La démarche contemplative, fondement de la seule vraie liberté…

Célébrez la vie contemplative n’est pas rejeter toute autre forme de vie, mais chercher un fondement solide pour toutes les autres activités humaines. Sans le silence et le recueillement de la vie intérieure, l’homme perd contact avec ses vraies sources d’énergie, de clarté, et de paix. Quand il tente d’être son propre dieu et veut à toutes forces tout régenter, tout se rappeler, et tout maîtriser, il œuvre à sa propre perte. Car lorsqu’il se croit puissant, c’est alors qu’à tout moment il se trouve dans le plus extrême besoin – de connaissance, de force, de maîtrise des choses -, et tributaire d’une foule d’instruments. Mais lorsqu’il se souvient de la puissance indéfectible de Dieu, et s’avise qu’en sa qualité de fils de Dieu, cette puissance lui appartient déjà, il n’a plus à penser à ce dont il a besoin. Car cela lui sera donné quand il le faudra, et en ce sens, Dieu pensera et agira à sa place.

Que ce soit là une conduite de fuite, l’homme moderne a peut-être été tenté de le penser. En réalité, c’est le plus noble et le plus simple des courages : le courage faute duquel on ne peut affronter la vie telle qu’elle est, et faute duquel elle perd son vrai sens. C’est le message central du Sermon sur la montagne :

Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas plus qu’eux ?… Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : demain s’inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine (Mt 6, 25-34).

Il est bon ton aujourd’hui de faire état du mal qui règne dans le monde comme démontrant la fausseté de cet enseignement sur la Providence. Mais l’ironie, c’est que les plus grands maux dont souffre aujourd’hui le monde (guerres, génocide, esclavage, exil massif, pauvreté, déchéance) sont tous la conséquence directe du rejet par l’homme de cet enseignement du Christ. On ne peut pas servir deux maîtres. Si nous avons rejeté Dieu et choisi Mammon, et que la conséquence en soit ce que l’on nous avait prédit, pourquoi donc nous plaindre ?

La vie contemplative, par conséquent, est de la plus grande importance pour l’homme moderne, et cela, au niveau de tout ce qui est le plus valable dans son idéal. Aujourd’hui plus que jamais, l’homme enchaîné cherche l’émancipation et la liberté. Sa tragédie, c’est qu’il la cherche par des moyens qui l’amènent à toujours davantage s’asservir. Or la liberté est chose spirituelle. C’est une réalité sainte et religieuse. Ses racines ne sont pas en l’homme, mais en Dieu ; car la liberté de l’homme, qui fait de lui l’image de Dieu, est une participation à la liberté divine ; l’homme est libre dans la mesure où il ressemble à Dieu. Sa lutte pour la liberté est donc en fait une lutte pour renoncer à une autonomie fausse et illusoire afin de devenir libre par-delà lui-même et au-dessus de lui-même : en d’autres termes, pour être libre, il lui faut être libéré seulement de l’un de ses semblables : car la tyrannie de l’homme sur l’homme n’est que l’expression extérieures de l’asservissement de chacun à ses propres désirs. Car être l’esclave de ses propres désirs, c’est nécessairement exploiter autrui de manière à payer tribut au tyran intérieur.

Avant que puisse exister la moindre liberté extérieure, l’homme doit apprendre à découvrir en lui-même le chemin de la liberté. Alors seulement en effet, il peut se permettre de desserrer son emprise sur les autres et de les laisser se détacher de lui, car alors, il n’a pas besoin de leur dépendance à son égard. C’est le contemplatif qui garde vivante dans le monde cette liberté, et qui montre aux autres, obscurément et à son insu, ce que signifie la liberté réelle.

C’est pourquoi saint Grégoire de Nysse disait que l’homme vraiment libre, c’était le contemplatif, qui avait restauré dans son âme l’image de Dieu ; lui seul en effet pouvait marcher avec Dieu comme Adam avait marché avec lui au paradis. Lui seul pouvait se tenir debout et parler librement à Dieu son Père, en pleine confiance. Lui seul pouvait dignement assumer sa dignité de fils de Dieu et de roi de la création divine : L’âme humaine manifeste alors fièrement son caractère royal, hors de toute bassesse, en ce qu’elle est sans maître, autonome, disposant souverainement d’elle-même… (De Hominis Opificio, Patrologia Graeca, 44, 136).

Thomas Merton, “L’expérience intérieure” aux éditions du Cerf.