5ième Dimanche de Carême – Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

IL NOUS FAUT RESTER AUX PIEDS DE JÉSUS POUR RECEVOIR SON PARDON

 

Pardon 1« Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette, le premier, une pierre. Eux, entendant cela, s’en allèrent un à un à commencer par les plus vieux ». Il leur avait dit simplement que, s’ils se sentaient la conscience tranquille, ils pourraient lui jeter la première pierre, il ne leur avait pas demandé de s’en aller. Mais c’est bien cela qui est étrange : ils sont partis. Simplement le fait d’entendre cette parole du Seigneur a fait que tous ces hommes, venus pour manifester la force de la Loi qui condamne l’homme à cause de son péché, sitôt que le Christ les remet eux-mêmes devant leur propre péché, sont curieusement pris d’un sentiment d’inutilité comme s’ils n’avaient plus rien à faire à cet endroit. Parce qu’ils n’ont pas trouvé la confirmation qu’ils espéraient pour exécuter la Loi de Moïse et condamner cette femme et porter sur elle le poids et la force de la Loi, ils pensent alors qu’ils n’ont plus qu’à s’en aller.

Nous-mêmes, nous trouvons que ce sont des mœurs bien cruelles que de vouloir lapider une femme pour adultère, et nous pensons qu’aujourd’hui, nous avons beaucoup évolué dans notre considération de la faute et du châtiment. Mais le plus grand péché qui était dans le cœur de ces hommes, n’était pas de vouloir condamner la femme au nom de la Loi, le plus grand péché c’était d’être partis loin d’elle parce qu’ils n’avaient pas pu la condamner. Car ils manifestaient au grand jour leur dureté de cœur. En lisant cet évangile de la femme adultère, il me prend de penser : « Ah ! Si vraiment nous étions de vrais pécheurs ». Comprenez-moi bien, je ne dis pas que nous devrions faire de plus grands péchés, de la surenchère dans le domaine du péché, comme si c’était uniquement par le jeu de cette surenchère que nous pouvions effectivement prendre conscience du pardon de Dieu. Mais en parlant de ‘vrais pécheurs’, je veux dire par là que la plupart du temps nous sommes de ‘faux pécheurs’, c’est-à-dire des gens qui passent leur temps à ne pas reconnaître la vérité de leur péché. Et c’est bien le drame latent dans cette affaire de la femme adultère : ces hommes ont vu le péché de la femme adultère et ils sont prêts à exécuter les sentences de la Loi. Mais quand le Christ les met devant leur propre péché, ils montrent qu’ils sont de ‘mauvais pécheurs’, ils ne supportent pas de voir leur péché mis à nu par le regard du Christ qui leur a lancé ce défi.

Amour, pardon, réconciliation

Toute la différence entre la femme adultère et les hommes qui l’accusent, n’est pas une affaire de moralité, c’est une différence de vérité : l’une se reconnaît vraiment pécheresse et les autres ne supportent pas de se reconnaître véritablement pécheurs. Et je pense à cette phrase d’un moine du désert qui disait : « Celui qui pleure son péché est plus grand que celui qui ressuscite un mort ». C’est vraiment ‘la vérité du Bon Dieu’. Pleurer son péché c’est le plus grand miracle qui puisse arriver dans notre existence, car à ce moment-là au moins en face de Dieu et sous son regard, nous avons reconnu la vérité de ce que nous sommes, alors que la plupart du temps, nous n’avons pas du tout envie de pleurer ! Simplement dans ce mouvement de dérobade qui a commencé au premier péché d’Adam dans le Paradis et qui n’a cessé de continuer à travers toute l’histoire du peuple élu et qui ne cesse de continuer aujourd’hui encore dans l’histoire de l’Église et notre propre histoire, nous ne supportons plus de voir notre péché en face.

Il y a peut-être pire encore, je me demande si dans le cœur des hommes, le plus grand péché ne serait pas le suivant : s’ils venaient tendre des pièges au Christ, c’est sans doute parce qu’ils avaient bien senti en Lui Quelqu’un qui les dépassait, et s’ils avaient pu condamner cette femme avec l’appui de Jésus, leur acte aurait acquis une légitimité plus grande. Ils auraient pu tuer non seulement au nom de Moïse, mais avec l’appui de ce Rabbi dont ils pressentaient l’extraordinaire autorité. Or lorsqu’ils posent la question pour tendre un piège à Jésus, pressentant que sa réponse pourrait avoir quelque chose de décisif, une peur presque instinctive les pousse à ne pas rester : à cause de leur lâcheté, ils ne parviendraient pas à regarder en face l’acte par lequel Jésus va pardonner cette femme. Le mystère d’iniquité qu’il y a dans le cœur de ces hommes qui s’en vont, est double : d’une part, ils refusent de voir leur propre péché, d’autre part, ils sont incapables de voir cette femme comme une femme radicalement sauvée, totalement et absolument pardonnée. Ils n’ont pas plus le courage de voir leur péché en face qu’ils n’ont le courage de voir le pardon de Dieu en face.

Si nous préparons notre cœur durant le Carême, c’est pour entrer dans le grand Pardon, c’est pour regarder en face cette réalité du pardon de Dieu. La Pâque, c’est d’abord la grande fête du pardon, l’univers est réconcilié, l’homme est saisi jusque dans le tréfonds de son cœur par l’infinie miséricorde de Dieu qui vient épouser totalement notre humanité brisée et blessée par le péché. À l’approche du triduum pascal, nous entrons dans ce mystère du pardon de Dieu. Lorsque le Christ brisera le pain et le donnera à ses disciples en disant : « Ceci est mon corps livré », puis passera la coupe en disant : « Ceci est mon sang versé pour vous, pour la rémission des péchés », nous verrons le pardon de Dieu en acte, pour le monde entier. Lorsque le Christ sera cloué sur la croix, nous verrons le moment où Il dit : « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font », c’est encore le pardon de Dieu qui sera sous nos yeux. Quand Il sera déposé au tombeau, nous serons appelés à contempler invisiblement le mystère de sa descente aux enfers, nous le verrons traquer la mort et le péché jusque dans leurs derniers retranchements.

miséricorde

Puisque nous sommes pécheurs, restons près du Christ, ayons le courage de la femme adultère, elle est restée auprès du Seul qui pouvait lui jeter la pierre parce que précisément elle a compris qu’Il était miséricorde. Peut-être cela nous permettra-t-il de deviner le sens mystérieux de ce geste par lequel le Christ écrivait sur le sable. Ce geste est tellement obscur et tellement mystérieux qu’on se sent démuni pour l’expliquer. Pourtant il y a peut-être une chose qui pourrait non pas l’expliquer, mais nous permettre d’en pressentir le sens. Que vous voulez-vous que le Christ écrive ? Où voulez-vous que le Christ écrive ? Je crois qu’Il ne peut écrire nulle part ailleurs que dans le livre de la vie. Au fond, ce que Jésus gravait sur le sable, ce jour-là, c’était le nom de ces hommes. Et Il avait envie de les écrire dans le livre de la vie, dans le livre de sa Pâque, dans le livre dont Il allait ouvrir les sceaux lorsqu’Il serait l’Agneau égorgé. Mais eux, à cause de leur refus, ne Lui permettaient pas d’écrire durablement dans le livre et ils ne Lui offraient que le sable de leur cœur fuyant. Et ce n’est donc pas le Christ qui a effacé ces noms qui étaient inscrits sur la terre, mais ces hommes eux-mêmes qui l’ont effacé à cause de leur refus de regarder en face le pardon de Dieu.

En entrant nous-mêmes dans cette Pâque, nous ne recevons pas le pardon de Dieu ‘au compte-goutte’, absolution par absolution, mais en recevant, chacun personnellement, le pardon de Dieu, c’est le pardon accordé à tout l’univers qui est accordé à chacun d’entre nous, c’est le début de cette grande réconciliation, c’est le renouvellement de cette fête de l’Expiation de Yom Kippour, du jour du grand pardon inauguré déjà lorsque Moïse, pour la seconde fois, monta sur la montagne et que Dieu Lui-même, en ce jour-là, prononça son nom : « Seigneur, Seigneur, Dieu de tendresse et de pardon qui fait miséricorde à toutes les générations ». C’est la fête du grand pardon. Et le voile se déchire en deux dans le Temple, car désormais, nous ne sommes plus séparés de l’amour de Dieu par un voile. Mais le Christ, laissant briser le voile de sa chair, fait resplendir sur nous l’abîme de son pardon. Nous sommes des pécheurs, mais soyons de vrais pécheurs comme la femme adultère, non pas des pécheurs qui ne veulent pas se reconnaître pécheurs comme tous ces hommes qui s’en allaient.

Ayons le courage de mettre toute notre liberté et notre volonté dans l’Unique qui peut nous pardonner, et restons comme cette femme aux pieds de Celui qui désormais inscrit nos noms dans le livre de la vie, par la puissance de son pardon. AMEN.




5ième Dimanche de Carême par P. Claude Tassin (Dimanche 13 mars 2016)

Isaïe 43, 16-21 (« Voici que je fais une chose nouvelle, je vais désaltérer mon peuple »)

Le 4e dimanche de carême montrait le peuple d’Israël entrant en Terre sainte. Mais notre histoire avec Dieu ne s’arrête pas là. Avec un bond de quelques siècles, le 5e dimanche nous fait entendre un oracle du « Second Isaïe », au temps de l’exil des Israélites à Babylone. Les prophètes s’expriment comme les ambassadeurs des rois : voici d’abord ce qu’on appelle la formule du Messager (« ainsi parle le Seigneur (le Roi)… ») suivie des qualités de l’envoyeur (« lui qui… ») et du message proprement dit (« Ne vous souvenez plus… »).

Du passé vers l’avenir

Selon le message du prophète, Dieu est d’abord celui « qui fit un chemin dans la mer (Rouge) » pour sauver les siens de l’esclavage, qui anéantit l’armée égyptienne comme mèche s’éteignant au contact de l’eau. Mais tout cela relève du *passé. Voici que Dieu fait « une chose nouvelle », traçant une route dans le désert transformé en paradis ruisselant d’eau, pour que le Peuple revienne sur sa Terre, escorté par les fauves pacifiés. Ce Peuple n’est pas un troupeau anonyme, mais « l’élu », le partenaire que Dieu a « façonné », créé, et qui « redira sa louange », comme autrefois sur la rive de la mer Rouge (cf. Exode 15, 1-21).

L’avenir est aventure

« Ne songez plus aux choses d’autrefois », écrit le prophète. Pierre Dac disait (je le cite de mémoire) : L’avenir, c’est ce qu’on a dans le dos, quand on se retourne sur son passé. Cette boutade rejoint une vieille mentalité sémitique : on voit le présent et le passé, mais l’avenir échappe au regard. Pourtant, il y a aussi un *mirage du passé. La foi ne nous tourne pas vers un passé révolu. Dieu reste à jamais créateur : il fait toujours pour nous du neuf, de l’inouï qui « germe déjà, ne le voyez-vous pas ? » La foi tournée vers l’avenir s’appelle le risque de l’espérance.

* Le mirage du passé. « Qu’est-ce que nos ancêtres n’ont pas déjà souffert ? Ou bien, quand nous souffrons tels malheurs, savons-nous s’ils n’ont pas souffert les mêmes ? On rencontre pourtant des gens qui récriminent sur leur époque et pour qui celle de nos parents était le bon temps ! Si l’on pouvait les ramener à l’époque de leurs parents, est-ce qu’ils ne récrimineraient pas aussi ? Le passé, dont tu crois que c’était le bon temps, n’est bon que parce que ce n’est pas le tien » (saint Augustin).

 

Psaume 125 (Qui sème dans les larmes moissonne dans la joie)

En lien avec la 1ère lecture, ce psaume chante le retour des exilés et, dans un élargissement du sens, il prophétise le rassemblement final du peuple de Dieu, le rassemblement à venir de tous les croyants. Les non-croyants, désignés ici comme « les nations », seront ébahis par ce dénouement triomphant. Les fidèles dispersés avaient semblé trimer dans les larmes quand ils essayaient de semer leurs actes de fidélité au Seigneur ; ils connaîtront, ils l’espèrent, la moisson récompensant leur foi.

  Les psaumes vivent leur vie ! Celui-ci n’échappe pas aux mutations. Certes, en son état actuel, il a le sens que l’on vient de résumer. Mais la subtilité de la langue hébraïque permet de remonter à une préhistoire du poème : Quand le Seigneur ramena les captifs.., peut se comprendre en ces termes : Quand le Seigneur fit produire le produit (de la terre)… De même, Ramène, Seigneur, nos captifs, peut se lire ainsi : Fais produire, Seigneur, notre produit. Bref, étonnante mutation ! En son sens originel, le poème rendait grâce au Seigneur pour des récoltes extraordinaires, qui ont fait l’admiration des peuples voisins, « les nations », et le poète espérait qu’à travers les duretés de la saison des semailles, viendraient encore et toujours de belles moissons.

  Les psaumes vivent leur vie ! Lecture de l’histoire des exils, lecture de l’expérience agricole… Comment ces deux lectures se conjuguent-elles aujourd’hui entre l’expérience des milieux urbains et celle des milieux ruraux ? Ici s’arrête mon mini-commentaire, avant qu’il ne devienne homélie, un exercice qui n’est pas de mon ressort.

 

Philippiens 3, 8-14 (“À cause du Christ, j’ai tout perdu, en devenant semblable à lui dans sa mort »)

La 1ère lecture nous tournait vers le monde nouveau que Dieu prépare. À son tour, Paul s’adresse à ses amis philippiens que tente un retour en arrière, c’est-à-dire aux pratiques juives. Il donne en exemple sa propre *vocation d’apôtre. « Les valeurs anciennes (…) réévaluées à la lumière du Christ révèlent combien le regard de Paul sur la réalité, son interprétation du monde et de l’histoire sont devenus autres. Plus encore, c’est une nouvelle perception de soi-même, où l’Apôtre reçoit désormais son identité d’un Autre, situé en dehors de lui-même » Yara Matta, À cause du Christ).

Pour gagner…

Les « avantages » dont parle Paul étaient le capital de sa sainteté, de son zèle de pharisien fidèle à la Loi mosaïque. Il pensait que Dieu l’estimait juste en raison de ce capital de mérites. Mais il a découvert en Jésus le Messie et le seigneur de sa vie. Alors, il a rejeté comme sans valeur ses anciennes sécurités. Il n’a rien gagné au change, mais s’est mis en route pour mieux connaître ce Christ qui l’a « saisi » comme on empoigne un témoin dans une course de relais. Mais le Christ court encore devant lui et il lui faut le rattraper, comme le trophée de la compétition.

… ce qui n’est pas encore gagné

Par les épreuves et les succès de sa vie missionnaire, Paul fait l’expérience mêlée des « souffrances de la passion » du Christ et de « la puissance de sa résurrection », dans l’espérance de parvenir, lui aussi, à ressusciter d’entre les morts. C’est cette foi en l’avenir, et non ses mérites, qui le rend juste aux yeux de Dieu, parce que c’est le choix que Dieu attend de nous, le choix de notre route de carême. Car, avec Paul, nous disons, nous aussi : Je ne suis pas encore au bout, au but.

* La vocation de Paul. À la différence de la mise en scène de Luc (cf. Actes 9), Paul n’évoque dans ses épîtres aucun scénario de l’appel du Christ à sa mission d’apôtre, sur la route de Damas. Il n’en livre que le sens. Selon Galates 1, 15-16, sa vocation est une révélation : Dieu lui révèle que Jésus est le Fils ; il lui dévoile qu’il a été choisi dès le sein maternel, tel Jérémie et le Serviteur du Seigneur (voir Jérémie 1, 5 et Isaïe 42, 6 ; 49, 6), pour que l’Évangile atteigne les nations païennes. En Philippiens 3, Paul dit seulement qu’il a reconnu Jésus comme son Seigneur.

 

Jean 8, 1-11 (‘”Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à jeter une pierre “)

La discipline des Églises des premiers siècles n’avaient pas l’indulgence de Jésus à l’égard des pécheurs publics. Voilà sans doute pourquoi on tint plutôt caché l’épisode de la femme adultère, un « texte voyageur » que les anciens manuscrits copient à différents endroits des évangiles et qu’il faudrait peut-être placer après Luc 21, 38.

La situation

En tout cas, la scène appartient à l’étape finale de la vie de Jésus à Jérusalem et ressemble à la controverse sur l’impôt dû à César (cf. Luc 20, 20-26). Ici aussi scribes et pharisiens cherchent à piéger l’enseignement du Maître. Le récit est trop stylisé pour qu’on puisse comprendre exactement le cas mis en scène (voir Lévitique 20, 10 et Deutéronome 22, 22-24) : cette femme a-t-elle été légalement jugée ? Ou s’apprête-t-on plutôt à un simple lynchage ? Où sont le mari et l’amant impliqués dans l’affaire ? Rien de tout cela n’intéresse l’évangéliste, mais seulement deux éléments : 1) Le piège : Jésus ira-t-il contre la loi mosaïque de la lapidation, ou bien y souscrira-t-il, se mettant par là en tort face à l’autorité romaine qui se réserve, au moins en principe, la décision des peines capitales ? 2) l’attitude de Jésus face à l’être humain pécheur.

La mise en scène

Sage interprète de la Loi divine, Jésus se donne le temps du silence  : il «  *il écrivait sur la terre. ». Certains commentateurs songent à Jérémie 17, 13, là où Dieu dit : « Ceux qui s’écartent de moi sont inscrits sur la terre », et Jésus se ferait alors le juge de ceux qui accusent la femme adultère.

  « Celui d’entre vous qui est sans péché… » Le Maître renvoie les dénonciateurs à leur propre conscience et, par là, à une interprétation humaine et simple de la Loi. « Les plus âgés » se retirent d’abord, sans doute plus sages et plus lucides sur l’expérience de ce genre de péché, d’autant plus que l’Antiquité méditerranéenne attribue volontiers aux vieux la tendance à la luxure (voir déjà, comme typique, le récit célèbre de Daniel 13 sur Suzanne).

La solution

Scribes et pharisiens ont entouré cette femme de leur cercle accusateur. Jamais ils ne lui ont adressé la parole. Ils l’ont poussée en avant comme un cas juridique abstrait à examiner, semblable au problème de l’impôt dû à César. Mais voici brisé ce cercle mortel et voici Jésus s’adressant enfin à cette femme dont rien n’est dit au sujet de ses sentiments, sinon qu’elle invoque humblement Jésus comme « Seigneur », s’en remettant à sa décision. Jésus ne l’accuse pas et ne l’excuse pas. Simplement, il la renvoie, libre, à son propre avenir : « Va, et désormais ne pèche plus », comme il a ouvert un avenir aux scribes et aux pharisiens en les renvoyant à leur conscience et à leur conduite.

Carême

Telle est la miséricorde du Seigneur : elle donne le temps de la conversion, comme l’indiquait l’évangile du 3e dimanche C du carême, avec la parabole du figuier. Ajoutons que, sous la plume des prophètes, le Peuple de Dieu se trouve souvent décrit comme une femme adultère envers son Dieu, de par son idolâtrie, son immoralité et son injustice (par exemple Osée 1 – 3). Ainsi sommes-nous, de toute façon, cette femme adultère, à moins que nous soyons du côté des scribes et des pharisiens, prompts à condamner, mais peu enclins à la conversion.

* « Il écrivait sur la terre ». « Mis en demeure de prononcer une condamnation conforme à la Loi, Jésus se tait. Il s’abstrait dans un geste. Les diverses explications de ce geste proposées par les commentateurs négligent la teneur du texte, surprenante. La phrase “il écrivait sur le sol” aurait suffi pour dire l’action si celle-ci se limitait à évoquer le jugement de Dieu sur tout homme pécheur ou à créer un temps de silence. Mais le texte détaille les mouvements : par deux fois il décrit Jésus qui “se courbe” puis “se redresse”. Pourquoi cette insistance dans un récit si bref ? La mention du Mont des Oliviers dans l’exorde a déjà situé l’épisode dans l’imminence de la Passion. Par ces deux verbes contraires, le geste acquiert une signification christologique : il mime l’abaissement et le relèvement par lesquels Jésus va réconcilier avec Dieu l’humanité prisonnière de sa condition pécheresse » (X. Léon-Dufour, Lecture de l’Évangile selon Jean).

 




4ième Dimanche de Carême – Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

Fils cadet et fils aîné

 

Nous le savons bien, cette parabole du fils prodigue est inépuisable parce qu’au fond elle résume en elle-même toute l’histoire du salut : Dieu a pardonné à l’humanité. J’aimerais simplement essayer de voir comment nous sommes à la fois des fils aînés et des fils cadets.

fils cadet

Je crois qu’une des choses les plus criantes de notre vie, c’est que nous sommes très souvent des fils cadets en demandant la part d’héritage qui nous revient, nous disons purement et simplement à Dieu que cette vie, qu’Il nous a donnée, nous voulons la vivre et l’arranger à notre goût et à notre manière pour la vivre sans Lui. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus glorieux dans notre existence, mais ça arrive plus souvent qu’à son tour.

Ce en quoi je pense il nous faut ressembler à ce fils cadet, c’est que, lorsque nous sommes réduits, à force de n’avoir voulu à en faire qu’à notre tête, lorsque nous sommes réduits à garder les cochons et à ne pas pouvoir manger même ce que mangent les cochons, lorsque notre péché nous a fait entrer dans une telle misère, dans une solitude et dans un isolement tels qu’ils nous deviennent insupportables, ce en quoi il nous faut imiter le fils cadet, c’est de nous souvenir du bonheur profond qu’il y a à vivre auprès de notre Dieu. C’est cela qui a bouleversé le cœur de ce prodigue. C’est cela qui devrait bouleverser notre cœur. Le seul motif pour lequel nous devrions nous convertir, ce n’est pas pour améliorer notre vie comme s’il fallait parfaire et fignoler ce personnage spirituel idéal auquel nous voudrions correspondre, le seul motif de nous convertir, c’est qu’il y a toujours, où que nous en soyons de notre péché et de l’oubli de Dieu, il y a toujours cette présence secrète, cette voix secrète qui nous dit : « Reviens vers le Père, car c’est là qu’est ton bonheur ». Voilà, je crois, ce qui caractérise au mieux, l’attitude du fils cadet et ce que nous devons essayer d’imiter dans notre propre vie : ce désir de nous convertir et de trouver le pardon de Dieu, parce que nous avons besoin et que nous avons soif du bonheur d’être auprès de Dieu.

Ce en quoi nous sommes des fils aînés, malheureusement, c’est aussi fréquent c’est que nous sommes sans cesse à calculer et à compter que les autres en font beaucoup moins que nous, qu’ils se cassent beaucoup moins la tête et que ça va toujours mieux pour eux que pour nous. Et c’est bien malheureux que nous ayons un tel regard sur l’existence des autres, parce qu’au fond ce qui fait le malheur de ce frère aîné, c’est qu’ayant toujours vécu auprès de son père, il n’imagine pas ce que c’est que le pardon.

amour de dieuLe pardon, ça ne peut pas se mesurer en affaire d’héritage, ça ne peut pas se mesurer au fait qu’on a gaspillé ou non cet héritage. Le pardon, c’est le fait qu’à un certain moment, dans la détresse de quelqu’un a surgi la grâce de Dieu. Et à ce moment-là, il n’y a qu’une chose à faire, c’est de se mettre à genoux et de rendre grâces, ce que ne fait précisément pas l’aîné et ce que nous ne faisons pas souvent. Chaque fois que nous sommes en présence de notre frère, nous devrions d’abord le voir comme un pécheur pardonné et ne pas d’abord nous préoccuper de savoir s’il est plus pécheur ou moins pécheur que nous. Cela n’a aucun intérêt, au contraire, cela ne sert qu’à nous égarer et à nous perdre nous-mêmes. Mais chaque fois que nous rencontrons nos frères, nous devrions être capables, à propos de chacun d’eux, de rendre grâces parce que ce frère est un pécheur pardonné et qu’il a connu la miséricorde comme nous aussi nous l’avons connue.

C’est vrai que, par certains aspects, nous sommes des frères aînés. C’est vrai que nous avons connu déjà d’immenses grâces de Dieu, que nous avons essayé, tant bien que mal, de rester toujours fidèles à l’appel de notre Dieu. Mais, de grâce, lorsque nous voyons nos frères qui sont en train de se convertir, de rentrer dans le sein de la miséricorde de Dieu, n’ayons pas le réflexe de celui qui se croit sur un terrain dont il est le possesseur, le propriétaire, de manière privée. Qu’au contraire nous ayons ce cœur ouvert, puisque Dieu a ouvert son cœur et sa miséricorde à nos frères. Que, nous aussi, à notre mesure, mais avec beaucoup d’amour et d’espérance, nous ouvrions notre cœur à la miséricorde et au pardon mutuel.

Je voudrais enfin insister sur un tout petit aspect qui est un des moteurs de la parabole. Lorsque le fils se dit qu’il doit retourner chez son père, à vrai dire il n’a pas, comme on dirait aujourd’hui « une image du père » tellement flatteuse. Il va lui dire : « Je ne mérite plus d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes journaliers ! » Autrement dit, le fils imagine le stratagème suivant. Si je vais travailler chez mon père, j’aurais à manger. Il est conscient de son péché, de l’indignité dans laquelle il est tombé. Il a trahi le statut de fils qu’il avait eu, par grâce, par le simple fait qu’il était né dans cette maison. Et il se dit : « Etant donné que je suis déchu, on ne peut pas aller au-delà d’un contrat donnant-donnant. Si mon père, à cause de la reconnaissance et de l’aveu, acceptait que je puisse être chez lui un salarié, alors j’aurais de quoi manger ». Les motifs du retour ne sont reluisants ni du point de vue du jeune fils qui se trouve dans la misère, et c’est vraiment la faim qui fait sortir le loup du bois, ni du côté du but car il s’imagine que son père va signer avec lui un contrat.

misericordia

Or ce qui fait précisément le revirement et la tension de la situation, c’est que, au moment même où le fils arrive, il n’a pas le temps de raconter ce qu’il avait préparé. Il reconnaît simplement, à haute voix, qu’il a péché contre le ciel et contre son père, mais son père ne lui laisse pas finir la deuxième phrase qu’il avait soigneusement établie pour essayer d’entrer dans ses bonnes grâces. C’est que, dans l’attitude de Dieu, le pardon est préalable à tous les dons. Pour nous qui sommes pécheurs, nous devons comprendre que la grâce de Dieu n’est pas simplement un contrat en bonne et due forme, dans lequel nous essaierions au mieux d’aménager nos relations avec Dieu. Combien y a-t-il de chrétiens qui croient que c’est parce qu’on se donne la peine de dire ses fautes que Dieu nous les pardonne, ce qui est une compréhension extrêmement dévoyée du mystère du pardon, un peu d’ailleurs celle du jeune fils qui prend la résolution de retourner à la maison. Le pardon est immotivé. D’une certaine manière, il est aussi immotivé que le péché, que le départ du jeune fils. De la part de Dieu, pardonner signifie le maximum de la grâce. A l’intérieur de ce pardon, ensuite, pourront s’épanouir tous les dons.

C’est là un des aspects les plus fondamentaux de notre existence chrétienne. C’est que le pardon signe la gratuité absolue de la réconciliation et de la rentrée en grâce. Ainsi tout ce qui nous est donné par la suite, toutes les grâces qui nous sont faites, tous les dons qui nous sont accordés, sont faits, de la part de Dieu, « sur fond de pardon ». Ainsi donc, pour chacun d’entre nous, la grâce la plus fondamentale est celle d’être pardonné. Pardon = donner parfaitement. En l’occurrence, cette définition porte quelque chose de tout à fait vrai. Si nous sommes ainsi pardonnés, alors nous recevons, par ce pardon, l’assurance que Dieu ira jusqu’au bout de son don, c’est-à-dire jusqu’à l’achèvement de nous-mêmes dans la gloire et dans la réconciliation avec Dieu, puisqu’Il a commencé par le geste le plus absolu et le plus décisif pour chacun d’entre nous. Amen.




4ième Dimanche de Carême par P. Claude Tassin (Dimanche 6 mars 2016)

Josué 5, 10-12 (L’arrivée en Terre Promise et la célébration de la Pâque)

 

Dans l’histoire sainte tracée au long du carême par les lectures de l’Ancien Testament,, le 4ième dimanche chaque année rappelle le don de la *Terre promise.

 Il s’agit, en cette année C, de la première Pâque célébrée sur ce sol si longtemps espéré. Sous la conduite de Josué (en grec « Jésus »), successeur de Moïse, le peuple a traversé le Jourdain à pied sec et s’est installé à Guilgal le 10 du mois de nisan (cf. Josué 4, 19), jour prescrit pour la préparation de la Pâque. On a circoncis ceux qui ne l’avaient point été durant l’exode ; car ne peuvent participer à la Fête que les circoncis (cf. Exode 12, 48). Avec les premières récoltes dans le pays, on mange les pains sans levain, sans doute selon un rite ancien qui distingue encore la célébration des pains azymes (fête des sédentaires) et la Pâque elle-même (fête des nomades), puisqu’on n’évoque pas ici l’immolation de l’agneau. La consommation d’épis grillés est une particularité inconnue par ailleurs, sauf lors de l’offrande des prémices de la récolte (cf. Lévitique 2, 14).

Cette festivité clôt l’errance du Peuple de Dieu : une première Pâque avait préludé à la libération de l’oppression de l’Égypte (Exode 12 – 15) ; la nouvelle Pâque accomplit la promesse de Dieu. Dès lors cesse le don de la manne, ce pain « de pauvreté » (Deutéronome 8,16). qui avait nourri le « carême » d’Israël dans le désert

 

* Entrer en Terre promise. « Lorsque tu abandonnes les ténèbres de l’idolâtrie et que tu désires accéder à l’obéissance de la loi divine, alors tu commences ta sortie d’Égypte. Lorsque tu es inscrit au groupe des catéchumènes et que tu commences à suivre les préceptes de l’Église, tu traverses la mer Rouge. Dans les haltes que tu fais chaque jour au désert, tu t’appliques à écouter la voix de Dieu et à contempler le visage de Moïse qui te révèle la gloire du Seigneur. Mais lorsque tu arrives enfin à la source spirituelle du baptême et que tu es initié par les prêtres et les lévites à ces mystères vénérables et merveilleux que connaissent ceux-là seuls qui ont droit de les connaître, alors, avec l’aide des prêtres, tu traverses le Jourdain et tu entres dans la Terre de la promesse : c’est la Terre où, après Moïse, c’est Jésus lui-même qui te prend en charge et te guide sur la route nouvelle » (Origène [3e siècle], Homélies sur Josué).

 

Psaume 33

La liturgie nous offre les trois premières strophes de ce psaume. Le poème bénit, loue Dieu qui soutient les justes au milieu de leurs épreuves, le Seigneur qui vient au secours du pauvre persécuté en raison sa fidélité à Dieu. Le rapport de ces versets à la 1ère lecture est assez lâche, sinon par l’antienne, tirée du verset 9 ; « Goûtez et voyez ; le Seigneur est bon ! » Par leur première Pâque sur la Terre promise, par les produits du sol, les fils d’Israël ont enfin goûté, après leur long exode, la bonté du Seigneur.

De manière plus large, le psaume est mis en lien avec le Carême, parce que, dans les premières Églises, ce poème scandait la préparation des catéchumènes au baptême.

 

2 Corinthiens 5, 17-21 (Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ»)

Cette page de Paul nous prépare à entendre l’évangile du fils perdu et retrouvé, de la réconciliation entre le père et son fils entre les frères.

Les circonstances de la lettre

Au départ, l’Apôtre tente ici de régler un problème concret : les Corinthiens ont prêté l’oreille à des prédicateurs qui dénigrent sa manière d’exercer son ministère. Quelqu’un a même insulté Paul en public (cf. 2 Corinthiens 2, 5-7). L’heure est venue d’une vraie *réconciliation, qui sera le signe d’une réconciliation avec Dieu lui-même.

La réconciliation, pour une création nouvelle

Le chrétien est « une créature nouvelle ». Mieux vaudrait traduire ainsi : le croyant est « une création nouvelle ». L’accent de Paul ne porte pas sur le statut du baptisé, mais sur l’action de Dieu qui, par le don de la réconciliation ou, synonyme, de la restauration, crée un monde nouveau.

Le chrétien doit quitter « le monde ancien » de la discorde. Dieu a pris l’initiative d’une sorte d’amnistie générale du genre humain. Opérée par le Christ, grâce au pardon des péchés, cette œuvre se prolonge par le ministère des apôtres qui sont les ambassadeurs du Christ, ses représentants attitrés. Et si les Corinthiens restaient fâchés contre Paul, ils l’empêcheraient d’exercer son ministère de réconciliation, qui est aussi « ministère d’une alliance nouvelle » (lire 2 Corinthiens 3, 1-6). Qu’ils se rappellent l’essentiel de l’Évangile qu’ils ont reçu : ce Christ sans péché, Dieu a permis que tombe sur lui le sort des pécheurs (voir Isaïe 53, 4) afin qu’ainsi, le péché étant vaincu, oublié, nous puissions devenir des justes aux yeux de Dieu, des êtres nouveaux dans un monde à qui Dieu a offert et offre toujours sa réconciliation avec nous.

* Réconciliation ? Dans le langage d’aujourd’hui, la réconciliation suppose d’ordinaire une démarche de réciprocité entre deux personnes ou deux groupes. Tel n’est pas le sens du mot grec (katallagè) utilisé par Paul. Le terme, en son origine, a des résonnances politiques. Il s’agit du décret par lequel un souverain rend à une cité les droits qu’elle avait perdus – d’où, sous la plume de Paul, l’image complémentaire de l’ambassade. Après des affrontements séculaires, César avait accordé à la ville de Corinthe une katallagè. Ce n’est pas nous qui nous réconcilions avec Dieu. C’est Dieu qui nous offre sa réconciliation et nous propose de l’accepter.

 

Luc 15, 1-3.11-32 (Ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie)

La liturgie de ce jour retient la dernière des trois « paraboles de la miséricorde », celle dite du Fils prodigue, ainsi que le dialogue d’introduction indiquant l’occasion de ces paraboles. Le problème est, à l’origine, celui des fréquentations de Jésus : pourquoi « fait-il bon accueil » à ceux que l’on classe comme pécheurs, qui n’observent pas la Loi ? Voilà le scandale des pharisiens et des scribes : lui, un juste appartenant à leur propre camp, pourquoi s’intéresse-t-il aux ennemis de Dieu ? En fait, comme dans la confrontation entre les pharisiens et les pécheurs, le ressort de la parabole tient dans la confrontation implicite entre le cadet et l’aîné.

Le cadre

Le personnage du fils cadet, représentatif sans doute de certaines fréquentations de Jésus, devait susciter le dégoût des auditeurs pharisiens : gaspillage de l’héritage paternel, vie dissolue, en terre païenne, au contact de cochons impurs et prêt à manger leur nourriture ! Et voici le premier déclic important du texte : dans sa décision de rentrer à la maison, le prodigue, dé »couvrant son indignité, a décidé de se situer en ouvrier, et non en fils, en oubliant ce que c’est peut-être aussi au père de déterminer sa propre réaction.

Nous avons oublié, par lecture routinière, que l’accueil du père tient du scandale : un oriental digne, maître d’un grand domaine, ne « court » pas, surtout pour étreindre pareil voyou ! La clé de cette attitude choquante sonne ainsi : « il fut saisi de compassion. » Il restaure le fils dans sa dignité de fils : vêtement de fête, bague (bague à sceau pour signer les factures ?), sandales du citoyen libre. Le père ordonne la fête. Pour ce fils mort, *le pardon est une nouvelle naissance.

L’aîné

Le récit culmine dans le dernier acte, avec l’arrivée du fils aîné dont on comprend aisément la colère. De nouveau se révèle ce père peu commun : il avait couru sans vergogne étreindre le cadet. À présent il sort au devant de l’aîné – et « le supplie », sans amour propre aucun. Dans la logique de Jésus, ce fils ne comprend pas mieux la fibre paternelle que son cadet : « je te sers… je n’ai jamais transgressé ton commandement… » Lui aussi se situe en serviteur. Il faut que le père lui rappelle le privilège d’une intimité qu’il semble oublier : « Mon enfant, tu es toujours avec moi… »

Le personnage du *fils aîné porte sur lui tout le poids de la parabole et représente l’attitude des pharisiens dans leur relation avec Jésus : ils l’estiment et voudraient le voir rentrer sans compromission dans le rang des justes. Mais lui voudrait au contraire les voir partager la tendresse de Dieu qu’il incarne dans ses fréquentations envers ceux qui sont perdus.

Relecture

Luc, évangéliste et missionnaire, relit la parabole dans le sens suivant : « Le fils aîné représente évidemment Israël, plus confiant dans la justice légale de ses propres œuvres que dans celle que Dieu donne par sa miséricorde, et qui refuse l’intégration des nations, représentées par le fils cadet. La proposition d’accueil reste cependant en vigueur et Israël ne peut donc être exclu, puisque sa situation dépend seulement de sa propre décision… » (S. Beaubœuf, La montée à Jérusalem).

Sauf si des parents entendent aussi incarner la tendresse de Dieu, cette parabole n’est pas une leçon de morale familiale. Mais il y a deux justices : celle qui établit les droits et les devoirs, et celle de l’amour, la tendresse du Père des cieux. Jésus nous invite à la partager en accueillant ceux qui sont perdus, pour qu’ils découvrent qu’ils ont un Père… et des frères.

* Le pardon, une naissance. « Je me lèverai et j’irai vers mon père. Celui qui dit ces paroles gisait à terre. D’où lui vient cet espoir ? Du fait même qu’il s’agit de son père. “J’ai perdu, se dit-il, ma qualité de fils; mais lui n’a pas perdu celle de père.” Il n’est pas besoin d’un étranger pour intercéder auprès d’un père : l’affection même de celui-ci intercède et supplie au plus profond de son cœur. Ses entrailles paternelles le pressent à engendrer de nouveau son fils par le pardon » (saint Pierre Chrysologue).

* Le fils aîné. « La position du fils aîné, dans laquelle nous place la finale du récit, est plus inconfortable que celle proposée par les liturgies pénitentielles; celles-ci se limitent au premier volet et nous conduisent de la sorte à nous identifier avec le cadet – ce qui est probablement plus facile ! Indéniablement, Luc insiste davantage sur le second volet. Quoi qu’il en soit, l’éclairage principal porte sur l’amour et la compassion du père à l’égard de chacun, à l’œuvre tout au long du récit » (H. Cousin, L’Évangile de Luc).

 




4ième Dimanche de Carême par le Diacre Jacques FOURNIER

Consentir à ce Dieu et Père qui nous cherche tous (Lc 15,1-32)…

En ce temps-là,  les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter.
Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! »
Alors Jésus leur dit cette parabole :
« Un homme avait deux fils.
Le plus jeune dit à son père : “Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.” Et le père leur partagea ses biens.
Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre.
Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin.
Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.
Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien.
Alors il rentra en lui-même et se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim !
Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.”
Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.
Le fils lui dit : “Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.”
Mais le père dit à ses serviteurs : “Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds,
allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,
car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.” Et ils commencèrent à festoyer.
Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses.
Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait.
Celui-ci répondit : “Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.”
Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier.
Mais il répliqua à son père : “Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.
Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !”
Le père répondit : “Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.
Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !” »

           

            fils prodigueL’Evangile de ce Dimanche est à lui seul un condensé de la Bonne Nouvelle. Trois paraboles s’enchaînent : la brebis perdue et retrouvée (Lc 15,4-7), la pièce de monnaie perdue et retrouvée (Lc 15,8-10), le plus jeune fils qui, ayant choisi au début un chemin de perdition, décide enfin de se repentir et de revenir chez son Père (Lc 15,11-32). Et ce dernier dira en l’accueillant les bras grands ouverts : « Mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ».

            Trois récits, et pourtant, juste avant le premier, St Luc écrit : « Jésus leur dit cette parabole », au singulier… Autrement dit, tout ce qui suit est comme une seule parabole. Ces trois récits renvoient donc à une seule et même réalité…

            Or, dans les deux premiers, le pasteur et la femme sont deux images qui renvoient à Dieu, ce « Père » qui nous aime avec des « entrailles » de Mère (Is 63,15‑17). Entre Dieu et l’homme pécheur qui l’a abandonné et si souvent offensé, c’est Dieu qui a toujours l’initiative et qui ne cesse de le « chercher avec soin, jusqu’à ce qu’il le retrouve ». Voilà comment Dieu se comporte envers tout homme sur cette terre ! Nous sommes tous des « cherchés par Dieu », des « désirés par Dieu », des « voulus par Dieu », car Dieu est notre Père à tous, un Père qui aime infiniment chacun de ses enfants. Non, « ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils qui est la victime offerte pour nos péchés ». (1Jn 4,10). « La preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs » (Rm 5,8).

            « Je ne cesserai pas de les suivre pour leur faire du bien, je trouverai ma joie à leur faire du bien » (Jr 32,40-41). Voilà ce que fait Dieu vis-à-vis de l’homme qui se perd dans les ténèbres de son péché… Et quand ce dernier dresse enfin l’oreille de son cœur, il ne peut qu’entendre la Voix de Celui qui n’a cessé de le suivre pour lui offrir toute sa Tendresse, son Amour et sa Miséricorde infinie… S’il accepte de se laisser rejoindre, de se laisser aimer tel qu’il est, il s’entendra dire alors : « Je t’ai suivi jusqu’à maintenant dans tous tes errements. Maintenant, lève-toi, détourne-toi de tout ce qui en fait te détruit, et suis-moi ! ». Et Dieu au même moment lui offrira la Force de son Esprit sans laquelle il ne peut rien… Avec Elle et par Elle, c’est Lui qui le portera et le ramènera à la Maison (les deux premiers récits). Mais rien ne se fera sans le consentement libre et responsable de ce fils perdu, qui, une fois retrouvé par son Dieu et Père, décide de consentir à cet Amour qui le précède : « Je vais retourner chez mon Père, et je lui dirai : « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi »… Et il se retrouvera aussitôt revêtu de la plus belle robe de la Maison du Père, celle du Père Lui-même, Robe de Splendeur, de Majesté, de Lumière et de Gloire…               DJF





3ième Dimanche de Carême – Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

La mort est injustifiable

figuier stérile 4Ce passage de l’évangile nous intrigue beaucoup parce qu’il nous semble qu’il répond, ou en tout cas qu’il traite de l’une des questions que nous nous posons le plus souvent. Au fond, ce qui était arrivé ce jour-là, c’est ce qui arrive encore de nos jours : Pilate qui fait massacrer des Galiléens en train d’offrir un sacrifice parce qu’il y voit un signe de révolte et de rébellion vis-à-vis de l’autorité romaine qui occupe le pays, une tour qui s’écroule et fait dix-huit victimes. Ce genre d’accident, ce genre de massacre dans une dictature ou un pays en guerre, nous les connaissons, c’est ce qui fait la chronique de nos journaux. Et la plupart du temps nous avons envie de poser la question : « Mais pourquoi y a-t-il des choses pareilles ? »

A l’époque de Jésus, la réponse qui venait sur les lèvres de tous ses contemporains ou presque, c’était très simple. C’était que ces gens qui avaient rencontré la mort d’une façon prématurée, l’avaient rencontrée de façon méritée à cause de quelque péché connu ou secret. Et par conséquent la mort prématurée, cette mort accidentelle avait une raison et une explication, qui plus est, une explication religieuse puisqu’il s’agissait de gens pécheurs. Et, (c’est sans doute pour cela que cette parole de Jésus nous a été rapportée), la réaction de Jésus est extrêmement ferme. Il veut couper court radicalement à ce genre d’interprétation, car pour Jésus, la mort c’est précisément l’injustifiable. Il n’y a pas de raison à la mort. La mort, cela ne s’explique pas. C’est la raison pour laquelle on ne peut pas l’attribuer à Dieu et le livre de la Sagesse dit explicitement : « Dieu n’a pas fait la mort ». Et les prophètes n’ont cessé de dire que « Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive ». Dieu ne veut pas la mort du pécheur, même s’il est pécheur. Il ne faut pas qu’il meure car Dieu n’a qu’un désir, c’est le désir qu’il vive. D’une certaine manière, pour Dieu, la réalité de la mort est encore plus étrangère que pour nous.

Autrement dit, ce que le Christ veut dire à ses contemporains c’est ceci : « N’allez pas attribuer à Dieu un châtiment qu’il imposerait à certains parce que ces gens l’auraient mérité en fermant leur cœur à Dieu. La mort, ça ne s’explique pas, pas plus que ne s’explique notre péché comme manque d’amour à Dieu ». Lorsqu’on touche à ces réalités comme le péché ou comme la mort, on touche à proprement parler l’inexplicable, l’injustifiable. Et c’est pourquoi le Christ dit simplement cela : « N’allez pas jouer avec des réalités vis-à-vis desquelles vous n’avez rien à dire ». Effectivement on reste en silence devant le mystère de la mort, tout comme le Christ Lui-même a été conduit à la mort, « comme un agneau qui n’ouvre pas la bouche ». Le grand mystère de la Passion du Christ, c’est son silence devant la mort. À aucun moment on ne peut lui prêter cette pensée qui nous vient parfois à l’esprit : oui, le Christ savait l’avenir et il savait qu’il ressusciterait et qu’au fond, la passion et la mort n’étaient qu’un mauvais moment à passer. À aucun moment, le témoignage des évangiles ne nous permet de dire ou de penser une chose pareille. Le Christ a vécu la mort dans ce silence absolu. La seule chose qu’il ait dite, c’est de témoigner de ce qu’il est, mais il n’a jamais parlé de sa mort en expliquant sa mort.

croire en jésus

C’est cela que nous devons, nous aussi, garder dans notre cœur. Nous devons garder dans notre cœur une attitude de silence devant la mort. Le mystère même de la mort nous renvoie à ces données les plus obscures de notre existence, là où notre péché se mêle à notre fragilité, là où notre péché, parce qu’il est un refus inexplicable de l’amour de Dieu, a changé de façon tout aussi inexplicable le passage de notre vie sur la terre à notre vie dans le cœur de Dieu. Cependant il y a une chose que le Christ dit de la mort, ce n’est pas une explication de la mort, mais c’est une conclusion que nous devons tirer. La mort, la mort des autres est pour nous le signe de l’exigence de la conversion. Et c’est très profond et très beau. La mort, quelle qu’elle soit, malgré son aspect le plus déroutant, malgré son aspect le plus inacceptable et le plus injustifiable est encore une réalité qui doit nous ramener au cœur de notre existence, c’est-à-dire nous tourner vers Dieu. Déjà dans notre vie, tout est occasion de nous tourner vers Dieu même si notre péché nous fait profiter de cette vie pour nous détourner de Dieu, mais il y a des moments où, paradoxalement, ce qui pourrait, en soi, le plus nous détourner et nous révolter contre Dieu est en réalité un appel à la pénitence et à la conversion. Sur ce point encore, c’est pure grâce.

En ces jours où nous pouvons faire plus intense notre prière pour tous ceux qui nous sont chers et qui sont morts dans la paix du Seigneur, que notre regard sur la mort soit un regard de vérité. Non pas donner ces pseudo-justifications : « Il est mort parce que… », mais garder ce silence du Christ au moment où il marche vers sa Croix et savoir précisément que la seule réponse à la mort n’est pas une réponse qui explique. C’est une réponse par laquelle l’éternité de Dieu fait irruption dans le cœur même de notre fragilité et de notre temps. Là même où nous nous éprouvons le plus destinés à la mort, c’est là que le mystère de la grâce surabondante de Dieu fait irruption et d’abord dans cet acte même de la conversion. AMEN.




3ième Dimanche de Carême par P. Claude Tassin (Dimanche 28 février 2016)

Exode 3, 1-8a.10.13-15 (“Celui m’a envoyé vers vous, c’est JE-SUIS “)

Le troisième dimanche de Carême évoque traditionnellement Moïse et Israël au désert. Cette année il s’agit de la révélation de Dieu à Moïse et de l’envoi de ce dernier. Les extraits liturgiques de l’épisode s’organisent ainsi :

Le Buisson ardent

Moïse découvre le buisson ardent. La ressemblance en hébreu entre sènèh (buisson) et Sinaï a pu faire naître cette légende. La montagne est ici désignée par son autre nom : l’Horeb. Le double appel (« Moïse, Moïse »), la réponse (« me voici ») et la crainte du bénéficiaire de la manifestation céleste sont, dans l’Ancien Testament, les composants habituels d’un récit de vocation.

L’envoi

Dieu se présente à Moïse comme le Dieu fidèle aux patriarches du passé. Il a vu le malheur de son peuple opprimé en Égypte et a décidé d’intervenir et de lui accorder une terre à lui, merveilleuse. « Maintenant donc, va ! » : Dieu envoie Moïse pour réaliser ce projet de libération.

La révélation du Nom de Dieu

Pour confirmer sa mission, Moïse demande à Dieu de lui révéler son Nom. Car dans la Bible, le nom révèle la nature de celui qui le porte, et livrer son nom à un autre, c’est tisser avec lui une relation. Dans certaines cultures, celui qui, fâché, dit à un autre : « Ne dis plus mon nom », exprime la rupture d’une relation.

  Dieu se révèle alors sous la formule *Je suis qui je suis, censée expliquer le nom de Yahvé que l’on appelle aussi le « tétragramme », puisqu’en hébreu il s’écrit en quatre consonnes, YHWH, un nom qui, par respect, ne se prononce pas dans le judaïsme. Plus simplement, par ressemblance verbale en hébreu (’hyh), Dieu se présente encore plus laconiquement sous le mot Je-suis.

  Ce nom est « un mémorial » : en le prononçant, on se rappelle qui est Dieu, un Dieu qui agit en faveur de son peuple, et on lui rappelle que l’on compte sur son action, car, dans la grammaire hébraïque, le verbe être (« Je-suis ») est un verbe d’action. Dieu se découvre dans son agir envers nous, spécialement en son Christ à qui les évangélistes font dire parfois : « C’est moi » ou, littéralement, « Moi, je suis ».

* Je suis qui je suis. L’expression est difficile à rendre. Comparer les traductions : « Je suis celui qui est » (Bible de Jérusalem) ; « Je suis qui je serai » (Traduction œcuménique de la Bible [TOB]). En hébreu, le verbe être implique l’idée d’action : Dieu va être là avec Moïse et son peuple, au présent et au futur, pour agir en libérateur. « C’est par l’histoire du salut des hommes que Dieu manifestera peu à peu qui il est » (TOB). « Je suis celui qui suis et qui dois être », traduit la Bible araméenne ou Targoum. Ce que l’Apocalypse prolongera par la formule « Il est, il était et il vient »… une formule décalquée par la doxologie des psaumes adressée « au Dieu qui est, qui était et qui vient… »

Psaume 102 (” Il révèle ses desseins à Moïse “)

Ce psaume a la forme d’une hymne et pour contenu la gratitude éprouvée par le pécheur que Dieu a pardonné.

L’introduction

Dans la strophe initiale, le psalmiste s’invite lui-même à bénir le Seigneur. Il exhorte ainsi son âme, son souffle, et son être, la profondeur de ses pensées et de ses sentiments. Il veut bénir Dieu, c’est-à-dire reconnaître en juste gratitude les bénédictions qu’il a reçues de Dieu, ses bienfaits qu’il serait injuste d’oublier.

L’expérience du pardon divin

La deuxième strophe précise la nature de ces bienfaits. C’est le total pardon. Les expressions du quatrain peuvent s’entendre en deux sens. Ou bien, selon une antique mentalité, le psalmiste était tombé gravement malade, au bord de la tombe et voyait dans sa maladie une conséquence de ses offenses ; mais il constate avec reconnaissance que le Seigneur l’a guéri et lui a donc pardonné ses erreurs. Ou bien c’est plus simplement l’état de pécheur que l’auteur compare à une maladie mortelle.

En tout cas, Dieu ne lui a pas seukement accordé un sursis, mais il lui a conféré un dignité nouvelle représentée par un couronnement (comparer Psaume 8, 6), la couronne étant ici l’amour et la tendresse divines. Le verset 13, ici omis, insiste : « Comme la tendresse du père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui le craint ! »

Une expérience communautaire

Avec la troisième strophe, le poète intègre son heureuse situation dans la foi de tout le Peuple élu. Chaque croyant doit proclamer la justice du Seigneur qui, à travers sa patience ; équivaut à son pardon ; sa justice aussi qui veille à ce que soit reconnu le droit des opprimés (comparer Deutéronome 10, 18-19 ; 15, 7-11). Toute cette justice, divine et sociale a été révélée à Moïse sur le Sinaï, comme aussi les hauts faits du Seigneur qui allaient jalonner la route de l’exode des Hébreux.

Une explicitation du nom Je-suis

Les deux vers ouvrant la dernière strophe se réfèrent encore à l’expérience de Moïse sur la montagne. Quand celui-ci supplie le Seigneur de se montrer à lui, il s’entend répondre : Je vais passer devant toi (…), et je prononcerai mon nom devant toi… (Exode 33, 8). Et lorsque se réalise la promesse, la voix divine déclare : Le Seigneur ! le Seigneur ! Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité… (Exode 34, 6). Cette phrase est une belle explicitation du nom Je-suis (1ère lecture).

 Dieu n’est point bonasse. Il sait punir les transgressions. Mais il est patient, car il connaît notre fragilité (voir Psaume 102, 14-15). Dans cette culture antique ignorant les instruments d’astronomie, la distance vertigineuse entre la voûte céleste et la terre donne au psalmiste, dans les deux derniers vers, une idée d’immensité, l’immensité de l’amour du Seigneur pour nous.

 

1 Corinthiens 10, 1-6.10-12 (La vie de Moïse avec le peuple au désert, l’Écriture l’a racontée pour nous avertir)

La vocation de Moïse (1ère lecture) ouvrait l’histoire de l’Exode d’Israël. Ici, Paul évoque globalement les leçons de cet Exode pour le lecteur chrétien. Dans un passage où l’Apôtre traite de la liberté chrétienne (1 Corinthiens 8 – 10), cette séquence invite à la prudence, dans la fidélité au Christ, à la lumière de l’expérience d’Israël au désert.

L’Exode comme annonce des réalités chrétiennes

« Nos pères » par la médiation de Moïse, disposaient de la première ébauche des signes chrétiens du baptême (la nuée du passage de la mer Rouge) et de l’eucharistie (la manne) ; et même, *le rocher qui les accompagnait était déjà une certaine et réelle présence du Christ, à travers la Sagesse  divine qui guidait Israël dans le désert : « ce rocher c’était  le Christ. » Pourtant, les ancêtres ont failli, se révoltant contre Moïse, et ils ont péri (cf. Nombres 14, 16).

L’Exode comme avertissement

« Ces événements » ne sont pas racontés pour condamner l’ancien Israël, mais pour « nous servir d’exemple », et Paul songe sans doute ici à l’épisode des serpents en Nombres 21, 5-6. Cette histoire nous vise, nous qui vivons « à la fin des temps », l’ultime étape de notre salut, nous qui possédons les réalités que l’Ancien Testament annonçait seulement.

 Alors, « attention à ne pas tomber », en confondant liberté et licence ! Ce texte ne parle pas d’un Dieu vengeur. Il dit qu’il y a un engrenage de mort quand on se détourne du projet de salut de Dieu.

* Le rocher. A partir d’une comptine, « Monte, puits ! », Nombres 21, 16-18 évoque un puits qui abreuva Israël au désert et dont s’empara la légende. Les légendes assimilèrent le puits au rocher frappé par Moïse (Nombres 20, 10-11). Il devint une sorte de wagon-citerne accompagnant l’exode d’Israël. Pour les scribes juifs du 1er siècle, ce puits-rocher d’eau vive était la Loi de Moïse, source de vie. Non, proteste Paul, qui connaît la légende : ce puits- rocher, c’était déjà le Christ, Sagesse de Dieu !

 

Luc 13, 1-9 (” Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même “)

Le 3e dimanche de carême de l’Année C aborde un thème cher à Luc : l’appel à la conversion et la bonté patiente de Dieu. L’évangile de ce jour appartient à la première étape du voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc 9, 51 – 13, 21), étape égrenant les enseignements qui inspireront la prédication des futurs missionnaires du Seigneur. Notre texte a pour prélude un appel à se mettre au plus vite en règle avec Dieu (Luc 12, 57-59). Voici à présent la raison de cette urgence : la vie est fragile. Si Dieu semble si patient, c’est pour nous laisser le temps de la conversion (comparer 2 Pierre 3, 9). Le texte se répartit finement en trois épisodes : deux faits divers et une parabole.

Une ” manif. ” qui tourne mal

On ignore tout d’un massacre perpétré par Pilate à l’encontre de pèlerins venus de Galilée. Mais on sait que les pèlerinages des grandes fêtes à Jérusalem favorisaient l’agitation populaire et que Pilate frappait vite et fort, quitte à regretter des représailles maladroites qui ne faisaient qu’exacerber l’hostilité à son égard.

 Jésus interprète l’événement : Non ! *Dieu n’a pas puni spécialement ces malheureux. Mais l’incident donne à penser : la mort s’avère imprévisible, et on risque de ne point se trouver prêt à affronter le Juge de toute vie (cf. Luc 12, 58-59).

Des architectes urbains incompétents

Après le cas des Galiléens, un deuxième fait divers concerne les habitants de Jérusalem, avec la chute de la tour de Siloé qui, sur le mur de la ville, surplombait la vallée du Cédron. Même leçon, mais ce second accident, tout aussi inconnu des historiens, permet de mettre sous le même avertissement Galiléens et Judéens, provinciaux ruraux et citadins de la capitale.

Une clé de lecture des faits divers tragiques : la parabole du figuier

La parabole du figuier épargné semble une composition de Luc, à partir de la malédiction du figuier par Jésus en Marc 11, 1.2-14.20-21, une tradition ignorée de Luc. Ou plutôt, Luc la transforme en une leçon de patience de la part de Dieu qui ne nous laisse du temps que comme un sursis pour notre conversion, pour que nous portions enfin du fruit. « Au figuier, resté improductif pendant trois ans, le propriétaire du terrain accorde en effet, grâce à l’intercession de son jardinier, une année de rémission, de sursis, la dernière avant la sanction inévitable de son improductivité » (S. Beaubœuf, La montée à Jérusalem). Dans la pensée de Luc, le vigneron intercesseur est le Christ.

Bref, nul privilège devant les aléas de la vie

L’évangéliste illustre ici le message de Jean Baptiste, qui exclut tout privilège : « Produisez donc des fruits qui expriment votre conversion. Et ne vous mettez pas à dire en vous-mêmes : Nous avons pour père Abraham [pour sauf-conduit !]. Car je vous le dis: avec les pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham » (Luc 3, 8). Or, après la parabole du figuier (épisode masculin), Jésus relèvera à la synagogue une femme courbée (épisode féminin) que, clin d’œil des symboles numériques, est enchaînée par Satan depuis dix-huit ans, comme la tour de Siloé a tué dix-huit personnes. Jésus délivre cette femme parce qu’elle est « une fille d’Abraham » (Luc 13, 16).

Le carême fait réfléchir sur la fragilité de la vie et sur la patience de Dieu. Quels que soient nos efforts, c’est en Jésus que nous nous confierons pour nous guérir, comme cette femme qu’il redresse, le jour du sabbat.

* Dieu fait-il mourir ? L’Ancien Testament voit en Dieu le maître de la vie (cf. 1 Samuel 2,6). De là à penser qu’une mort prématurée révélait un châtiment, il n’y avait qu’un pas que contestera le livre de la Sagesse (3, 1-9). Jésus rencontra cette mentalité avec la question des disciples devant l’aveugle-né : « Pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? » Jésus déplace la question : « Ni lui, ni ses parents. Mais l’action de Dieu devait se manifester en lui » (Jean 9, 2-3). Jésus ne donne pas de réponse au « pourquoi » du mal. Mais il y a un « pour quoi (faire) » : que faire avec le mal ? Le guérir, selon les moyens que Dieu donne ; ou, simplement, se faire solidaire de ceux qui souffrent, comme en témoigna Jésus dans sa passion.

Luc explore une autre voie : la vie humaine tient à un fil. Dieu ne fait pas mourir, mais les accidents de toute sorte invitent à prendre au sérieux cette fragilité. Nous avons tendance à remettre au lendemain les corrections qui s’imposent pour notre propre bien et celui de notre entourage.




3ième Dimanche de Carême par le Diacre Jacques FOURNIER

Choisis la Vie, et non le péché et la mort (Lc 13,1-9) !

Un jour, des gens rapportèrent à Jésus l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer, mêlant leur sang à celui des sacrifices qu’ils offraient.
Jésus leur répondit : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ?
Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même.
Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ?
Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. »
Jésus disait encore cette parabole : « Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n’en trouva pas.
Il dit alors à son vigneron : “Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le. À quoi bon le laisser épuiser le sol ?”
Mais le vigneron lui répondit : “Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier.
Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas.” »

         figuier stérile 3   A l’époque de Jésus beaucoup pensaient qu’il existe un lien direct entre péché, malheurs, maladie et mort. Cette conception s’enracine dans les temps les plus anciens. Déjà, les peuples voisins d’Israël, croyaient en ce que l’on appelle souvent « le Principe de Rétribution selon les actes ». Cette croyance était totalement païenne, au sens où les dieux n’intervenaient pas. Elle est très certainement née de l’expérience, mais la vision du monde qu’elle transmet est non seulement simpliste, mais encore erronée. Selon cette conception, lorsqu’un homme commet le mal, il déclenche une puissance malfaisante qui, tôt ou tard, retombera sur lui et sur son entourage.

            Israël va accueillir cette croyance et l’intégrer dans sa foi encore toute jeune. Lors de la sortie d’Egypte, racontée dans le Livre de l’Exode, ils ont vu le Seigneur à l’œuvre avec une grande Puissance, et ils en ont déduit que cette Puissance ne pouvait qu’être celle du Dieu Créateur, ce Dieu Tout Puissant qui a fait surgir l’univers du néant. Et ils se faisaient une telle idée de cette Toute Puissance de Dieu qu’ils pensaient que rien ne pouvait lui échapper, pas même le mal (Am 3,6 ; Lm 3,38)… Ces conséquences mauvaises qui, soi disant, retombent sur le pécheur ne pouvaient donc venir que de Dieu. « Le Principe de Rétribution selon les actes » a ainsi conduit Israël à s’imaginer que Dieu était un Juge qui, du haut du ciel, récompense les justes et punit ceux qui font le mal : « Toi, écoute au ciel et agis ; juge entre tes serviteurs : déclare coupable le méchant en faisant retomber sa conduite sur sa tête, et justifie l’innocent en lui rendant selon sa justice » (1R 8,32 ; Ez 7,3 et 22,31).

            Avec une telle croyance, les galiléens massacrés par Pilate et ces « dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé », ne pouvaient qu’être des pécheurs que Dieu avait punis par suite de leurs fautes. « Eh bien non », dit Jésus. Ils n’étaient pas « plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem. Et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière. »

            Nous sommes donc de nouveau invités ici à nous convertir, à renoncer au péché qui nous tue pour apprendre, avec Jésus, à aimer. Et la parabole suivante du figuier insiste tout particulièrement sur la patience de Dieu, qui inlassablement s’offre à nos cœurs pour les purifier, les nourrir et leur donner de pouvoir enfin porter du fruit (Jn 15)…    DJF





2ième Dimanche de Carême – Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

Fais briller sur nous ta face

 

MOISE BUISSON ARDENTLorsque Moïse se trouva devant le buisson ardent, il vit un feu qui brûlait dans le buisson sans le consumer. Ce feu, c’était la présence de Dieu et le buisson était la figure du peuple de Dieu : Dieu était présent dans son peuple comme un feu mais le peuple n’était pas dévoré par la présence brûlante de l’amour de son Dieu, et Moïse demanda le nom de Celui qui l’envoyait, il entendit et il connut le nom de Dieu : « Je Suis qui je Suis », mais la face de Dieu, il ne la vit pas. Lorsqu’il gravit plus tard la montagne du Sinaï, Moïse supplia encore le Seigneur qui avait gravé sa Parole sur les tables de pierre pour convertir le cœur des Israélites : « Seigneur, je t’en prie, fais-moi voir ton Visage ». Le Seigneur parla à Moïse, lui donnant les tables de son amour : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu », mais Moïse ne vit pas la face de Dieu car le Seigneur lui dit : « Celui qui voit ma face, mourra ». On ne peut voir la face de Dieu sans mourir. Et Moïse qui avait vu Dieu, non pas de face mais de dos et qui redescendit parmi les Israélites, se couvrit le visage d’un voile : son visage resplendissait de la présence de Dieu.

Quelques siècles plus tard, le prophète Élie s’avança à son tour sur la montagne de l’Horeb, le Sinaï, et demanda au Seigneur de se manifester à lui, le Seigneur ne se manifesta ni par le feu, ni par les éclairs, ni par le vent violent, mais par la douceur d’une brise légère ; alors Élie comprit que le Seigneur était là, et, prenant son manteau, il en fit un voile sur son visage. Élie non plus n’a pas vu la face de Dieu, car le maître-mot de l’ancienne Alliance c’est : « Ecoute Israël ». Israël est un peuple qui écoute son Dieu, qui entend sa Parole, mais ne peut voir son Dieu face à face, sinon ce serait la mort. Or, ni Moïse, ni Élie n’ont demeuré de façon définitive dans la terre d’Israël, dans la terre promise : Moïse est mort de l’autre côté du Jourdain, sur le Mont Nébo, ayant devant les yeux cette terre que Dieu avait promise à son peuple ; et Élie ne fut pas enterré en terre promise, puisqu’il fut emporté auprès de Dieu.

Ces événements ont un sens, c’est parce que Moïse et Élie avaient été tous les deux les porteurs et les messagers de la présence de Dieu dans le feu du buisson et dans la brise légère, présence de Dieu brûlante, dans le Buisson Ardent, et tendresse pleine de délicatesse dans la brise légère. L’un et l’autre avaient entendu la Parole de Dieu et avaient deviné quelque chose du mystère de Dieu à travers le voile, ils ont été de tous les hommes de l’Ancien Testament, ceux qui se sont trouvés le plus proche de Dieu, tel qu’Il se manifestait.

Or, Moïse et Élie avaient reçu un rendez-vous que nous fêtons ce matin. Dans l’Ancienne Alliance, ils ne pouvaient pas voir Dieu face à face. Et voici qu’en ce jour, au temps fixé, ils ont un rendez-vous pour voir la face de Dieu. Ils sont sur la montagne avec les colonnes de l’Église : Pierre, Jacques et Jean, et le Seigneur Jésus se manifeste à eux. Maintenant, ce n’est plus le peuple qui entend la Parole, ce n’est plus simplement « Écoute Israël », en ce jour, Moïse et Élie ont un rendez-vous qui inaugure la fin des temps : le temps à partir duquel on peut contempler Dieu face à face avec les apôtres et tout le peuple de Dieu. L’Ancienne Alliance était une Alliance dans la Parole de Dieu : « J’écrirai ma Loi et mes Paroles dans leur cœur ». La Nouvelle Alliance c’est le mystère de la vision.

Frères et sœurs, il faut de l’audace pour affirmer des choses pareilles, nous le savons bien : Dieu, personne ne l’a jamais vu. Et cependant, pour vous faire comprendre cela, je voudrais repartir d’une expérience qui nous est coutumière : l’expérience du regard. N’avez-vous jamais remarqué que ce qui fascine dans un visage, ce ne sont pas d’abord les traits, ni même les expressions du visage ? Ce qui est le cœur du visage, c’est le regard, la flamme du regard. Et tant qu’on n’a pas vu les yeux de quelqu’un, on ne l’a pas encore vraiment vu, on ne sait pas qui il est. Le regard a ceci de particulier, qu’il n’est pas une tache de couleur parmi les autres traits du visage, c’est une lumière. Le regard, c’est une flamme au milieu de notre visage. Comme le disait un écrivain contemporain : « L’Esprit se lit dans les regards ». On peut dire que le regard est le feu de la présence de quelqu’un. Tant que dans notre vie nous n’avons pas été éblouis par le regard d’une personne, on ne peut pas dire que nous l’aimons.

Tant que nous n’avons pas eu cette expérience merveilleuse d’avoir le cœur tout illuminé, transfiguré par ce regard de tendresse, ou de miséricorde ou de pardon, ce regard lumineux qui se pose sur nous en nous disant qu’il est notre joie, nous ne savons pas ce que c’est qu’aimer nos frères.

Pape François Compassion

Toutes proportions gardées, et Dieu sait qu’il faut multiplier les proportions à l’infini, c’est ce qui s’est passé ce jour-là pour Moïse, Élie et les apôtres, ce qu’ils ont vu ce jour-là, c’est le véritable regard de Dieu, un regard qui n’était plus simplement un regard humain, mais un regard qui apportait lui-même la lumière. Et lorsque l’évangile nous dit que Pierre, Jacques et Jean furent saisis dans la nuée, j’aime à croire que cette nuée c’est le regard de la tendresse et de la miséricorde de Dieu, le feu de son amour brûlant qui s’est posé sur eux pour les envelopper.

Notre foi, c’est un regard, non pas d’abord le regard que nous posons, mais ce regard brûlant de tendresse, cette brise légère, cette nuée très douce de la lumière de Dieu qui nous enveloppe et qui se pose sur nous. C’est à ce moment-là seulement que le voile est levé. Si la synagogue comme la représente la statuaire du Moyen Âge porte un voile sur les yeux, ce n’est pas parce qu’elle se serait volontairement aveuglée mais parce qu’elle était déjà tout entière saisie et captivée par la Parole de Dieu, Parole qui lui révélait son péché, ce voile déposé sur son cœur et sur ses yeux. Elle ne pouvait pas encore contempler le sourire ni le regard de son Bien-aimé tant que Celui-ci ne s’était pas manifesté dans la chair. Et voici qu’aujourd’hui, c’est l’Église qui jaillit du sein de la nuée, c’est le voile qui tombe des yeux de ceux qui ont cherché le Seigneur et qui, jusqu’ici, ont écouté sa Parole, aujourd’hui le voile tombe et notre regard est émerveillé par la flamme du buisson, car le buisson ardent ne brûle plus comme un feu, mais le feu est devenu un visage. Aujourd’hui Élie n’est plus saisi par la brise qui passe doucement sur le mont Sinaï mais c’est la brise elle-même, le souffle vivant de 1’Esprit, personne divine, regard du Christ porté sur son Père, qui le saisit et qui l’emporte dans le cœur de Dieu. Élie, Moïse et les apôtres, et nous aussi avec eux, nous plongeons notre regard dans la lumière du regard de Dieu.

Nous vivons dans un monde qui est sourd et aveugle. Il est sourd à la Parole de Dieu, ce n’est pas de sa faute, ses oreilles sont encore bouchées, il est aveugle au mystère de Dieu, et cela j’ose le dire, c’est de notre faute à nous. C’est notre plus grande faute à la face d’un monde qui sombre peu à peu dans l’agnosticisme, dans lequel il perd toute son énergie et se laisse aller au désespoir et à la solitude, si nous ne sommes pas les témoins du fait que, par les yeux des apôtres, nous avons vu le Seigneur, si nous ne sommes pas les témoins que, par les oreilles de Moïse et Élie, nous avons entendu dire : « Je suis le Seigneur ton Dieu ».

Si nous ne sommes pas les témoins de la Parole d’un Dieu qui parle, et du regard de Dieu qui nous voit et que nous voyons mystérieusement par la foi, mieux vaut pour nous nous taire et nous cacher. Si notre foi n’est pas en sa racine, ce regard d’amour éperdu plongé dans les yeux du Bien-aimé, si elle n’est pas le désir de cette resplendissante beauté du Seigneur qui plonge sur nous le regard de sa tendresse et de son amour, c’est que nous n’avons rien compris.

carêmeC’est le temps du carême, c’est le temps de la conversion. Tournez votre regard, ouvrez vos oreilles, ouvrez votre cœur, plongez votre regard dans le regard de Dieu et vous lirez à chair ouverte cette chair de Jésus crucifié sur la croix et marquée de la plaie des clous, cette chair percée par la lance de notre haine, vous lirez à chair ouverte, la flamme brûlante du regard du Christ Ressuscité. AMEN




2ième Dimanche de Carême par P. Claude Tassin (Dimanche 21 février 2016)

Genèse 15, 5-12.17-18 (L’Alliance de Dieu avec Abraham)

Dans l’histoire sainte racontée au long du Carême, le 2e dimanche évoque chaque année la figure d’Abraham. Il s’agit, en cette année C, de l’Alliance conclue par Dieu avec le patriarche. Ces extraits liturgiques de Genèse 15 dessinent le scénario suivant :

  1. Dieu promet à Abraham une descendance innombrable. L’auteur évoque sobrement *la foi d’Abraham.

  2. Dieu se révèle comme celui qui a fait sortir Abraham de sa patrie pour lui donner « ce pays ». Le patriarche demande une confirmation (« comment vais-je savoir… »).

  3. Dieu ordonne un sacrifice. Le rite consiste à passer entre les morceaux d’animaux sacrifiés pour appeler sur soi le sort de ces victimes si l’on vient à trahir ses engagements. Abraham écarte du lieu les oiseaux de mauvais augure.

  4. La frayeur religieuse et le sommeil surnaturel (comme le sommeil d’Adam lors de la création d’Ève, Genèse 2, 21) signifient que Dieu agira seul. De fait, rite inouï, Dieu seul s’engage (Abraham dort !) : il passe entre les quartiers d’animaux, sous les symboles du brasier et de la torche ; il se maudit lui-même, en quelque sorte, au cas où il ne tiendrait pas la promesse qu’il répète solennellement.

  C’est la rencontre de deux gratuités : Dieu engage son honneur, sans rien demander en échange, et Abraham croit Dieu sur parole.

* La foi d’Abraham. Genèse 15, 6 dit littéralement : « Abraham crut dans le Seigneur qui le lui compta comme justice. » Il est « juste » aux yeux de Dieu, non pour quelque action méritoire, mais parce qu’il reconnaît Dieu comme Dieu, comme Celui qui fait ce qu’il dit et réalise ce qu’il promet.

Le judaïsme ancien louait la fidélité d’Abraham à « la Loi du Très-Haut » et surtout son obéissance à l’ordre de sacrifier Isaac (cf. Siracide 44, 19-20 ; 1 Maccabées 2, 52).

Saint Paul renversera ce point de vue : la Loi de Moïse n’existait pas au temps du patriarche; ce n’est donc pas pour sa fidélité aux commandements que Dieu l’a déclaré juste. Mais, déjà comme mort et sans descendance, Abraham a cru Dieu capable de réaliser l’impossible, de tirer la vie de la mort, comme nous croyons que Dieu a tiré Jésus de la mort. Par là, Abraham n’est pas le père des seuls Juifs, mais de tous ceux qui, Juifs ou païens d’origine, croient en la promesse de vie inscrite dans la résurrection de Jésus (voir Galates 3, 6-11 et Romains 4).

 

Psaume 26 (“C’est ta face, Seigneur, que je cherche “)

Ce Psaume se déploie en deux panneaux, peut-être à l’origine deux poèmes différents. Du premier panneau, notre dimanche retient la première strophe. Les trois autres viennent de la seconde partie. La liturgie juive inscrit ce psaume dans les fêtes d’automne qui ont quelque rapport avec le Carême chrétien. Les extraits d’aujourd’hui n’ont pas de lien direct avec les autres lectures qui l’entourent. Ils ont un simple but pédagogique, comme un modèle de prière en notre montée vers Pâques.

Pour ceux et celles qui ont une sensibilité poétique

Ce psaume de demande et surtout d’espérance s’ouvre par des « interrogations rhétoriques », de fausses questions auxquelles on répond par non. De qui aurais-je crainte ? de personne, évidemment ! Devant qui tremblerais-je ? Devant personne, bien sûr ! Telle est la conviction du psalmiste. La dernière strophe confirme cette assurance par un « parallèlisme croisé » (A B B A) – car l’essentiel de la poésie hébraIque tient dans les parallélismes littéraires : Espère le Seigneur (A), sois fort (B), prends courage (B), espère le Seigneur (A).

Un contexte d’hostilité

Le poète dit vivre dans un monde hostile, selon le verset 2 omis par la liturgie : Des méchants s’avancent contre moi… une armée se déploie devant moi… » Quel chrétien (question rhétorique !) ne se reconnaîtrait pas, au sein de ses propres épreuves, dans ces expressions ? Le psalmiste, quant à lui, est sûr des bontés du Seigneur sur la terre des vivants, dans la vie d’aujourd’hui et non dans ce que les Hébreux appelaient le Shéol, ce lieu souterrain où, après la mort, on connaît un éternel et tranquille coma (voir Job 3, 11-19) ?

C’est ta face que je cherche

Selon une tradition biblique, des privilégiés voient Dieu, comme Moïse et les Anciens sur le Sinaï (Exode 24, 9-10). Selon une tradition concurrente, Dieu déclare à Moïse : « Tu ne peux voir ma face ; car l’humain ne peut me voir et vivre » (Exode 33, 20). Notre psalmiste ne prétend pas « voir » Dieu. Simplement, il cherche sa face. D’une part, il s’exprime dans le langage des antiques cours orientales. « Ceux qui voient la face du roi » sont les nobles qui bénéficient de son intimité, à l’abri de son courroux. D’autre part, chercher la face du Souverain céleste, c’est chercher ce qu’il attend de nous sur la terre des vivants.

  Le lectionnaire met entre guillemets les deux derniers vers qui constituent sans doute la réponse divine, peut-être par l’intermédiaire d’un prêtre du Temple. En tout cas, Dieu confirme la confiance du poète par un encouragement qui fait écho à celui adressé à Josué, quand celui-ci allait affronter tant de combats : « Sois fort et courageux. Ne crains pas, ne t’effraie pas. Car le Seigneur ton Dieu sera avec toi partout où tu iras » (Josué 1, 9).

 

Philippiens 3, 17 – 4, 1 (Le Christ nous transfigurera)

Si la Lettre aux Philippiens se compose de plusieurs billets de Paul, le texte d’aujourd’hui ferait partie du dernier. Libéré de prison, Paul s’est rendu à Philippes où il a constaté que certains missionnaires chrétiens imposent des usages juifs à la communauté comme nécessaires au salut.

  Paul demande à ses amis de Philippes de prendre pour modèle son christianisme, son « exemple », et non ces missionnaires qui agissent « en ennemis de la croix du Christ » : au lieu de se confier au Christ mort pour nous, ils se fient aux prescriptions alimentaires juives (« leur dieu, c’est leur ventre ») et dans le rite de la circoncision (« leur honte », allusion aux parties dites « honteuses »).

  Notre « corps social » représentatif (traduit ici par « nous sommes citoyens des cieux ») n’est ni la citoyenneté juive ni la citoyenneté romaine, mais la cité céleste. Nous cherchons l’honneur, social et personnel. Nous attendons Jésus Christ comme « Sauveur » (un titre de l’empereur romain). Il doit venir transfigurer nos corps par la résurrection et nous conformer à son être de Ressuscité. Il ne faut pas insulter cette destinée, cette dignité, en s’attachant à des pratiques qui sont, pour Paul, un retour en arrière. En attendant la prochaine visite de l’Apôtre, que les Philippiens tiennent bon !

  Ce texte est choisi pour son lien avec l’évangile : la Transfiguration du Seigneur est la promesse de notre propre transfiguration.

 

Luc 9, 28b-36 (“Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre “)

Bientôt Jésus prendra la décision de se rendre à Jérusalem (cf. Luc 9, 51). C’est pourquoi, dans les passages qui précèdent, tel cet épisode de la Transfiguration, se dessinent déjà la passion et la résurrection. Comme lors du Baptême, il s’agit ici d’une révélation de l’identité profonde de Jésus, une manifestation de la résurrection glorieuse qui l’habite déjà. On notera, par rapport à Marc et à Matthieu, les traits particuliers du récit de Luc.

“Pendant qu’il priait… “

Comme lors du baptême (Luc 3, 21), l’évangéliste montre Jésus en prière, et la glorification qui survient apparaît comme le fruit de cette prière. Le premier bénéficiaire de la Transfiguration est Jésus lui-même en son humanité, ainsi encouragé dans sa décision d’affronter la passion. À la fin du récit, c’est encore lui qui est au centre de l’événement : « Il n’y avait plus que Jésus, seul. »

La transfiguration

Luc écrit : « L’aspect de son visage devint autre. » Il évite le terme « métamorphose » qui, pour des lecteurs grecs, évoque les avatars des divinités païennes (comparer Actes 14, 11-12). La blancheur et l’éclat du vêtement sont l’indice d’un personnage céleste et, dans les apocalypses juives, une telle transfiguration est promise aux élus pour le jour de leur résurrection.

Vers l’Ascension

Moïse et Élie ont aussi rencontré Dieu sur la montagne. Élie monta aux cieux, de même Moïse selon d’antiques légendes juives. Voilà autour de Jésus ses deux aînés dans l’expérience d’une ascension. Ils parlent d’ailleurs avec lui « de son exode qui allait s’accomplir à Jérusalem ». Le mot grec exodos signifie à la fois la mort et le voyage. À Jérusalem, lieu clé de l’histoire du salut, sera répandu l’Esprit Saint à la Pentecôte. Car, pour Luc, le mystère de Pâques culmine dans l’Ascension, Exode du Seigneur de cette terre vers le ciel, et le don de l’Esprit.

  Le récit souligne une distance entre l’événement et les témoins, qui voient la gloire de Jésus, mais endormis. Pierre pense qu’est arrivée l’éternelle fête des Tentes en présence du Messie et « il ne sait pas ce qu’il dit ». Plus tard, le Ressuscité lui-même devra les éclaire sur le sens de ses souffrances et de sa gloire (voir Luc 24, 25-26.45-47) ; et c’est pourquoi aussi l’événement ne peut pas encore être divulgué, faute d’une compréhension suffisante : « les disciples gardèrent le silence…

La nuée et la voix

*La nuée qui survient signifiait, dans les récits de l’exode d’Israël, la présence palpable et impressionnante de Dieu. La voix céleste s’adresse à la fois aux disciples et aux lecteurs : Jésus a été choisi par Dieu, comme le prophète Serviteur de Dieu en Isaïe 42, 1 et comme le nouveau Moïse promis par le Deutéronome 18, 15 : « Parmi vos frères, le Seigneur votre Dieu fera se lever un prophète comme moi, et vous l’écouterez. »

  « Pour appartenir au peuple sauvé par Dieu, c’est désormais Jésus qu’il faut écouter car il parle avec une autorité plus grande que Moïse et Élie » (H. Cousin, L’Évangile de Luc) et cette scène solennelle annonce notre propre transfiguration, au terme de notre cheminement pascal sur cette terre.

* Dans la nuée… « Accourons, dans la confiance et l’allégresse, et pénétrons dans la nuée, ainsi que Moïse et Élie, ainsi que Jacques et Jean. Comme Pierre, sois emporté dans cette contemplation et cette manifestation divines, sois magnifiquement transformé, sois emporté hors du monde; abandonne la chair, quitte la création et tourne-toi vers le Créateur à qui Pierre disait, ravi hors de lui-même : Seigneur, il nous est bon d’être ici ! Certainement, Pierre, il est vraiment bon d’être ici avec Jésus, et d’y être pour toujours. Qu’y a-t-il de plus heureux, qu’y a-t-il de plus noble que d’être avec Dieu, d’être transfiguré en Dieu dans la lumière ? Certes, chacun de nous, possédant Dieu dans son cœur, et transfiguré à l’image de Dieu doit dire avec joie : Il nous est bon d’être ici, où tout est lumineux (…) : là il fait sa demeure avec le Père et il dit, en y arrivant : Aujourd’hui le salut est arrivé pour cette maison » (Anastase, Abbé du monastère du Sinaï [8e siècle], Homélie pour la Transfiguration).