HÉGÉSIPPE DE JÉRUSALEM par Yannick LEROY

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HÉGÉSIPPE DE JÉRUSALEM

 

          Hégésippe de Jérusalem – à l’instar de Papias de Hiérapolis – est un personnage notable en raison de l’importance de ses écrits hélas perdus de nos jours. Les fragments qui nous sont parvenus sont rapportés par Eusèbe de Césarée – entre autres – dans son Histoire Ecclésiastique. Les renseignements dont nous disposons nous permettent d’établir que Hégésippe serait né en Palestine vers 110 et serait mort vers 180, probablement à Rome. Converti issu du judaïsme d’obédience pharisienne, il se serait rendu dans la capitale de l’Empire sous le pontificat de l’épiscope Anicet et y serait demeuré jusqu’à l’avènement du pontificat d’Éleuthère. En dehors de ces quelques miettes biographiques, nous ne disposons d’aucune autre information détaillée concernant sa vie. Il n’en reste pas moins que son œuvre constitue l’une des plus importantes de l’époque postapostolique.

          Hégésippe fut l’auteur d’un ouvrage intitulé Hypomnèmata (que l’on peut traduire par « mémoires »), vraisemblablement composé en cinq livres. Eusèbe nous en transmet plusieurs extraits dont l’intérêt est immédiat aux yeux du lecteur averti. On peut y trouver notamment des renseignements concernant Jacques le « frère du Seigneur » et sa fin sur ordre du Sanhédrin en 62. Hégésippe évoque également le processus de succession de Jacques, concerté entre les disciples et les parents de Jésus encore vivants à cette époque. C’est également lui qui mentionne le fait que Siméon – ledit successeur – est cousin du Christ, étant fils de Clopas qui serait selon lui frère de Joseph de Nazareth. Une tradition relative aux frères et sœurs de Jésus (influente dans le christianisme oriental, notamment syriaque) découle des affirmations de Hégésippe qui considère cette fratrie comme descendant de Marie et Joseph. Elle sera remise en cause aux IVè – Vè siècles par Epiphane de Salamine et Jérôme qui feront de ces frères des cousins dans le but de préserver le dogme de la virginité perpétuelle de Marie (tradition latine). Hégésippe nous rapporte également l’existence d’évangiles tels que l’Evangile selon les Hébreux ou encore celui rédigé en caractères « syriens ». Cette mention demeure énigmatique. Il est néanmoins certains qu’il a pu évoquer de nombreux détails relatifs aux Nazaréens, ces Chrétiens demeurés dans le judaïsme bien après la scission entre Eglise et Synagogue. Cette séparation transparaît notamment dans la description qu’il donnedes premières hétérodoxies chrétiennes, provenant selon lui des diverses sectes judaïques existant en Palestine avant la chute du Temple en 70. Le caractère capital de l’œuvre provient de sa situation chronologique en pleine période de séparation du Christianisme et du judaïsme, moment à propos duquel de nombreuses questions demeurent à ce jour sans réponse.

          Bien que les fragments n’aient aucune portée théologique ou spirituelle, il est indéniable que l’œuvre de Hégésippe est d’une importance capitale pour les historiens et les exégètes en raison des multiples anecdotes qu’elle a pu contenir. On ne peut que déplorer sa disparition et espérer une heureuse découverte…

Yannick Leroy

Bibliographie élémentaire

  • Hypomnèmata, S. MORLET (trad.), in Premiers écrits chrétiens, Gallimard, La Pléiade, Paris, 2016, p. 983-990.

  • N. HYLDAHL, “Hegesipps Hypomnemata”, in Studia Theologica XIV, 1960, p. 70-113.

  • E. NORELLI, C. MORESCHINI, Histoire de la littérature chrétienne ancienne grecque et latine, T. I, Genève, Labor et Fides, 2000 pp. 232-233.

  • X. LEVEILS, “Étude historique du récit d’Hégésippe sur la comparution des petits-fils de Jude devant Domitien“, in Revue des études juives CLXXIII, 2014, p. 297-323.

 

Extraits

           Le frère du Seigneur, Jacques, reçut l’administration de l’Église avec les Apôtres. Depuis les temps du Seigneur jusqu’à nous, tous l’appellent le Juste, puisque beaucoup portaient le nom de Jacques. Cet homme fut sanctifié dès le sein de sa mère ; il ne but ni vin, ni boisson enivrante ; il ne mangea rien qui eut vécu ; le rasoir ne passa point sur sa tête ; il ne s’oignit pas d’huile et ne prit pas de bains. A lui seul était permis d’entrer dans le sanctuaire, car il ne portait pas de vêtements de laine, mais de lin. Il entrait seul dans le Temple et il s’y tenait à genoux, demandant pardon pour le peuple, si bien que ses genoux s’étaient endurcis comme ceux d’un chameau, car il était toujours à genoux, adorant Dieu et demandant pardon pour le peuple. A cause de son éminente justice, on l’appelait le Juste et Oblias, ce qui signifie en grec rempart du peuple et justice, ainsi que les Prophètes le montrent à son sujet. Quelques uns donc des sept sectes qui existaient dans le peuple et dont nous avons parlé plus haut dans les Mémoires, demandèrent à Jacques quelle était la porte de Jésus et il leur dit qu’il était le Sauveur. Quelques uns d’entre eux crurent que Jésus était le Christ. Mais les sectes susdites ne crurent ni à sa résurrection, ni à sa venue pour rendre à chacun selon ses œuvres : tous ceux qui crurent le firent par le moyen de Jacques. Beaucoup donc, et même des chefs, ayant cru, il y eut un tumulte parmi les Juifs, les Scribes et les Pharisiens qui disaient : « Tout le peuple court le risque d’attendre en Jésus le Christ. »  Ils allèrent ensemble auprès de Jacques et lui dirent : « Nous t’en prions, retiens le peuple, car il se trompe sur Jésus, comme s’il était le Christ. Nous t’en prions, persuade tous ceux qui viennent pour le jour de la Pâque, au sujet de Jésus : car nous tous avons confiance en toi. Nous te rendons en effet témoignage, ainsi que tout le peuple, que tu es juste et que tu ne fais pas acception de personne. Toi donc, persuade à la foule de ne pas s’égarer au sujet de Jésus. Car tout le peuple et nous tous, nous avons confiance en toi. Tiens-toi dons sur le pinacle du Temple, afin que de là-haut, tu sois en vue et que tes paroles soient entendues de tout le peuple. Car à cause de la Pâque, toutes et les tribus et même les Gentils se sont rassemblés. » Les susdits Scribes et Pharisiens placèrent donc Jacques sur le pinacle du Temple et lui crièrent en disant : « Juste, en qui nous devons tous avoir confiance, puisque le peuple se trompe au sujet de Jésus le crucifié, annonce-nous quelle est la porte de Jésus. Et il répondit à voix haute : Pourquoi m’interrogez-vous sur le Fils de l’Homme ? Il est assis au ciel à la droite de la Grande Puissance et il viendra sur les nuées du ciel. » Beaucoup furent entièrement convaincus et glorifièrent le témoignage de Jacques en disant : « Hosannah au Fils de David ! » Alors, par contre, les mêmes Scribes et Pharisiens se disaient les uns aux autres : « Nous avons mal fait de procurer un tel témoignage à Jésus. Montons donc et jetons-le en bas, afin qu’ils aient peur et ne croient pas en lui. » Et ils crièrent en disant : « Oh ! Oh ! Même le Juste a été égaré ! » Et ils accomplirent l’Ecriture inscrite dans Isaïe : « Enlevons le Juste parce qu’il nous est insupportable : alors ils mangeront les fruits de leurs œuvres. » Ils montèrent donc et jetèrent en bas le Juste. Et ils se disaient les uns aux autres : « Lapidons Jacques le Juste. » Et ils commencèrent à le lapider, car lorsqu’il avait été jeté en bas, il n’était pas mort. Mais s’étant retourné, Jacques se mit à genoux en disant : «  Je t’en prie, Seigneur Dieu Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Tandis qu’ils lui jetaient ainsi des pierres, un des prêtres, des fils de Réchab, fils de Réchabim, auxquels Jérémie le Prophète a rendu témoignage, criait en disant : « Arrêtez ! Que faites-vous ? Le Juste prie pour vous ! » Et quelqu’un d’entre eux, un foulon, ayant pris le bâton avec lequel il foulait les étoffes, frappa sur la tête du Juste ; et ainsi celui-ci rendit témoignage. Et on l’enterra dans le lieu-même, près du Temple et sa stèle demeure encore auprès du Temple. Il a été un vrai témoin pour les Juifs et les Grecs, que Jésus est le Christ. Et bientôt après, Vespasien les assiégea.

EUSEBE DE CESAREE, Histoire Ecclésiastique II, 23

 

 

          Après le martyre de Jacques et la destruction de Jérusalem qui arriva en ce temps, on raconte que ceux des apôtres et des disciples du Seigneur qui étaient encore en ce monde vinrent de partout et se réunirent en un même lieu avec les parents du Sauveur selon la chair (dont la plupart existaient à cette époque). Ils tinrent conseil tous ensemble pour examiner qui serait jugé digne de la succession de Jacques, et ils décidèrent à l’unanimité que Siméon, fils de ce Clopas dont parle l’Évangile, était capable d’occuper le siège de cette église : il était, dit-on, cousin du Sauveur : Hégésippe raconte en effet que Clopas était le frère de Joseph. 

EUSEBE DE CESAREE, Histoire Ecclésiastique III, 11

 

 

         Il y avait encore, de la race du Sauveur, les petits-fils de Jude, qui lui-même était appelé son frère selon la chair : et on les dénonça comme étant de la race de David. L’huissier les amena devant Domitien César, car celui-ci craignait la venue du Christ, comme Hérode. Et il leur demanda s’ils étaient de la race de David et ils dirent que oui. Alors il leur demanda combien de propriétés ils avaient et de quelles richesses ils étaient les maîtres. Ils dirent qu’à eux deux ils possédaient seulement neuf mille deniers et que chacun d’eux en avait la moitié, et ils ajoutèrent qu’ils n’avaient même pas cela en numéraire, mais que c’était l’évaluation d’une terre de trente-neuf plèthres sur lesquels ils payaient des impôts et qu’ils cultivaient eux-mêmes pour vivre. Puis ils montrèrent aussi leurs mains, comme preuve de leur travail personnel, ils alléguèrent la rudesse de leurs corps ; ils présentèrent les durillons incrustés dans leurs propres mains par suite de leur labeur continuel. Interrogés sur le Christ et sur son royaume, sur sa nature, sur les lieux et temps de sa manifestation, ils donnèrent cette réponse que ce royaume n’était pas de ce monde, ni de cette terre, mais céleste et angélique, qu’il arriverait à la consommation des siècles, lorsque le Christ viendrait dans la gloire, jugerait les vivants et les morts et rendrait à chacun selon les œuvres. Domitien, là-dessus, ne les condamna à rien, mais il les dédaigna comme des hommes simples, les renvoya libres et fit cesser par édit la persécution contre l’Eglise. Lorsqu’ils furent délivrés, ils dirigèrent les Eglises, à la fois comme martyrs et comme parents du Seigneur, et, la paix rétablie, ils restèrent en vie jusqu’au règne de Trajan.

EUSEBE DE CESAREE, Histoire Ecclésiastique III, 20

 

Après que Jacques le Juste eut rendu son témoignage comme le Seigneur et pour la même doctrine, le fils de son oncle, Siméon, fils de Clopas, fut établi épiscope : tous le préférèrent comme deuxième épiscope parce qu’il était cousin du Seigneur. L’Eglise était encore appelée vierge parce qu’elle n’avait pas été souillée par de vains discours. Ce fut Thébouthis, parce qu’il n’était pas devenu épiscope, qui commença à la souiller parmi le peuple, à partir des sept sectes juives dont il était aussi membre : de ces sectes sortirent Simon, le père des Simoniens ; Cléobius, le père des Cléobiens ; Dosithée, le père des Dosithéens ; Gortheios, le père des Gorathéniens, et les Masbothéens. De ceux-ci viennent les Ménandrianistes, les Marcianistes, les Carpocratiens, les Valentiniens, les Basilidiens, les Satorniliens, qui, chacun pour sa part et d’une manière différente, avaient introduit leur propre opinion. De ces hommes sont venus de faux Christs, de faux prophètes, de faux apôtres, qui ont divisé l’unité de l’Eglise par des discours corrupteurs contre Dieu et contre son Christ.

EUSEBE DE CESAREE, Histoire Ecclésiastique IV, 22




IRÉNÉE DE LYON

Né à Smyrne (Izmir en Turquie actuelle) entre 120 et 130, Irénée est un personnage assez bien connu de l’historiographie bien que ses écrits soient demeurés longtemps introuvables. La plupart des renseignements concernant sa vie nous sont donnés par Irénée lui-même, dans son œuvre. Nous sommes également renseignés par Eusèbe de Césarée qui décrit les persécutions subies par la communauté de Lyon au IIème siècle. Deuxième épiscope de la ville, il a connu Polycarpe de Smyrne et fut – selon Jérôme de Stridon – un disciple de Papias de Hiérapolis. Arrivé à Lyon vers 175 en tant que simple « prêtre », Irénée assiste alors l’épiscope Pothin dans la conduite spirituelle de la communauté. Lorsque ce dernier meurt, victime de la persécution déclenchée sous Marc-Aurèle en 177, c’est Irénée qui lui succède et est chargé de porter la lettre relatant la situation lyonnaise à Eleuthère, épiscope de Rome (auquel il se présente en qualité de « presbytre »). Son rôle à la tête de la communauté est marqué par une forte activité missionnaire ayant abouti à la création de plusieurs diocèses gaulois (Besançon par exemple). Selon les témoignages fort tardifs de Jérôme et Grégoire de Tours, il serait mort martyr durant la persécution de Septime Sévère (202) mais rien ne permet à l’heure actuelle de confirmer ce fait.

          Irénée est l’auteur d’une œuvre majeure de la littérature patristique, intitulée Réfutation de la Gnose au nom menteur mais plus connue sous l’appellation Contre les Hérésies (Aduersus hæreses) en cinq livres. Dans cet ouvrage, il fait œuvre de théologien systématique et entreprend de démontrer la fausseté des conceptions de ceux que l’on appelle « Gnostiques » (notamment le plus célèbre, Valentin), démontrant habilement que la véritable gnose (connaissance) est celle transmise par la prédication apostolique et conservée dans l’enseignement qui en est hérité.  Pour lui, l’orthodoxie dépend directement de l’histoire du salut débutée au début de l’Ancien Testament, selon un dessein divin ininterrompu. Irénée fait preuve d’une très grande maîtrise de la rhétorique pour contester point par point les arguments avancés par ses adversaires. Jamais outrancier, il manifeste bien sa réputation pacifique (déjà prouvée lors des conflits concernant la date de la Pâque) et fonde solidement son argumentation sur la dualité entre la chair magnifiée par le Christ et l’esprit dans lequel s’incarne la perfection de la création. En cela, la pensée d’Irénée est clairement influencée par la théologie de Jean. Les prétentions apostoliques des Gnostiques sont faussées par le détournement de cette dualité et une conception déviante du Christ. Il est également l’auteur d’une Démonstration de la prédication apostolique parvenue uniquement dans une traduction arménienne (à l’instar de nombreux fragments du Contre les hérésies).

          L’œuvre d’Irénée nous a conservé des éléments intéressants, tels que la mention du fameux Évangile de Judas ou encore la première attestation de l’évangile tétramorphe (c’est-à-dire l’utilisation des quatre évangiles néotestamentaires reconnus comme inspirés). On peut affirmer que les écrits d’Irénée constituent des ouvrages incontournables pour la compréhension de la théologie chrétienne naissante autant que pour l’appréhension de la construction de l’orthodoxie.

Bibliographie élémentaire

IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies I à V, A. Rousseau et L. Doutreleau (éd. et trad.), Paris, Cerf, 1965-1982.

IRÉNÉE DE LYON, Démonstration de la prédication apostolique, A. Rousseau (trad.), Paris, Cerf, 1995.

J. FANTINO, La Théologie d’Irénée, Paris, Cerf, 1994.

E. NORELLI, C. MORESCHINI, Histoire de la littérature chrétienne ancienne grecque et latine, T. I, Genève, Labor et Fides, 2000 pp. 269-279.

S.-C. MIMOUNI, P. MARAVAL, Le Christianisme, des origines à Constantin, Paris, PUF, 2006, pp. 396-397.

Extraits

           Sans égard pour la vérité, certaines gens introduisent (dans la doctrine) des paroles mensongères et de vaines généalogies, qui soulèvent plus de difficultés, comme dit l’Apôtre, qu’elles ne contribuent à bâtir l’édifice de Dieu dans la foi ; leurs combinaisons adroites convainquent et entraînent les naïfs; ils les emprisonnent dans des explications falsifiées des paroles du Seigneur, dans des commentaires pervers de ses belles paroles. Ainsi chavirent beaucoup d’âmes, attirées par une prétendue connaissance (qu’on leur ferait acquérir), loin de Celui qui a organisé et ordonné l’univers. Qu’ont-ils donc à leur montrer, (ces habiles), de plus haut et de plus grand que ce Dieu qui a fait le ciel et la terre et tout ce qu’ils contiennent? Leurs artifices de paroles poussent à l’étude les incapables et leurs absurdités causent la perte de ces malheureux, qui, ne pouvant discerner le vrai du faux, blasphèment avec impiété le Créateur. Ils ne montrent pas leur erreur pour ne pas se découvrir et ne pas être pris; elle s’enveloppe adroitement de vraisemblances spécieuses, et, par ses dehors, elle apparaît aux novices comme plus vraie que la vérité même. Un homme qui valait mieux – que nous disait justement, en pensant à ces gens-là : l’émeraude est une pierre précieuse, que beaucoup achètent à gros prix ; elle ressemble (pourtant) — et c’est humiliant pour elle — à un morceau de verre bien travaillé, chaque fois que ne se rencontre pas un connaisseur capable de discerner ce travail. Mêlez de l’airain à de l’argent : qui donc pourra facilement s’en apercevoir?

Nous ne voulons pas que, par notre fait, des âmes soient emportées (par ces ravisseurs), comme des brebis par des loups, trompées par les toisons qui les couvrent, sans les reconnaître, eux dont le Seigneur a voulu que nous nous gardions, eux qui parlent comme nous et qui pensent autrement que nous! C’est pourquoi nous avons jugé nécessaire de puiser dans les écrits des disciples de Valentin, comme ils disent, et d’entrer en relations avec quelques-uns d’entre eux et de nous rendre maître de leur doctrine afin de vous révéler, mon bien-aimé, ces prodigieux et profonds mystères que tout le monde ne peut pas comprendre.., parce que tout le monde n’a pas un assez puissant cerveau. Apprenez à les connaître, vous aussi, afin de les révéler à ceux qui sont avec vous, afin de les exhorter à se bien garder des abîmes de la folie et des blasphèmes contre le Christ! Autant qu’il sera en notre pouvoir, c’est la doctrine de ceux qui enseignent aujourd’hui, — je parle des élèves de Ptolémée, la fleur de l’école de Valentin —, que nous ferons connaître brièvement et clairement ; et, dans la mesure de nos faibles moyens, nous vous mettrons en mesure de ruiner cette doctrine, en montrant que ce qu’ils disent est absurde et répugne à la vérité.

Nous n’avons pas l’habitude d’écrire, nous ne sommes pas habile dans l’art des mots; mais c’est la charité qui nous pousse à vous révéler, à vous et à ceux qui sont avec vous, les doctrines jusqu’ici cachées que la grâce de Dieu fait venir au jour : « car il n’est rien de caché qui ne doive être révélé, rien de secret qui ne doive être connu. » Vous ne chercherez chez nous — qui vivons chez les Celtes et qui, dans nos occupations, usons de la langue barbare —, ni l’art des mots que nous n’avons pas appris, ni la force du (véritable) écrivain que nous n’avons pas cherché à atteindre, ni ces grâces du style, ni cet art de plaire que nous ignorons. Simplement, véridiquement, sans recherche, mais avec amour, nous avons écrit (ce livre) pour vous; avec amour recevez-le de même ; développez-le, puisque vous en êtes plus capable que nous; les germes naissants que nous vous donnons fructifieront dans les profondeurs de votre pensée; vous montrerez avec force à ceux qui vous entourent ce que nous aurons faiblement indiqué. Vous cherchez depuis longtemps à étudier leur doctrine : nous nous sommes efforcés de vous la faire connaître et même de vous donner le moyen d’en montrer les mensonges ; rivalisez donc avec nous et occupez-vous de servir nos autres frères, selon la grâce que vous a donnée le Seigneur, afin que les raisons spécieuses (de ces gens-là) n’entraînent plus les âmes.

                                                          Contre les hérésies I, préface

          Le Seigneur de toutes choses a en effet donné à ses apôtres le pouvoir d’annoncer l’Évangile et c’est par eux que nous avons connu la vérité, c’est-à-dire l’enseignement du Fils de Dieu. C’est aussi à eux que le Seigneur a dit : « Qui vous écoute m’écoute, et qui vous méprise me méprise et méprise Celui qui m’a envoyé ». Car ce n’est pas par d’autres que nous avons connu l’ “économie” de notre salut, mais bien par ceux par qui l’Évangile nous est parvenu. Cet Évangile, ils l’ont d’abord prêché ; ensuite, par la volonté de Dieu, ils nous l’ont transmis dans des Écritures, pour qu’il soit le fondement et la colonne de notre foi. Car il n’est pas non plus permis de dire qu’ils ont prêché avant d’avoir reçu la connaissance parfaite, comme osent le prétendre certains, qui se targuent d’être les correcteurs des apôtres. En effet, après que notre Seigneur fut ressuscité d’entre les morts et que les apôtres eurent été, par la venue de l’Esprit Saint, revêtus de la force d’en haut, ils furent remplis de certitude au sujet de tout et ils possédèrent la connaissance parfaite ; et c’est alors qu’ils s’en allèrent jusqu’aux extrémités de la terre, proclamant la bonne nouvelle des biens qui nous viennent de Dieu et annonçant aux hommes la paix céleste : ils avaient, tous ensemble et chacun pour son compte, l’ “Évangile de Dieu”. Ainsi Matthieu publia-t-il chez les Hébreux, dans leur propre langue, une forme écrite d’Évangile, à l’époque où Pierre et Paul évangélisaient Rome et y fondaient l’Église. Après la mort de ces derniers, Marc, le disciple et l’interprète de Pierre, nous transmit lui aussi par écrit ce que prêchait Pierre. De son côté, Luc, le compagnon de Paul, consigna en un livre l’Évangile que prêchait celui-ci. Puis Jean, le disciple du Seigneur, celui-là même qui avait reposé sur sa poitrine, publia lui aussi l’Évangile, tandis qu’il séjournait à Éphèse, en Asie. Et tous ceux-là nous ont transmis l’enseignement suivant : un seul Dieu, Créateur du ciel et de la terre, qui fut prêché par la Loi et les prophètes, et un seul Christ, Fils de Dieu. Si donc quelqu’un leur refuse son assentiment, il méprise ceux qui ont eu part au Seigneur, méprise aussi le Seigneur lui-même, méprise enfin le Père ; il se condamne lui-même, parce qu’il résiste et s’oppose à son salut, — ce que font précisément tous les hérétiques

                                                              Contre les hérésies III, 1




Méliton de Sardes

Bien qu’il soit un auteur majeur au sein des Pères de l’Eglise, on sait relativement peu de choses concernant Méliton. Originaire de Sardes (ancienne capitale du Royaume de Lydie) en Asie Mineure (Turquie actuelle), Polycarpe de Smyrne y place le lieu de sa sépulture. Eusèbe de Césarée en fait l’épiscope de la cité mais il semble qu’aucun autre élément ne puisse le confirmer. Il meurt vers 180-190 et on date son œuvre des années 160-180. Quoi qu’il en soit, sa réputation semble notable à l’époque et on note qu’il est le premier Père connu à réaliser un pèlerinage en Palestine afin d’y faire des recherches portant sur la Bible hébraïque. On estime qu’il fut originaire du milieu quartodéciman, c’est-à-dire le courant judéo-chrétien célébrant le temps pascal en même temps que la Pâque juive, à une époque où le conflit est très vif avec la communauté de Rome dont l’épiscope Victor souhaite imposer une date différente pour commémorer la Passion et la Résurrection (ce qui ne l’empêche pas d’être à l’origine de la « théologie de la substitution » en ce qu’il considère que le salut du christianisme rend caduque l’élection d’Israël).

         Méliton est essentielle connu de l’Histoire pour une œuvre majeure nous étant parvenue tardivement (1936) ; il s’agit du livre Sur la Pâque, un traité poétique portant sur la Passion du Christ et sa symbolique quant à la destinée d’Israël. Texte éminemment intéressant par la conception qu’il renferme, il n’en demeure pas moins d’une grande violence vis-à-vis du judaïsme qu’il n’hésite pas à accuser de déicide (l’ouvrage est considéré comme le premier témoin littéraire de cet antijudaïsme qui persistera durant des siècles en insistant sur le rôle joué par Israël dans la mort de Jésus de Nazareth). Il est cependant capital de constater que Méliton lui-même est totalement versé dans la connaissance des Ecritures et manifeste ainsi son appartenance plus ou moins éloignée à la foi juive. Il est d’ailleurs fort probable que l’auteur – fortement marqué par l’Evangile de Jean – ait utilisé l’Evangile selon Pierre, texte judéo-chrétien fortement imprégné de ressentiment envers Israël responsable de la mise à mort du Messie. On estime que cette œuvre marque la rupture définitive entre christianisme et judaïsme (notamment d’après S.-C. Mimouni, grand spécialiste des rapports entre christianisme et judaïsme aux origines).

         Méliton de Sardes aurait également rédigé une Apologie destinée à défendre la foi chrétienne auprès de l’empereur Marc-Aurèle (uniquement trois fragments ont été transmis dans l’Histoire Ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée). Par ailleurs, plusieurs fragments nous sont parvenus, provenant d’œuvres méconnues, manifestant une interprétation dite « typologique » de la conception du Christ (notamment à travers la figure d’Isaac considéré comme une figure du Christ sacrifié).

         Bien que faisant preuve d’une grande hostilité envers Israël (en réalité le rabbinisme naissant), l’œuvre de Méliton est également empreinte d’une grande maîtrise poétique et d’une christologie très profonde renvoyant aux racines mêmes de la foi nazaréenne. Il est important de lire le traité Sur la Pâque pour comprendre les origines de ce que l’on appelle (bien souvent à tort) l’antijudaïsme chrétien primitif et qui est en réalité le témoignage d’une virulente polémique inter-juive présente également dans le Talmud.

 

                                                                                                    Yannick Leroy

 

Bibliographie élémentaire

  • MELITON DE SARDES, Sur la Pâque – Fragments, O. Perler (éd. et trad.), Paris, Cerf, 1966.

  • MELITON DE SARDES, Sur la Pâque, F. Bouet de Quatrebarbes (trad.), in Premiers écrits chrétiens, La Pléiade, Paris, Gallimard, 2016, pp. 231-246.

  • B. POUDERON, Les Apologistes grecs du IIè siècle, Paris, Cerf, 2005, pp. 227-240.

  • E. NORELLI, C. MORESCHINI, Histoire de la littérature chrétienne ancienne grecque et latine, T. I, Genève, Labor et Fides, 2000 pp. 170-175.

  • S.-C. MIMOUNI, P. MARAVAL, Le Christianisme, des origines à Constantin, Paris, PUF, 2006, pp. 265-267.

 

Extraits

 

[…]O mystère étrange et inexplicable !

L’immolation du mouton se trouve être le Salut d’Israël,

Et la mort du mouton devint la vie du peuple,

Et le sang intimida l’Ange.

Dis-moi, ô Ange, ce qui t’a intimidé :

L’immolation du mouton ou la vie du Seigneur ?

La mort du mouton ou la préfiguration du Seigneur ?

Le sang du mouton ou l’Esprit du Seigneur ?

Il est clair que tu as été intimidé parce que tu as vu le mystère du Seigneur

S’accomplissant dans le mouton,

La vie du Seigneur dans l’immolation du mouton,

La préfiguration du Seigneur dans la mort du mouton.

                                                                                Sur la Pâque 31-34.

 

C’est Lui qui fut mis à mort ! Et où fut-il mis à mort ? Au milieu de Jérusalem. Pourquoi ?

Parce qu’Il guérit leurs boiteux,

Et qu’Il purifia leurs lépreux,

Et qu’Il amena leurs aveugles à la lumière,

Et qu’Il ressuscita leurs morts.

Voilà pourquoi Il souffrit.

Et il est écrit quelque part dans la Loi et les Prophètes :

« Ils m’ont rendu le mal pour le bien et à mon âme l’abandon. Ils méditèrent contre moi le mal, disant : Lions le juste car il est embarrassant pour nous. »

                                                                                        Sur la Pâque 72

 

Etant Seigneur,

Ayant revêtu l’homme,

Et ayant souffert pour celui qui souffrait,

Et ayant été lié pour celui qui était détenu,

Et ayant été jugé pour le coupable,

Et ayant été enseveli pour celui qui avait été enseveli,

Il ressuscita des morts et fit entendre ceci à haute voix :

« Qui disputera contre moi ?

Qu’il se mette en face de moi !

C’est moi qui ai délivré le condamné ;

C’est moi qui ai vivifié le mort ;

C’est moi qui ai ressuscité l’enseveli.

Qui est mon contradicteur ?

C’est moi, dit-il, le Christ,

C’est moi qui ai détruit la Mort,

Et qui ai triomphé de l’ennemi,

Et qui ai foulé aux pieds l’Enfer,

Et qui ai lié le fort,

Et qui ai ravi l’homme vers les hauteurs des cieux,

C’est moi, dit-il, le Christ. »

                                                            Sur la Pâque 100-102.

 

Si cela est fait par ton ordre, que ce soit bien! Car un Empereur juste n’ordonnerait jamais rien injustement, et nous-mêmes supportons avec plaisir la récompense d’une telle mort. Mais nous t’adressons cette seule requête, afin que tu connaisses d’abord les auteurs d’une telle jalousie et que tu décides avec justice s’ils sont dignes de la mort et du châtiment, ou bien du salut et de la tranquillité. Mais si la résolution-même et ce nouvel édit ne sont pas de toi – il ne conviendrait même pas contre des ennemis barbares – nous te demandons bien davantage de ne pas nous abandonner à un tel brigandage public.

Fragment de l’Apologie à Marc-Aurèle,

                                           in EUSEBE DE CESAREE, Histoire ecclésiastique IV, 24, 6.

 

     Car Il a été lié comme un bélier – cela est dit au sujet de Notre Seigneur Jésus-Christ – et Il a été tondu comme un agneau et conduit comme un mouton et Il a été crucifié comme un agneau et Il porta le bois sur ses épaules, conduit pour être immolé comme Isaac par son père. Mais le Christ a souffert ; Isaac par contre n’a pas souffert, car il était figure de Celui qui souffrirait un jour, le Christ. Mais étant devenu la figure du Christ, il inspira aux hommes de l’étonnement et de la crainte. On pouvait en effet contempler un mystère inouï : un fils conduit par son père sur la montagne pour être immolé, fils qu’il plaça, les pieds liés, sur le bois du sacrifice, après avoir soigneusement préparé ce qui était nécessaire à son immolation. Isaac se tait, lié comme un bélier. Il n’ouvre point la bouche, il ne dit mot. Ni effrayé par le poignard, ni terrifié par le feu, ni attristé par la souffrance, courageusement, il était la figure du Seigneur. Il y avait donc Isaac placé au milieu, lié comme un bélier, et à ses côtés Abraham, le poignard hors du fourreau, sans honte de mettre à mort son fils.

 

Fragment, œuvre indéterminée (J. B. PITRA, Spicilegium Solesmense, II, p. LXIII)




JUSTIN DE NEAPOLIS

         Né au début IIème siècle à Flavia Neapolis (actuelle Naplouse en Cisjordanie), Justin est l’un des auteurs majeurs de la pensée chrétienne antique. Appelé également Justin Martyr ou Justin le philosophe, il voit le jour dans une famille polythéiste et se décrit lui-même comme incirconcis et d’ascendance samaritaine (bien qu’il ne manifeste aucune connaissance des rites samaritains). Il est considéré parmi les plus grands apologètes de la littérature patristique. Son œuvre parvenue jusqu’à nous se compose de deux ouvrages essentiels : les Apologies et le Dialogue avec Tryphon. Ayant créé une école de philosophie chrétienne à Rome dans les années 150, Justin reste célèbre pour avoir notamment formé Tatien – auteur du Diatessaron (fusion des Évangiles en un unique ouvrage) et d’un Discours aux Grecs – demeuré lui-même connu pour avoir versé dans l’hétérodoxie dite « encratite » répugnant à tout acte charnel et prônant l’abstinence absolue. Justin est jugé et condamné à la décapitation – probablement en 165 – par le Préfet Junius Rusticus à Rome, ainsi que six de ses probables disciples.

         L’œuvre de Justin est d’une remarquable richesse et permet de placer la défense de la foi chrétienne sur deux plans distincts : la démonstration auprès de l’Empire (notamment Antonin le Pieux et Marc-Aurèle) et la démonstration auprès du judaïsme pharisien (représenté par le personnage de Tryphon). Ses écrits ont laissé deux traces fort importantes pour l’appréciation des historiens, à savoir la séparation quasi-définitive entre christianisme et judaïsme et la plus ancienne description connue de la célébration eucharistique. En tant que défenseur, Justin ne s’est pas contenté d’exonérer les Chrétiens des accusations portées contre eux ; il a également démontré de manière philosophique (en se référant notamment à Platon) que la foi dans le Christ était l’aboutissement parfait de la connaissance du Divin, par la pratique de la justice dans la foi et non par une attitude passive. D’autre part, on estime qu’il est à l’origine de la définition de ce qu’est la succession apostolique. D’autres œuvres de Justin sont connues mais perdues, telles que le Syntagma, le probable premier catalogue de croyances déviantes (« hérésies ») au sein du christianisme de cette époque. Il convient également de souligner que des œuvres ont été faussement placées sous son nom (Pseudo-Justin).

         La lecture des ouvrages de Justin est indispensable à toute personne souhaitant développer ses connaissances sur le christianisme antique au moment où celui-ci peut être considéré comme détaché de ses racines judéennes. Pour le croyant, ces écrits sont une source inépuisable d’arguments permettant de consolider les fondements spirituels de la foi, notamment aux yeux des détracteurs du Christ.

Bibliographie élémentaire

 

  • JUSTIN DE NEAPOLIS, Apologie, C. Munier (éd. et trad.), Paris, Cerf, 2006.

  • JUSTIN DE NEAPOLIS, Dialogue avec Tryphon, B. Pouderon (éd. et trad.), in Premiers écrits chrétiens, La Pléiade, Paris, Gallimard, 2016, pp. 400-573.

  • E. NORELLI, C. MORESCHINI, Histoire de la littérature chrétienne ancienne grecque et latine, T. I, Genève, Labor et Fides, 2000 pp. 240-246.

  • S.-C. MIMOUNI, P. MARAVAL, Le Christianisme, des origines à Constantin, Paris, PUF, 2006, pp. 395-396.

Extraits

 

[…] Après la présentation du pain et d’une coupe d’eau, comme le font les adeptes de Mithra, désormais nous nous remémorons toujours ces choses entre nous ; ceux qui ont du bien viennent en aide à tous ceux qui sont dans le besoin, et nous nous sommes toujours entre nous. Pour toute nourriture que nous prenons, nous bénissons le créateur de l’univers par son Fils Jésus-Christ et par l’Esprit saint. Au jour que l’on appelle « jour du Soleil », tous, qu’il demeure en ville ou à la campagne, se réunissent en un même lieu ; on lit les Mémoires des Apôtres ou les écrits des prophètes, aussi longtemps que c’est possible. Puis, quand le lecteur a fini, le président de l’assemblée prend la parole pour nous admonester et nous exhorter à imiter ces beaux enseignements. Ensuite, nous nous levons tous ensemble et nous adressons (à Dieu) des prières ; et, comme nous l’avons dit plus haut, lorsque nous avons achevé la prière, on apporte du pain, du vin, et de l’eau, et le président, pareillement, fait monter prières et actions de grâce, de son mieux, et le peuple exprime son accord en proclamant l’Amen. Puis on fait pour chacun la distribution et le partage de l’eucharistie ; on envoie leur part aux absents par l’intermédiaire des diacres. Ceux qui ont du bien et qui le veulent donnent librement ce qu’ils veulent, chacun selon son gré ; ce qui est recueilli est mis en réserve auprès du président

Apologie I, 67.

 

On nous dira peut-être : « Donnez-vous tous la mort à vous-mêmes. C’est le chemin pour aller à Dieu : vous nous épargnerez la besogne. » Je dirai pourquoi nous n’agissons pas ainsi et pourquoi nous confessons sans crainte notre foi devant les tribunaux. Notre doctrine nous enseigne que Dieu n’a pas fait le monde sans but, mais pour le genre humain : il aime ceux qui cherchent à imiter ses perfections, comme nous l’avons dit antérieurement ; il déteste ceux qui font le mal en parole ou en œuvre. Si nous nous donnons tous la mort, nous serons cause, autant qu’il est en nous, qu’il ne naîtra plus personne, qu’il n’y aura plus de disciples de la loi divine, et même qu’il n’y aura plus d’hommes. Agir ainsi, c’est aller contre la volonté de Dieu. Devant les juges, nous ne nions pas, parce que nous avons conscience de n’être pas coupables ; nous regardons comme une impiété de ne pas dire en tout la vérité ; car c’est là ce qui plaît à Dieu : nous désirons aussi vous délivrer de vos injustes préjugés

Apologie II, IV

 

— La philosophie fait-elle le bonheur ?
— Oui, lui dis-je, elle seule.
— Qu’est-ce donc que la philosophie, reprit-il, et le bonheur qu’elle procure ? Dis-le moi, si c’est possible.
— La philosophie, répliquai-je, c’est la science de l’être et la connaissance du vrai ; et le bonheur, c’est le prix de cette science et de cette sagesse.
— Mais qu’appelles-tu donc Dieu ? dit-il.
— Ce qui est toujours identique en soi et qui donne l’être à tout le reste, voilà Dieu.
— Mais connaître Dieu et l’homme, est-ce la même chose que savoir la musique, l’arithmétique, l’astronomie ou quelque chose de semblable ?
— Pas du tout.
— C’est donc que tu ne m’as pas bien répondu, reprit-il. Celles-ci, nous les acquérons par l’étude ou quelque genre de travail, mais pour le reste, nous en avons la science par l’intuition. Si l’on venait te dire qu’il y a en Inde un animal qui ne ressemble à aucun autre, qu’il est de telle ou telle manière, qu’il est multiforme et multicolore, tu ne pourrais cependant le connaître avant de l’avoir vu et tu n’en pourrais même pas parler si tu n’avais entendu celui qui l’a vu.
— Non, certes, dis-je.
— Comment donc, reprit-il, les philosophes peuvent-ils avoir sur Dieu une idée juste et une parole vraie, alors qu’ils n’en ont pas la science, puisqu’ils ne l’ont ni vu, ni entendu ? La force de notre esprit est-elle d’une telle nature et si grande, qu’elle le rende aussi prompt à connaître que le sens ? Ou bien l’esprit de l’homme verra-t-il jamais Dieu sans être revêtu de l’Esprit Saint ? Pouvons-nous avec notre esprit saisir le divin et dès à présent trouver le bonheur ?

Dialogue avec Tryphon III, 4.

Il est facile de se convaincre que personne au monde n’est capable d’effrayer un véritable Chrétien et d’en faire un vil esclave de la crainte. Qu’on nous frappe du glaive, qu’on nous crucifie, qu’on nous livre aux bêtes, aux flammes, à toutes les autres tortures : on ne peut nous empêcher de confesser le nom de Jésus-Christ, ainsi que vous le voyez. Plus on nous fait souffrir, plus on nous persécute, plus il naît au nom de Jésus des Chrétiens fidèles et dévoués. Nous ressemblons à la vigne dont le fer coupe quelques branches fécondes, et qui répare cette perte par d’autres branches plus belles et plus fécondes encore. La vigne plantée par le Dieu tout-puissant et par le Dieu sauveur, c’est le peuple qu’il s’est formé. Pour le reste de la prophétie, il aura son effet au jour du second avènement.

Dialogue avec Tryphon CX, 4-5

                                                                      Yannick LEROY




QUADRAT, ARISTIDE ET ATHENAGORE : LES APOLOGISTES ATHENIENS

  

QUADRAT, ARISTIDE ET ATHENAGORE :

LES APOLOGISTES ATHENIENS

 

       Au IIème siècle, un nouveau type de littérature chrétienne apparaît, l’apologétique, destiné à défendre la foi dans le Christ face au phénomène de persécution de plus en plus accru. Ce genre littéraire, fondé sur l’exercice de la rhétorique, marque un premier virage de l’écriture patristique hors du cadre judaïque ayant vu naître l’enseignement de Jésus, de ses disciples et de Paul de Tarse. C’est en Grèce Attique, et plus particulièrement à Athènes, berceau probable de l’Evangile de Luc, que les premières figures d’apologistes vont se manifester, notamment à travers trois personnages importants : Quadrat, Aristide et (plus tard) Athénagore.

 

  • Quadrat, épiscope d’Athènes et certainement membre des soixante-dix disciples (d’après les listes transmises), a adressé un écrit aujourd’hui perdu à l’Empereur Hadrien (vers 124-125). On ne sait quasiment rien de cette œuvre si ce n’est un unique fragment transmis par Eusèbe de Césarée dans son Histoire Ecclésiastique ; cette précieuse citation atteste aux yeux de l’Empire le témoignage vivant des contemporains de Jésus dont certains seraient encore en vie à l’époque de Quadrat.

 

 

 

  • Aristide (mort dans les années 130) est contemporain de Quadrat. Philosophe athénien converti au Christianisme, il est l’un des premiers à prendre par écrit la défense de sa foi afin de faire cesser les persécutions, lors de la visite d’Hadrien à Athènes en 125. Œuvre d’abord perdue et citée pour la dernière fois au IXème siècle (Martyrologe d’Adon de Vienne), l’Apologie d’Aristide a été redécouverte en syriaque au Monastère Sainte-Catherine du Sinaï (1889), après la mise au jour en 1878 d’un fragment arménien. Des parcelles de l’original grec seront mises au jour sur papyrus à Oxyrhynchos (Egypte). L’ouvrage témoigne de la grande fraîcheur d’esprit de son auteur et insiste particulièrement sur la fraternité manifestée par les Chrétiens (face aux « Barbares, Grecs et Juifs », les autres catégories de croyances selon Aristide).

 

 

  • Athénagore nous permet de faire un bond dans le temps. Né dans les années 130 et décédé vers 190, nous savons peu de choses le concernant, sinon qu’il fut philosophe. Il rédigea deux ouvrages – la Supplique au sujet des Chrétiens (destinée à l’Empereur Marc-Aurèle vers 177) et le traité Sur la Résurrection des morts – témoignant d’une grande érudition et d’une maîtrise des concepts philosophiques au service de la foi chrétienne. Athénagore sera le premier auteur à réaliser une démonstration rationnelle de la réalité du Christ afin de mieux dénoncer les calomnies dont sont victimes les Chrétiens ; par ailleurs, dans son second ouvrage, il va s’attacher à souligner que la résurrection est nécessaire pour expliquer la finalité de l’Homme dans le dessein de Dieu.

Lectures pouvant paraître ardues, les apologistes témoignent en réalité de la première immersion de la foi chrétienne en monde grec, selon les catégories de la pensée grecque, afin de défendre la validité et la légitimité de la foi chrétienne au sein de l’humanité entière. Ce sont des écrits d’une incroyable actualité.

 

Bibliographie élémentaire

 

  • EUSEBE DE CESAREE, Histoire Ecclésiastique T. I, G. Bardy (éd. et trad.), Paris, Cerf, 1978, pp. 162-163.

  • ARISTIDE, Apologie, B. Pouderon et M.-J. Pierre (éd. et trad.), Paris, Cerf, 2003.

  • ATHENAGORE, Supplique au sujet des chrétiens et Sur la résurrection des morts, B. Pouderon (éd. et trad.), Paris, Cerf, 1992.

  • .E. NORELLI – C. MORESCHINI, Histoire de la littérature chrétienne ancienne grecque et latine. I, Labor et Fides, Genève, 2000, pp. 239-240 et 249-251.

 

Extraits

 QUADRAT

 Trajan, après avoir régné vingt ans moins six mois eut pour successeur à l’empire Aelius Hadrianus. Quadrat dédia à ce dernier un discours qu’il lui fit remettre et où il présentait l’apologie de notre religion, parce qu’alors des hommes malfaisants essayaient de tracasser les nôtres. On trouve encore maintenant ce livre chez beaucoup de frères et nous l’avons, nous aussi. On y peut voir des preuves éclatantes de l’esprit de son auteur comme aussi de son exactitude apostolique. Cet écrit porte en lui la preuve de son antiquité dans le récit qu’il présente en ces termes : « Les œuvres de notre Sauveur, parce qu’elles étaient vraies, ont été longtemps présentes. Ceux qu’il a guéris, ceux qu’il a ressuscites des morts n’ont pas été vus seulement au moment où ils étaient délivrés de leurs maux ou rappelés à la vie ; ils ont continué à exister pendant la vie du Christ et ont survécu à sa mort pendant d’assez longues années, si bien que quelques-uns sont même venus jusqu’à nos jours. »

EUSÈBE DE CÉSARÉE, Histoire Ecclésiastique IV, 3.

 

ARISTIDE

 Ils (les Chrétiens) connaissent le Dieu créateur de toutes choses en son Fils unique et l’Esprit-Saint, et ils n’adorent pas d’autre Dieu que celui-là. Ils ont les commandements du Seigneur Jésus-Christ lui-même gravés dans leurs cœurs et ils les observent dans l’attente de la résurrection des morts et de la vie du siècle à venir. […] Ils aiment leur prochain et jugent avec équité. Ils ne font pas à autrui ce qu’ils ne veulent pas qu’on leur fasse. Ils exhortent ceux qui les traitent injustement et s’en font des amis. Ils s’efforcent de faire du bien à leurs ennemis. Ils sont doux, modestes […]. Celui qui est riche donne de bon cœur aux pauvres. Quand ils voient un étranger, ils le conduisent dans leur demeure et se réjouissent de lui comme d’un véritable frère ; car ce n’est pas selon la chair qu’ils s’appellent frères, mais selon l’Esprit. Ils sont prêts à donner leur vie pour le Christ.

Apologie XV

ATHENAGORE

 C’est peu que l’injustice nous dépouille, que l’ignominie nous flétrisse ; que la haine nous ravisse les plus précieux avantages : il est vrai que nous méprisons tous ces biens que les mortels recherchent avec tant d’ardeur ; nous les méprisons, nous qui avons appris non-seulement à ne pas rendre le mal pour le mal, à ne pas appeler en justice l’ennemi qui nous attaque et nous dépouille, mais à présenter l’autre joue a ceux qui nous donnent un soufflet, à céder notre manteau à celui qui nous enlève notre tunique. Mais, après nous avoir ravi nos biens, on en veut à notre vie, on nous accuse dune multitude de crimes dont on ne saurait même nous soupçonner et que nous pourrions plus justement reprocher à nos calomniateurs et à ceux qui leur ressemblent.

Supplique I

J’ai suffisamment démontré que nous ne sommes point des athées, puisque nous reconnaissons un seul Dieu, incréé, éternel, invisible, impassible, immense, que rien ne peut contenir, et qui ne peut être saisi et compris que par l’esprit et la raison, environné de lumière et de beauté, esprit tout-puissant, inénarrable, qui a tout créé, tout ordonné, et qui conserve tout par son Verbe ; car nous reconnaissons aussi le Fils de Dieu. Et qu’on ne trouve point ridicule que nous donnions à Dieu un fils. Car ce que nous croyons de Dieu le père ou de son fils ne ressemble point aux inventions fabuleuses de ces poètes qui ne font pas leurs dieux meilleurs que les hommes. Mais le Fils de Dieu est le Verbe, la pensée et la vertu du Père ; car tout a été fait par lui et avec lui, puisque le Père et le Fils ne sont qu’un. Or, comme le Père est dans le Fils, et le Fils dans le Père, par l’unité et la vertu de l’esprit, il s’ensuit que le Fils de Dieu est la pensée et le Verbe du Père.

Supplique X

En conséquence, si l’homme n’a pas été créé sans but et sans raison (car rien n’est donné au hasard dans les desseins du Créateur) ; s’il est également vrai que ce n’est ni pour son propre avantage, ni pour celui d’aucune autre créature, que Dieu a fait l’homme, quel est donc le motif de la création de l’homme? Sans doute, si l’on considère la fin première et générale de toutes choses, Dieu n’a pu le créer que pour lui-même, et pour manifester la bonté et la sagesse qui brillent dans tous ses ouvrages; mais si l’on s’arrête à la fin particulière de l’homme, à celle qui lui est propre, cette fin est qu’il vive, mais non de-cette courte vie semblable à un flambeau qui brille un moment et qui s’éteint ensuite pour toujours ; vie périssable que Dieu accorde aux reptiles, aux oiseaux, aux poissons et aux êtres les plus stupides. Dieu devait une autre vie à l’être qui est son image, qui a reçu en partage une âme intelligente et raisonnable, et cette vie qu’il destine à l’homme est immortelle, afin qu’il soit éternellement occupé à connaître son créateur et à admirer sa puissance et sa sagesse, et qu’après avoir suivi sa loi, pratiqué la justice, il jouisse au sein d’une paix inaltérable de la récompense que mérite une vie passée dans la vertu, malgré les combats qui viennent sans cesse d’un corps terrestre et sujet à la corruption

Sur la Résurrection des morts XII.




PAPIAS DE HIERAPOLIS

         Pour l’historien, Papias de Hiérapolis est à la fois un personnage extrêmement intéressant et terriblement frustrant. Au-delà du fait que reconstituer son existence s’avère difficile en raison du caractère lacunaire des sources, son importance pour comprendre les racines de la foi chrétienne encore nazaréenne est incontournable. Florissant au début du IIème siècle, il est à l’heure actuelle impossible de proposer des dates précises quant à son existence. La majorité des renseignements dont nous disposons nous viennent de l’Histoire Ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée (IVème siècle) ainsi que de fragments très épars dans l’ensemble de la littérature chrétienne de langue grecque (jusqu’à l’époque byzantine avec le patriarche Photius). Il fut probablement épiscope de Hiérapolis (Phrygie) et est qualifié d’ « Ancien » par Irénée de Lyon. Nous savons qu’il fut disciple des apôtres et semble avoir principalement gravité dans la zone du Johannisme. Il rédigea un ouvrage – aujourd’hui perdu – en cinq volumes intitulé Explication des paroles du Seigneur. Rien ne nous renseigne sur sa mort. Papias reste très estimé mais n’a pas joui d’un statut de Père de l’Église en raison de ses conceptions explicitement millénaristes (ce qui était fort mal perçu dans les premiers temps de l’Église). Il est néanmoins considéré comme Bienheureux.

         Son enseignement présente un fort intérêt, de par sa proximité avec les premières générations de disciples auxquelles il puise ses connaissances de l’enseignement de Jésus. Il nous apporte de précieuses indications quant à la transmission de la Tradition droite, privilégiant la force de l’oralité, se référant uniquement aux témoignages attestés provenant des Apôtres. Chaînon hélas manquant de notre tradition patristique, Papias est un personnage injustement méconnu nous illustrant la diffusion de la foi aux premières époques de la communauté chrétienne encore largement judaïsante.

         Le peu de citations dont nous disposons est un trésor, illustrant un esprit concis et solide, complétant ainsi nos maigres connaissances de la période apostolique et postapostolique.

N.B. : il ne peut exister à proprement parler d’édition de l’œuvre de Papias, celle-ci étant perdue et ne se résumant qu’à quelques citations indirectes. Notons cependant l’activité intense de M. Enrico Norelli dans l’optique de valoriser son apport à notre appréhension des origines du Christianisme.

Bibliographie élémentaire

 

  • Les Pères apostoliques. Texte intégral, trad. Dominique Bertrand, Cerf, coll. “Sagesses chrétiennes”, Paris, 2001.

  • E. NORELLI – C. MORESCHINI, Histoire de la littérature chrétienne ancienne grecque et latine. I, Labor et Fides, Genève, 2000, pp. 197-199.

Extraits

 

Papias, lui aussi un auditeur de Jean et compagnon de Polycarpe, homme ancien, a témoigné par écrit dans le quatrième de ses livres. En effet, il existe cinq livres composés par lui.

Irénée, Adv. Haer., V, 33, 4 cité aussi par Eusèbe, H.E., III, 39, 1.

Pour toi, je n’hésiterai pas à ajouter à mes explications ce que j’ai bien appris autrefois des presbytres et dont j’ai bien gardé le souvenir, afin d’en fortifier la vérité. Car je ne me plaisais pas auprès de ceux qui parlent beaucoup, comme le font la plupart, mais auprès de ceux qui enseignent la vérité Je ne me plaisais pas non plus auprès de ceux qui font mémoire de commandements étrangers, mais auprès de ceux qui rappellent les commandements donnés par le Seigneur à la foi et nés de la vérité elle-même. Si quelque part venait quelqu’un qui avait été dans la compagnie des presbytres, je m’informais des paroles des presbytres : ce qu’ont dit André ou Pierre, ou Philippe, ou Thomas, ou Jacques, ou Jean, ou Matthieu, ou quelqu’autre des disciples du Seigneur, et ce que disent Aristion et le presbytre Jean, disciples du Seigneur. Je ne pensais pas que les choses qui proviennent des livres ne fussent aussi utiles que ce qui vient d’une parole vivante et durable.

Eusèbe, H.E., 111, 39, 3 -4

Il (le même Papias) dit qu’il y aura mille ans après la résurrection des morts et que le règne du Christ aura lieu corporellement sur cette terre. Je pense qu’il suppose tout cela après avoir compris de travers les récits des apôtres et qu’il n’a pas saisi les choses dites par eux en figures et d’une manière symbolique. En effet, il parait avoir été tout à fait petit par l’esprit, comme on peut s’en rendre compte par ses livres ; cependant il a été cause qu’un très grand nombre d’écrivains ecclésiastiques, après lui, ont adopté les mêmes opinions que lui, confiants dans son antiquité : c’est là ce qui s’est produit pour Irénée et pour d’autres qui ont pensé les mêmes choses que lui.

Eusèbe, H.E., III, 39, 12-13.

« Et voici ce que disait le presbytre : Marc qui était l’interprète de Pierre a écrit avec exactitude, mais pourtant sans ordre, tout ce dont il se souvenait de ce qui avait été dit ou fait par le Seigneur. Car il n’avait pas entendu ni accompagné le Seigneur ; mais plus tard, comme je l’ai dit, il a accompagné Pierre. Celui-ci donnait ses enseignements selon les besoins, mais sans faire une synthèse des paroles du Seigneur. De la sorte, Marc n’a pas commis d’erreur en écrivant comme il se souvenait. Il n’a eu, en effet, qu’un seul dessein, celui de ne rien laisser de côté de ce qu’il avait entendu et de ne tromper en rien dans ce qu’il rapportait ».

Eusèbe, H. E., III, 39, 15.

Sur Matthieu, Papias dit ceci : « Matthieu réunit donc en langue hébraïque les logia (de Jésus) et chacun les interpréta comme il en était capable ».

Eusèbe, H. E., III, 39, 16.




LES LETTRES D’IGNACE D’ANTIOCHE

         Ignace – dit Théophore – fut le troisième épiscope d’Antioche, succédant ainsi à Pierre (dont il fut probablement un disciple) et Évode. Né probablement dans la Province de Syrie vers 35, la majeure partie de sa destinée et de sa pensée nous est parvenue grâce à ses Lettres envoyées aux communautés d’Éphèse, de Magnésie, de Tralles, de Philadelphie, de Smyrne et enfin de Rome durant le périple le menant vers le lieu supposé de son martyre. Il fut en effet arrêté et jugé à Antioche puis mené sous escorte à Rome pour y être exécuté dans l’arène sous le règne de l’Empereur Trajan (vers 107).

         Rédigées à la hâte, sans véritable plan, les Lettres d’Ignace représentent pour les historiens mais également pour les croyants un trésor inestimable. Diverses préoccupations s’en dégagent, notamment la réflexion sur l’organisation naissante de l’Église, la fidélité à l’épiscope, la lutte contre les déviances et l’aspiration au martyre dont il ne souhaite pas être délivré. De nombreux débats subsistent encore à l’heure actuelle au sein de la recherche historique quant à l’authenticité de certains de ses écrits, bien qu’ils soient attestés par Polycarpe de Smyrne son contemporain et par Eusèbe de Césarée. Il n’en demeure pas moins que la plus touchante de ces Lettres, celle aux Romains, est considérée de manière unanime comme valable. Ignace y développe son ardent amour pour le Christ et demande aux fidèles de Rome de ne pas intercéder dans le déroulement du dessein divin le concernant. Il s’agit là de l’un des plus anciens témoignages explicites relatifs aux persécutions dont sont victimes les Chrétiens au début du IIè siècle. Parmi les thèmes abordés, on retiendra également la question des « judaïsants », à savoir les croyants persistant dans les usages ancestraux de la Loi de Moïse, ainsi que celle du « docétisme », croyance très ancienne soulignant la divinité du Christ et le refus de sa souffrance charnelle lors de la Passion (croyance encore présente de nos jours dans l’Islam).

         Les Lettres d’Ignace d’Antioche sont une lecture incontournable, que ce soit pour les esprits avides de recherche historique ou pour les cœurs avides de consolider leur foi et ce de manière intemporelle.

Bibliographie élémentaire

  • Ignace d’Antioche – Polycarpe de Smyrne, Lettres – Martyre de Polycarpe, P.-T. Camelot (éd. et trad.), Sources Chrétiennes, Le Cerf, Paris, 2007.

  • R. JOLY, Le Dossier d’Ignace d’Antioche, Bruxelles, 1979.

 

 

Extraits

 

Abstenez-vous de ces plantes vénéneuses (celles de l’hérésie) : Jésus-Christ ne les cultive pas parce qu’elles n’ont point été plantées par le Père… Tous ceux qui appartiennent à Dieu et à Jésus-Christ restent unis à l’évêque ; et tous ceux que le repentir ramène dans l’unité de l’Église appartiendront, eux aussi, à Dieu, pour vivre selon Jésus-Christ.

Aux Philadelphiens 3 1-2.

Je vous en prie, inspirez-vous toujours dans votre conduite, non de l’esprit de discorde, mais de la doctrine du Christ. J’ai entendu dire à certaines gens : « Ce que je ne trouve pas dans nos archives, je ne l’admets pas dans l’Évangile ». Et quand je leur disais : « Mais, c’est écrit », ils me répondaient : « Là est justement toute la question ». Mes archives à moi, c’est Jésus-Christ ; mes inviolables archives, c’est sa croix, sa mort, sa résurrection et la foi dont il est l’auteur. Voilà d’où j’attends, avec l’aide de vos prières, d’être justifié.

Aux Philadelphiens 8, 2.

 

Mon but est de vous mettre en garde contre les bêtes féroces à figure humaine, que non seulement vous ne devez pas accueillir, mais dont vous devez même, si c’est possible, éviter la rencontre, vous contentant de prier pour leur conversion, chose d’ailleurs bien difficile, mais possible pourtant à Jésus-Christ, notre véritable vie. Si c’est seulement en apparence que notre Seigneur a agi, ce n’est aussi qu’en apparence que je suis chargé de fers. Alors, pourquoi me suis-je voué à la mort, par le feu, le glaive, les bêtes ?… C’est pour m’associer à sa passion que j’endure tout et c’est lui qui m’en donne la force, lui qui s’est fait complètement homme.

Aux Smyrniotes 4.

Contentez-vous de demander pour moi la force intérieure et extérieure, pour que je sois chrétien, non seulement de bouche mais de cœur ; non seulement de nom mais de fait, car si je me montre chrétien de fait, je mériterai aussi ce nom, et c’est quand j’aurai disparu de ce monde que ma foi apparaîtra avec le plus d’éclat. Rien de ce qui se voit n’est bon : même notre Dieu, Jésus-Christ ne s’est jamais mieux manifesté que depuis qu’il est retourné au sein du Père. Le christianisme, en butte à la haine du monde, n’est plus objet de persuasion (humaine) mais œuvre de puissance.

Aux Romains 3, 1-2.

Laissez-moi devenir la pâture des bêtes : c’est par elles qu’il me sera donné d’arriver à Dieu. Je suis le froment de Dieu et je suis moulu par, la dent des bêtes pour devenir le pain immaculé du Christ. Caressez-les plutôt, afin « elles soient mon tombeau et qu’elles ne laissent rien subsister de mon corps, mes funérailles ne seront ainsi à charge à personne.

Aux Romains 4, 1-2.

De même que le Seigneur n’a rien fait, ni par lui-même, ni par ses apôtres, sans son Père avec lequel il est un, ainsi, vous non plus, ne faites rien sans l’évêque et les presbytres. C’est en vain que vous essaierez de faire passer pour raisonnable une action accomplie à part vous, faites donc tout en commun : une même prière, une même supplication, un seul et même esprit, une même espérance animés par la charité dans une joie innocente. Tout cela, c’est Jésus-Christ au-dessus duquel il n’y a rien… Accourez tous vous réunir dans le même temple de Dieu, au pied du même autel, en Jésus-Christ un, qui est sorti du Père un et qui demeurait dans l’unité du Père et qui est retourné à Lui.

Aux Magnésiens 7.




LE PASTEUR D’HERMAS

Composé probablement à la fin du Iersiècle ou au début du IIèsiècle à Rome en grec, l’ouvrage intitulé Le Pasteurest un texte particulièrement intéressant – voire déroutant – illustrant avec force la spiritualité ésotérique des premiers chrétiens. Son auteur, Hermas, demeure une énigme, bien que certains en fassent un proche de Clément de Rome. Il est à signaler qu’une mention de ce nom est aussi faite par Paul enRomains16,14, lorsqu’il salue les croyants de la communauté de la capitale de l’Empire ; Origène semble confirmer cette identification. Le Pasteurest considéré comme « Ecriture » par Irénée de Lyon et Clément d’Alexandrie ; il faut ajouter à cela qu’il est incorporé au Nouveau Testament contenu dans le Codex Sinaiticus (IVèsiècle).

Divisée en cinq Visions, douze Préceptes et dix Similitudes, l’œuvre propose un récit de tendance apocalyptique dont la théologie est relativement proche de l’Apocalypse de Jean, ce qui conforterait une datation basse, à l’aube du IIèsiècle. Les thèmes abordés tournent essentiellement autour de conceptions morales telles que la continence, la repentance et le devoir de maintenir ses proches dans la voie droite du Seigneur. On notera notamment au début du livre la mention de la tentation d’adultère. De cette situation initiale, un enseignement mystique adressé par une vieille femme représentant l’Eglise, un ange (l’Ange de la repentance) et finalement le Pasteur (figure du Christ) a pour objectif de nous exposer la spiritualité et les attentes présentes au sein de la communauté primitive. On notera également une mise en garde contre les faux prophètes, renvoyant certainement aux multiples tendances déviantes apparaissant à l’époque (notamment les enseignements de Marcion, l’une des figures les plus emblématiques de l’hétérodoxie). Le texte est globalement une éloquente allégorie de la période assez mal connue de la construction de l’institution ecclésiastique, réponse aux questionnements spirituels des fidèles.

Il est important de lire Le Pasteur, à la fois pour les renseignements précieux qu’il contient quant à la foi des premiers chrétiens de Rome, pour ses enseignements moraux riches et intemporels, mais surtout pour la tonalité magnifiquement optimiste qu’il manifeste, ancrée dans une espérance sans faille.

Bibliographie élémentaire

  • Hermas, Le Pasteur, R. Joly (éd. et trad.), Sources Chrétiennes, Le Cerf, Paris, 1997.

  • E. NORELLI – C. MORESCHINI, Histoire de la littérature chrétienne ancienne grecque et latine. I, Labor et Fides, Genève, 2000.

  • S. GIET, Hermas et les Pasteurs. Les trois auteurs du Pasteur d’Hermas, Paris, PUF, 1963.

Extraits

 

Mon maître m’avait vendu à une certaine Rhodè à Rome. Bien des années après, je la revis et me mis à l’aimer comme une sœur. Quelque temps après, je la vis se baignant dans le Tibre, je lui tendis la main et la sortis du fleuve. Voyant sa beauté, je réfléchissais, me disant en mon cœur : je serais bien heureux si j’avais une femme de cette beauté et de ce caractère. Voilà uniquement ce que je pensai, sans aller plus loin. Quelque temps après, je marchais vers Cumes et je réfléchissais que les œuvres de Dieu sont grandes, remarquables et fortes : tout en marchant, je m’endormis : l’esprit me saisit et m’emmena par une route non frayée, où l’homme ne pouvait marcher. L’endroit était escarpé, tout déchiqueté par les eaux. Je traversai le fleuve qui était là et arrivé dans la plaine, je m’agenouille et me mets à prier Dieu et à lui faire l’aveu de mes péchés. Pendant ma prière, le ciel s’ouvrit et je vois cette femme que j’avais désirée : elle me salue du ciel et me dit : « Bonjour, Hermas. » Je la regarde et lui dit : « Maîtresse, que faites-vous là ? » Et elle me répond: « J’ai été transportée (au ciel) pour dénoncer tes péchés au Seigneur. » Je lui dis: « Vous êtes maintenant ma dénonciatrice ? – Non, dit-elle, écoute les paroles que je vais te dire : Dieu, qui habite dans les cieux qui du néant, a créé les êtres, les a multipliés et les a fait croître en vue de sa sainte Église, est irrité contre toi parce que tu as commis une faute à mon égard. » Je lui réponds en ces termes : « J’ai commis une faute à votre égard ? En quel endroit, quand vous ai-je jamais dit une parole déplacée ? Ne vous ai-je pas toujours tenue pour une déesse ? Ne me suis-je pas toujours comporté envers vous comme envers une sœur ? Pourquoi, femme, m’accuser faussement de vice et d’impureté ? » Elle rit et me dit : «  Le désir du vice est monté à ton cœur. Et ne te semble-t-il pas que pour un homme juste, c’est chose vicieuse que le désir du vice monte à son cœur ? C’est une faute, et une grande, dit-elle, car l’homme juste pense juste. C’est par ses justes pensées qu’il accroît sa réputation dans les cieux et qu’il se rend le Seigneur indulgent pour tous ses actes. Mais ceux dont les pensées sont mauvaises en leur cœur ne s’attirent que mort et captivité, surtout ceux qui jouissent de cette vie-ci, s’enorgueillissent de leurs richesses et ne s’attachent pas aux biens futurs. Elles connaîtront le repentir, les âmes de ceux qui n’ont pas d’espérance, qui ont renoncé à eux-mêmes et à leur vie. Mais toi, prie Dieu : il guérira tes péchés et ceux de toute ta maison et de tous les saints. »

                                                                               Le Pasteur, Vision I, 1, 1-9.

 

« Et toi, Hermas, ne garde plus rancune à tes enfants, ne renvoie pas ta sœur : ainsi, ils se purifieront de leurs péchés antérieurs. Ils recevront une éducation convenable, si tu abandonnes ta rancune à leur égard. La rancune provoque la mort. Toi, Hermas, tu as subi de grandes tribulations personnelles à cause des errements de ta maison : c’est que tu ne te souciais pas d’elle, tu l’as négligée et tu t’es enlisé dans tes mauvaises affaires. Ce qui te sauve, c’est de n’avoir pas abandonné le Dieu vivant et aussi ta simplicité et ta grande continence. Voilà ce qui te sauve si tu persévères ; voilà ce qui sauve tous ceux qui agissent ainsi et marchent dans la voie de l’innocence et de la simplicité. Ceux-là l’emporteront sur toute méchanceté et tiendront bon jusqu’à la vie éternelle. Bienheureux, tous ceux qui pratiquent la justice ; ils ne périront pas, de toute éternité. Tu diras à Maxime : ” Vois, une épreuve arrive : si bon te semble, renie de nouveau. Le Seigneur est tout près de ceux qui se convertissent, comme il est dit dans le livre d’Eldad et Modat, qui ont prophétisé pour le peuple dans le désert. »

                                                                                  Le Pasteur, Vision II, 3, 1-4.

« Éloigne de toi, dit-il, la tristesse, car elle est sœur du doute et de la colère. – Comment, Seigneur, dis-je, est-elle leur sœur ? Il me semble que la colère est une chose, le doute, une autre chose, et la tristesse, une autre encore. – Tu n’es pas un homme intelligent, dit-il ; ne comprends-tu pas que la tristesse est le plus méchant de tous les esprits et le plus redoutable pour les serviteurs de Dieu et que plus que tous les esprits, elle ruine l’homme, chasse l’Esprit-Saint et puis le sauve ? – Il est vrai, Seigneur, dis-je, je ne suis pas intelligent et je ne comprends pas ces paraboles. Je ne vois pas comment elle peut chasser, puis sauver. – Écoute, dit-il. Ceux qui n’ont jamais fait de recherche au sujet de la vérité, de la divinité, qui se sont bornés à croire, enfoncés dans les affaires, la richesse, les amitiés païennes et dans de nombreuses autres occupations de ce monde, tous ceux qui ne vivent que pour cela ne peuvent comprendre les paraboles concernant la divinité. Ces divertissements les obscurcissent, les perdent, et ils se dessèchent. Les bons vignobles, s’ils viennent à manquer de soins, sont desséchés par les chardons et les herbes de toute espèce : de même, les hommes qui ont embrassé la foi et qui se perdent dans ces multiples activités dont j’ai parlé, s’égarent loin de leur bon sens et ne comprennent plus rien à la justice : même lorsqu’on leur parle de la divinité et de la vérité, leur esprit est tout à leurs affaires et ils ne comprennent rien. Mais ceux qui craignent Dieu, qui s’inquiètent de la divinité et de la vérité, qui tiennent leur cœur vers le Seigneur, ceux-là saisissent et comprennent plus vite tout ce qu’on leur dit, car ils ont en eux la crainte du Seigneur ; là où habite le Seigneur, se trouve aussi la complète intelligence. Attache-toi donc fermement au Seigneur et tu saisiras et comprendras tout. »

                                                                                  Le Pasteur, Précepte X, 1-6.




“L’Epître de Clément de Rome aux Corinthiens”

Si l’importance de l’Épître de Clément de Rome aux Corinthiens est capitale, c’est qu’il s’agit d’un ouvrage incontestable de la fin du Ier siècle et assurément du premier témoignage littéraire de ce qu’était le christianisme romain (environ 30 ans après la mort de Pierre et Paul). Connue depuis Irénée de Lyon (fin du IIème siècle) et Clément d’Alexandrie (IIIème siècle) qui lui confèrent une haute autorité, cette correspondance fut conservée dans le manuscrit A du Nouveau Testament (après l’Apocalypse de Jean et avant une seconde homélie attribuée à Clément) et les lacunes furent complétées par l’édition d’un second manuscrit du Patriarcat grec de Jérusalem ; il en existe en outre une traduction latine fort ancienne ainsi que des versions syriaque et copte.
Rédigée (si l’on en croit le témoignage de l’auteur Hégésippe) sous la persécution (assez mal connue) du règne de Domitien (années 90), elle serait en gros contemporaine des textes de Jean (notamment l’Évangile). Son auteur est sans aucun doute Clément, épiscope de Rome – après Pierre, Lin et Anaclet selon certaines sources ou directement après Pierre selon d’autres. Quelques témoignages en font un compagnon direct de Paul. Destinée aux croyants de Corinthe, elle fait écho aux lettres antérieures de l’Apôtre des Gentils.
Offrants des indices précieux sur l’état de la communauté de Rome à son époque, l’épître a pour thème principal l’unité des croyants et la condamnation des jalousies pouvant aboutir au pire ; l’exemple de Pierre y est particulièrement clair, celui-ci ayant probablement été victime de dénonciation provenant des Chrétiens eux-mêmes (ce qui démontre la rivalité de groupes aux croyances divergentes déjà à cette époque). Elle semble destinée à apaiser une situation problématique dans la communauté de Corinthe relative à la déposition non justifiée de presbytres/épiscopes. Son style est très raffiné et particulièrement puissant, ce qui en fait l’une des colonnes de la littérature primitive.

Yannick Leroy

Bibliographie élémentaire

• Clément de Rome. Epître aux Corinthiens, A. Jaubert (éd. et trad.), Sources Chrétiennes, Le Cerf, Paris, 1971
• E. NORELLI – C. MORESCHINI, Histoire de la littérature chrétienne ancienne grecque et latine. I, Labor et Fides, Genève, 2000, pp. 133-137

Extraits

Mais, pour laisser de côté les exemples des anciens, venons-en aux athlètes tout récents, prenons les exemples de notre génération. C’est par l’effet de la jalousie et de l’envie que furent persécutés ceux qui étaient les colonnes les plus élevées et les plus justes et qu’ils combattirent jusqu’à la mort. Jetons les yeux sur les excellents Apôtres : Pierre, qui, victime d’une injuste jalousie, souffrit non pas une ou deux, mais de nombreuses fatigues, et qui après avoir ainsi accompli son martyre, s’en est allé au séjour de gloire qui lui était dû. C’est par suite de la jalousie et de la discorde que Paul a montré (comment on remporte) le prix de la patience. Chargé sept fois de chaînes, banni, lapidé, devenu un héraut en Orient et en Occident, il a reçu pour sa foi une gloire éclatante. Après avoir enseigné la justice au monde entier, atteint les bornes de l’Occident, accompli son martyre devant ceux qui gouvernent, il a quitté le monde et s’en est allé au saint lieu, illustre modèle de patience. A ces hommes dont la vie a été sainte vint s’adjoindre une grande foule d’élus, qui, par suite de la jalousie, endurèrent beaucoup d’outrages et de tortures, et qui laissèrent parmi nous un magnifique exemple. C’est poursuivies par la jalousie que des femmes, les Danaïdes et les Dircés, après avoir souffert de terribles et monstrueux outrages, ont touché le but dans la course de la foi et ont reçu la noble récompense, toutes débiles de corps qu’elles étaient.
Épître de Clément de Rome aux Corinthiens 5,1 – 6, 2

Pourquoi parmi vous des querelles, des emportements, des dissensions, des schismes et la guerre ? N’avons-nous pas un même Dieu, un même Christ, un même Esprit de grâce répandu sur nous, une même vocation dans le Christ ?
Pourquoi déchirer et écarteler les membres du Christ ? Pourquoi être en révolte contre notre propre corps ? Pourquoi en venir à cette folie d’oublier que nous sommes membres les uns des autres Rappelez-vous les paroles de Jésus Notre-Seigneur qui a dit « Malheur à cet homme ! Mieux vaudrait pour lui n’être pas né que de scandaliser un seul de mes élus ; mieux vaudrait pour lui avoir une meule passée au cou et être jeté à la mer que de pervertir un seul de mes élus. ». Votre schisme a dévoyé bien des âmes : il en a jeté beaucoup dans l’abattement, beaucoup dans le doute et nous tous dans la tristesse !
Et vos dissensions se prolongent !
Reprenez l’épître du bienheureux Paul apôtre. Que vous a-t-il écrit tout d’abord dans les commencements de l’Évangile ? En vérité, c’est sous l’inspiration de l’Esprit qu’il vous a écrit une lettre touchant Céphas, Apollos et lui-même parce que dès lors vous formiez des cabales.

Épître de Clément de Rome aux Corinthiens 46, 5 – 47.4

Nous t’en prions, Maître, fais-toi notre secours et notre protecteur
Parmi nous, sauve les opprimés,
Aux humbles fais miséricorde.
Ceux qui sont tombés, relève-les ;
A ceux qui sont dans la misère, montre ta face.
Les faibles, daigne les guérir,
Les égarés de ton peuple, veuille les ramener, Donne du pain aux affamés,
Délivre-nous de nos liens,
Rends-nous debout ceux qui languissent,
Console les pusillanimes.
Que toutes les nations connaissent
que tu es toi le seul Dieu
Et que Jésus-Christ est ton Fils
Et nous-mêmes, ton peuple et le troupeau de ton bercail
Épître de Clément de Rome aux Corinthiens 59, 4




L’Epître de Barnabé

L’ÉPITRE DE BARNABÉ

 Ouvrage fondamental des origines chrétiennes, rédigée à l’époque des Pères apostoliques (début du IIè siècle), l’Épître de Barnabé est un écrit dont le statut a toujours suscité le débat. Citée par Clément d’Alexandrie et Origène en tant que livre inspiré, elle sera pour la première fois placée à la liste des textes contestés par Eusèbe de Césarée à l’époque constantinienne. On la retrouve d’ailleurs incorporée au Codex Sinaïticus, une compilation des écrits du Nouveau Testament datant du IVè siècle. Faussement placée sous la plume du compagnon de Paul, Barnabé de Chypre, elle est composée de 22 chapitres. Elle est l’ouvrage d’un chrétien issu du judaïsme connaissant parfaitement l’interprétation rabbinique des Écritures. On place son origine en Syrie-Palestine, bien que l’Égypte ait pu paraître une localisation pertinente. Elle démontre brillamment le lien de l’enseignement du Christ avec les textes de la Loi et des Prophètes, tout en présentant quelques préceptes moraux et pragmatiques nécessaires à la vie du Chrétien. On y trouvera notamment des considérations relatives à l’alimentation ou la réfutation de pratiques devenues inutiles pour l’auteur, telles la circoncision. Pour l’anecdote, c’est cette épître qui démontre la forme de la croix en la mettant explicitement en relation avec la lettre grecque Tau (t). En résumé, l’Épître de Barnabé est l’une des meilleures lectures pour découvrir le dilemme des premiers fidèles tenaillés entre la foi dans le Christ et la persistance des usages ancestraux du judaïsme.

 

Bibliographie élémentaire

  • Épître de Barnabé, R.-A. Kraft (éd. et trad.), Sources Chrétiennes, Le Cerf, Paris, 1971
  • P. PRIGENT, Les Testimonia dans le christianisme primitif. L’Épître de Barnabé I-XVI et ses sources, Gabalda, Paris, 1961
  • AUDET, J.-P., La Didachè, instructions des Apôtres, Etudes Bibliques, Gabalda, Paris, 1958

 

Extraits

 

Le Seigneur a enduré que sa chair fût livrée à la destruction ; c’était en vue de nous purifier par la rémission des péchés laquelle s’opère par l’aspersion de son sang. L’Écriture parle de lui à ce sujet, en partie pour Israël, en partie pour nous, et s’exprime ainsi :

« Il a été blessé à cause de nos iniquités,
Il a été brutalisé à cause de nos péchés ;
Nous avons été guéris par sa meurtrissure ;
On l’a conduit comme une brebis à l’égorgement,
Et comme un agneau sans voix devant le tondeur ».

Nous devons donc exprimer au Seigneur notre extrême reconnaissance de ce qu’il nous a fait connaître le passé, expliqué le présent, donné une certaine intelligence de l’avenir. Or l’Écriture porte que « ce n’est pas à tort qu’on tend les filets pour les oiseaux », ce qui veut dire que l’on mérite de périr lorsqu’ayant connaissance du chemin de la justice, on se tient dans le chemin des ténèbres.

Autre chose encore, mes frères : si le Seigneur a enduré de souffrir pour nos âmes, quoiqu’il fût le Seigneur de l’univers, à qui Dieu a dit dès la fondation du monde : « Faisons l’homme à notre image et ressemblance », comment du moins a-t-il enduré de souffrir par la main des hommes ? Apprenez-le : les prophètes, par une grâce qu’ils tenaient de lui, ont émis des prophéties à son sujet. Or comme il fallait qu’il se manifestât dans la chair pour abolir la mort et prouver la résurrection d’entre les morts, il a enduré de souffrir ainsi afin d’acquitter la promesse faite à nos pères, afin de se préparer pour lui-même le peuple nouveau, et de montrer dès le temps de son séjour sur la terre que c’est lui qui opère la résurrection des morts, lui qui procèdera au jugement. Enfin, tandis qu’il instruisait Israël et accomplissait des miracles et des signes si prodigieux, il prêcha et lui témoigna un amour sans mesure ; puis il choisit pour ses apôtres, pour les futurs prédicateurs de son évangile, des hommes coupables des pires péchés, afin de montrer qu’ « il n’est point venu appeler les justes, mais les pécheurs », il fit bien connaître alors qu’il était le fils de Dieu. S’il n’était pas venu dans la chair, comment les hommes fussent-ils demeurés sains et saufs à sa vue, puisqu’en face du soleil qui s’achemine au néant et qui est l’ouvrage de ses mains, ils ne peuvent lever les yeux et en fixer les rayons. Si le fils de Dieu est venu dans la chair, c’est donc pour mettre le comble aux péchés de ceux qui ont poursuivi ses prophètes à mort. Voilà donc pourquoi il a enduré de souffrir. Dieu dit en effet que la plaie de sa chair, c’est d’eux qu’elle lui vient : « Lorsqu’ils auront frappé leur berger, les brebis du troupeau périront ». Mais c’est lui qui a résolu de souffrir en la manière (que l’on sait), car il fallait qu’il souffrît sur le bois ; le prophète en effet dit à son endroit : « Épargne mon âme avec l’épée », et : « perce de clous mes chairs, car des troupes de coquins se sont dressées contre moi », et ailleurs encore :

« Vois, j’ai présenté mon dos aux fouets
Et mes joues aux soufflets ;
J’ai raidi mon visage comme une pierre dure ».

                                                                                                                              Epître de Barnabé V, 1-14

 

         Or voici quel est le chemin de la lumière : Si quelqu’un veut parvenir jusqu’à l’endroit assigné, qu’il s’applique avec zèle à ses œuvres. Et voici la connaissance qui nous a été donnée de la façon d’y cheminer : aime Celui qui t’a créé, crains Celui qui t’a façonné, glorifie Celui qui t’a racheté de la mort ; sois simple de cœur et riche de l’esprit ; point d’attache avec ceux qui marchent dans le chemin de la mort ; haine à tout ce qui déplaît à Dieu ; haine à toute hypocrisie. Tu n’abandonneras pas les commandements du Seigneur ; tu ne t’élèveras pas, mais tu seras humble en tout ; tu ne t’attribueras point la gloire ; tu ne formeras point de mauvais desseins contre ton prochain, tu ne permettras pas l’insolence à ton âme. Tu ne commettras ni fornication ni adultère, tu ne corrompras point l’enfance. Ne te sers pas de la parole, ce don de Dieu, pour dépraver quelqu’un. Tu ne feras point acception de personne en reprenant les fautes d’autrui. Sois doux, sois calme ; tremble aux paroles que tu entends ; ne garde pas rancune à ton frère. Tu ne te demanderas pas avec inquiétude si telle chose arrivera ou non. « Tu ne prendras pas en vain le nom du Seigneur. » Tu aimeras ton prochain plus que ta vie. Tu ne feras pas mourir l’enfant dans le sein de la mère ; tu ne le tueras pas davantage après sa naissance. Tu ne retireras pas la main de dessus ton fils et ta fille ; mais dès leur enfance tu leur enseigneras la crainte de Dieu. Tu n’envieras point les biens de ton prochain ; tu ne seras pas cupide. Tu n’attacheras pas ton cœur aux orgueilleux, mais tu fréquenteras les humbles et les justes. Tu regarderas comme un bien tout ce qui t’arrive, sachant que rien n’arrive sans Dieu. Tu n’auras point de duplicité ni en pensées ni en paroles : car la duplicité de langage est un piège de mort. Tu te soumettras à tes seigneurs avec respect et crainte, comme à des représentants de Dieu. Tu ne commanderas pas avec amertume à ton serviteur ou à ta servante qui espèrent dans le même Dieu que toi, de peur qu’ils n’en viennent à ne plus craindre Dieu qui est votre commun maître et qui n’appelle point selon les différentes catégories de personnes, mais tous ceux que l’Esprit a disposés. Tu communiqueras de tous tes biens à ton prochain et tu ne diras point que tu possèdes quelque chose en propre, car si vous participez en commun aux biens impérissables, combien plus aux biens périssables. Ne sois pas bavard, car la langue est un piège de mort. Pour le bien de ton âme, tu seras chaste au degré qui te sera possible. N’aie pas les mains étendues pour recevoir, et fermées pour donner. Tu chériras « comme la prunelle de ton œil » quiconque te prêchera la parole de Dieu. Tu penseras nuit et jour au jour du jugement et tu rechercheras constamment la compagnie des saints, soit que tu travailles par la parole, allant porter des exhortations et cherchant par tes discours à sauver une âme, soit que tu travailles des mains pour racheter tes péchés. Tu donneras sans délai et sans murmure ; et tu reconnaitras un jour qui sait récompenser dignement. « Tu observeras » les commandements que tu as reçus, « sans y rien ajouter, sans en rien retrancher ». Tu haïras le mal jusqu’à la fin. « Tu jugeras avec équité. » Tu ne feras pas de schisme ; mais tu procureras la paix en réconciliant les adversaires. Tu feras l’exomologèse de tes péchés. Tu n’iras pas à la prière avec une conscience mauvaise. Tel est le chemin de la lumière

                                                                                                           Épître de Barnabé XIX, 1-12

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