Cinquième Dimanche du Temps Ordinaire par P. Claude Tassin (Dimanche 7 février 2016)

Isaïe 6, 1-2a.3-8 (« Me voici ; envoie-moi ! »)

La première lecture de dimanche dernier présentait la vocation de l’humble Jérémie, tout en omettant l’objection du prophète : « Je ne sais pas parler, je suis un gamin » (Jérémie 1, 6). Ce récit voulait annoncer la mission de Jésus comme prophète des nations. Aujourd’hui nous lisons la vocation d’Isaïe, un noble d’Israël, qui, sans timidité aucune, déclare au Seigneur : Je serai ton messager ; « Me voici : envoie-moi ! » Dieu appelle chacun à son service selon son tempérament personnel.

L’aveu du pécheur

Mais la noblesse suprême d’Isaïe s’exprime dans son aveu, son effroi sacré vis-à-vis de la majesté divine : « Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures… » L’expression annonce celle de Simon-Pierre appelé par Jésus : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur » (évangile). Tout appelé du Dieu saint devient digne de sa vocation lorsque, quel que soit son rang social, il prend conscience de son indignité.

L’expérience de la sainteté de Dieu

La vocation d’Isaïe a pour cadre le culte du Temple, avec ses portes monumentales pivotant sur leurs gonds avec bruit, au rythme des célébrations, avec l’épaisse fumée de l’encens La triple répétition de l’adjectif « Saint » vaut comme un superlatif. Les « séraphins » n’ont rien à voir avec les angelots de nos peintures. Il s’agit de figures, en forme de serpents peut-être, ornant le Saint (pièce centrale du Sanctuaire de Jérusalem). Leur nom signifie « les brûlants » et l’on comprend que ce soient eux, selon la symbolique du récit, qui brûlent les lèvres d’Isaïe pour rendre pur son message. N’est-ce pas dans l’émotion du culte, à l’instar d’Isaïe, que maint chrétien a découvert sa vocation ?

Saint, saint, saint, le Seigneur ! Cette triple acclamation du Saint, c’est-à-dire du « Tout Autre », entra très tôt dans la liturgie chrétienne, comme elle était entrée dans le Shemoné Esré (les Dix-Huit Bénédictions) du service synagogal : « Tu es saint, et ton Nom est saint. (…) Nous sanctifierons ton Nom dans le monde, comme on le sanctifie dans les hauteurs célestes, ainsi qu’il est écrit par ton prophète : Saint ! Saint ! Saint est le Seigneur des armées, sa gloire remplit toute la terre. (…) D’âge en âge nous dirons ta grandeur et d’éternité en éternité nous proclamerons ta sainteté. Ta louange, ô notre Dieu, ne quittera jamais notre bouche car tu es Dieu, Roi grand et saint. – Béni es-Tu, Seigneur, le Dieu saint ! »

 

Psaume 137 («Qu’elle est grande, la gloire du Seigneur ! »)

Ce psaume se divise en cinq strophes. La liturgie n’en omet qu’une, la quatrième, parce qu’elle a moins de rapport avec la première lecture. En effet, ce poème nous permet d’intérioriser, de nous approprier l’expérience spirituelle d’Isaïe dans le Temple de Jérusalem, là où il situe sa vocation prophétique.

Schéma des psaumes d’action de grâce

Les psaumes définis comme « actions de grâce » présentent d’ordinaire la charpente suivante. Retenons divers exemples : (A) une brève introduction de louange : « Je t’exalte, Seigneur » (Psaume 29, 2) ; (B) un récit évoquant l’épreuve dont le psalmiste a été tiré et se résumant parfois en ces termes : « J’étais pris dans les filets de la mort » (Ps 114, 3) ; (C) Le rappel de la supplication que l’on crié au sein du malheur : « J’ai invoqué le nom du Seigneur : Seigneur, je n’en prie, délivre-moi ! » (Ps 114, 4) ; (D) une brève mention de la réponse favorable du Seigneur : « Tu as changé mon deuil en une danse » (Ps 29, 12) ; (E) la promesse de rendre grâce toujours : « Sans fin, Seigneur, mon Dieu, je te rendrai grâce » (Ps 29, 13) ; ou la promesse d’offrir un sacrifice de remerciement au Temple : « Je t’offrirai de beaux holocaustes… » (Ps 65, 15).
D’une part, les poètes bibliques se sentent libres d’organiser à leur gré ces cinq éléménts. D’autre part, ils s’attardent sur le malheur dont ils ont été tirés, ce qui leur permet de souligner la puissance du Seigneur. Dans les ex-voto de chapelles bretonnes, de petites peintures naïves représentent des bateaux en perdition, une manière de souligner la puissance du Dieu qui a sauvé les marins dans la tempête.

Trois lectures du Psaume 137 (138)

Une lecture tant soit peu attentive de ce psaume y retrouvera, dispersés, les cinq éléments classiques. Mais le psalmiste ne s’attarde nullement sur son épreuve (laquelle ?) et son heureuse issue (laquelle ?), au jour où le Seigneur répondit à son appel. Dans les strophes aujourd’hui retenues, le mot Seigneur revient cinq fois. L’auteur s’intéresse à la dernière phase des actions de grâce, à savoir la reconnaissance proprement dite. Ce mot exprime à la fois une opération vérité, reconnaître ce qui est vrai et à qui je le dois, et une gratitude envers celui à qui je le dois. En ce sens se comprend la belle formule liturgique : « Rendons grâce au Seigneur notre Dieu. Cela est juste et bon. »
Le poète célèbre l’amour de Dieu à son égard et sa vérité, c’est-à-dire sa fidélité. Tel est le « cercle vertueux » des mots : l’amour de Dieu c’est sa vérité, et sa vérité c’est son amour (ruminons cette idée…) Le psalmiste chante la grandeur du Seigneur, la grandeur de son Nom, c’est-à-dire de son être qui s’exprime par l’amour et la fidélité, par sa parole active qui grandit l’humilié : « Tu fis grandir en mon âme la force », écrit le psalmiste. Mais qui s’exprime en ce psaume ?
1. Le livre des Psaumes intitule ce poème : De David. C’est bien sûr une fiction. Mais, selon cette lecture, le saint roi rend grâce à Dieu pour le rang messianique qu’il a acquis, pour son élévation, ses victoires dont « tous les rois de la terre rendent gloire », subjugués par l’ascension et la grandeur de l’humble pastoureau.
2. Ces rois chantent les chemins du Seigneur, la manière dont il se conduit, et qui révèlent sa gloire. Ces expressions renvoient à maints textes bibliques s’émerveillant du retour des Israélites exilés à Babylone, un événement qui, au moins selon l’idéalisation des poèmes de l’Ancien Testament, a ébahi les nations et leurs rois. Alors, c’est cet Israël libéré qui s’exprime dans le psaume.
3. Dans l’incessante relecture des psaumes au long des âges, la liturgie d’aujourd’hui met en miroir ce poème et l’expérience d’Isaïe (1ère lecture). À celui qui rend grâce, quel qu’il soit, en présence des anges, vers le Temple sacré, se compare la vocation du prophète découvrant dans le Temple la grandeur de Dieu, sa sainteté proclamée par les séraphins. « Me voici : envoie-moi ! ». Avec le psalmiste, Isaïe aurait pu ajouter : « N’arrête pas l’œuvre de tes mains. »

 

1 Corinthiens 15, 1-11 (La tradition de la foi au Christ mort et ressuscité)

L’avant-dernier chapitre cette épître pénètre au cœur de la foi, à savoir la résurrection du Christ, promesse de notre propre résurrection. Paul ramène les Corinthiens à ce fondement du christianisme en recourant au « kérygme (= message en forme de résumé) pascal ».

Mort et résurrection du Christ

Le Christ mourut « pour nos péchés », à la fois à cause de nos péchés et en faveur des pécheurs que nous sommes, et cet événement est conforme à l’Ancien Testament, par exemple au poème du Serviteur souffrant (Isaïe 52, 13 – 53, 12). Le Christ est réellement mort, puisque « mis au tombeau » (cf. Isaïe 53, 9). Certains courants chrétiens anciens entretenaient une théorie selon laquelle Jésus ne serait pas mort, mais aurait été remplacé sur la croix par un autre : Judas ou Simon de Cyrène, etc… L’islam reprend cette tradition de la « substitution ».
Mais celui qui est réellement mort, mis au tombeau, est, littéralement, le « réveillé », celui que Dieu a relevé de la mort, *le troisième jour, selon une expression du judaïsme ancien, et conformément aux psaumes annonçant le triomphe du Messie (par exemple Psaume 110 [109]).

Le Ressuscité s’est fait voir

La traduction « il est apparu » est trop faible et prête à confusion ; elle laisse entendre que les privilégiés de la période pascale ont eu « des apparitions », comme sainte Bernadette a eu des apparitions de la Vierge Marie. Une meilleure traduction, quoique peu élégante, serait celle-ci : « il s’est fait voir ». Le verbe grec souligne une initiative. Comme autrefois Dieu s’est fait voir à Abraham (Genèse 17, 1) ou à Moïse (Exode 3, 2) pour leur confier une mission,. Le Ressuscité s’est manifesté pour confier la mission chrétienne d’abord au groupe central de Pierre et des Douze, puis au cercle plus large des « apôtres » qui avait pour chef de file Jacques, appelé « le frère du Seigneur » (Galates 1, 19). Dans ce cercle s’inscrit Paul « l’avorton ». Ce mot n’évoque nullement une difformité physique de Paul ou quelque rachitisme. On le traduira plutôt par « fils posthume », voire né par césarienne. L’apôtre indique ainsi que, par rapport aux autres apôtres qui ont connu Jésus sur la terre, il n’est pas venu au christianime et à son statut missionnaire par des voies « normales ». Mais, ajoute-t-il, dans la ligne de l’annonce de l’Évangile de la résurrection, « qu’il s’agisse de moi ou des autres, voilà ce que nous proclamons, voilà ce que vous croyez ».
Entre les deux groupes d’envoyés pour annoncer l’Évangile, les Douze et les apôtres, Paul situe une « apparition » à cinq cents frères qui, eux, ne sont pas envoyés. Le rappel de leur expérience, en forme de parenthèse anecdotique, veut prouver le caractère massif et indubitable de la manifestation du Ressuscité.

* Le troisième jour conformément aux Écritures. Cette expression du « kérygme » s’intègre dans notre Credo. Elle est moins une indication chronologique des apparitions du Christ qu’une allusion à la tradition juive ancienne selon laquelle, selon une interprétation d’Osée 6, 2, ce « troisième jour » désigne la résurrection des croyants à la fin des temps. La résurrection de Jésus inaugure notre propre résurrection à venir.

 

 

Luc 5, 1-11 (« Laissant tout, ils le suivirent »)

Selon la mise en scène de saint Luc et après le discours dans la synagogue de Nazareth, Jésus s’est rendu à Capharnaüm, au bord du lac de Galilée. Là, il a libéré un possédé et guéri « la belle-mère de Simon » (Luc 4, 38) – Simon qui n’est pas encore nommé Pierre. Et, « au coucher du soleil » (4, 40), la foule présente à Jésus une multitude de malades et de possédés. Le Nazaréen devient désormais célèbre. On se presse autour de lui pour « écouter la parole de Dieu » laquelle est, selon ce qui précède, « la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu » (Luc 4, 43). Mais le héraut de cet Évangile ne suffira pas à la tâche. Il lui faut des aides.

Simon, Jacques et Jean

Dans le présent épisode, Jésus constitue sa garde rapprochée en recrutant trois disciples : Simon et les deux frères, Jacques et Jean. Le trio sera témoin de la Transfiguration du Seigneur (Luc 9, 28). Pour l’heure, les trois pêcheurs ne se voient pas encore appelés « apôtres ». Ils ne recevront ce titre que lors de la composition de l’équipe des Douze (Luc 6, 13). Mais ici, la scène jette par avance les fondements de leur future mission apostolique et, à la différence des autres évangiles, Luc met déjà l’accent sur « Simon-Pierre », ce Pierre qui deviendra le premier héros des Actes Apôtres.
Nos évangélistes ne sont pas de simples copistes, mais des scénaristes théologiens, chacun d’eux organisant sa documentation en fonction de sa propre compréhension de Jésus, le Maître, le Seigneur ressuscité, et de l’Église. Luc, en cet épisode, construit une scène dans laquelle le lecteur doit reconnaître l’envoi en mission par le Christ ressuscité. Relevons quatre clés d’interprétation de sa manière d’écrire.

Quatre clés d’interprétation

1. Jésus bat en retraite sur une barque pour échapper à la pression d’une foule venue pour écouter la parole de Dieu. L’évangéliste a puisé cette mise en scène chez Marc (4, 1), dans l’introduction du discours en paraboles. Luc souligne ainsi le succès de l’Évangile et, par là, la nécessité pour le Christ (ressuscité) de s’adjoindre des envoyés.
2. Dans les premières Églises, au temps de Luc, circulaient diverses traditions sur Pierre, dont celle de la pêche miraculeuse. Jean (21, 1-8) situe le prodige après la résurrection de Jésus et il reflète vraisemblablement le cadre originel du récit. Sans grande crainte d’erreur, on peut rebâtir ainsi l’affaire : après la disparition de Jésus et lors d’une pêche incroyable, les disciples auront saisi la présence active du Seigneur ressuscité, modèle de leur mission.
3. Quoi qu’il en soit, l’épisode vaut comme une parabole sur la mission chrétienne, parabole que Luc décode en ces termes : « Désormais ce sont des hommes que tu prendras. » Tout apôtre, tout serviteur de la Parole, peut peiner des nuits et des nuits, des jours et des jours, sans succès. Puis vient une pêche miraculeuse, l’œuvre du Seigneur.
Dans l’Ancien Testament, la pêche ou la chasse (on chassait « au filet », comme aujourd’hui encore dans certaines régions) évoquent le jugement de Dieu capturant celui qui croyait pouvoir lui échapper (Habacuc 1, 14-15 ; Jérémie 16, 16). Les évangiles ont « positivé » cette image : Dieu veut attraper les humains dans les filets de la Bonne Nouvelle qui, à la fois, propose le bonheur et oblige à se séparer du mal (cf. la parabole du filet en Matthieu 13, 47-50).
4. Alors, devant toute réussite inattendue de la Parole, l’Appelé, tel saint Pierre, ressentira un *effroi sacré, signe d’une juste humilité devant la mission qui nous est confiée. C’était déjà l’expérience du prophète Isaïe (1ère lecture).

* L’effroi. Ce mot (en grec thambos) n’apparaît que trois fois dans le Nouveau Testament et seulement sous la plume de saint Luc. Il traduit d’abord la réaction de l’assemblée, à la synagogue de Capharnaüm, quand Jésus chasse un démon (Luc 4, 36). Ce sera aussi la réaction des gens de Jérusalem quand Pierre guérira un impotent (Actes 3, 10). Bref, c’est le frisson qu’inspire une manifestation du miraculeux, du sacré. Mais si Jésus incarne un Dieu Amour (cf. 1 Jean 4, 8.18), pourquoi avoir peur ? Il y a crainte et crainte. Tout amour vrai, même dans les relations humaines, suscite la peur « sacrée » de n’être pas à la hauteur de l’amour qui m’est offert, un sentiment juste, noble et profond, d’indignité.