33ième Dimanche du Temps Ordinaire par le Diacre Jacques FOURNIER (15 Novembre)

« Le Fils de l’Homme viendra avec grande puissance » (Mc 13,24-32).

 

En ces jours-là, après une pareille détresse, le soleil s’obscurcira et la lune ne donnera plus sa clarté ;
les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées.
Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées avec grande puissance et avec gloire.
Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel.
Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier : dès que ses branches deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez que l’été est proche.
De même, vous aussi, lorsque vous verrez arriver cela, sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte.
Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive.
Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas.
Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père.

 

soleil s'obscurcira

      « Le soleil s’obscurcira, la lune perdra son éclat. Les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec grande puissance et grande gloire. Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, de l’extrémité de la terre à l’extrémité du ciel. »
Jésus semble évoquer ici la fin du monde. Mais juste après, pour nous aider à comprendre ces paroles un peu terrifiantes à première vue, il prend l’image du figuier : « Dès que ses branches deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez que l’été est proche. » Et il l’applique aussitôt à ce qu’il vient de dire : « De même, vous aussi, lorsque vous verrez arriver cela, sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte. Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. »
Autrement dit, ses premières paroles se sont déjà accomplies à son époque ! Et Jésus précise : « Quant au jour et à l’heure, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père ».
A quel événement ce « jour » et cette « heure » se réfèrent-ils donc ? Le contexte nous aide à répondre. Juste après, en effet, commence en St Marc une nouvelle section de l’Evangile : « la Passion et la Résurrection de Jésus. » Si tous les prophètes et les Psaumes les avaient déjà annoncées, si Jésus savait bien, à la lumière de tous ces textes (Lc 24,44-48), qu’il devait « beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, être tué, pour ressusciter trois jours après » (Mc 8,31), il ne savait ni le « jour » précis, ni « l’heure » exacte où tout cela devait arriver, ni l’identité de ceux qui le feront souffrir, le rejetteront, le tueront, etc… Jésus a découvert, en les vivant, les circonstances historiques de tous ces évènements que les prophètes avaient autrefois annoncés…
Au jour de la Résurrection, les Apôtres, puis Paul et « cinq cent frères à la fois » (1Co 15,3-8) ont vu le Christ Ressuscité avec « grande puissance et grande gloire », une Gloire qui aujourd’hui encore s’offre au regard de la foi notamment quand l’Église se rassemble chaque Dimanche pour célébrer la Résurrection du Seigneur. « Quand deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d’eux ». Et c’est toujours aujourd’hui que le Ciel travaille, avec et par l’Eglise, à « rassembler » tous les hommes « des quatre coins du monde », car « Dieu veut qu’ils soient tous sauvés » (1Tm 2,3-6).

 

         




32ième Dimanche du Temps Ordinaire par P. Claude TASSIN (Spiritain)

    Commentaires des Lectures du dimanche 8 novembre 2015

1 Rois 17, 10-16 (Avec sa farine la veuve fit une petite galette et l’apporta à Élie)

En raison de son idolâtrie, de son culte du dieu Baal, le roi Akab de Samarie (875-853 avant notre ère), le pays est condamné, par la voix du prophète Élie, à une longue sécheresse. Ce prophète vient de la Transjordanie et est bientôt lui-même victime de cette aridité qu’il a annoncée (1 Rois 17, 7). C’est pourquoi le Seigneur l’envoie hors de la Samarie, à Sarepta, dans l’actuel Liban où, promet-il, une veuve le logera et le nourrira (versets 8-9).
Mais cette femme, une des veuves ne vivant souvent à l’époque que d’aumônes, se trouve elle-même dans une grave disette. C’est une païenne, une cananéenne. Pourtant, à ses propres risques, elle accepte de nourrir d’abord avec ce qu’il lui reste celui qu’elle appellera « homme de Dieu » (verset 18). Elle fait confiance au Seigneur Dieu que sert Élie et, pour elle, va se renouveler en quelque sorte le miracle de la manne. La leçon première de l’épisode, pour sûr, est le bien récompensant l’hospitalité offerte à un envoyé de Dieu. Élie d’ailleurs fera encore davantage pour cette femme en ressuscitant son fils (1 Rois 17, 17-24).
La geste d’Élie, de 1 Rois 17 à 2 Rois 2, jusqu’à son ascension, a laissé une marque profonde dans la mémoire d’Israël. On attendait son retour pour la fin des temps (Malachie 3, 23-24). Matthieu (17, 10-13) saluera en Jean Baptiste ce retour, tandis qu’à travers maints détails, Luc verra en Jésus lui-même ce nouvel Élie (par exemple Luc 4, 25-26).
Mais, si la liturgie d’aujourd’hui retient comme une évidence l’épisode de la veuve de Sarepta, c’est pour établir un parallèle avec la veuve de l’évangile dont Jésus dit : « Elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre. »


Le Psaume 145 ou « la justice royale »

Bien entendu, ce psaume louant le Dieu qui « soutient la veuve et l’orphelin » s’imposait après l’épisode de la veuve de Sarepta (1ère lecture) et pour annoncer le regard profond de Jésus sur l’obole de la veuve (évangile). Cependant, ce jeu de concordance des lectures ne suffit pas à éclairer le sens du psaume. Ou mieux, les vers de ce psaume ici retenus pourraient nous aider à entrer dans la « logique » spirituelle qui commande l’épisode de Sarepta et celui de l’obole de la veuve.
Voici, dans ce poème, la litanie des malheurs de la vie : les opprimés, les gens qui ont faim, les enchaînés (= les esclaves ?), les justes accablés, dont l’étranger, et aussi la veuve et l’orphelin, toutes ces catégories sociales victimes du « méchant » que le Seigneur exècre. Si on lit le psaume en hébreu (aucune importance !), cette kyrielle des malheurs du monde sonne comme un joyeux carillon de rimes lumineuses, car c’est l’espérance qui domine dans ce poème.
La clé de lecture se trouve dans cette expression : « D’âge en âge, le Seigneur règnera », expression que, selon la grammaire hébraïque, on peut aussi traduire comme un vœu : « Que d’âge en âge, règne le Seigneur ! » Nous sommes en présence de l’antique « justice royale », non pas une justice d’équité, mais une justice d’honneur. Dans l’Orient ancien où n’existe pas de « sécurité sociale », il en va de l’honneur du roi que celui-ci soutienne les catégories sociales défavorisées. S’il ne le fait pas, c’est un souverain incompétent.
Le Dieu d’Israël a endossé cet idéal et se définit en ces termes : « C’est lui qui rend justice à l’orphelin et à la veuve, qui aime l’immigré et qui lui donne nourriture et vêtement ». Mais le texte poursuit : « Aimez donc l’immigré, car au pays d’Égypte, vous étiez des immigrés » (Deutéronome
10, 18-19). Il s’agit alors d’une mission confiée par Dieu, pour son honneur, à ceux qui prétendent appartenir à son peuple : « Certes, le malheureux ne disparaîtra pas de ce pays. Aussi je te donne ce commandement : tu ouvriras tout grand ta main pour ton frère quand il est, dans ton pays, pauvre et malheureux » (Deutéronome 15, 11).
Cette justice royale, Dieu la mettait en œuvre en envoyant Élie à la veuve de Sarepta, mais surtout par la mission de son Fils, par ses paroles et ses actes qui nous ouvraient une tâche jamais terminée, dans le programme des béatitudes : « Heureux, vous les pauvres, car le règne de Dieu est pour vous » (Luc 6, 20).


Hébreux 9, 24-28 (« Le Christ s’est offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude »)

Dans sa réflexion sur le Christ grand prêtre, la Lettre aux Hébreux avance de nouveaux arguments, fort subtils, que nous essayons d’élucider (si possible !) en quatre étapes.

1. Temple terrestre et Temple céleste. L’auteur suit une imagerie fréquente dans les apocalypses juives de son époque. Il oppose le Temple terrestre de Jérusalem « fait de mains d’hommes » et le Saénctuaire céleste (voir déjà Marc 14, 58), sanctuaire « véritable », dont le batîment terrestre n’est qu’une « copie » ou, meilleure traduction, « une esquisse ». Entendons par ce mot, le plan que, dans l’Antiquité, l’architecte traçait sur le sol avant de passer à la réalisation concrète de son projet.

2. L’arrière-fond du Kippour. C’est la fête et le jeûne des Expiations (jour des *baskets !), à l’automne. Ce jour-là seulement de l’année, le grand prêtre pénétrait dans le Saint des Saints, en présence de Dieu. Ce jour-là, il offrait un solennel sacrifice pour le pardon des péchés d’Israël. Pour cela, il oignait du sang des victimes l’autel, lieu de la présence de Dieu. Comprenons le symbole : la mise à mort de l’animal sacrifié représentait le sort mérité par le peuple pécheur ; mais le contact de ce sang avec l’autel signifiait une reviviscence, un retour à la vie dû à la miséricorde divine.
3. « Une fois pour toutes. » Ce cadre cultuel du Kippour, notre auteur l’admet. Mais, selon lui, grâce à la Passion du Christ, à la fois sacrificateur sacerdotal et victime sacrifiée, le symbole du pardon divin est devenu réalité, en un accomplissement définitif qui n’a plus besoin d’une répétition annuelle des rites. L’auteur insiste sur le « une fois pour toutes ».
4. « Il apparaîtra une seconde fois ». C’est une allusion à Melkisédék (Psaume 109, 4 ). Selon les légendes juives anciennes, ce prêtre mythique achèvera sa mission lorsqu’il reviendra à la fin de l’histoire, pour sauver les justes. Notre auteur (Hébreux 7) aime comparer le Christ et Melkisédék

* Les baskets du Kippour. Si un chrétien de France se voit gentiment invité à la synagogue le jour du Kippour, il s’étonnera peut-être de voir ses frères juifs chaussés de baskets. La plupart d’entre eux ne savent pas pourquoi. Simplement, comme dans certains usages chrétiens, « c’est la coutume », dit-on… En fait, il s’agit de respecter le vieux rituel : ce jour-là, est-il dit, on ne se rend pas à la synagogue chaussé (de sandales) de cuir. Or, les baskets n’ont pas de cuir. À l’origine, le rituel voulait dire sans doute que l’on y venait pieds nus, dans un esprit de pénitence.


Marc 12, 38-44 (« Cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres »)

L’obole de la veuve ! Le mot grec « obole » est passé en français pour désigner une modeste offrande. En jouant sur des équivalences monétaires toujours difficiles à établir, disons que cette veuve met dans le tronc deux pièces de cinquante centimes d’euros.
Il serait dommage de s’en tenir à la lecture brève proposée par la liturgie. En effet, le geste de la pauvre femme vaut par la comparaison avec l’attitude des scribes dénoncée par Jésus.

L’ostentation des scribes

Les scribes sont des spécialistes de la Loi mosaïque. Ils exercent leurs talents d’éducateurs dans les écoles, leur connaissance juridique dans les tribunaux et leur piété dans les homélies à la synagogue, le jour du sabbat. Bref, ils sont honorés par le peuple en raison de leurs compétences. Jésus lui-même entretient de bonnes relations avec certains d’entre eux (voir Marc 12, 28-34).
Mais, forts de leur renommée, ils risquent de céder à une sorte de gloriole « ecclésiastique » dans leur manière de se vêtir, dans le plaisir de se voir saluer avec affectation, de se faire admirer dans la posture de leur prière et de rechercher partout les premières places. Par-dessus tout et comme accrochage avec la séquence suivante, Jésus leur reproche de dévorer, littéralement « les maisons des veuves ». Ces veuves, rappelons-le, ne bénéficiaient d’aucune assurance sociale. Elles devaient quémander une assistance et il était aisé pour certains scribes peu scrupuleux de subvenir aux besoins de ces pauvres femmes, en leur extorquant le peu qu’elles avaient, sous le couvert d’une sorte de mise en tutelle. Ce qui, chez eux, constitue une cruelle contradiction avec la façade qu’ils se donnent d’hommes de prière.

L’obole de la veuve

Depuis son entrée dans la ville de Jérusalem, c’est dans le Temple que Jésus enseigne, à travers ses controverses avec les autorités religieuses. Voici venu à présent le moment de la rupture. Après les reproches adressées aux scribes et l’admiration du geste de la modeste veuve, le Maître va quitter désormais le lieu saint. C’est depuis le mont des Oliviers, avec son si beau panorama sur le Temple, qu’il va prononcer, selon l’évangile de dimanche prochain – passage (Marc 13, 1-4) hélas amputé par le lectionnaire – l’annonce de la destruction du Temple et sa prophétie sur la fin des temps.
D’abord en spectateur distrait, Jésus voit les gens versant leurs dons dans le Trésor du Temple, surtout les riches exhibant de gros paquets de pièces. Notons que ce « Trésor » était une véritable banque nationale. Non seulement elle couvrait les frais du culte, mais elle servait aussi à financer les travaux publics de la ville sainte. Elle avait sa propre monnaie, d’où l’office des changeurs (Marc 11, 15). Ces sommes importantes attisaient la convoitise des autorités occupantes, comme on le voit dans l’aventure d’Héliodore (2 Maccabées 3). Et, en l’an 66 de notre ère, c’est le procurateur romain Florus qui déclenchera la guerre juive contre Rome en prétendant s’emparer du Trésor, pour cause d’impôts impayés.
Pour l’heure, c’est le geste de la pauvre femme qui retient tout à coup l’attention de Jésus. Les riches versent de manière ostentatoire des sommes qui n’entament guère leur standing. La veuve, elle, est présentée ainsi, selon une traduction littérale : « De son manque, elle a jeté tout ce qu’elle avait, son entier moyen de vivre. ». Elle a produit, à l’évidence, un acte de de piété toute gratuite, à l’opposé des scribes dénoncés comme imbus d’eux-mêmes.

Une double leçon

1. Suite à cette scène, Jésus convoque ses disciples en une formule solennelle : « Amen, je vous le dis… » Il ne s’adresse pas à la veuve et sa brève intervention vise surtout à opposer un don sans calcul à l’attitude égoïste des autorités religieuses qui, sans s’impliquer vraiment elles-mêmes, enseignaient aux fidèles à faire acte de générosité. L’épisode est ironique. Dans sa piété simple et sincère, la femme a tout donné à Dieu, mais dans un Temple dont Jésus va annoncer la destruction, en raison de la faillite d’un certain régime religieux.
« Elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre… » Tout risquer, comme sur un « coup de poker », le pouvons-nous ? Pour qui ? Pour quoi ?
2. C’est à son propre propos que Jésus parle dans cette page d’évangile. Bientôt, c’est de son « manque », de son indigence, de toute sa vie, qu’il va accepter la Passion pour s’offrir « en rançon pour la multitude » (Marc 10, 45).




32ième Dimanche du Temps Ordinaire par le Diacre Jacques FOURNIER (8 Novembre)

« Elle a tout donné » (Mc 12,38-44)…

 

En ce temps-là, dans son enseignement, Jésus disait : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques,
les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners.
Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »
Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait comment la foule y mettait de l’argent. Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes.
Une pauvre veuve s’avança et mit deux petites pièces de monnaie.
Jésus appela ses disciples et leur déclara : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres.
Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

 

32ième TO B

      Notre Évangile commence par une mise en garde : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à sortir en robes solennelles et qui aiment les salutations sur les places publiques, les premiers rangs dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners ». Ils cherchent à se faire remarquer, ils sont centrés sur eux-mêmes et non sur Dieu… « Ils affectent de prier longuement » mais ce n’est pas l’accomplissement de sa volonté qui les intéresse, mais plutôt leur propre gloire, leur intérêt personnel. Ainsi, au lieu de venir en aide aux pauvres et aux malheureux, « ils dévorent le bien des veuves »… « Méfiez-vous » d’eux pour ne pas devenir, à votre tour, leur proie…
« Jésus, ayant achevé son enseignement, avait pénétré dans la cour des femmes. Là, à l’intérieur de l’enceinte sacrée, se trouvait le Trésor… D’après la Michna, il y avait treize troncs dans le Temple, pour recueillir les offrandes destinées aux sacrifices offerts pour tout le peuple »… « Une pauvre veuve s’avança et déposa deux piécettes », « les deux plus petites pièces de monnaie qui soient » (P. Lagrange). Aujourd’hui, elle donnerait deux pièces d’un centime d’Euro…
     Par rapport à la foule qui déposait des pièces plus conséquentes, ou aux riches qui, eux, « mettaient de grosses sommes », son offrande est totalement dérisoire… Pour un comptable qui ne cesse d’arrondir ses totaux, elle passerait inaperçue… Et pourtant, nous dit Jésus, c’est elle qui « a mis dans le tronc plus que tout le monde », car « elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre ». Dans la discrétion et l’anonymat de la foule, son geste manifeste la richesse cachée de son cœur, un geste d’autant plus beau qu’il est totalement désintéressé. Il ne visait pas, en effet, une intention personnelle, mais sa simple participation aux « sacrifices offerts pour tout le peuple »… Telle est la seule vraie beauté qui ait réellement du poids en ce monde : celle de l’amour humble et caché qui fait des merveilles dans les circonstances les plus simples de la vie quotidienne… Quel contraste par rapport aux scribes !
De plus, « si elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre », elle est vraiment « à l’image et ressemblance de Dieu » (Gn 1,26-28), ce Dieu qui « est Amour », et qui n’est qu’Amour (1Jn 4,8.16). Or, la caractéristique première de l’Amour est de tout donner, tout ce qu’Il Est, tout ce qu’il a (Jn 3,35 ; 16,15 ; 17,10 ; Lc 15,31). En elle, « l’Amour de Dieu est donc vraiment accompli ». Le vrai bonheur est à chercher par là…

 

         




Solennité de Tous les Saints par P. Claude TASSIN (Spiritain)

    Commentaires des Lectures du dimanche 1 novembre 2015

Apocalypse 7, 2-4.9-14 («Voici une foule immense des rachetés, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues»)

En un temps de rude persécution, l’auteur veut encourager les chrétiens par la bonne nouvelle de sa vision. Dans la première scène, le jugement du monde se prépare, mais non pas en un jugement aveugle, puisque « les serviteurs de Dieu » sont marqués d’un « sceau », un signe, un tatouage signifiant leur appartenance au Seigneur et les distinguant des condamnés. Déjà en Ezékiel 9,4, l’ange avait marqué au front ceux qui étaient restés fidèles au milieu d’une Jérusalem pervertie. Le nombre des sauvés est considérable, puisque le symbole des 144 000 indique non pas une limitation, mais au contraire, une plénitude. C’est 12 fois 12 000, une symbolique reflétant la plénitude des douze tribus d’Israël.

D’ailleurs, la seconde scène présente ce même peuple comme une foule innombrable, de toutes origines. Ces gens portent des palmes, car ils célèbrent dans le ciel la fête des Tentes, fête juive de la royauté de Dieu et de son Messie. Ils rendent gloire à Dieu de leur avoir donné le salut ; ils le font en reprenant des bribes d’hymnes qui se chantaient dans l’Église bien terrestre de l’auteur de l’Apocalypse. Ils ont vécu « la grande épreuve » de la fin des temps qui s’est traduite pour eux par la persécution et le martyre : littéralement, « *Ils ont blanchi leurs vêtements dans le sang de l’Agneau ».

Notre Église de la terre et celle du ciel – ce que les vieux catéchismes appelaient l’Église militante et l’Église triomphante – célèbrent à l’unisson un Dieu qui nous sauve en nous purifiant, par son Fils. La sainteté n’est donc pas l’affaire d’une élite : c’est une promesse de bonheur qui nous donne du courage, en quelque condition de vie que soit la nôtre..

* Blanchis par le sang. L’auteur de l’Apocalypse aime juxtaposer, empiler, des images qui ne vont pas ensemble, et ce procédé donne à ce livre sa poétique étrangeté. Il faut alors décoder chaque symbole : 1) les élus portent des vêtements blancs, signe de la sainteté et de la condition céleste. 2) Mais cette sainteté, ils l’ont acquise par le martyre, c’est-à-dire en partageant la passion du Christ, Agneau immolé. Tous les chrétiens n’acquièrent pas la sainteté par le martyre, mais toute sainteté est participation au don de soi total du Christ, à son sang.

PSAUME 23 (24)

(version dialoguée)

Les pèlerins            Au Seigneur, le monde et sa richesse,

                                 la terre et tous ses habitants !

                                 C’est lui qui l’a fondée sur les mers

                                 et la garde inébranlable sur les flots.

 

Le porte-parole      Qui peut gravir la montagne du Seigneur

                                et se tenir dans le lieu saint ?

 

Le prêtre                L’homme au cœur pur, aux mains innocentes,

                               qui ne livre pas son âme aux idoles

                               (et ne dit pas de faux serments).

                               Il obtient, du Seigneur, la bénédiction,

                               et de Dieu son Sauveur, la justice.

 

Les pèlerins         Voici le peuple de ceux qui le cherchent !

                              Voici Jacob qui recherche ta face !

                              Le porte-parole Portes, levez vos frontons,

                              élevez-vous, portes éternelles :

                             qu’il entre, le roi de gloire !

 

Le prêtre             Qui est ce roi de gloire ?

 

Les pèlerins       C’est le Seigneur, le fort, le vaillant,

                            le Seigneur, le vaillant des combats.

 

Le porte-parole  Portes, levez vos frontons,

                            levez-les, portes éternelles :

                            qu’il entre, le roi de gloire !

 

Le prêtre             Qui donc est ce roi de gloire ?

 

Les pèlerins       C’est le Seigneur, Dieu de l’univers ;

                            c’est lui le roi de gloire.

Ce psaume est un cantique de pèlerinage situé à l’arrivée des pèlerins devant le Temple. Il suppose une forme de dialogue courant dans le Proche Orient ancien et que l’on appelle « la catéchèse aux portes ». Ici, les pèlerins suivent sans doute « l’Arche de l’Alliance » que l’on sort parfois en procession et qui symbolise la présence de Dieu, « le roi de gloire ». Le chœur des pèlerins proclame d’abord sa louange du Créateur de l’univers. Puis leur porte-parole engage le dialogue : Qui est digne d’entrer dans le Temple ? Le prêtre qui les accueille lui répond en énumérant les conditions de nécessaire sainteté. Les pèlerins acquiescent, en se définissant comme le peuple de ceux qui cherchent le Seigneur. Le dialogue rebondit, plus solennel, pour que le prêtre face entrer l’Arche du roi de gloire et les pèlerins à sa suite.

Le pèlerinage des chrétiens se dirige vers le Ciel, « la montagne du Seigneur », et la Toussaint nous rappelle les conditions de sainteté nécessaire : la pureté de nos intentions (le cœur) et de nos actions (les mains). En cela, nous serons vraiment le peuple de ceux qui cherchent Dieu, qui espèrent voir sa face (2e lecture). Le Christ, notre Arche d’Alliance, marche toujours à notre tête ; mais en même temps, par sa résurrection et son ascension, il se tient déjà dans le lieu saint.

1 Jean 3, 1-3 (Nous sommes enfants de Dieu)

Trois motifs se dessinent dans cette brève et riche lecture : notre condition d’enfants de Dieu, l’opposition du monde et notre cheminement dans la sainteté. Bref, un éclairage sur notre place dans la Toussaint.

Enfants de Dieu

Les membres de l’Église de Jean se définissent comme « enfants de Dieu ». Cette filiation nous vient du « grand amour » que nous porte Dieu en la mission de son Fils (voir 1 Jean 4,8-9) : « Ceux qui croient en son nom, il leur a donné le pouvoir de venir enfants de Dieu (Jean 1,12 ; comparer Colossiens 3, 3-4). Nous voici « dès maintenant, enfants de Dieu », parce que Dieu nous « appelle » de ce nom.

Dans la tradition biblique, donner à quelqu’un un nouveau nom, un « sur-nom », c’est changer sa destinée et lui confier une mission : Abram s’appellera désormais Abraham (Genèse 17, 5) et Simon fils de Jonas sera Pierre (Matthieu 16, 17-18). Certes, sommé dans la rue par la force publique de m’identifier, je ne répondrai pas – heureusement ! – : « Mon nom est Enfant-de Dieu. » Pourtant, la Bible traduit bien dans ce jeu de nomination un surcroît de dignité.

Mais notre condition filiale d’aujourd’hui reste voilée. Elle attend un statut final, une « manifestation », une révélation. À ce point, l’auteur s’exprime de manière énigmatique. On peut comprendre « quand sera manifesté cela », c’est-à-dire notre identité filiale encore masquée. Mais la suite fait problème : « Nous lui serons semblables. » Semblables à qui ? C’est pourquoi certains traduisent : « Quand se manifestera le Fils de Dieu. » L’idée n’est pas absente du contexte. La manifestation ultime sera notre rencontre avec le Père, avec le Fils notre frère par qui nous sommes frères. Pour approcher le sens, risquons une parabole à la manière rabbinique. Je sais être né de père inconnu et avoir aussi un frère que je n’ai jamais vu. Un jour, car la vie est pleine de hasards, nous nous rencontrons tous trois, et je découvre dans les traits de ce père et de ce frère ma stupéfiante ressemblance avec eux. Ainsi, nous sommes l’image du Père, l’image du Fils, lui-même « image du Dieu invisible » (Colossiens 1, 15). Voilà ce que « nous savons » déjà ; voilà ce que sera la rencontre ultime pour ceux qui marchent sur la route de la sainteté.

Face au « monde »

« Le monde ne nous connaît pas » ; il ignore notre statut d’enfants de Dieu. Et cela, du fait qu’ « il n’a pas connu Dieu ». Il n’a pas découvert que le « grand amour » de Dieu voulait se donner des enfants et que c’était justement la mission du Christ. Cette opposition du « monde » s’exacerbe quand des personnes ou des groupes se servent de leur Dieu pour semer la haine et la mort.

Mais qu’est-ce que « le monde » sous la plume de Jean ? L’évangéliste écrit ceci : « Dieu a tellemement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jean 3, 16 ; voir 1 Jean 2, 1-2). Cependant, il confère souvent à ce terme un sens négatif. Le monde représente à l’origine ceux des Juifs qui ont refusé la mission et la personne de Jésus, puis ceux qui s’opposent à la diffusion de l’Évangile (Jean 15, 18-19 ; 17, 14-16). Enfin, dans son épître, Jean en vient à considérer comme faisant partie aussi de ce monde hostile les membres de l’Église qui ne vivent pas dans la communion de la foi authentique (lire 1 Jean 2, 18-19 ; 4, 4-5).

La sainteté : un chemin de purification

L’aventure de notre filiation divine est un chemin d’espérance qui se concrétise par une constante purification : quiconque espère se rend pur. Le verbe grec « se rendre pur » s’appliquait aux rites, aux ablutions prescrites pour entrer dans le Temple de Jérusalem ou pour fêter la Pâque (Jean 11, 55). Mais les auteurs du Nouveau Testament ont transféré ce verbe au domaine moral. L’un d’eux nous invite à purifier notre être par l’obéissance à la vérité de l’Évangile pour accéder à un amour fraternel sincère (1 Pierre 1, 22). Un autre recommande ceci : « Purifiez vos mains [= vos actions], sanctifiez vos cœurs [= vos pensées] » (Jacques 4, 8). Ainsi, se purifier et se sanctifier, termes synonymes, tracent le chemin de la sainteté.

La dernière ligne de la lecture reste énigmatique : « comme celui-là est pur. » Est-ce la pureté des intentions de Dieu envers nous ? Est-ce la pureté du Christ en sa mission ? Sans doute les deux !

Matthieu 5, 1-12a (Les Béatitudes)

La béatitude est une forme d’expression biblique félicitant celui qui met à profit les dons que Dieu lui fait. Et si elle inclut le futur, elle promet aussi une joie à venir. Ainsi Jésus avait promis le bonheur au pauvres : « Heureux, vous les pauvres, le règne de Dieu est pour vous », et Luc (6, 20-23), dans une version plus ancienne que celle de Matthieu, rapporte trois béatitudes sur ce thème : Dieu est lassé de vous voir pauvres ; il vient régner en votre faveur.

Des béatitudes de Luc à celles de Matthieu

Or Jésus nous a quittés, et il y a toujours des pauvres. A-t-il donc échoué ? Matthieu ne le pense pas. Si un groupe de disciples, d’accord entre eux, s’éduquent mutuellement en frères à suivre l’exemple et l’enseignement de Jésus, alors ils feront l’expérience de la réalité du Royaume annoncé par le Christ. En d’autres termes, le message de bonheur proclamé par Jésus devient, chez Matthieu, un programme de vie. C’est en ce sens que l’évangéliste refaçonne entièrement, et avec un grand art, les béatitudes que lui lègue la tradition. sa construction en huit béatitudes est une forme littéraire déjà attestée dans la bibliothèque de Qoumrân.

À cet égard, son arrangement des deux premières béatitudes est révélateur : « Heureux les pauvres de cœur (ou : par l’esprit) ». La sentence ne vise plus les pauvres de la société, mais une attitude intérieure d’humilité, déjà vantée par les prophètes (Sophonie 3, 11-12) et opposée à tout orgueil. Dans les conflits, le pauvre de cœur fait simplement confiance à Dieu pour juger de son bon droit (Psaume 69 [70], 6). Renforçant ce sens, Matthieu compose une seconde béatitude, inspirée du Psaume 36 [37], 11.22 : ceux à qui Dieu promet le Royaume, « la terre (promise) », ces pauvres de cœur, ce sont aussi « les doux », les non-violents qui refusent de s’imposer, de se rebiffer. Ainsi, pourra-t-on constituer une communauté qui fasse le bonheur des petits et des malheureux, si chaque membre prend sur lui-même et se situe dans une attitude d’humilité et de douceur vis-à-vis de Dieu et de ses frères. Bref, on incarnera le comportement de Jésus qui se présente lui-même comme « doux et humble de cœur » (Matthieu 11, 29).

Huit béatitudes…

Huit béatitudes sont encadrées par une même expression : « le royaume des Cieux est à eux » ; elle indique le but recherché. Elles se subdivisent eu deux groupes de quatre béatitudes conclus chacun par le mot « justice ». Le premier groupe s’intéresse aux dispositions intérieures. Il chante le bonheur de ceux qui s’ouvrent à Dieu dans une humilité confiante et cultivent la non-violence (« les doux »), de ceux qui, « affligés », comptent sur la consolation de Dieu, de ceux qui n’ont faim que de voir Dieu faire triompher ses droits, selon le sens religieux juif du mot « justice ».

Le second groupe s’oriente davantage vers un comportement : la miséricorde, *la pureté de cœur, la paix, l’acceptation même de la persécution pour rester fidèle à la justice de Dieu, à ce que Dieu attend des croyants. Notons que les « artisans de paix » ne sont ni les puissants qui veulent imposer la paix par la force, ni les « bénis-oui-oui », mais ceux qui s’efforcent de rétablir la concorde entre les humains. Dans la tradition juive, ils ont le prophète Élie pour saint patron (voir Malachie 3, 23-24). Ils sont « fils de Dieu », imitateurs de la conduite de Dieu (comparer, dans le même Sermon, Matthieu 5, 43-48).

… plus une

Une neuvième béatitude, où l’on passe du « eux » en « vous », sert de transition avec la suite du Sermon sur la montagne. De quelque manière, être persécuté signifie que l’on est sur la bonne voie, car le Royaume de justice, dont tout le Sermon explicite les beautés et les exigences, est inacceptable pour les tenants du pouvoir et de la domination.

* Les cœurs purs. Aux « purs par le cœur », la 6e béatitude promet qu’ils verront Dieu. Le texte s’inspire du Psaume 23 [24], 3-6 disant que peut seul entrer dans le Temple « l’innocent de mains et le pur de cœur » ; telle est bien, ajoute-t-on, « la race de ceux qui cherchent (à voir) la face de Dieu ». Sur cet arrière-fond, la pureté n’est pas mise en lien direct ici avec la sexualité ; elle prône plutôt la droiture, l’absence de duplicité, la cohérence entre l’agir (« les mains ») et les motivations profondes (« le cœur »). Matthieu (15, 18-19; 23, 26) reviendra sur ce motif.

Dans l’Orient ancien, « voir la face » du roi, C’est avoir ses entrées auprès de lui. Par analogie, « voir la face de Dieu » signifiait être admis dans le Sanctuaire. À partir de là, l’expression devint facilement le symbole de l’admission des croyants auprès de Dieu à la fin des temps (cf. Apocalypse 22, 3-4). Bref, heureux celui qui garde la droiture intérieure en tous ses actes : celui-là goûtera un jour avec Dieu une intimité sans pareille.

 




Solennité de la Toussaint par le Diacre Jacques FOURNIER (1 Novembre)

“Dieu nous appelle tous au Bonheur” (Mt 5,1-12)…

 

En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait :
« Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

béatitudes matthieu

 

            Jésus n’a semble-t-il, ici, qu’un seul mot à la bouche : « Heureux », répété neuf fois, et ce bonheur est proposé dès maintenant. En effet, dans cet appel, « heureux les pauvres de cœur, le Royaume des Cieux est à eux ! », le verbe est au présent ! Mais qui sont ces « pauvres de cœur » ? Jésus en est le premier exemple… Il est « l’Unique Engendré » (Jn 1,14.18) en tant qu’il reçoit de toute éternité du Père son être et sa vie. « Comme le Père a la vie en lui-même, de même a-t-il donné au Fils d’avoir la vie en lui-même. Je vis par le Père » (Jn 5,26 ; 6,57). Et il ne peut même rien faire de lui-même (Jn 5,19-20.30), car ses œuvres sont en fait celles du Père (Jn 14,10). Lui, il est « le Serviteur » du Père (Ac 3,13.26 ; 4,27). Jésus est donc « pauvre de cœur », « doux et humble de cœur » (Mt 11,29), car tout ce qu’Il Est, tout ce qu’il fait, il le doit non pas à lui-même, mais à un autre, le Père… « Être pauvre de cœur », c’est donc mettre un autre que soi-même à la première place en son cœur. C’est accepter de recevoir tout ce que l’on est, tout ce que l’on vit d’un autre… Le Royaume des Cieux n’est pas ainsi une réalité spirituelle qui se gagne à coup de bonnes actions qui mériteraient une récompense. Non, le Royaume des Cieux est une histoire d’amour entre le Maître de ce Royaume, Dieu, et tous ceux et celles qu’il invite à y entrer : tous les hommes, ses enfants, tous créés « à l’image et ressemblance » (Gn 1,26-28) de leur Dieu et Père (Lc 11,2 ; Jn 20,17). En effet, nous dit Jésus, « ne crains pas, petit troupeau car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume » (Lc 12,32). Ce Royaume est donc donné gratuitement par amour à quiconque est assez « pauvre de cœur » pour accepter de le recevoir… Et ce Royaume des Cieux n’est pas un lieu, mais un état de vie, un Mystère de Communion avec Dieu dans l’unité d’un même Esprit : « Le Royaume des Cieux est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17), cet Esprit Saint que Dieu donne gratuitement (1Th 4,8), par amour, « aux méchants et aux bons, aux justes et aux injustes » (Mt 5,45). Mais pour recevoir ce « Don de Dieu » (Jn 4,10, Ac 2,38 ; 8,20 ; 10,45 ; 11,17…), puisque le mal ne peut coexister avec Dieu, il est absolument nécessaire de se convertir de tout cœur, de renoncer au mal avec l’aide de Dieu, de changer de vie… D’où les premières Paroles de Jésus en St Marc : « Le Royaume des Cieux est tout proche ; repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (Mc 1,15), Bonne Nouvelle d’un Royaume donné gratuitement avec le Don de l’Esprit Saint… « Recevez l’Esprit Saint » dira le Ressuscité à ses disciples (Jn 20,22)… et avec ce Don de Dieu, « entrez dans la Vie » (Mc 9,43.45.47), la Vie éternelle, Source du seul vrai Bonheur…              DJF




30ième dimanche du temps ordinaire par P. Claude TASSIN (Spiritain)

  Commentaires des Lectures du dimanche 25 octobre 2015

Jérémie 31, 7-9 (L’aveugle et le boiteux, je les fais revenir)

Ces trois versets appartiennent à une section du livre de Jérémie souvent intitulée « livret de la consolation » (Jérémie 30, 1 – 31, 40). Ces deux chapitres chantent l’espérance du prophète. Il envisage le retour des Israélites du Nord (Jacob, Éphraïm), le royaume de Samarie, emmenés captifs en Assyrie (en 722 avant notre ère), vers le « pays du Nord » (voir 2 Rois 17, 5-18). Il imagine même que les deux nations, celle de Samarie et celle de Juda, s’uniront de nouveau en un seul peuple (Jérémie 31, 38-40), vivant ensemble d’une nouvelle alliance dans laquelle la Loi du Seigneur serait inscrite dans les cœurs (Jérémie 31, 31-34). Mais il se peut que ces versets de Jérémie aient été « contaminés » par l’espérance ultérieure du nouvel exode des Judéens, revenant de leur déportation à Babylone (Isaïe 40 – 55). Ainsi va, dans l’épaisseur de l’histoire humaine, la transmission de la révélation biblique.

  Retenons deux faits. C’est, d’une part, l’espérance d’un rassemblement universel, des « extrémités du monde ». C’est, d’autre part et contre ceux qui voient dans l’Ancien Testament l’image d’un Dieu sévère, cette tendre déclaration : « Je suis un père pour Israël. » Éphraïm, figure des tribus du Nord (Samarie), fut béni par Jacob en fils aîné à la place de Manassé, réel aîné (cf. Genèse 48, 9-20). Car, dans l’histoire des patriarches et contre la culture ambiante, Dieu choisit souvent pour ses desseins le cadet à la place de l’aîné. Relevons un beau parallélisme croisé (AB-BA) : « Je suis un père (A) pour Israël (B), Éphraïm (B) est mon fils aîné (A). »

La liturgie retient ce texte à cause d’une mention de l’aveugle, censée éclairer l’épisode de la guérison de Bartimée (évangile). On aurait pu aussi évoquer Isaïe 35, 5-6.

Hébreux 5, 1-6 (« Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité. »)

L’auteur poursuit sa méditation sur le Christ « devenu grand prêtre » et exerçant sa fonction d’intercesseur auprès de Dieu en faveur des croyants. La première partie de la page insiste sur cette fonction d’ambassade, en soulignant la faiblesse d’un Jésus terrestre qui partage nottre condition humaine en sa fragilité. Le paragraphe s’achève par un point d’accrochage avec la suite : la fonction sacerdotale ne relève pas d’un honneur personnel, mais d’une vocation, d’une investiture divine. Le texte évoque Aaron, frère aîné de Moïse, ancêtre de tous les grands prêtres en Israël (cf. Exode 28, 1 et Lévitique 8 – 9) et mentionné trois cent fois dans l’Ancien Testament.

  À ce sacerdoce « aaronique », la seconde partie de la page oppose celui de Melkisédek, un nom qui, ignoré du reste du Nouveau Testament, reviendra encore sept fois dans notre épître. Melkisédek surgit dans une rencontre avec Abram (Genèse 14, 17-20) et ne se retrouve que dans un verset du célèbre Psaume 109 [110], cité ici : « Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité. » Le caractère énigmatique de ce dernier a poussé les légendes juives, jusque dans la bibliothèque de *Qoumrân, à voir en lui un « ovni », un personnage de nature angélique, grand prêtre du culte dans le Temple des cieux et destiné à juger l’univers à la fin des temps. Il n’en fallait pas plus pour que l’Épître aux Hébreux voie en Jésus l’accomplissement de cette figure mystérieuse. Notre auteur ajoute une autre citatrion psalmique : « Tu es mon Fils… » (Psaume 2, 7). Rappelons que, dans la tradition juive, le « Messie » (Psaume 2, 2) peut être soit un roi, soit un prophète, soit un prêtre, soit les trois figures à la fois.

* Qoumrân et Melkisédek. « (Dieu) a fait tomber leur lot dans la part de Melkisédek, lui qui les ramènera vers ceux-ci et proclamera pour eux la libération en leur remettant la dette de leurs fautes. Et cela se fera dans la première semaine du jubilé venant après neuf jubilés. Et le jour des Expiations, c’est la fin du dixième jubilé. (…) Ce sera le moment de l’année de la bienveillance de Melkisédek. C’est lui qui, dans sa puissance, jugera les Saints de Dieu selon les actes de justice, ainsi qu’il est écrit à son sujet dans les cantiques de David qui a dit : Un dieu est debout dans l’assemblée divine, au milieu des dieux il juge. C’est aussi à son sujet qu’il a dit : Au-dessus d’elle retourne vers la hauteur, un dieu jugera les peuples » (Légende hébraïque de Melkisédek, grotte 11 de Qoumrân).

 

 

Marc 10, 46b-52 (Rabbouni, que je retrouve la vue !)

Notre extrait liturgique omet le début d’un verset qui, dans son intégralité, dit ceci : « Ils arrivent à Jéricho. Et comme il sortait de Jéricho… » On ne sait pas ce que Jésus a fait à Jéricho. C’est l’indice que Marc, qui n’a pas connu le Jésus terrestre, puise à une source antérieure. En outre, un évangile apocryphe du 2e siècle (l’Évangile secret de Marc), s’est chargé de combler la lacune par le récit d’une trouble rencontre de Jésus avec un jeune homme (celui de Marc 14, 51-52 ?) dans cette ville. Tout ceci n’est qu’anecdotique.

Jéricho

D’abord, du point de vue théologique, le passage de Jésus à Jéricho s’impose, avant qu’il soit acclamé comme le Messie lors de sa proche entrée à Jérusalem : « Béni soit le Règne qui vient, de notre père David ! » (Marc 11, 10). De fait, l’oasis de Jéricho, à quelque vingt kilomètres de la capitale, était une ville royale par excellence et l’on comprend alors que Bartimée, par deux fois, interpelle Jésus comme « fils de David ». En second lieu, rappelons que le fils de David le plus réputé est Salomon que les traditions juives considéraient comme le saint patron des exorcistes et des guérisseurs. Quand les malheureux invoquent Jésus comme « fils de David », ils n’élaborent pas dans leur âme un acte foi théologique en lui comme Messie, même si les évangélistes écrivent en ce sens. Simplement, ils espèrent trouver en Jésus un nouveau Salomon soulageant leurs souffrances.En outre, le titre araméen Rabbouni décerné par l’aveugle à Jésus exprime une certaine proximité empreinte de respect qui fait contraste avec la solennelle requête à l’adresse du « fils de David ».

Miracle ou vocation ?

Il faut se méfier des traits apparemment anecdotiques de saint Marc. Ils sont lourds de sens. Le fait que Bartimée bondit vers Jésus se réfère à la promesse d’Isaïe 35, 5-6 : « Alors se dessilleront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds s’ouvriront. Alors le boiteux bondira comme un cerf… » L’abandon du « manteau » peut se référer à l’image du vêtement neuf qu’on ne coud pas sur une vieille pièce (Marc 2, 12). Dans ce cas, il s’agit de la nouveauté de la destinée de celui qui a recouvré la vue. À moins qu’il ne s’agisse d’une annonce de la fuite du jeune homme, représentant les futurs baptisés, qui abandonne son vêtement lors de l’arrestation de Jésus à Gethsémani (Marc 14, 52-53). Sur ce point, la recherche est ouverte.

  Certes, le récit a pour cadre une scène de miracle. Mais on reste frappé par ces expressions : « Appelez-le…, il t’appelle… et il le suivait sur le chemin », indices du motif d’une vocation. L’évangile de Marc ne connaît que deux guérisons d’aveugles. La première, réalisée difficilement à Béthsaïde (Marc 8, 22-26) visait l’inintelligence des disciples : « Vous ne comprenez pas encore ? Vous ne saisissez pas ? Avez-vous donc l’esprit bouché, des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre ? » (Marc 8, 17-18). Cette fois, la guérison de l’aveugle de Jéricho semble facile. Elle évoque symboliquement la démarche du vrai disciple prêt à suivre Jésus… sur le chemin de la croix. La dernière invocation de l’aveugle s’ouvre par le titre de Rabbouni : mon maître, mon rabbi. Cette forme, rabbouni, ne se retrouve dans le Nouveau Testament qu’une autre fois,  sur les lèvres de Marie de Magdala (Jean 20, 16).

Sur le chemin

Depuis Marc 10, 32-34, nous savons que ce chemin mène à la croix et que les relations entre les membres de la communauté chrétienne, relations exigeant une conversion, se vivent sous l’horizon d’un chemin de croix. En un premier épilogue (dimanche dernier), Jacques et Jean n’ont pas compris cette perspective : ils demandent toujours les premières places dans la gloire de Jésus. À l’opposé et symboliquement, Bartimée nous représente : nous avons pour vocation de suivre le Crucifié sur sa route, dans une conversion constante des relations interhumaines qui entre dans la logique de la croix.

  Pour finir et en manière de plaisanterie, notons qu’il n’y a pas à élucubrer sur le nom de « Bar-timée » (= fils de Timée) pas plus que sur celui de « Jaïre » (Marc 5, 22). Comme nous connaissons, chez les Français, « Marius et Olive », et comme Flavius Josèphe appelle souvent « Éléazar » des personnages juifs dont il ne connaît pas vraiment l’identité, les évangélistes tendent à « baptiser », selon une tendance pan-orientale, des anonymes.




30ième dimanche du temps ordinaire par le Diacre Jacques FOURNIER (25 Octobre)

« Jésus, fils de David, aie de la miséricorde pour moi ! » (Mc 10,46-52)

En ce temps-là, tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin.
Quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! »
Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, prends pitié de moi ! »
Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. »
L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus.
Prenant la parole, Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L’aveugle lui dit : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! »
Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin.

bartimée4

Jésus est en marche vers Jérusalem où il va vivre sa Passion pour le salut du monde. Bartimée, « un mendiant aveugle » est « assis au bord de la route ». Par deux fois, il lui crie dans le grec des Évangiles : « Éléêson mé ». Or, « éléos », c’est « la miséricorde ». On pourrait donc traduire : « Jésus, Fils de David, aie de la miséricorde pour moi ! ». Mais c’est exactement ce que Jésus est venu mettre en œuvre pour tous les hommes : « la Toute Puissance de la Miséricorde de Dieu », pour reprendre les termes de la Vierge Marie (Lc 1,49-50), car il est, dit peu après Zacharie, « l’Astre d’en haut, qui nous a visités dans les entrailles de miséricorde de notre Dieu ». Autrement dit, tout en lui n’est que manifestation de l’infinie Miséricorde qui remplit le cœur de Dieu… Le mal nous a plongés de cœur, spirituellement, dans les ténèbres ? « L’Astre d’en Haut nous a visités pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres » car sa Lumière, et « Dieu Est Lumière », « a brillé dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie » (1Jn 1,5 ; Jn 1,5). Mais, puisque « Dieu Est Amour » (1Jn 4,8.16) et qu’Il n’Est qu’Amour (François Varillon), cette Lumière est celle de l’Amour. Autrement dit, aucun péché, aucune misère, aussi énorme soit-elle, ne pourra empêcher Dieu d’Être ce qu’Il Est, et Il Est Amour, heureux de notre joie, bouleversé par nos souffrances et par nos peines, fussent-elles les conséquences de notre péché… Aussi n’a-t-il qu’une Parole à nous dire, et cette Parole retentit jusqu’au cœur de notre misère : « Je t’aime ! » « Le Père Lui-même vous aime », nous dit Jésus (Jn 16,27 ; 17,23 ; Ap 1,5). Et dans ce « je t’aime » se cache un Don qu’il veut voir régner en nos cœurs et qu’il ne reprendra jamais : le Don de sa Lumière, appelée à régner dans nos nuits, le Don de sa Vie, appelée à triompher de tous nos états intérieurs de « mort »…

« Le Seigneur a beaucoup de cœur », « il est miséricordieux et compatissant » (Jc 5,11)… « JE SUIS miséricordieux », avait-il déjà dit par son prophète Jérémie (3,12). Or, ce seul « JE SUIS » suffit à exprimer tout ce qu’Il Est (Ex 3,14). Nous retrouvons ainsi, avec l’Ancien Testament, que Dieu Est tout entier Amour, un Amour qui face à notre misère prend le visage d’une inlassable Miséricorde. Et il n’a qu’une Parole à nous répéter jour après jour : « Je t’aime », et tes blessures, je les ai prises sur moi, pour que tu en guérisses: « Par tes blessures, ô Christ, nous sommes guéris ! » (1P 2,24). Aussi nous invite-t-il jour après jour à tout lui offrir, et il triomphera, pour notre joie !     DJF




29ième dimanche du temps ordinaire par P. Claude TASSIN (Spiritain)

  Commentaires des Lectures du dimanche 18 octobre 2015

Isaïe 53, 10-11 (S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance et il prolongera ses jours.)

Ce passage du livre d’Isaïe conclut le fameux poème du Serviteur souffrant (Isaïe 52, 13 – 53, 12) que nous lisons dans son intégralité le vendredi saint, au début de la célébration. Les deux versets ici retenus par la liturgie veulent établir un parallèle avec la déclaration finale de Jésus dans l’évangile de ce jour : « Le Fils de l’homme » est venu pour « donner sa vie en rançon pour la multitude. » Le rapprochement lexical entre ces deux textes n’est pas évident (voir plutôt Isaïe 43, 3-4). Néanmoins, le rapport entre le « Serviteur » énigmatique du livre d’Isaïe et la mission de Jésus reste pertinent.

  Dans ce poème, le Serviteur représente sans doute les exilés à Babylone. Ils ne sont pas plus pécheurs que ceux qui, restés sur la terre d’Israël, ont échappé à cette épreuve. Au contraire, les déportés ont dans leur exil et aux yeux de Dieu, la valeur d’un *sacrifice de réparation qui pardonne ici les péchés de tout le peuple, « les multitudes », même de ceux qui n’ont pas connu ce malheur. En d’autres termes, le Seigneur ne punira plus son peuple, parce que la fidélité envers lui des exilés est un sacrifice suffisant pour obtenir son pardon et un gage d’avenir, comme s’ils se « chargeaient », sans le savoir peut-être, des péchés de tous.

  Le Serviteur, ainsi compris, est un « juste » et il « justifie » les multitudes. Ce verbe « justifier » se comprend, au sens de la théologie juive : est juste celui que Dieu considère comme juste, en raison de sa conduite. Ainsi, le Serviteur, par sa fidélité et son sacrifice, un sacrifice qu’il ignore lui-même, obtient le fait inouï que le Peuple entier redevient juste aux yeux du Seigneur. C’est ce paysage spirituel qu’il faut avoir en mémoire, lorsque Pierre déclare, dans le Temple et à propos de Jésus : « Vous avez chargé le Saint et le Juste » (Actes 3, 14).

* Le sacrifice de réparation. Voir le rituel de Lévitique 5, 14-26. C’est une compensation personnelle donnée à Dieu, par l’offrande d’un bélier pour les fautes commises par inadvertance contre l’un ou l’autre commandement. Dans le 4e chant, c’est le Serviteur, quel que soit ce personnage, qui joue volontairement ce rôle. D’où cette image : « comme du petit bétail conduit à l’abattoir » (Isaïe 53, 7).

Hébreux 4, 14-16 (“Avançons-nous avec assurance vers le Trône de la gloire. “)

Lorsqu’on présente Jésus comme « Messie », répétons-le, on se rappelle que, dans l’Ancien Testament, le mot messie signifie oint par l’huile et que l’onction peut évoquer trois personnages, trois figures : le roi, le prophète et le grand prêtre. Les évangiles se sont concentrés sur les figures royale et prophétique pour présenter Jésus comme Messie. Apparemment, seule la Lettre aux Hébreux s’est risquée à présenter Jésus comme Messie en tant que grand prêtre, grand prêtre par son entrée dans le sanctuaire du ciel à travers sa Passion et sa Résurrection.

  Dans ces deux versets d’aujourd’hui, on passe, dans la même veine, à un autre registre. Dans nos inquiétudes politiques et économiques, à qui nous fier ? Nous voici convoqués à « tenir ferme dans l’affirmation de notre foi ». La figure du grand prêtre est double. D’une part, selon les légendes juives dont s’inspire notre auteur, le grand prêtre est semblable à un ange qui est accès au ciel et peut même se rendre invisible. D’autre part, selon l’histoire de la Bible et du judaïsme, certains grands prêtres furent assassinés pour avoir défendu la justice au sein de leur peuple. Voir, par exemple, 2 Chroniques 24, 20-22. C’est ce second aspect que retient notre texte. Jésus n’est pas venu pour résoudre nos misères, mais pour partager nos épreuves. Il a endossé les faiblesses de l’humanité, jusqu’à la croix évoquée ici à demi-mot. Il a donc affronté la perspective de la mort, selon la commune destinée humaine et, lui « il n’a pas péché » en se révoltant. Voilà ce qui doit motiver notre confiance envers le « Dieu tout-puissant », si nous comprenons la solidarité du Christ qui, à travers sa mission terrestre, nous accompagne, en *médiateur, vers un Dieu toujours secourable.

* Le Médiateur. « Ô Seigneur médiateur, Dieu plus haut que nous, homme à cause de nous, je reconnais ici ta miséricorde. Car, que toi, qui es si grand, tu sois ainsi troublé par une attention de ton amour, cela console bien des membres de ton corps, qui sont troublés par leur faiblesse, et cela les empêche de désespérer et de périr » (Saint Augustin).

Marc 10, 35-45 (Le Fils de l’homme est venu pour donner sa vie en rançon pour la multitude)

Un double épilogue achève, selon le « montage » de Marc, le discours de Jésus sur les relations communautaires chrétiennes. Le premier, aujourd’hui, à travers la requête des fils de Zébédée, manifeste une incompréhension du discours, mais livre en même temps la clé de lecture de tout l’épisode. Le second, dimanche prochain, souligne une vraie réussite, dans l’aveugle Bartimée.

  Le passage se divise en deux parties. C’est d’abord la requête incongrue de Jacques et Jean, puis l’indignation des « dix autres » qui conduit à une déclaration décisive de Jésus.

La requête de Jacques et de Jean

En recopiant Marc, Matthieu se montre plus courtois envers les deux frères. Selon lui, c’est « la mère des fils de Zébédée » (Matthieu 20, 20) qui, en bonne mère juive, intercède pour ses rejetons. La tradition évangélique en général ne ménage pas les deux frères. Leur surnom est « fils du tonnerre » (Marc 3, 17). Ils veulent faire tomber la foudre sur un village samaritain inhospitalier (Luc 9, 54) et Jean veut empêcher un outsider de pratiquer des exorcismes au nom de Jésus (Marc 9, 38).

  La demande des deux frères manifeste une étrange incompréhension du discours qui s’achève. Ils demandent de siéger dans la gloire de Jésus, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Ici se profile de nouveau l’ironie de l’évangéliste. D’abord un sous-entendu : lequel sera à droite et l’autre à gauche ? Voilà une source de jalousie renvoyant à la dispute sur « le plus grand » (Marc 9, 33-37), au début du discours. C’est ensuite l’annonce cruelle de la Passion. Car, en fait d’assistants glorieux, Jésus sera crucifié entre deux bandits, « l’un à sa droite, l’autre à sa gauche » (Marc 15, 27). La réponse de Jésus joue sur deux registres.

  Au premier chef, Jésus annonce sa propre destinée : il va « boire la coupe », une expression juive ancienne désignant le sort mortel de l’humanité (« boire la coupe de la mort »). S’ajoute l’image du baptême, c’est-à-dire l’engloutissement, la noyade : « Pouvez-vous être baptisés du baptême dont je suis baptisé ? » (traduction littérale). À l’évidence, Marc dépend ici, dans ce qu’il fait dire à Jésus, de la théologie baptismale de son maître, saint Paul : « Par le baptême dans sa mort, nous avons été ensevelis avec lui » (Romains 6, 4). On notera que, dans le passage parallèle, Matthieu (20, 22) omet cette mention, en raison de sa théologie différente du baptême qui, pour lui, signifie et signe une appartenance du croyant au Dieu trinitaire (Matthieu 28, 19). Les évangélistes ne sont pas des copistes, mais des théologiens et des pasteurs, responsables de leur transmission des traditions sur Jésus. En second lieu, on notera la réponse brève des deux impétrants : « Nous le pouvons. » Jésus les invite à partager son sort, et ils l’acceptent. L’histoire chrétienne ultérieure montrera que, de fait, tous ces témoins subiront le martyre. Ils se voient ainsi *encouragés dans cette voie, mais sans nul horizon ambitieux.

Le Serviteur

Si « les dix autres » s’indignent de la requête de Jacques et de Jean, c’est qu’eux-mêmes, jaloux, se situent dans la même perspective ambitieuse. La réponse de Jésus résume le contenu de son discours que nous avons suivi depuis plusieurs dimanches : dans la relation entre les enfants et les adultes, entre l’homme et la femme, entre le riche et le pauvre, le tout est d’adopter la position du serviteur. Même si, en manière d’hyperbole, apparaît le mot « esclave », le serviteur selon l’Évangile n’est pas un larbin servile, mais celui qui met son honneur à servir l’autre, à l’épanouir, à l’estimer digne d’être servi.

  Ainsi agit « le Fils de l’homme », c’est-à-dire à la fois, selon le contexte juif de l’expression, l’être céleste qui jugera l’univers et en même temps celui qui partage en tout la condition humaine. En donnant sa vie « pour la multitude », c’est-à-dire pour tous, il accomplit la figure du Serviteur souffrant (cf. Isaïe 53, 11-12). Le mot « rançon » doit être bien compris. La passion du Seigneur n’a rien d’un prix à payer pour apaiser le courroux divin. Le terme évoque la notion hébraïque du gôél, le sauveur chargé de sauver, de racheter les membres de sa famille tombés en esclavage ou retenus prisonniers.

* Encouragés. « Voyez de quelle manière il les exhorte et les entraîne à demander ce qu’il faut. Il ne leur dit pas : “Pouvez-vous affronter la mort violente ? Pouvez-vous verser votre sang ?” Mais : Pouvez-vous boire à la coupe, et il ajoute pour les attirer : celle que je vais boire ? afin qu’ils désirent être en communion avec lui. En outre, il appelle cela un baptême pour montrer que ce sera la grande purification du monde entier » (saint Jean Chrysostome).

 




29ième dimanche du temps ordinaire par le Diacre Jacques FOURNIER (18 Octobre)

« Pour nous et pour notre salut » (Mc 10,35-45)…

 Alors, Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchent de Jésus et lui disent : « Maître, ce que nous allons te demander, nous voudrions que tu le fasses pour nous. »
Il leur dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »
Ils lui répondirent : « Donne-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. »
Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisé du baptême dans lequel je vais être plongé ? »
Ils lui dirent : « Nous le pouvons. » Jésus leur dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé.
Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé. »
Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean.
Jésus les appela et leur dit : « Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir.
Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur.
Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous :
car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

dieu amour

Quand Jésus annonça pour la première fois à ses disciples sa mort et sa résurrection prochaines, Pierre l’avait tiré à part et s’était mis à lui faire de vifs reproches (Mc 8,31-33)… La seconde fois, les disciples ne comprirent toujours pas (Mc 9,30-32), et juste après, « ils discutaient entre eux pour savoir qui était le plus grand ». Et Jésus leur avait dit : « Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous » (Mc 9,33-35). Mais ils ne comprenaient toujours pas… Alors, pour la troisième fois, Jésus leur annonça sa Passion (Mc 10,32-34). Et il eut pour réponse cette démarche de Jacques et de Jean rapportée ici : « Maître, nous voulons que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander ». Ce sont eux qui commandent… « Accorde-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire »… Voilà bien l’attitude qui habite spontanément nos cœurs de pécheurs : rechercher les places d’honneur, ne pas perdre une occasion de se mettre soi-même en avant, courir après la gloire humaine, la notoriété, la célébrité…

Le Christ, lui, a toujours vécu dans l’obéissance à son Père, cherchant à accomplir sa volonté, en Serviteur du Père… « Que ta volonté soit faite », nous apprend-il à dire, car la volonté de ce Dieu Amour n’est que Plénitude de Vie pour chacun d’entre nous. Or, si « le salaire du péché, c’est la mort, le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle par notre Seigneur Jésus Christ » (Rm 6,23). C’est pourquoi « le Fils de l’homme », dit ici Jésus, « n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude », afin qu’ils passent, par le « oui » de leur foi, des ténèbres à la lumière, de la mort à la vie… Tel est l’Amour qui est prêt à se donner tout entier pour le seul bien de l’être aimé : « Nul n’a plus grand amour que celui-ci : donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13). Et Jésus se donnera tout entier sur la Croix, versant son sang, donnant sa vie « pour la multitude en rémission des péchés » (Mt 26,28). Car il est venu avant tout pour les pécheurs. En effet, « souffrance et angoisse pour toute âme humaine qui fait le mal » (Rm 2,9). Et ce ne sont pas « les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs, au repentir » (Lc 5,32). Certes, « il n’est pas de juste, pas un seul » (Rm 3,9-20), mais le Dieu d’Amour et de Tendresse ne peut faire des merveilles de Miséricorde qu’avec celles et ceux qui se reconnaissent pécheurs, et lui offrent tout, jour après jour… DJF




28ième dimanche du temps ordinaire par P. Claude TASSIN (Spiritain)

  Commentaires des Lectures du dimanche 11 octobre 2015

Sagesse 7, 7-11. (À côté de la Sagesse, j’ai tenu pour rien la richesse)

Sous la plume d’un écrivain juif anonyme  d’Alexandrie, au milieu du 1er siècle avant notre ère, c’est l’antique roi Salomon qui est censé s’exprimer. L’écrivain reprend ici le célèbre passage du 1er Livre des Rois (3, 4-15) où, dans un songe à Gabaon, le jeune souverain ne demande au Seigneur ni richesse ni pouvoir, mais seulement la sagesse. Cependant, pour l’auteur de notre livre alexandrin, écrit en un très beau grec, la sagesse n’est plus seulement une qualité intellectuelle et morale. Elle est devenue presque une personne divine, une figure que le christianisme identifiera au Christ et à l’Esprit saint (voir déjà Sagesse 1, 4-5). La basilique Sainte Sophie de Constantinople n’était pas dédiée à quelque sainte, mais au Christ « Sainte Sagesse » de Dieu. Sous un autre aspect complémentaire, rappelons en effet qu’en grec la sophia (Sagesse) est un terme féminin et l’auteur, en sa quête de celle-ci, parle d’elle comme d’une femme désirée et aimée, même au-dessus de la santé et de la beauté.

  Dans ces conceptions, Dame Sagesse relève à la fois d’un talent naturel de l’homme (Sagesse 8, 19-21) et d’un don de Dieu qui ne s’obtient que par la prière, comme dans le fameux chapitre où le poète s’adresse au Dieu des pères et Seigneur de tendresse, en ces termes « Donne-moi la Sagesse qui partage ton trône » (Sagesse 9, 4). Différent du roi historique qui a fini son règne dans la luxure, ce Salomon réinventé préfère le don de la Sagesse à toutes les autres richesses.

  Cette lecture veut préparer notre passage d’évangile dans lequel l’homme riche qui refuse de quitter ses « grands biens » pour suivre le Christ Sagesse qui l’y invitait avec affection.

Hébreux 4, 12-13 (Elle est vivante, la parole de Dieu)

Ces deux versets forment la conclusion d’une homélie basée sur le Psaume 94 [95], surtout sur les versets 7-8 du poème : « Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur comme au temps du défi » Selon le prédicateur, l’avertissement vaut encore pour les chrétiens auxquels il s’adresse en ces termes : « Nous avons reçu une Bonne Nouvelle, comme ces gens_là ceux (qui étaient sortis d’Égypte) ; cependant la parole entendue ne leur servit à rien, parce qu’elle ne fut pas reçue avec foi par ses auditeurs » (Hébreux 4, 2).

  Dans ce cadre, la Parole de Dieu est une réalité vivante, active, efficace. Elle a un lien très fort avec le Christ, puisque, selon notre auteur, « dans les jours où nous sommes, il nous a parlé par le Fils… » (Hébreux 1, 2). Cette parole n’est pas un phénomène vocal, mais un message qui pénètre en nous et nous engage, en révélant notre foi ou notre non-foi.

  Elle a alors une fonction judiciaire, comme le montre l’épée à deux tranchants, pouvant frapper de tous côtés et symbolisant, à l’origine, le pouvoir du magistrat, comme la balance à deux plateaux de notre symbole de la justice.. À propos de l’intervention divine, dans la nuit de la Pâque, nuit de la sortie d’Égypte, le Livre de la Sagesse avait déjà utilisé cette image : « Du haut des cieux, ta Parole toute-puissante s’élança du trône royal (…) portant pour épée acérée ton irrévocable décret. » Dans les visions de l’Apocalypse, cette épée acérée, instrument du jugement final, apparait dans la bouche, dans la parole du Christ ressuscité (Apocalypse 1, 16 ; 2, 12).

  Certains, pacifistes dans l’âme, se choqueront peut-être de voir la Parole divine assimilée à un glaive. Mais, dans cette image et selon la contexte biblique général, il faut lire l’inverse de cette première impression. Le vrai sens honnête, est celui-ci  : Dieu ne veut avoir pour glaive envers les humains que sa Parole, et non celui de ses légions célestes. C’était déjà, en Isaïe 11, 5 à 9, le portrait du Messie pacifique idéal qui éradiquerait les méchants seulement « par le bâton de sa bouche » et « par le souffle de ses lèvres », et qui ferait en même temps que « le loup habite avec l’agneau ».

  Reste l’essentiel dans ce message de la Lettre aux Hébreux : la Parole entendue ne se contente pas de bons sentiments superficiels. La foi authentique accepte de ne prendre pour critère décisif de conduite que la Bonne Nouvelle qui juge l’hypocrisie ou la passivité, qui « pénètre au plus profond de (notre) âme » et qui « juge des intentions et des pensées du cœur ».

Marc 10, 17-30 (Vends ce que tu as et suis-moi)

Nous lisons toujours le discours communautaire de Jésus tel que Marc en fait le montage dans sa « Section du chemin » (Marc 9, 30 – 10, 52). Dimanche dernier, il prêchait une conversion des relations entre hommes et femmes, entre adultes et enfants. Aujourd’hui, après un nouveau départ géographique, il en vient à la relation entre la richesse et la pauvreté, envisagée sous trois angles. D’abord la rencontre avec celui qui « avait de grands biens ». Elle introduit deux retombées : un premier bref discours du « bon Maître » sur la richesse ; puis une promesse pour ceux qui l’ont suivi.

La rencontre

Celui qui vient à Jésus, avec sa question, est chez Marc, en grec, simplement « quelqu’un », sans nulle identité. Selon leur réinterprétation respective de la mission de Jésus, les héritiers de Marc feront de lui, chez Matthieu (19, 20), « un jeune homme », élève des rabbis et cherchant, entre différentes écoles juives, sa voie de futur enseignant ; et chez Luc (18, 18), un « notable ».

  « Personne n’est bon, sinon Dieu seul. » Personne ne niera que Jésus soit un « bon Maître ». Dans la réponse étonnante de Jésus, nous reconnaissons l’ironie coutumière de Marc. : Si tu me dis « bon », c’est que tu vois en moi quelque chose de Dieu… Le Maître rappelle à son interlocuteur les commandements de la deuxième table (cf. Exode 20, 12-17), ceux qui concernent les relations avec le prochain, comme il convient dans ce discours de Marc portant sur la vie communautaire.

  Marc ménage ses effets. À la fin, on apprend que cet homme est très riche. Pour l’heure, Jésus se trouve pris d’affection pour celui qui depuis toujours a observé ces commandements et qui, cependant, reste insatisfait dans sa quête religieuse. Voilà pourquoi il se voit proposer un « plus » : tout quitter pour suivre Jésus et le suivre en une annonce itinérante du Royaume dénuée de toute sécurité matérielle. Si bien disposé au départ, l’homme se dérobe. Le projet de vivre dans l’intimité du bon Maître et de sa mission ne fait pas le poids face à la sécurité de « grands biens ». L’homme a situé sa demande sur le plan de l’héritage de la vie éternelle. Jésus lui répond sur le même plan, en lui adressant, avec une affection spécifique, un appel personnel. Le récit ne s’intéresse en rien au salut à venir de ce déserteur . D’une part, « tout est possible à Dieu », déclare Jésus, à l’adresse de bien des gens qui ne l’ont pas suivi. D’autre part, sous la plume de l’évangéliste, l’épisode n’était qu’un prétexte introduisant la leçon sur la richesse.

La leçon

Le regard circulaire de Jésus, dans la mise en scène de l’évangéliste (comparer Marc 3, 34), signifie son attention particulière au cercle de ceux qui boivent ses paroles. Ici, Jésus ne condamne ni l’argent malhonnête ni la richesse en général, mais l’attachement tel à la richesse que l’on ne voit plus d’autre valeur dans la vie. Quand la richesse prend tout l’horizon, on ne peut plus rien voir des valeurs exigeantes et libératrices du Royaume de Dieu. C’est pourquoi Jésus s’exprime à travers une hyperbole : le chameau, en sa grosseur, ne passe pas par le trou d’une aiguille ; le riche obnubilé par ses biens, en sa grosseur, ne passe pas davantage par l’entrée étroite dans les valeurs du Royaume.

  On comprend que les auditeurs soient stupéfaits, déconcertés. Ils vivent dans un monde où la richesse signifie la bénédiction de Dieu. Alors, si Dieu ne respecte plus ce postulat, « qui peut être sauvé ? ». Jésus reconnaît que son discours était une hyperbole et que, malgré ce renversement des valeurs, Dieu peut sauver même ceux qui ne parviennent pas à ce renversement.

Les Douze et les autres…

Peut-être l’homme qui, au début du récit, rencontrait Jésus, était plus vertueux que les Douze dont Pierre est le porte-parole. Mais eux, au moins, ont franchi le pas et ont suivi Jésus. Marc, en son temps, réaménage les paroles de Jésus en deux leçons.

  1. Dans les premières Églises, des gens se sont vus, parce qu’ils devenaient chrétiens (« à cause de l’Évangile »), rejetés par leur famille païenne, et dépouillés de leurs biens, comme les lois le permettaient à l’égard de ceux qui désertaient le culte de l’État. Mais ces persécutés n’ont-ils pas trouvé, dans la solidarité chrétienne, ce qu’ils avaient perdu, en suivant Jésus ?

  2. Dans sa relecture du message de Jésus, Marc ajoute au problème des biens matériels, celui des liens familiaux. Ce n’est pas seulement la richesse qui risque de prendre tout l’horizon du croyant, mais aussi des liens familiaux excessifs qui peuvent empêcher le chrétien de s’engager à la suite du « bon Maître », dans la logique du Royaume de Dieu qui renverse des valeurs humaines trop communément admises.