L’auteur et les destinataires du Livre de l’Apocalypse : des chrétiens persécutés (Ap 1,9)…

            « Moi, Jean, votre frère et votre compagnon dans l’épreuve, la royauté et la constance, en Jésus. Je me trouvais dans l’île de Patmos, à cause de la Parole de Dieu et du témoignage de Jésus ».

 

            jean_le_theologienJean est tout d’abord un témoin (Ap 1,1-2.9 ; cf. Jn 19,35 ; 21,24 ; 1Jn 1,1-4 ). Avec lui, nous sommes tout de suite entraînés au cœur du Mystère Chrétien. En effet, le Christ Lui-même fut un témoin de la Présence et de l’Action du Père dans sa vie et dans celle des hommes (Ap 1,5 ; 3,14 ; Jn 18,37). Il n’a fait que dire ce que le Père lui montrait (Jn 5,19-20), ce qu’il a vu et entendu (Jn 3,31-34 ; 6,46 ; 8,26.38.40 ; 15,15).  Et le Père (Jn 5,37 ; 8,18 ; 12,27-30 ; 1Jn 5,9-10 ; Mt 3,17 ; 17,5) et l’Esprit Saint (Jn 15,26 ; 1Jn 5,6) lui rendront témoignage à leur tour … Chacun s’occupe ainsi avant tout de l’autre… Et tout chrétien est invité à entrer dans cette dynamique (Jn 15,27 ; 2Co 5,15) : rendre témoignage à ce Dieu d’Amour et de Tendresse qu’il a découvert en Jésus Christ, un Dieu qui ne recherche que le bien de sa créature et l’accompagne sans cesse dans sa vie pour son bien (Jr 32,40‑41). Jean va donc témoigner de ce qui lui aura été donné de percevoir du Mystère du Christ. Il dira tout simplement ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu, ce qu’il a vécu … Et l’Esprit de Vérité rendra témoignage à la vérité de ses paroles au cœur de ceux et celles qui lui feront bon accueil (1Jn 2,20.27 ; 5,5-12).
            Jean s’adresse ici avant tout à la communauté chrétienne pour l’encourager à demeurer fidèle au Christ malgré toutes ces persécutions qu’ils doivent endurer à cause de leur foi… Il écrit ainsi pour ses « frères », ses « compagnons », littéralement en grec « tous ceux et celles qui sont en communion avec » le Christ. La grande œuvre du Christ est en effet de nous introduire dans un Mystère de Communion avec Lui. Il est venu nous réconcilier avec Dieu (2Co 5,17-21 ; Rm 5,10-11). Jour après jour, il frappe à la porte de nos cœurs (Ap 3,20) pour nous offrir le pardon de toutes nos fautes (1Jn 1,9 ; Col 2,13 ; 3,13 ; Lc 1,76-79 ; 5,20-25). Par ce pardon, il reconstruit notre relation de cœur avec notre Dieu et Père, une relation vitale puisque le grand cadeau que Dieu veut offrir à toutes ses créatures est sa propre Vie éternelle. Mais encore faut-il se tourner vers Lui et l’accueillir. L’œuvre du Christ Sauveur, du Bon Pasteur, est ainsi de partir à la recherche de toutes les brebis perdues (Lc 15,1-7), pour les ramener à l’unique Source d’Eau Vive qui pourra combler leur cœur. Si elles se laissent faire, elles recevront cette Vie de Dieu grâce à laquelle il nous est possible de vivre dès maintenant en communion avec Lui (Jn 3,36 ; 5,24 ; 6,47.57 ; Ac 11,18 ; 2Co 2,15-16 ; 1Jn 5,12-13). Tel est le Royaume des Cieux déjà commencé sur cette terre par le don de l’Esprit qui vivifie (Rm 14,17 ; Jn 6,63), un don proposé à notre foi. Heureux alors ceux qui croient sans avoir vu (Jn 20,29)… Ils ne voient rien, ils n’entendent rien de particulier, mais ils vivent déjà « quelque chose » de cette Plénitude du Royaume qui est Repos, Silence, Paix du cœur, grâce à la Présence en eux de cet Esprit (Jn 14,15-17) qui est aussi Amour (Jn 4,24 avec 1Jn 4,8.16 ; Rm 5,5), Lumière (Jn 4,24 avec 1Jn 1,5) et Vie (Jn 4,24 et 1Jn 1,5 avec Jn 1,4 ; 8,12 ; puis Jn 6,63 ; Ga 5,25)…
             Jean écrit donc à tous ses « frères » dans la foi « qui sont en communion avec » lui par leur foi au Christ et l’action de l’Esprit qui vivifie… Et tous, à cette époque, vivaient une persécution déclenchée par les Romains. Ils étaient ainsi « dans la souffrance, la royauté et la constance en Jésus », une expression qui résume tout l’évangile. En effet, l’homme sur cette terre ne peut que connaître l’épreuve, d’une manière ou d’une autre. Par leurs injustices, leur méchanceté, leur violence, leur « cœur de pierre », leur égoïsme, leur course à l’argent, leur soif de pouvoir et de domination, leurs passions déréglées… les pécheurs (et nous le sommes tous !) sèment la souffrance sur leur passage, une souffrance qui devient intolérable lorsqu’elle touche des innocents… Et Dieu respecte infiniment notre liberté à tous ! « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes » (Mt 5,45). Ce « soleil » se fera pour ces « méchants » et ces « injustes » invitation patiente mais ferme à la conversion. En agissant ainsi, Dieu les aime et poursuit toujours leur bien car il ne peuvent que vivre en eux-mêmes les conséquences de leurs péchés : « souffrance, angoisse » (Rm 2,9), « mort spirituelle » (Rm 6,23), mal-être (Lc 6,24-26), tristesse (Lc 18,18-23). Et « Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’ils vivent », qu’il se tourne vers le Soleil de Vie, Celui qui se donne et se donne sans cesse pour le bien de ceux qu’il a créés et qu’il aime. Alors, « ils vivront » de sa Vie (Sg 1,13 ; Ez 18,23 ; 33,11)… « Gloire, honneur et paix » en effet « à quiconque fait le bien » (Rm 2,10)…

l'amour de dieu

Mais en attendant, les souffrances et les épreuves demeurent, d’autant plus que nous sommes tous pécheurs, et donc tous plus ou moins responsables de ce mal qui nous blesse en premier et qui, hélas, blesse aussi trop souvent tous ceux et celles qui nous entourent… Mais la Bonne Nouvelle est justement cette Présence parmi nous du Christ Ressuscité, une Présence qui nous rejoint au plus profond de nous-mêmes si nous acceptons de l’accueillir. Au cœur de la souffrance, fût-elle la conséquence de notre misère, elle se fera alors soutien, réconfort, encouragement, force, paix et joie envers et contre tout (cf. 2Co 1,3-7 avec notamment les notes de la Bible de Jérusalem)… Et c’est ainsi qu’Antoine, douze ans, crucifié avec d’autres chrétiens pour sa foi en 1597 à Nagasaki, chantait sur la croix avec ses « compagnons »… Il manifestait ainsi à quel point le Christ peut régner dans nos épreuves. « Je surabonde de joie dans toutes nos souffrances », écrivait ainsi St Paul (2Co 7,4). Dans les circonstances concrètes et difficiles de son ministère, il vivait les béatitudes : « Heureux ceux qui pleurent » (Lc 6,21), ceux qui humainement ont toutes les raisons de pleurer, mais qui essayent de vivre leurs épreuves avec le Christ. Il les consolera sur leur lit de souffrance (2Co 4,7-12), en attendant ce Jour où « Dieu essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde aura disparu » (Ap 21,4). Et Jean, dans sa persécution, pouvait reprendre à son compte cette autre béatitude : « Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous quand on vous insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement contre vous toute sorte d’infamie à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse » (Mt 5,10-12)… Ainsi, tout disciple de Jésus qui désire marcher à sa suite doit essayer de prendre chaque jour le plus courageusement possible « sa croix ». Elle sera avant tout la croix de son péché, due à la présence en lui de ce « vieil homme » égoïste qui a tant de mal à mourir (Ep 4,20‑24) et qu’il devra « renier » (Lc 9,23), soutenu par la force de la grâce de Dieu (Tt 2,11-14). Cette croix pourra aussi être celle de la maladie qui survient à l’improviste, celle du péché de ses frères qu’il portera avec eux en les invitant à la conversion et en luttant contre toute forme d’injustice, celle de toutes ces situations humaines difficiles qu’il essaiera d’améliorer autant que possible… Mais cette croix, le Christ l’appelle ailleurs « son joug », car par amour, il a voulu nous rejoindre et porter avec nous toutes nos croix, toutes nos épreuves, toutes nos difficultés. Ainsi, nous ne sommes plus seuls dans le combat de cette vie. Le Christ, par amour, veut le mener avec nous et pour nous… Tout notre travail consistera alors à demeurer en Lui (Jean 15,9-11), unis à Lui (1Co 6,17 ; 1Th 5,9-10) et il portera avec nous cette souffrance contre laquelle nous n’aurons rien pu faire. Le Christ viendra l’habiter de sa Présence et de sa Paix. Avec Lui, la Croix devient Glorieuse, cette Croix, notre croix, qu’il appelle « son joug » : « Il s’est chargé de nos maladies, et il a pris sur lui toutes nos infirmités » corporelles ou spirituelles (Matthieu 8,17 pour les porter avec nous, pour nous soulager et éviter ainsi qu’elles nous écrasent… « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos. Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger » (Mt 11,28‑30).
            pape françoisLe chrétien est ainsi un homme comme tous les autres hommes. Il connaît lui aussi les épreuves de la vie, les souffrances, les maladies, les tentations de toutes sortes, les combats, les persécutions… Certes, il essaye comme il peut de construire un monde plus juste, plus humain, plus fraternel comme beaucoup d’hommes et de femmes de bonne volonté. Mais lorsqu’il a fait tout son possible et que la souffrance se présente à lui sans nul moyen de la combattre, alors il peut se tourner de tout cœur vers le Christ et compter sur Lui. « Le Seigneur est mon Berger. Je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer… Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure » (Ps 23(22),1-4)[1]. Telle est la Bonne Nouvelle de l’Evangile. Le disciple de Jésus qui connaît l’épreuve découvrira ainsi par lui-même, en le vivant, qu’il n’est pas seul au milieu de tous ses combats. Son cœur sera envers et contre tout rempli d’une Paix, d’un Silence, d’un Repos qui, déjà ici-bas, fera toute sa joie (Col 3,15)… Ainsi nos Croix sont dorénavant inséparables de Celui qui est Lumière et qui a voulu les remplir de sa Lumière. D’une manière ou d’une autre, elles sont maintenant avec Lui et grâce à Lui des « Croix Glorieuses »… Certes, la souffrance demeure, mais la Gloire du Christ Ressuscité la transfigure et la remplit déjà d’un Bonheur qui n’est pas de ce monde. Ste Thérèse de Lisieux, qui n’a jamais cultivé la souffrance pour elle-même (elle est un mal !)[2] disait : « Il n’y a pas de plus pur bonheur qu’aimer en souffrant »… Elle vivait cette Présence du Christ, son soutien, qui lui permettait de tenir bon dans l’épreuve, ce qu’elle n’aurait jamais pu faire par elle-même si elle avait été laissée à ses propres forces. « Je n’ai jamais rien pu faire toute seule », disait-elle. « Qu’est-ce que je ferais, qu’est ce que je deviendrais si je m’appuyais sur mes propres forces ? » Le Christ était ainsi à la source de sa patience, de son endurance, de sa constance. Avec Lui et grâce à Lui, elle pouvait tenir bon. « Je comprends très bien que St Pierre soit tombé. Ce pauvre St Pierre, il s’appuyait sur lui-même au lieu de s’appuyer uniquement sur la force du Bon Dieu »…
            Nous voyons à quel point St Jean a comme résumé toute la vie chrétienne en une seule phrase : « Moi, Jean, votre frère et votre compagnon dans la souffrance, la royauté et la constance en Jésus » (Ap 1,9). Comme tous les autres chrétiens de son époque, et peut-être plus qu’eux puisqu’il avait été déporté par les Romains sur l’île de Patmos en raison de sa foi, il a connu « la souffrance ». Mais par sa foi et dans la foi, il a laissé le Christ Ressuscité s’unir à lui dans la Communion d’un même Esprit. Le Christ a pu alors exercer en sa faveur le Mystère de sa « Royauté ». Sa Présence dans cette persécution est devenue Règne de sa Grâce, de sa Force et de sa Paix, et donc aussi Source de « constance », de « persévérance » (Ap 1,9 ; 2,2.3.19 ; 3,10 ; 13,10 ; 14,12)…

                                                                            D. Jacques Fournier      

 

[1] La TOB traduit ainsi le verset 4 : « Même si je marche dans un ravin d’ombre et de mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi ; ton bâton, ton appui, voilà qui me rassure ».

Et la Bible de Jérusalem a : « Passerais-je un ravin de ténèbre, je ne crains aucun mal car tu es près de moi ; ton bâton, ta houlette sont là qui me consolent »…

  

[2] « Ce n’est pas la souffrance qui sauve le monde, c’est l’amour. Le Christ veut être uni à tous les hommes et il est uni d’une façon particulière à ceux qui souffrent. L’amour sans la souffrance peut se rencontrer, mais la souffrance sans l’amour n’a pas de sens ». Jean Paul II.

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