La Sainte Famille par P. Claude TASSIN (Spiritain)

    Commentaires des Lectures du dimanche 27 décembre 2015

 

1 Samuel 1, 20-22.24-28 («Samuel demeurera à la disposition du Seigneur tous les jours de sa vie »)

Comme autrefois Sara (voir Genèse 16, 1-5), Anne, future mère du prophète Samuel, est stérile et victime des rebuffades de sa féconde co-épouse. Un jour de pèlerinage au sanctuaire de Silo, elle promet au Seigneur de donner pour toujours à son service le garçon qu’il lui donnerait d’enfanter. Ainsi naquit Samuel.

La stérilité

Nous sommes ici dans une civilisation polygamique : *la stérilité empêche Anne de s’accomplir comme femme. Sans enfant, elle est déjà morte. Mais, puisque Dieu a donné ce qu’elle demandait, son épanouissement de mère, il semble juste à celle-ci qu’à son tour elle lui donne l’enfant, au service du prêtre de Silo. Le texte hébreu joue ici sur le sens supposé du nom de Samuel (demandé par / cédé à Dieu)

Samuel, aux origines de l’histoire du Messie

Samuel deviendra le premier grand prophète. Il aidera Israël à se trouver un roi, d’abord Saül que Dieu allait rejeter – et, avec son ironie, l’auteur du récit sait bien que c’est le nom de Saül qui signifie Cédé(-à Dieu)… Samuel est surtout en quelque sorte « le parrain » de David (voir Samuel 16, 1-13) et c’est donc lui qui est à l’origine de l’histoire du Messie, de l’espérance du Messie. En cédant son petit au Seigneur, Anne devient ainsi la mère de tous ceux qui espèrent le Messie, et l’ancêtre de toute famille qui accepte les imprévus de Dieu dans l’avenir de ses enfants.

*La stérilité d’Anne. Les couples stériles de la Bible se demandent pourquoi Dieu leur inflige ce malheur : pour renforcer l’expérience d’autres valeurs ? Pour un amour plus conjugal ? Anne, pourquoi pleures-tu, demande son mari ; est-ce que je ne vaux pas mieux pour toi que dix fils (1 Samuel 1,8) ? Sous l’influence conjuguée des prophètes et de la culture grecque, un sage d’Israël loue ceux dont la conduite morale féconde compense une absence de paternité et de maternité (Sagesse 3, 13-15).
Quand vient Samuel, enfant du miracle, sa mère se dessaisit de tout instinct de propriété pour s’ajuster aux intentions de Dieu. Ayant remis son fils au prêtre de Silo, Anne lance un cantique qui prophétise la venue du Messie, puisque – la suite le montrera, son petit Samuel sera la promoteur de la lignée du Messie (voir 1 Samuel 2, 1-10). C’est un chant « fictif », car Anne ne savait rien de tout cela. Mais la Bible indique par là une attitude exemplaire. Le Magnificat de Marie reprendra le Cantique d’Anne.

 

1 Jean 3, 1-2.21-24 (« Nous sommes appelés enfants de Dieu – et nous le sommes »)

Dans la 1ère lecture, une mère confiait au service de Dieu son enfant longtemps espéré. La 2e lecture, dont on lit une partie à la Toussaint, ne parle pas des relations familiales. Mais ce choix reflète bien autre chose qu’une facétie du lectionnaire liturgique.
1. Ce que Jean affirme, c’est que la foi au Christ fait déjà de nous des enfants de Dieu : nous avons normalement, à cause de notre foi, des paroles et des comportements que nous inspire l’Évangile et que le monde ne saisit pas. Pour Jean et à ce stade de ses écrits, le monde représente des chrétiens qui suivent leurs propres idées, en dehors de la tradition qu’il leur a transmise. Les vrais croyants ne saisissent pas eux-mêmes combien ils ressemblent au Fils de Dieu qui anime leur vie, parce qu’ils ne l’ont pas encore vu de leurs yeux. Au terme de l’histoire, dans la rencontre avec le Fils de Dieu, ils découvriront cette ressemblance. En attendant, qu’ils gardent bien les attitudes conséquentes à cette ressemblance : prier le Père (« tout ce que nous lui demandons, il nous l’accorde »), demeurer fidèle au commandement essentiel, à savoir la foi au Fils, Jésus Christ, et l’amour mutuel.
2. Ce que veut dire le lectionnaire aujourd’hui, c’est que les familles humaines, quelle qu’en soit la forme, étroite, clanique ou « décomposée », selon les cultures et les temps, ont pour mission de faire de chacun de leurs membres (même les parents) des enfants de Dieu dont parle saint Jean. Et une telle mission modifie forcément les relations familiales traditionnelles, surtout le jeu de l’autorité parents/enfants, puisque les parents sont eux-mêmes enfants de Dieu.

 

Luc 2, 41-52 (« les parents de Jésus le trouvèrent au milieu des docteurs de la Loi »)

Oublions l’anecdote de la fugue d’un enfant âgé de douze ans, lors d’un pèlerinage à Jérusalem. Laissons-nous guider par cinq signaux dans lesquels Luc livre le sens de son récit.
1) Luc situe l’incident à Pâques. Il ne connaitra par la suite qu’une autre Pâque, celle où Jésus viendra à Jérusalem pour passer de la Croix à la gloire du Père. Or ici, c’est au bout de trois jours (signal de la résurrection) que les siens retrouvent l’Enfant.
2) Les parents sont stupéfaits, ne comprennent pas. Leur perplexité anticipe les réactions de celles et ceux à qui sera révélée la résurrection du Christ (voir Luc 24, 4.12 ; Actes 2, 12), alors que Marie, figure de l’Église, garde les événements dans son cœur pour en approfondir plus tard le sens.
3) Ceux qui cherchent Jésus (le verbe revient quatre fois dans le texte) doivent comprendre ceci : C’est chez mon Père que je dois être. Ce je dois (ou « il faut ») désigne d’ordinaire dans les écrits de Luc le plan divin qui conduit de la Croix à l’Ascension auprès du Père.
4) Ce Christ qui est aujourd’hui chez son Père hors de notre vue à nous qui le cherchons, c’est dans le Temple qu’on le trouve, c’est-à-dire, symboliquement, dans son enseignement, puisque ce Temple fut aux yeux de Luc un lieu privilégié de l’annonce de l’Évangile par Jésus (voir Luc 19, 45-48 ; 20, 1 ; 21, 37-38 et, pour les Apôtres, Actes 4, 1-2).
5) La conclusion de l’épisode (il grandissait…) évoque Samuel enfant (« Samuel grandit. Le Seigneur était avec lui… », 1 Samuel 3, 19). Un tel parallèle n’est pas unique en Luc, chap. 1 – 2. Ceci nous ramène à la première lecture. Mais, si Samuel fut offert par sa mère au temple de Silo, c’est prophétiquement et de son plein gré que le jeune Jésus trouve sa place de Maître des maîtres « chez son Père ».
Ainsi cet épisode en apparence naïf sonne comme un prélude au ministère futur de Jésus à Jérusalem et au triomphe de son Ascension. Au fond, le mystère se révèle dans cette opposition entre un père et une mère humains cherchant leur enfant et un Christ qui situe par avance le terme de sa mission chez son Père – le tout à travers l’anecdote de la fugue d’un jeune au seuil de l’âge adulte, à savoir dans le judaïsme ancien, répétons-le, l’accomplissement des douze ans.
Certes, les parents chrétiens accordent des droits sur leur enfant au Père des cieux qui bouleverse parfois leurs projets. Mais la liturgie va bien plus loin en rabattant sur nos problèmes familiaux cette icône symbolique et anticipée du Christ ressuscité. On joue, pour notre instruction, sur l’équivoque d’une Sainte Famille à la fois incomparable et *modèle de nos familles. « Il leur était soumis » : Il n’y a pas de commune mesure entre l’obéissance que des parents peuvent demander à un enfant (domaine moral) et ce que veut dire Luc : le Fils de Dieu est entré, par obéissance au projet de son Père, dans le jeu des institutions humaines (domaine théologique). Mais c’est bien dans le nid d’une famille cachée, à **Nazareth, que s’est préparé le mystère pascal.

*La Sainte Famille, un modèle ? Un prédicateur, emporté par son sujet, se serait écrié : « Suivez le modèle de la Sainte Famille ! Ayez de nombreux enfants ! » Problème du modèle… que l’on découvre au moment où, à chaque époque, il se fissure. À moins, au contraire, que l’on ignore qu’il existe toujours de « saintes familles », dans certaines cultures, qui vivent le modèle d’Anne, épouse d’un polygame ou dans les familles « recomposées ». Les lectures de la Sainte Famille Année C ne démolissent pas les modèles que le magistère et la société défendent. Mais, si elles voulaient simplement confirmer le magistère, elles échoueraient : une femme de polygame abandonne son enfant aux soins du prêtre Éli (1ère lecture) ! Saint Jean remet en cause, implicitement, l’autorité familiale, puisque nous sommes tous enfants de Dieu (2e lecture) ! L’évangile donne en exemple un jeune (le Christ !) en fugue. La liturgie de la Sainte Famille ne propose pas un modèle. Elle offre espérance et consolation quand tout modèle familial semble échouer; elle laisse ouvert l’inattendu de Dieu.

**Nazareth. « Nazareth est l’école où l’on commence à comprendre la vie de Jésus : l’école de l’Évangile. Ici, on apprend à regarder, à écouter, à méditer et à pénétrer la signification, si profonde et si mystérieuse, de cette très simple, très humble et très belle manifestation du Fils de Dieu. Peut-être apprend-on même insensiblement à imiter(…) Oh, comme nous voudrions redevenir enfant et nous remettre à cette humble et sublime école de Nazareth, comme nous voudrions près de Marie recommencer à acquérir la vraie science de la vie et la sagesse supérieure des vérités divines ! (…) Nous ne partirons pas sans avoir recueilli à la hâte, et comme à la dérobée, quelques brèves leçons de Nazareth. (…) Une leçon de vie familiale. Que Nazareth nous enseigne ce qu’est la famille, sa communion d’amour, son austère et simple beauté, son caractère sacré et inviolable ; apprenons de Nazareth comment la formation qu’on y reçoit est douce et irremplaçable ; apprenons quel est son rôle primordial sur le plan social » (Homélie de Paul VI à Nazareth, 5 janvier 1964).

 

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