“Le dialogue interreligieux, pour quoi faire ?” (Fr Manuel Rivero OP)

Jeudi dernier, le 14 mai, le pape François en relation avec d’autres représentants des différentes religions a exhorté les catholiques et les hommes de bonne volonté à prier pour la délivrance de la pandémie du covid-19[1].

Pourquoi favoriser le dialogue interreligieux ? Sur quoi repose-t-il ?

Le cardinal Jean-Louis Tauran (+2018), ancien président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, faisait remarquer que ce dialogue commence par l’affirmation de sa propre foi.

Il ne s’agit pas de mettre sa foi dans sa poche. Les chrétiens qui s’engagent dans le dialogue interreligieux n’ont pas à mettre Jésus ressuscité de côté. C’est à cause de Jésus-Christ et en son nom, que les baptisés vivent « la sortie de soi » pour aller à la rencontre des frères et des sœurs d’autres religions.

Quel est le fondement théologique de ce dialogue ? L’amour de Dieu pour l’humanité : « Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique » (Jn 3, 16). Par ailleurs, le Concile Vatican II enseigne que « par son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme » (Gaudium et spes, n°22).

Avant de dire de quelqu’un qu’il est musulman ou bouddhiste ou athée, il convient de le regarder à la lumière de l’Évangile comme un homme aimé de Dieu et uni au Fils de Dieu par le mystère de l’incarnation : « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14). 

Le mot « dialogue », d’origine grecque, comprend le mot « logos » qui veut dire « verbe », «parole », « raison ». La préposition « dia » signifie « à travers ». Dialoguer suppose se laisser traverser par le Logos, la Parole de Dieu et par la parole des autres.

Notre Dieu n’est pas solitaire mais trinitaire. Notre Dieu unique dialogue au cœur de la Trinité : le Fils écoute le Père dans l’amour de l’Esprit.

Dieu aime le dialogue. La Bible révèle le dialogue de Dieu avec son peuple. Dans la célébration de la messe, nous vivons le dialogue de Jésus-Christ avec son Église. Le Christ nous parle et nous nous lui parlons en grandissant dans la connaissance et l’amour.

Le saint pape Paul VI, dans son encyclique « Ecclesiam suam » de 1964, écrivait : « L’Église se fait conversation » (n°67). Le dialogue fait partie de la mission de l’Église.

Le dialogue interreligieux se pratique de différentes manières : dialogue de la vie, dialogue de la collaboration et de l’expérience spirituelle, dialogue théologique.

Le dialogue de la vie concerne le quotidien. Nous côtoyons des musulmans et des hindous dans nos quartiers, sur nos lieux de travail et de loisirs, dans les commerces en faisant les courses … Il importe de se saluer et de se souhaiter une bonne fête lors des événements religieux. Il arrive que l’on partage des gâteaux pour associer les autres à la joie de croire. Les chrétiens pourraient partager quelques œufs de Pâques en chocolat si aimés par les enfants. L’œuf fermé qui contient le poussin symbolise le tombeau du Christ, scellé mais contenant la Vie.

Nous nous connaissons peu. Les catholiques connaissent peu les autres religions. Les musulmans et les hindous n’ont souvent du christianisme qu’une vision superficielle. Nous gagnerons à nous mieux nous connaître et cela enlèvera la peur. 

Le dialogue de collaboration renvoie aux engagements humanitaires tandis que le dialogue spirituel correspond au partage de l’expérience de Dieu dans la prière.

En ce qui concerne le dialogue théologique, il est préférable de le confier aux experts. Le chrétien affirme et affermit sa foi dans le dialogue. Il respecte la différence des croyances. La foi chrétienne repose sur la liberté de conscience et de religion, qui n’est pas toujours partagée malheureusement par d’autres religions. Les disciples de Jésus vivent dans une société pluraliste qu’ils servent avec le meilleur d’eux-mêmes.

Notre frère dominicain, Mgr Pierre Claverie (+1996), évêque et martyr en Algérie, désirait que les hommes passent de la tolérance au dialogue. En regardant la société avec des menaces de violence et de divisions, Mgr Pierre Claverie tenait à se placer « sur les lignes de fracture » afin d’y travailler pour la paix et la réconciliation. À la suite de Jésus persécuté (cf. Jn 15,20) et de saint Paul qui a subi la prison, les coups de fouet et la lapidation, l’évêque d’Oran a versé son sang au service du dialogue avec les musulmans.

Dans la première lecture, tirée des Actes des apôtres, saint Luc nous a présenté la vision du Macédonien, événement extraordinaire qui m’a toujours émerveillé : « À Troas, pendant la nuit, Paul eut une vision : un Macédonien lui apparut,9) debout, qui lui faisait cette demande : ‘Passe en Macédoine et viens à notre secours’ » (Ac 16, 9).

Il y a l’appel intérieur à sortir pour la mission. Dès le lendemain de cette vision, Paul et ses compagnons se sont mis en route vers la Macédoine, dans l’actuelle Europe, en quittant Troas dans la Turquie contemporaine.

Dans la tradition ignacienne, il est question du « sentir intérieur ». Dieu se manifeste se faisant « sentir » dans l’âme où il fait resplendir sa volonté. Cette volonté divine pour le salut de l’humanité finit par s’imposer dès l’intérieur à l’apôtre qui entreprend alors un nouveau chemin d’évangélisation.

Il me semble que cela s’applique aussi au dialogue interreligieux et aux appels que Dieu fait pour rapprocher les hommes.

Le cardinal Tauran affirmait : « Le religions font partie de la solution, pas du problème[2] ». Nombreux sont les exemples qui le montrent.

En 1986, le saint pape Jean-Paul II qui a foulé le sol de notre île, avait organisé à Assise (Italie) une rencontre interreligieuse avec une douzaine de représentants de plusieurs religions, sous le patronage de saint François, « le pauvre » qui voulut être le frère de tous.

La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 a aussi choisi ce mot « frère » pour désigner les relations entre les hommes.

Les religions contribuent à la paix.

À Marseille, en 1990, lors de la guerre du Golfe, le maire de la cité phocéenne réunit les représentants des religions présentes dans cette cité méditerranéenne afin de calmer les esprits. Dans la peur des conflits, des Marseillais achetaient des armes et se préparaient à des affrontements. C’est alors que dans le salon de la mairie, face aux journalistes et aux preneurs d’images, le prêtre orthodoxe Cyrille Argenti (+1994), proposa aux responsables religieux de se prendre par la main. Cette image de solidarité et d’espérance arrêta d’un coup les velléités de violence.

À La Réunion, le Groupe de dialogue interreligieux GDIR, travaille activement pour la paix. Par ailleurs, en tant qu’aumônier de la prison de Domenjod, je me réjouis des prières communes organisées à peu près une fois par an avec nos frères musulmans. Chrétiens et musulmans prient chacun selon sa foi et au terme de la rencontre, nous partageons un jus de fruit, geste d’amitié. Le fait de se serrer la main et de prier ensemble témoigne de notre fraternité. Les autres détenus comprennent que ce ne sont pas les religions qui déclencheront la violence.

Retenons encore une fois le message du cardinal Tauran : « Les religions font partie de la solution, pas du problème ».

                                                                                                    Fr Manuel Rivero – OP

[1]« Le Haut Comité pour la fraternité humaine » a invité tous les croyants à une prière contre le Covid-19 le 14 mai 2020. Le Haut-Comité pour la fraternité humaine est né de la signature le 4 février 2019 à Abou Dhabi du « Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune » par le Pape François et le Grand Imam d’Al-Azhar, Ahmad Al-Tayyib lors du voyage du Saint-Père aux Émirats arabes unis.

 

 

[2]Cardinal Jean-Louis Tauran, Je crois en l’homme, « Les religions font partie de la solution, pas du problème ». Paris. Bayard. 2016.

 




Diplôme universitaire “République et Religions” (P. Isaïe)

Avec la permission et le soutien de notre évêque, Mgr Aubry, je me permets de vous signaler et de vous conseiller (pour tous ceux qui le peuvent), la formation du ‘DU’ (diplôme universitaire) :  ‘République et religions’, dispensée depuis quatre ans maintenant, sur notre île. Je viens de terminer cette année (fin février), tout juste avant le confinement. Cette formation est née après les attentats du ‘Bataclan’ dans seize universités, dont 2 de France ultramarine (Mayotte et La Réunion), de façon à éclairer les rapports entre les religions et les lois de la République, en bref toute la question de la laïcité.

Durée et matière

La formation dure une année scolaire, en fait une dizaine de mois, à la Technopole de St Denis, en omettant les vacances scolaires, car l’université se calque sur le calendrier scolaire ; les cours durent 6 heures, le jeudi (entre 9. 00 et 16. 30 avec une large pause à midi et deux petites pauses au milieu).

Les trois trimestres se déclinent à travers trois pôles d’intérêt :

                  – Le 1°commence par une connaissance des principales traditions religieuses de l’île.

                – Le 2°est la connaissance des lois régulant les associations et religions, la laïcité et des cas qui se présentent ; C’est un trimestre plus juridique.

                – Le 3°concerne le dialogue interreligieux et la culture de paix.

Vous trouverez plus de détails sur la pièce jointe que je vous envoie à la fin de mon texte.

Les intervenants 

Ce sont des ministres des différents cultes, pour une part (dont notre évêque, le vicaire général Pascal Chane-Teng, le Pasteur de l’EPR, des imams ou des présidents d’associations cultuels), mais aussi des professeurs, des anthropologues etc…

Le second volet est celui des juristes, dont une bonne partie sont des professeurs de la faculté de droit de l’université de la Réunion.

Enfin des présidents d’associations comme celle du Groupe de dialogue interreligieux, pour le dernier pôle.

J’avais des ‘légères appréhensions’, au niveau des juristes regardant ce thème de la laïcité, je dois dire que j’ai été étonné et surpris, par la grande ouverture d’esprit de nos enseignants/es.

La finalité et les débouchés

La finalité peut être diverse, selon les attentes de chacun. Ce peut être plus personnel, ce qui n’est jamais mal de ‘dégourdir l’esprit’, de s’enrichir ou d’approfondir des connaissances, de ‘se frotter’et de s’ouvrir à d’autres, différents… Cela peut faire partie de la formation continue. Il y a des gens que l’on n’approcherait pas d’aussi près (même à La RUN) que dans ce genre de formation. En tant que membre du groupe de dialogue interreligieux, je tenais à faire cette formation dès le commencement de celle-ci (mais rendue impossible la première année, à cause du jour, le samedi).  D’autres dans le groupe la faisaient, de manière obligée, parce que aumônier de prison ou se destinant à l’être ou encore aumônier d’hôpital ou … Le diplôme est aujourd’hui rendu obligatoire, pour postuler à ces postes. C’est donc un ‘plus’, au niveau de l’Etat.

De l’utilité de ce ‘DU’ et de de notre ‘témoignage’ 

Cette année a été pour tous (nous étions 12 au départ et 10 à l’arrivée ; 7 Musulmans (dont 5 imams), une de culture Hindoue, deux Evangéliques et deux Catholiques) une source de grand enrichissement intellectuel, humain, culturel, et spirituel. La ‘captatio benevolentiae’ (‘attraction de bienveillance’) vantée par Blaise Pascal a fait son chemin, et au terme est née, une véritable amitié entre nous, dans une grande simplicité et liberté. Il se fait que depuis les 2 premières ‘fournées’, je crois qu’aucun catholique (ni prêtre ou diacre) ne l’ait suivi. Sans doute est-ce dû à un manque d’information ? Toutefois, je crois que chacun a sa place (D’abord, ce n’est pas un ‘zaffair d’intellos’), car il y avait cette année parmi nous, une simple coiffeuse, avec une belle foi, qui a réussi son DU. D’autre part, j’ai demandé à notre évêque de faire passer le message, car s’il n’y a aucun Catholique, ni ministre ordonné (je suis le premier prêtre à le suivre), c’est un manque. On aura des quantités d’imams formés, des Protestants et des Catholiques absents ! Jusqu’à là, personne, personne…Peut-être que fréquenter ce cours est-ce ‘aller aux périphéries’ ?

Enfin le coût 

Une formation bien sûr a un coût, surtout à l’université. Normalement le coût de cette année de formation (de plus de 170 heures) devrait approcher les 2000 euros. Toutefois, elle revient à 600 euros, à cause des aides faites à l’université, par le gouvernement, pour développer cette formation particulière et nécessaire.

   Excusez-moi d’avoir été trop long. J’ai tout dit. Cela a été une année super, riche à tout point de vue. J’espère que les Catholiques, dont des ministres ordonnés, pourront être parmi les prochains étudiants.

Bien fraternellement ‘in Christo’.

P .Isaïe

Pour tout renseignement complémentaire sur cette formation, cliquer sur le titre suivant:

Fiche Formation DU République et religions (2017-2018)




Fête de Notre-Dame du Mont-Carmel – Beauté, silence habité et action (Fr Manuel Rivero, 16 juillet 2020)

Beauté de la Vierge Marie

À la grotte de Lourdes, le 16 juillet 1858, fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, la Vierge Marie était apparue pour la dernière fois à Bernadette Soubirous. Apparition silencieuse, où « la Dame de la grotte était plus belle que jamais », selon le témoignage de la sainte voyante. Par ailleurs, sainte Bernadette de Lourdes déclarait que la Vierge Marie était tellement belle que l’on voudrait mourir pour la revoir.

La mère de Jésus resplendit de la lumière de son Fils ressuscité. Celle qui a participé aux souffrances du Calvaire où « une épée a transpercé son âme » ( Évangile selon saint Luc 2,35), rayonne maintenant du bonheur de Dieu lui-même.

 

 

Silence habité de la Vierge Marie

La Vierge Marie n’est pas bavarde ; elle n’est pas muette ni inhibée non plus. Femme de silence, Marie garde les paroles et les événements de la vie de son fils Jésus dans son cœur. Ce silence manifeste son dialogue intérieur avec le Père de Jésus.

Silence d’amour, silence de mère attentive aux difficultés qui oppriment le cœur de chacun.

Il y a des silences vides. Il est des silences de plénitude. Dieu est silence. Saint Jean de la Croix (+1591), le grand mystique espagnol, carme, enseigne que « le Père n’a dit qu’une parole : son Fils. Il la dit toujours dans le silence, un silence sans fin. C’est dans le silence qu’elle peut être entendue. » (Maximes. 147).

La liturgie parle des « silences sacrés » qui ne sont pas des pauses ni des parenthèses, mais de grands moments de communion avec Dieu.

Les amis et les artistes témoignent à leur tour de la richesse du silence : « Heureux les amis qui s’aiment assez pour se taire ensemble ! » (+ 1914 Charles Péguy). Les musiciens ont perçu dans le silence l’expression la plus haute de la musique et comme son point d’orgue. L’écrivain Sacha Guitry (+1957) s’exclamait à son tour : « Ô privilège du génie ! Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui » (Cf. Toutes réflexions faites).

Dans le mystère de la divine Trinité, la Parole jaillit du silence du Père dans l’Esprit Amour, Amour qui unit le Père et le Fils.

Les paroles de la Vierge Marie naissent du silence du Père qui a engendré Jésus en elle dans l’amour de l’Esprit Saint.

Le silence qui suit la prière mariale est encore un silence de Marie. D’ailleurs, le but du chapelet ou rosaire, si paradoxal que cela puisse paraître, n’est rien d’autre que le silence qui remplace dans le cœur le tumulte intérieur des idées par l’union transformante avec Dieu.

Maternité spirituelle de la Vierge Marie

À la différence de l’apôtre saint Pierre qui a reçu la grâce et la mission du gouvernement et de la prédication, la Vierge Marie a été investie d’une mission de maternité physique mais surtout spirituelle. Vocation autre et très haute, la bienheureuse Vierge Marie occupe la première place dans le Peuple de Dieu. À chaque messe, l’Église la cite en premier lieu dans toutes les prières eucharistiques, avant les apôtres.

Avant tout, la Vierge Marie brille comme un modèle de foi et d’intercession auprès de l’humanité. Sa prière, confiante, respectueuse et attentive aux besoins des hommes,  attire l’intervention salvifique de Jésus le Christ. À Cana, Jésus avait changé l’eau en vin en réponse aux paroles compatissantes de sa mère : « Ils n’ont pas de vin » (Évangile selon saint Jean 2,3).

Donnée comme mère spirituelle au disciple Jean, qui représentait la communauté chrétienne sur le Calvaire, la mère de Jésus devient la Mère spirituelle des disciples de Jésus. Tout au long de l’histoire de l’Église, sur les différents continents, les chrétiens ont témoigné de cette présence spirituelle et bienfaisante de la Vierge Marie.

Les sociologues ne cachent pas leur étonnement devant la force et le courage de tant de millions d’hommes, de femmes et des enfants, qui ont fait face à la persécution, à la maladie et à la pauvreté, grâce à leur attachement à la dévotion mariale notamment par la prière du chapelet.

La maternité spirituelle de la Vierge Marie se déploie dans sa prière. En la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, les catholiques se tournent vers leur « Mère spirituelle » pour lui confier leurs projets, leurs joies et leurs peines. D’innombrables ex-voto nous rappellent les merveilles accomplies par Dieu envers l’humanité en détresse à la prière de Marie. Patronne des marins souvent exposés aux tempêtes, invoquée sous le vocable « Stella maris », « Étoile de la mer »,  Marie veille sur ses enfants. « Souvenons-nous que l’on n’a jamais entendu dire que ceux qui ont imploré son aide aient été laissés sans consolation. »

Fr. Manuel Rivero O.P.

Saint-Denis/La Réunion, le 8 juillet 2020.




Les dogmes au service “d’une vraie vie spirituelle” (Thomas Merton).

La notion de dogme terrifie ceux qui ne comprennent pas l’Eglise. Ils ne peuvent concevoir qu’une doctrine religieuse puisse s’exprimer avec clarté, précision et autorité sans devenir aussitôt statique, rigide, inerte, et perdre toute sa vitalité. Dans leur désir frénétique d’échapper à une telle conception, ils se réfugient dans un système de croyances, vague et inconsistant, dans lequel les vérités passent comme des bancs de brume et changent comme des ombres. Et ils choisissent leurs propres fantômes dans ce crépuscule pâle et incertain de l’esprit, se gardant bien de jamais sortir ces abstractions dans la pleine lumière du soleil, de crainte de s’apercevoir de leur inanité.

Ils éprouvent un certain respect bienveillant envers les mystiques catholiques, car ils pensent que ces êtres exceptionnels ont, en quelque sorte, atteint les sommets de contemplation malgré le dogme catholique ; leur profonde union à Dieu est, croient-ils, une fuite devant l’autorité enseignante de l’Eglise, qui s’exprime justement à travers la Tradition que maintient cette autorité.

La foi est le premier pas vers la contemplation, et elle commence par une adhésion à l’enseignement du Christ tel qu’il se manifeste dans son Eglise : « Celui qui vous écoute m’écoute. » Et « voici, la foi vient en écoutant ».

Ce n’est pas la sèche formule d’une définition dogmatique qui illumine l’esprit du contemplatif catholique ; c’est l’adhésion au contenu de cette définition qui s’intensifie et s’amplifie en une pénétration vitale, personnelle et incommunicable de la vérité surnaturelle qu’elle exprime – en une compréhension qui est un don de l’Esprit-Saint et qui s’unit à la sagesse de l’Amour pour posséder la Vérité dans Sa Substance infinie, Dieu Lui-même.

Les dogmes de la foi catholique ne sont pas de simples symboles ou de vagues raisonnements que nous acceptons comme des stimulants arbitraires pouvant provoquer de bonnes actions morales – et il serait encore moins exact de croire que n’importe quelle idée ferait aussi bien l’affaire que celles qui ont été définies, que n’importe quelle pieuse pensée susciterait, dans nos âmes, cette vie morale inconsistante. Les dogmes définis et enseignés par l’Eglise ont un sens très précis, positif et déterminé, que ceux qui ont des aptitudes pour le faire doivent étudier et approfondir s’ils veulent avoir une vraie vie spirituelle.

Tous ceux qui le peuvent devraient acquérir un peu de la précision et de la finesse qu’ont les théologiens pour apprécier le sens véritable des dogmes. Tous les chrétiens devraient comprendre leur foi aussi profondément que leur état le leur permet. Ce qui signifie que tous doivent respirer la pure atmosphère de la tradition orthodoxe et pouvoir expliquer leur croyance en termes convenables – en termes qui renferment des idées authentiques.

Ce n’est cependant pas par un effort de l’esprit qu’on arrive à la véritable contemplation. On peut, au contraire, facilement se perdre dans la forêt, des détails techniques qui intéressent les théologiens professionnels. Mais Dieu donne aux véritables théologiens une faim, née de l’humilité, que les formules et les discussions ne satisfont pas et qui cherche quelque chose qui les rapprochera de Dieu plus que l’analogie ne peut le faire.

Cette faim sereine de l’esprit traverse la surface des mots, va au-delà de ce qu’expriment les mystères et cherche, dans l’humiliation du silence, de la solitude intellectuelle et de la pauvreté intérieure, le don d’une compréhension surnaturelle que les mots ne peuvent lui apporter.

Au-delà de l’effort du raisonnement, elle se repose dans la foi, et au-dessus du bruit des discussions elle saisit la Vérité, non sous forme de définitions nettes et précises, mais dans la limpide obscurité d’une intuition unique qui rassemble tous les dogmes dans la simple Lumière de l’Eternité resplendissant dans l’âme, sans l’intermédiaires des concepts créés, des symboles, du langage ou de ce qui ressemble aux choses matérielles.

Là se trouve la Vérité Unique, que nous connaissons et possédons, et par laquelle nous sommes connus et possédés. Là, la théologie cesse d’être un ensemble d’abstractions et devient une Réalité Vivante, qui est Dieu Lui-même. Il se révèle à nous dans le don total que nous Lui faisons de nos vies. Là, le Vrai n’est pas quelque chose qui existe pour notre intelligence mais Celui en qui, et pour qui, existent toutes les intelligences et tous les esprits. Et la théologie ne commence vraiment à être la théologie que lorsque nous avons dépassé le langage et les concepts particuliers des théologiens.

C’est la raison pour laquelle saint Thomas abandonna la Somme Théologique avec lassitude avant qu’elle fut terminée en disant qu’elle n’était que « paille ».

Et cependant, lorsque le contemplatif revient des profondeurs de sa simple expérience de Dieu et s’efforce de la communiquer aux hommes, il se retrouve fatalement sous le contrôle du théologien et il ne peut se dispenser de rechercher la clarté, la netteté et la précision d’expression qui canalisent la tradition catholique.

Aussi méfions-nous du contemplatif qui dit que la théologie « n’est que paille » avant même d’avoir essayé d’en lire.

Thomas Merton (Extrait de “Semences de contemplation).




Messe Chrismale 19 juin 2020 – Homélie de Mgr Gilbert Aubry

Pour accéder au texte de l’homélie, cliquer sur le lien ci-après :

Homélie Mgr Gilbert Aubry – Messe chrismale 2020




La dévotion du Père Lagrange au Sacré-Cœur de Jésus (Fr. Manuel Rivero O.P.)

La première pierre de l’École biblique de Jérusalem fut posée le 5 juin 1891 en la fête du Sacré-Cœur de Jésus. Le parchemin de l’inauguration signalait que cette École était destinée à développer les études bibliques sous le patronage de Notre-Dame du Rosaire. Le père Lagrange avait averti que dans les fondations de l’École les fouilleurs trouveraient des médailles du Sacré-Cœur, de Notre-Dame de Lourdes, de Notre-Dame du Rosaire, de saint Benoît, de sainte Marie-Madeleine et du pape Léon XIII qui régnait à ce moment-là[1].

 Le pape Léon XIII pensait que cette consécration au Sacré-Cœur s’harmonisait avec le lieu de la lapidation de saint Étienne, sur lequel était bâtie l’École biblique et la basilique Saint-Étienne. Le pape Léon XIII exhortait le père Lagrange et les frères dominicains en ces termes : « Oui, consacrez toute votre œuvre et l’église au Sacré-Cœur de Jésus. Le Sacré-Cœur ne peut être mieux que là, car lorsque saint Étienne voyait les cieux ouverts et Jésus debout à la droite de son Père, Jésus se montrait à lui avec ses plaies, celles de ses pieds et de ses mains, celle de son cœur ! »[2].

Dans sa prière personnelle, le frère Marie-Joseph, étudiant à Salamanque en 1881, se confie à l’intercessions de la Vierge Marie, sa « très douce Reine », lui demandant de le conduire à Jésus : « Conduisez-moi au Cœur-Sacré de Jésus »[3]. En 1881, au début de la même année, il avait choisi comme patron de l’année le Sacré-Cœur de Jésus en citant saint Bernard : « Enlevez la volonté propre et il n’y aura plus d’enfer »[4].

En 1924, au moment de rédiger son avant-propos à la traduction et au commentaire de l’Évangile selon saint Jean, le père Lagrange dédicace son ouvrage à ses confrères en choisissant la fête symbolique du Sacré-Cœur, dans la communion de l’amour de Jésus si bien transmis par le disciple bien-aimé : « Je prie mes collaborateurs de l’École biblique d’agréer l’hommage cordial et fraternel de cet ouvrage, en souvenir d’une vie dominicaine commune qui nous fut toujours douce. (…). Demandons tout simplement à Notre-Seigneur la grâce de mettre en pratique son commandement promulgué par saint Jean : Aimons-nous les uns les autres. Jérusalem, en la fête du Sacré-Cœur de Jésus, 27 juin 1924. »[5]

Dans ce même avant-propos, le fondateur de l’École biblique avait évoqué le cœur de Jésus et le geste fraternel de Jean qui y avait trouvé le repos de l’amour et l’intelligence du mystère de Jésus à la dernière Cène : « Il sied d’être timide à la suite d’Origène : « Osons le dire : les évangiles sont la part choisie de toutes les Écritures, et l’Évangile de Jean est la part choisie parmi les autres : nul ne peut en acquérir l’esprit s’il n’a reposé sur la poitrine de Jésus, et s’il n’a reçu de Jésus Marie pour sa mère. » Il s’agit bien d’une connaissance dans l’amour qui passe par les sens du corps et non d’une étude livresque de l’enseignement de Jésus. C’est du cœur de Jésus que jaillit l’esprit nécessaire pour interpréter l’Évangile à partir de la lettre comme révélation de l’Amour de Dieu.

La dévotion au Sacré-Cœur renvoie à la condamnation injuste de Jésus et au supplice de la croix exécuté par l’armée romaine qui occupait Israël. Rien de douceâtre dans cette image qui exprime la douleur de Jésus, le Fils de Dieu fait homme. La lance du soldat romain transperce le cœur de Jésus qui vient d’expirer après une affreuse agonie.

Nombreux sont ceux qui ont prié le Sacré-Cœur de Jésus pendant la guerre. Ce fut le cas de mon propre père qui avait porté l’image du Sacré-Cœur dans la poche de sa veste pendant la guerre civile espagnole de 1936-1939. Les malades aussi se sont tournés vers le Sacré-Cœur dans la souffrance et la crainte de la mort. Marseille, la cité phocéenne, a été la première ville à être consacrée au Sacré-Cœur lors de la peste en 1720 qui réduit de moitié le nombre de ses habitants.

Multiples sont les grâces reçues dans cette dévotion qui introduit les croyants dans le mystère du corps souffrant de Jésus qui guérit les hommes par ses saintes plaies.

Loin d’être une image morbide ou macabre de mauvais goût, le Sacré-Cœur de Jésus manifeste le triomphe de l’Amour de Jésus sur les puissances de mort : la jalousie, la haine, l’injustice, l’oppression, la maladie, l’abandon, la mort elle-même …

Du côté transpercé de Jésus ont jailli l’eau et le sang, symboles des sacrements du baptême et de l’Eucharistie, qui donnent la Vie de Dieu. Un vitrail de l’église de l’ancien couvent des Dominicains d’Annecy (France) représente le Christ en croix. Le disciple bien-aimé, Jean, fidèle au pied de la croix, soulève le calice vers le Cœur transpercé de Jésus. Quand l’eau et le sang sortis du Sacré-Cœur tombent dans ce calice, le serpent, image du diable, en sort vaincu. Le Sacré-Cœur de Jésus déploie sa puissance d’exorcisme en ceux qui le prient avec foi.

Le Sacré-Cœur de Jésus annonce au monde l’humilité du Christ Jésus qui s’est dépouillé de la gloire qui était la sienne avant la fondation du monde jusqu’à mourir sur une croix, « aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout nom, pour que tout, au nom de Jésus, s’agenouille, au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue proclame, de Jésus Christ, qu’il est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père »[6].

Disciple et bon connaisseur de saint Thomas d’Aquin, le père Lagrange partage sa vision théologique du cœur de Jésus comme symbole des saintes Écritures tel que le Docteur Angélique l’enseigne dans son commentaire aux Psaumes : « Par le cœur du Christ on entend la Sainte Écriture qui révèle son cœur. Mais ce cœur était fermé avant la Passion, parce que l’Écriture était obscure ; mais elle est ouverte après la Passion, puisque ceux qui la comprennent à présent considèrent et discernent de quelle manière les prophéties doivent être interprétées »[7]. Le cœur ouvert de Jésus ouvre l’esprit des disciples à l’intelligence des Écritures. C’est pourquoi Jésus ressuscité s’était manifesté aux disciples d’Emmaüs en leur ouvrant l’esprit par une longue catéchèse sur le Messie souffrant annoncé par le prophète Isaïe : « Ne fallait-il pas que le Messie endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? »[8]. La compréhension du Cœur transpercé de Jésus a rendu brûlants les cœurs de Cléophas et de l’autre disciple d’Emmaüs : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Écritures ? »[9].Àl’apôtre Thomas, l’incrédule, Jésus ressuscité proposera d’avancer sa main et de la mettre dans son côté transpercé afin de devenir croyant. C’est devant ce côté transpercé, plaie ouverte du Cœur percé par une lance le Vendredi Saint, que Thomas s’exclame : « Mon Seigneur et mon Dieu »[10]. Cette phrase de l’incrédule Thomas est entrée dans la tradition de la prière chrétienne au moment de l’élévation du Corps et du Sang du Christ au cœur de la consécration eucharistique. Les fidèles dans le silence de leur cœur s’exclament : « Mon Seigneur et mon Dieu ». Le Sacré-Cœur de Jésus continue d’ouvrir l’esprit des chrétiens à l’intelligence du mystère pascal célébré à chaque messe : la mort et la résurrection de Jésus.

Il importe de souligner l’apport de saint Thomas d’Aquin au Sacré-Cœur de Jésus que le Catéchisme de l’Église Catholique s’est plu à citer : « Le cœur[11]du Christ désigne la Sainte Écriture qui fait connaître le cœur du Christ. Ce cœur était fermé avant la passion car l’Écriture était obscure. Mais l’Écriture a été ouverte après la passion, car ceux qui désormais en ont l’intelligence considèrent et discernent de quelle manière les prophéties doivent être interprétées »[12].

Le Sacré-Cœur de Jésus apparaît ainsi comme le symbole qui résume la révélation de l’Amour de Dieu aux hommes. Nous pourrions utiliser le mot « logo » pour dire en langage contemporain la puissance symbolique du cœur de Jésus. Le Sacré-Cœur figure comme le « logo » du christianisme. Les artistes chrétiens ne se sont pas trompés en le représentant souvent dans les tableaux et les vitraux ou en le chantant comme le message de l’amour humilié et fidèle de Dieu envers l’humanité.

Dans son commentaire au Credo, saint Thomas d’Aquin relie le cœur ouvert de Jésus à l’ouverture du Paradis : « Quand le côté du Christ fut ouvert, la porte du paradis le fut aussi : et par l’effusion de son sang la souillure du pécheur fut effacée, Dieu fut apaisé, la faiblesse de l’homme guérie, sa peine expiée et les exilés rappelés dans le royaume. C’est pourquoi le Christ déclara aussitôt au bon larron qui l’implorait (Luc 23,32) : « Aujourd’hui même, tu seras avec moi dans le paradis ». Ceci ne fut pas dit auparavant à qui que ce soit, ni à Adam, ni à Abraham, ni à David ; mais « aujourd’hui », c’est-à-dire, dès que la porte du paradis fut ouverte, le bon larron implora son pardon et l’obtint. »[13].

Le Sacré-Cœur de Jésus, symbole et « logo » de la miséricorde divine, ouvre l’esprit à l’intelligence des Écritures et le Paradis aux pécheurs.

Saint-Denis (La Réunion. France), le 9 juin 2020.

Fr. Manuel Rivero O.P.

Président de l’Association des amis du père Lagrange.

[1]Cf. Le père Lagrange au service de la Bible. Souvenirs personnels. Préface du P. Benoît, o.p. Paris. Éditions du Cerf. 1967. P. 38.

[2]LAGRANGE (Marie-Joseph), Saint Étienne et son sanctuaire à Jérusalem. Paris. Alphonse Picard et fils, éditeurs. 1894. P. 173.

[3]Marie-Joseph LAGRANGE, des Frères prêcheurs, Journal spirituel 1879-1932. Avant-propos de Fr. Manue Rivero O.P. Paris. Éditions du Cerf. 2014. Journal du 2 mai 1881. P. 140.

[4]Marie-Joseph LAGRANGE, des Frères prêcheurs, Journal spirituel 1879-1932. Avant-propos de Fr. Manue Rivero O.P. Paris. Éditions du Cerf. 2014. 1erjanvier 1881. P.118.

[5]Évangile selon saint Jean, par le P. M.-J. Lagrange, des Frères prêcheurs. Paris. J. Gabalda, éditeur. 1927.

[6]Épître de saint Paul aux Philippiens 2, 9-11.

[7]Thomas d’Aquin, Commentaire sur les Psaumes.Introduction, traduction notes et tables par Jean-Éric Stroobant de Saint-Éloy, osb. Éditions du Cerf. 1996. P. 267. Commentaire au Psaume 21,15 : « Mon cœur est devenu comme une cire fondant au milieu de mon ventre ».Cité par le Catéchisme de l’Église Catholiqueau n° 112.

[8]Évangile selon saint Luc 24, 26.

[9]Évangile selon saint Luc 24, 32.

[10]Évangile selon saint Jean 20, 28.

[11]Cf. Psaume 22,15 : « Mon cœur est pareil à la cire, il fond au milieu de mes viscères ».

[12]Catéchisme de l’Église Catholique n° 112.

[13]Saint Thomas d’Aquin, Le Credo. Introduction, traduction et notes par un moine de Fontgombault. Collection Docteur Commun. Nouvelles Lettres Latines. Paris. 1969. P. 101.




Dimanche 24 mai, 7° Dimanche de Pâques (Jn 17,1-11) – Messe télévisée sur RFO la 1° – Homélie de P. Philippe Mascarel

Frères et sœurs, la première lecture tirée du livre des Actes des Apôtres nous met dans la condition des disciples qui attendent la venue du Saint Esprit dans la Chambre haute, après avoir vu le Seigneur retourné vers le Père, dans son Ascension. Saint Luc, auteur de ce livre, nous donne un indice important. Marie, la mère de Jésus était là. Les Églises orientales aiment à placer Marie au centre des icônes représentant la Pentecôte. Nous voyons l’Esprit Saint descendre sur elle, et d’elle rejaillir sur tous les disciples présents. Marie tient une place importante dans l’accueil de l’Esprit Saint dans nos vies. Cette année, elle se fait ressentir d’une manière plus vive. Tout ce mois de mai, mois marial, privés des célébrations liturgiques et du sacrement de l’Eucharistie, le pape François et notre évêque nous ont invité à prier particulièrement le Rosaire, chez nous, comme dans un CENACLE, pour qu’avec Marie nous puissions attendre la venue de l’Esprit Saint. Nous sommes à quelques jours de la Pentecôte. La parole vient nous rappeler de continuer à prendre Marie chez soi dans notre attente de l’Esprit Saint. Providentiellement, le jour de la Pentecôte, 31 mai en cette année 2020, est aussi fêtée traditionnellement la Visitation de Marie, ce jour-même où le Saint Esprit par Marie, est descendu sur sa cousine Élisabeth et l’enfant qu’elle portait en elle.

La liturgie nous fait entendre aussi en ces dimanches d’après Pâques les discours que Jésus avait prononcés dans l’évangile de Jean. Jésus préparait les disciples car son départ vers le Père était imminent. Les disciples devaient vivre une nouvelle étape à travers l’absence physique de leur Maître. Cette absence physique se décline de 2 manières : c’est suite à la mort prochaine de Jésus sur la Croix, et aussi, et c’est ce que nous vivons ces jours-ci depuis l’Ascension, lorsque Jésus quitte définitivement les apôtres en montant physiquement au ciel.

La peur les habitait. « Que votre cœur cesse de se troubler » leur dit Jésus. « Je pars vers mon Père vous préparer une place et je reviendrai vers vous, et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis, vous aussi vous soyez ». Et Jésus leur apprenait petit à petit, en bon pédagogue, à découvrir une autre présence, plus profonde et aussi réelle : « Je ne vous laisserai pas orphelins ». Je ne serai plus seulement à coté de vous, mais je serai « vivant en vous ». Un autre Défenseur vous sera donné et sera toujours avec vous. Il parlait de l’Esprit Saint qui leur sera plus intime à eux-mêmes qu’eux-mêmes. Il leur annonce une vie nouvelle dans l’Esprit.

Il fallait du temps pour que les disciples puissent saisir toute la portée de ces paroles du Christ, comme il nous faut du temps pour intégrer au cœur de nos vies de tous les jours cette réalité nouvelle du Christ mort et ressuscité. Nous aussi nous étions morts, déglingués, boiteux, aveugles et sourds. Et tout d’un coup une force de vie, guérissante, nous est communiquée. Il faut un peu de temps pour que les muscles de notre corps reprennent vigueur et force, ce corps tellement habitué à boiter, que nos yeux accueillent la lumière, ces yeux tellement accommodés à l’obscurité.

Ce chapitre 17 de l’évangile de Jean que nous venons d’entendre est la finale de ces longs discours de Jésus, commencés dès le chapitre 12. Ici, ces dernières paroles ne s’adressent plus aux apôtres, mais à son Père. Jésus prie longuement pour eux, pour nous, avant de nous quitter. Il est évidemment intéressant d’écouter et de comprendre ce qu’il demande à son Père. Nous n’avons entendu tout à l’heure que le début de cette longue prière. Je vous invite à la lire intégralement ces jours-ci dans tout le chapitre 17.

Permettez-moi de vous inviter à accueillir ce début de la prière de Jésus avec la Vierge Marie.

« L’heure est venue… Père glorifie ton Fils afin que ton Fils te glorifie ». Le Fils est glorifié parce que l’heure est venue où il va être crucifié et mourir. L’heure est venue et il demande une chose : que Dieu remplisse ses disciples de sa vie : « Il donnera la vie éternelle à tous ceux que le Père lui a donnés », car il est venu dans le monde pour que les hommes aient la vie en plénitude. Rappelons-nous aux Noces de Cana, quand Jésus dit à Marie : « Que me veux-tu femme ? Mon heure n’est pas encore venue ». Par l’intervention de Marie, il donne le signe de l’abondance en changeant 600 litres d’eau en vin, symbole de cette nouvelle vie divine donnée à l’humanité. L’heure est venue pour que l’homme reçoive la vie divine en abondance. Or, la prière continue : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ ».

C’EST DE CONNAITRE DIEU ET CELUI QU’IL A ENVOYÉ, JÉSUS CHRIST.

La connaissance de Dieu au sens biblique n’est pas une connaissance intellectuelle, c’est une relation amoureuse, comme les relations dans un couple. Connaître Dieu c’est établir une relation d’amour avec Dieu, une relation d’amour et de confiance que nous avons perdu avec Dieu depuis que Adam et Eve ont douté du bienfait de l’amour de Dieu pour eux, qu’ils se sont détournés de lui et ont péché.

Si bien que le 1er commandement que Dieu donne à son peuple sur le Mont Sinaï : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ta force, de toute ton âme, et de tout ton esprit », est vraiment la CLÉ de toute la réussite de l’existence humaine.

La vie éternelle, ce n’est pas une question de durée, une vie qui n’aurait pas de fin dans l’au-delà, qui dure éternellement. On risquerait de s’y ennuyer fort. Mais c’est connaître Dieu, c’est connaître son Amour infini, c’est accueillir cet Amour infini de Dieu dans ma vie. Quand on a été blessé ou trahi par l’amour, on ne sait plus accueillir l’amour. Dans ma chair, dans mon humanité je peux refuser l’amour… alors que je suis fait pour être aimé et aimer. Je suis comme cet enfant malnutri qui meurt de faim. On ne donne pas de la nourriture solide à un enfant malnutri. On commence par lui donner un peu de liquide pour que son corps malade s’adapte petit à petit à l’aliment qu’il reçoit. Au fur et à mesure ce petit d’homme reçoit la force nécessaire pour recevoir un aliment plus consistant. Il en est ainsi lorsqu’il s’agit d’accueillir la plénitude de l’amour de Dieu dans ma vie.

Eh bien là frères et sœurs, nous avons besoin de la Vierge Marie. Elle est celle qui a su accueillir pleinement la vie éternelle en elle. Elle a porté le Verbe en elle. Elle a porté Dieu. Elle est celle qui a su aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa volonté, à travers son Fils. « Voici ta Mère » nous dit Jésus sur la croix. Si tu l’accueilles comme ta Mère, elle te donne le lait de son sein pour panser tes blessures et tes déceptions de la vie, pour te faire expérimenter la Miséricorde De Dieu. Elle reçoit ce pouvoir en tant que Mère de te donner de la nourriture proportionnée à ta faiblesse, selon ce dont tu es capable aujourd’hui, en fonction de ton histoire, de tes blessures d’amour, de tes souffrances. Petit à petit, tu seras capable d’accueillir une nourriture plus solide. Tu seras capable d’écouter les paroles de Dieu, ses commandements d’amour dans ta vie sans que cela te soit un fardeau trop lourd ou trop exigeant, mais tu les recevras comme des paroles de vie. Tu diras comme Pierre : « Seigneur, à qui irions-nous ? C’est toi qui as les paroles de la vie éternelle ».

L’Esprit Saint est cette vie nouvelle et éternelle donnée aux disciples du Christ, à tous les baptisés et à tous les hommes de bonne volonté. Avec la Vierge Marie, prions ardemment pour l’Église, pour nos sociétés, pour nos familles, pour nos communautés et pour nous-mêmes afin d’être témoins de cette vie nouvelle et éternelle qui nous est communiquée par le Christ mort et ressuscité. Amen.

                                                                                                  P. Philippe Mascarel




“Par ta Lumière, nous voyons la Lumière” (Ps 36,10) ; l’aventure de la foi (Thomas Merton)

Le Dieu vivant, Celui qui est Dieu et non une abstraction philosophique, dépasse infiniment la portée de notre vision ou de notre compréhension. Quelle que soit la perfection que nous lui attribuons, nous devons ajouter que l’idée que nous nous en faisons n’est qu’une pâle analogie de la perfection qui est en Dieu, et que les termes que nous employons ne correspondent pas littéralement à ce qu’Il est.

Celui qui est la Lumière Infinie se manifeste de manière si formidable que nos esprits ne peuvent Le voir que comme ténèbres. Lux in tenebris lucet et tenebrae eam non comprehenderunt (La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas comprise (Jn 1,5)).

Puisque rien de ce que nous sommes capables de voir ne peut être Dieu, ou nous donner une image digne de Lui, nous devons donc, pour trouver Dieu, aller au-delà du visible et pénétrer dans les ténèbres. Puisque rien de ce que nous pouvons entendre n’est Dieu, nous devons, pour Le trouver, demeurer dans le silence.

Puisque nous ne pouvons imaginer Dieu, tout ce que notre imagination nous suggère à Son sujet est finalement fallacieux et par conséquent nous ne pouvons Le connaître tel qu’Il est à moins d’aller au-delà de tout ce qu’on peut imaginer et d’entrer dans une nuit sans images ni analogie avec le créé.

Et puisque nous ne pouvons ni voir ni imaginer Dieu, les visions que les saints ont eues sont moins des visions de Lui que des visions à Son sujet ; car voir une forme ayant des limites précises n’est pas Le voir.

Dieu ne peut être compris que par Lui-même. Pour Le comprendre, il faut en quelque sorte nous transformer en Lui. Or ce n’est pas par une représentation de Lui qu’Il se connaît, mais par Son Être Infini Lui-même ; aussi ne Le connaîtrons-nous comme Il se connaît que lorsque nous serons unis à ce qu’Il est.

La foi est la première étape de cette transformation, car c’est une connaissance sans image ni représentation, par une identification aimante dans les ténèbres avec le Dieu vivant.

Ce n’est pas seulement par les sens que la foi parvient jusqu’à l’intelligence, mais par une lumière directement infusée par Dieu. Comme cette lumière ne passe pas par la vue, l’imagination ou la raison, sa certitude devient nôtre sans prendre contact avec le créé, sans ressembler à rien qui puisse être vu ou décrit. Certes, les termes des articles de foi que nous acceptons représentent des choses qu’on peut imaginer, mais dans la mesure où nous le faisons nous les comprenons mal et pouvons nous tromper.

Car enfin, nous ne pouvons imaginer le rapport qui existe entre les deux termes de la proposition suivante : « En Dieu, il a Trois Personnes et Une seule Nature. » Et tenter de le faire serait une grave erreur.

Si nous croyons, si nous faisons un acte de soumission tout simple à l’autorité de Dieu qui nous propose, par l’intermédiaire de Son Eglise, un article de foi, nous recevrons une lumière intérieure si simple qu’elle défie toute description, et si pure qu’il serait grossier de la qualifier d’« expérience ». C’est une lumière véritable, qui donne à l’intelligence humaine une perfection qui dépasse toute connaissance.

Certes, il faut se souvenir que la foi implique la croyance aux vérités proposées par l’Eglise. Mais n’insistons pas sur cet élément de soumission au point d’en faire l’essentiel de la foi ; comme si une obéissance froide, aveugle, obstinée, à l’autorité, suffisait à faire un « homme de foi ». Si nous exagérons l’importance du rôle de la volonté, nous ne verrons plus la différence entre une foi intelligente et une simple soumission à la volonté, ce qui peut être très néfaste dans certain cas, car sans cette lumière, cette illumination intérieure de l’esprit par la grâce qui nous fait accepter la vérité proposée de la main de Dieu et la comprendre à cause de Lui, l’esprit n’aura ni la paix véritable, ni le soutien surnaturel qui lui est dû, et nous n’aurons pas une vraie foi. Si l’élément positif, la lumière, fait défaut, nous nous contraignons à supprimer nos doutes au lieu d’ouvrir notre cœur à une foi profonde. Pouvons-nous, dans ce cas, prétendre avoir reçu véritablement le don de la foi intérieure ? C’est une question très délicate, car il arrive souvent que malgré une foi profonde, une adhésion sincère et aimante à Dieu et à Sa vérité, des difficultés puissent subsister dans l’imagination et l’intelligence.

En un certain sens, nous pouvons dire que nous avons encore des « doutes », si nous entendons par là, non que nous hésitons à accepter la doctrine révélée, mais que nous sentons la faiblesse et l’instabilité de notre esprit devant le terrible mystère divin. Il s’agit moins là d’un doute objectif que d’un sentiment subjectif de notre impuissance, parfaitement compatible avec une véritable foi. En fait, plus notre foi grandit, plus nous sentons notre impuissance, de sorte qu’un homme profondément croyant peut, en même temps, dans ce sens impropre, « douter » plus que jamais. Il ne s’agit nullement là de doute théologique, mais seulement d’un sentiment très normal d’insécurité naturelle accompagné d’angoisse.

L’obscurité même de la foi est une preuve de sa perfection. Elle est obscure pour nos esprits parce qu’elle dépasse infiniment leur faiblesse. Plus la foi est parfaite, plus elle devient obscure. Plus nous approchons de Dieu, moins notre foi se dilue dans la demi-lumière des images et des concepts créés. Notre certitude croît avec cette obscurité, non sans angoisse ou sans doute, parce que nous ne vivons pas facilement dans un vide où nos facultés naturelles ne peuvent s’appuyer sur rien. Et c’est dans les plus profondes ténèbres que nous possédons Dieu le plus pleinement, sur terre, parce que c’est alors que notre intelligence est véritablement libérée des faibles lumières créées qui, comparées à Lui, ne sont que ténèbres ; c’est alors que nous sommes remplis de Sa Lumière infinie qui semble ténèbres à notre raison.

C’est dans cette foi parfaite que le Dieu Infini Lui-même devient la Lumière de l’âme plongée dans les ténèbres, et que Sa vérité prend entièrement possession d’elle. Alors, en cet instant indicible, la nuit la plus profonde devient le jour, et la foi se transforme en compréhension.

De ce qui précède, il évident que la foi n’est pas seulement un moment de notre vie spirituelle, ni un pas vers quelque chose d’autre. C’est une acceptation de Dieu qui est le climat même de toute vie spirituelle. C’est le début de l’union, et à mesure que notre foi et notre union s’approfondissent, cette acceptation de Dieu devient de plus en plus intense, en même temps qu’elle affecte tous nos actes et nos pensées. Je ne veux pas dire que dorénavant toutes nos pensées seront enveloppées dans de pieuses formules, mais plutôt que la foi ajoute une dimension de simplicité et de profondeur à toutes nos perceptions et à toutes nos expériences.

Quelle est cette dimension de profondeur ? C’est l’incorporation de l’inconnu et de l’inconscient dans notre vie quotidienne. La foi rassemble le connu et l’inconnu de sorte qu’ils s’imbriquent ; ou, plutôt, que nous sommes conscients de leur imbrication.

En fait, notre vie entière est un mystère dont notre compréhension consciente ne saisit qu’une petite partie. Mais lorsque nous acceptons seulement ce qui tombe sous notre raisonnement conscient, notre vie se réduit à de pitoyables limites, même si nous ne nous en rendons pas compte. (Nous avons été élevés dans le préjugé absurde que ne comprenons et n’assimilons vraiment que ce que nous pouvons formuler consciemment et rationnellement. Lorsque nous pouvons définir une chose, ou une de nos actions, nous nous imaginons que nous en saisissons pleinement le sens. En réalité cette transformation d’une idée en mots – très souvent ce n’est rien de plus – tend à nous couper de la véritable expérience et à diminuer notre compréhension au lieu de l’augmenter.)

La foi se contente pas d’expliquer l’inconnu, de le munir d’une étiquette théologique et de le ranger en lieu sûr pour que nous n’ayons plus à nous en occuper ; une telle conception serait tout à fait contraire à ce qu’elle est réellement. La foi mêle l’inconnu à notre vie quotidienne d’une manière vivante, dynamique et réelle. L’inconnu demeure l’inconnu. Le mystère reste entier. Le rôle de la foi n’est pas de transformer le mystère en évidence claire et rationnelle, mais d’intégrer le connu et l’inconnu en un ensemble vivant qui nous permette de plus en plus de dépasser les limites de notre moi.

Le rôle de la foi ne consiste donc pas seulement à nous mettre en contact avec « l’autorité de Dieu » et à nous enseigner les vérités révélées par Lui, mais encore à nous faire découvrir l’inconnu qui est en nous, dans la mesure où notre moi inconnu vit en Dieu et agit sous la lumière de Sa grâce miséricordieuse.

C’est, pour moi, l’aspect essentiellement important de la foi, trop souvent ignoré de nos jours. Foi ne signifie pas seulement soumission, mais vie. Elle englobe la vie sous toutes ses formes, et pénètre dans les profondeurs les plus mystérieuses et les plus inaccessibles de notre être spirituel inconscient et de Dieu dans son essence et son amour. La foi est donc le seul moyen de connaître la véritable réalité, même notre véritable réalité. Si l’homme ne s’abandonne à Dieu par une foi totale, sa propre nature lui demeure fatalement étrangère, exilée, parce qu’il est séparé du fond le plus vrai de son être ; celui qui demeure obscur et inconnu parce qu’il est trop simple et trop profond pour être connu par la raison.

Voulez-vous dire le subconscient ? demanderez-vous. Une distinction s’impose. Nous avons tendance à croire que nous avons un esprit conscient et un subconscient qui est au-dessous du conscient, ce qui peut induire en erreur. Le conscient est pressé de toutes parts par l’inconscient. Notre raison est entourée de ténèbres. Notre esprit conscient ne domine nullement notre être ; il contrôle seulement certains éléments qui lui sont inférieurs. Mais il peut à son tour être poussé par l’inconscient. Et comme il ne faut pas qu’il soit mené par quelque chose d’inférieur, il est important de distinguer les éléments émotifs, instinctifs, et les éléments spirituels, « divins », pourrait-on dire, de cet esprit conscient.

Or la foi intègre l’inconscient tout entier au reste de notre vie, mais elle opère de diverses manières. Les éléments inférieurs sont acceptés (et non simplement rationalisés) dans la mesure où ils sont voulus par Dieu. La foi nous permet de transiger avec notre nature animale et d’essayer de la mener selon la Volonté de Dieu, c’est-à-dire selon l’amour, en même temps qu’elle soumet notre raison aux forces spirituelles cachées qui sont au-dessus d’elle. Ce faisant, l’homme tout entier est sous la dépendance de l’inconnu qui le domine.

Dans ce domaine du mystère se cache non seulement la partie la plus élevée de l’être spirituel de l’homme (qui est, pour sa raison, une énigme absolue), mais encore la présence de Dieu.

La foi permet à l’homme d’entrer en contact avec ce qu’il possède de plus profond spirituellement, et avec Dieu. Selon la théologie traditionnelle, les Pères de l’Eglise grecque donnaient trois noms à ces trois aspects de l’esprit humain. L’âme « animale », inconsciente et non raisonnable était l’anima ou psyche, domaine de l’automatisme où l’homme agit en organisme psychophysique. Cette anima est une sorte de principe féminin, ou passif, de l’homme.

Puis il y a la raison ; le principe lucide conscient, actif ; l’animus ou nous. L’esprit est ici principe masculin, l’intelligence qui commande, raisonne, guide notre activité avec prudence et réflexion. Il gouverne le principe féminin, l’anima passive. L’anima est Eve, l’animus, Adam. Par suite du péché originel Eve tente Adam et sa pensée raisonnée cédant à ses impulsions aveugles, il se laisse gouverner par l’automatisme des réactions passionnées, par les réflexes conditionnés plutôt que par les principes moraux.

Cependant, l’homme n’est pas seulement composé d’une anima gouvernée par l’animus, d’un principe masculin et d’un principe féminin. Il en est un plus élevé qui transcende les distinctions de masculin et de féminin, d’actif et de passif, de réfléchi et d’instinctif. Ce principe plus élevé dans lequel se fondent les deux autres pour monter jusqu’à Dieu est le spiritus ou pneuma.

Ce n’est pas seulement un attribut de l’homme, c’est l’homme lui-même, uni, vivifié, élevé au-dessus de lui-même et inspiré par Dieu. L’homme atteint là son plein développement. L’homme n’est vraiment homme que lorsqu’il forme, avec Dieu, « un esprit ». L’homme est « esprit » lorsqu’il est à la fois anima, animus et spiritus. Ces trois choses n’en font d’ailleurs qu’une. Et lorsqu’elles sont parfaitement ordonnées dans leur unité, tout en gardant leurs qualités intrinsèques, l’homme est recréé à l’image de la Sainte Trinité.

La « vie spirituelle » est donc la vie parfaitement équilibrée dans laquelle le corps, avec ses passions et ses instincts, l’intelligence avec sa raison et sa soumission aux principes et l’esprit illuminé passivement par la lumière et l’amour de Dieu forment un homme qui est en Dieu, avec Dieu, de Dieu et pour Dieu. Un homme pour qui Dieu est tout. Un homme dans lequel Dieu fait, sans obstacle, Sa propre Volonté.

Nous pouvons facilement comprendre qu’un amour purement émotif, une vie dominée par l’instinct, une religion purement orgiaque, ne mènent pas à la vie spirituelle, pas plus qu’une vie uniquement rationnelle, une vie de réflexion consciente et d’activité entièrement gouvernée par la raison. Réduire la spiritualité de l’homme à une « mentalité » et situer toute la vie spirituelle, purement et simplement, dans l’intelligence capable de raisonner, est une erreur moderne caractéristique. La vie spirituelle se réduit alors à des opérations intellectuelles – raisonnements, formules, etc. Une telle vie est tronquée et incomplète.

La vraie vie spirituelle n’est ni une vie d’orgie dionisiaque, ni une vie d’une limpidité appolonienne ; elle les dépasse toutes deux. C’est une vie de sagesse, une vie d’amour sage. Dans Sophia, le principe de la sagesse la plus élevée, sont unis inséparablement la grandeur et la majesté de l’inconnu qui est en Dieu, et tout ce qui est fertile et maternel dans Sa création : les principes paternel et maternel, le Père incréé et la sagesse créée.

La foi nous ouvre ce royaume plus élevé d’union, de force, de clarté, d’amour sage où, au lieu de la lumière limitée et fragmentaire que donnent les principes rationnels, la Vérité est Une et Indivise et ramène tout à elle dans l’intégrité de Sapientia ou de Sophia. Lorsque saint Paul disait que l’Amour est l’accomplissement de la Loi et que l’Amour a délivré l’homme de la Loi, il voulait dire que, par l’Esprit du Christ, nous sommes incorporés à Lui, qui est la force et la sagesse de Dieu, afin qu’Il devienne notre vie, notre lumière, notre amour et notre sagesse. Notre vie spirituelle dans sa plénitude est une vie de sagesse, une vie dans le Christ. Les ténèbres de la foi portent leur fruit dans la lumière de la sagesse.

Thomas Merton, « Semences de contemplation », Editions Points 2010 p. 137-147.




Dimanche 17 mai, 6° Dimanche de Pâques (Jn 14,15-21)  – Messe télévisée sur RFO la 1° – Homélie de P. Pascal Mussard

Dans l’évangile, que nous venons d’entendre, Jésus prépare, enseigne ses disciples. Il sait que bientôt son heure va venir, qu’il va vivre la passion, la mort, la résurrection … et qu’il devra retourner vers son Père.

D’une certaine manière, il donne à ses disciples ses dernières consignes, son testament pour qu’ils puissent continuer la mission de son Père.

Il leur fait une promesse : je ne vous lâcherai pas, (non) je ne vous abandonnerai pas ! Je vous donnerai l’Esprit de vérité, l’Esprit Saint qui sera toujours auprès de vous, pour vous consoler, vous défendre, vous guider…

Pendant qu’il prononce ces paroles, Jésus ne pense pas seulement aux douze hommes qui l’ont accompagné tant bien que mal sur les routes de Palestine. Il pense aussi à chacun d’entre nous, à tous ceux qui souffrent, ceux qui cherchent une raison de vivre à laquelle s’agripper, notamment en cas de difficulté familiale, professionnelle ou de deuil.

Pour illustrer cette promesse de Jésus de toujours être avec nous, je voudrais vous partager le témoignage d’un prêtre.

« J’ai pu, dit-il, retrouver à quelques années de distance des parents qui avait perdu un enfant et dont la vie avait été brisée par le deuil. L’un d’eux m’a raconté  que les mois qui ont suivi ont été marqués par l’angoisse,  par un brouillard épais. Puis, lentement, un peu de calme entre dans le cœur. Non pas la sérénité, pas le bonheur, mais un peu de paix. Avec l’impression, de ne plus avoir peur de la mort non plus. Si je meurs un jour, en fin de compte, je ne meurs pas, je vais retrouver mon enfant. Je vis aujourd’hui intensément, je me dévoue pour les autres, pour ceux qui sont dans le besoin. »

Le Christ ne nous abandonne pas ! Il nous accompagne.

C’est le cas du disciple Philippe dans la 1e lecture qui s’en va en mission porté par l’espérance et par la foi ! Dans la 1ere lecture, Philippe fait partie du groupe des 7 diacres qui ont été appelé par les apôtres pour les aider dans leur mission. Il est envoyé, en terre étrangère, en Samarie, où il proclame le Christ ressuscité. Il fait comme Jésus l’a appris à ses disciples, il va vers les méprisés, il proclame la Parole, il enseigne, Il rassemble des foules, il délivre, il guérit et une grande joie envahit toute la ville.

 En écoutant ce récit, cela nous rappelle l’action de Jésus lui-même. Contempler Jésus, vivre ses commandements, annoncer le règne de Dieu, voilà la mission du disciple. Cette mission, il ne la vit pas seul, il la vit en communion avec les autres (disciples) et d’ailleurs (dans ce récit) Pierre et Jean, (les 2 apôtres) viennent imposer les mains à ces Samaritains pour que eux, aussi, puissent recevoir l’Esprit Saint, le Défenseur, l’Esprit de vérité et ainsi parfaire leur l’initiation à la foi.

Dans la seconde lecture, Pierre annonce le Christ avec beaucoup de zèle à des chrétiens qui se heurtent à la calomnie et à la persécution. Il leur rappelle que quelles que soient les épreuves et les difficultés, le disciple reste ferme dans la foi et qu’il doit toujours être prêt à rendre témoignage, avec douceur et respect, de l’espérance qui l’habite. La foi ne s’impose pas, elle se propose, avec douceur et dans le respect des personnes. Comme Jésus, Pierre nous rappelle que nous devons rejeter toute violence et agir pour le bien. Le Bien est d’une certaine manière l’ADN du chrétien, la signature des enfants de Dieu…

Je me souviens de cet homme de terrain qui était injustement accusé. Son directeur l’appel au téléphone et le convoque dans son bureau ! Cet employé conscient d’être dans son bon droit et se sentant injustement accusé se rend seul au bureau. En ouvrant la porte, on lui dit : « Oussa y lé out syndicat ! » Il répondit aussitôt : « Mon Syndicat c’est Jésus Christ ! »

Le Christ ne nous abandonne pas ! Il nous accompagne.

Les textes de ce dimanche nous invitent à méditer sur l’attitude du disciple du Christ. Le disciple répond à l’appel du maitre. Il accepte de se mettre à sa suite. Il l’accueille, il l’écoute, et il se laisse guider. Il aime son Seigneur, garde ses commandements et essaie de les vivre. Il prend conscience de sa fragilité, de sa pauvreté, mais aussi de ses qualités pour se mettre au service du Bien. Le disciple du Christ est celui qui rend témoignage de l’espérance, de la joie, de l’amour qui l’habitent.

Dans « la joie de l’évangile », le pape François, nous encourage à être des « disciples – Missionnaires ». Il dit : « Après avoir écouté et regardé comment Dieu agit, le « disciple – Missionnaire » se met lui-même à agir. Il invente de nouvelles routes, il est hardi, il ne se concentre pas sur lui mais sur ceux qui sont en dehors de l’Église, les incroyants, les pauvres, les marginaux. Il  n’y   va   pas avec un étendard, il n’est pas un propagandiste de l’Évangile, mais il cherche à rendre compte de la joie d’être chrétien.

Frères et sœurs, entendons-nous l’appel urgent, du pape François à être des « disciples – missionnaires » ?

Dieu notre Père, ravive en nous l’Esprit – Saint que nous avons reçu au baptême pour que nous soyons de vrais disciples du Christ, des disciples joyeux à faire le bien.

 Amen

                                                                                                      P. Pascal Mussard




” La Vierge Marie, patronne de l’Ordre des prêcheurs ” (Fr Manuel Rivero O.P.)

Quand vous entendez « Vierge Marie », à quoi pensez-vous ? Qu’est-ce qui vous attire dans la vie de la Mère de Dieu ? Sous quel vocable aimez-vous l’appeler ?

La Réunion, île mariale, invite les chrétiens à se confier à l’intercession la mère de Jésus sous une multitude de vocables comme le montrent les titres de nos paroisses et de nos lieux de pèlerinage : Notre-Dame du Rosaire, Notre-Dame de la Salette, Notre-Dame de la Délivrance, Notre-Dame de la Source, Notre-Dame de la Trinité, Notre-Dame de l’Assomption, Notre-Dame de Lourdes, Notre-Dame du Mont-Carmel, Notre-Dame du Sacré-Cœur, Notre-Dame Reine du monde, Notre-Dame des neiges, Notre-Dame de la Paix, Notre-Dame des douleurs, Notre-Dame du Bon Port, Notre-Dame Auxiliatrice, Notre-Dame au Parasol, la Vierge noire …

Eglise de la Paroisse Notre Dame des Neiges, Cirque de Cilaos

Aujourd’hui nous faisons mémoire de Notre-Dame, patronne de l’Ordre des prêcheurs. Un ancien maître de l’Ordre au XIIIe siècle, le frère Humbert de Romans (+1277), témoignait déjà de la confiance des frères prêcheurs de l’Évangile dans le patronage de la Vierge Marie : « La bienheureuse Vierge Marie fut l’aide principale dans la fondation de l’Ordre … et l’on espère qu’elle le conduira à bon port », écrivait-il à ses frères.

C’est la Vierge Marie qui a voulu l’Ordre des prêcheurs pour que son fils Jésus, le Verbe fait chair, soit connu, loué et aimé.

Les moniales dominicaines commencent et finissent leurs journées en priant la Vierge Maria. Quand je cherchais ma vocation étant étudiant en sciences économiques, j’avais passé quelques jours au couvent dominicain de Caleruega (Espagne). C’était l’hiver. La neige habillait d’un blanc limpide les champs castillans. Le matin, avant l’aube, un frère novice réveillait les autres frères en chantant dans les couloirs. C’était romantique. C’était beau.

Le poète Baudelaire (+1867) disait à propos du père Lacordaire (+1861), dominicain : « Le père Lacordaire est un prêtre romantique et je l’aime ».

Vierge de silence, Marie de Nazareth gardait les enseignements et les événements de son Fils dans son cœur. Elle les priait en les interprétant à la lumière de l’Ancien Testament.

Marie, Paroisse St Martin à Grand Ilet, Cirque de Salazie

Femme, cent pour cent juive, cent pour cent chrétienne, Marie vivait de la parole de la Loi de Moïse, des Psaumes et des prophètes.

Fille de Dieu le Père, épouse du Saint-Esprit, mère et disciple du Fils de Dieu, le Verbe fait chair, Marie a été plongée dans le mystère de la sainte Trinité sans recevoir un baptême d’eau.

Par sa foi dans les paroles de l’ange Gabriel à l’Annonciation, Marie a conçu d’abord don Fils dans son cœur. À l’image du Père qui conçoit éternellement son Fils, Parole intérieure, dans l’amour de l’Esprit-Saint, Marie de Nazareth a conçu d’abord son Fils Jésus dans le silence du cœur par la pensée de foi en Dieu le Père dans l’amour de l’Esprit Saint.

Il nous arrive de dire à quelqu’un : « Excusez-moi, je ne t’ai pas envoyé la lettre que je t’avais écrite en pensée. »

Il en va de même dans le mystère de la sainte Trinité. Dieu le Père pense éternellement son Fils, la Parole vivante. Cette Parole vivante a pris chair en Marie par la foi. Le Verbe s’est manifesté dans l’Incarnation. Dieu, que personne n’a jamais vu, s’est révélé aux hommes en devenant homme.

La Parole de Dieu n’est une vibration de l’air mais la pensée intérieure du Père.

Depuis le commencement du monde, aucun homme n’avait pu imaginer ni voir le mystère de Dieu. La Vie de Dieu s’est dévoilée en Jésus, le Verbe fait chair, né d’une femme.

Marie, Musée de Sens

À l’exemple de notre pensée qui peut devenir lisible dans une lettre, le Fils de Dieu s’est fait connaître en tant homme grâce à Marie. C’est pourquoi, des docteurs de l’Église comme saint Albert le Grand appellent la Vierge Marie « la feuille blanche » sur laquelle Dieu a écrit notre salut. Sainte Catherine de Sienne, à son tour, voyait en Marie le livre où est écrite notre Rédemption.

Cela dit, nous ne sommes pas la religion du Livre mais la religion de la Parole vivante.

« Le silence, père des prêcheurs », dit un dicton dominicain enseigné aux novices comme la voie de la sagesse et de l’union à Dieu.

L’Annonciation, Basilique du Rosaire à Lourdes

Marie est la femme qui écoute dans le silence. C’est dans le silence du cœur que Marie a accueilli l’annonce de l’ange Gabriel : « Réjouis-toi, Marie, comblée de grâce ».

Dieu est silence et Il nous parle dans le silence. Le bruit nous empêche d’écouter Dieu. Le bruit casse nos conversations intérieures avec Dieu.

Femme habitée par le Verbe fait chair, Marie s’empresse de rejoindre la maison d’Élisabeth, sa cousine, qui était enceinte de Jean le Baptiste, pour lui apporter la grâce du Messie, qu’elle portait dans corps, Jésus.

Femme serviable, Marie aide sa cousine âgée à préparer la naissance de son fils.

Femme de louange, Marie chante le Magnificat : Dieu accomplit des merveilles chez les humbles et les humiliés.

La Visitation, Basilique du Rosaire à Lourdes

Femme appelée à la sainteté dans le quotidien, Marie prie Dieu qui aime la vie cachée : « Vraiment, tu es un Dieu caché, Dieu d’Israël, sauveur », s’exclame le prophète Isaïe.

Femme, épouse et mère, elle soutient avec tendresse la foi et le travail de Joseph, en partageant l’éducation de Jésus avec lui.

Membre du peuple d’Israël, Marie aime les pèlerinages à Jérusalem où elle monte en chantant les Psaumes.

Femme, ayant reçu l’allégresse de l’Esprit-Saint, Marie participe aux noces de Cana où elle danse avec les convives, en veillant à la réussite de la fête comme le montre son regard attentif et miséricordieux : « Ils n’ont pas de vin ». Femme ayant les pieds sur terre, Marie s’occupe des choses pratiques et matérielles. Ce jour-là, Jésus changea l’eau en vin et il manifesta sa gloire.

Femme des douleurs sur le Calvaire, Marie est donnée comme mère spirituelle à l’Église qui communie à la Passion de Jésus-Christ.

Première Église, première chrétienne, Marie fait corps avec les apôtres et les disciples de son Fils Jésus lors de la descente de l’Esprit Saint à la Pentecôte, dans la chambre haute, le Cénacle.

Marie, Basilique de la Dormition à Jérusalem

Femme prophète, Marie transmet aux apôtres et aux évangélistes, les secrets de l’avènement de son Fils en son cœur et en son corps. Sans son concourt, saint Luc n’aurait pas pu écrire les événements de l’enfance de Jésus.

Femme non possessive, tournée vers son Fils, Marie oriente l’humanité vers le seul Sauveur, le seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus : « Faites tout ce qu’il vous dira ».

Femme d’espérance, Marie prépare le retour de son Fils Jésus à la fin des temps.

Sa maternité spirituelle se déploie dans l’intercession auprès de son Fils. En priant elle touche le cœur de Dieu ; en touchant le cœur de Dieu, elle marque le cours de l’histoire, car Dieu seul en est le maître.

Icône de Marie, Basilique de la Nativité, Bethléem

Demandons à Dieu la grâce d’aimer Jésus comme Marie l’a aimé et d’aimer Marie comme son fils Jésus l’a aimé.

Nous manquons de mots humains pour dire la beauté et la grandeur des merveilles accomplies par Dieu sur l’intercession de la Vierge Marie.

C’est pourquoi nous faisons appel à une multitude de vocables qui n’épuisent pas le mystère de l’œuvre accomplie par Marie en notre faveur. Prions pour notre Église à La Réunion, île mariale, que la Mère de Dieu chérit et protège.

 

                Monastère des moniales dominicaines (Saint-Denis/La Réunion), mai 2020

                                                            Fr. Manuel Rivero O.P.