Dimanche des Rameaux et la Passion par P. Claude Tassin (Dimanche 20 mars 2016)

Isaïe 50, 4-7 (Le Serviteur de Dieu accepte ses souffrances)

Ce passage du livre d’Isaïe est le troisième des * quatre poèmes du Serviteur du Seigneur. Le prophète se confie ici dans le style des confessions de Jérémie (cf. Jérémie 11, 18-20).

Le Serviteur, disciple et prophète

En fidèle disciple, le Serviteur est à l’écoute du Seigneur qui lui donne chaque jour sa parole pour « réconforter celui qui n’en peut plus », à savoir les petites gens de l’Israël exilé à Babylone qui doit se préparer à un retour au pays, à un nouvel Exode libérateur. Mais ce message dérange certains Juifs installés, voire enrichis, à Babylone. Ils ne souhaitent pas le changement annoncé et couvrent d’insultes le messager de la libération. Le Serviteur ne se dérobe pas à la persécution : elle fait partie de sa mission et c’est le projet libérateur divin que l’on conteste à travers lui. Le Seigneur assistera sûrement celui qu’il a envoyé et qui, dans la ligne de ses prédécesseurs (cf. Ézékiel 3, 8-9), se contente de ceci : « j’ai rendu ma face dure comme pierre » pour supporter l’épreuve.

Jésus, héritier du Serviteur

Luc 9, 51 reprendra cette dernière expression (« il endurcit son visage ») pour traduire la décision de Jésus d’aller à Jérusalem en vue de sa mort et de son Ascension. Et si les évangélistes signalent les coups et les crachats dans les récits de la Passion (cf. Matthieu 26, 67 et 27, 30), c’est pour nous renvoyer à ce Serviteur en qui ils voient déjà Jésus, prophète persécuté et confiant jusqu’au bout en son Dieu. Notons cependant que, par respect pour le Seigneur, Luc évitera ces détails sordides dans son récit de la Passion.

* Les quatre poèmes du Serviteur. On appelle ainsi quatre poèmes qui, dans le livre d’Isaïe, dépeignent la figure énigmatique du Serviteur : le 1er chant (Isaïe 42, 1-7) présente sa vocation initiale de prophète. Le 2e (Is 49, 1-9) réaffirme sa vocation de « lumière des nations » (Isaïe 42, 6 et 49, 6), avec ses luttes intérieures pour assumer sa mission difficile. Le 3e (50, 4-11, dimanche des Rameaux) montre le personnage persécuté. Le 4e (52, 13 – 53, 12) évoque le martyre du Serviteur s’offrant en sacrifice pour les pécheurs. Il reste difficile de savoir à qui pensait l’auteur, qui envisage tantôt un personnage singulier, tantôt une communauté. Les interprétations sont aujourd’hui nombreuses. L’essentiel pour nous tient dans la fréquence avec laquelle les évangélistes recourent à ces quatre poèmes pour éclairer la destinée et la mission de Jésus, voire celles de saint Paul. Peut-être Jésus lui-même a-t-il abordé sa Passion dans l’esprit du quatrième poème que nous lisons le vendredi saint. Le 1er et le 2e chant se lisent respectivement le lundi et le mardi saints.

Psaume 21 (« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »)

Évidemment, ce psaume est retenu par les évangélistes de la Passion en raison de détails qui concordaient avec le supplice de Jésus : pieds et mains percés, vêtements mis à l’encan. Vraisemblablement, les premières communautés chrétiennes priaient ce psaume lorsqu’elles. célébraient la Passion du Seigneur. Le quatrième Évangile fait fort ! Il a lu le parallélisme : « (A) Ils partagent entre eux mes habits / (A’) et tirent au sort mon vêtement ». Bien sûr, les habits et le vêtement sont la même chose dans le poème. Mais, pour montrer que la prophétie s’accomplit « à la lettre » dans la Passion du Seigneur, saint Jean ne craint pas de disloquer ces deux vers (A-A’) : partage des vêtements de Jésus (A), puis tirage au sort de la tunique (A’). Du point de vue des événements, pourquoi pas ? Mais c’est l’humour littéraire qui se profile ici.. Car la Passion de Jésus mérite la vertu de l’humour. Qui le nierait, quand notre évangéliste (vendredi saint) travestit la mort du Nazaréen comme une marche vers la Gloire ?

  Pour revenir au psaume. On ignore l’identité du psalmiste, sinon qu’il est lourdement persécuté ou se fait le porte-parole de malheureux en proie à une violente hostilité et raillés par des voisins sans compassion. Au premier abord, on a l’impression d’une prière de supplication : « ô ma force, viens vite à mon aide ! » En réalité, il s’agit d’un psaume d’action de grâce, selon la deuxième partie du poème dont la liturgie de ce dimanche cite la première strophe : « Tu m’as répondu ! » Les épreuves évoquées sont du passé, et voici le psalmiste sauvé, rendant grâce dans « l’assemblée » liturgique, au milieu de ses frères croyants. Peut-être la suite de ce deuxième volet (« vous sui le craignez, louez le Seigneur ») restitue-t-il l’oracle d’un prêtre ou d’un prophète lié au culte et tirant, pour les fidèles réunis, les leçons du salut dont le psalmiste a bénéficié.

  Selon Marc 15, 34, relayé par Matthieu 27, 36, le premier verset du psaume a été la dernière parole de Jésus sur la croix : « Éloï, Éloï, lema sabactani. Ce qui se traduit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L’expression lancée en araméen donne à ce cri ultime un parfum d’authenticité. Dès lors, à travers les siècles suivants, les commentateurs vont se diviser en deux courants. Pour les uns, en prononçant le début du poème, le Crucifié songe à l’ensemble du psaume et proclame ainsi l’espérance de sa résurrection (« Tu m’as répondu ! »… « Et moi, je vis pour lui… ») Pour les autres, Jésus ressent atrocement sa mort comme un abandon de Dieu, mais, du fond de son drame et comme dernier acte de foi, il prie encore son Dieu et Père. C’est ce second sens que saint Luc a compris. C’est pourquoi, craignant de heurter la foi fragile de ses lecteurs grecs, il a remplacé cet aveu par la citation plus paisible d’un autre psaume : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Luc 23, 46 =, modifié : Psaume 30 [31], 6).

  Que voulait dire Jésus de Nazareth dans sa parole finale ? C’est son secret ! Nous en aurons la clé, quand nous le rejoindrons dans le monde des Ressuscités.

 

Philippiens 2, 6-11 (Abaissement et glorification de Jésus)

Paul a peut-être pris et retouché dans le livre de chants de l’Église d’Antioche, où il a séjourné avant ses premières missions, cet hymne qui célèbre le Christ abaissé et glorifié. Deux figures se profilent entre les lignes : celle d’Adam qui voulut se faire l’égal de Dieu à l’instigation du tentateur (« vous serez comme des dieux », Genèse 3, 3 ; cf. verset 22), et celle du Serviteur souffrant qui « s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort » (Isaïe 53, 12). Le texte ne s’arrête pas à l’idée que le Christ est mort « pour nous » ; il décrit quel homme fut Jésus devant Dieu, quel type d’homme il a plu à Dieu d’élever. Le tout se divise en deux parties.

L’abaissement

Jésus, le nouvel Adam ne revendiqua rien pour lui. Sa vie fut une opération vérité : il est allé jusqu’à la mort la plus humiliante par solidarité avec l’histoire d’une humanité tombée en esclavage, l’esclavage du péché. Littéralement, « il s’est vidé ». Se fondant sur le verbe grec sous-jacent, les théologiens parlent de la *« kénôse » du Christ. Il a compté que Dieu seul pouvait lui rendre justice. Peut-être est-ce Paul qui, au cantique primitif, a ajouté l’expression : « et la mort de la croix. »

L’élévation

« C’est pourquoi », se voyant compris par cet homme, Dieu l’a placé au sommet de l’univers. Désormais, quand nous disons « Jésus », nous devons dire aussi « Seigneur », c’est-à-dire le Nom même de Dieu dans l’Ancien Testament. Et nous disons « Seigneur » « pour la gloire du Père », pour que Dieu soit fier de nous voir reconnaître son œuvre dans le mystère de Pâques. Notons que la louange du Christ doit être universelle ; selon les conceptions antiques d’une création en trois étages, elle doit retentir aux cieux, sur la terre et dans l’abîme (les régions souterraines). À cette représentation du monde correspondent les formules du credo ; « il descendit du ciel », « il est descendu aux enfers » et « il est monté aux cieux ». Enfin, appliquée à Jésus, l’expression que « tout genous fléchisse » est audacieuse

 

Luc 22, 14 – 23, 56 (La Passion du Seigneur)

Luc n’écrit pas en journaliste. Il nous fait entrer dans son interprétation de la Passion, et son message, à nous adressé aussi, pourrait se résumer ainsi : Lis la Passion en disciple, attaché à ton Seigneur, essayant de le suivre, en priant, en confrontant tes épreuves quotidiennes aux siennes, en adoptant les dispositions dont les personnages du récit t’offrent le modèle. Car, sur son chemin vers la croix, Jésus change les cœurs. Si je ne puis suivre la Passion en disciple fidèle, du moins puis-je pleurer avec Pierre en disciple repentant ; avec les femmes de Jérusalem (épisode propre à Luc), je peux entendre un appel à ma propre conversion ; avec le « bon larron » (épisode propre à Luc), je peux confesser ma confiance en la pleine royauté du Crucifié et, comme lui, exercer mon pardon ; avec le centurion du Calvaire, je peux proclamer *le Juste, Fils pleinement innocent et sauvé par Dieu (voir Sagesse 2, 16-18). Je dois savoir surtout que la Passion de Jésus traîne avec elle, répétons-le, le parfum du pardon. D’où la conclusion propre à Luc, avant l’ensevelissement : « Tous les gens qui s’étaient rassemblés pour ce spectacle, voyant ce qui était arrivé, s’en retournaient en se frappant la poitrine » (Luc 23, 48).

Le jardin des Oliviers

  Après le *Testament que constitue la Cène, la clé du message se trouve dans la manière dont Luc raconte l’épisode du mont des Oliviers. Il a d’abord dit : « Ses disciples le suivirent. » Puis une phrase encadre cette séquence : « Priez pour ne pas entrer en tentation », et l’évangéliste, à la différence des autres, se garde bien de mentionner la fuite des disciples : nous sommes justement les disciples appelés à suivre le Christ au sein de nos propres épreuves qui nous assimilent à sa Passion. Quant à Jésus, sa prière est une lutte mortelle, une agonie (cf. les « gouttes de sang », une image propre à Luc) en laquelle il s’ajuste au vouloir de Dieu. Il avance en confiance vers la mort. Son premier mot, dans ce drame, aura été « Père, si tu veux… », ses dernières paroles seront : « Père, entre tes mains je remets mon esprit ». Telle est la confiance que nous devons avoir, nous aussi.

  Luc écrit lui-même en disciple vénérant son Maître : il n’ose pas dire carrément que le traître Judas embrassa Jésus; il réduit au minimum les scènes d’outrage contre Jésus, il ne dit nulle part que Jésus est « condamné » et il tait la tradition du « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Il la remplace par un psaume de confiance : « Père, entre tes mains je remets mon esprit. »

Un arrière-fond : l’expérience de la mission chrétienne

Enfin, Luc écrit depuis une Église qui, comme la nôtre, vit parfois la Passion. Dans les Actes des Apôtres, les apôtres ont comparu devant le sanhédrin, ils ont été battus ; Étienne, lapidé à mort, reprend les dernières paroles de Jésus (voir Actes 7, 59). Et Luc, dans les Actes, décrit la vie de Paul arrêté comme une imitation du témoignage de Jésus. Plus encore, si Luc innocente Pilate qui et (lui seul) renvoie l’Accusé devant Hérode Antipas, c’est en songeant que Paul eut affaire aux autorités romaines, mais que celles-ci renvoyèrent toujours l’Apôtre libre en disant que l’Évangile dénoncé devant elles était un problème entre Juifs, et non une atteinte à l’ordre de l’Empire. Nous lirons en disciples la Passion du Seigneur à la mesure où nous sommes capables de lire les situations d’aujourd’hui qui identifient l’Église à l’épreuve de Jésus.

* « C’était un juste… » En Marc 14, 39, le centurion proclame : « Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu » et chez Matthieu (27, 54) c’est tout le détachement des gardes qui professe la foi chrétienne. Plus sensible aux étapes de la mission chrétienne, Luc juge cette déclaration anachronique : « C’était un juste », dit simplement l’officier (Luc 23, 47). Mais Luc s’inspire là du livre de la Sagesse pour qui le fils de Dieu est le juste massacré que Dieu sauve de la mort comme son enfant (Sagesse 2, 18 ; 5, 4-5). C’est donc une prophétie de la résurrection de Jésus.

* Le Testament de la Cène. Le judaïsme ancien a publié des apocryphes appelés « testaments ». Il s’agit généralement d’un patriarche biblique rassemblant ses descendants avant de mourir. Pour eux, il fait le bilan de sa vie et leur livre son héritage spirituel pour se survivre en eux. Il prophétise les épreuves auxquelles ils succomberont parfois et les merveilles que Dieu fera pour eux au terme de l’histoire. Une lecture attentive de la Cène selon Luc montre que l’évangéliste a coulé l’épisode de la Cène dans ce genre « testament ».

 




Dimanche des rameaux par le Diacre Jacques FOURNIER

«La Passion, pour le Salut de tous “

(Lc 22,14-71.23,1-56)…

Quand l’heure fut venue, Jésus prit place à table, et les Apôtres avec lui.
Il leur dit : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir !
Car je vous le déclare : jamais plus je ne la mangerai jusqu’à ce qu’elle soit pleinement accomplie dans le royaume de Dieu. »
Alors, ayant reçu une coupe et rendu grâce, il dit : « Prenez ceci et partagez entre vous.
Car je vous le déclare : désormais, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu’à ce que le royaume de Dieu soit venu. »
Puis, ayant pris du pain et rendu grâce, il le rompit et le leur donna, en disant : « Ceci est mon corps, donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi. »
Et pour la coupe, après le repas, il fit de même, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous.
Et cependant, voici que la main de celui qui me livre est à côté de moi sur la table.
En effet, le Fils de l’homme s’en va selon ce qui a été fixé. Mais malheureux cet homme-là par qui il est livré ! »
Les Apôtres commencèrent à se demander les uns aux autres quel pourrait bien être, parmi eux, celui qui allait faire cela.
Ils en arrivèrent à se quereller : lequel d’entre eux, à leur avis, était le plus grand ?
Mais il leur dit : « Les rois des nations les commandent en maîtres, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler bienfaiteurs.
Pour vous, rien de tel ! Au contraire, que le plus grand d’entre vous devienne comme le plus jeune, et le chef, comme celui qui sert.
Quel est en effet le plus grand : celui qui est à table, ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Eh bien moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert.
Vous, vous avez tenu bon avec moi dans mes épreuves.
Et moi, je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi.
Ainsi vous mangerez et boirez à ma table dans mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël.
Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le blé.
Mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères. »
Pierre lui dit : « Seigneur, avec toi, je suis prêt à aller en prison et à la mort. »
Jésus reprit : « Je te le déclare, Pierre : le coq ne chantera pas aujourd’hui avant que toi, par trois fois, tu aies nié me connaître. »
Puis il leur dit : « Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni sandales, avez-vous donc manqué de quelque chose ? »
Ils lui répondirent : « Non, de rien. » Jésus leur dit : « Eh bien maintenant, celui qui a une bourse, qu’il la prenne, de même celui qui a un sac ; et celui qui n’a pas d’épée, qu’il vende son manteau pour en acheter une.
Car, je vous le déclare : il faut que s’accomplisse en moi ce texte de l’Écriture : Il a été compté avec les impies. De fait, ce qui me concerne va trouverson accomplissement. »
Ils lui dirent : « Seigneur, voici deux épées. » Il leur répondit : « Cela suffit. »
Jésus sortit pour se rendre, selon son habitude, au mont des Oliviers, et ses disciples le suivirent.
Arrivé en ce lieu, il leur dit : « Priez, pour ne pas entrer en tentation. »
Puis il s’écarta à la distance d’un jet de pierre environ. S’étant mis à genoux, il priait en disant :
« Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que soit faite non pas ma volonté, mais la tienne. »
Alors, du ciel, lui apparut un ange qui le réconfortait.
Entré en agonie, Jésus priait avec plus d’insistance, et sa sueur devint comme des gouttes de sang qui tombaient sur la terre.
Puis Jésus se releva de sa prière et rejoignit ses disciples qu’il trouva endormis, accablés de tristesse.
Il leur dit : « Pourquoi dormez-vous ? Relevez-vous et priez, pour ne pas entrer en tentation. »
Il parlait encore, quand parut une foule de gens. Celui qui s’appelait Judas, l’un des Douze, marchait à leur tête. Il s’approcha de Jésus pour lui donner un baiser.
Jésus lui dit : « Judas, c’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ? »
Voyant ce qui allait se passer, ceux qui entouraient Jésus lui dirent : « Seigneur, et si nous frappions avec l’épée ? »
L’un d’eux frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille droite.
Mais Jésus dit : « Restez-en là ! » Et, touchant l’oreille de l’homme, il le guérit.
Jésus dit alors à ceux qui étaient venus l’arrêter, grands prêtres, chefs des gardes du Temple et anciens : « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus avec des épées et des bâtons ?
Chaque jour, j’étais avec vous dans le Temple, et vous n’avez pas porté la main sur moi. Mais c’est maintenant votre heure et le pouvoir des ténèbres. »
S’étant saisis de Jésus, ils l’emmenèrent et le firent entrer dans la résidence du grand prêtre. Pierre suivait à distance.
On avait allumé un feu au milieu de la cour, et tous étaient assis là. Pierre vint s’asseoir au milieu d’eux.
Une jeune servante le vit assis près du feu ; elle le dévisagea et dit : « Celui-là aussi était avec lui. »
Mais il nia : « Non, je ne le connais pas. »
Peu après, un autre dit en le voyant : « Toi aussi, tu es l’un d’entre eux. » Pierre répondit : « Non, je ne le suis pas. »
Environ une heure plus tard, un autre insistait avec force : « C’est tout à fait sûr ! Celui-là était avec lui, et d’ailleurs il est Galiléen. »
Pierre répondit : « Je ne sais pas ce que tu veux dire. » Et à l’instant même, comme il parlait encore, un coq chanta.
Le Seigneur, se retournant, posa son regard sur Pierre. Alors Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : « Avant que le coq chante aujourd’hui, tu m’auras renié trois fois. »
Il sortit et, dehors, pleura amèrement.
Les hommes qui gardaient Jésus se moquaient de lui et le rouaient de coups.
Ils lui avaient voilé le visage, et ils l’interrogeaient : « Fais le prophète ! Qui est-ce qui t’a frappé ? »
Et ils proféraient contre lui beaucoup d’autres blasphèmes.
Lorsqu’il fit jour, se réunit le collège des anciens du peuple, grands prêtres et scribes, et on emmena Jésus devant leur conseil suprême.
Ils lui dirent : « Si tu es le Christ, dis-le nous. » Il leur répondit : « Si je vous le dis, vous ne me croirez pas ;
et si j’interroge, vous ne répondrez pas.
Mais désormais le Fils de l’homme sera assis à la droite de la Puissance de Dieu. »
Tous lui dirent alors : « Tu es donc le Fils de Dieu ? » Il leur répondit : « Vous dites vous-mêmes que je le suis. »
Ils dirent alors : « Pourquoi nous faut-il encore un témoignage ? Nous-mêmes, nous l’avons entendu de sa bouche. »
L’assemblée tout entière se leva, et on l’emmena chez Pilate.
On se mit alors à l’accuser : « Nous avons trouvé cet homme en train de semer le trouble dans notre nation : il empêche de payer l’impôt à l’empereur, et il dit qu’il est le Christ, le Roi. »
Pilate l’interrogea : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui le dis. »
Pilate s’adressa aux grands prêtres et aux foules : « Je ne trouve chez cet homme aucun motif de condamnation. »
Mais ils insistaient avec force : « Il soulève le peuple en enseignant dans toute la Judée ; après avoir commencé en Galilée, il est venu jusqu’ici. »
À ces mots, Pilate demanda si l’homme était Galiléen.
Apprenant qu’il relevait de l’autorité d’Hérode, il le renvoya devant ce dernier, qui se trouvait lui aussi à Jérusalem en ces jours-là.
À la vue de Jésus, Hérode éprouva une joie extrême : en effet, depuis longtemps il désirait le voir à cause de ce qu’il entendait dire de lui, et il espérait lui voir faire un miracle.
Il lui posa bon nombre de questions, mais Jésus ne lui répondit rien.
Les grands prêtres et les scribes étaient là, et ils l’accusaient avec véhémence.
Hérode, ainsi que ses soldats, le traita avec mépris et se moqua de lui : il le revêtit d’un manteau de couleur éclatante et le renvoya à Pilate.
Ce jour-là, Hérode et Pilate devinrent des amis, alors qu’auparavant il y avait de l’hostilité entre eux.
Alors Pilate convoqua les grands prêtres, les chefs et le peuple.
Il leur dit : « Vous m’avez amené cet homme en l’accusant d’introduire la subversion dans le peuple. Or, j’ai moi-même instruit l’affaire devant vous et, parmi les faits dont vous l’accusez, je n’ai trouvé chez cet homme aucun motif de condamnation.
D’ailleurs, Hérode non plus, puisqu’il nous l’a renvoyé. En somme, cet homme n’a rien fait qui mérite la mort.
Je vais donc le relâcher après lui avoir fait donner une correction. »
[…]
Ils se mirent à crier tous ensemble : « Mort à cet homme ! Relâche-nous Barabbas. »
Ce Barabbas avait été jeté en prison pour une émeute survenue dans la ville, et pour meurtre.
Pilate, dans son désir de relâcher Jésus, leur adressa de nouveau la parole.
Mais ils vociféraient : « Crucifie-le ! Crucifie-le ! »
Pour la troisième fois, il leur dit : « Quel mal a donc fait cet homme ? Je n’ai trouvé en lui aucun motif de condamnation à mort. Je vais donc le relâcheraprès lui avoir fait donner une correction. »
Mais ils insistaient à grands cris, réclamant qu’il soit crucifié ; et leurs cris s’amplifiaient.
Alors Pilate décida de satisfaire leur requête.
Il relâcha celui qu’ils réclamaient, le prisonnier condamné pour émeute et pour meurtre, et il livra Jésus à leur bon plaisir.
Comme ils l’emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix pour qu’il la porte derrière Jésus.
Le peuple, en grande foule, le suivait, ainsi que des femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur Jésus.
Il se retourna et leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! Pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants !
Voici venir des jours où l’on dira : “Heureuses les femmes stériles, celles qui n’ont pas enfanté, celles qui n’ont pas allaité !”
Alors on dira aux montagnes : “Tombez sur nous”, et aux collines : “Cachez-nous.”
Car si l’on traite ainsi l’arbre vert, que deviendra l’arbre sec ? »
Ils emmenaient aussi avec Jésus deux autres, des malfaiteurs, pour les exécuter.
Lorsqu’ils furent arrivés au lieu dit : Le Crâne (ou Calvaire), là ils crucifièrent Jésus, avec les deux malfaiteurs, l’un à droite et l’autre à gauche.
Jésus disait : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » Puis, ils partagèrent ses vêtements et les tirèrent au sort.
Le peuple restait là à observer. Les chefs tournaient Jésus en dérision et disaient : « Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! »
Les soldats aussi se moquaient de lui ; s’approchant, ils lui présentaient de la boisson vinaigrée,
en disant : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! »
Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : « Celui-ci est le roi des Juifs. »
L’un des malfaiteurs suspendus en croix l’injuriait : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! »
Mais l’autre lui fit de vifs reproches : « Tu ne crains donc pas Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi !
Et puis, pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n’a rien fait de mal. »
Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. »

Jésus lui déclara : « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. »
C’était déjà environ la sixième heure (c’est-à-dire : midi) ; l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure,
car le soleil s’était caché. Le rideau du Sanctuaire se déchira par le milieu.
Alors, Jésus poussa un grand cri : « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » Et après avoir dit cela, il expira.
À la vue de ce qui s’était passé, le centurion rendit gloire à Dieu : « Celui-ci était réellement un homme juste. »
Et toute la foule des gens qui s’étaient rassemblés pour ce spectacle, observant ce qui se passait, s’en retournaient en se frappant la poitrine.
Tous ses amis, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée, se tenaient plus loin pour regarder.
Alors arriva un membre du Conseil, nommé Joseph ; c’était un homme bon et juste,
qui n’avait donné son accord ni à leur délibération, ni à leurs actes. Il était d’Arimathie, ville de Judée, et il attendait le règne de Dieu.
Il alla trouver Pilate et demanda le corps de Jésus.
Puis il le descendit de la croix, l’enveloppa dans un linceul et le mit dans un tombeau taillé dans le roc, où personne encore n’avait été déposé.
C’était le jour de la Préparation de la fête, et déjà brillaient les lumières du sabbat.
Les femmes qui avaient accompagné Jésus depuis la Galilée suivirent Joseph. Elles regardèrent le tombeau pour voir comment le corps avait été placé.
Puis elles s’en retournèrent et préparèrent aromates et parfums. Et, durant le sabbat, elles observèrent le repos prescrit.

 Jésus rameaux

            La Passion est toute proche, Jésus le sait… « J’ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir »… Et tout cela, il le supportera pour chacun d’entre nous, pour notre guérison profonde, pour que « nous cessions de faire le mal et apprenions à faire le bien » (Is 1,16). Le mal en effet tue en premier celui qui le commet… « Le péché m’a fait perdre mes forces, il me ronge les os ». « Oui, mes péchés me submergent, leur poids trop pesant m’écrase » (Ps 31(30),11 ; 38(37),5). « Souffrance et angoisse pour toute âme humaine qui fait le mal ». « Le salaire du péché, c’est la mort » (Rm 2,9 ; 6,23).

            Que ses créatures meurent, même par la suite de leurs propres fautes ? Voilà ce que Dieu ne supporte pas… Aussi est-il venu en son Fils s’unir à l’humanité perdue, qui se déchire et se mutile elle-même par la méchanceté et la violence qui l’habite. Ses disciples les plus proches le trahiront, le renieront, l’abandonneront, le laissant seul face à ses accusateurs et à ses tortionnaires… Et Jésus portera, supportera des souffrances extrêmes jusqu’à mourir crucifié… En agissant ainsi, il a ouvert tout grand ses bras à tous les hommes qui souffrent, quelle que soit l’origine de leurs souffrances, même si parfois elle peut être la conséquence directe de leurs fautes… Et il a tout porté, tout supporté sans jamais basculer du côté de la haine des ennemis, avec sa soif de vengeance… Il n’a cessé d’aimer, de chercher envers et contre tout le bien de tous. Le bien du tortionnaire, qu’il trouvera par sa conversion et sa repentance, aidé en cela par la Lumière et la Force de l’Esprit… Le bien de l’innocent écrasé qu’il rejoint aujourd’hui encore par la Puissance de ce même Esprit, pour le soutenir, l’encourager, le réconforter et lui donner de pouvoir sortir victorieux de son épreuve… « Le Christ lui-même a souffert pour vous… Couvert d’insultes, il n’insultait pas ; accablé de souffrances, il ne menaçait pas, mais il confiait sa cause à Celui qui juge avec justice. Dans son corps, il a porté nos péchés sur le bois de la croix, afin que nous puissions mourir à nos péchés et vivre dans la justice : c’est par ses blessures que vous avez été guéris » (1P 2,2124), guéris par celui qui « veut que tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,4-6), « les méchants comme les bons », « les justes comme les injustes » (Mt 5,45)… « Père, pardonne-leur »… « Que celui qui exerce la Miséricorde le fasse en rayonnant de joie » (Rm 12,8)… On pressent comment Jésus vécut ses derniers instants sur la Croix, et quelle fut l’admiration du Centurion romain qui se tenait en face de lui : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu » (Mc 15,39) !

                                                                                                                                 DJF

           




5ième Dimanche de Carême par le Diacre Jacques FOURNIER

« Je ne te condamne pas » (Jn 8,1-11)

En ce temps-là, Jésus s’en alla au mont des Oliviers.
Dès l’aurore, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner.
Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Ils la mettent au milieu,
et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère.
Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? »
Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre.
Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. »
Il se baissa de nouveau et il écrivait sur la terre.
Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu.
Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? »
Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »

 pardon force qui libére

« Tu ne commettras pas d’adultère » (Ex 20,14 ; Dt 5,18). La Loi est formelle, d’autant plus que nous avons ici une des Dix Paroles données par Dieu à Moïse. A partir d’elles, les hommes avaient développé une justice très dure : « L’homme qui commet l’adultère avec la femme de son prochain devra mourir, lui et sa complice » (Lv 20,10). Ici, une « femme a été prise en flagrant délit d’adultère. » Mais qui dit « flagrant délit » dit deux personnes pour le commettre. Où donc est l’homme ? La Loi le concerne lui aussi… Une injustice se laisse pressentir…

Les Pharisiens veulent mettre Jésus à l’épreuve. S’il invite à obéir à la Loi, il perdra sa réputation d’extraordinaire bonté, et avec elle son crédit auprès du Peuple. S’il conteste la Loi, ils pourront l’accuser auprès du Grand Prêtre, le condamner et le faire périr…

Comment « le juge » Jésus va-t-il donc réagir ? Surprise : il se baisse et se met à tracer des traits sur le sol. Il semble se retirer de la scène, laissant face à face les Pharisiens et la femme adultère… St Ambroise, St Augustin et St Jérôme ont proposé d’interpréter ce geste à la lumière de Jérémie 17,13 : « Espoir d’Israël, Seigneur, tous ceux qui t’abandonnent seront honteux, ceux qui se détournent de toi seront inscrits dans la terre, car ils ont abandonné la source d’eaux vives, le Seigneur ». D’après eux, Jésus écrirait sur le sol le nom de ces Pharisiens. Formidable renversement : les accusateurs deviennent les accusés… En effet, par la dureté de leur cœur, ils manifestent qu’ils ont abandonné le Père des Miséricordes. Ils se croient justes ? Ils sont en fait dans les plus épaisses ténèbres…

Et Jésus va les aider à en prendre conscience. Il se lève, prononce une seule phrase, solennellement appuyée par ce brusque retour dans le débat, puis il se retire de nouveau en se baissant… « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter la pierre ». Accusateurs et juges de la femme adultère, ils en viennent à devenir leurs propres accusateurs, et cette fois, ils se montrent des juges cléments à leur égard, bien obligés ensuite de faire de même pour cette femme… Mais elle seule recevra la Parole de libération : «  Je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus ». Ne te fais plus de mal, ni à toi, ni à ton prochain… DJF

 

           




5ième Dimanche de Carême – Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

IL NOUS FAUT RESTER AUX PIEDS DE JÉSUS POUR RECEVOIR SON PARDON

 

Pardon 1« Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette, le premier, une pierre. Eux, entendant cela, s’en allèrent un à un à commencer par les plus vieux ». Il leur avait dit simplement que, s’ils se sentaient la conscience tranquille, ils pourraient lui jeter la première pierre, il ne leur avait pas demandé de s’en aller. Mais c’est bien cela qui est étrange : ils sont partis. Simplement le fait d’entendre cette parole du Seigneur a fait que tous ces hommes, venus pour manifester la force de la Loi qui condamne l’homme à cause de son péché, sitôt que le Christ les remet eux-mêmes devant leur propre péché, sont curieusement pris d’un sentiment d’inutilité comme s’ils n’avaient plus rien à faire à cet endroit. Parce qu’ils n’ont pas trouvé la confirmation qu’ils espéraient pour exécuter la Loi de Moïse et condamner cette femme et porter sur elle le poids et la force de la Loi, ils pensent alors qu’ils n’ont plus qu’à s’en aller.

Nous-mêmes, nous trouvons que ce sont des mœurs bien cruelles que de vouloir lapider une femme pour adultère, et nous pensons qu’aujourd’hui, nous avons beaucoup évolué dans notre considération de la faute et du châtiment. Mais le plus grand péché qui était dans le cœur de ces hommes, n’était pas de vouloir condamner la femme au nom de la Loi, le plus grand péché c’était d’être partis loin d’elle parce qu’ils n’avaient pas pu la condamner. Car ils manifestaient au grand jour leur dureté de cœur. En lisant cet évangile de la femme adultère, il me prend de penser : « Ah ! Si vraiment nous étions de vrais pécheurs ». Comprenez-moi bien, je ne dis pas que nous devrions faire de plus grands péchés, de la surenchère dans le domaine du péché, comme si c’était uniquement par le jeu de cette surenchère que nous pouvions effectivement prendre conscience du pardon de Dieu. Mais en parlant de ‘vrais pécheurs’, je veux dire par là que la plupart du temps nous sommes de ‘faux pécheurs’, c’est-à-dire des gens qui passent leur temps à ne pas reconnaître la vérité de leur péché. Et c’est bien le drame latent dans cette affaire de la femme adultère : ces hommes ont vu le péché de la femme adultère et ils sont prêts à exécuter les sentences de la Loi. Mais quand le Christ les met devant leur propre péché, ils montrent qu’ils sont de ‘mauvais pécheurs’, ils ne supportent pas de voir leur péché mis à nu par le regard du Christ qui leur a lancé ce défi.

Amour, pardon, réconciliation

Toute la différence entre la femme adultère et les hommes qui l’accusent, n’est pas une affaire de moralité, c’est une différence de vérité : l’une se reconnaît vraiment pécheresse et les autres ne supportent pas de se reconnaître véritablement pécheurs. Et je pense à cette phrase d’un moine du désert qui disait : « Celui qui pleure son péché est plus grand que celui qui ressuscite un mort ». C’est vraiment ‘la vérité du Bon Dieu’. Pleurer son péché c’est le plus grand miracle qui puisse arriver dans notre existence, car à ce moment-là au moins en face de Dieu et sous son regard, nous avons reconnu la vérité de ce que nous sommes, alors que la plupart du temps, nous n’avons pas du tout envie de pleurer ! Simplement dans ce mouvement de dérobade qui a commencé au premier péché d’Adam dans le Paradis et qui n’a cessé de continuer à travers toute l’histoire du peuple élu et qui ne cesse de continuer aujourd’hui encore dans l’histoire de l’Église et notre propre histoire, nous ne supportons plus de voir notre péché en face.

Il y a peut-être pire encore, je me demande si dans le cœur des hommes, le plus grand péché ne serait pas le suivant : s’ils venaient tendre des pièges au Christ, c’est sans doute parce qu’ils avaient bien senti en Lui Quelqu’un qui les dépassait, et s’ils avaient pu condamner cette femme avec l’appui de Jésus, leur acte aurait acquis une légitimité plus grande. Ils auraient pu tuer non seulement au nom de Moïse, mais avec l’appui de ce Rabbi dont ils pressentaient l’extraordinaire autorité. Or lorsqu’ils posent la question pour tendre un piège à Jésus, pressentant que sa réponse pourrait avoir quelque chose de décisif, une peur presque instinctive les pousse à ne pas rester : à cause de leur lâcheté, ils ne parviendraient pas à regarder en face l’acte par lequel Jésus va pardonner cette femme. Le mystère d’iniquité qu’il y a dans le cœur de ces hommes qui s’en vont, est double : d’une part, ils refusent de voir leur propre péché, d’autre part, ils sont incapables de voir cette femme comme une femme radicalement sauvée, totalement et absolument pardonnée. Ils n’ont pas plus le courage de voir leur péché en face qu’ils n’ont le courage de voir le pardon de Dieu en face.

Si nous préparons notre cœur durant le Carême, c’est pour entrer dans le grand Pardon, c’est pour regarder en face cette réalité du pardon de Dieu. La Pâque, c’est d’abord la grande fête du pardon, l’univers est réconcilié, l’homme est saisi jusque dans le tréfonds de son cœur par l’infinie miséricorde de Dieu qui vient épouser totalement notre humanité brisée et blessée par le péché. À l’approche du triduum pascal, nous entrons dans ce mystère du pardon de Dieu. Lorsque le Christ brisera le pain et le donnera à ses disciples en disant : « Ceci est mon corps livré », puis passera la coupe en disant : « Ceci est mon sang versé pour vous, pour la rémission des péchés », nous verrons le pardon de Dieu en acte, pour le monde entier. Lorsque le Christ sera cloué sur la croix, nous verrons le moment où Il dit : « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font », c’est encore le pardon de Dieu qui sera sous nos yeux. Quand Il sera déposé au tombeau, nous serons appelés à contempler invisiblement le mystère de sa descente aux enfers, nous le verrons traquer la mort et le péché jusque dans leurs derniers retranchements.

miséricorde

Puisque nous sommes pécheurs, restons près du Christ, ayons le courage de la femme adultère, elle est restée auprès du Seul qui pouvait lui jeter la pierre parce que précisément elle a compris qu’Il était miséricorde. Peut-être cela nous permettra-t-il de deviner le sens mystérieux de ce geste par lequel le Christ écrivait sur le sable. Ce geste est tellement obscur et tellement mystérieux qu’on se sent démuni pour l’expliquer. Pourtant il y a peut-être une chose qui pourrait non pas l’expliquer, mais nous permettre d’en pressentir le sens. Que vous voulez-vous que le Christ écrive ? Où voulez-vous que le Christ écrive ? Je crois qu’Il ne peut écrire nulle part ailleurs que dans le livre de la vie. Au fond, ce que Jésus gravait sur le sable, ce jour-là, c’était le nom de ces hommes. Et Il avait envie de les écrire dans le livre de la vie, dans le livre de sa Pâque, dans le livre dont Il allait ouvrir les sceaux lorsqu’Il serait l’Agneau égorgé. Mais eux, à cause de leur refus, ne Lui permettaient pas d’écrire durablement dans le livre et ils ne Lui offraient que le sable de leur cœur fuyant. Et ce n’est donc pas le Christ qui a effacé ces noms qui étaient inscrits sur la terre, mais ces hommes eux-mêmes qui l’ont effacé à cause de leur refus de regarder en face le pardon de Dieu.

En entrant nous-mêmes dans cette Pâque, nous ne recevons pas le pardon de Dieu ‘au compte-goutte’, absolution par absolution, mais en recevant, chacun personnellement, le pardon de Dieu, c’est le pardon accordé à tout l’univers qui est accordé à chacun d’entre nous, c’est le début de cette grande réconciliation, c’est le renouvellement de cette fête de l’Expiation de Yom Kippour, du jour du grand pardon inauguré déjà lorsque Moïse, pour la seconde fois, monta sur la montagne et que Dieu Lui-même, en ce jour-là, prononça son nom : « Seigneur, Seigneur, Dieu de tendresse et de pardon qui fait miséricorde à toutes les générations ». C’est la fête du grand pardon. Et le voile se déchire en deux dans le Temple, car désormais, nous ne sommes plus séparés de l’amour de Dieu par un voile. Mais le Christ, laissant briser le voile de sa chair, fait resplendir sur nous l’abîme de son pardon. Nous sommes des pécheurs, mais soyons de vrais pécheurs comme la femme adultère, non pas des pécheurs qui ne veulent pas se reconnaître pécheurs comme tous ces hommes qui s’en allaient.

Ayons le courage de mettre toute notre liberté et notre volonté dans l’Unique qui peut nous pardonner, et restons comme cette femme aux pieds de Celui qui désormais inscrit nos noms dans le livre de la vie, par la puissance de son pardon. AMEN.




5ième Dimanche de Carême par P. Claude Tassin (Dimanche 13 mars 2016)

Isaïe 43, 16-21 (« Voici que je fais une chose nouvelle, je vais désaltérer mon peuple »)

Le 4e dimanche de carême montrait le peuple d’Israël entrant en Terre sainte. Mais notre histoire avec Dieu ne s’arrête pas là. Avec un bond de quelques siècles, le 5e dimanche nous fait entendre un oracle du « Second Isaïe », au temps de l’exil des Israélites à Babylone. Les prophètes s’expriment comme les ambassadeurs des rois : voici d’abord ce qu’on appelle la formule du Messager (« ainsi parle le Seigneur (le Roi)… ») suivie des qualités de l’envoyeur (« lui qui… ») et du message proprement dit (« Ne vous souvenez plus… »).

Du passé vers l’avenir

Selon le message du prophète, Dieu est d’abord celui « qui fit un chemin dans la mer (Rouge) » pour sauver les siens de l’esclavage, qui anéantit l’armée égyptienne comme mèche s’éteignant au contact de l’eau. Mais tout cela relève du *passé. Voici que Dieu fait « une chose nouvelle », traçant une route dans le désert transformé en paradis ruisselant d’eau, pour que le Peuple revienne sur sa Terre, escorté par les fauves pacifiés. Ce Peuple n’est pas un troupeau anonyme, mais « l’élu », le partenaire que Dieu a « façonné », créé, et qui « redira sa louange », comme autrefois sur la rive de la mer Rouge (cf. Exode 15, 1-21).

L’avenir est aventure

« Ne songez plus aux choses d’autrefois », écrit le prophète. Pierre Dac disait (je le cite de mémoire) : L’avenir, c’est ce qu’on a dans le dos, quand on se retourne sur son passé. Cette boutade rejoint une vieille mentalité sémitique : on voit le présent et le passé, mais l’avenir échappe au regard. Pourtant, il y a aussi un *mirage du passé. La foi ne nous tourne pas vers un passé révolu. Dieu reste à jamais créateur : il fait toujours pour nous du neuf, de l’inouï qui « germe déjà, ne le voyez-vous pas ? » La foi tournée vers l’avenir s’appelle le risque de l’espérance.

* Le mirage du passé. « Qu’est-ce que nos ancêtres n’ont pas déjà souffert ? Ou bien, quand nous souffrons tels malheurs, savons-nous s’ils n’ont pas souffert les mêmes ? On rencontre pourtant des gens qui récriminent sur leur époque et pour qui celle de nos parents était le bon temps ! Si l’on pouvait les ramener à l’époque de leurs parents, est-ce qu’ils ne récrimineraient pas aussi ? Le passé, dont tu crois que c’était le bon temps, n’est bon que parce que ce n’est pas le tien » (saint Augustin).

 

Psaume 125 (Qui sème dans les larmes moissonne dans la joie)

En lien avec la 1ère lecture, ce psaume chante le retour des exilés et, dans un élargissement du sens, il prophétise le rassemblement final du peuple de Dieu, le rassemblement à venir de tous les croyants. Les non-croyants, désignés ici comme « les nations », seront ébahis par ce dénouement triomphant. Les fidèles dispersés avaient semblé trimer dans les larmes quand ils essayaient de semer leurs actes de fidélité au Seigneur ; ils connaîtront, ils l’espèrent, la moisson récompensant leur foi.

  Les psaumes vivent leur vie ! Celui-ci n’échappe pas aux mutations. Certes, en son état actuel, il a le sens que l’on vient de résumer. Mais la subtilité de la langue hébraïque permet de remonter à une préhistoire du poème : Quand le Seigneur ramena les captifs.., peut se comprendre en ces termes : Quand le Seigneur fit produire le produit (de la terre)… De même, Ramène, Seigneur, nos captifs, peut se lire ainsi : Fais produire, Seigneur, notre produit. Bref, étonnante mutation ! En son sens originel, le poème rendait grâce au Seigneur pour des récoltes extraordinaires, qui ont fait l’admiration des peuples voisins, « les nations », et le poète espérait qu’à travers les duretés de la saison des semailles, viendraient encore et toujours de belles moissons.

  Les psaumes vivent leur vie ! Lecture de l’histoire des exils, lecture de l’expérience agricole… Comment ces deux lectures se conjuguent-elles aujourd’hui entre l’expérience des milieux urbains et celle des milieux ruraux ? Ici s’arrête mon mini-commentaire, avant qu’il ne devienne homélie, un exercice qui n’est pas de mon ressort.

 

Philippiens 3, 8-14 (“À cause du Christ, j’ai tout perdu, en devenant semblable à lui dans sa mort »)

La 1ère lecture nous tournait vers le monde nouveau que Dieu prépare. À son tour, Paul s’adresse à ses amis philippiens que tente un retour en arrière, c’est-à-dire aux pratiques juives. Il donne en exemple sa propre *vocation d’apôtre. « Les valeurs anciennes (…) réévaluées à la lumière du Christ révèlent combien le regard de Paul sur la réalité, son interprétation du monde et de l’histoire sont devenus autres. Plus encore, c’est une nouvelle perception de soi-même, où l’Apôtre reçoit désormais son identité d’un Autre, situé en dehors de lui-même » Yara Matta, À cause du Christ).

Pour gagner…

Les « avantages » dont parle Paul étaient le capital de sa sainteté, de son zèle de pharisien fidèle à la Loi mosaïque. Il pensait que Dieu l’estimait juste en raison de ce capital de mérites. Mais il a découvert en Jésus le Messie et le seigneur de sa vie. Alors, il a rejeté comme sans valeur ses anciennes sécurités. Il n’a rien gagné au change, mais s’est mis en route pour mieux connaître ce Christ qui l’a « saisi » comme on empoigne un témoin dans une course de relais. Mais le Christ court encore devant lui et il lui faut le rattraper, comme le trophée de la compétition.

… ce qui n’est pas encore gagné

Par les épreuves et les succès de sa vie missionnaire, Paul fait l’expérience mêlée des « souffrances de la passion » du Christ et de « la puissance de sa résurrection », dans l’espérance de parvenir, lui aussi, à ressusciter d’entre les morts. C’est cette foi en l’avenir, et non ses mérites, qui le rend juste aux yeux de Dieu, parce que c’est le choix que Dieu attend de nous, le choix de notre route de carême. Car, avec Paul, nous disons, nous aussi : Je ne suis pas encore au bout, au but.

* La vocation de Paul. À la différence de la mise en scène de Luc (cf. Actes 9), Paul n’évoque dans ses épîtres aucun scénario de l’appel du Christ à sa mission d’apôtre, sur la route de Damas. Il n’en livre que le sens. Selon Galates 1, 15-16, sa vocation est une révélation : Dieu lui révèle que Jésus est le Fils ; il lui dévoile qu’il a été choisi dès le sein maternel, tel Jérémie et le Serviteur du Seigneur (voir Jérémie 1, 5 et Isaïe 42, 6 ; 49, 6), pour que l’Évangile atteigne les nations païennes. En Philippiens 3, Paul dit seulement qu’il a reconnu Jésus comme son Seigneur.

 

Jean 8, 1-11 (‘”Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à jeter une pierre “)

La discipline des Églises des premiers siècles n’avaient pas l’indulgence de Jésus à l’égard des pécheurs publics. Voilà sans doute pourquoi on tint plutôt caché l’épisode de la femme adultère, un « texte voyageur » que les anciens manuscrits copient à différents endroits des évangiles et qu’il faudrait peut-être placer après Luc 21, 38.

La situation

En tout cas, la scène appartient à l’étape finale de la vie de Jésus à Jérusalem et ressemble à la controverse sur l’impôt dû à César (cf. Luc 20, 20-26). Ici aussi scribes et pharisiens cherchent à piéger l’enseignement du Maître. Le récit est trop stylisé pour qu’on puisse comprendre exactement le cas mis en scène (voir Lévitique 20, 10 et Deutéronome 22, 22-24) : cette femme a-t-elle été légalement jugée ? Ou s’apprête-t-on plutôt à un simple lynchage ? Où sont le mari et l’amant impliqués dans l’affaire ? Rien de tout cela n’intéresse l’évangéliste, mais seulement deux éléments : 1) Le piège : Jésus ira-t-il contre la loi mosaïque de la lapidation, ou bien y souscrira-t-il, se mettant par là en tort face à l’autorité romaine qui se réserve, au moins en principe, la décision des peines capitales ? 2) l’attitude de Jésus face à l’être humain pécheur.

La mise en scène

Sage interprète de la Loi divine, Jésus se donne le temps du silence  : il «  *il écrivait sur la terre. ». Certains commentateurs songent à Jérémie 17, 13, là où Dieu dit : « Ceux qui s’écartent de moi sont inscrits sur la terre », et Jésus se ferait alors le juge de ceux qui accusent la femme adultère.

  « Celui d’entre vous qui est sans péché… » Le Maître renvoie les dénonciateurs à leur propre conscience et, par là, à une interprétation humaine et simple de la Loi. « Les plus âgés » se retirent d’abord, sans doute plus sages et plus lucides sur l’expérience de ce genre de péché, d’autant plus que l’Antiquité méditerranéenne attribue volontiers aux vieux la tendance à la luxure (voir déjà, comme typique, le récit célèbre de Daniel 13 sur Suzanne).

La solution

Scribes et pharisiens ont entouré cette femme de leur cercle accusateur. Jamais ils ne lui ont adressé la parole. Ils l’ont poussée en avant comme un cas juridique abstrait à examiner, semblable au problème de l’impôt dû à César. Mais voici brisé ce cercle mortel et voici Jésus s’adressant enfin à cette femme dont rien n’est dit au sujet de ses sentiments, sinon qu’elle invoque humblement Jésus comme « Seigneur », s’en remettant à sa décision. Jésus ne l’accuse pas et ne l’excuse pas. Simplement, il la renvoie, libre, à son propre avenir : « Va, et désormais ne pèche plus », comme il a ouvert un avenir aux scribes et aux pharisiens en les renvoyant à leur conscience et à leur conduite.

Carême

Telle est la miséricorde du Seigneur : elle donne le temps de la conversion, comme l’indiquait l’évangile du 3e dimanche C du carême, avec la parabole du figuier. Ajoutons que, sous la plume des prophètes, le Peuple de Dieu se trouve souvent décrit comme une femme adultère envers son Dieu, de par son idolâtrie, son immoralité et son injustice (par exemple Osée 1 – 3). Ainsi sommes-nous, de toute façon, cette femme adultère, à moins que nous soyons du côté des scribes et des pharisiens, prompts à condamner, mais peu enclins à la conversion.

* « Il écrivait sur la terre ». « Mis en demeure de prononcer une condamnation conforme à la Loi, Jésus se tait. Il s’abstrait dans un geste. Les diverses explications de ce geste proposées par les commentateurs négligent la teneur du texte, surprenante. La phrase “il écrivait sur le sol” aurait suffi pour dire l’action si celle-ci se limitait à évoquer le jugement de Dieu sur tout homme pécheur ou à créer un temps de silence. Mais le texte détaille les mouvements : par deux fois il décrit Jésus qui “se courbe” puis “se redresse”. Pourquoi cette insistance dans un récit si bref ? La mention du Mont des Oliviers dans l’exorde a déjà situé l’épisode dans l’imminence de la Passion. Par ces deux verbes contraires, le geste acquiert une signification christologique : il mime l’abaissement et le relèvement par lesquels Jésus va réconcilier avec Dieu l’humanité prisonnière de sa condition pécheresse » (X. Léon-Dufour, Lecture de l’Évangile selon Jean).

 




4ième Dimanche de Carême – Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

Fils cadet et fils aîné

 

Nous le savons bien, cette parabole du fils prodigue est inépuisable parce qu’au fond elle résume en elle-même toute l’histoire du salut : Dieu a pardonné à l’humanité. J’aimerais simplement essayer de voir comment nous sommes à la fois des fils aînés et des fils cadets.

fils cadet

Je crois qu’une des choses les plus criantes de notre vie, c’est que nous sommes très souvent des fils cadets en demandant la part d’héritage qui nous revient, nous disons purement et simplement à Dieu que cette vie, qu’Il nous a donnée, nous voulons la vivre et l’arranger à notre goût et à notre manière pour la vivre sans Lui. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus glorieux dans notre existence, mais ça arrive plus souvent qu’à son tour.

Ce en quoi je pense il nous faut ressembler à ce fils cadet, c’est que, lorsque nous sommes réduits, à force de n’avoir voulu à en faire qu’à notre tête, lorsque nous sommes réduits à garder les cochons et à ne pas pouvoir manger même ce que mangent les cochons, lorsque notre péché nous a fait entrer dans une telle misère, dans une solitude et dans un isolement tels qu’ils nous deviennent insupportables, ce en quoi il nous faut imiter le fils cadet, c’est de nous souvenir du bonheur profond qu’il y a à vivre auprès de notre Dieu. C’est cela qui a bouleversé le cœur de ce prodigue. C’est cela qui devrait bouleverser notre cœur. Le seul motif pour lequel nous devrions nous convertir, ce n’est pas pour améliorer notre vie comme s’il fallait parfaire et fignoler ce personnage spirituel idéal auquel nous voudrions correspondre, le seul motif de nous convertir, c’est qu’il y a toujours, où que nous en soyons de notre péché et de l’oubli de Dieu, il y a toujours cette présence secrète, cette voix secrète qui nous dit : « Reviens vers le Père, car c’est là qu’est ton bonheur ». Voilà, je crois, ce qui caractérise au mieux, l’attitude du fils cadet et ce que nous devons essayer d’imiter dans notre propre vie : ce désir de nous convertir et de trouver le pardon de Dieu, parce que nous avons besoin et que nous avons soif du bonheur d’être auprès de Dieu.

Ce en quoi nous sommes des fils aînés, malheureusement, c’est aussi fréquent c’est que nous sommes sans cesse à calculer et à compter que les autres en font beaucoup moins que nous, qu’ils se cassent beaucoup moins la tête et que ça va toujours mieux pour eux que pour nous. Et c’est bien malheureux que nous ayons un tel regard sur l’existence des autres, parce qu’au fond ce qui fait le malheur de ce frère aîné, c’est qu’ayant toujours vécu auprès de son père, il n’imagine pas ce que c’est que le pardon.

amour de dieuLe pardon, ça ne peut pas se mesurer en affaire d’héritage, ça ne peut pas se mesurer au fait qu’on a gaspillé ou non cet héritage. Le pardon, c’est le fait qu’à un certain moment, dans la détresse de quelqu’un a surgi la grâce de Dieu. Et à ce moment-là, il n’y a qu’une chose à faire, c’est de se mettre à genoux et de rendre grâces, ce que ne fait précisément pas l’aîné et ce que nous ne faisons pas souvent. Chaque fois que nous sommes en présence de notre frère, nous devrions d’abord le voir comme un pécheur pardonné et ne pas d’abord nous préoccuper de savoir s’il est plus pécheur ou moins pécheur que nous. Cela n’a aucun intérêt, au contraire, cela ne sert qu’à nous égarer et à nous perdre nous-mêmes. Mais chaque fois que nous rencontrons nos frères, nous devrions être capables, à propos de chacun d’eux, de rendre grâces parce que ce frère est un pécheur pardonné et qu’il a connu la miséricorde comme nous aussi nous l’avons connue.

C’est vrai que, par certains aspects, nous sommes des frères aînés. C’est vrai que nous avons connu déjà d’immenses grâces de Dieu, que nous avons essayé, tant bien que mal, de rester toujours fidèles à l’appel de notre Dieu. Mais, de grâce, lorsque nous voyons nos frères qui sont en train de se convertir, de rentrer dans le sein de la miséricorde de Dieu, n’ayons pas le réflexe de celui qui se croit sur un terrain dont il est le possesseur, le propriétaire, de manière privée. Qu’au contraire nous ayons ce cœur ouvert, puisque Dieu a ouvert son cœur et sa miséricorde à nos frères. Que, nous aussi, à notre mesure, mais avec beaucoup d’amour et d’espérance, nous ouvrions notre cœur à la miséricorde et au pardon mutuel.

Je voudrais enfin insister sur un tout petit aspect qui est un des moteurs de la parabole. Lorsque le fils se dit qu’il doit retourner chez son père, à vrai dire il n’a pas, comme on dirait aujourd’hui « une image du père » tellement flatteuse. Il va lui dire : « Je ne mérite plus d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes journaliers ! » Autrement dit, le fils imagine le stratagème suivant. Si je vais travailler chez mon père, j’aurais à manger. Il est conscient de son péché, de l’indignité dans laquelle il est tombé. Il a trahi le statut de fils qu’il avait eu, par grâce, par le simple fait qu’il était né dans cette maison. Et il se dit : « Etant donné que je suis déchu, on ne peut pas aller au-delà d’un contrat donnant-donnant. Si mon père, à cause de la reconnaissance et de l’aveu, acceptait que je puisse être chez lui un salarié, alors j’aurais de quoi manger ». Les motifs du retour ne sont reluisants ni du point de vue du jeune fils qui se trouve dans la misère, et c’est vraiment la faim qui fait sortir le loup du bois, ni du côté du but car il s’imagine que son père va signer avec lui un contrat.

misericordia

Or ce qui fait précisément le revirement et la tension de la situation, c’est que, au moment même où le fils arrive, il n’a pas le temps de raconter ce qu’il avait préparé. Il reconnaît simplement, à haute voix, qu’il a péché contre le ciel et contre son père, mais son père ne lui laisse pas finir la deuxième phrase qu’il avait soigneusement établie pour essayer d’entrer dans ses bonnes grâces. C’est que, dans l’attitude de Dieu, le pardon est préalable à tous les dons. Pour nous qui sommes pécheurs, nous devons comprendre que la grâce de Dieu n’est pas simplement un contrat en bonne et due forme, dans lequel nous essaierions au mieux d’aménager nos relations avec Dieu. Combien y a-t-il de chrétiens qui croient que c’est parce qu’on se donne la peine de dire ses fautes que Dieu nous les pardonne, ce qui est une compréhension extrêmement dévoyée du mystère du pardon, un peu d’ailleurs celle du jeune fils qui prend la résolution de retourner à la maison. Le pardon est immotivé. D’une certaine manière, il est aussi immotivé que le péché, que le départ du jeune fils. De la part de Dieu, pardonner signifie le maximum de la grâce. A l’intérieur de ce pardon, ensuite, pourront s’épanouir tous les dons.

C’est là un des aspects les plus fondamentaux de notre existence chrétienne. C’est que le pardon signe la gratuité absolue de la réconciliation et de la rentrée en grâce. Ainsi tout ce qui nous est donné par la suite, toutes les grâces qui nous sont faites, tous les dons qui nous sont accordés, sont faits, de la part de Dieu, « sur fond de pardon ». Ainsi donc, pour chacun d’entre nous, la grâce la plus fondamentale est celle d’être pardonné. Pardon = donner parfaitement. En l’occurrence, cette définition porte quelque chose de tout à fait vrai. Si nous sommes ainsi pardonnés, alors nous recevons, par ce pardon, l’assurance que Dieu ira jusqu’au bout de son don, c’est-à-dire jusqu’à l’achèvement de nous-mêmes dans la gloire et dans la réconciliation avec Dieu, puisqu’Il a commencé par le geste le plus absolu et le plus décisif pour chacun d’entre nous. Amen.




4ième Dimanche de Carême par P. Claude Tassin (Dimanche 6 mars 2016)

Josué 5, 10-12 (L’arrivée en Terre Promise et la célébration de la Pâque)

 

Dans l’histoire sainte tracée au long du carême par les lectures de l’Ancien Testament,, le 4ième dimanche chaque année rappelle le don de la *Terre promise.

 Il s’agit, en cette année C, de la première Pâque célébrée sur ce sol si longtemps espéré. Sous la conduite de Josué (en grec « Jésus »), successeur de Moïse, le peuple a traversé le Jourdain à pied sec et s’est installé à Guilgal le 10 du mois de nisan (cf. Josué 4, 19), jour prescrit pour la préparation de la Pâque. On a circoncis ceux qui ne l’avaient point été durant l’exode ; car ne peuvent participer à la Fête que les circoncis (cf. Exode 12, 48). Avec les premières récoltes dans le pays, on mange les pains sans levain, sans doute selon un rite ancien qui distingue encore la célébration des pains azymes (fête des sédentaires) et la Pâque elle-même (fête des nomades), puisqu’on n’évoque pas ici l’immolation de l’agneau. La consommation d’épis grillés est une particularité inconnue par ailleurs, sauf lors de l’offrande des prémices de la récolte (cf. Lévitique 2, 14).

Cette festivité clôt l’errance du Peuple de Dieu : une première Pâque avait préludé à la libération de l’oppression de l’Égypte (Exode 12 – 15) ; la nouvelle Pâque accomplit la promesse de Dieu. Dès lors cesse le don de la manne, ce pain « de pauvreté » (Deutéronome 8,16). qui avait nourri le « carême » d’Israël dans le désert

 

* Entrer en Terre promise. « Lorsque tu abandonnes les ténèbres de l’idolâtrie et que tu désires accéder à l’obéissance de la loi divine, alors tu commences ta sortie d’Égypte. Lorsque tu es inscrit au groupe des catéchumènes et que tu commences à suivre les préceptes de l’Église, tu traverses la mer Rouge. Dans les haltes que tu fais chaque jour au désert, tu t’appliques à écouter la voix de Dieu et à contempler le visage de Moïse qui te révèle la gloire du Seigneur. Mais lorsque tu arrives enfin à la source spirituelle du baptême et que tu es initié par les prêtres et les lévites à ces mystères vénérables et merveilleux que connaissent ceux-là seuls qui ont droit de les connaître, alors, avec l’aide des prêtres, tu traverses le Jourdain et tu entres dans la Terre de la promesse : c’est la Terre où, après Moïse, c’est Jésus lui-même qui te prend en charge et te guide sur la route nouvelle » (Origène [3e siècle], Homélies sur Josué).

 

Psaume 33

La liturgie nous offre les trois premières strophes de ce psaume. Le poème bénit, loue Dieu qui soutient les justes au milieu de leurs épreuves, le Seigneur qui vient au secours du pauvre persécuté en raison sa fidélité à Dieu. Le rapport de ces versets à la 1ère lecture est assez lâche, sinon par l’antienne, tirée du verset 9 ; « Goûtez et voyez ; le Seigneur est bon ! » Par leur première Pâque sur la Terre promise, par les produits du sol, les fils d’Israël ont enfin goûté, après leur long exode, la bonté du Seigneur.

De manière plus large, le psaume est mis en lien avec le Carême, parce que, dans les premières Églises, ce poème scandait la préparation des catéchumènes au baptême.

 

2 Corinthiens 5, 17-21 (Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ»)

Cette page de Paul nous prépare à entendre l’évangile du fils perdu et retrouvé, de la réconciliation entre le père et son fils entre les frères.

Les circonstances de la lettre

Au départ, l’Apôtre tente ici de régler un problème concret : les Corinthiens ont prêté l’oreille à des prédicateurs qui dénigrent sa manière d’exercer son ministère. Quelqu’un a même insulté Paul en public (cf. 2 Corinthiens 2, 5-7). L’heure est venue d’une vraie *réconciliation, qui sera le signe d’une réconciliation avec Dieu lui-même.

La réconciliation, pour une création nouvelle

Le chrétien est « une créature nouvelle ». Mieux vaudrait traduire ainsi : le croyant est « une création nouvelle ». L’accent de Paul ne porte pas sur le statut du baptisé, mais sur l’action de Dieu qui, par le don de la réconciliation ou, synonyme, de la restauration, crée un monde nouveau.

Le chrétien doit quitter « le monde ancien » de la discorde. Dieu a pris l’initiative d’une sorte d’amnistie générale du genre humain. Opérée par le Christ, grâce au pardon des péchés, cette œuvre se prolonge par le ministère des apôtres qui sont les ambassadeurs du Christ, ses représentants attitrés. Et si les Corinthiens restaient fâchés contre Paul, ils l’empêcheraient d’exercer son ministère de réconciliation, qui est aussi « ministère d’une alliance nouvelle » (lire 2 Corinthiens 3, 1-6). Qu’ils se rappellent l’essentiel de l’Évangile qu’ils ont reçu : ce Christ sans péché, Dieu a permis que tombe sur lui le sort des pécheurs (voir Isaïe 53, 4) afin qu’ainsi, le péché étant vaincu, oublié, nous puissions devenir des justes aux yeux de Dieu, des êtres nouveaux dans un monde à qui Dieu a offert et offre toujours sa réconciliation avec nous.

* Réconciliation ? Dans le langage d’aujourd’hui, la réconciliation suppose d’ordinaire une démarche de réciprocité entre deux personnes ou deux groupes. Tel n’est pas le sens du mot grec (katallagè) utilisé par Paul. Le terme, en son origine, a des résonnances politiques. Il s’agit du décret par lequel un souverain rend à une cité les droits qu’elle avait perdus – d’où, sous la plume de Paul, l’image complémentaire de l’ambassade. Après des affrontements séculaires, César avait accordé à la ville de Corinthe une katallagè. Ce n’est pas nous qui nous réconcilions avec Dieu. C’est Dieu qui nous offre sa réconciliation et nous propose de l’accepter.

 

Luc 15, 1-3.11-32 (Ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie)

La liturgie de ce jour retient la dernière des trois « paraboles de la miséricorde », celle dite du Fils prodigue, ainsi que le dialogue d’introduction indiquant l’occasion de ces paraboles. Le problème est, à l’origine, celui des fréquentations de Jésus : pourquoi « fait-il bon accueil » à ceux que l’on classe comme pécheurs, qui n’observent pas la Loi ? Voilà le scandale des pharisiens et des scribes : lui, un juste appartenant à leur propre camp, pourquoi s’intéresse-t-il aux ennemis de Dieu ? En fait, comme dans la confrontation entre les pharisiens et les pécheurs, le ressort de la parabole tient dans la confrontation implicite entre le cadet et l’aîné.

Le cadre

Le personnage du fils cadet, représentatif sans doute de certaines fréquentations de Jésus, devait susciter le dégoût des auditeurs pharisiens : gaspillage de l’héritage paternel, vie dissolue, en terre païenne, au contact de cochons impurs et prêt à manger leur nourriture ! Et voici le premier déclic important du texte : dans sa décision de rentrer à la maison, le prodigue, dé »couvrant son indignité, a décidé de se situer en ouvrier, et non en fils, en oubliant ce que c’est peut-être aussi au père de déterminer sa propre réaction.

Nous avons oublié, par lecture routinière, que l’accueil du père tient du scandale : un oriental digne, maître d’un grand domaine, ne « court » pas, surtout pour étreindre pareil voyou ! La clé de cette attitude choquante sonne ainsi : « il fut saisi de compassion. » Il restaure le fils dans sa dignité de fils : vêtement de fête, bague (bague à sceau pour signer les factures ?), sandales du citoyen libre. Le père ordonne la fête. Pour ce fils mort, *le pardon est une nouvelle naissance.

L’aîné

Le récit culmine dans le dernier acte, avec l’arrivée du fils aîné dont on comprend aisément la colère. De nouveau se révèle ce père peu commun : il avait couru sans vergogne étreindre le cadet. À présent il sort au devant de l’aîné – et « le supplie », sans amour propre aucun. Dans la logique de Jésus, ce fils ne comprend pas mieux la fibre paternelle que son cadet : « je te sers… je n’ai jamais transgressé ton commandement… » Lui aussi se situe en serviteur. Il faut que le père lui rappelle le privilège d’une intimité qu’il semble oublier : « Mon enfant, tu es toujours avec moi… »

Le personnage du *fils aîné porte sur lui tout le poids de la parabole et représente l’attitude des pharisiens dans leur relation avec Jésus : ils l’estiment et voudraient le voir rentrer sans compromission dans le rang des justes. Mais lui voudrait au contraire les voir partager la tendresse de Dieu qu’il incarne dans ses fréquentations envers ceux qui sont perdus.

Relecture

Luc, évangéliste et missionnaire, relit la parabole dans le sens suivant : « Le fils aîné représente évidemment Israël, plus confiant dans la justice légale de ses propres œuvres que dans celle que Dieu donne par sa miséricorde, et qui refuse l’intégration des nations, représentées par le fils cadet. La proposition d’accueil reste cependant en vigueur et Israël ne peut donc être exclu, puisque sa situation dépend seulement de sa propre décision… » (S. Beaubœuf, La montée à Jérusalem).

Sauf si des parents entendent aussi incarner la tendresse de Dieu, cette parabole n’est pas une leçon de morale familiale. Mais il y a deux justices : celle qui établit les droits et les devoirs, et celle de l’amour, la tendresse du Père des cieux. Jésus nous invite à la partager en accueillant ceux qui sont perdus, pour qu’ils découvrent qu’ils ont un Père… et des frères.

* Le pardon, une naissance. « Je me lèverai et j’irai vers mon père. Celui qui dit ces paroles gisait à terre. D’où lui vient cet espoir ? Du fait même qu’il s’agit de son père. “J’ai perdu, se dit-il, ma qualité de fils; mais lui n’a pas perdu celle de père.” Il n’est pas besoin d’un étranger pour intercéder auprès d’un père : l’affection même de celui-ci intercède et supplie au plus profond de son cœur. Ses entrailles paternelles le pressent à engendrer de nouveau son fils par le pardon » (saint Pierre Chrysologue).

* Le fils aîné. « La position du fils aîné, dans laquelle nous place la finale du récit, est plus inconfortable que celle proposée par les liturgies pénitentielles; celles-ci se limitent au premier volet et nous conduisent de la sorte à nous identifier avec le cadet – ce qui est probablement plus facile ! Indéniablement, Luc insiste davantage sur le second volet. Quoi qu’il en soit, l’éclairage principal porte sur l’amour et la compassion du père à l’égard de chacun, à l’œuvre tout au long du récit » (H. Cousin, L’Évangile de Luc).

 




4ième Dimanche de Carême par le Diacre Jacques FOURNIER

Consentir à ce Dieu et Père qui nous cherche tous (Lc 15,1-32)…

En ce temps-là,  les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter.
Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! »
Alors Jésus leur dit cette parabole :
« Un homme avait deux fils.
Le plus jeune dit à son père : “Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.” Et le père leur partagea ses biens.
Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre.
Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin.
Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.
Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien.
Alors il rentra en lui-même et se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim !
Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.”
Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.
Le fils lui dit : “Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.”
Mais le père dit à ses serviteurs : “Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds,
allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,
car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.” Et ils commencèrent à festoyer.
Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses.
Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait.
Celui-ci répondit : “Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.”
Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier.
Mais il répliqua à son père : “Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.
Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !”
Le père répondit : “Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.
Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !” »

           

            fils prodigueL’Evangile de ce Dimanche est à lui seul un condensé de la Bonne Nouvelle. Trois paraboles s’enchaînent : la brebis perdue et retrouvée (Lc 15,4-7), la pièce de monnaie perdue et retrouvée (Lc 15,8-10), le plus jeune fils qui, ayant choisi au début un chemin de perdition, décide enfin de se repentir et de revenir chez son Père (Lc 15,11-32). Et ce dernier dira en l’accueillant les bras grands ouverts : « Mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ».

            Trois récits, et pourtant, juste avant le premier, St Luc écrit : « Jésus leur dit cette parabole », au singulier… Autrement dit, tout ce qui suit est comme une seule parabole. Ces trois récits renvoient donc à une seule et même réalité…

            Or, dans les deux premiers, le pasteur et la femme sont deux images qui renvoient à Dieu, ce « Père » qui nous aime avec des « entrailles » de Mère (Is 63,15‑17). Entre Dieu et l’homme pécheur qui l’a abandonné et si souvent offensé, c’est Dieu qui a toujours l’initiative et qui ne cesse de le « chercher avec soin, jusqu’à ce qu’il le retrouve ». Voilà comment Dieu se comporte envers tout homme sur cette terre ! Nous sommes tous des « cherchés par Dieu », des « désirés par Dieu », des « voulus par Dieu », car Dieu est notre Père à tous, un Père qui aime infiniment chacun de ses enfants. Non, « ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils qui est la victime offerte pour nos péchés ». (1Jn 4,10). « La preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs » (Rm 5,8).

            « Je ne cesserai pas de les suivre pour leur faire du bien, je trouverai ma joie à leur faire du bien » (Jr 32,40-41). Voilà ce que fait Dieu vis-à-vis de l’homme qui se perd dans les ténèbres de son péché… Et quand ce dernier dresse enfin l’oreille de son cœur, il ne peut qu’entendre la Voix de Celui qui n’a cessé de le suivre pour lui offrir toute sa Tendresse, son Amour et sa Miséricorde infinie… S’il accepte de se laisser rejoindre, de se laisser aimer tel qu’il est, il s’entendra dire alors : « Je t’ai suivi jusqu’à maintenant dans tous tes errements. Maintenant, lève-toi, détourne-toi de tout ce qui en fait te détruit, et suis-moi ! ». Et Dieu au même moment lui offrira la Force de son Esprit sans laquelle il ne peut rien… Avec Elle et par Elle, c’est Lui qui le portera et le ramènera à la Maison (les deux premiers récits). Mais rien ne se fera sans le consentement libre et responsable de ce fils perdu, qui, une fois retrouvé par son Dieu et Père, décide de consentir à cet Amour qui le précède : « Je vais retourner chez mon Père, et je lui dirai : « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi »… Et il se retrouvera aussitôt revêtu de la plus belle robe de la Maison du Père, celle du Père Lui-même, Robe de Splendeur, de Majesté, de Lumière et de Gloire…               DJF





3ième Dimanche de Carême – Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

La mort est injustifiable

figuier stérile 4Ce passage de l’évangile nous intrigue beaucoup parce qu’il nous semble qu’il répond, ou en tout cas qu’il traite de l’une des questions que nous nous posons le plus souvent. Au fond, ce qui était arrivé ce jour-là, c’est ce qui arrive encore de nos jours : Pilate qui fait massacrer des Galiléens en train d’offrir un sacrifice parce qu’il y voit un signe de révolte et de rébellion vis-à-vis de l’autorité romaine qui occupe le pays, une tour qui s’écroule et fait dix-huit victimes. Ce genre d’accident, ce genre de massacre dans une dictature ou un pays en guerre, nous les connaissons, c’est ce qui fait la chronique de nos journaux. Et la plupart du temps nous avons envie de poser la question : « Mais pourquoi y a-t-il des choses pareilles ? »

A l’époque de Jésus, la réponse qui venait sur les lèvres de tous ses contemporains ou presque, c’était très simple. C’était que ces gens qui avaient rencontré la mort d’une façon prématurée, l’avaient rencontrée de façon méritée à cause de quelque péché connu ou secret. Et par conséquent la mort prématurée, cette mort accidentelle avait une raison et une explication, qui plus est, une explication religieuse puisqu’il s’agissait de gens pécheurs. Et, (c’est sans doute pour cela que cette parole de Jésus nous a été rapportée), la réaction de Jésus est extrêmement ferme. Il veut couper court radicalement à ce genre d’interprétation, car pour Jésus, la mort c’est précisément l’injustifiable. Il n’y a pas de raison à la mort. La mort, cela ne s’explique pas. C’est la raison pour laquelle on ne peut pas l’attribuer à Dieu et le livre de la Sagesse dit explicitement : « Dieu n’a pas fait la mort ». Et les prophètes n’ont cessé de dire que « Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive ». Dieu ne veut pas la mort du pécheur, même s’il est pécheur. Il ne faut pas qu’il meure car Dieu n’a qu’un désir, c’est le désir qu’il vive. D’une certaine manière, pour Dieu, la réalité de la mort est encore plus étrangère que pour nous.

Autrement dit, ce que le Christ veut dire à ses contemporains c’est ceci : « N’allez pas attribuer à Dieu un châtiment qu’il imposerait à certains parce que ces gens l’auraient mérité en fermant leur cœur à Dieu. La mort, ça ne s’explique pas, pas plus que ne s’explique notre péché comme manque d’amour à Dieu ». Lorsqu’on touche à ces réalités comme le péché ou comme la mort, on touche à proprement parler l’inexplicable, l’injustifiable. Et c’est pourquoi le Christ dit simplement cela : « N’allez pas jouer avec des réalités vis-à-vis desquelles vous n’avez rien à dire ». Effectivement on reste en silence devant le mystère de la mort, tout comme le Christ Lui-même a été conduit à la mort, « comme un agneau qui n’ouvre pas la bouche ». Le grand mystère de la Passion du Christ, c’est son silence devant la mort. À aucun moment on ne peut lui prêter cette pensée qui nous vient parfois à l’esprit : oui, le Christ savait l’avenir et il savait qu’il ressusciterait et qu’au fond, la passion et la mort n’étaient qu’un mauvais moment à passer. À aucun moment, le témoignage des évangiles ne nous permet de dire ou de penser une chose pareille. Le Christ a vécu la mort dans ce silence absolu. La seule chose qu’il ait dite, c’est de témoigner de ce qu’il est, mais il n’a jamais parlé de sa mort en expliquant sa mort.

croire en jésus

C’est cela que nous devons, nous aussi, garder dans notre cœur. Nous devons garder dans notre cœur une attitude de silence devant la mort. Le mystère même de la mort nous renvoie à ces données les plus obscures de notre existence, là où notre péché se mêle à notre fragilité, là où notre péché, parce qu’il est un refus inexplicable de l’amour de Dieu, a changé de façon tout aussi inexplicable le passage de notre vie sur la terre à notre vie dans le cœur de Dieu. Cependant il y a une chose que le Christ dit de la mort, ce n’est pas une explication de la mort, mais c’est une conclusion que nous devons tirer. La mort, la mort des autres est pour nous le signe de l’exigence de la conversion. Et c’est très profond et très beau. La mort, quelle qu’elle soit, malgré son aspect le plus déroutant, malgré son aspect le plus inacceptable et le plus injustifiable est encore une réalité qui doit nous ramener au cœur de notre existence, c’est-à-dire nous tourner vers Dieu. Déjà dans notre vie, tout est occasion de nous tourner vers Dieu même si notre péché nous fait profiter de cette vie pour nous détourner de Dieu, mais il y a des moments où, paradoxalement, ce qui pourrait, en soi, le plus nous détourner et nous révolter contre Dieu est en réalité un appel à la pénitence et à la conversion. Sur ce point encore, c’est pure grâce.

En ces jours où nous pouvons faire plus intense notre prière pour tous ceux qui nous sont chers et qui sont morts dans la paix du Seigneur, que notre regard sur la mort soit un regard de vérité. Non pas donner ces pseudo-justifications : « Il est mort parce que… », mais garder ce silence du Christ au moment où il marche vers sa Croix et savoir précisément que la seule réponse à la mort n’est pas une réponse qui explique. C’est une réponse par laquelle l’éternité de Dieu fait irruption dans le cœur même de notre fragilité et de notre temps. Là même où nous nous éprouvons le plus destinés à la mort, c’est là que le mystère de la grâce surabondante de Dieu fait irruption et d’abord dans cet acte même de la conversion. AMEN.




3ième Dimanche de Carême par P. Claude Tassin (Dimanche 28 février 2016)

Exode 3, 1-8a.10.13-15 (“Celui m’a envoyé vers vous, c’est JE-SUIS “)

Le troisième dimanche de Carême évoque traditionnellement Moïse et Israël au désert. Cette année il s’agit de la révélation de Dieu à Moïse et de l’envoi de ce dernier. Les extraits liturgiques de l’épisode s’organisent ainsi :

Le Buisson ardent

Moïse découvre le buisson ardent. La ressemblance en hébreu entre sènèh (buisson) et Sinaï a pu faire naître cette légende. La montagne est ici désignée par son autre nom : l’Horeb. Le double appel (« Moïse, Moïse »), la réponse (« me voici ») et la crainte du bénéficiaire de la manifestation céleste sont, dans l’Ancien Testament, les composants habituels d’un récit de vocation.

L’envoi

Dieu se présente à Moïse comme le Dieu fidèle aux patriarches du passé. Il a vu le malheur de son peuple opprimé en Égypte et a décidé d’intervenir et de lui accorder une terre à lui, merveilleuse. « Maintenant donc, va ! » : Dieu envoie Moïse pour réaliser ce projet de libération.

La révélation du Nom de Dieu

Pour confirmer sa mission, Moïse demande à Dieu de lui révéler son Nom. Car dans la Bible, le nom révèle la nature de celui qui le porte, et livrer son nom à un autre, c’est tisser avec lui une relation. Dans certaines cultures, celui qui, fâché, dit à un autre : « Ne dis plus mon nom », exprime la rupture d’une relation.

  Dieu se révèle alors sous la formule *Je suis qui je suis, censée expliquer le nom de Yahvé que l’on appelle aussi le « tétragramme », puisqu’en hébreu il s’écrit en quatre consonnes, YHWH, un nom qui, par respect, ne se prononce pas dans le judaïsme. Plus simplement, par ressemblance verbale en hébreu (’hyh), Dieu se présente encore plus laconiquement sous le mot Je-suis.

  Ce nom est « un mémorial » : en le prononçant, on se rappelle qui est Dieu, un Dieu qui agit en faveur de son peuple, et on lui rappelle que l’on compte sur son action, car, dans la grammaire hébraïque, le verbe être (« Je-suis ») est un verbe d’action. Dieu se découvre dans son agir envers nous, spécialement en son Christ à qui les évangélistes font dire parfois : « C’est moi » ou, littéralement, « Moi, je suis ».

* Je suis qui je suis. L’expression est difficile à rendre. Comparer les traductions : « Je suis celui qui est » (Bible de Jérusalem) ; « Je suis qui je serai » (Traduction œcuménique de la Bible [TOB]). En hébreu, le verbe être implique l’idée d’action : Dieu va être là avec Moïse et son peuple, au présent et au futur, pour agir en libérateur. « C’est par l’histoire du salut des hommes que Dieu manifestera peu à peu qui il est » (TOB). « Je suis celui qui suis et qui dois être », traduit la Bible araméenne ou Targoum. Ce que l’Apocalypse prolongera par la formule « Il est, il était et il vient »… une formule décalquée par la doxologie des psaumes adressée « au Dieu qui est, qui était et qui vient… »

Psaume 102 (” Il révèle ses desseins à Moïse “)

Ce psaume a la forme d’une hymne et pour contenu la gratitude éprouvée par le pécheur que Dieu a pardonné.

L’introduction

Dans la strophe initiale, le psalmiste s’invite lui-même à bénir le Seigneur. Il exhorte ainsi son âme, son souffle, et son être, la profondeur de ses pensées et de ses sentiments. Il veut bénir Dieu, c’est-à-dire reconnaître en juste gratitude les bénédictions qu’il a reçues de Dieu, ses bienfaits qu’il serait injuste d’oublier.

L’expérience du pardon divin

La deuxième strophe précise la nature de ces bienfaits. C’est le total pardon. Les expressions du quatrain peuvent s’entendre en deux sens. Ou bien, selon une antique mentalité, le psalmiste était tombé gravement malade, au bord de la tombe et voyait dans sa maladie une conséquence de ses offenses ; mais il constate avec reconnaissance que le Seigneur l’a guéri et lui a donc pardonné ses erreurs. Ou bien c’est plus simplement l’état de pécheur que l’auteur compare à une maladie mortelle.

En tout cas, Dieu ne lui a pas seukement accordé un sursis, mais il lui a conféré un dignité nouvelle représentée par un couronnement (comparer Psaume 8, 6), la couronne étant ici l’amour et la tendresse divines. Le verset 13, ici omis, insiste : « Comme la tendresse du père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui le craint ! »

Une expérience communautaire

Avec la troisième strophe, le poète intègre son heureuse situation dans la foi de tout le Peuple élu. Chaque croyant doit proclamer la justice du Seigneur qui, à travers sa patience ; équivaut à son pardon ; sa justice aussi qui veille à ce que soit reconnu le droit des opprimés (comparer Deutéronome 10, 18-19 ; 15, 7-11). Toute cette justice, divine et sociale a été révélée à Moïse sur le Sinaï, comme aussi les hauts faits du Seigneur qui allaient jalonner la route de l’exode des Hébreux.

Une explicitation du nom Je-suis

Les deux vers ouvrant la dernière strophe se réfèrent encore à l’expérience de Moïse sur la montagne. Quand celui-ci supplie le Seigneur de se montrer à lui, il s’entend répondre : Je vais passer devant toi (…), et je prononcerai mon nom devant toi… (Exode 33, 8). Et lorsque se réalise la promesse, la voix divine déclare : Le Seigneur ! le Seigneur ! Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité… (Exode 34, 6). Cette phrase est une belle explicitation du nom Je-suis (1ère lecture).

 Dieu n’est point bonasse. Il sait punir les transgressions. Mais il est patient, car il connaît notre fragilité (voir Psaume 102, 14-15). Dans cette culture antique ignorant les instruments d’astronomie, la distance vertigineuse entre la voûte céleste et la terre donne au psalmiste, dans les deux derniers vers, une idée d’immensité, l’immensité de l’amour du Seigneur pour nous.

 

1 Corinthiens 10, 1-6.10-12 (La vie de Moïse avec le peuple au désert, l’Écriture l’a racontée pour nous avertir)

La vocation de Moïse (1ère lecture) ouvrait l’histoire de l’Exode d’Israël. Ici, Paul évoque globalement les leçons de cet Exode pour le lecteur chrétien. Dans un passage où l’Apôtre traite de la liberté chrétienne (1 Corinthiens 8 – 10), cette séquence invite à la prudence, dans la fidélité au Christ, à la lumière de l’expérience d’Israël au désert.

L’Exode comme annonce des réalités chrétiennes

« Nos pères » par la médiation de Moïse, disposaient de la première ébauche des signes chrétiens du baptême (la nuée du passage de la mer Rouge) et de l’eucharistie (la manne) ; et même, *le rocher qui les accompagnait était déjà une certaine et réelle présence du Christ, à travers la Sagesse  divine qui guidait Israël dans le désert : « ce rocher c’était  le Christ. » Pourtant, les ancêtres ont failli, se révoltant contre Moïse, et ils ont péri (cf. Nombres 14, 16).

L’Exode comme avertissement

« Ces événements » ne sont pas racontés pour condamner l’ancien Israël, mais pour « nous servir d’exemple », et Paul songe sans doute ici à l’épisode des serpents en Nombres 21, 5-6. Cette histoire nous vise, nous qui vivons « à la fin des temps », l’ultime étape de notre salut, nous qui possédons les réalités que l’Ancien Testament annonçait seulement.

 Alors, « attention à ne pas tomber », en confondant liberté et licence ! Ce texte ne parle pas d’un Dieu vengeur. Il dit qu’il y a un engrenage de mort quand on se détourne du projet de salut de Dieu.

* Le rocher. A partir d’une comptine, « Monte, puits ! », Nombres 21, 16-18 évoque un puits qui abreuva Israël au désert et dont s’empara la légende. Les légendes assimilèrent le puits au rocher frappé par Moïse (Nombres 20, 10-11). Il devint une sorte de wagon-citerne accompagnant l’exode d’Israël. Pour les scribes juifs du 1er siècle, ce puits-rocher d’eau vive était la Loi de Moïse, source de vie. Non, proteste Paul, qui connaît la légende : ce puits- rocher, c’était déjà le Christ, Sagesse de Dieu !

 

Luc 13, 1-9 (” Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même “)

Le 3e dimanche de carême de l’Année C aborde un thème cher à Luc : l’appel à la conversion et la bonté patiente de Dieu. L’évangile de ce jour appartient à la première étape du voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc 9, 51 – 13, 21), étape égrenant les enseignements qui inspireront la prédication des futurs missionnaires du Seigneur. Notre texte a pour prélude un appel à se mettre au plus vite en règle avec Dieu (Luc 12, 57-59). Voici à présent la raison de cette urgence : la vie est fragile. Si Dieu semble si patient, c’est pour nous laisser le temps de la conversion (comparer 2 Pierre 3, 9). Le texte se répartit finement en trois épisodes : deux faits divers et une parabole.

Une ” manif. ” qui tourne mal

On ignore tout d’un massacre perpétré par Pilate à l’encontre de pèlerins venus de Galilée. Mais on sait que les pèlerinages des grandes fêtes à Jérusalem favorisaient l’agitation populaire et que Pilate frappait vite et fort, quitte à regretter des représailles maladroites qui ne faisaient qu’exacerber l’hostilité à son égard.

 Jésus interprète l’événement : Non ! *Dieu n’a pas puni spécialement ces malheureux. Mais l’incident donne à penser : la mort s’avère imprévisible, et on risque de ne point se trouver prêt à affronter le Juge de toute vie (cf. Luc 12, 58-59).

Des architectes urbains incompétents

Après le cas des Galiléens, un deuxième fait divers concerne les habitants de Jérusalem, avec la chute de la tour de Siloé qui, sur le mur de la ville, surplombait la vallée du Cédron. Même leçon, mais ce second accident, tout aussi inconnu des historiens, permet de mettre sous le même avertissement Galiléens et Judéens, provinciaux ruraux et citadins de la capitale.

Une clé de lecture des faits divers tragiques : la parabole du figuier

La parabole du figuier épargné semble une composition de Luc, à partir de la malédiction du figuier par Jésus en Marc 11, 1.2-14.20-21, une tradition ignorée de Luc. Ou plutôt, Luc la transforme en une leçon de patience de la part de Dieu qui ne nous laisse du temps que comme un sursis pour notre conversion, pour que nous portions enfin du fruit. « Au figuier, resté improductif pendant trois ans, le propriétaire du terrain accorde en effet, grâce à l’intercession de son jardinier, une année de rémission, de sursis, la dernière avant la sanction inévitable de son improductivité » (S. Beaubœuf, La montée à Jérusalem). Dans la pensée de Luc, le vigneron intercesseur est le Christ.

Bref, nul privilège devant les aléas de la vie

L’évangéliste illustre ici le message de Jean Baptiste, qui exclut tout privilège : « Produisez donc des fruits qui expriment votre conversion. Et ne vous mettez pas à dire en vous-mêmes : Nous avons pour père Abraham [pour sauf-conduit !]. Car je vous le dis: avec les pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham » (Luc 3, 8). Or, après la parabole du figuier (épisode masculin), Jésus relèvera à la synagogue une femme courbée (épisode féminin) que, clin d’œil des symboles numériques, est enchaînée par Satan depuis dix-huit ans, comme la tour de Siloé a tué dix-huit personnes. Jésus délivre cette femme parce qu’elle est « une fille d’Abraham » (Luc 13, 16).

Le carême fait réfléchir sur la fragilité de la vie et sur la patience de Dieu. Quels que soient nos efforts, c’est en Jésus que nous nous confierons pour nous guérir, comme cette femme qu’il redresse, le jour du sabbat.

* Dieu fait-il mourir ? L’Ancien Testament voit en Dieu le maître de la vie (cf. 1 Samuel 2,6). De là à penser qu’une mort prématurée révélait un châtiment, il n’y avait qu’un pas que contestera le livre de la Sagesse (3, 1-9). Jésus rencontra cette mentalité avec la question des disciples devant l’aveugle-né : « Pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? » Jésus déplace la question : « Ni lui, ni ses parents. Mais l’action de Dieu devait se manifester en lui » (Jean 9, 2-3). Jésus ne donne pas de réponse au « pourquoi » du mal. Mais il y a un « pour quoi (faire) » : que faire avec le mal ? Le guérir, selon les moyens que Dieu donne ; ou, simplement, se faire solidaire de ceux qui souffrent, comme en témoigna Jésus dans sa passion.

Luc explore une autre voie : la vie humaine tient à un fil. Dieu ne fait pas mourir, mais les accidents de toute sorte invitent à prendre au sérieux cette fragilité. Nous avons tendance à remettre au lendemain les corrections qui s’imposent pour notre propre bien et celui de notre entourage.