3ième Dimanche de Carême par le Diacre Jacques FOURNIER

Choisis la Vie, et non le péché et la mort (Lc 13,1-9) !

Un jour, des gens rapportèrent à Jésus l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer, mêlant leur sang à celui des sacrifices qu’ils offraient.
Jésus leur répondit : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ?
Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même.
Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ?
Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. »
Jésus disait encore cette parabole : « Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n’en trouva pas.
Il dit alors à son vigneron : “Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le. À quoi bon le laisser épuiser le sol ?”
Mais le vigneron lui répondit : “Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier.
Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas.” »

         figuier stérile 3   A l’époque de Jésus beaucoup pensaient qu’il existe un lien direct entre péché, malheurs, maladie et mort. Cette conception s’enracine dans les temps les plus anciens. Déjà, les peuples voisins d’Israël, croyaient en ce que l’on appelle souvent « le Principe de Rétribution selon les actes ». Cette croyance était totalement païenne, au sens où les dieux n’intervenaient pas. Elle est très certainement née de l’expérience, mais la vision du monde qu’elle transmet est non seulement simpliste, mais encore erronée. Selon cette conception, lorsqu’un homme commet le mal, il déclenche une puissance malfaisante qui, tôt ou tard, retombera sur lui et sur son entourage.

            Israël va accueillir cette croyance et l’intégrer dans sa foi encore toute jeune. Lors de la sortie d’Egypte, racontée dans le Livre de l’Exode, ils ont vu le Seigneur à l’œuvre avec une grande Puissance, et ils en ont déduit que cette Puissance ne pouvait qu’être celle du Dieu Créateur, ce Dieu Tout Puissant qui a fait surgir l’univers du néant. Et ils se faisaient une telle idée de cette Toute Puissance de Dieu qu’ils pensaient que rien ne pouvait lui échapper, pas même le mal (Am 3,6 ; Lm 3,38)… Ces conséquences mauvaises qui, soi disant, retombent sur le pécheur ne pouvaient donc venir que de Dieu. « Le Principe de Rétribution selon les actes » a ainsi conduit Israël à s’imaginer que Dieu était un Juge qui, du haut du ciel, récompense les justes et punit ceux qui font le mal : « Toi, écoute au ciel et agis ; juge entre tes serviteurs : déclare coupable le méchant en faisant retomber sa conduite sur sa tête, et justifie l’innocent en lui rendant selon sa justice » (1R 8,32 ; Ez 7,3 et 22,31).

            Avec une telle croyance, les galiléens massacrés par Pilate et ces « dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé », ne pouvaient qu’être des pécheurs que Dieu avait punis par suite de leurs fautes. « Eh bien non », dit Jésus. Ils n’étaient pas « plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem. Et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière. »

            Nous sommes donc de nouveau invités ici à nous convertir, à renoncer au péché qui nous tue pour apprendre, avec Jésus, à aimer. Et la parabole suivante du figuier insiste tout particulièrement sur la patience de Dieu, qui inlassablement s’offre à nos cœurs pour les purifier, les nourrir et leur donner de pouvoir enfin porter du fruit (Jn 15)…    DJF





2ième Dimanche de Carême – Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

Fais briller sur nous ta face

 

MOISE BUISSON ARDENTLorsque Moïse se trouva devant le buisson ardent, il vit un feu qui brûlait dans le buisson sans le consumer. Ce feu, c’était la présence de Dieu et le buisson était la figure du peuple de Dieu : Dieu était présent dans son peuple comme un feu mais le peuple n’était pas dévoré par la présence brûlante de l’amour de son Dieu, et Moïse demanda le nom de Celui qui l’envoyait, il entendit et il connut le nom de Dieu : « Je Suis qui je Suis », mais la face de Dieu, il ne la vit pas. Lorsqu’il gravit plus tard la montagne du Sinaï, Moïse supplia encore le Seigneur qui avait gravé sa Parole sur les tables de pierre pour convertir le cœur des Israélites : « Seigneur, je t’en prie, fais-moi voir ton Visage ». Le Seigneur parla à Moïse, lui donnant les tables de son amour : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu », mais Moïse ne vit pas la face de Dieu car le Seigneur lui dit : « Celui qui voit ma face, mourra ». On ne peut voir la face de Dieu sans mourir. Et Moïse qui avait vu Dieu, non pas de face mais de dos et qui redescendit parmi les Israélites, se couvrit le visage d’un voile : son visage resplendissait de la présence de Dieu.

Quelques siècles plus tard, le prophète Élie s’avança à son tour sur la montagne de l’Horeb, le Sinaï, et demanda au Seigneur de se manifester à lui, le Seigneur ne se manifesta ni par le feu, ni par les éclairs, ni par le vent violent, mais par la douceur d’une brise légère ; alors Élie comprit que le Seigneur était là, et, prenant son manteau, il en fit un voile sur son visage. Élie non plus n’a pas vu la face de Dieu, car le maître-mot de l’ancienne Alliance c’est : « Ecoute Israël ». Israël est un peuple qui écoute son Dieu, qui entend sa Parole, mais ne peut voir son Dieu face à face, sinon ce serait la mort. Or, ni Moïse, ni Élie n’ont demeuré de façon définitive dans la terre d’Israël, dans la terre promise : Moïse est mort de l’autre côté du Jourdain, sur le Mont Nébo, ayant devant les yeux cette terre que Dieu avait promise à son peuple ; et Élie ne fut pas enterré en terre promise, puisqu’il fut emporté auprès de Dieu.

Ces événements ont un sens, c’est parce que Moïse et Élie avaient été tous les deux les porteurs et les messagers de la présence de Dieu dans le feu du buisson et dans la brise légère, présence de Dieu brûlante, dans le Buisson Ardent, et tendresse pleine de délicatesse dans la brise légère. L’un et l’autre avaient entendu la Parole de Dieu et avaient deviné quelque chose du mystère de Dieu à travers le voile, ils ont été de tous les hommes de l’Ancien Testament, ceux qui se sont trouvés le plus proche de Dieu, tel qu’Il se manifestait.

Or, Moïse et Élie avaient reçu un rendez-vous que nous fêtons ce matin. Dans l’Ancienne Alliance, ils ne pouvaient pas voir Dieu face à face. Et voici qu’en ce jour, au temps fixé, ils ont un rendez-vous pour voir la face de Dieu. Ils sont sur la montagne avec les colonnes de l’Église : Pierre, Jacques et Jean, et le Seigneur Jésus se manifeste à eux. Maintenant, ce n’est plus le peuple qui entend la Parole, ce n’est plus simplement « Écoute Israël », en ce jour, Moïse et Élie ont un rendez-vous qui inaugure la fin des temps : le temps à partir duquel on peut contempler Dieu face à face avec les apôtres et tout le peuple de Dieu. L’Ancienne Alliance était une Alliance dans la Parole de Dieu : « J’écrirai ma Loi et mes Paroles dans leur cœur ». La Nouvelle Alliance c’est le mystère de la vision.

Frères et sœurs, il faut de l’audace pour affirmer des choses pareilles, nous le savons bien : Dieu, personne ne l’a jamais vu. Et cependant, pour vous faire comprendre cela, je voudrais repartir d’une expérience qui nous est coutumière : l’expérience du regard. N’avez-vous jamais remarqué que ce qui fascine dans un visage, ce ne sont pas d’abord les traits, ni même les expressions du visage ? Ce qui est le cœur du visage, c’est le regard, la flamme du regard. Et tant qu’on n’a pas vu les yeux de quelqu’un, on ne l’a pas encore vraiment vu, on ne sait pas qui il est. Le regard a ceci de particulier, qu’il n’est pas une tache de couleur parmi les autres traits du visage, c’est une lumière. Le regard, c’est une flamme au milieu de notre visage. Comme le disait un écrivain contemporain : « L’Esprit se lit dans les regards ». On peut dire que le regard est le feu de la présence de quelqu’un. Tant que dans notre vie nous n’avons pas été éblouis par le regard d’une personne, on ne peut pas dire que nous l’aimons.

Tant que nous n’avons pas eu cette expérience merveilleuse d’avoir le cœur tout illuminé, transfiguré par ce regard de tendresse, ou de miséricorde ou de pardon, ce regard lumineux qui se pose sur nous en nous disant qu’il est notre joie, nous ne savons pas ce que c’est qu’aimer nos frères.

Pape François Compassion

Toutes proportions gardées, et Dieu sait qu’il faut multiplier les proportions à l’infini, c’est ce qui s’est passé ce jour-là pour Moïse, Élie et les apôtres, ce qu’ils ont vu ce jour-là, c’est le véritable regard de Dieu, un regard qui n’était plus simplement un regard humain, mais un regard qui apportait lui-même la lumière. Et lorsque l’évangile nous dit que Pierre, Jacques et Jean furent saisis dans la nuée, j’aime à croire que cette nuée c’est le regard de la tendresse et de la miséricorde de Dieu, le feu de son amour brûlant qui s’est posé sur eux pour les envelopper.

Notre foi, c’est un regard, non pas d’abord le regard que nous posons, mais ce regard brûlant de tendresse, cette brise légère, cette nuée très douce de la lumière de Dieu qui nous enveloppe et qui se pose sur nous. C’est à ce moment-là seulement que le voile est levé. Si la synagogue comme la représente la statuaire du Moyen Âge porte un voile sur les yeux, ce n’est pas parce qu’elle se serait volontairement aveuglée mais parce qu’elle était déjà tout entière saisie et captivée par la Parole de Dieu, Parole qui lui révélait son péché, ce voile déposé sur son cœur et sur ses yeux. Elle ne pouvait pas encore contempler le sourire ni le regard de son Bien-aimé tant que Celui-ci ne s’était pas manifesté dans la chair. Et voici qu’aujourd’hui, c’est l’Église qui jaillit du sein de la nuée, c’est le voile qui tombe des yeux de ceux qui ont cherché le Seigneur et qui, jusqu’ici, ont écouté sa Parole, aujourd’hui le voile tombe et notre regard est émerveillé par la flamme du buisson, car le buisson ardent ne brûle plus comme un feu, mais le feu est devenu un visage. Aujourd’hui Élie n’est plus saisi par la brise qui passe doucement sur le mont Sinaï mais c’est la brise elle-même, le souffle vivant de 1’Esprit, personne divine, regard du Christ porté sur son Père, qui le saisit et qui l’emporte dans le cœur de Dieu. Élie, Moïse et les apôtres, et nous aussi avec eux, nous plongeons notre regard dans la lumière du regard de Dieu.

Nous vivons dans un monde qui est sourd et aveugle. Il est sourd à la Parole de Dieu, ce n’est pas de sa faute, ses oreilles sont encore bouchées, il est aveugle au mystère de Dieu, et cela j’ose le dire, c’est de notre faute à nous. C’est notre plus grande faute à la face d’un monde qui sombre peu à peu dans l’agnosticisme, dans lequel il perd toute son énergie et se laisse aller au désespoir et à la solitude, si nous ne sommes pas les témoins du fait que, par les yeux des apôtres, nous avons vu le Seigneur, si nous ne sommes pas les témoins que, par les oreilles de Moïse et Élie, nous avons entendu dire : « Je suis le Seigneur ton Dieu ».

Si nous ne sommes pas les témoins de la Parole d’un Dieu qui parle, et du regard de Dieu qui nous voit et que nous voyons mystérieusement par la foi, mieux vaut pour nous nous taire et nous cacher. Si notre foi n’est pas en sa racine, ce regard d’amour éperdu plongé dans les yeux du Bien-aimé, si elle n’est pas le désir de cette resplendissante beauté du Seigneur qui plonge sur nous le regard de sa tendresse et de son amour, c’est que nous n’avons rien compris.

carêmeC’est le temps du carême, c’est le temps de la conversion. Tournez votre regard, ouvrez vos oreilles, ouvrez votre cœur, plongez votre regard dans le regard de Dieu et vous lirez à chair ouverte cette chair de Jésus crucifié sur la croix et marquée de la plaie des clous, cette chair percée par la lance de notre haine, vous lirez à chair ouverte, la flamme brûlante du regard du Christ Ressuscité. AMEN




2ième Dimanche de Carême par P. Claude Tassin (Dimanche 21 février 2016)

Genèse 15, 5-12.17-18 (L’Alliance de Dieu avec Abraham)

Dans l’histoire sainte racontée au long du Carême, le 2e dimanche évoque chaque année la figure d’Abraham. Il s’agit, en cette année C, de l’Alliance conclue par Dieu avec le patriarche. Ces extraits liturgiques de Genèse 15 dessinent le scénario suivant :

  1. Dieu promet à Abraham une descendance innombrable. L’auteur évoque sobrement *la foi d’Abraham.

  2. Dieu se révèle comme celui qui a fait sortir Abraham de sa patrie pour lui donner « ce pays ». Le patriarche demande une confirmation (« comment vais-je savoir… »).

  3. Dieu ordonne un sacrifice. Le rite consiste à passer entre les morceaux d’animaux sacrifiés pour appeler sur soi le sort de ces victimes si l’on vient à trahir ses engagements. Abraham écarte du lieu les oiseaux de mauvais augure.

  4. La frayeur religieuse et le sommeil surnaturel (comme le sommeil d’Adam lors de la création d’Ève, Genèse 2, 21) signifient que Dieu agira seul. De fait, rite inouï, Dieu seul s’engage (Abraham dort !) : il passe entre les quartiers d’animaux, sous les symboles du brasier et de la torche ; il se maudit lui-même, en quelque sorte, au cas où il ne tiendrait pas la promesse qu’il répète solennellement.

  C’est la rencontre de deux gratuités : Dieu engage son honneur, sans rien demander en échange, et Abraham croit Dieu sur parole.

* La foi d’Abraham. Genèse 15, 6 dit littéralement : « Abraham crut dans le Seigneur qui le lui compta comme justice. » Il est « juste » aux yeux de Dieu, non pour quelque action méritoire, mais parce qu’il reconnaît Dieu comme Dieu, comme Celui qui fait ce qu’il dit et réalise ce qu’il promet.

Le judaïsme ancien louait la fidélité d’Abraham à « la Loi du Très-Haut » et surtout son obéissance à l’ordre de sacrifier Isaac (cf. Siracide 44, 19-20 ; 1 Maccabées 2, 52).

Saint Paul renversera ce point de vue : la Loi de Moïse n’existait pas au temps du patriarche; ce n’est donc pas pour sa fidélité aux commandements que Dieu l’a déclaré juste. Mais, déjà comme mort et sans descendance, Abraham a cru Dieu capable de réaliser l’impossible, de tirer la vie de la mort, comme nous croyons que Dieu a tiré Jésus de la mort. Par là, Abraham n’est pas le père des seuls Juifs, mais de tous ceux qui, Juifs ou païens d’origine, croient en la promesse de vie inscrite dans la résurrection de Jésus (voir Galates 3, 6-11 et Romains 4).

 

Psaume 26 (“C’est ta face, Seigneur, que je cherche “)

Ce Psaume se déploie en deux panneaux, peut-être à l’origine deux poèmes différents. Du premier panneau, notre dimanche retient la première strophe. Les trois autres viennent de la seconde partie. La liturgie juive inscrit ce psaume dans les fêtes d’automne qui ont quelque rapport avec le Carême chrétien. Les extraits d’aujourd’hui n’ont pas de lien direct avec les autres lectures qui l’entourent. Ils ont un simple but pédagogique, comme un modèle de prière en notre montée vers Pâques.

Pour ceux et celles qui ont une sensibilité poétique

Ce psaume de demande et surtout d’espérance s’ouvre par des « interrogations rhétoriques », de fausses questions auxquelles on répond par non. De qui aurais-je crainte ? de personne, évidemment ! Devant qui tremblerais-je ? Devant personne, bien sûr ! Telle est la conviction du psalmiste. La dernière strophe confirme cette assurance par un « parallèlisme croisé » (A B B A) – car l’essentiel de la poésie hébraIque tient dans les parallélismes littéraires : Espère le Seigneur (A), sois fort (B), prends courage (B), espère le Seigneur (A).

Un contexte d’hostilité

Le poète dit vivre dans un monde hostile, selon le verset 2 omis par la liturgie : Des méchants s’avancent contre moi… une armée se déploie devant moi… » Quel chrétien (question rhétorique !) ne se reconnaîtrait pas, au sein de ses propres épreuves, dans ces expressions ? Le psalmiste, quant à lui, est sûr des bontés du Seigneur sur la terre des vivants, dans la vie d’aujourd’hui et non dans ce que les Hébreux appelaient le Shéol, ce lieu souterrain où, après la mort, on connaît un éternel et tranquille coma (voir Job 3, 11-19) ?

C’est ta face que je cherche

Selon une tradition biblique, des privilégiés voient Dieu, comme Moïse et les Anciens sur le Sinaï (Exode 24, 9-10). Selon une tradition concurrente, Dieu déclare à Moïse : « Tu ne peux voir ma face ; car l’humain ne peut me voir et vivre » (Exode 33, 20). Notre psalmiste ne prétend pas « voir » Dieu. Simplement, il cherche sa face. D’une part, il s’exprime dans le langage des antiques cours orientales. « Ceux qui voient la face du roi » sont les nobles qui bénéficient de son intimité, à l’abri de son courroux. D’autre part, chercher la face du Souverain céleste, c’est chercher ce qu’il attend de nous sur la terre des vivants.

  Le lectionnaire met entre guillemets les deux derniers vers qui constituent sans doute la réponse divine, peut-être par l’intermédiaire d’un prêtre du Temple. En tout cas, Dieu confirme la confiance du poète par un encouragement qui fait écho à celui adressé à Josué, quand celui-ci allait affronter tant de combats : « Sois fort et courageux. Ne crains pas, ne t’effraie pas. Car le Seigneur ton Dieu sera avec toi partout où tu iras » (Josué 1, 9).

 

Philippiens 3, 17 – 4, 1 (Le Christ nous transfigurera)

Si la Lettre aux Philippiens se compose de plusieurs billets de Paul, le texte d’aujourd’hui ferait partie du dernier. Libéré de prison, Paul s’est rendu à Philippes où il a constaté que certains missionnaires chrétiens imposent des usages juifs à la communauté comme nécessaires au salut.

  Paul demande à ses amis de Philippes de prendre pour modèle son christianisme, son « exemple », et non ces missionnaires qui agissent « en ennemis de la croix du Christ » : au lieu de se confier au Christ mort pour nous, ils se fient aux prescriptions alimentaires juives (« leur dieu, c’est leur ventre ») et dans le rite de la circoncision (« leur honte », allusion aux parties dites « honteuses »).

  Notre « corps social » représentatif (traduit ici par « nous sommes citoyens des cieux ») n’est ni la citoyenneté juive ni la citoyenneté romaine, mais la cité céleste. Nous cherchons l’honneur, social et personnel. Nous attendons Jésus Christ comme « Sauveur » (un titre de l’empereur romain). Il doit venir transfigurer nos corps par la résurrection et nous conformer à son être de Ressuscité. Il ne faut pas insulter cette destinée, cette dignité, en s’attachant à des pratiques qui sont, pour Paul, un retour en arrière. En attendant la prochaine visite de l’Apôtre, que les Philippiens tiennent bon !

  Ce texte est choisi pour son lien avec l’évangile : la Transfiguration du Seigneur est la promesse de notre propre transfiguration.

 

Luc 9, 28b-36 (“Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre “)

Bientôt Jésus prendra la décision de se rendre à Jérusalem (cf. Luc 9, 51). C’est pourquoi, dans les passages qui précèdent, tel cet épisode de la Transfiguration, se dessinent déjà la passion et la résurrection. Comme lors du Baptême, il s’agit ici d’une révélation de l’identité profonde de Jésus, une manifestation de la résurrection glorieuse qui l’habite déjà. On notera, par rapport à Marc et à Matthieu, les traits particuliers du récit de Luc.

“Pendant qu’il priait… “

Comme lors du baptême (Luc 3, 21), l’évangéliste montre Jésus en prière, et la glorification qui survient apparaît comme le fruit de cette prière. Le premier bénéficiaire de la Transfiguration est Jésus lui-même en son humanité, ainsi encouragé dans sa décision d’affronter la passion. À la fin du récit, c’est encore lui qui est au centre de l’événement : « Il n’y avait plus que Jésus, seul. »

La transfiguration

Luc écrit : « L’aspect de son visage devint autre. » Il évite le terme « métamorphose » qui, pour des lecteurs grecs, évoque les avatars des divinités païennes (comparer Actes 14, 11-12). La blancheur et l’éclat du vêtement sont l’indice d’un personnage céleste et, dans les apocalypses juives, une telle transfiguration est promise aux élus pour le jour de leur résurrection.

Vers l’Ascension

Moïse et Élie ont aussi rencontré Dieu sur la montagne. Élie monta aux cieux, de même Moïse selon d’antiques légendes juives. Voilà autour de Jésus ses deux aînés dans l’expérience d’une ascension. Ils parlent d’ailleurs avec lui « de son exode qui allait s’accomplir à Jérusalem ». Le mot grec exodos signifie à la fois la mort et le voyage. À Jérusalem, lieu clé de l’histoire du salut, sera répandu l’Esprit Saint à la Pentecôte. Car, pour Luc, le mystère de Pâques culmine dans l’Ascension, Exode du Seigneur de cette terre vers le ciel, et le don de l’Esprit.

  Le récit souligne une distance entre l’événement et les témoins, qui voient la gloire de Jésus, mais endormis. Pierre pense qu’est arrivée l’éternelle fête des Tentes en présence du Messie et « il ne sait pas ce qu’il dit ». Plus tard, le Ressuscité lui-même devra les éclaire sur le sens de ses souffrances et de sa gloire (voir Luc 24, 25-26.45-47) ; et c’est pourquoi aussi l’événement ne peut pas encore être divulgué, faute d’une compréhension suffisante : « les disciples gardèrent le silence…

La nuée et la voix

*La nuée qui survient signifiait, dans les récits de l’exode d’Israël, la présence palpable et impressionnante de Dieu. La voix céleste s’adresse à la fois aux disciples et aux lecteurs : Jésus a été choisi par Dieu, comme le prophète Serviteur de Dieu en Isaïe 42, 1 et comme le nouveau Moïse promis par le Deutéronome 18, 15 : « Parmi vos frères, le Seigneur votre Dieu fera se lever un prophète comme moi, et vous l’écouterez. »

  « Pour appartenir au peuple sauvé par Dieu, c’est désormais Jésus qu’il faut écouter car il parle avec une autorité plus grande que Moïse et Élie » (H. Cousin, L’Évangile de Luc) et cette scène solennelle annonce notre propre transfiguration, au terme de notre cheminement pascal sur cette terre.

* Dans la nuée… « Accourons, dans la confiance et l’allégresse, et pénétrons dans la nuée, ainsi que Moïse et Élie, ainsi que Jacques et Jean. Comme Pierre, sois emporté dans cette contemplation et cette manifestation divines, sois magnifiquement transformé, sois emporté hors du monde; abandonne la chair, quitte la création et tourne-toi vers le Créateur à qui Pierre disait, ravi hors de lui-même : Seigneur, il nous est bon d’être ici ! Certainement, Pierre, il est vraiment bon d’être ici avec Jésus, et d’y être pour toujours. Qu’y a-t-il de plus heureux, qu’y a-t-il de plus noble que d’être avec Dieu, d’être transfiguré en Dieu dans la lumière ? Certes, chacun de nous, possédant Dieu dans son cœur, et transfiguré à l’image de Dieu doit dire avec joie : Il nous est bon d’être ici, où tout est lumineux (…) : là il fait sa demeure avec le Père et il dit, en y arrivant : Aujourd’hui le salut est arrivé pour cette maison » (Anastase, Abbé du monastère du Sinaï [8e siècle], Homélie pour la Transfiguration).

 

 




2ième Dimanche de Carême par le Diacre Jacques FOURNIER

Tous appelés à la Gloire (Lc 9,28-36) !

Environ huit jours après avoir prononcé ces paroles, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier.
Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre, et son vêtement devint d’une blancheur éblouissante.
Voici que deux hommes s’entretenaient avec lui : c’étaient Moïse et Élie,
apparus dans la gloire. Ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem.
Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil ; mais, restant éveillés, ils virent la gloire de Jésus, et les deux hommes à ses côtés.
Ces derniers s’éloignaient de lui, quand Pierre dit à Jésus : « Maître, il est bon que nous soyons ici ! Faisons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » Il ne savait pas ce qu’il disait.
Pierre n’avait pas fini de parler, qu’une nuée survint et les couvrit de son ombre ; ils furent saisis de frayeur lorsqu’ils y pénétrèrent.
Et, de la nuée, une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le ! »
Et pendant que la voix se faisait entendre, il n’y avait plus que Jésus, seul. Les disciples gardèrent le silence et, en ces jours-là, ils ne rapportèrentà personne rien de ce qu’ils avaient vu.

TRANSFIGURATION3« Pendant que Jésus priait, son visage apparut tout autre, ses vêtements devinrent d’une blancheur éclatante… Pierre Jean et Jacques étaient accablés de sommeil ; mais, se réveillant, ils virent la gloire de Jésus »… Le Fils prie. Il se tourne avec une intensité toute particulière vers le Père, et son Mystère apparaît, resplendissant, aux yeux de ses disciples. « Je Suis la Lumière du monde » (Jn 8,12), leur avait-il dit. Et ils constatent ici, dans le cadre de cette prière qui est bien référence à un Autre, le Père, à quel point Jésus est bien « Lumière née de la Lumière » : « Ils virent sa gloire ».

            Or, la notion de « gloire » dans la Bible vient d’un mot hébreu, kabôd, dont la racine évoque l’idée de ‘poids’ : peser lourdement, être lourd. Pour l’hébreu donc, la gloire ne désigne pas tant la renommée que la valeur réelle d’un être estimée à son poids, et c’est ce poids qui définit ensuite l’importance de cet être dans l’existence… Pour les hommes, ce ‘poids’ peut être celui de la richesse, d’un talent particulier, de la position sociale, etc… Pour Dieu, il renvoie à ce qu’Il Est en Lui-même, à sa nature divine, son Être divin… Ce que nous appelons « gloire de Dieu » n’est donc rien d’autre que la manifestation, d’une manière ou d’une autre, de ce que Dieu Est en Lui-même… Pas de gloire de Dieu sans la nature divine qui en est la source…

            Dans un tel contexte, la notion de « gloire » est alors indissociable de celle de « nature divine ». Ainsi par exemple : « Et le Verbe s’est fait chair, et nous avons vu sa gloire, gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique » (Jn 1,14). Et juste avant sa Passion, Jésus dira : « Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, et qu’ils contemplent ma gloire, celle que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant même la création du monde » (Jn 17,24). Ainsi, de toute éternité, le Père donne au Fils « la gloire », c’est-à-dire la nature divine, et cela gratuitement, par amour… Et c’est ainsi qu’il l’engendre « avant tous les siècles » en « Dieu né de Dieu, Lumière née de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, de même nature que le Père ».

            Mais en percevant ainsi le Mystère du Fils, vrai Dieu et vrai homme, les disciples prennent conscience également de ce à quoi Dieu appelle tous les hommes : participer à sa gloire en recevant, comme le Fils et par le Fils, le Don de sa nature divine (2P 1,4). « Père, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée » (Jn 17,22)…                                 DJF





1er Dimanche de Carême – Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

SI TU ES LE FILS DE DIEU …

désert1« Jésus fut conduit au désert pour y être tenté ». Frères et sœurs, qu’entendons-nous par tentation ? Quelles sont les images qui se présentent spontanément à notre esprit ? Le gamin au bord d’une vitrine de pâtisserie, devant les éclairs au chocolat ? La jeune femme devant une vitrine de prêt-à-porter, convoitant une robe à la mode ? Ou bien encore le monsieur qui regarde le dernier modèle automobile d’une marque trop chère pour lui ? Pour nous, la tentation désigne toujours une certaine complicité avec le mal. Alors pour le Christ, la tentation au désert est-elle aussi une complicité avec le mal ? Pour ma part, je pense que non, je pense que le Christ n’a pas été tenté comme cela.
D’abord entre gens bien, ce serait choquant. Mais surtout si on y réfléchit, les tentations du démon ne portent pas du tout sur des choses mauvaises. Prenez la première tentation : changer des pierres en pain, allez demander aux responsables du Secours Catholique si c’est une mauvaise chose que de pouvoir changer des pierres en pain pour nourrir tous les pauvres de la terre, ils vous diront que s’ils en avaient le pouvoir, ils ne se gêneraient pas. Prenez la troisième tentation : se jeter du haut du Temple, mais c’est quand même une publicité tout à fait légitime, un slogan publicitaire du style : « Je vis entre ciel et terre grâce à Jésus », ce n’est pas si mal. En réalité il semble même que le Seigneur, à d’autres moments, s’est montré beaucoup moins réservé sur les prodiges et les miracles. Quand Il avançait à pied à quatre heures du matin sur le lac de Tibériade agité par la tempête et que ses disciples le prenaient pour un fantôme, c’était une promesse tout à fait comparable à celle de se jeter du haut du pinacle du Temple. Il n’y a pas de mal à cela. Quant à la deuxième tentation, je suis bien persuadé qu’il y a beaucoup de catholiques qui pensent sincèrement que là le Seigneur s’est vraiment trompé. En effet, pour une toute petite génuflexion devant un diablotin barbu, poilu, biscornu, renoncer à la royauté sur toute la terre ! Vous imaginez un moment Jésus Roi dès maintenant, Lui, légiférant souverainement, royalement, divinement sur toutes les relations internationales, Jésus le Roi du cinéma, envoyant le feu du ciel qui tombe immédiatement sur toutes les salles où l’on passe le dernier film à grand spectacle. Mais il n’y a pas de mal à cela. Ce serait l’univers parfait. Cela aurait été tellement plus simple : une bonne religion, avec des bons principes. Et d’autant plus que le diable n’est pas du tout opposé à l’ordre moral, quand cet ordre moral est simplement destiné à diminuer la vérité de l’homme ou à amenuiser sa liberté. Il est tout à fait capable de s’en trouver fort aise.
Jésus au désertAlors en quoi consistent les tentations du Christ ? Comment a-t-Il été tenté ? Tout d’abord, il faut le dire, le démon qui est très intelligent, beaucoup plus intelligent que nous, a compris d’emblée qu’il n’y avait dans le Christ, qu’il ne pouvait y avoir aucune complicité avec le mal. Par conséquent, il ne l’a pas pris sous ce biais-là, il savait bien qu’il n’y avait pas de faiblesse à la cuirasse. Et c’est nous, parce que nous sommes des hommes, et parce que pour nous la vie chrétienne est un combat, nous qui pensons toujours que pour le Christ aussi il fallait qu’Il gagne des mérites et pour cela qu’Il se batte contre le diable. On serait presque tenté de dire : au fond dans le Christ, il devait y avoir comme en nous une sorte de complicité avec le mal, Il aurait peut-être pu pécher, au moins un petit peu, et ainsi il a eu du mérite, Il s’est donné du mal. Cela nous paraît tellement important. Et pourtant, il faut affirmer avec toute la Tradition de l’Église que le Christ ne pouvait pas pécher, qu’Il ne pouvait avoir aucune complicité avec le mal. Il est le Fils de Dieu et son être est tout entier tourné vers son Père.
Et c’est d’ailleurs pour ça que dans cet évangile le Christ nous est présenté en vis-à-vis avec le diable. Nous, nous ne comprenons pas ce que cela veut dire d’être en face du diable, car d’une certaine manière, il est toujours à côté de nous, nous avons toujours une sorte de complicité secrète pour le mal qui fait que nous ne l’affrontons jamais en face, il est toujours près de nous, de notre côté. Nous ne savons pas ce que c’est que le face à face avec le mal et avec le démon. Il n’y a que le Christ qui connaît cela, car Il n’a aucune complicité avec le mal ni le démon, avec qui Il est dans une sorte de duel permanent.
Mais alors vous allez me dire : Si la tentation du Christ n’est pas cela, s’Il n’a pas mérité par ses efforts notre salut, en quoi consiste cette tentation ? C’est quelque chose d’infiniment plus important. La tentation du Christ, n’est pas une tendance à s’acoquiner avec le mal, c’est la remise en question de tout son projet sauveur. Il s’agit de savoir si Jésus est vraiment Dieu et si nous, nous sommes vraiment des hommes, et quelle relation Il veut rétablir entre nous et Lui. Dans la tentation du Christ, l’enjeu ce n’est pas Lui, c’est nous, nous qui sommes entre le Christ et le démon, nous qui sommes là mystérieusement mais réellement présents. Et le combat ne se situe pas au niveau de la vitrine du pâtissier avec les éclairs au chocolat, mais au niveau du projet de Dieu. Le démon dit au Christ exactement ceci : « Tu crois que ça vaut la peine de se battre pour les hommes ! Regarde comme ils sont ; il suffit de les aguicher, de les attirer, il suffit de leur épargner la dure tâche de la liberté. Et à ce moment-là, tu verras, ça va tout seul ». Et le démon, en faisant cela, dit exactement ce qu’il pense, car lui-même, c’est l’expérience qu’il a avec chacun d’entre nous. Toute tentation, ultimement, est un appel à démissionner de notre liberté. C’est le démon qui nous présente un faux salut en nous disant : « Si tu mets la barre assez bas, tu passeras facilement, ne mets pas la barre si haut, ça va très bien comme ça, ça suffit largement ». Alors le démon dit au Christ : « Mais au fond, si tu veux vraiment les sauver, je te les donne, mais épargne-leur la rude tâche d’être libres, car au fond ils n’en ont pas besoin. Tu peux très bien les sauver comme ça, ça n’a pas grande importance ».
A ce moment-là, la réponse du Christ ne le concerne pas Lui-même, mais nous concerne, nous. Et le Christ répond au démon : « Non, parce que j’ai créé cet homme, moi, le Fils de Dieu, moi son Créateur, je crois en sa liberté ». « Je crois en sa liberté », « cela veut dire que ce que je viens rechercher, c’est lui-même, je veux qu’il se retrouve vraiment en face de moi. Quoi qu’il m’en coûte, je ne serai d’une certaine manière plus Dieu si je ne voulais pas que l’homme soi vraiment et pleinement libre en face de moi. C’est pour cela que je suis venu. Je suis venu pour qu’ils aient la vie, pour qu’ils vivent dans la liberté des enfants de Dieu. C’est là leur génie, c’est là ce que je veux pour eux. Et si je viens et si je me donne à eux, c’est pour les restaurer dans la plénitude de leur liberté, dans leur capacité d’aimer, non pas une capacité d’aimer qui viendrait d’eux-mêmes, mais que, Moi, je veux leur donner ».
Jésus bergerC’est comme si le Christ répondait à Satan : « Tu voudrais, d’une manière ou d’une autre, t’interposer comme un écran pour qu’ils soient diminués et pour effacer la liberté de l’homme en face de son Dieu. Cela je ne le permettrai jamais. Ce que je veux, c’est que mon amour brûlant et libre aille rejoindre cette possibilité qui est au fond de leur cœur et qui est aussi un amour brûlant et libre que Moi, je veux leur donner. Mais je ne veux pas leur donner mon amour à n’importe quel prix, je veux leur donner mon amour au prix d’un total don de soi. Et tout ce que toi, le démon, tu feras pour réduire, caricaturer ou défigurer ce don de soi et cette capacité de se donner qui est dans l’homme, cela je ne l’accepterai jamais, je ne m’en ferai jamais le complice ».
Frères et sœurs, dans ce temps de carême, les dés sont jetés. Chaque fois que nous relisons ce moment de la tentation du Christ, c’est cette question-là qui nous est posée : « Quel visage le Christ a-t-il pour nous ? Un Christ sécurisant ? Un Christ ordinateur du monde pour que tout marche bien ? Ou bien Celui qui nous apporte la liberté en nous restaurant pleinement dans notre être ? Et quel est notre propre visage dans la tendresse de Dieu ? Est-ce l’accomplissement bien honnête et bien droit d’un ordre moral ? Ou bien est-ce le respect infini de la liberté que Dieu nous a donnée pour que cette liberté se donne à Lui ? Est-ce un visage de liberté qui accepte d’être brûlé pour se donner ? Le carême c’est cela et nous ne pouvons pas échapper à ces questions. Nous pouvons imaginer trente-six mille manières d’organiser le monde. Nous pouvons penser que Dieu a mal fait le monde et que ce devrait être beaucoup plus simple. En réalité, le Christ n’a jamais voulu autre chose pour nous que la découverte à travers notre cœur et notre liberté de ce génie qu’Il veut nous donner, et ce génie ça s’appelle sa grâce. La grâce de Dieu qui est de nous faire vivre dans la plénitude de notre être, non pas selon les petites catégories que nous pourrions échafauder, mais de vivre dans notre être au rythme même du don brûlant de l’amour de Dieu qui se donne à nous dans sa liberté souveraine. AMEN.




1er Dimanche de Carême par P. Claude Tassin (Dimanche 14 février 2016)

Deutéronome 26, 4-10 (La profession de foi du peuple élu)

Le Deutéro-nome, c’est-à-dire « seconde-Loi », révise les règles de Moïse. Car, autrefois nomade, Israël vit maintenant en Canaan, dans le royaume du Nord qui a Samarie pour capitales dans des villes et des domaines agricoles.

Dieu et la terre

La réforme initiée par le Deutéronome, les auteurs du livre la mettent sur les lèvres de Moïse, puisque Dieu a promis qu’à chaque génération, il susciterait un prophète semblable à Moïse pour redresser les choses (voir Deutéronome 18, 18). La crise est celle-ci : comme autrefois un chrétien rural débarquant en ville pouvait perdre le Dieu de son enfance, de même Israël se demande si le vieux Dieu du désert est encore utile. Mieux vaut peut-être invoquer les Baals de Canaan. Car, dans l’Antiquité, la terre appartient aux dieux du lieu. À qui appartient la terre ? Cette question se pose au croyant de manière profonde en ce temps où l’humanité devient plus sensible à la sauvegarde de la création.

Une célébration

Ici, en conclusion, le Deutéronome ordonne une célébration. On viendra chaque année offrir au Dieu unique, « le Seigneur ton Dieu », et non pas aux dieux de Canaan, les premiers fruits récoltés. Avec cette offrande, on réveillera sa *mémoire, on récitera son credo, son histoire, devant le prêtre : depuis Jacob, « l’Araméen nomade », Dieu n’a eu qu’un but : nous conduire dans ce pays merveilleux qui lui appartient. Dans la deuxième lecture, Paul proposera aussi un credo qui réveille la mémoire du chrétien.

*Mémoire, histoire, amour. Tout amour se fonde sur la mémoire : « Te souviens-tu du jour où nous est arrivée ensemble telle chose…? » En enchaînant les souvenirs les uns aux autres, l’amour construit une histoire, se donne les moyens d’assurer l’avenir. Pendant le Carême, les textes de l’Ancien Testament (1ère lecture) tracent de dimanche en dimanche une histoire d’amour exemplaire dans laquelle les chrétiens aussi reconnaissent leur propre histoire avec Dieu. Car tout credo consiste à se rappeler et à proclamer bien haut ce que « l’autre » a fait pour moi.

 

Psaume 90 (« Je suis avec lui dans son épreuve »)

La liturgie de ce premier dimanche de Carême propose le Psaume 90 (91) en lien avec l’évangile, l’épisode des tentations du Christ, puisque c’est autour de ce psaume que s’organise en partie le débat entre le diable et Jésus.

Une première lecture

Le texte a une allure curieuse. S’agit-il d’un psaume de confiance, c’est-à-dire une sous-catégorie des psaumes de confiance ? En tout cas, on devine un échange entre trois personnages : le psalmiste qui dis « je », un interlocuteur qui s’adresse à lui en « tu », et la réponse finale du Très-Haut. L’identification de cette triple instance reste floue. On peut imaginer, sans certitude (j’ai passé l’âge des certirudes), que le « je » personnifie des pèlerins arrivant au Temple et que le « tu » représente un prêtre ou un sage ponctuant et approuvant leur démarche.
Le psalmiste, qu’il soit une personne ou un groupe, affirme sa confiance ferme envers le Très-Haut (1ère strophe). Le Puissant est une forteresse dans laquelle on peut passer la nuit en sécurité – tel est, en hébreu, le sens du verbe reposer.
Les strophes 2 et 3 légitiment et confortent la confiance du poète : vraiment, aucun malheur ne peut l’atteindre. Les anges sont ces êtres qui portent devant Dieu la prière des fidèles ; ils sont ceux que Dieu délègue pour assister ses protégés, lui qui portait son peuple comme sur les ailes de l’aigle jusqu’au Sinaï (Exode 19, 4). Ces auxiliaires célestes permettent au protégé non seulement de survoler les épreuves, sur tous ses chemins, en toutes les situations de la vie, mais encore, en de fugitifs atterrissages, d’écraser les forces du mal symbolisées par le lion et le Dragon – le dragon c’est-à-dire, au sens premier, les monstres marins mythiques. S’inspirant des anges de ce psaume dans leur récit des tentations du Christ, Marc (1, 13) a cette phrase : « Les anges le servaient » et ce motif, dans le même épisode, sert de conclusion en Matthieu (4, 11) : « Alors le diable le laisse. Et voici : des anges s’approchèrent, et ils le servaient. »
La dernière strophe, bien mise entre guillemets par le lectionnaire, livre la réponse de Dieu qui répond à la confiance du psalmiste et lui assure sa protection, chaque fois que, dans l’épreuve, il appellera au secours.

Le Psaume 90 : un poème « fétiche » ?

Le découpage liturgique omet une strophe qui éclaire pourtant le rapport entre le psaume et l’épisode des tentations du Christ : Tu ne craindras ni les terreurs de la nuit, ni la flèche qui vole au grand jour, ni la peste qui rôde dans le noir, ni le fléau qui frappe à midi (versets 5-6). Dans ce texte, les légendes juives voyaient différentes catégories d’esprits malfaisants : ceux qui sévissent le soir, la nuit, le jour, à midi. Déjà, la Bible grecque avait traduit le fléau qui frappe à midi par « le démon de midi ».
La tradition juive ancienne appelait ce poème psaume des fléaux ou psaume des pestes. On le disait pour éloigner les démons, comme un rabbin célèbre qui, selon le Talmud, le récitait chaque soir avant de s’endormir, pour se protéger des anges du mal. La Bible grecque attribuait ce psaume à David qui, sur la base de 1 Samuel 16, 23, avait la réputation de chasser les esprits mauvais. Dans la bibliothèque de Qoumrân, ce psaume fait partie d’une collection intitulée « psaumes d’exorcisme » par les découvreurs du site. Une autre tradition attribue le texte à Moïse. Celui-ci l’aurait composé au moment où il allait chercher la Loi sur le Sinaï. Car il allait traverser dans sa montée une « zone de turbulences » peuplée d’anges jaloux s’irritant de ce que le Seigneur veuille offrir aux humains sa Loi et son Alliance.
Quand les évangélistes intègrent ce psaume dans l’affrontement entre Jésus et le diable, ils ne songent pas au texte biblique lu à nu, mais à cette galaxie de légendes qui le commentaient. Cette surcharge de sens n’a pas disparu dans le monde chrétien. La liturgie affecte le Psaume 90 aux complies, dernier office avant d’aller dormir. Une des oraisons finales de cet office surenchérit : « … Seigneur, visite cette maison, et repousse loin d’elle toutes les embûches de l’ennemi ; que tes saints anges viennent l’habiter pour nous garder dans la paix… »

 

Romains 10, 8-13 (La profession de foi en Jésus Christ)

Paul reprend ici l’affirmation majeure de sa Lettre aux Romains : il y a égalité entre les chrétiens de race juive et ceux d’origine païenne (voir Romains 1, 16-17). Pour le prouver, il analyse l’acte de foi :
1. La Parole si proche de nous dont parlait Deutéronome 30, 14, c’est l’Évangile, « parole de la foi » inscrite dans le cœur et proclamée par la bouche du croyant.
2. Cette foi se résume en ceci : *Jésus est Seigneur ou, ce qui revient au même : Dieu a ressuscité Jésus.
3. Nous serons sauvés par cette foi qui déjà nous fait considérer par Dieu comme des justes. En citant Isaïe 28, 16, Paul insiste : seule la foi nous sauvera lors du jugement de Dieu.
4. Si le salut dépend, non de nos origines, mais de notre foi en Jésus comme Seigneur de tous les humains, Dieu ne fait pas de discrimination entre le païen et le Juif devenus chrétiens.
5. Paul cite enfin une ligne du prophète Joël que les premiers chrétiens comprenaient ainsi « Tous ceux (qu’ils soient d’origine juive ou païenne) qui invoqueront (par leur acte de foi) le nom de (Jésus comme) Seigneur seront sauvés » (voir Actes 2, 17-21).
Au seuil du carême, Paul rappelle avec profit l’essentiel de notre foi pascale.

Jésus est Seigneur… et le Seigneur, c’est Jésus. Voilà notre foi : elle tient sur le dos d’un timbre-poste. À ce Jésus qui vécut en Palestine, Dieu a confié le jugement de l’histoire humaine. Inversement, quand nous nous demandons qui mène l’histoire et à qui nous donnons le droit de régir nos vies, nous revenons à ce Jésus, tel qu’il vécut et mourut. « Jésus est Seigneur ». Par ce slogan, repris pour nous par Paul au seuil du Carême, les premiers chrétiens traduisaient leur foi dans le mystère de Pâques.

Luc 4, 1-13 (La tentation de Jésus)

La tradition évangélique situe au seuil de la vie publique de Jésus le récit des trois tentations qu’il éprouva. Elles résument par avance les occasions que Jésus repoussa, au long de sa vie, d’affirmer sa puissance terrestre de Messie. Ces tentations, fondées sur des citations du Deutéronome, sont celles auxquelles succomba le Peuple de Dieu durant sa marche dans le désert. Elles rappellent le risque de ne rechercher que les biens matériels (1ère tentation), de se compromettre avec le Mal pour conquérir le pouvoir (2e tentation) et enfin de mettre Dieu à l’épreuve en lui demandant d’opérer des signes extraordinaires (3e tentation). Avec ces trois épreuves dont Jésus sort vainqueur, Luc estime qu’ont été épuisées « toutes les formes de tentation », tant ces épreuves résument le visage du Messie puissant que Jésus a refusé d’assumer. Ajoutons quatre autres caractéristiques du récit des tentations selon Luc.

1. C’est « rempli de l’Esprit Saint » reçu au Baptême et le consacrant comme prophète et messie que Jésus se rend au désert pour choisir quel type de Fils de Dieu il sera. Comme les autres évangélistes, Luc souligne que c’est l’Esprit qui conduit Jésus à travers le désert, comme il conduisit jadis le Peuple élu (cf. Isaïe 63, 14). La tradition évangélique indique ainsi qu’il entrait dans le projet de Dieu de voir son Fils, au seuil de sa mission, affronter « le diable », l’Adversaire, symbole des forces opposées à Dieu.

2. Pour notre évangéliste, c’est « pendant quarante jours », et non au bout de quarante jours selon Matthieu, que Jésus subit la tentation. Luc est l’évangéliste de la persévérance (cf. Luc 8, 15) : à travers l’épreuve de Jésus, *c’est nous qui sommes tentés et invités par là à l’endurance dans le combat spirituel (voir Luc 21, 19). Dans l’esprit de Luc, les tentations que repousse Jésus durant ces quarante jours ne sont rien d’autre que celles assaillant les croyants que nous sommes.

3. C’est sans doute Luc qui, contre Matthieu et à partir de la même tradition, intervertit l’ordre des deux dernières tentations de manière à ce que l’épisode se conclue symboliquement à Jérusalem, là où s’achèvera le grand voyage de Jésus (cf. Luc 9, 51 et 19, 45).

4. L’évangéliste termine son récit par un rendez-vous avec le diable « au moment fixé », c’est-à-dire au moment où « Satan entra en Judas » (Luc 22, 3; comparer 22, 31.53). La véritable épreuve de Jésus, avec son vrai triomphe sur le Mal, sera la croix qui conduit à la résurrection. Jésus entrera libre et déterminé dans sa passion (cf. Luc 22, 51). Mais devant le scandale de la mort acceptée par le Messie, le disciple risque de tomber, comme Pierre (Lc 22, 31-32) ; l’antidote de la tentation est alors la prière (cf. Luc 22, 40.46).

Au seuil du Carême, ce sont déjà les événements de Pâques qui se dessinent dans l’épisode de la triple tentation du Christ et nous mobilisent pour le combat à la suite du Christ.

* C’est nous qui sommes tentés. « Dans son voyage ici-bas, notre vie ne peut pas échapper à l’épreuve de la tentation, car notre progrès se réalise par notre épreuve ; personne ne se connaît soi-même sans avoir été éprouvé, ne peut être couronné sans avoir vaincu, ne peut vaincre sans avoir combattu, et ne peut combattre s’il n’a pas rencontré l’ennemi et les tentations. Si c’est dans le Christ que nous sommes tentés, c’est en lui que nous dominons le diable. Tu remarques que le Christ a été tenté, et tu ne remarques pas qu’il a vaincu ? Reconnais que c’est toi qui es tenté en lui; et alors reconnais que c’est toi qui es vainqueur en lui. Il pouvait écarter de lui le diable; mais, s’il n’avait pas été tenté, il ne t’aurait pas enseigné, à toi qui dois être soumis à la tentation, comment on remporte la victoire » (saint Augustin, Homélie sur le Psaume 60).
Le dimanche après-midi, l’évêque Augustin occupait ses diocésains, qui n’avaient pas la télé, en leur donnant une conférence sur le psaume de la messe du jour. On ne sait pas si les chrétiens d’Hippone venaient l’écouter pour ses leçons spirituelles ou pour ses talents d’orateur…




1er Dimanche de Carême par le Diacre Jacques FOURNIER

Accepter de tout recevoir d’un Autre (Lc 4,1-13)…

 

Jésus, rempli d’Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim.
Le diable lui dit alors : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. »
Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain. »
Alors le diable l’emmena plus haut et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre.
Il lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux.
Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. »
Jésus lui répondit : « Il est écrit : C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte. »
Puis le diable le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ;
car il est écrit : Il donnera pour toi, à ses anges, l’ordre de te garder ;
et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. »
Jésus lui fit cette réponse : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »
Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé.

saint-esprit« Dieu Est Esprit » et « c’est l’Esprit qui vivifie », « qui donne la vie » (Jn 4,24 ; 6,63 ; 2Co 3,6 ; Rm 8,2 ; Ga 5,25). « Né du Père avant tous les siècles », le Fils est éternellement « engendré » à la Vie par le Don que le Père ne cesse de faire de Lui-même, le Don de l’Esprit qui vivifie… « Tourné vers le sein du Père » (Jn 1,18), le Fils est donc de toute éternité « rempli d’Esprit Saint » (Lc 4,1) par le Père, un Esprit qui « l’engendre » en Fils et le fait vivre… « Comme le Père a la vie en lui-même, de même a-t-il donné au Fils d’avoir la vie en lui-même… Je vis par le Père » (Jn 5,26 ; 6,57). Et cette Vie, la Vie de Dieu, est Plénitude, surabondance (Jn 10,10 ; 7,37-39)…
Après avoir jeûné quarante jours, Jésus a faim… « Le diable lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, dis à cette pierre qu’elle devienne du pain. » Nous l’avons vu, être Fils du Père, c’est tout recevoir du Père. Devenu vrai homme, Jésus va vivre ce principe à l’extrême, en témoin unique de l’Amour du Père. « Le Fils de l’homme n’a pas où reposer la tête » (Lc 9,58). Et lorsqu’il invitera à faire confiance à la Providence du Père, il le fera en témoin, car c’est ce qu’il vit lui-même : « Ne cherchez pas ce que vous mangerez, ne vous tourmentez pas. Votre Père sait que vous en avez besoin. Cherchez son Royaume, et cela vous sera donné par surcroît » (Lc 12,22-32). Telle est la dynamique que le diable cherche à détruire : non pas celle de l’amour qui attend tout d’un autre, mais celle de l’orgueil qui n’a besoin de personne et qui fait tout par lui-même et pour lui même. Réponse immédiate de Jésus : « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre ». Il le sait, lui qui reçoit sa vie du Père depuis toujours et pour toujours…
Puis le diable « lui fit voir tous les royaumes de la terre : « Je te donnerai tout ce pouvoir, si tu te prosternes devant moi. » Mais il se trompe. Dans sa soif de dominer, il raisonne en terme de « pouvoir ». Or « Dieu Est Amour » (1Jn 4,8.16), éternelle recherche du Bien de l’Autre, Don à l’Autre pour son Bien, tout au Service de l’Autre pour l’Autre… Lui obéir, c’est rester tourné de cœur vers Celui, qui de son côté, ne cesse de vouloir le meilleur pour celui, celle qu’il aime… Et « tout ce que Dieu veut, il le fait » (Ps 115,3). Telle est la certitude de Jésus vis-à-vis de son Père… Il restera donc « tourné vers le Père », « dans son amour » (Jn 15,10), se laissant aimer, combler et aimant à son tour dans le Don total de Soi pour l’Autre, pour tous les autres, pour chacun d’entre nous… DJF




Cinquième Dimanche du Temps Ordinaire par P. Claude Tassin (Dimanche 7 février 2016)

Isaïe 6, 1-2a.3-8 (« Me voici ; envoie-moi ! »)

La première lecture de dimanche dernier présentait la vocation de l’humble Jérémie, tout en omettant l’objection du prophète : « Je ne sais pas parler, je suis un gamin » (Jérémie 1, 6). Ce récit voulait annoncer la mission de Jésus comme prophète des nations. Aujourd’hui nous lisons la vocation d’Isaïe, un noble d’Israël, qui, sans timidité aucune, déclare au Seigneur : Je serai ton messager ; « Me voici : envoie-moi ! » Dieu appelle chacun à son service selon son tempérament personnel.

L’aveu du pécheur

Mais la noblesse suprême d’Isaïe s’exprime dans son aveu, son effroi sacré vis-à-vis de la majesté divine : « Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures… » L’expression annonce celle de Simon-Pierre appelé par Jésus : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur » (évangile). Tout appelé du Dieu saint devient digne de sa vocation lorsque, quel que soit son rang social, il prend conscience de son indignité.

L’expérience de la sainteté de Dieu

La vocation d’Isaïe a pour cadre le culte du Temple, avec ses portes monumentales pivotant sur leurs gonds avec bruit, au rythme des célébrations, avec l’épaisse fumée de l’encens La triple répétition de l’adjectif « Saint » vaut comme un superlatif. Les « séraphins » n’ont rien à voir avec les angelots de nos peintures. Il s’agit de figures, en forme de serpents peut-être, ornant le Saint (pièce centrale du Sanctuaire de Jérusalem). Leur nom signifie « les brûlants » et l’on comprend que ce soient eux, selon la symbolique du récit, qui brûlent les lèvres d’Isaïe pour rendre pur son message. N’est-ce pas dans l’émotion du culte, à l’instar d’Isaïe, que maint chrétien a découvert sa vocation ?

Saint, saint, saint, le Seigneur ! Cette triple acclamation du Saint, c’est-à-dire du « Tout Autre », entra très tôt dans la liturgie chrétienne, comme elle était entrée dans le Shemoné Esré (les Dix-Huit Bénédictions) du service synagogal : « Tu es saint, et ton Nom est saint. (…) Nous sanctifierons ton Nom dans le monde, comme on le sanctifie dans les hauteurs célestes, ainsi qu’il est écrit par ton prophète : Saint ! Saint ! Saint est le Seigneur des armées, sa gloire remplit toute la terre. (…) D’âge en âge nous dirons ta grandeur et d’éternité en éternité nous proclamerons ta sainteté. Ta louange, ô notre Dieu, ne quittera jamais notre bouche car tu es Dieu, Roi grand et saint. – Béni es-Tu, Seigneur, le Dieu saint ! »

 

Psaume 137 («Qu’elle est grande, la gloire du Seigneur ! »)

Ce psaume se divise en cinq strophes. La liturgie n’en omet qu’une, la quatrième, parce qu’elle a moins de rapport avec la première lecture. En effet, ce poème nous permet d’intérioriser, de nous approprier l’expérience spirituelle d’Isaïe dans le Temple de Jérusalem, là où il situe sa vocation prophétique.

Schéma des psaumes d’action de grâce

Les psaumes définis comme « actions de grâce » présentent d’ordinaire la charpente suivante. Retenons divers exemples : (A) une brève introduction de louange : « Je t’exalte, Seigneur » (Psaume 29, 2) ; (B) un récit évoquant l’épreuve dont le psalmiste a été tiré et se résumant parfois en ces termes : « J’étais pris dans les filets de la mort » (Ps 114, 3) ; (C) Le rappel de la supplication que l’on crié au sein du malheur : « J’ai invoqué le nom du Seigneur : Seigneur, je n’en prie, délivre-moi ! » (Ps 114, 4) ; (D) une brève mention de la réponse favorable du Seigneur : « Tu as changé mon deuil en une danse » (Ps 29, 12) ; (E) la promesse de rendre grâce toujours : « Sans fin, Seigneur, mon Dieu, je te rendrai grâce » (Ps 29, 13) ; ou la promesse d’offrir un sacrifice de remerciement au Temple : « Je t’offrirai de beaux holocaustes… » (Ps 65, 15).
D’une part, les poètes bibliques se sentent libres d’organiser à leur gré ces cinq éléménts. D’autre part, ils s’attardent sur le malheur dont ils ont été tirés, ce qui leur permet de souligner la puissance du Seigneur. Dans les ex-voto de chapelles bretonnes, de petites peintures naïves représentent des bateaux en perdition, une manière de souligner la puissance du Dieu qui a sauvé les marins dans la tempête.

Trois lectures du Psaume 137 (138)

Une lecture tant soit peu attentive de ce psaume y retrouvera, dispersés, les cinq éléments classiques. Mais le psalmiste ne s’attarde nullement sur son épreuve (laquelle ?) et son heureuse issue (laquelle ?), au jour où le Seigneur répondit à son appel. Dans les strophes aujourd’hui retenues, le mot Seigneur revient cinq fois. L’auteur s’intéresse à la dernière phase des actions de grâce, à savoir la reconnaissance proprement dite. Ce mot exprime à la fois une opération vérité, reconnaître ce qui est vrai et à qui je le dois, et une gratitude envers celui à qui je le dois. En ce sens se comprend la belle formule liturgique : « Rendons grâce au Seigneur notre Dieu. Cela est juste et bon. »
Le poète célèbre l’amour de Dieu à son égard et sa vérité, c’est-à-dire sa fidélité. Tel est le « cercle vertueux » des mots : l’amour de Dieu c’est sa vérité, et sa vérité c’est son amour (ruminons cette idée…) Le psalmiste chante la grandeur du Seigneur, la grandeur de son Nom, c’est-à-dire de son être qui s’exprime par l’amour et la fidélité, par sa parole active qui grandit l’humilié : « Tu fis grandir en mon âme la force », écrit le psalmiste. Mais qui s’exprime en ce psaume ?
1. Le livre des Psaumes intitule ce poème : De David. C’est bien sûr une fiction. Mais, selon cette lecture, le saint roi rend grâce à Dieu pour le rang messianique qu’il a acquis, pour son élévation, ses victoires dont « tous les rois de la terre rendent gloire », subjugués par l’ascension et la grandeur de l’humble pastoureau.
2. Ces rois chantent les chemins du Seigneur, la manière dont il se conduit, et qui révèlent sa gloire. Ces expressions renvoient à maints textes bibliques s’émerveillant du retour des Israélites exilés à Babylone, un événement qui, au moins selon l’idéalisation des poèmes de l’Ancien Testament, a ébahi les nations et leurs rois. Alors, c’est cet Israël libéré qui s’exprime dans le psaume.
3. Dans l’incessante relecture des psaumes au long des âges, la liturgie d’aujourd’hui met en miroir ce poème et l’expérience d’Isaïe (1ère lecture). À celui qui rend grâce, quel qu’il soit, en présence des anges, vers le Temple sacré, se compare la vocation du prophète découvrant dans le Temple la grandeur de Dieu, sa sainteté proclamée par les séraphins. « Me voici : envoie-moi ! ». Avec le psalmiste, Isaïe aurait pu ajouter : « N’arrête pas l’œuvre de tes mains. »

 

1 Corinthiens 15, 1-11 (La tradition de la foi au Christ mort et ressuscité)

L’avant-dernier chapitre cette épître pénètre au cœur de la foi, à savoir la résurrection du Christ, promesse de notre propre résurrection. Paul ramène les Corinthiens à ce fondement du christianisme en recourant au « kérygme (= message en forme de résumé) pascal ».

Mort et résurrection du Christ

Le Christ mourut « pour nos péchés », à la fois à cause de nos péchés et en faveur des pécheurs que nous sommes, et cet événement est conforme à l’Ancien Testament, par exemple au poème du Serviteur souffrant (Isaïe 52, 13 – 53, 12). Le Christ est réellement mort, puisque « mis au tombeau » (cf. Isaïe 53, 9). Certains courants chrétiens anciens entretenaient une théorie selon laquelle Jésus ne serait pas mort, mais aurait été remplacé sur la croix par un autre : Judas ou Simon de Cyrène, etc… L’islam reprend cette tradition de la « substitution ».
Mais celui qui est réellement mort, mis au tombeau, est, littéralement, le « réveillé », celui que Dieu a relevé de la mort, *le troisième jour, selon une expression du judaïsme ancien, et conformément aux psaumes annonçant le triomphe du Messie (par exemple Psaume 110 [109]).

Le Ressuscité s’est fait voir

La traduction « il est apparu » est trop faible et prête à confusion ; elle laisse entendre que les privilégiés de la période pascale ont eu « des apparitions », comme sainte Bernadette a eu des apparitions de la Vierge Marie. Une meilleure traduction, quoique peu élégante, serait celle-ci : « il s’est fait voir ». Le verbe grec souligne une initiative. Comme autrefois Dieu s’est fait voir à Abraham (Genèse 17, 1) ou à Moïse (Exode 3, 2) pour leur confier une mission,. Le Ressuscité s’est manifesté pour confier la mission chrétienne d’abord au groupe central de Pierre et des Douze, puis au cercle plus large des « apôtres » qui avait pour chef de file Jacques, appelé « le frère du Seigneur » (Galates 1, 19). Dans ce cercle s’inscrit Paul « l’avorton ». Ce mot n’évoque nullement une difformité physique de Paul ou quelque rachitisme. On le traduira plutôt par « fils posthume », voire né par césarienne. L’apôtre indique ainsi que, par rapport aux autres apôtres qui ont connu Jésus sur la terre, il n’est pas venu au christianime et à son statut missionnaire par des voies « normales ». Mais, ajoute-t-il, dans la ligne de l’annonce de l’Évangile de la résurrection, « qu’il s’agisse de moi ou des autres, voilà ce que nous proclamons, voilà ce que vous croyez ».
Entre les deux groupes d’envoyés pour annoncer l’Évangile, les Douze et les apôtres, Paul situe une « apparition » à cinq cents frères qui, eux, ne sont pas envoyés. Le rappel de leur expérience, en forme de parenthèse anecdotique, veut prouver le caractère massif et indubitable de la manifestation du Ressuscité.

* Le troisième jour conformément aux Écritures. Cette expression du « kérygme » s’intègre dans notre Credo. Elle est moins une indication chronologique des apparitions du Christ qu’une allusion à la tradition juive ancienne selon laquelle, selon une interprétation d’Osée 6, 2, ce « troisième jour » désigne la résurrection des croyants à la fin des temps. La résurrection de Jésus inaugure notre propre résurrection à venir.

 

 

Luc 5, 1-11 (« Laissant tout, ils le suivirent »)

Selon la mise en scène de saint Luc et après le discours dans la synagogue de Nazareth, Jésus s’est rendu à Capharnaüm, au bord du lac de Galilée. Là, il a libéré un possédé et guéri « la belle-mère de Simon » (Luc 4, 38) – Simon qui n’est pas encore nommé Pierre. Et, « au coucher du soleil » (4, 40), la foule présente à Jésus une multitude de malades et de possédés. Le Nazaréen devient désormais célèbre. On se presse autour de lui pour « écouter la parole de Dieu » laquelle est, selon ce qui précède, « la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu » (Luc 4, 43). Mais le héraut de cet Évangile ne suffira pas à la tâche. Il lui faut des aides.

Simon, Jacques et Jean

Dans le présent épisode, Jésus constitue sa garde rapprochée en recrutant trois disciples : Simon et les deux frères, Jacques et Jean. Le trio sera témoin de la Transfiguration du Seigneur (Luc 9, 28). Pour l’heure, les trois pêcheurs ne se voient pas encore appelés « apôtres ». Ils ne recevront ce titre que lors de la composition de l’équipe des Douze (Luc 6, 13). Mais ici, la scène jette par avance les fondements de leur future mission apostolique et, à la différence des autres évangiles, Luc met déjà l’accent sur « Simon-Pierre », ce Pierre qui deviendra le premier héros des Actes Apôtres.
Nos évangélistes ne sont pas de simples copistes, mais des scénaristes théologiens, chacun d’eux organisant sa documentation en fonction de sa propre compréhension de Jésus, le Maître, le Seigneur ressuscité, et de l’Église. Luc, en cet épisode, construit une scène dans laquelle le lecteur doit reconnaître l’envoi en mission par le Christ ressuscité. Relevons quatre clés d’interprétation de sa manière d’écrire.

Quatre clés d’interprétation

1. Jésus bat en retraite sur une barque pour échapper à la pression d’une foule venue pour écouter la parole de Dieu. L’évangéliste a puisé cette mise en scène chez Marc (4, 1), dans l’introduction du discours en paraboles. Luc souligne ainsi le succès de l’Évangile et, par là, la nécessité pour le Christ (ressuscité) de s’adjoindre des envoyés.
2. Dans les premières Églises, au temps de Luc, circulaient diverses traditions sur Pierre, dont celle de la pêche miraculeuse. Jean (21, 1-8) situe le prodige après la résurrection de Jésus et il reflète vraisemblablement le cadre originel du récit. Sans grande crainte d’erreur, on peut rebâtir ainsi l’affaire : après la disparition de Jésus et lors d’une pêche incroyable, les disciples auront saisi la présence active du Seigneur ressuscité, modèle de leur mission.
3. Quoi qu’il en soit, l’épisode vaut comme une parabole sur la mission chrétienne, parabole que Luc décode en ces termes : « Désormais ce sont des hommes que tu prendras. » Tout apôtre, tout serviteur de la Parole, peut peiner des nuits et des nuits, des jours et des jours, sans succès. Puis vient une pêche miraculeuse, l’œuvre du Seigneur.
Dans l’Ancien Testament, la pêche ou la chasse (on chassait « au filet », comme aujourd’hui encore dans certaines régions) évoquent le jugement de Dieu capturant celui qui croyait pouvoir lui échapper (Habacuc 1, 14-15 ; Jérémie 16, 16). Les évangiles ont « positivé » cette image : Dieu veut attraper les humains dans les filets de la Bonne Nouvelle qui, à la fois, propose le bonheur et oblige à se séparer du mal (cf. la parabole du filet en Matthieu 13, 47-50).
4. Alors, devant toute réussite inattendue de la Parole, l’Appelé, tel saint Pierre, ressentira un *effroi sacré, signe d’une juste humilité devant la mission qui nous est confiée. C’était déjà l’expérience du prophète Isaïe (1ère lecture).

* L’effroi. Ce mot (en grec thambos) n’apparaît que trois fois dans le Nouveau Testament et seulement sous la plume de saint Luc. Il traduit d’abord la réaction de l’assemblée, à la synagogue de Capharnaüm, quand Jésus chasse un démon (Luc 4, 36). Ce sera aussi la réaction des gens de Jérusalem quand Pierre guérira un impotent (Actes 3, 10). Bref, c’est le frisson qu’inspire une manifestation du miraculeux, du sacré. Mais si Jésus incarne un Dieu Amour (cf. 1 Jean 4, 8.18), pourquoi avoir peur ? Il y a crainte et crainte. Tout amour vrai, même dans les relations humaines, suscite la peur « sacrée » de n’être pas à la hauteur de l’amour qui m’est offert, un sentiment juste, noble et profond, d’indignité.




Cinquième Dimanche du Temps Ordinaire par le Diacre Jacques FOURNIER

L’Esprit Saint rend témoignage à Jésus (Lc 4,21-30)

 

En ce temps-là, la foule se pressait autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu, tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth.
Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ; les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets.
Jésus monta dans une des barques qui appartenait à Simon, et lui demanda de s’écarter un peu du rivage. Puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules.
Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance au large, et jetez vos filets pour la pêche. »
Simon lui répondit : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. »
Et l’ayant fait, ils capturèrent une telle quantité de poissons que leurs filets allaient se déchirer.
Ils firent signe à leurs compagnons de l’autre barque de venir les aider. Ceux-ci vinrent, et ils remplirent les deux barques, à tel point qu’elles enfonçaient.
A cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus, en disant : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur. »
En effet, un grand effroi l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu’ils avaient pêchés ;
et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon. Jésus dit à Simon : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras.»
Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent.

 

pèche miraculeuse

« La foule serrait de près Jésus et écoutait la Parole de Dieu »… « Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » (Jn 6,44), dit Jésus. Et comment fait-il ? Par le Don de l’Esprit qui se joint toujours à sa Parole, un Esprit qui est Vie (Ga 5,25), Plénitude de Vie (Ep 5,18) et donc bonheur profond, d’où ce mouvement de foule vers Jésus… « Celui que Dieu a envoyé prononce les Paroles de Dieu, car il donne l’Esprit sans mesure » (Jn 3,34), et « c’est l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63) : « Tu as les Paroles de la vie éternelle », dira un jour Pierre à Jésus (Jn 6,68). Il expérimentait, en la vivant, cette Vie nouvelle, et c’était pour lui, comme ici pour la foule, une joie profonde : « Vous avez accueilli la Parole, parmi bien des souffrances, avec la joie de l’Esprit Saint » (1Th 1,6)…
Pour pouvoir s’adresser à tous, Jésus monte dans la barque de Pierre et « il le pria de s’éloigner un peu »… Notons au passage comment le Seigneur et Maître s’adresse ici à sa créature : quel respect, quelle délicatesse ! Et toute la suite ne sera qu’un signe que Jésus va donner à Pierre en lui parlant le langage de sa vie quotidienne : l’eau, les filets, la pêche, les poissons… D’habitude, ces derniers remontent du fond du lac la nuit : c’est donc le meilleur moment pour les capturer. Pierre, en pêcheur professionnel, le sait bien… Mais ici, Jésus va donner un sens nouveau à toutes ces réalités si communes… La nuit va symboliser les ténèbres intérieures dans lesquelles le pécheur ne peut que se retrouver en ayant fermé son cœur à ce « Dieu » qui « Est Lumière » (1Jn 1,5). Or, dans les ténèbres, même si l’on a des yeux, on est comme un aveugle : on ne sait pas où l’on va (Jn 12,35), on ne peut rien faire (Jn 15,5). « Nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ». Mais maintenant, ils ont avec eux Jésus « Lumière du monde » (Jn 8,12), Celui-là seul qui, dans le domaine spirituel, peut agir : « La Lumière a brillé dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas saisies » (Jn 1,5). Avec Lui, « le Dieu qui a dit : « Que des ténèbres resplendisse la lumière », est Celui qui a resplendi dans nos cœurs », par ce Don de l’Esprit qui se joint toujours à sa Parole (Jn 4,24 et 1Jn 1,5), « pour faire briller la connaissance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ » (2Co 4,6). Avec le Christ Lumière, les disciples sont dans la Lumière, et c’est donc dans ce « jour » qu’ils vont lancer les filets en obéissant à son invitation : et « la grande multitude de poissons » prise ce jour-là annonce « la grande multitude » de celles et ceux qui accueilleront, grâce à l’action de l’Esprit en eux, la Parole de Lumière et de Vie proclamée plus tard par Pierre et par l’Eglise… DJF

 


 




4ième Dimanche du Temps Ordinaire – Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

CE QUE PARLER VEUT DIRE

3ième dimanche ordinaire c1« Aujourd’hui, en vérité, cette parole de l’Écriture s’accomplit devant vous ». Tous étaient stupéfaits et disaient : « Mais celui-là n’est-il pas le fils de Joseph ? » Alors ils furent pris de fureur contre Lui.
Depuis plus d’un mois, depuis le jour de Noël, nous allons de fête en fête et d’extase en extase, le Christ se manifeste. Il naît comme un enfant. Les bergers viennent d’Orient et lui offrent leurs présents. Puis Il est manifesté à Israël, dans la voix de son Père : « C’est Lui mon Fils Bien Aimé ». Puis Il est manifesté à l’Église par la Vierge Marie : « Faites tout ce qu’Il vous dira ».
Dans toute cette cascade de fêtes, c’est en silence que nous contemplons le Verbe de Dieu. Il ne nous dit rien, Il est là. Sa présence physique charnelle au cœur de l’humanité, sa présence rayonnante qui commence à mettre en mouvement vers Lui toutes les nations parce qu’Il est le Seigneur de l’humanité, attire les foules et les disciples qui sont témoins du Don de l’Esprit, et les invités de la noce qui sont témoins de la surabondante générosité de Dieu. En tout cela pratiquement pas une parole du Christ. Et voici qu’aujourd’hui, brusquement, le ton change, le Christ n’est plus simplement Celui que l’on voit, Celui que l’on regarde, Celui qui est tout simplement parmi nous. Voici qu’Il parle. Et le fait de « prendre la parole » comme on dit aujourd’hui, va bouleverser toute l’économie de ses relations avec ceux qui étaient pourtant les plus proches, les gens de son village, ceux qui le côtoyaient et l’appelaient « le fils de Jo-seph ».
On pourrait dire que, avec Jésus-Christ, il y a deux types, deux degrés de relation. Il y a la relation de la présence, Dieu est là : « Il a planté sa tente parmi nous ». Il vit au milieu des hommes. Il est la sagesse qui prend sa joie parmi les enfants des hommes. Et dans ce coude à coude quotidien, il ne se passe rien, tout juste quelques signes qui déclenchent dans le cœur de quelques hommes avertis prophétiquement une joie profonde, une reconnaissance qui constituent déjà les premiers balbutiements de la foi.
Alors curieusement se déchaîne tout un ensemble de comportements qui, de la part de ceux qui écoutent la voix du Fils de Dieu, la Parole de Jésus-Christ, adoptent des attitudes extrêmement bizarres et contradictoires. Pour ma part, c’est ainsi que j’interprète ce texte que nous lisons en ce jour et dans lequel nous voyons subitement la foule d’abord en admiration, tous sont en extase devant ce jeune prédicateur qui leur dit des choses si belles et qui explique si bien la Torah, et tout à coup lorsque la Parole se fait plus incisive et plus personnelle, elle devient comme le détonateur qui fait exploser un grondement de révolte, elle fait apparaître le refus de l’entendre, voire même le passage à la violence, à la menace, l’Évangile nous dit qu’ils voulaient le lapider.

Parole de dieu
Curieusement d’ailleurs, l’évangéliste note que Jésus passe au travers des rangs qui pourtant doivent être menaçants et qu’Il continue son chemin : la Parole de Dieu traverse l’assemblée malgré le mécontentement et la rage qui se lèvent dans le cœur de ces hommes. Qu’est-ce que cela veut dire ?
En réalité, avec Dieu nous avons nous aussi deux types de relations. Il y a la présence de Dieu, celle que l’on pourrait qualifier d’inoffensive. Il est là, Il ne nous dérange pas trop, Il ne dit rien, Il est d’une discrétion et d’un silence exemplaire. Ça ne nous empêche pas de continuer notre vie avec nos caprices, nos désirs et notre volonté propre, pour aménager les réalités de notre vie comme elles nous plaisent. Dans ce type de relation avec Dieu, il n’y a pratiquement aucun problème, tout va bien. Il se tait et nous continuons à bavarder entre nous et à considérer que la vie est notre affaire. Un peu d’action de grâce et de reconnaissance pour ce Dieu qui nous a donné ce don précieux de la vie ! Mais les relations sont d’une parfaite courtoisie ! On ne le dérange pas à condition qu’Il ne nous dérange pas. Cependant Dieu ne peut pas en rester là. Voici qu’Il parle, et l’exercice de la Parole est toujours un exercice dangereux.
dieu parleQu’est-ce que veut dire parler ? Vous le savez, depuis mai 1968, parler c’est s’exprimer. Quand on est ensemble, il ne faut plus qu’il y ait une parole magistrale qui tombe du haut de la chaire, mais au contraire il faut que se produisent une effervescence et un bouillonnement à la base par lesquels chacun s’exprime. On y trouvait d’ailleurs, dans les années qui ont suivi immédiatement cette époque, un plaisir profond. Chacun avait l’impression d’avoir « senti » quelque chose d’important, même si c’étaient des choses inexprimables. Et l’on faisait parler tout le monde, même les murs, en écrivant dessus des graffitis. C’était extraordinaire de voir toute cette société enthousiasmée par le seul désir de s’exprimer. Depuis cette mode a passé, on s’est un peu lassé. C’est normal parce qu’on n’avait peut-être moins de choses à exprimer qu’on ne pouvait le supposer. Peut-être d’ailleurs que cette expérience passagère nous a montré la misère et la pauvreté dans laquelle nous nous trouvions, alors que nous imaginions que du fond de ce cœur, nous allions, en nous exprimant, extraire des richesses et des trésors : en réalité, nous avons fait l’expérience de l’amertume de notre pauvreté. Mais dans la société où vivait Jésus, dans la tradition dans laquelle Il s’inscrivait, la parole ne servait pas tellement à s’exprimer. Il n’y avait pas de « phénomène de prise de parole ». Car la parole avait d’abord une valeur sacrée, une valeur de communion. La parole n’était pas simplement l’expression d’un sujet qui aurait voulu dire ce qu’il pensait, mais la parole était comme une force qui émanait de celui qui parlait, une force bien plus profonde et bien plus grande que celui-là même qui parlait. La parole c’était le pouvoir d’instaurer une communion, c’était la réalité même d’une force qui traversait celui qui prenait la parole en public et qui faisait l’unité de l’assemblée à qui elle était adressée.
Tel était le statut de la parole prophétique, de la parole lue dans la liturgie. Elle n’était pas l’émanation de l’expérience quotidienne, mais une Parole qui venait de Dieu et qui était offerte au peuple rassemblé. Écouter la Parole était d’abord une grâce, un accueil. La Parole ainsi proclamée devenait opératoire, active et transformait le cœur, elle commençait à convertir, à faire l’unité, à constituer le corps de ceux qui se rassemblent dans l’unité de l’appel de Dieu. La Parole à ce moment-là, manifestait une force et une efficience, qui lui conféraient une réalité presque tangible. Elle n’était pas simplement l’expression de la pensée d’un individu. Elle était le pouvoir qu’a Dieu d’opérer la convocation, l’Église. Car tel est le sens du mot Église, il veut dire « convocation ». Dans ce contexte, la Parole était le pouvoir de Dieu, la puissance de Dieu rassemblant son peuple.foule
Voilà donc ce qui s’accomplissait ce jour-là, en plénitude devant tous les habitants de Nazareth : le Christ Lui-même qui est la Parole de Dieu en personne, venait au-devant de son peuple et lui disait : « maintenant tout ce que Je vais dire et faire n’est que la mise en œuvre de la Parole qui doit vous rassembler ». Dieu ne vivait plus alors simplement dans une convivialité polie et glacée avec des gens qui étaient autour de Lui, mais par le simple fait qu’Il parlait. Il posait à chacun la question : « Veux-tu vivre en communion avec Moi ? Ou bien refuses-tu d’entrer dans le corps, dans l’assemblée que Je viens constituer pour vous, avec vous et parmi vous ? » Tel est le sens de la première prédication de Jésus à Nazareth. Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Luc nous fait voir le réalisme de la Parole, ce n’est pas le message, mais l’appel et le pouvoir de convoquer, ce qui est infiniment plus fort. C’est la provocation de chacune des libertés des auditeurs de cette parole du Seigneur et la question est ainsi posée d’emblée : « Veux-tu entrer dans le jeu de la communion avec Dieu ? Ou au contraire, voudrais-tu refuser et continuer de vivre avec Dieu dans cette indifférence et cette coexistence pacifique un peu glacées qui ne te coûtent rien ? »
Ce que le Christ a dit ce jour-là ne se réduit pas simplement à des mots, c’était sa propre personne enracinée au milieu de l’assemblée des hommes et qui leur demandait : « Voulez-vous ne faire qu’un seul corps et qu’une seule chair avec moi ? Ou au contraire voulez-vous mener le jeu de votre solitude et de votre oubli de Dieu ? » Je crois que cette question nous est encore posée aujourd’hui.
AMEN