Solennité du Christ, Roi de l’Univers par P. Claude TASSIN (Spiritain)

    Commentaires des Lectures du dimanche 22 novembre 2015

 

Daniel 7, 13-14 (Le royaume du Fils de l’homme)

La vision du « Fils d’homme » se passe de nuit. En effet, comme d’autres apocalypses juives, l’auteur hésite entre un songe nocturne ou un transfert corporel dans le monde céleste. On pourra comparer l’expérience de Paul en 2 Corinthiens 12, 1-4.
La vision d’un « Fils d’homme », une belle figure d’humanité, fait contraste avec l’évocation de quatre bêtes sauvages inhumaines symbolisant les nations et leurs rois qui persécutent le Peuple saint, au milieu du 2e siècle avant notre ère (Daniel 7, 1-8). Il s’agit ici d’une scène d’intronisation située dans « les nuées du ciel ». Le héros parvient jusqu’au trône divin (voir Daniel 7, 9-10), une sorte de char mobile, avec des roues, signifiant la présence de Seigneur, partout où il le veut. L’auteur s’inspire ici de Ézékiel 1. Dieu est présenté comme le « Vieillard » ou « l’Ancien » aux cheveux blancs comme la laine (Daniel 7, 9), une manière d’évoquer l’éternité de ce Dieu qui confie un règne éternel et universel au « Fils d’homme » en qui l’Apocalypse de Jean (2e lecture) verra Jésus ressuscité, « le souverain des rois de la terre », « qui vient parmi les nuées ».
Les évangiles – cf. déjà le passage de dimanche dernier – appliquent à Jésus cette figure, notamment dans le récit de la Passion, en cette déclaration devant le grand tribunal, le sanhédrin : « Vous verrez le Fils de l’homme siégeant à droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel » (Matthieu 26, 64). Ces juges verront le Christ venant comme souverain, roi, juge de l’univers et d’eux-mêmes.
En deçà de cette interprétation évangélique on peine à décider à qui pense à l’origine l’auteur du livre de Daniel. Ce « Fils d’homme » peut être une figure collective, « le peuple des saints du Très-Haut » (Daniel 7, 27), c’est-à-dire Israël délivré des fauves mythiques, ses persécuteurs, et appelé à dominer le monde entier. Mais il peut s’agir de l’archange Michel, prince céleste (Daniel 12, 1), protecteur de ce Peuple élu que maltraitent les puissances politiques du Proche Orient. C’est apparemment le sens collectif que retiendra l’Apocalypse de Jean (2e lecture), sens transféré à la dignité royale du peuple chrétien.


Psaume 92 : « Le Seigneur est roi »

De ce psaume, la liturgie d’aujourd’hui retient trois des cinq strophes qui le composent. Il appartient à une collection de sept poèmes qui célèbrent la royauté de Dieu et que pour cette raison on appelle « les psaumes du Règne ». Ce sont, selon la numérotation liturgique, les psaumes 46, 92, 94 à 98. Ils comportent généralement la formule « le Seigneur est roi », que l’on peut traduire aussi « le Seigneur est devenu roi ». Car il s’agissait, dans les cours orientales, d’une acclamation saluant, au son du cor, l’intronisation d’un nouveau souverain (voir 2 Samuel 15, 10). Bien entendu, dans les « psaumes du Règne », personne n’intronise Dieu comme roi. C’est lui-même qui s’affirme et se révèle comme tel.
Dans les passages du Ps 92 retenus en ce dimanche, la strophe I contemple Dieu sur son trône. Son costume est de lumière majestueuse et, selon la traduction littérale, il a, comme il convient à un guerrier antique, un ceinturon de force. Les strophes II et III s’adressent à lui pour souligner la foi en son règne inébranlable, dès l’origine de la création, depuis toujours et pour la suite des temps. Selon la strophe III, les « volontés » du Seigneur, ses projets et ses commandements, immuables, apportent au monde sa stabilité, par delà les accidents de la politique et des conflits de l’histoire. Cette certitude, fondée sur la sainteté de Dieu se vérifie pour les croyants dans « la maison » du Seigneur, dans le Temple, dans le culte qu’on lui rend.
Au long les âges, les psaumes vivent leur vie. Dans la vieille traduction grecque, ce psaume a pour titre cette rubrique liturgique : Pour la veille du sabbat, quand le monde fut habité. Ainsi, on récitait ce psaume le vendredi, le jour où l’homme fut créé. Une homélie juive antique raconte ceci, avec humour : quand les créatures ont vu se dresser l’homme, au sixième jour, elles se sont couchées devant lui, en pensant qu’il était leur créateur. Adam, offusqué, les a relevées, pour qu’elles récitent avec lui le Psaume 92, pour adorer le seul roi, le Créateur. La légende peut viser la théologie chrétienne d’un Christ orgueilleux (!), nouvel Adam prétendant à la royauté sur la création.
Dans la liturgie latine des heures qui, au quotidien, va de l’Ancien Testament, (laudes), au Nouveau Testament, (vêpres), ces psaumes du Règne chantent, au matin, le règne éternel de Dieu, de l’ancienne à la nouvelle alliance. Dans certaines traditions monastiques cependant, les psaumes du Règne se chantent aux vêpres. Par là, cette royauté divine est liturgiquement transférée à celle du Christ.
Lire attentivement 1 Corinthiens 15, 22-28. Qui donc est le Roi de l’univers ? Dieu ? Le Christ ? Tel est, au milieu des douleurs de l’histoire, le lien qu’affirment les croyants.


Apocalypse 1, 5-8 (« Le prince des rois de la terre a fait de nous un royaume et des prêtres pour son Dieu »)

Voici les versets constituant l’adresse et la bénédiction qui ouvrent le livre de l’Apocalypse et préparent la solennelle vision du Fils de l’homme (Apocalypse 1, 9-20). L’auteur souhaite à ses lecteurs « la grâce », le don de Dieu qui apporte « la paix » dans le cœur des croyants et dans leurs relations fraternelles. Cette bénédiction de grâce et de paix est classique dans les épîtres du Nouveau Testament. Ainsi, par exemple en 1 Corinthiens 1, 3. Elle nous vient par la médiation de Jésus Christ ressuscité, « le premier-né d’entre les morts », désigné aussi, par allusion à la vision du Fils de l’homme (cf. 1ère lecture) comme « commandant des rois de la terre ». On l’appelle encore « témoin [ou “martyr”] fidèle ». En Isaïe 55, 4, le mot « témoin » semble évoquer le Messie. Jésus a accompli son témoignage prophétique jusqu’au don total de lui-même « par son sang », jusqu’où allait son amour pour nous.

Un premier Amen

Cette partie de la bénédiction se conclut par un premier « amen* ». Le Christ nous consacre comme des prêtres et des rois pour Dieu son Père, selon la promesse faite à Israël au pied du Sinaï (Exode 19, 5). Celui qui nous consacre ainsi est le Fils de l’homme venant sur les nuées (Daniel 7, 13-14 ; cf. 1ère lecture) et nous faisant partager sa dignité royale. Il est encore le Crucifié, le « transpercé », reconnu finalement par le monde entier, selon l’énigmatique oracle de Zacharie (12, 10-14) repris par l’évangile de Jean (19, 37).

Un second Amen

Cette seconde vague de la bénédiction s’achève par un nouvel « amen », surenchéri par un « oui ». Le même livre de l’Apocalypse (3, 14) saluera Jésus comme l’Amen, le Témoin fidèle et véritable. » Il est à la fois fidélité à sa mission et engagement de Dieu à notre égard. La profondeur du mot signifiant « c’est vrai et c’est du solide » peut nous guérir de répondre des « amen » tièdes et machinaux dans nos célébrations.

L’Amen de nos liturgies

L’ensemble de ces versets paraît refléter les liturgies en vigueur dans les Églises d’Asie mineure auxquelles s’adresse l’auteur de l’Apocalypse. C’est pourquoi la finale donne la parole à Dieu lui-même. Il est l’alpha et l’oméga, première et dernière lettres de l’alphabet grec, premier mot et dernier mot de l’histoire. Il est, dans le même sens « celui qui est, qui était et qui vient ». C’est ainsi que la liturgie juive ancienne traduisait « Je suis qui je suis » (Exode 3, 14). Enfin, il est le Pantokratôr (« le Tout-Puissant »), un titre saluant les empereurs antiques.
Dans la solennité de ces versets, nous apprenons que la royauté du Christ, crucifié et ressuscité, vient de Dieu, le Pantokratôr, et elle rejaillit dans la dignité royale et sacerdocale conférée aux baptisé(e)s.

* Amen. Un commentaire juif ancien définit brièvement le mot en ces termes : « Amen contient trois sortes de déclarations solennelles : serment, assentiment, confirmation » (Midrash Rabba du Deutéronome 7,1).

 


Jean 18, 33b-37 (« C’est toi-même qui dis que je suis roi »)

Les membres juifs du sanhédrin, ou selon toute vraisemblance, une minorité d’entre eux, se débarrassent de « l’affaire Jésus » en déférant celui-ci devant Pilate, sous l’accusation de prétentions royales troublant l’ordre public et les relations avec Rome. Pour ce qu’on peut deviner, les faits sont laconiques, expéditifs et d’une cruelle banalité.

Devant Pilate

Le préfet romain siège à son tribunal, en public, depuis l’aube jusque vers neuf heures du matin. Ensuite, il fait trop chaud. Jésus comparaît dans une fournée d’accusés : un certain Barabbas (Marc 15, 15, 7) et au moins deux autres bandits entre lesquels notre Seigneur sera crucifié (Marc 15, 27). L’antijudaïsme notoire de Pilate se signale par le titulus, la pancarte officielle notifiant le motif de la condamnation : « le roi des Juifs », les seuls mots que l’on ait sans doute écrits dans la vie du Jésus terrestre. On saisit l’ironie du préfet : cet individu flagellé, exténué et livré aux lazzi de la populace, voilà bien le roi que méritent les Juifs !
Bref, il faut s’en rendre compte, ce procès n’était alors qu’un fait divers à Jérusalem, mais un fait sur lequel l’évangile de Jean va broder, dans le dialogue avec Pilate, par une solennelle confession de la royauté de Jésus, en un épisode qui est central, un sommet dans le récit de la Passion selon cet évangéliste. Pour en saisir la portée, il faut revenir à sa conception de la croix.

Une royauté qui n’est pas de ce monde

La croix est « l’heure », l’heure H, dirions-nous, en laquelle le Christ est « élevé », à la fois physiquement sur le gibet et spirituellement, comme l’heure où s’affirme la gloire de Jésus et celle de Dieu, à savoir une royauté qui se traduit en un don total de l’amour, la capacité unique de Dieu de nous sauver en s’effaçant totalement (voir Jean 12, 31-32).
La tradition évangélique unanime distingue entre l’appellation politique, dans la bouche des païens, de « roi des Juifs » et celle des Juifs, religieuse : « le Messie, roi d’Israël » (Marc 15, 32). À partir de l’accusation à lui transmise implicitement, Pilate se concentre d’emblée sur le problème de la royauté. Il avoue que ce sont les autorités juives qui ont avancé ce grief. La réponse du prévenu n’évoque pas un « royaume » dont il serait le souverain, mais, selon l’ambiguïté du mot grec (basiléia), sa « royauté », son pouvoir royal qui n’a rien à voir avec les instances politiques temporelles, sinon il aurait été défendu par un corps d’armées (comparer Matthieu 26, 53). Sa royauté vient de Dieu, du monde céleste, et elle s’exercera à jamais en ce monde, pour ceux qui croient en lui, par delà des calculs politiques toujours aléatoires. Selon la haute théologie de l’évangéliste, le Christ, existant de toute éternité (cf. Jean 1, 1-3), est né, venu sur cette terre, pour témoigner de la royauté de Dieu, la « vérité », le projet de Dieu d’entrer en communion avec nous. C’est en écoutant la voix de Jésus, à travers les évangiles, la voix du bon pasteur royal (cf Jean 10, 27) que nous bénéficierons de cette royauté. Car, dans l’Antiquité orientale, le berger est l’image du roi.

Roi par la croix

La royauté du Christ s’exprime paradoxalement dans l’effacement de la croix. C’est une interpellation interrogeant toutes nos formes de pouvoir, conscientes ou non, pour nous qui, par le baptême, sommes un peuple de rois et de prêtres. Telle est *notre attente du Christ, Roi de l’univers.

* Notre attente. « Un instant apparu parmi nous, le Messie ne s’est laissé voir et toucher que pour se perdre, une fois encore, plus lumineux et plus ineffable, dans les profondeurs de l’avenir. Il est venu. Mais, maintenant, nous devons l’attendre encore et de nouveau – non plus un petit groupe choisi seulement, mais tous les hommes – plus que jamais. Le Seigneur Jésus ne viendra vite que si nous l’attendons beaucoup. C’est une accumulation de désirs qui doit faire éclater la Parousie » (Pierre Teilhard de Chardin).

 

 




Christ Roi de l’Univers par le Diacre Jacques FOURNIER (22 Novembre)

« Jésus, témoin de la vérité (Jn 18,33-37) »

 

Alors Pilate rentra dans le Prétoire ; il appela Jésus et lui dit : « Es-tu le roi des Juifs ? »
Jésus lui demanda : « Dis-tu cela de toi-même, ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? »
Pilate répondit : « Est-ce que je suis juif, moi ? Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu donc fait ? »
Jésus déclara : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. »
Pilate lui dit : « Alors, tu es roi ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui dis que je suis roi. Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. »

christ en croix

 

     Pilate ne comprend plus… Les autorités du Peuple Juif lui ont livré ce Jésus en lui disant qu’il se prétendait « roi ». Plus tard, pour appuyer leurs accusations, ils lui diront : « Si tu le relâches, tu n’es pas ami de César : quiconque se fait roi s’oppose à César » (Jn 19,12). Or, il le sait, pour le vivre lui-même à leur égard, ces hommes le haïssent. Et ils n’ont qu’un seul désir : voir tous ces envahisseurs Romains quitter la terre d’Israël… Et ce sont eux qui lui livreraient un ennemi de César ?
C’est pourquoi Pilate prend Jésus à l’écart pour en savoir un peu plus sur lui. « Es tu le roi des Juifs » ? Mais dans sa bouche, ce mot « roi » n’a que des connotations terrestres et politiques. Jésus l’accepte dans un premier temps et il va inviter Pilate à s’interroger sur ses sources. Dit-il cela « de lui-même », a-t-il constaté par lui même qu’il se prétendait « roi » et qu’il représentait un danger pour l’autorité romaine ? Ou bien est-ce sa police secrète qui l’a renseigné ? La réponse est « non » dans les deux cas et Pilate le sait bien lorsqu’il répond : « Est-ce que je suis Juif, moi ? Les chefs des prêtres t’ont livré à moi ». C’est donc bien une affaire interne aux autorités juives : elle ne le concerne en rien… « Il se rendait bien compte que c’était par jalousie que les grands prêtres l’avaient livré » (Mc 15,10)…
Dans un deuxième temps, Jésus va rectifier cette notion de royauté que Pilate a employée. « Ma royauté ne vient pas de ce monde », elle n’est pas avant tout d’ordre politique, son origine n’est pas terrestre… Elle vient de « celui qui lui a tout soumis » (1Co 15,28), son Père. Il l’a envoyé dans le monde pour proposer son Règne d’Amour et de Paix à tous les hommes de bonne volonté quels qu’ils soient, Juifs ou Romains… Voilà la vérité à laquelle Jésus rend à nouveau témoignage devant Pilate. Et il sait qu’au même moment « l’Esprit de Vérité, lui aussi, lui rend témoignage » (Jn 15,26) en frappant à la porte du cœur de Pilate avec toutes ses richesses de Douceur, de Lumière et de Vie… Lui ouvrira-t-il ? La suite montrera, hélas, que ses calculs politiques prendront le dessus… Mais Jésus, Lui, restera fidèle à sa mission : manifester l’Amour inconditionnel du Père vis-à-vis de tous les hommes, ses enfants… Eux, dans leur aveuglement, le feront atrocement souffrir et ils le tueront… Et Jésus, par son attitude et ses paroles, n’aura qu’une seule réponse : « Je vous aime toujours, et j’offre cette mort que vous m’infligez pour votre guérison, votre salut, votre vie »… DJF




33ième Dimanche du Temps Ordinaire par P. Claude TASSIN (Spiritain)

    Commentaires des Lectures du dimanche 15 novembre 2015

Daniel 12, 1-3 (« En ce temps-ci, ton peuple sera délivré »)

Notre première lecture vient du livre de Daniel. La première partie de l’ouvrage (Daniel 1 – 6), un conte peut-être ancien, salue la sagesse de ce jeune Juif exilé à Babylone et qui prend une place éminente dans la cour royale de ce pays. La seconde partie (Daniel 7 – 12), après cette qualification, consiste en une série de visions relevant du genre apocalyptique. L’horizon historique, en la rédaction finale du livre, est l’an 164 avant notre ère. Le contexte est la lutte de Judas Maccabée pour reconquérir le Temple de Jérusalem, souillé par un culte païen (voir 1 Maccabées 1, 41-64). Mais cette reconquête (en 167) n’a pas encore réussi.
Le livre, à travers les visions célestes, affirme que Dieu protège les fidèles de son peuple, notamment grâce à l’archange Michel qui combat au ciel contre les forces invisibles du mal, hostiles à Israël. Selon certains interprètes – mais la question reste débattue –, le « Fils d’homme » de Daniel 7, 13 serait Michel lui-même. Voir la 1ère lecture de dimanche prochain (Christ Roi)
Un fait tourmente l’auteur : Dieu serait-il injuste ? Pourquoi les païens sont-ils vainqueurs et les fidèles massacrés, surtout « les sages », « maîtres de justice », ces scribes défendant au milieu du peuple la vraie religion ? La réponse de l’auteur se trouve dans la foi en la résurrection, prévue dans « le Livre (de Dieu) » qui tient de justes comptes. Si le Seigneur ne rend pas justice en ce monde-ci, il le fera après la mort.
Certains livres juifs anciens n’envisagent la résurrection que des justes. Ici, au contraire, il s’agit d’une résurrection de tous, en un jugement final qui condamnera les impies à une déchéance éternelle et qui fera triompher les justes.
Certaines apocalypses conçoivent la résurrection comme le retour à une vie terrestre paradisiaque, ainsi Isaïe 65, 19-25. D’autres, dont ce livre de Daniel, imaginent plutôt une transfiguration des élus prenant leur rang dans le monde des « étoiles » , c’est-à-dire, selon les représentations antiques, dans le monde des anges : comparer Sagesse 3, 7 ; Luc 20, 35-36 ; 1 Corinthiens 15, 51-53.
Le terme de la vie des croyants et de l’histoire du monde reste un grand mystère. La foi conserve la certitude d’un bonheur final, quelles que soient les images que l’on s’en fait vaille que vaille. Cette lecture de Daniel prépare la page d’évangile évoquant la venue en gloire du « Fils de l’homme », venue qui déclenchera cette échéance à la fois terrible et merveilleuse.


Psaume 15 : une promesse de résurrection ?

Comme tout poème, ce psaume à une vie. Il ne signifie pas seulement ce que son auteur a voulu dire, mais ce que les lecteurs lui font dire, de génération en génération.
Avec certains commentateurs, pensons qu’à l’origine, le texte est l’œuvre d’un lévite, prêtre de second rang à Jérusalem. Les lévites n’ont pas de propriété foncière en Israël : « Lévi n’a ni part ni héritage avec ses frères, c’est le Seigneur qui est son héritage » (Deutéronome 10, 9). Le lévite tient sa sécurité matérielle des offrandes et des dîmes que les fidèles apportent au Temple
Mais le lévite, auteur du poème et bénéficiaire de ces avantages, se réjouit surtout de la proximité spirituelle avec Dieu que lui offre sa condition. Cette communion de tout son être s’exprime par le langage du corps. Si l’on joint les versions anciennes du psaume (hébreu, grec, araméen, syriaque), l’auteur parle de son cœur, de son ventre, de son foie, de sa chair, de sa langue, de sa gorge. Cette communion totale incite le poète à s’adresser au Seigneur, selon l’hébreu, en ces termes : « Tu ne peux abandonner ma vie au shéol [= le séjour des morts], ni laisser ton ami voir la mort. » Qu’espère-t-il donc ? Que Dieu ne le laisse jamais mourir ? Que cette relation d’amour (comme tout amour) ne cesse pas avec la mort ? Mais comment ? Le psalmiste l’ignore.
Les sages juifs qui, à Alexandrie, ont traduit la Bible en grec sont allés plus loin et ont lu dans ce psaume une promesse de la résurrection. D’où leurs termes : « Ma chair reposera dans l’espérance (…), tu ne laisseras pas ton ami voir la destruction. » Tu ne m’abandonneras pas au pouvoir destructeur de la mort. Au jour de la Pentecôte et en suivant la version grecque, Pierre proclamera que ce verset prophétisait la résurrection du Christ (Actes 2, 2, 24-33).
Les extraits de ce psaume sont choisis aujourd’hui pour faire écho à la première annonce claire de la résurrection, dans le livre de Daniel (1ère lecture).


Hébreux 10, 11-14.18 (« Par son unique offrande, il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu’il sanctifie »)

Ici s’achève notre lecture semi-continue de la lettre aux Hébreux, commencée depuis plusieurs dimanches. Ce document tient une place importante chez les Catholiques qui s’intéressent plus que d’autres Églises à la dimension sacrificielle de la Passion du Christ, grand prêtre.

Le sacrifice unique

Notre passage oppose les holocaustes quotidiens que présentaient les prêtres du Temple, à Jérusalem, en vue d’obtenir le pardon des péchés d’Israël, au sacrifice unique du Crucifié. La subtile logique de l’argumentation est celle-ci : si les prêtres devaient renouveler chaque jour les sacrifices, c’est que ces rites n’obtenaient pas vraiment la miséricorde demandée à Dieu. Le sacrifice du Christ, « unique », nous obtient ce pardon, en cela qu’il est exemplaire, poussant les croyants à une attitude de « perfection », grâce à celui qui, grâce à son pardon, nous confère la « sainteté » tirant un trait sur notre passé de pécheurs.

La victoire du Christ

Pour fonder cette conviction, l’auteur revient au Psaume 110 [109], 1. Comparer Hébreux 1, 13 ; 5, 10 ; 8, 1. Prêtre « selon l’ordre de Melkisédek », Jésus Christ, par sa résurrection, « est assis » pour toujours « à la droite de Dieu », selon l’expression que nous répétons dans notre Credo dominical. Le texte prolonge la citation du Psaume chantant l’espérance de la victoire définitive du Messie, à savoir que « ses ennemis soient mis sous ses pieds ». Cette dernière expression évoque la victoire du Christ sur la mort. Comparer 1 Corinthiens 15, 24-28.

Quand le pardon est accordé

Le lectionnaire saute les versets 15 à 17 qui citent Jérémie 31, 31-34, c’est-à-dire la prophétie d’une nouvelle alliance en laquelle le culte deviendrait inutile, en tant que ce culte veut réparer la séparation de l’homme pécheur avec Dieu. Selon cette nouvelle alliance, les lois du Seigneur seraient inscrites dans les cœurs, en une sorte de connivence profonde entre le croyant et le vouloir de Dieu, le tout se fondant sur un pardon radical et définitif : « De leurs péchés et de leurs iniquités, je ne me souviendrai plus » (Jérémie 31, 34).
Si le culte cherche au jour le jour à restaurer l’harmonie, sans cesse menacée, entre l’humanité et la divinité, en régime chrétien, il n’y a plus de culte. En effet, cette harmonie a été définifivement restaurée par l’unique sacrifice du Crucifié. S’il y a un « culte chrétien », il ne s’agit que d’une communion, à travers les sacrements, avec celui qui, par le sacrifice de la croix, nous donne à jamais accès auprès de Dieu.

Marc 13, 24-32 (La venue du Fils de l’homme)

En quittant définitivement le Temple, Jésus marque sa rupture avec les autorités religieuses qui vont le condamner à mort. Le voici sur le mont des Oliviers, « assis », en position solennelle d’enseignant. Il vient de prédire, tel un nouveau Jérémie (cf. Jérémie 7, 14-15 ; 26, 4-6), la ruine de ce Temple qu’admirent ses disciples (Marc 13, 2). À présent, il répond à ses plus proches, Pierre, Jacques, Jean et André qui l’interrogent en ces termes : « Dis-nous quand cela aura lieu et quel est le signe que tout cela finira » (13, 4). La réponse porte à la fois sur la ruine du Temple et sur la fin des temps, déplace la question. À la différence des apocalypses juives qui supputent savamment la date de ces tragiques échéances, Jésus en affirme la réalité, mais refuse tout calcul chronologique.

Un retour au chaos

Notre extrait liturgique se situe vers la fin du discours. Jésus évoque le bouleversement cosmique qui, dans les apocalypses juives (voir par exemple Joël 2, 10 ; 3, 4 ; 4, 15), accompagnent le « jour du Seigneur ». Cette sorte de « dé-création », de retour au chaos, prélude au jugement universel que présidera le Fils de l’homme, l’être céleste prophétisé par Daniel 7, 13-14 (comparer Matthieu 25, 31). Jésus ne dit pas directement qu’il est ce Fils de l’homme, mais les lecteurs conçoivent aisément cette identification.. En tout cas, le personnage est escorté d’une armée d’anges dont l’évangéliste souligne la fonction positive, celle de rassembler « les élus » répandus dans le monde entier.

La parabole du figuier

La dernière partie du texte invite à la vigilance en des termes qui restent à dessein énigmatiques. Plus haut dans le discours (Marc 13, 5-23), Jésus a annoncé des persécutions, des guerres, des séismes. Ces fléaux qui se répètent au long de l’histoire signent à chaque fois en quelque sorte la fin d’un monde, celui de notre vie individuelle et de notre époque. À chaque fois, le croyant doit exercer sa lucidité, à l’instar du paysan qui sait prévoir quand le figuier va fructifier : « Vous savez que l’été est proche. » Dans la langue de Jésus, l’araméen, les mots « été » (qaïts) et « fin » (qéts) se ressemblent, si bien que l’on peut comprendre : « Vous savez que la fin est proche. » Ensuite, la traduction liturgique, « sachez que le Fils de l’homme est proche », est une sur-interprétation. Le texte est bien plus obscur, qui dit : « sachez qu’il est proche. » Le sujet sous-entendu du verbe peut être simplement l’événement final.

Une échéance inconnue

Suit une déclaration solennelle : « Amen, je vous le dis. » Elle affirme que « cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. » Au vrai, puisque l’humanité demeure toujours sur cette terre, de nombreuses générations se sont succédé, et la fin du monde, malgré les pseudo-prophètes d’aujourd’hui se nourrissant des peurs, la fin du monde ne semble pas promise pour demain. Avec émotion, nous rencontrons ici l’humanité profonde du Christ et l’honnêteté des évangélistes. En son humanité, Jésus dépend d’une culture apocalytique qui voit le terme de l’histoire pour demain. En leur honnêteté, les évangélistes ont conservé, bien des années après, cette parole déroutante. Pour eux, la phrase de Jésus reste vraie en cela que chaque génération de croyants voit arriver, au fil des ans, la fin d’un monde et doit rester vigilante. Car le cosmos, ciel et terre, aura une fin, on ne sait comment. De ce point de vue, les paroles de Jésus garderont à jamais leur valeur.
Au terme, Jésus lui-même, Fils de Dieu, se refuse à tout calcul sur ces événements décisifs. Il n’en veut rien savoir et laisse le soin de ce problème chronologique à Dieu son Père, à lui seul. En parlant de « l’heure », il prépare la conclusion du discours, à savoir la parabole des serviteurs (Marc 13, 33-37) qui ignorent à quelle heure « le Seigneur de la maison » va venir.

Selon le témoignage unanime des évangiles, Jésus se refuse à élucubrer sur une date de la fin du monde, ni sur le mont Blanc, ni ailleurs. Selon lui, cette question fantasmagorique doit céder le pas à un autre impératif : il faut veiller en tout temps, en une conduite morale irréprochable, car la fin de chacun et du siècle où nous vivons, reste une échéance imprévisible. Mais le Fils de l’homme, par ses anges, rassemblera ses « élus ».
Le discours de Jésus sur la fin des temps conclut l’année liturgique. Elle veut amorcer un lieu avec le 1er dimanche de l’Avent. Car l’Avent, période d’attente de la venue du Seigneur, n’est pas d’abord une préparation de la fête de Noël, mais la perspective de la venue du Fils de l’homme, mystérieuse, qui conclura l’histoire du cosmos et de notre humanité.




33ième Dimanche du Temps Ordinaire par le Diacre Jacques FOURNIER (15 Novembre)

« Le Fils de l’Homme viendra avec grande puissance » (Mc 13,24-32).

 

En ces jours-là, après une pareille détresse, le soleil s’obscurcira et la lune ne donnera plus sa clarté ;
les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées.
Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées avec grande puissance et avec gloire.
Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel.
Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier : dès que ses branches deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez que l’été est proche.
De même, vous aussi, lorsque vous verrez arriver cela, sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte.
Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive.
Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas.
Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père.

 

soleil s'obscurcira

      « Le soleil s’obscurcira, la lune perdra son éclat. Les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec grande puissance et grande gloire. Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, de l’extrémité de la terre à l’extrémité du ciel. »
Jésus semble évoquer ici la fin du monde. Mais juste après, pour nous aider à comprendre ces paroles un peu terrifiantes à première vue, il prend l’image du figuier : « Dès que ses branches deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez que l’été est proche. » Et il l’applique aussitôt à ce qu’il vient de dire : « De même, vous aussi, lorsque vous verrez arriver cela, sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte. Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. »
Autrement dit, ses premières paroles se sont déjà accomplies à son époque ! Et Jésus précise : « Quant au jour et à l’heure, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père ».
A quel événement ce « jour » et cette « heure » se réfèrent-ils donc ? Le contexte nous aide à répondre. Juste après, en effet, commence en St Marc une nouvelle section de l’Evangile : « la Passion et la Résurrection de Jésus. » Si tous les prophètes et les Psaumes les avaient déjà annoncées, si Jésus savait bien, à la lumière de tous ces textes (Lc 24,44-48), qu’il devait « beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, être tué, pour ressusciter trois jours après » (Mc 8,31), il ne savait ni le « jour » précis, ni « l’heure » exacte où tout cela devait arriver, ni l’identité de ceux qui le feront souffrir, le rejetteront, le tueront, etc… Jésus a découvert, en les vivant, les circonstances historiques de tous ces évènements que les prophètes avaient autrefois annoncés…
Au jour de la Résurrection, les Apôtres, puis Paul et « cinq cent frères à la fois » (1Co 15,3-8) ont vu le Christ Ressuscité avec « grande puissance et grande gloire », une Gloire qui aujourd’hui encore s’offre au regard de la foi notamment quand l’Église se rassemble chaque Dimanche pour célébrer la Résurrection du Seigneur. « Quand deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d’eux ». Et c’est toujours aujourd’hui que le Ciel travaille, avec et par l’Eglise, à « rassembler » tous les hommes « des quatre coins du monde », car « Dieu veut qu’ils soient tous sauvés » (1Tm 2,3-6).

 

         




32ième Dimanche du Temps Ordinaire par P. Claude TASSIN (Spiritain)

    Commentaires des Lectures du dimanche 8 novembre 2015

1 Rois 17, 10-16 (Avec sa farine la veuve fit une petite galette et l’apporta à Élie)

En raison de son idolâtrie, de son culte du dieu Baal, le roi Akab de Samarie (875-853 avant notre ère), le pays est condamné, par la voix du prophète Élie, à une longue sécheresse. Ce prophète vient de la Transjordanie et est bientôt lui-même victime de cette aridité qu’il a annoncée (1 Rois 17, 7). C’est pourquoi le Seigneur l’envoie hors de la Samarie, à Sarepta, dans l’actuel Liban où, promet-il, une veuve le logera et le nourrira (versets 8-9).
Mais cette femme, une des veuves ne vivant souvent à l’époque que d’aumônes, se trouve elle-même dans une grave disette. C’est une païenne, une cananéenne. Pourtant, à ses propres risques, elle accepte de nourrir d’abord avec ce qu’il lui reste celui qu’elle appellera « homme de Dieu » (verset 18). Elle fait confiance au Seigneur Dieu que sert Élie et, pour elle, va se renouveler en quelque sorte le miracle de la manne. La leçon première de l’épisode, pour sûr, est le bien récompensant l’hospitalité offerte à un envoyé de Dieu. Élie d’ailleurs fera encore davantage pour cette femme en ressuscitant son fils (1 Rois 17, 17-24).
La geste d’Élie, de 1 Rois 17 à 2 Rois 2, jusqu’à son ascension, a laissé une marque profonde dans la mémoire d’Israël. On attendait son retour pour la fin des temps (Malachie 3, 23-24). Matthieu (17, 10-13) saluera en Jean Baptiste ce retour, tandis qu’à travers maints détails, Luc verra en Jésus lui-même ce nouvel Élie (par exemple Luc 4, 25-26).
Mais, si la liturgie d’aujourd’hui retient comme une évidence l’épisode de la veuve de Sarepta, c’est pour établir un parallèle avec la veuve de l’évangile dont Jésus dit : « Elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre. »


Le Psaume 145 ou « la justice royale »

Bien entendu, ce psaume louant le Dieu qui « soutient la veuve et l’orphelin » s’imposait après l’épisode de la veuve de Sarepta (1ère lecture) et pour annoncer le regard profond de Jésus sur l’obole de la veuve (évangile). Cependant, ce jeu de concordance des lectures ne suffit pas à éclairer le sens du psaume. Ou mieux, les vers de ce psaume ici retenus pourraient nous aider à entrer dans la « logique » spirituelle qui commande l’épisode de Sarepta et celui de l’obole de la veuve.
Voici, dans ce poème, la litanie des malheurs de la vie : les opprimés, les gens qui ont faim, les enchaînés (= les esclaves ?), les justes accablés, dont l’étranger, et aussi la veuve et l’orphelin, toutes ces catégories sociales victimes du « méchant » que le Seigneur exècre. Si on lit le psaume en hébreu (aucune importance !), cette kyrielle des malheurs du monde sonne comme un joyeux carillon de rimes lumineuses, car c’est l’espérance qui domine dans ce poème.
La clé de lecture se trouve dans cette expression : « D’âge en âge, le Seigneur règnera », expression que, selon la grammaire hébraïque, on peut aussi traduire comme un vœu : « Que d’âge en âge, règne le Seigneur ! » Nous sommes en présence de l’antique « justice royale », non pas une justice d’équité, mais une justice d’honneur. Dans l’Orient ancien où n’existe pas de « sécurité sociale », il en va de l’honneur du roi que celui-ci soutienne les catégories sociales défavorisées. S’il ne le fait pas, c’est un souverain incompétent.
Le Dieu d’Israël a endossé cet idéal et se définit en ces termes : « C’est lui qui rend justice à l’orphelin et à la veuve, qui aime l’immigré et qui lui donne nourriture et vêtement ». Mais le texte poursuit : « Aimez donc l’immigré, car au pays d’Égypte, vous étiez des immigrés » (Deutéronome
10, 18-19). Il s’agit alors d’une mission confiée par Dieu, pour son honneur, à ceux qui prétendent appartenir à son peuple : « Certes, le malheureux ne disparaîtra pas de ce pays. Aussi je te donne ce commandement : tu ouvriras tout grand ta main pour ton frère quand il est, dans ton pays, pauvre et malheureux » (Deutéronome 15, 11).
Cette justice royale, Dieu la mettait en œuvre en envoyant Élie à la veuve de Sarepta, mais surtout par la mission de son Fils, par ses paroles et ses actes qui nous ouvraient une tâche jamais terminée, dans le programme des béatitudes : « Heureux, vous les pauvres, car le règne de Dieu est pour vous » (Luc 6, 20).


Hébreux 9, 24-28 (« Le Christ s’est offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude »)

Dans sa réflexion sur le Christ grand prêtre, la Lettre aux Hébreux avance de nouveaux arguments, fort subtils, que nous essayons d’élucider (si possible !) en quatre étapes.

1. Temple terrestre et Temple céleste. L’auteur suit une imagerie fréquente dans les apocalypses juives de son époque. Il oppose le Temple terrestre de Jérusalem « fait de mains d’hommes » et le Saénctuaire céleste (voir déjà Marc 14, 58), sanctuaire « véritable », dont le batîment terrestre n’est qu’une « copie » ou, meilleure traduction, « une esquisse ». Entendons par ce mot, le plan que, dans l’Antiquité, l’architecte traçait sur le sol avant de passer à la réalisation concrète de son projet.

2. L’arrière-fond du Kippour. C’est la fête et le jeûne des Expiations (jour des *baskets !), à l’automne. Ce jour-là seulement de l’année, le grand prêtre pénétrait dans le Saint des Saints, en présence de Dieu. Ce jour-là, il offrait un solennel sacrifice pour le pardon des péchés d’Israël. Pour cela, il oignait du sang des victimes l’autel, lieu de la présence de Dieu. Comprenons le symbole : la mise à mort de l’animal sacrifié représentait le sort mérité par le peuple pécheur ; mais le contact de ce sang avec l’autel signifiait une reviviscence, un retour à la vie dû à la miséricorde divine.
3. « Une fois pour toutes. » Ce cadre cultuel du Kippour, notre auteur l’admet. Mais, selon lui, grâce à la Passion du Christ, à la fois sacrificateur sacerdotal et victime sacrifiée, le symbole du pardon divin est devenu réalité, en un accomplissement définitif qui n’a plus besoin d’une répétition annuelle des rites. L’auteur insiste sur le « une fois pour toutes ».
4. « Il apparaîtra une seconde fois ». C’est une allusion à Melkisédék (Psaume 109, 4 ). Selon les légendes juives anciennes, ce prêtre mythique achèvera sa mission lorsqu’il reviendra à la fin de l’histoire, pour sauver les justes. Notre auteur (Hébreux 7) aime comparer le Christ et Melkisédék

* Les baskets du Kippour. Si un chrétien de France se voit gentiment invité à la synagogue le jour du Kippour, il s’étonnera peut-être de voir ses frères juifs chaussés de baskets. La plupart d’entre eux ne savent pas pourquoi. Simplement, comme dans certains usages chrétiens, « c’est la coutume », dit-on… En fait, il s’agit de respecter le vieux rituel : ce jour-là, est-il dit, on ne se rend pas à la synagogue chaussé (de sandales) de cuir. Or, les baskets n’ont pas de cuir. À l’origine, le rituel voulait dire sans doute que l’on y venait pieds nus, dans un esprit de pénitence.


Marc 12, 38-44 (« Cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres »)

L’obole de la veuve ! Le mot grec « obole » est passé en français pour désigner une modeste offrande. En jouant sur des équivalences monétaires toujours difficiles à établir, disons que cette veuve met dans le tronc deux pièces de cinquante centimes d’euros.
Il serait dommage de s’en tenir à la lecture brève proposée par la liturgie. En effet, le geste de la pauvre femme vaut par la comparaison avec l’attitude des scribes dénoncée par Jésus.

L’ostentation des scribes

Les scribes sont des spécialistes de la Loi mosaïque. Ils exercent leurs talents d’éducateurs dans les écoles, leur connaissance juridique dans les tribunaux et leur piété dans les homélies à la synagogue, le jour du sabbat. Bref, ils sont honorés par le peuple en raison de leurs compétences. Jésus lui-même entretient de bonnes relations avec certains d’entre eux (voir Marc 12, 28-34).
Mais, forts de leur renommée, ils risquent de céder à une sorte de gloriole « ecclésiastique » dans leur manière de se vêtir, dans le plaisir de se voir saluer avec affectation, de se faire admirer dans la posture de leur prière et de rechercher partout les premières places. Par-dessus tout et comme accrochage avec la séquence suivante, Jésus leur reproche de dévorer, littéralement « les maisons des veuves ». Ces veuves, rappelons-le, ne bénéficiaient d’aucune assurance sociale. Elles devaient quémander une assistance et il était aisé pour certains scribes peu scrupuleux de subvenir aux besoins de ces pauvres femmes, en leur extorquant le peu qu’elles avaient, sous le couvert d’une sorte de mise en tutelle. Ce qui, chez eux, constitue une cruelle contradiction avec la façade qu’ils se donnent d’hommes de prière.

L’obole de la veuve

Depuis son entrée dans la ville de Jérusalem, c’est dans le Temple que Jésus enseigne, à travers ses controverses avec les autorités religieuses. Voici venu à présent le moment de la rupture. Après les reproches adressées aux scribes et l’admiration du geste de la modeste veuve, le Maître va quitter désormais le lieu saint. C’est depuis le mont des Oliviers, avec son si beau panorama sur le Temple, qu’il va prononcer, selon l’évangile de dimanche prochain – passage (Marc 13, 1-4) hélas amputé par le lectionnaire – l’annonce de la destruction du Temple et sa prophétie sur la fin des temps.
D’abord en spectateur distrait, Jésus voit les gens versant leurs dons dans le Trésor du Temple, surtout les riches exhibant de gros paquets de pièces. Notons que ce « Trésor » était une véritable banque nationale. Non seulement elle couvrait les frais du culte, mais elle servait aussi à financer les travaux publics de la ville sainte. Elle avait sa propre monnaie, d’où l’office des changeurs (Marc 11, 15). Ces sommes importantes attisaient la convoitise des autorités occupantes, comme on le voit dans l’aventure d’Héliodore (2 Maccabées 3). Et, en l’an 66 de notre ère, c’est le procurateur romain Florus qui déclenchera la guerre juive contre Rome en prétendant s’emparer du Trésor, pour cause d’impôts impayés.
Pour l’heure, c’est le geste de la pauvre femme qui retient tout à coup l’attention de Jésus. Les riches versent de manière ostentatoire des sommes qui n’entament guère leur standing. La veuve, elle, est présentée ainsi, selon une traduction littérale : « De son manque, elle a jeté tout ce qu’elle avait, son entier moyen de vivre. ». Elle a produit, à l’évidence, un acte de de piété toute gratuite, à l’opposé des scribes dénoncés comme imbus d’eux-mêmes.

Une double leçon

1. Suite à cette scène, Jésus convoque ses disciples en une formule solennelle : « Amen, je vous le dis… » Il ne s’adresse pas à la veuve et sa brève intervention vise surtout à opposer un don sans calcul à l’attitude égoïste des autorités religieuses qui, sans s’impliquer vraiment elles-mêmes, enseignaient aux fidèles à faire acte de générosité. L’épisode est ironique. Dans sa piété simple et sincère, la femme a tout donné à Dieu, mais dans un Temple dont Jésus va annoncer la destruction, en raison de la faillite d’un certain régime religieux.
« Elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre… » Tout risquer, comme sur un « coup de poker », le pouvons-nous ? Pour qui ? Pour quoi ?
2. C’est à son propre propos que Jésus parle dans cette page d’évangile. Bientôt, c’est de son « manque », de son indigence, de toute sa vie, qu’il va accepter la Passion pour s’offrir « en rançon pour la multitude » (Marc 10, 45).




32ième Dimanche du Temps Ordinaire par le Diacre Jacques FOURNIER (8 Novembre)

« Elle a tout donné » (Mc 12,38-44)…

 

En ce temps-là, dans son enseignement, Jésus disait : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques,
les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners.
Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »
Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait comment la foule y mettait de l’argent. Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes.
Une pauvre veuve s’avança et mit deux petites pièces de monnaie.
Jésus appela ses disciples et leur déclara : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres.
Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

 

32ième TO B

      Notre Évangile commence par une mise en garde : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à sortir en robes solennelles et qui aiment les salutations sur les places publiques, les premiers rangs dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners ». Ils cherchent à se faire remarquer, ils sont centrés sur eux-mêmes et non sur Dieu… « Ils affectent de prier longuement » mais ce n’est pas l’accomplissement de sa volonté qui les intéresse, mais plutôt leur propre gloire, leur intérêt personnel. Ainsi, au lieu de venir en aide aux pauvres et aux malheureux, « ils dévorent le bien des veuves »… « Méfiez-vous » d’eux pour ne pas devenir, à votre tour, leur proie…
« Jésus, ayant achevé son enseignement, avait pénétré dans la cour des femmes. Là, à l’intérieur de l’enceinte sacrée, se trouvait le Trésor… D’après la Michna, il y avait treize troncs dans le Temple, pour recueillir les offrandes destinées aux sacrifices offerts pour tout le peuple »… « Une pauvre veuve s’avança et déposa deux piécettes », « les deux plus petites pièces de monnaie qui soient » (P. Lagrange). Aujourd’hui, elle donnerait deux pièces d’un centime d’Euro…
     Par rapport à la foule qui déposait des pièces plus conséquentes, ou aux riches qui, eux, « mettaient de grosses sommes », son offrande est totalement dérisoire… Pour un comptable qui ne cesse d’arrondir ses totaux, elle passerait inaperçue… Et pourtant, nous dit Jésus, c’est elle qui « a mis dans le tronc plus que tout le monde », car « elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre ». Dans la discrétion et l’anonymat de la foule, son geste manifeste la richesse cachée de son cœur, un geste d’autant plus beau qu’il est totalement désintéressé. Il ne visait pas, en effet, une intention personnelle, mais sa simple participation aux « sacrifices offerts pour tout le peuple »… Telle est la seule vraie beauté qui ait réellement du poids en ce monde : celle de l’amour humble et caché qui fait des merveilles dans les circonstances les plus simples de la vie quotidienne… Quel contraste par rapport aux scribes !
De plus, « si elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre », elle est vraiment « à l’image et ressemblance de Dieu » (Gn 1,26-28), ce Dieu qui « est Amour », et qui n’est qu’Amour (1Jn 4,8.16). Or, la caractéristique première de l’Amour est de tout donner, tout ce qu’Il Est, tout ce qu’il a (Jn 3,35 ; 16,15 ; 17,10 ; Lc 15,31). En elle, « l’Amour de Dieu est donc vraiment accompli ». Le vrai bonheur est à chercher par là…

 

         




Solennité de Tous les Saints par P. Claude TASSIN (Spiritain)

    Commentaires des Lectures du dimanche 1 novembre 2015

Apocalypse 7, 2-4.9-14 («Voici une foule immense des rachetés, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues»)

En un temps de rude persécution, l’auteur veut encourager les chrétiens par la bonne nouvelle de sa vision. Dans la première scène, le jugement du monde se prépare, mais non pas en un jugement aveugle, puisque « les serviteurs de Dieu » sont marqués d’un « sceau », un signe, un tatouage signifiant leur appartenance au Seigneur et les distinguant des condamnés. Déjà en Ezékiel 9,4, l’ange avait marqué au front ceux qui étaient restés fidèles au milieu d’une Jérusalem pervertie. Le nombre des sauvés est considérable, puisque le symbole des 144 000 indique non pas une limitation, mais au contraire, une plénitude. C’est 12 fois 12 000, une symbolique reflétant la plénitude des douze tribus d’Israël.

D’ailleurs, la seconde scène présente ce même peuple comme une foule innombrable, de toutes origines. Ces gens portent des palmes, car ils célèbrent dans le ciel la fête des Tentes, fête juive de la royauté de Dieu et de son Messie. Ils rendent gloire à Dieu de leur avoir donné le salut ; ils le font en reprenant des bribes d’hymnes qui se chantaient dans l’Église bien terrestre de l’auteur de l’Apocalypse. Ils ont vécu « la grande épreuve » de la fin des temps qui s’est traduite pour eux par la persécution et le martyre : littéralement, « *Ils ont blanchi leurs vêtements dans le sang de l’Agneau ».

Notre Église de la terre et celle du ciel – ce que les vieux catéchismes appelaient l’Église militante et l’Église triomphante – célèbrent à l’unisson un Dieu qui nous sauve en nous purifiant, par son Fils. La sainteté n’est donc pas l’affaire d’une élite : c’est une promesse de bonheur qui nous donne du courage, en quelque condition de vie que soit la nôtre..

* Blanchis par le sang. L’auteur de l’Apocalypse aime juxtaposer, empiler, des images qui ne vont pas ensemble, et ce procédé donne à ce livre sa poétique étrangeté. Il faut alors décoder chaque symbole : 1) les élus portent des vêtements blancs, signe de la sainteté et de la condition céleste. 2) Mais cette sainteté, ils l’ont acquise par le martyre, c’est-à-dire en partageant la passion du Christ, Agneau immolé. Tous les chrétiens n’acquièrent pas la sainteté par le martyre, mais toute sainteté est participation au don de soi total du Christ, à son sang.

PSAUME 23 (24)

(version dialoguée)

Les pèlerins            Au Seigneur, le monde et sa richesse,

                                 la terre et tous ses habitants !

                                 C’est lui qui l’a fondée sur les mers

                                 et la garde inébranlable sur les flots.

 

Le porte-parole      Qui peut gravir la montagne du Seigneur

                                et se tenir dans le lieu saint ?

 

Le prêtre                L’homme au cœur pur, aux mains innocentes,

                               qui ne livre pas son âme aux idoles

                               (et ne dit pas de faux serments).

                               Il obtient, du Seigneur, la bénédiction,

                               et de Dieu son Sauveur, la justice.

 

Les pèlerins         Voici le peuple de ceux qui le cherchent !

                              Voici Jacob qui recherche ta face !

                              Le porte-parole Portes, levez vos frontons,

                              élevez-vous, portes éternelles :

                             qu’il entre, le roi de gloire !

 

Le prêtre             Qui est ce roi de gloire ?

 

Les pèlerins       C’est le Seigneur, le fort, le vaillant,

                            le Seigneur, le vaillant des combats.

 

Le porte-parole  Portes, levez vos frontons,

                            levez-les, portes éternelles :

                            qu’il entre, le roi de gloire !

 

Le prêtre             Qui donc est ce roi de gloire ?

 

Les pèlerins       C’est le Seigneur, Dieu de l’univers ;

                            c’est lui le roi de gloire.

Ce psaume est un cantique de pèlerinage situé à l’arrivée des pèlerins devant le Temple. Il suppose une forme de dialogue courant dans le Proche Orient ancien et que l’on appelle « la catéchèse aux portes ». Ici, les pèlerins suivent sans doute « l’Arche de l’Alliance » que l’on sort parfois en procession et qui symbolise la présence de Dieu, « le roi de gloire ». Le chœur des pèlerins proclame d’abord sa louange du Créateur de l’univers. Puis leur porte-parole engage le dialogue : Qui est digne d’entrer dans le Temple ? Le prêtre qui les accueille lui répond en énumérant les conditions de nécessaire sainteté. Les pèlerins acquiescent, en se définissant comme le peuple de ceux qui cherchent le Seigneur. Le dialogue rebondit, plus solennel, pour que le prêtre face entrer l’Arche du roi de gloire et les pèlerins à sa suite.

Le pèlerinage des chrétiens se dirige vers le Ciel, « la montagne du Seigneur », et la Toussaint nous rappelle les conditions de sainteté nécessaire : la pureté de nos intentions (le cœur) et de nos actions (les mains). En cela, nous serons vraiment le peuple de ceux qui cherchent Dieu, qui espèrent voir sa face (2e lecture). Le Christ, notre Arche d’Alliance, marche toujours à notre tête ; mais en même temps, par sa résurrection et son ascension, il se tient déjà dans le lieu saint.

1 Jean 3, 1-3 (Nous sommes enfants de Dieu)

Trois motifs se dessinent dans cette brève et riche lecture : notre condition d’enfants de Dieu, l’opposition du monde et notre cheminement dans la sainteté. Bref, un éclairage sur notre place dans la Toussaint.

Enfants de Dieu

Les membres de l’Église de Jean se définissent comme « enfants de Dieu ». Cette filiation nous vient du « grand amour » que nous porte Dieu en la mission de son Fils (voir 1 Jean 4,8-9) : « Ceux qui croient en son nom, il leur a donné le pouvoir de venir enfants de Dieu (Jean 1,12 ; comparer Colossiens 3, 3-4). Nous voici « dès maintenant, enfants de Dieu », parce que Dieu nous « appelle » de ce nom.

Dans la tradition biblique, donner à quelqu’un un nouveau nom, un « sur-nom », c’est changer sa destinée et lui confier une mission : Abram s’appellera désormais Abraham (Genèse 17, 5) et Simon fils de Jonas sera Pierre (Matthieu 16, 17-18). Certes, sommé dans la rue par la force publique de m’identifier, je ne répondrai pas – heureusement ! – : « Mon nom est Enfant-de Dieu. » Pourtant, la Bible traduit bien dans ce jeu de nomination un surcroît de dignité.

Mais notre condition filiale d’aujourd’hui reste voilée. Elle attend un statut final, une « manifestation », une révélation. À ce point, l’auteur s’exprime de manière énigmatique. On peut comprendre « quand sera manifesté cela », c’est-à-dire notre identité filiale encore masquée. Mais la suite fait problème : « Nous lui serons semblables. » Semblables à qui ? C’est pourquoi certains traduisent : « Quand se manifestera le Fils de Dieu. » L’idée n’est pas absente du contexte. La manifestation ultime sera notre rencontre avec le Père, avec le Fils notre frère par qui nous sommes frères. Pour approcher le sens, risquons une parabole à la manière rabbinique. Je sais être né de père inconnu et avoir aussi un frère que je n’ai jamais vu. Un jour, car la vie est pleine de hasards, nous nous rencontrons tous trois, et je découvre dans les traits de ce père et de ce frère ma stupéfiante ressemblance avec eux. Ainsi, nous sommes l’image du Père, l’image du Fils, lui-même « image du Dieu invisible » (Colossiens 1, 15). Voilà ce que « nous savons » déjà ; voilà ce que sera la rencontre ultime pour ceux qui marchent sur la route de la sainteté.

Face au « monde »

« Le monde ne nous connaît pas » ; il ignore notre statut d’enfants de Dieu. Et cela, du fait qu’ « il n’a pas connu Dieu ». Il n’a pas découvert que le « grand amour » de Dieu voulait se donner des enfants et que c’était justement la mission du Christ. Cette opposition du « monde » s’exacerbe quand des personnes ou des groupes se servent de leur Dieu pour semer la haine et la mort.

Mais qu’est-ce que « le monde » sous la plume de Jean ? L’évangéliste écrit ceci : « Dieu a tellemement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jean 3, 16 ; voir 1 Jean 2, 1-2). Cependant, il confère souvent à ce terme un sens négatif. Le monde représente à l’origine ceux des Juifs qui ont refusé la mission et la personne de Jésus, puis ceux qui s’opposent à la diffusion de l’Évangile (Jean 15, 18-19 ; 17, 14-16). Enfin, dans son épître, Jean en vient à considérer comme faisant partie aussi de ce monde hostile les membres de l’Église qui ne vivent pas dans la communion de la foi authentique (lire 1 Jean 2, 18-19 ; 4, 4-5).

La sainteté : un chemin de purification

L’aventure de notre filiation divine est un chemin d’espérance qui se concrétise par une constante purification : quiconque espère se rend pur. Le verbe grec « se rendre pur » s’appliquait aux rites, aux ablutions prescrites pour entrer dans le Temple de Jérusalem ou pour fêter la Pâque (Jean 11, 55). Mais les auteurs du Nouveau Testament ont transféré ce verbe au domaine moral. L’un d’eux nous invite à purifier notre être par l’obéissance à la vérité de l’Évangile pour accéder à un amour fraternel sincère (1 Pierre 1, 22). Un autre recommande ceci : « Purifiez vos mains [= vos actions], sanctifiez vos cœurs [= vos pensées] » (Jacques 4, 8). Ainsi, se purifier et se sanctifier, termes synonymes, tracent le chemin de la sainteté.

La dernière ligne de la lecture reste énigmatique : « comme celui-là est pur. » Est-ce la pureté des intentions de Dieu envers nous ? Est-ce la pureté du Christ en sa mission ? Sans doute les deux !

Matthieu 5, 1-12a (Les Béatitudes)

La béatitude est une forme d’expression biblique félicitant celui qui met à profit les dons que Dieu lui fait. Et si elle inclut le futur, elle promet aussi une joie à venir. Ainsi Jésus avait promis le bonheur au pauvres : « Heureux, vous les pauvres, le règne de Dieu est pour vous », et Luc (6, 20-23), dans une version plus ancienne que celle de Matthieu, rapporte trois béatitudes sur ce thème : Dieu est lassé de vous voir pauvres ; il vient régner en votre faveur.

Des béatitudes de Luc à celles de Matthieu

Or Jésus nous a quittés, et il y a toujours des pauvres. A-t-il donc échoué ? Matthieu ne le pense pas. Si un groupe de disciples, d’accord entre eux, s’éduquent mutuellement en frères à suivre l’exemple et l’enseignement de Jésus, alors ils feront l’expérience de la réalité du Royaume annoncé par le Christ. En d’autres termes, le message de bonheur proclamé par Jésus devient, chez Matthieu, un programme de vie. C’est en ce sens que l’évangéliste refaçonne entièrement, et avec un grand art, les béatitudes que lui lègue la tradition. sa construction en huit béatitudes est une forme littéraire déjà attestée dans la bibliothèque de Qoumrân.

À cet égard, son arrangement des deux premières béatitudes est révélateur : « Heureux les pauvres de cœur (ou : par l’esprit) ». La sentence ne vise plus les pauvres de la société, mais une attitude intérieure d’humilité, déjà vantée par les prophètes (Sophonie 3, 11-12) et opposée à tout orgueil. Dans les conflits, le pauvre de cœur fait simplement confiance à Dieu pour juger de son bon droit (Psaume 69 [70], 6). Renforçant ce sens, Matthieu compose une seconde béatitude, inspirée du Psaume 36 [37], 11.22 : ceux à qui Dieu promet le Royaume, « la terre (promise) », ces pauvres de cœur, ce sont aussi « les doux », les non-violents qui refusent de s’imposer, de se rebiffer. Ainsi, pourra-t-on constituer une communauté qui fasse le bonheur des petits et des malheureux, si chaque membre prend sur lui-même et se situe dans une attitude d’humilité et de douceur vis-à-vis de Dieu et de ses frères. Bref, on incarnera le comportement de Jésus qui se présente lui-même comme « doux et humble de cœur » (Matthieu 11, 29).

Huit béatitudes…

Huit béatitudes sont encadrées par une même expression : « le royaume des Cieux est à eux » ; elle indique le but recherché. Elles se subdivisent eu deux groupes de quatre béatitudes conclus chacun par le mot « justice ». Le premier groupe s’intéresse aux dispositions intérieures. Il chante le bonheur de ceux qui s’ouvrent à Dieu dans une humilité confiante et cultivent la non-violence (« les doux »), de ceux qui, « affligés », comptent sur la consolation de Dieu, de ceux qui n’ont faim que de voir Dieu faire triompher ses droits, selon le sens religieux juif du mot « justice ».

Le second groupe s’oriente davantage vers un comportement : la miséricorde, *la pureté de cœur, la paix, l’acceptation même de la persécution pour rester fidèle à la justice de Dieu, à ce que Dieu attend des croyants. Notons que les « artisans de paix » ne sont ni les puissants qui veulent imposer la paix par la force, ni les « bénis-oui-oui », mais ceux qui s’efforcent de rétablir la concorde entre les humains. Dans la tradition juive, ils ont le prophète Élie pour saint patron (voir Malachie 3, 23-24). Ils sont « fils de Dieu », imitateurs de la conduite de Dieu (comparer, dans le même Sermon, Matthieu 5, 43-48).

… plus une

Une neuvième béatitude, où l’on passe du « eux » en « vous », sert de transition avec la suite du Sermon sur la montagne. De quelque manière, être persécuté signifie que l’on est sur la bonne voie, car le Royaume de justice, dont tout le Sermon explicite les beautés et les exigences, est inacceptable pour les tenants du pouvoir et de la domination.

* Les cœurs purs. Aux « purs par le cœur », la 6e béatitude promet qu’ils verront Dieu. Le texte s’inspire du Psaume 23 [24], 3-6 disant que peut seul entrer dans le Temple « l’innocent de mains et le pur de cœur » ; telle est bien, ajoute-t-on, « la race de ceux qui cherchent (à voir) la face de Dieu ». Sur cet arrière-fond, la pureté n’est pas mise en lien direct ici avec la sexualité ; elle prône plutôt la droiture, l’absence de duplicité, la cohérence entre l’agir (« les mains ») et les motivations profondes (« le cœur »). Matthieu (15, 18-19; 23, 26) reviendra sur ce motif.

Dans l’Orient ancien, « voir la face » du roi, C’est avoir ses entrées auprès de lui. Par analogie, « voir la face de Dieu » signifiait être admis dans le Sanctuaire. À partir de là, l’expression devint facilement le symbole de l’admission des croyants auprès de Dieu à la fin des temps (cf. Apocalypse 22, 3-4). Bref, heureux celui qui garde la droiture intérieure en tous ses actes : celui-là goûtera un jour avec Dieu une intimité sans pareille.

 




Solennité de la Toussaint par le Diacre Jacques FOURNIER (1 Novembre)

“Dieu nous appelle tous au Bonheur” (Mt 5,1-12)…

 

En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait :
« Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

béatitudes matthieu

 

            Jésus n’a semble-t-il, ici, qu’un seul mot à la bouche : « Heureux », répété neuf fois, et ce bonheur est proposé dès maintenant. En effet, dans cet appel, « heureux les pauvres de cœur, le Royaume des Cieux est à eux ! », le verbe est au présent ! Mais qui sont ces « pauvres de cœur » ? Jésus en est le premier exemple… Il est « l’Unique Engendré » (Jn 1,14.18) en tant qu’il reçoit de toute éternité du Père son être et sa vie. « Comme le Père a la vie en lui-même, de même a-t-il donné au Fils d’avoir la vie en lui-même. Je vis par le Père » (Jn 5,26 ; 6,57). Et il ne peut même rien faire de lui-même (Jn 5,19-20.30), car ses œuvres sont en fait celles du Père (Jn 14,10). Lui, il est « le Serviteur » du Père (Ac 3,13.26 ; 4,27). Jésus est donc « pauvre de cœur », « doux et humble de cœur » (Mt 11,29), car tout ce qu’Il Est, tout ce qu’il fait, il le doit non pas à lui-même, mais à un autre, le Père… « Être pauvre de cœur », c’est donc mettre un autre que soi-même à la première place en son cœur. C’est accepter de recevoir tout ce que l’on est, tout ce que l’on vit d’un autre… Le Royaume des Cieux n’est pas ainsi une réalité spirituelle qui se gagne à coup de bonnes actions qui mériteraient une récompense. Non, le Royaume des Cieux est une histoire d’amour entre le Maître de ce Royaume, Dieu, et tous ceux et celles qu’il invite à y entrer : tous les hommes, ses enfants, tous créés « à l’image et ressemblance » (Gn 1,26-28) de leur Dieu et Père (Lc 11,2 ; Jn 20,17). En effet, nous dit Jésus, « ne crains pas, petit troupeau car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume » (Lc 12,32). Ce Royaume est donc donné gratuitement par amour à quiconque est assez « pauvre de cœur » pour accepter de le recevoir… Et ce Royaume des Cieux n’est pas un lieu, mais un état de vie, un Mystère de Communion avec Dieu dans l’unité d’un même Esprit : « Le Royaume des Cieux est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17), cet Esprit Saint que Dieu donne gratuitement (1Th 4,8), par amour, « aux méchants et aux bons, aux justes et aux injustes » (Mt 5,45). Mais pour recevoir ce « Don de Dieu » (Jn 4,10, Ac 2,38 ; 8,20 ; 10,45 ; 11,17…), puisque le mal ne peut coexister avec Dieu, il est absolument nécessaire de se convertir de tout cœur, de renoncer au mal avec l’aide de Dieu, de changer de vie… D’où les premières Paroles de Jésus en St Marc : « Le Royaume des Cieux est tout proche ; repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (Mc 1,15), Bonne Nouvelle d’un Royaume donné gratuitement avec le Don de l’Esprit Saint… « Recevez l’Esprit Saint » dira le Ressuscité à ses disciples (Jn 20,22)… et avec ce Don de Dieu, « entrez dans la Vie » (Mc 9,43.45.47), la Vie éternelle, Source du seul vrai Bonheur…              DJF




30ième dimanche du temps ordinaire par P. Claude TASSIN (Spiritain)

  Commentaires des Lectures du dimanche 25 octobre 2015

Jérémie 31, 7-9 (L’aveugle et le boiteux, je les fais revenir)

Ces trois versets appartiennent à une section du livre de Jérémie souvent intitulée « livret de la consolation » (Jérémie 30, 1 – 31, 40). Ces deux chapitres chantent l’espérance du prophète. Il envisage le retour des Israélites du Nord (Jacob, Éphraïm), le royaume de Samarie, emmenés captifs en Assyrie (en 722 avant notre ère), vers le « pays du Nord » (voir 2 Rois 17, 5-18). Il imagine même que les deux nations, celle de Samarie et celle de Juda, s’uniront de nouveau en un seul peuple (Jérémie 31, 38-40), vivant ensemble d’une nouvelle alliance dans laquelle la Loi du Seigneur serait inscrite dans les cœurs (Jérémie 31, 31-34). Mais il se peut que ces versets de Jérémie aient été « contaminés » par l’espérance ultérieure du nouvel exode des Judéens, revenant de leur déportation à Babylone (Isaïe 40 – 55). Ainsi va, dans l’épaisseur de l’histoire humaine, la transmission de la révélation biblique.

  Retenons deux faits. C’est, d’une part, l’espérance d’un rassemblement universel, des « extrémités du monde ». C’est, d’autre part et contre ceux qui voient dans l’Ancien Testament l’image d’un Dieu sévère, cette tendre déclaration : « Je suis un père pour Israël. » Éphraïm, figure des tribus du Nord (Samarie), fut béni par Jacob en fils aîné à la place de Manassé, réel aîné (cf. Genèse 48, 9-20). Car, dans l’histoire des patriarches et contre la culture ambiante, Dieu choisit souvent pour ses desseins le cadet à la place de l’aîné. Relevons un beau parallélisme croisé (AB-BA) : « Je suis un père (A) pour Israël (B), Éphraïm (B) est mon fils aîné (A). »

La liturgie retient ce texte à cause d’une mention de l’aveugle, censée éclairer l’épisode de la guérison de Bartimée (évangile). On aurait pu aussi évoquer Isaïe 35, 5-6.

Hébreux 5, 1-6 (« Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité. »)

L’auteur poursuit sa méditation sur le Christ « devenu grand prêtre » et exerçant sa fonction d’intercesseur auprès de Dieu en faveur des croyants. La première partie de la page insiste sur cette fonction d’ambassade, en soulignant la faiblesse d’un Jésus terrestre qui partage nottre condition humaine en sa fragilité. Le paragraphe s’achève par un point d’accrochage avec la suite : la fonction sacerdotale ne relève pas d’un honneur personnel, mais d’une vocation, d’une investiture divine. Le texte évoque Aaron, frère aîné de Moïse, ancêtre de tous les grands prêtres en Israël (cf. Exode 28, 1 et Lévitique 8 – 9) et mentionné trois cent fois dans l’Ancien Testament.

  À ce sacerdoce « aaronique », la seconde partie de la page oppose celui de Melkisédek, un nom qui, ignoré du reste du Nouveau Testament, reviendra encore sept fois dans notre épître. Melkisédek surgit dans une rencontre avec Abram (Genèse 14, 17-20) et ne se retrouve que dans un verset du célèbre Psaume 109 [110], cité ici : « Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité. » Le caractère énigmatique de ce dernier a poussé les légendes juives, jusque dans la bibliothèque de *Qoumrân, à voir en lui un « ovni », un personnage de nature angélique, grand prêtre du culte dans le Temple des cieux et destiné à juger l’univers à la fin des temps. Il n’en fallait pas plus pour que l’Épître aux Hébreux voie en Jésus l’accomplissement de cette figure mystérieuse. Notre auteur ajoute une autre citatrion psalmique : « Tu es mon Fils… » (Psaume 2, 7). Rappelons que, dans la tradition juive, le « Messie » (Psaume 2, 2) peut être soit un roi, soit un prophète, soit un prêtre, soit les trois figures à la fois.

* Qoumrân et Melkisédek. « (Dieu) a fait tomber leur lot dans la part de Melkisédek, lui qui les ramènera vers ceux-ci et proclamera pour eux la libération en leur remettant la dette de leurs fautes. Et cela se fera dans la première semaine du jubilé venant après neuf jubilés. Et le jour des Expiations, c’est la fin du dixième jubilé. (…) Ce sera le moment de l’année de la bienveillance de Melkisédek. C’est lui qui, dans sa puissance, jugera les Saints de Dieu selon les actes de justice, ainsi qu’il est écrit à son sujet dans les cantiques de David qui a dit : Un dieu est debout dans l’assemblée divine, au milieu des dieux il juge. C’est aussi à son sujet qu’il a dit : Au-dessus d’elle retourne vers la hauteur, un dieu jugera les peuples » (Légende hébraïque de Melkisédek, grotte 11 de Qoumrân).

 

 

Marc 10, 46b-52 (Rabbouni, que je retrouve la vue !)

Notre extrait liturgique omet le début d’un verset qui, dans son intégralité, dit ceci : « Ils arrivent à Jéricho. Et comme il sortait de Jéricho… » On ne sait pas ce que Jésus a fait à Jéricho. C’est l’indice que Marc, qui n’a pas connu le Jésus terrestre, puise à une source antérieure. En outre, un évangile apocryphe du 2e siècle (l’Évangile secret de Marc), s’est chargé de combler la lacune par le récit d’une trouble rencontre de Jésus avec un jeune homme (celui de Marc 14, 51-52 ?) dans cette ville. Tout ceci n’est qu’anecdotique.

Jéricho

D’abord, du point de vue théologique, le passage de Jésus à Jéricho s’impose, avant qu’il soit acclamé comme le Messie lors de sa proche entrée à Jérusalem : « Béni soit le Règne qui vient, de notre père David ! » (Marc 11, 10). De fait, l’oasis de Jéricho, à quelque vingt kilomètres de la capitale, était une ville royale par excellence et l’on comprend alors que Bartimée, par deux fois, interpelle Jésus comme « fils de David ». En second lieu, rappelons que le fils de David le plus réputé est Salomon que les traditions juives considéraient comme le saint patron des exorcistes et des guérisseurs. Quand les malheureux invoquent Jésus comme « fils de David », ils n’élaborent pas dans leur âme un acte foi théologique en lui comme Messie, même si les évangélistes écrivent en ce sens. Simplement, ils espèrent trouver en Jésus un nouveau Salomon soulageant leurs souffrances.En outre, le titre araméen Rabbouni décerné par l’aveugle à Jésus exprime une certaine proximité empreinte de respect qui fait contraste avec la solennelle requête à l’adresse du « fils de David ».

Miracle ou vocation ?

Il faut se méfier des traits apparemment anecdotiques de saint Marc. Ils sont lourds de sens. Le fait que Bartimée bondit vers Jésus se réfère à la promesse d’Isaïe 35, 5-6 : « Alors se dessilleront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds s’ouvriront. Alors le boiteux bondira comme un cerf… » L’abandon du « manteau » peut se référer à l’image du vêtement neuf qu’on ne coud pas sur une vieille pièce (Marc 2, 12). Dans ce cas, il s’agit de la nouveauté de la destinée de celui qui a recouvré la vue. À moins qu’il ne s’agisse d’une annonce de la fuite du jeune homme, représentant les futurs baptisés, qui abandonne son vêtement lors de l’arrestation de Jésus à Gethsémani (Marc 14, 52-53). Sur ce point, la recherche est ouverte.

  Certes, le récit a pour cadre une scène de miracle. Mais on reste frappé par ces expressions : « Appelez-le…, il t’appelle… et il le suivait sur le chemin », indices du motif d’une vocation. L’évangile de Marc ne connaît que deux guérisons d’aveugles. La première, réalisée difficilement à Béthsaïde (Marc 8, 22-26) visait l’inintelligence des disciples : « Vous ne comprenez pas encore ? Vous ne saisissez pas ? Avez-vous donc l’esprit bouché, des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre ? » (Marc 8, 17-18). Cette fois, la guérison de l’aveugle de Jéricho semble facile. Elle évoque symboliquement la démarche du vrai disciple prêt à suivre Jésus… sur le chemin de la croix. La dernière invocation de l’aveugle s’ouvre par le titre de Rabbouni : mon maître, mon rabbi. Cette forme, rabbouni, ne se retrouve dans le Nouveau Testament qu’une autre fois,  sur les lèvres de Marie de Magdala (Jean 20, 16).

Sur le chemin

Depuis Marc 10, 32-34, nous savons que ce chemin mène à la croix et que les relations entre les membres de la communauté chrétienne, relations exigeant une conversion, se vivent sous l’horizon d’un chemin de croix. En un premier épilogue (dimanche dernier), Jacques et Jean n’ont pas compris cette perspective : ils demandent toujours les premières places dans la gloire de Jésus. À l’opposé et symboliquement, Bartimée nous représente : nous avons pour vocation de suivre le Crucifié sur sa route, dans une conversion constante des relations interhumaines qui entre dans la logique de la croix.

  Pour finir et en manière de plaisanterie, notons qu’il n’y a pas à élucubrer sur le nom de « Bar-timée » (= fils de Timée) pas plus que sur celui de « Jaïre » (Marc 5, 22). Comme nous connaissons, chez les Français, « Marius et Olive », et comme Flavius Josèphe appelle souvent « Éléazar » des personnages juifs dont il ne connaît pas vraiment l’identité, les évangélistes tendent à « baptiser », selon une tendance pan-orientale, des anonymes.




30ième dimanche du temps ordinaire par le Diacre Jacques FOURNIER (25 Octobre)

« Jésus, fils de David, aie de la miséricorde pour moi ! » (Mc 10,46-52)

En ce temps-là, tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin.
Quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! »
Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, prends pitié de moi ! »
Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. »
L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus.
Prenant la parole, Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L’aveugle lui dit : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! »
Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin.

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Jésus est en marche vers Jérusalem où il va vivre sa Passion pour le salut du monde. Bartimée, « un mendiant aveugle » est « assis au bord de la route ». Par deux fois, il lui crie dans le grec des Évangiles : « Éléêson mé ». Or, « éléos », c’est « la miséricorde ». On pourrait donc traduire : « Jésus, Fils de David, aie de la miséricorde pour moi ! ». Mais c’est exactement ce que Jésus est venu mettre en œuvre pour tous les hommes : « la Toute Puissance de la Miséricorde de Dieu », pour reprendre les termes de la Vierge Marie (Lc 1,49-50), car il est, dit peu après Zacharie, « l’Astre d’en haut, qui nous a visités dans les entrailles de miséricorde de notre Dieu ». Autrement dit, tout en lui n’est que manifestation de l’infinie Miséricorde qui remplit le cœur de Dieu… Le mal nous a plongés de cœur, spirituellement, dans les ténèbres ? « L’Astre d’en Haut nous a visités pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres » car sa Lumière, et « Dieu Est Lumière », « a brillé dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie » (1Jn 1,5 ; Jn 1,5). Mais, puisque « Dieu Est Amour » (1Jn 4,8.16) et qu’Il n’Est qu’Amour (François Varillon), cette Lumière est celle de l’Amour. Autrement dit, aucun péché, aucune misère, aussi énorme soit-elle, ne pourra empêcher Dieu d’Être ce qu’Il Est, et Il Est Amour, heureux de notre joie, bouleversé par nos souffrances et par nos peines, fussent-elles les conséquences de notre péché… Aussi n’a-t-il qu’une Parole à nous dire, et cette Parole retentit jusqu’au cœur de notre misère : « Je t’aime ! » « Le Père Lui-même vous aime », nous dit Jésus (Jn 16,27 ; 17,23 ; Ap 1,5). Et dans ce « je t’aime » se cache un Don qu’il veut voir régner en nos cœurs et qu’il ne reprendra jamais : le Don de sa Lumière, appelée à régner dans nos nuits, le Don de sa Vie, appelée à triompher de tous nos états intérieurs de « mort »…

« Le Seigneur a beaucoup de cœur », « il est miséricordieux et compatissant » (Jc 5,11)… « JE SUIS miséricordieux », avait-il déjà dit par son prophète Jérémie (3,12). Or, ce seul « JE SUIS » suffit à exprimer tout ce qu’Il Est (Ex 3,14). Nous retrouvons ainsi, avec l’Ancien Testament, que Dieu Est tout entier Amour, un Amour qui face à notre misère prend le visage d’une inlassable Miséricorde. Et il n’a qu’une Parole à nous répéter jour après jour : « Je t’aime », et tes blessures, je les ai prises sur moi, pour que tu en guérisses: « Par tes blessures, ô Christ, nous sommes guéris ! » (1P 2,24). Aussi nous invite-t-il jour après jour à tout lui offrir, et il triomphera, pour notre joie !     DJF