mer… d’où ils n’auraient jamais dû sortir. Le drame des réfugiés se noyant en Méditerranée rappelle tragiquement la face négative du symbole de la mer.

   Cet univers nouveau dessiné par l’Apocalypse abolira les obstacles au bonheur, parce que l’humanité connaîtra une parfaite communion avec Dieu, une intimité toute nuptiale.

La cité nouvelle

L’auteur reprend l’image prophétique du Dieu Époux de son peuple (cf. Isaïe 54, 5-8) et l’applique à la « Jérusalem nouvelle », la nouvelle cité humaine que Dieu projette, la fiancée que Dieu se prépare. Le cœur de la lecture peut se traduire ainsi : « Voici la tente de Dieu [= la Tente-sanctuaire des temps du désert, cf. Lévitique 26, 11-12] avec les hommes, et il aura sa tente avec eux, et eux seront ses peuples [= formule d’alliance, d’appartenance mutuelle], et lui sera le Dieu-avec-eux [= il sera vraiment Emmanuel, Dieu-avec-nous]. »

   Le Jour du Seigneur, chaque eucharistie fait grandir en nous ce monde nouveau inauguré par la résurrection de Jésus.

Jean 13, 31-33a.34-35 (« Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres »)

Du Discours d’Adieu de Jésus, au soir du jeudi saint (Jean 13 à 17), la liturgie n’offre chaque année que quelques extraits (du 5e au 7e dimanche de Pâques). L’architecture de ce monument littéraire vient des livres juifs appelés « Testaments » et dans lesquels un saint de l’Ancien Testament, sur le point de mourir, réunit ses héritiers (ses « petits enfants ») ; il leur résume le sens de sa vie; il prédit ce qui leur arrivera et comment ils pourront vivre de son patrimoine spirituel. Un tel genre ne s’oriente pas vers le passé (ici, la vie terrestre de Jésus), mais vers l’avenir (ici, l’après-Pâques). L’introduction du Discours d’Adieu est un « mini-testament » qui se déploie en trois vagues.

L’annonce de la gloire

« Maintenant » Jésus a lavé les pieds des disciples (cf. jeudi saint) pour signifier le sens de sa mort ; « maintenant » Judas est sorti pour accomplir la trahison qui va conduire « le Fils de l’homme » à l »heure H de sa mission.

  La tradition juive voyait dans le « Fils de l’homme » l’être céleste des apocalypses à qui, en Daniel 7, 13-14, Dieu remet toute gloire. Mais un « fils d’homme », c’était aussi l’être humain dans sa nature fragile. L’évangéliste joue sur ces deux sens : la faiblesse humaine de Jésus se trouve anoblie par la Passion, puisque celle-ci est une montée vers le Père. Et par cette ascension vers Dieu, Jésus retrouve sa gloire céleste. En aimant les siens jusqu’au bout, Jésus glorifie Dieu, puisqu’il manifeste l’amour de Dieu lui-même.

L’annonce du départ

Jésus s’adresse à ses « petits enfants » car le décor est celui du repas pascal juif dont le rituel souligne la structure familiale, la continuité des générations depuis la première libération, le passage de la Mer, jusqu’à la dernière, la Pâque définitive. En outre, le genre littéraire du « Testament » exige aussi que l’Ancêtre, au seuil de sa mort, interpelle ses « petits enfants ».

Le testament : un *commandement nouveau

En s’aimant les uns les autres en frères, les disciples assurent d’une certaine manière une sur-vie de Jésus. Car cet amour incarne la générosité et la gratuité inscrites dans la Passion, et il a pour source l’amour que le Père porte à son Fils (cf. Jean 15, 9). L’amour est un commandement, non comme un ordre donné de l’extérieur, mais comme l’engagement qui s’impose lorsqu’on a soi-même expérimenté l’amour du Christ. C’est un commandement « nouveau » parce qu’il met en œuvre l’alliance nouvelle annoncée en Jérémie 31, 31 et fondée à présent sur le sang du Christ versé pour nous (Luc 22, 20).

  L’amour dont il s’agit ici n’est pas une charité de bienfaisance ouverte à tous, mais le lien qui soude une communauté et « qui montrera à tous les hommes » quel est ce Christ qui soude l’unité des chrétiens. Certaines Églises témoignent en prêchant une haute morale, d’autres en menant des actions caritatives remarquables. L’Église à laquelle Jean s’adresse a choisi de donner l’exemple attirant d’une communion fraternelle dans le Christ.

* Le commandement nouveau. « Est-ce que ce commandement n’existait pas déjà dans la loi ancienne, puisqu’il est écrit : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même” ? Pourquoi donc le Seigneur appelle-t-il nouveau un commandement qui est à l’évidence si ancien ? Est-ce un commandement nouveau parce qu’en nous dépouillant de l’homme ancien il nous revêt de l’homme nouveau ? Certes, l’homme qui écoute ce commandement, ou plutôt qui y obéit, est renouvelé non par n’importe quel amour, mais par celui que le Seigneur a précisé, en ajoutant, afin de le distinguer de l’amour charnel : “comme je vous ai aimés”. C’est cet amour qui nous renouvelle, pour que nous soyons les héritiers de l’alliance nouvelle.

    Voilà pourquoi il nous a aimés : afin qu’à notre tour nous nous aimions les uns les autres. Il nous en a rendus capables en nous aimant, afin que par l’amour mutuel nous soyons liés entre nous et que, par l’union très douce qui lie ses membres, nous soyons le corps d’une seule Tête » (Saint Augustin, Commentaire sur Jean).

 

 

 




5ième Dimanche de Pâques par le Diacre Jacques FOURNIER

Aimer comme Jésus (Jn 13,31-33a.34-35)…

 

Au cours du dernier repas que Jésus prenait avec ses disciples, quand Judas fut sorti du cénacle, Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui.
Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt.
Petits enfants, c’est pour peu de temps encore que je suis avec vous. Vous me chercherez, et, comme je l’ai dit aux Juifs : “Là où je vais, vous ne pouvez pas aller”, je vous le dis maintenant à vous aussi. »
Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres.
À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. »

           

 Dieu est amour 2          

           

« Qu’est-ce que la gloire de Dieu ? », écrit le P. Bernard Sesboüé ? « C’est Dieu lui-même qui manifeste au dehors de lui sa puissance, sa sainteté, son dynamisme ». Si « maintenant, le Fils de l’homme est glorifié, et si Dieu est glorifié en lui », c’est que, avec lui et par lui, le Mystère du Dieu « Amour » s’est pleinement manifesté…

            Juste avant cette déclaration, « il fut troublé en son esprit, et il attesta : « L’un de vous me livrera » » (Jn 13,21). Il le sait, Judas va le trahir… « Déjà, le diable avait mis en son cœur le dessein de le livrer » (Jn 13,2). Pourtant, il va lui donner la première bouchée du repas, le désignant ainsi à tous les convives comme son invité d’honneur (Jn 13,26)… A la trahison, Jésus répond par l’amour…

            Plus tard, Judas guidera les soldats au mont des Oliviers pour qu’ils puissent l’arrêter. L’un des disciples dégainera son glaive, frappera le serviteur du Grand Prêtre et lui enlèvera l’oreille droite. Mais Jésus leur dira : « « Restez-en là. » Et lui touchant l’oreille, il le guérira » (Lc 22,47-51). A la violence, Jésus répond par l’amour…

            Puis il sera crucifié, « ainsi que deux malfaiteurs, l’un à droite et l’autre à gauche ». Et Jésus dira : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,33-34). A la haine et à la cruauté, Jésus répond par l’amour…

            Ici, il invite ses disciples à faire de même : « Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. » Le « comme » est capital… Jésus est notre exemple. Lui, le Fils, il est toujours de cœur « tourné vers le sein du Père » (Jn 1,18), accueillant son Amour de Père, « demeurant en son amour » (Jn 15,10). Or, « aimer » pour Dieu est synonyme de « se donner soi-même », en tout ce qu’Il Est. De toute éternité, le Père Amour est ainsi Don de Lui-même au Fils qu’il aime, Don de tout ce qu’Il Est en Lui-même, et Il Est Dieu, Il Est Lumière… Le Fils est ainsi éternellement « Dieu né de Dieu, Lumière né de la Lumière ». Tout ce qu’Il Est, il le doit à son Père… Sans son Père, il n’est rien, il ne peut rien… « Je ne puis rien faire de moi-même » (Jn 5,19.30). Je ne peux donc « aimer » de moi-même. A la trahison, à la violence, à la haine et à la cruauté, je ne peux, par moi-même, répondre par l’amour… Et il en est de même pour nous : sans notre relation de cœur avec Jésus, tournés vers Lui dans la prière, sans ce Don d’Amour qui ne cesse d’être proposé à notre foi, nous ne pouvons rien par nous-mêmes…                               DJF

 

       

           




4ième Dimanche de Pâques- Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

Quels pasteurs pour quelle Eglise ?

 

MGR123.indd« Je connais mes brebis, elles écoutent ma voix ». Frères et sœurs, la liturgie de ce dimanche constitue pratiquement un passage obligé : c’est le dimanche du bon Pasteur. Il est donc de bon ton de parler des vocations et faire, si je puis dire le “sergent recruteur” local. En fait, je me propose d’inverser les rôles aujourd’hui. On parle de la crise des vocations, on dit que dans vingt ans, il n’y aura plus de prêtres, que les communautés devront se débrouiller autrement, mais la question est peut-être mal posée : il ne s’agit pas, comme on le dit trop souvent, d’expliquer pourquoi il n’y a plus de vocations. Il importe, à mon avis, de retourner la question et de se demander : « Qu’est-ce que l’Église ? Comment apparaît-elle aujourd’hui pour qu’il y ait si peu de vocations ? » Pour dire les choses très simplement : la vie du prêtre est un service, s’il n’y a pas de demande de service, s’il n’y a pas de petites annonces dans le journal avec des “offres d’emploi”, pourquoi voudriez-vous que l’on continue à remplir ce type de service ? C’est précisément le problème.

Au fond, qu’est-ce que l’Église ? Et surtout, comment aujourd’hui même, comprenons-nous l’Église pour que la nécessité du ministère dans l’Église, je ne dis même pas l’utilité parce que nous verrons que la question du ministère dans l’Église ne se pose pas en termes d’utilité, soit vraiment reconnue comme elle doit l’être ? Pour y parvenir, je vous propose un petit détour par les sociétés civiles, les sociétés humaines telles que nous les connaissons et les construisons, ces sociétés auxquelles nous appartenons.

foule

En fait, nous avons aujourd’hui deux réflexes majeurs pour penser la société, qui aboutissent à deux grands modèles de société. Il y a le modèle que l’on pourrait appeler “la société de pouvoir”. Dans une telle société, il y a des gens qui ont le pouvoir et généralement, ils semblent s’y accrocher beaucoup et en être très fiers. En fait l’Église, reconnaissons-le, surtout en la personne de son “personnel”, comme disait Jacques Maritain, n’a pas échappé à cette tentation. Quand on a traité, pendant tout le Moyen Âge, et même durant l’époque moderne, toute l’histoire de l’Europe au fer rouge de la distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel et que même, à certains moments, certains papes ont fait la théorie d’un pouvoir spirituel supérieur à celui des rois et des princes, on comprend qu’une telle prétention ait engendré le laïcisme “pur et dur” qui consiste à “bouffer du curé” en récitant son catéchisme voltairien pour préserver son autonomie.

Mais on a également appliqué ce schéma de la société de pouvoir à la vie interne de l’Église : puisque l’Église est une société, elle devait, pensait-on, se structurer selon un certain type de gouvernement, ce qui suppose l’exercice du pouvoir de certains membres sur les autres, et s’il y a des prêtres, il faut qu’ils représentent et exercent une petite partie de ce pouvoir. On en déduisit assez rapidement que la vie du prêtre était une transposition au domaine spirituel de ce qui, dans les sociétés civiles, équivaut à l’ambition politique. Autrement dit, l’Église est envisagée comme une entreprise qui voudrait assurer son emprise, son pouvoir “spirituel” sur les consciences. Et comme aujourd’hui on considère que le modèle du pouvoir est devenu suspect à peu près partout, jugement qui n’est d’ailleurs pas nécessairement un réflexe intelligent, on se dit alors que le pouvoir spirituel peut comporter en lui-même encore plus de danger : d’où une méfiance plus grande encore. À quelques exceptions près, il ne semble pas qu’il y ait beaucoup de personnes qui défendent actuellement sérieusement une théorie du pouvoir en ecclésiologie.

En revanche, il existe un second modèle qui semble fonctionner avec succès. Dans les sociétés modernes, le seul modèle de société qui a tous les passeports et toutes les promesses de la vie temporelle, c’est l’entreprise. Parce que là, on s’y reconnaît : c’est clair, c’est basé sur la compétence, dynamisé par la concurrence et vérifié par la productivité. De plus, quand on peut expliquer que chacun est invité à engager sa liberté personnelle et faire travailler son génie propre pour trouver sa place au sein de l’entreprise, on a l’impression vraiment qu’on est parvenu au sommet des formes de vie sociale que l’on peut souhaiter aux sociétés actuelles.

L’entreprise a donc une cote extraordinaire, mais le problème est de savoir si l’Église entre ou peut entrer dans le modèle de l’entreprise. Il faut bien avouer, et c’est sans doute le miracle le plus étonnant de la vie de l’Église, que depuis vingt siècles nous ne produisons rien. Mieux vaut le dire : honnêtement, depuis vingt siècles, aucun des résultats des activités de l’Église n’est vérifiable, puisque c’est “de l’autre côté” seulement (côté jardin du paradis) que ce sera vérifiable. Pire encore, on critique le projet même de l’Église en disant : « Admettons qu’elle soit comparable à une entreprise, mais au fond le projet n’est pas toujours aussi réellement convaincant que ce que les “cadres” en disent : ils vous annoncent le Royaume de Dieu, mais on ne l’a jamais vu ! Ils vous disent que le Christ a sauvé le monde : d’accord, on veut bien le croire, mais il faudrait quand même en avoir des preuves. Or les choses ne vont pas beaucoup mieux après qu’avant la venue du Christ ! Et puis, il y a eu d’autres héros humains qui ont donné leur vie pour une bonne cause ». Par conséquent, dire que l’Église pourrait accréditer son label et manifester l’authenticité de ses prétentions dans la société moderne parce qu’elle serait spirituellement productrice, ce n’est pas si simple et tient de la gageure.

À noter pour mémoire que le premier moment dans l’Église contemporaine où la question du “pouvoir” sur les fidèles a suscité une contestation générale, c’est à propos de l’encyclique de Paul VI Humanae vitae. Il s’agit de l’encyclique sur la contraception artificielle féminine (1968) : il y a eu un moment où les catholiques, surtout les femmes catholiques, ont dit ” non “.

peuple_en_marche_02En outre, on pourrait aussi critiquer l’incompétence du clergé : chacun sait que l’Église est quand même un endroit où le principe de Peter bien connu de tous (selon lequel chacun arrive au degré où il plafonne au sommet de sa compétence), fonctionne très bien : quand on voit que l’individu commence à faire des dégâts, on arrête sa promotion. Donc la compétence, le savoir des experts, le recyclage et la formation permanente pour être au sommet du savoir actuel, le fait d’être au courant de tout, ce n’est pas toujours la spécialité du “personnel” clérical. Et de fait, le Christ n’a pas dit aux apôtres : « Je suis venu fonder l’entreprise la plus performante du point de vue philanthropique ». Il n’y a nulle part dans l’Évangile une seule phrase qui va dans le sens de la rentabilité. Je sais que certains m’objecteront le verset de saint Luc : « A celui qui a, on donnera plus encore, et à celui qui n’a pas, on enlèvera tout ce qu’il a », ce qui est l’expression du libéralisme sauvage le plus radical. Mais je ne suis pas sûr que Jésus l’ait cité dans ce sens-là.

Voici donc les deux modèles dont je vous parlais, je sais bien qu’il y en a d’autres ; il existe des associations de pêcheurs à la ligne, fondées sur le goût que l’on éprouve ensemble à attraper la truite et à la sentir frétiller au bout de la canne à pêche, mais on ne peut pas comparer l’Église à une entreprise de pêche à la ligne bien que la meilleure comparaison que le Christ ait trouvée pour parler à saint Pierre de sa nouvelle vie professionnelle, c’est la formule : « Désormais, tu seras pêcheur d’hommes ». Mais l’Église ne relève pas davantage du modèle de l’association des hommes par l’intérêt commun pour un loisir ou une activité bien précis.

7ème dimanche de paques2

La question reste donc entière : « Mais alors à quoi ça sert ? » Aujourd’hui, on a tendance à se replier sur une solution de type individualiste que l’on pourrait nommer le modèle de la consommation. On se dit : « J’éprouve des aspirations religieuses, je voudrais à certains moments pouvoir traduire cet élan profond de mon cœur et je vois qu’on me propose, par le biais d’institutions ou d’associations, des groupes d’hommes ou des sociétés qui me permettent d’essayer de le mettre en œuvre ». Là aussi, on se retrouve en pleine ambiguïté : la religion comme “bien de consommation personnelle”. Or, ce n’est déjà pas très facile de gérer nos biens matériels en termes de consommation et de pouvoir d’achat ! Si donc on se met à traiter la religion de cette façon-là, où allons-nous ? Les églises et les prêtres deviennent cet immense service de supermarché religieux dans lequel si j’ai besoin de ceci, je viens le chercher à telle adresse, si j’ai besoin de cela pour mon âme, je viens le chercher dans telle autre communauté, généralement d’ailleurs en fonction des horaires qui m’arrangent. Mais est-ce que l’Église est simplement une proposition de service spirituel pour les consommateurs religieux éclairés ? D’ailleurs, une telle perspective est tellement dangereuse qu’elle est à l’origine du phénomène des sectes. Car, à partir du moment où c’est mon désir de consommateur qui devient la loi et le critère de mon comportement et de mon appartenance religieuse, toutes les formes de groupements religieux se valent et je dois choisir en fonction de mes aspirations. Chacun ayant décidé qu’à son goût, la religion, c’est comme ceci ou comme cela, il n’y a plus de repères objectifs, et l’Église devient une réponse parmi d’autres à des demandes de consommateurs. Et la grande problématique du langage clérical pourrait être : « Comment faire une religion qui plaise aux gens ? » ou encore « Comment s’adapter ? » Quand on aborde ce type de sujet, c’est le Titanic.

Quand on se pose aujourd’hui la question de l’Église et donc aussi celle des ministères, il devient de plus en plus urgent et nécessaire d’y répondre. la voixRevenons à la phrase de l’évangile que nous avons entendu tout à l’heure : « Je connais mes brebis, elles écoutent ma voix ». Normalement un berger, s’il est un berger qui veut exercer du pouvoir sur son troupeau, ne dit pas : « Je connais mes brebis », il dit plutôt : « Je les mène à la baguette ». Or avec le Christ, on ne parle jamais de sa houlette ni de son bâton. Bref, rien dans la figure du Bon Pasteur ne renvoie à une ecclésiologie de pouvoir.

Deuxièmement, le Christ ne dit pas : « Je rentabilise mon troupeau au maximum et toutes les brebis sont primées au comice agricole ». Le Christ ne vise ni la productivité pastorale, ni la rentabilité du troupeau. Il ne dit même pas qu’il va le tondre et ne fait donc aucune allusion au denier du culte. Ici encore, ce n’est pas une ecclésiologie de l’entreprise dans laquelle le Christ proposerait de faire atteindre à chaque brebis son gabarit maximum, spirituellement, bien entendu. Donc vous le voyez bien, ni pouvoir, ni rentabilité, mais quoi donc ? Pourquoi faut-il des pasteurs ?

« Elles écoutent ma voix et Moi Je les connais ». Qu’est-ce que l’Église ? C’est un lieu où l’on reconnaît la voix de Dieu. Or, qu’est-ce qu’une voix ? Je crois qu’une voix, la voix de quelqu’un qu’on aime, c’est sa présence, sa présence donnée dans une certaine altérité. Quand on connaît la voix de quelqu’un, on lui dit : « C’est toi, je te reconnais à ta voix ». C’est d’ailleurs une chose étrange : vous remarquerez qu’on a à peu près tous, les messieurs d’un côté, les dames de l’autre, le gosier fait de la même façon, et pourtant, on a un timbre de voix, une particularité de voix absolument unique, et l’on reconnaît avec beaucoup de sûreté quelqu’un à sa voix, au téléphone par exemple.

Or, l’Église est ce lieu où l’on apprend à reconnaître Dieu à sa voix : « Tu es là, c’est Toi ». Il faut donc quelqu’un, non pas quelqu’un qui parle à la place de Dieu parce que ce serait le pire : le clergé deviendrait une idole ! Mais il faut qu’il y ait quelqu’un qui manifeste que, quand nous sommes rassemblés en Église, nous reconnaissons la voix de quelqu’un d’autre. Il faut qu’il y ait quelqu’un qui nous dise : « Attention ! Nous ne sommes pas là pour identifier Dieu par nous-mêmes et par nos propres forces ». Il faut que quelqu’un nous renvoie au secret, à l’intimité et au mystère de la voix de Dieu. Le ministère dans l’Eglise, c’est exactement cela.

Mgr Aubry MC 2016

Petit exemple qui peut être évocateur : lors de l’assemblée eucharistique, le prêtre ne communie pas à votre place, il ne prie pas à votre place, il n’intercède pas à votre place. Qui célèbre alors ? Vous tous, frères, vous célébrez l’eucharistie avec nous, les prêtres. Et quand nous disons par habitude : les célébrants et les concélébrants, pour désigner les seuls ministres, nous avons tort, le langage nous trahit. Mais cela ferait tellement drôle de dire : « Voilà que le président va entrer ». En français, cela ne passerait pas. Mais en réalité, il n’y a pas que ceux qui sont autour de l’autel qui célèbrent, c’est toute l’Église, toute la communauté qui célèbre. Donc les célébrants, c’est nous tous, et le prêtre en l’occurrence assure une fonction de présidence. Qu’est-ce à dire ? Simplement par sa présence, par ses paroles et par les gestes qu’il pose au milieu de l’assemblée, il signifie que, si nous sommes rassemblés aujourd’hui, ce n’est pas simplement par notre propre volonté, que si nous croyons aujourd’hui, ce n’est pas simplement parce que nous avons essayé d’élaborer un petit système qui réponde à nos demandes religieuses, que si nous recevons le Corps du Christ, ce n’est pas nous qui l’avons “fabriqué”. Il signifie que c’est le Christ et le Christ seul qui accomplit tout cela. Et le prêtre est là simplement pour dire et signifier : « Attention, ce n’est pas nous qui sommes à la source des actes sacramentels qui sont posés maintenant, c’est le Christ ». C’est le Christ qui est à l’origine de notre rassemblement, c’est le Christ qui est à l’origine du corps et du sang que nous allons partager, c’est le Christ qui est là, qui nous fait entendre sa Parole, c’est le Christ qui baptise. C’est le Christ qui vient d’ailleurs, qui est transcendant, qui nous dépasse et qui est là, au milieu de nous.

Jésus tête de l'EgliseC’est la raison pour laquelle l’Église a besoin de prêtres. Vous me direz : c’est un peu mince, ce n’est ni très productif ni très satisfaisant du point de vue du pouvoir. Le Christ a voulu qu’il y ait au milieu du peuple des serviteurs qui manifestent au milieu de l’Assemblée que tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes, ce n’est pas par nos propres moyens, par nos propres forces, par notre propre pouvoir ou notre propre productivité que nous le faisons, mais par la présence et l’action de quelqu’un, le Bon Pasteur.

Je sais qu’une telle compréhension des ministères ne résoudra pas tous les problèmes de vocation. Mais quand on a déjà situé un problème, on a au moins les données pour le traiter et y répondre. Qu’aujourd’hui, en ce jour où nous célébrons le Bon Pasteur et où nous posons cet acte de nous rassembler dans l’eucharistie pour recevoir en nourriture son corps et son sang, nous essayions de mieux percevoir dans la foi ce qu’est l’Église, la place des ministères dans l’Église, celui du pape, des évêques, des prêtres. Comprenons aussi ce que serait l’Église, si elle était privée de l’exercice des ministères : ce serait une assemblée religieuse complètement fermée sur elle-même, de type sectaire ou gnostique, et vous n’accepteriez sûrement pas d’y mettre les pieds.

Posons donc aujourd’hui un geste de foi dans le fait que le Christ, Bon Pasteur, ne peut pas abandonner son Église, en la privant des ministres qui sont indispensables pour qu’elle soit l’Église. Au milieu de l’Église, il faudra toujours qu’il y ait de tels hommes : non pas pour être le Christ à la place du Christ, mais pour être en vérité les signes de la présence du Christ, des signes humbles, des signes serviteurs, des signes qui aident leurs frères à découvrir la véritable présence de Dieu au milieu d’eux et dans leur propre vie. Amen.

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4ième Dimanche de Pâques par P. Claude Tassin (17 Avril 2016)

Actes des Apôtres 13, 14.43-52 (” Nous nous tournons vers les nations païennes “)

La vocation d’apôtre est un appel intérieur, une « révélation », selon la conviction de Paul en Galates 1, 15-16. Mais elle relève conjointement du jeu des événements, comme on le voit dans l’épisode des deux sabbats à Antioche de Pisidie (en Turquie), au cœur du premier voyage missionnaire de Paul. Les synagogues s’ouvraient volontiers aux païens, convertis ou simples sympathisants. On désigne ceux-ci comme des « craignant-Dieu » ou par d’autres formules voisines ; ce que le lectionnaire traduit par l’expression « convertis qui adorent le Dieu unique ».

La mission de Serviteur…

Les synagogues antiques aimaient donner la parole à des prédicateurs de passage, tels Paul et Barnabé. Mais il y avait des limites ! Le second sabbat tourne à l’aigre, de par la jalousie des Juifs devant l’afflux de païens venus écouter les deux voyageurs. Ceux-ci découvrent alors l’ampleur de leur mission : Israël est le premier élu, mais cela ne doit pas bloquer l’accomplissement de la prophétie du *Serviteur de Dieu à laquelle se réfèrent Paul et Barnabé pour dire qu’ils se tournent désormais plus résolument vers les païens.

… à la suite de Jésus

Relevons un trait important. La rupture expérimentée par Paul et Barnabé avait d’abord été vécue prophétiquement par Jésus au début de son propre ministère, dans la synagogue de Nazareth (relire Luc 4, 16-30) : l’authenticité de la mission des apôtres se mesure par une identité, parfois tragique, avec le destin du Christ. On se rappelle, en ce dimanche de prière pour les vocations, que tout ministère vécu en vérité, s’accompagne d’épreuves, parce qu’il s’affronte à des clivages dûs à l’accueil ou au refus de la parole de Dieu.

Le Serviteur de Dieu (cf. l’encadré du vendredi saint) est « la lumière des nations » (Isaïe 42, 6), « jusqu’aux extrémités de la terre » (49, 6). Au 1er siècle de notre ère, l’interprétation s’organise ainsi : 1) Pour les Juifs, il s’agit d’Israël apportant aux nations la lumière du vrai Dieu. 2) Pour les chrétiens, c’est Jésus, réalisant cette vocation à laquelle Israël a failli (ainsi Luc 2, 32; Actes 26, 23). 3) Pour Paul et Luc, les apôtres (qui sont des Juifs) assurent la relève de cette vocation à la fois par rapport à Israël et à Jésus.

Psaume 99 (“Nous, son peuple, son troupeau »)

Ce poème est bref, construit en quatre strophes comportant chacune trois vers. Notre liturgie omet la troisième, qui répète un peu la première. Le titre du cantique, « pour l’action de grâce » (hébreu tôdâh), peut induire en erreur/. Car ici, nul récit d’une épreuve dont Dieu aurait libéré le psalmiste. Il s’agit plutôt d’une invitation à la louange lancée au monde entier, Que tous se rendent au Temple, afin d’acclamer rituellement le Seigneur dans la joie, de le « servir » (= lui rendre un culte). Il faut « venir à lui », littéralement : « « venez à sa face », une expression classique orientale pour dire : venir en pèlerinage (comparer Zacharie 8, 21-22).

  N’oublions pas la pointe de cet appel universel. Les nations païennes venant en pèlerinage à Jérusalem reconnaîtront la merveille de l’élection du peuple de Dieu qui s’exprime ici : en nous voyant en fête, « reconnaissez »  que notre Dieu est vraiment (un) Dieu. Il a fait de nous son peuple. Il a fait alliance avec nous : « Nous sommes à lui ». L’expression sous-entend, en effet, la réciproque : « Vous êtes pour moi un peuple. » Mieux encore, « nous sommes son troupeau. » C’est-à-dire qu’il est notre roi, selon la symbolique de l’Orient ancien qui voit dans le souverain le berger et, dans le peuple dont il prend soin, le troupeau.

  En ce dimanche de prière pour les vocations, c’est cette expression « pastorale » qui a commandé le choix de ce psaume. Le peuple chrétien prie pour qu’à travers ses pasteurs honnêtes se révèle que le Seigneur est bon et éternels son amour et sa fidélité.

Apocalypse 7, 9.14b-17 (“ L’Agneau sera leur pasteur pour les conduite aux souces des eaux de la vie »)

Après avoir décrit le jugement terrible contre un monde hostile à Dieu, le visionnaire de l’Apocalypse découvre la fin qui nous attend, non pas un malheureux petit reste selon certaines autres apocalypses juives, mais une foule immense venue de tous les horizons. C’est l’ensemble de ceux qui, au long de l’histoire du monde – et donc dès maintenant, ont subi « la grande épreuve » en restant fidèles à la Parole de Dieu.

  Les voici rassemblés pour une gigantesque fête des Tentes en présence de Dieu (le Trône) et du Christ (l’Agneau). Les élus ont en main les palmes que lors de cette fête on portait autour de l’autel du Temple. Leur Exode dans le désert douloureux de la vie terrestre est achevé : ils se « tiennent debout » (symbole de la résurrection), le Dieu d’Isaïe 49, 10 est enfin leur guide à jamais, et c’est un monde joyeusement à l’envers : les élus ont des vêtements blancs parce qu’ils ont été lavés dans le sang de l’Agneau (dans l’Antiquité, c’est le rouge qui est le contraire du blanc, non le noir), mais cet Agneau pascal, c’est le berger ! Et se profile ici le psaume 22, la figure du berger divin, le roi qui guide son fidèle « vers les eaux tranquilles » et le « fait revivre ».

  Enfin, plus besoin de bâtir les huttes de branchages traditionnelles de *la fête des Tentes, puisque « celui qui siège sur le Trône étendra sur eux sa tente » (plutôt que la fade traduction liturgique : « établira sa demeure chez eux »).

La fête des Tentes. « Vous habiterez dans des tentes pendant sept jours… afin que vos générations voient que j’ai fait habiter dans des tentes les fils d’Israël quand je les ai fait sortir du pays d’Égypte » (Lévitique 23, 42 s.). à ce rite et à celui des palmes (« avec des palmes à la main »), s’ajoutait la coutume d’aller puiser de l’eau à la source de Siloé. On en trouve aussi l’écho dans l’Apocalypse : l’Agneau « les conduira vers les eaux de la source de vie ». L’auteur a exploité ces symboles pour nous donner raison d’espérer une fête éternelle.

Jean 10, 27-30 (Le Bon Pasteur donne la Vie à ses brebis)

« Si telle est ton idée de Dieu, moi non plus, je ne crois pas à ce Dieu-là », disons-nous parfois à l’ami incroyant. Et nous, quelle idée nous faisons-nous de l’homme Jésus quand nous disons qu’il est le Messie ? La question oriente notre lecture de l’évangile de ce jour, tiré du discours de Jésus, « Porte des brebis » et « *Beau Berger ». Ce discours est « dispatché » chaque année au 4e dimanche de Pâques, dimanche du « bon pasteur ».

Un conflit

En son état actuel achevé, sous la plume de l’évangéliste, le discours reflète surtout l’affrontement, à la fin du 1er siècle, entre, d’une part, l’Église dite « johannique », qui se fait une très haute idée de la personne du Christ, et, d’autre part,  des Juifs (voire des chrétiens d’origine juive) qui trouvent excessive la manière dont cette Église présente Jésus.

  Car tout part d’une question des Juifs : « Si tu es le Messie, dis-le nous ouvertement » (Jean 10, 24). Que répondre ? Tout dépend de l’image qu’on se fait du Messie. Et, de quelque manière, la foi est un don qui vient de Dieu, qui fait des croyants les brebis de Jésus et qui n’en fait pas pour autant des « moutons ». Le croyant a la certitude d’être connu personnellement (« moi, je les connais », dit Jésus) et il suit le Pasteur parce qu’il sait que celui-ci « donne la vie éternelle » – comme lorsqu’on dit : « Cette relation est pour moi “vitale” : sans lui (ou sans elle), je périrais ». Relation d’une telle force que « personne n’arrachera » les brebis de la main du Berger. L’évangéliste songe peut-être aux « bergers mercenaires » (Jean 10, 12) qui enjôlent les brebis par leurs discours, mais les abandonnent au moment où elles sont en voie de se perdre.

Une triple communion

Mais, dans la mission du vrai Berger, c’est la relation entre les croyants et Dieu lui-même qui s’exprime : le Père a donné les Brebis à Jésus. Car, selon l’Ancien Testament, Dieu s’affirme comme le seul Berger de son peuple (voir le Psaume 22 [23]) et Ezékiel 34). On n’arrache pas les brebis de la main du Christ parce qu’on n’arrache rien à Dieu et parce que, conclut Jésus, « Le Père et moi, nous UN ».

  Voilà donc le sommet du discours : dans le projet de sauver les humains, il y a totale unité entre Dieu et son Envoyé. Et ce salut n’est rien d’autre qu’une communion fraternelle ayant pour ciment l’unité entre le Père et le Fils : « Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi » (Jean 17, 21).

  La suite met en valeur l’inouï de cette révélation : les Juifs veulent lyncher Jésus parce que, disent-ils, « tu n’es qu’un homme et tu prétends être Dieu » (Jean 10, 33). L’Envers de la foi chrétienne selon laquelle c’est Dieu qui s’est fait homme !

La charge pastorale

  Qu’est-ce que la vocation à une charge « pastorale » ? C’est entrer dans la communion entre le Christ et son Père pour y entraîner les autres. Mais l’Apocalypse (2e lecture) rappelait que le Pasteur n’est autre que l’Agneau immolé. Toute charge pastorale implique un don total de soi.

Le beau berger. Comment traduire du grec l’expression qui ouvre le discours : le bon pasteur ? le vrai pasteur ? le beau pasteur ? Le texte originel parle de « beau » pasteur parce que les Grecs anciens vibrent à la beauté. Si une chose est bonne et vraie, ils diront qu’elle est belle. Si l’évangile avait été écrit en araméen, il parlerait de « bon » pasteur. Car, pour le Sémite à l’esprit concert, une chose n’est belle et vraie que si elle est d’abord bonne, si elle apporte un bienfait. Au 4e dimanche de Pâques en l’année B, le lectionnaire propose une parenthèse interprétative : « le vrai berger » ; entendons : le berger par excellence, digne de ce nom. Pour se révéler à nous, Dieu use de nos langages et entre dans les mentalités des divers peuples du monde. Déjà en employant l’image du pasteur, l’Ancien Testament appliquait à Dieu le titre qu’on appliquait alors aux souverains et disait par là que Dieu seul peut mener les hommes de manière bonne, belle et vraie. Servir l’Évangile, c’est continuer cet effort d’interprétation.

 




4ième Dimanche de Pâques par le Diacre Jacques FOURNIER

Le Christ Bon Pasteur (Jn 10,27-30)

En ce temps-là, Jésus déclara : « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent.
Je leur donne la vie éternelle : jamais elles ne périront, et personne ne les arrachera de ma main.
Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut les arracher de la main du Père.
Le Père et moi, nous sommes UN. »

           

 BonPasteur          

            « Mes brebis écoutent ma voix », dit Jésus. Or en St Jean, le thème de la voix est lié à l’action de l’Esprit Saint, cette Troisième Personne de la Trinité qui travaille avec le Fils à l’accomplissement de la volonté du Père : le salut de tous les hommes. « L’Esprit souffle où il veut, et tu entends sa voix », dit Jésus (Jn 3,8). Et c’est ainsi qu’il rend témoignage à la Parole donnée par Jésus : il joint sa voix à la sienne. « L’Esprit de vérité me rendra témoignage » (Jn 16,26). Et comment fait-il, quel est donc le ‘contenu’ de sa voix ? Il est de l’ordre de la Vie. L’Esprit Saint parle en communiquant à celles et ceux qui écoutent la Parole de Jésus « quelque chose » qui est de l’ordre de la Vie éternelle : « C’est l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63 ; 2Co 3,6). Ecouter la voix de Jésus, c’est donc vivre de sa Vie… Jésus est en effet « le Chemin, la Vérité, et la Vie » (Jn 14,6). Il est le Chemin qui, par la Vérité qu’il nous dit, conduit à la Vie, car « l’Esprit de Vérité » rend témoignage à cette Vérité révélée par Jésus en communiquant justement la réalité de cette Vie que Jésus évoque par ses Paroles…

            Bien sûr, l’Esprit de Vérité ne rendra jamais témoignage à quelqu’un qui serait en désaccord, de cœur, avec cette Vérité. Jésus, « les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix » : elles vivent avec lui « quelque chose » qui est de l’ordre de la Vie, grâce à l’action de l’Esprit Saint dans leur cœur. Mais rien de tel pour « les étrangers » : « Elles ne suivront pas un étranger ; elles le fuiront au contraire, parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers »… Avec eux, pas de « Vie »…

            Ce Mystère de Vie est en fait un Mystère de Communion qui existe en Dieu de toute éternité. Le Père est Plénitude de Vie, et gratuitement, par amour car « Dieu Est Amour », il ne cesse de donne cette Vie à son Fils, l’engendrant ainsi en Fils « né du Père avant tous les siècles ». « Je vis par le Père », nous dit Jésus. Etant ainsi « Dieu né de Dieu, vrai Dieu né du vrai Dieu », le Fils est lui aussi « Amour », et donc « Don de Lui-même ». Et du Don éternel du Père et du Fils « procède » l’Esprit Saint, comme nous l’affirmons dans notre Crédo. Les Trois vivent dans la Communion d’une même Plénitude, qui Est Amour, Lumière et Vie, le Fils la recevant du Père de toute éternité, l’Esprit Saint la recevant du Père et du Fils de tout éternité, en un Mystère d’Amour, de Don gratuit… Et Jésus affirme ici : « Moi et le Père, nous sommes un », bien différents l’un de l’autre, mais unis l’un à l’autre dans la Communion d’une même Lumière, d’une même Vie…                                                                                DJF

 

       

           




3ième Dimanche de Pâques- Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

Le toucher divin du Ressuscité

sur notre condition humaine

« Simon Pierre dit : ‘Je pars à la pêche’ ». Et le visionnaire de l’Apocalypse écrit : « J’entends monter l’acclamation de toutes les créatures qui sont dans le ciel, sur la terre, sous la terre et dans la mer ». Quel contraste étonnant entre ces deux réalités ! Pierre, quelque temps après les événements de Jérusalem, est reparti en Galilée et a tout l’air de relancer l’entreprise de pêche qu’il avait abandonnée pendant quelques années : il invite ses compagnons à se recycler dans ce domaine comme si l’aventure avec Jésus paraissait sans lendemain. Et de l’autre côté, cette louange cosmique de toutes les créatures qui sont sur la terre, sous la terre, dans le ciel et sur la mer. Pourtant il s’agit exactement de la même réalité. Quand Pierre part à la pêche et quand toutes les puissances de la création se mettent à louer Dieu, c’est du même mystère qu’il s’agit. Et c’est ce que je voudrais méditer quelques instants avec vous.

Jésus ressuscité apparait aux disciplesEn effet, l’un des aspects qui me semblent frappants dans tous les récits de résurrection est le suivant : qu’il s’agisse des femmes qui s’en vont au tombeau pour oindre le corps avec des parfums, qu’il s’agisse des apparitions où les apôtres, par peur, sont terrés dans le Cénacle, qu’il s’agisse encore des apparitions sur le bord du lac de Tibériade ou encore sur la montagne d’où Jésus envoie les Douze annoncer l’Évangile, dans tous les cas il est tout à fait étonnant de constater la familiarité et la proximité de Jésus par rapport à la vie que mènent ses disciples. Tout se passe comme si le principal souci du Christ ressuscité était pour ainsi dire de se glisser, de se couler dans leur vie la plus ordinaire et la plus quotidienne : « Je pars à la pêche ». Ainsi le mystère de la résurrection n’est pas arrivé à la connaissance de ces hommes-là comme une réalité, comme une nouvelle qui les aurait foudroyés. Non, Jésus a été infiniment proche d’eux, dans la plus grande simplicité. Vous l’avez remarqué, dans le récit que nous lisons ce dimanche, Jésus se manifeste sur le bord du rivage : « Les enfants, vous n’avez pas du poisson ? » Et ensuite quand ils commencent à le reconnaître, Il a déjà préparé le repas comme Il pouvait déjà le faire avant sa mort. Et puis devant la gêne, devant le silence, personne n’ose le questionner, et c’est Jésus qui tout simplement dénoue la tension de l’atmosphère en posant la triple question à Pierre : « M’aimes-tu ? » Les disciples savaient bien ce que ça voulait dire : « Toi qui M’as renié trois fois, Je vais confirmer en toi mon amour par trois fois ». Ainsi, ce qui est surprenant, c’est la capacité qu’a la puissance de Jésus ressuscité de se couler dans ce moment de la vie des apôtres déçus, lassés et qui se sont remis à vivre comme tout le monde en Galilée. Le mystère de la Résurrection de Jésus est un mystère de proximité. Et pourtant en même temps, nous est donné le témoignage d’un Agneau immolé : « Celui qui est au-dessus de toute la création », qui la récapitule par sa mort et à qui toute la louange cosmique s’adresse. « Tout être sur la terre, dans le ciel, sur la mer, sous la terre », c’est-à-dire la totalité même du cosmos tel qu’on le concevait à cette époque-là, le monde visible et invisible rend gloire à Dieu.

Et vous comprenez alors le rapport entre les deux. C’est précisément parce que dans les apparitions de Jésus ressuscité, Il a été capable de rejoindre les apôtres au plus simple, au plus élémentaire de leur existence que nous avons ainsi reçu le signe que Jésus mort et ressuscité était capable de rejoindre tout homme, toute la création, tout le cosmos dans leur réalité la plus intime.

Michel-Ange-creation-d-AdamJe voudrais illustrer cela par une image. Vous connaissez sans doute la célèbre fresque de la création peinte par Michel-Ange où l’homme tend la main vers son Dieu qui l’a créé. Cette fresque a quelque chose de dramatique au sens où les deux mains ne se touchent pas, elles sont là dans une sorte d’imperceptible mouvement de distance et de tension. Et ce qui fait la beauté de cette œuvre de Michel-Ange dit en même temps ce qui constitue le caractère provisoire du projet créateur. Dans la création, nous sommes en tension vers Dieu, toutes choses ont été créées bonnes pour chercher Dieu, mais précisément chercher ce n’est pas encore tenir. Je pense que Michel-Ange a voulu évoquer ce mystère d’une création où l’homme dans son autonomie est en train de tendre la main vers le Dieu qui l’a créé, mais la jonction n’est pas encore faite. Or, dans le mystère de la mort et de la résurrection du Christ, que se passe-t-il ? C’est que la main de Dieu, la main crucifiée de Dieu vient toucher la main de l’homme. Certes ce n’est pas encore la totale prise de possession de nous-mêmes, telle qu’elle se fera dans le Royaume, mais désormais la résurrection est comme le toucher divin du Christ ressuscité sur toutes les réalités de la création. Désormais la création n’est plus simplement en quête de Dieu, elle est effleurée, elle est touchée au plus intime d’elle-même, comme le geste d’une main qui nous touche simplement peut signifier la profondeur de l’attachement, de l’affection. Ici, dans le mystère de la résurrection, c’est le Christ qui vient comme toucher, effleurer, non pas pour nous lâcher, mais pour nous conduire à la plénitude de son Royaume.

Et nous chrétiens, nous sommes dans toute cette histoire un peu comme Pierre au moment où le toucher de Dieu, de cette main créatrice de Dieu vient maintenant toucher son œuvre restaurée. En même temps, de ce contact jaillit la question : « M’aimes-tu ? » Au fond, toute notre existence est simplement le déploiement de cette question : « Simon, M’aimes-tu ? » m-aime-tuLes chrétiens et l’Église sont ceux-là mêmes qui, se sachant touchés par le mystère même de la présence du Christ ressuscité, par sa main ressuscitée, ont à cœur de vivre le plus simplement, le plus fidèlement possible, et même en y incluant leur faiblesse et leur péché, de méditer ces paroles que le contact de la main de Jésus mort et ressuscité fait jaillir dans notre cœur. Chacun d’entre nous est ainsi interrogé : « M’aimes-tu ? » Notre réponse, c’est la réponse de notre foi et de notre baptême, c’est la réponse de nos assemblées eucharistiques et de notre communion au corps du Christ. Tous ces gestes que nous accomplissons, c’est Dieu qui les inscrit en nous. Et c’est à ce moment-là, dans ces gestes mêmes que nous pouvons dire : « Oui, Seigneur, Tu sais tout, tu sais bien que je T’aime ».

Tâche redoutable et merveilleuse que celle de l’existence chrétienne tendue entre le sens d’une intimité de la présence de Dieu « qui a posé sa main sur nous » comme le dit le psaume, et la splendeur à laquelle nous sommes appelés parce que Celui qui est mort et ressuscité est le point de rassemblement, le point de jonction, vers lequel toute la création marche et s’en va, même sans le savoir.

Qu’aujourd’hui nous soit donné de mieux approfondir ce mystère du Christ Ressuscité. Ce n’est pas simplement l’espérance de notre survie, même si c’est tout à fait valable et important. Mais c’est beaucoup plus radicalement la réorientation de toute l’humanité, de tout le cosmos vers une vie nouvelle, vers le mystère même de la présence de Dieu qui maintenant nous touche de sa main pour nous ressusciter. Amen.




3ième Dimanche de Pâques par P. Claude Tassin (10 Avril 2016)

Actes 5, 27-32.40b-41 (“Nous sommes les témoins de tout cela, avec l’Esprit Saint”)

Les notables sadducéens sont majoritaires au grand conseil de Jérusalem, le sanhédrin présidé par le grand prêtre. Ce parti se méfie des innovations sociales et religieuses. À l’inverse, parce que les chrétiens défendent la foi en la résurrection, certains pharisiens du conseil restent ouverts à la jeune Église de Jérusalem, tel Gamaliel qui prendra ici la défense des apôtres (voir les versets 34-39). Relevons deux traits :

Les témoins de la foi pascale

Pierre proclame un résumé du message qu’on adressait aux Juifs pour leur révéler la foi chrétienne : Jésus a été crucifié selon les prophéties, «en le pendant au bois», selon l’interprétation juive et chrétienne de Deutéronome 21, 23. Le Dieu des patriarches l’a ressuscité et a fait de lui, littéralement, le «chef de file» et le Sauveur. Il suffit alors à Israël de se convertir, de reconnaître qu’on a eu tort de condamner Jésus, et le pardon de Dieu sera assuré. Les apôtres sont témoins de la vérité de ce message, puisqu’ils ont reçu l’Esprit qui leur donne l’assurance de la parole et la capacité d’opérer des miracles.

Le témoignage du «Nom»

Pour saint Luc, les tribunaux ne sont pas des lieux où les chrétiens persécutés se défendent, mais une tribune, l’occasion de témoigner bien haut de leur foi dans «le Nom» (de Jésus). Dans la Bible, le nom c’est la personne elle-même, comme lorsque nous disons : «Ce nom-là ouvre toutes les portes.» Les Actes des Apôtres évoquent souvent le nom de Jésus – ou simplement «le Nom», sans qu’il soit besoin d’en dire plus : «Nous vous avions interdit d’enseigner en ce Nom-là», fulmine le grand prêtre. Ce nom par la force duquel les apôtres baptisent, guérissent et exorcisent, triple activité illustrant cette certitude : «Il n’y a pas sous le ciel d’autre Nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés» (Actes 4, 12). Le Nom de Jésus, c’est son agir en tant que sauveur, un agir qui, dans l’histoire de nos Églises, se conjugue avec la force de l’Esprit, guide la mission.

Après leur flagellation, les apôtres «allaient, se réjouissant d’avoir été jugés dignes de subir des outrages pour le Nom». Quel sujet de fierté, en effet, que le fait de vivre les mêmes épreuves que celui dont on porte et dont on défend le nom ! Cette identité de destin est la gloire du chrétien.

Psaume 29 (“Seigneur, tu m’as fait remonter de l’abîme”)

De nouveau, ce poème n’a pas grand rapport avec la lecture qui précéde, sinon que les apôtres ont vécu une expérience «pascale» à travers leur flagellation et leur libération. Au vrai, ce psaume propose un modèle de prière au long du temps pascal. Les versets retenus par la liturgie cumulent les «ingrédients» de l’action de grâce biblique.

Strophe 1 : Le psalmiste a été gravement malade. Mais sa foi a crié vers le Seigneur qui l’a fait remonter du bord de la fosse où il allait tomber.

Strophe 2 : Le psalmiste invite ses proches, les «fidèles», à partager son expérience. Certes, l’épreuve est douloureuse et semble être un coup de colère de la part de Dieu. Mais ce n’est qu’un moment. La bonté du Seigneur, elle, dure «toute la vie».

Strophe 3 : Le psalmiste persiste dans sa reconnaissance, à travers des oppositions poétiques : les larmes des sombres soirs et les chants du joyeux matin ; le triste accoutrement du moribond et le beau vêtement du retour à la vie.

Un de mes amis, mort d’un cancer, répétait cette strophe à haute voix dans ses derniers jours. Son épouse lui disait : «Thierry, comment peux-tu dire cela, en ton état ?» Il répondait «Si ! Je le sais : je vais l’avoir, ma parure de joie.»

Strophe 4 : Le psalmiste, sauvé de la mort, sait maintenant qu’il est un «survivant» ; il sait à qui il doit sa vie. Désormais sa vie ne peut plus être qu’une perpétuelle action de grâce : «Que sans fin, Seigneur, mon Dieu, je te rende grâce !»

Selon la lecture chrétienne du psaume, c’est le Christ qui dit «je» dans ce psaume, louant son Père pour sa résurrection. Ce «je» est aussi celui de tout chrétien, uni au Christ qui rend grâce à Dieu pour ses expériences quotidiennes de résurrection.

 

Apocalypse 5, 11-14 (“Il est digne, l’Agneau immolé, de recevoir puissance et richesse”)

S’ennuie-t-on à la messe ? Qu’explose alors le toit de l’église, qu’on lise l’Apocalyse, chap. 4 et 5, et qu’on suive le visionnaire dans le Temple du ciel ! Dieu y siège sur un trône que soutiennent les quatre Vivants, c’est-à-dire les piliers de la création vivante. Autour de lui, voici les vingt-quatre Anciens, c’est-à-dire les patriarches et les prophètes de la Bible. Alors s’ouvre une liturgie cosmique dans laquelle, en fait, l’univers chante les cantiques des assemblées chrétiennes terrestres de la fin du 1er siècle. A qui s’adresse leurs louanges ? “Il est digne, l’Agneau immolé” (avec ses sept titres solennels) et “celui qui siège sur le trône”. »

Pourquoi cette cérémonie ? C’est que Dieu tient un « livre scellé », l’Ancien Testament, et personne ne peut l’ouvrir pour qu’on en comprenne le vrai sens (Apocalypse 5, 1-6). Mais arrive l’Agneau immolé, le Christ ; le véritable Agneau pascal dont parlait la Bible. Lui nous expliquera tout.

Que nous nous réunissions dans une cathédrale ou une église rurale, chaque dimanche célèbre la Pâque, la victoire sur la mort. Nous chantons le Christ avec l’univers entier, dans une louange de tout le cosmos. Quand vient la routine, l’Apocalypse nous aide à retrouver le souffle du monde en marche vers la Pâque définitive qui rassemblera « des myriades de myriades » de croyants.

 

Jean 21, 1-19 (“Jésus s’approche ; il prend le pain et le leur donne, et de même pour le poisson”)

L’évangile d’aujourd’hui est une libre et fine broderie sur un épisode de la tradition évangélique : la pêche miraculeuse (cf. Luc 5, 1-11). Dimanche dernier, nous lisions la fin de l’évangile de Jean. Mais, à la fin du 1er siècle, devant de nouveaux problèmes, Dieu inspire à un disciple de l’évangéliste cet épilogue qui met en relief *Pierre et «le disciple que Jésus aimait». L’épisode comprend trois séquences.

La pêche

L’épisode de la pêche, symbole de la mission chrétienne, souligne d’abord la stérilité des efforts des disciples en l’absence du Seigneur. Puis, comme lors de la course au tombeau, «le disciple que Jésus aimait» découvre le premier la présence du Seigneur, mais laisse Pierre se précipiter à sa rencontre. Cent cinquante-trois poissons ! comme si on avait compté les preuves de la merveille : voilà la puissance du Seigneur pour son Église ! Mais, nouvelle époque, Pierre va perdre sa figure de missionnaire au profit de celle de «pasteur»…

Le repas

Vient la scène du repas. Elle rappelle les gestes de la multiplication des pains (cf. Jean 6 ,11) et, par là, de l’eucharistie : les chrétiens savent que «c’est le Seigneur» qui les nourrit et les attend en même temps sur le rivage de la Pâque à venir.

Le dialogue final

Voici enfin le dialogue entre Jésus et Pierre. Simon répare son triple reniement par une triple déclaration d’amour qui lui vaut la charge de pasteur, c’est-à-dire, on le verra dimanche prochain, une intime participation à la fonction que le Christ joue vis-à-vis de l’Église. Scène poignante, car Pierre est déjà mort quand cette scène est rédigée («Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort Pierre rendrait gloire à Dieu»). Pierre est, lui aussi, un vrai disciple, un amoureux du Christ. Pourquoi cette insistance ?

Notre lectionnaire, hélas, omet la finale, Jean 21, 20-23, qui est la clé de l’épisode. L’Église ne fut jamais une au départ. L’unité fut toujours à construire. Il y eut, entre autres, un groupe se réclamant du «Disciple que Jésus aimait» et dont l’évangile de Jean se fait le défenseur, une Église imbibée de l’idée d’une communion personnelle de chaque chrétien avec Jésus, une Église qui boudait les communautés se réclamant de Pierre, avec leur sens de l’organisation «pastorale». Le groupe avait cru que «ce Disciple ne mourrait pas». Erreur ! et des déviations sont vite apparues dans ce groupe ecclésial. L’auteur de notre épilogue, successeur du Disciple, dit ceci : ne perdons pas notre sens de l’amour du Christ, mais rallions-nous aux Églises de Pierre : lui aussi était un «disciple que Jésus aimait», et son martyre l’a prouvé.

C’est un premier exemple de discernement sur les courants opposés, voire douloureux, qui ne cesseront jamais de parcourir l’Église de manière féconde.

Pierre et Jean : «L’Église connaît deux genres de vie à elle révélés par Dieu. L’une est dans la foi, l’autre dans la vision ; l’une pour le temps du voyage, l’autre pour la demeure d’éternité ; l’une dans le labeur, l’autre dans le repos ; l’une dans le travail de l’action, l’autre dans la récompense de la contemplation.

La première est symbolisée par Pierre, la seconde par Jean. La première est en action jusqu’à la fin du monde, avec laquelle elle trouvera sa propre fin ; la seconde doit attendre son accomplissement après la fin de ce monde, mais dans le monde futur elle n’a pas de fin. Ainsi il est dit à Pierre : “Suis-moi”, et au sujet de Jean “Si je veux qu’il reste jusqu’à ce que je vienne, est-ce ton affaire ? Mais toi, suis-moi”…. Ce qu’on peut dire plus clairement ainsi : Que l’action parfaite me suive, modelée sur l’exemple de ma passion; que la contemplation, qui commence seulement, reste jusqu’à ce que je vienne, pour trouver son accommplissement lorsque je viendrai » (saint Augustin, sur saint Jean).

Qui donc est là, sur la rivage,

Après la nuit de vaine pêche ?

Qui donc est là ?

À mon filet de gros poissons,

J’ai reconnu le Seigneur.

Tu sais tout, Seigneur,

Tu sais que je t’aime. (chant I 120)