« Le dialogue avec Moscou est-il possible ? La pensée et l’action du Vénérable[1] Giorgio La Pira  » par Fr. Manuel Rivero, O.P.

Problématique

Sur quelles bases culturelles et juridiques l’Europe peut-elle construire des ponts de paix avec Moscou ? La civilisation chrétienne représente-elle une chance pour tisser des liens avec la Fédération russe ? Quels chemins faut-il emprunter pour rapprocher l’Europe et Moscou ? L’art chrétien et la spiritualité sont-ils des moyens significatifs de rencontre, de dialogue et de paix entre les nations ?

L’attaque armée de la Fédération russe à l’Ukraine, pays indépendant, a bouleversé le monde entier. Des milliers de cadavres de soldats et de victimes innocentes jonchent les routes de l’Ukraine. Des millions de réfugiés ont quitté ce pays pour sauver leur vie.

Il y a le bruit des armes et des explosions. Il y a aussi la voix de la raison pour passer d’une mentalité de guerre à une civilisation, fondée sur le respect de la dignité sacrée de la personne humaine et du droit international, en vue de construire des rapports de paix.

Le Pape François s’investit, en tant que chef spirituel des catholiques, pour arrêter l’horreur de la guerre et faire naître des relations réciproques de paix, dans une situation complexe qui a besoin du recul de l’histoire pour être interprétée en tenant compte d’un grand nombre de paramètres et de variables.

L’exemple de l’engagement de Giorgio La Pira (1904-1977)[3]

La pensée et l’engagement politique enracinés dans l’Évangile de Giorgio La Pira méritent d’être relevés et intégrés à l’heure où des hommes politiques et religieux cherchent à dépasser la violence et à mettre en valeur les solutions diplomatiques.

Né en Sicile, Giorgio La Pira a fait sa carrière de professeur de droit et de maire de Florence (Italie). Devenu laïc dominicain et membre d’un institut séculier franciscain, La Pira a marqué l’histoire par les ponts qu’il n’a cessé d’établir entre les capitales du monde et les nations.

Maire de Florence, député, membre rédacteur de la Constitution italienne, homme de culture qui lisait Dostoïevski, Papini, Bossuet et Pascal, La Pira a vécu sa carrière politique dans un esprit humaniste et chrétien. Influencé par les philosophes Emmanuel Mounier (+1950) et Jacques Maritain (+1973), La Pira a vécu l’engagement politique comme un chemin d’humanisation et de sainteté. Homme de prière, il n’hésitait pas à affirmer que la prière ne suffit pas. Il faut transformer aussi l’économie et les institutions. À l’heure où certains voudraient cantonner la foi à une dimension uniquement individuelle et intime, La Pira s’est consacré au service du bien commun de sa ville : Florence.

S’il n’y a pas de politique chrétienne, à proprement parler, il y a cependant une manière chrétienne de faire de la politique. La Pira a trouvé dans la vie de Jésus de Nazareth la boussole pour son action et la clé d’interprétation du fleuve tumultueux de l’histoire humaine avec ses courants spirituels profonds qui conduisent au Christ ressuscité, alpha et oméga, origine et accomplissement de la soif humaine de vérité et d’amour. L’action mystérieuse de la grâce !

C’est auprès des pauvres, en célébrant chaque semaine la « Messe des Pauvres », que La Pira a reçu le discernement, don de l’Esprit Saint et des pauvres. Après la célébration de l’eucharistie, la communauté chrétienne de San Procolo et plus tard de la Badia partageait nourriture et vêtements, mais aussi des pensées et des sentiments. Loin d’être un politique déconnecté, La Pira aimait écouter les Florentins et leur expliquer à son tour l’Évangile et les événements internationaux.

La ville de Florence porte en son cœur une grande richesse intellectuelle. Des figures de l’art et de la science y ont vécu : Dante (+1321), Amerigo Vespucci né à Florence en 1454, qui a donné son nom à l’Amérique, Fra Angelico (+1455), Giotto (+1337), Michel-Ange (+1564), Brunelleschi (+1446), Galilée (+1642), Savonarole (+1498) … C’est aussi à Florence que s’était tenu le Concile de 1431 qui avait réconcilié, pour un temps malheureusement trop bref, l’Église d’Orient et d’Occident, les Latins et les Grecs. Cet événement avait gardé sa valeur symbolique et historique aux yeux du « saint maire » de Florence.

La méthode de La Pira

L’étude de saint Thomas d’Aquin (+1274), au couvent des Dominicains de Saint-Marc (Florence) célèbre pour ses fresques du Beato Angelico, avait donné à La Pira une véritable architecture intellectuelle, théologique et spirituelle qui orientera sa politique.

Le Pape François invite l’Église à « vivre en sortie ». La passion de La Pira était de relier les capitales de la Méditerranée pour unir les nations. Les « colloques de la Méditerranée », toujours vivants, en témoignent.

Il s’était rendu dans un grand nombre de capitales du monde pour bâtir des ponts culturels, politiques et spirituels : Moscou, Varsovie, Le Caire, Jérusalem, Paris, Beyrouth, New York, Hanoï, Chili, Québec …

Soucieux de la connaissance réciproque entre les pays à la recherche de la paix, il se déplaçait avec son bâton de pèlerin à l’image de saint François d’Assise qui alla à la rencontre du sultan Malik al-Kamil, en 1219.

Le dialogue avec la Russie

Comment ne pas relier la démarche du Pape François de consacrer la Russie au Cœur Immaculé de Marie à celle de La Pira ?

La Pira s’est rendu à Moscou après son pèlerinage à Fatima dont le message éclairait ses démarches avec la capitale de « la sainte Russie » : « La Russie se convertira et il y aura la paix dans le monde ».

La Pira estimait que « le problème de fond de la Russie était le problème religieux »[4]. Il pensait cela en harmonie avec de grands écrivains russes comme Dostoïevski ou Pasternak …

Lors d’une visite à Kiev, l’archevêque de Kiev et de toute la Russie avait vu dans le document du concile de Florence au XVe siècle « un symbole d’espérance »[5].

Deux éléments agissaient comme des aimants pour la Russie par rapport à l’Europe : la voie « technique » des sciences et la voie « mystique »[6].

La Pira a écrit de nombreuses lettres aux papes Pie XII, Jean XXIII et Paul VI. Dans sa correspondance avec le pape Jean XXIII, La Pira plaide pour le rapprochement de la Russie et de l’Europe dans une dialectique spirituelle fondée sur la vie de l’Église, des monastères et des saints[7], car l’Église peut ouvrir au moyen d’ « une seule clé les lourdes portes des peuples et des nations[8] ».

Dans une autre lettre au même pape Jean XXIII, La Pira souligne que la relation religieuse et « politique » entre Rome et Moscou constitue le « noyau » de la crise, « l’axe autour duquel gravite l’histoire présente et future de l’Église et des nations[9] ». Il s’agit par conséquent de bâtir « le pont religieux Rome-Moscou[10] ».

C’est en 1959 que La Pira s’est rendu à Kiev et à Moscou. Au pape Jean XXIII, né à Bergamo (Italie), il raconte émerveillé ses impressions : « Très Saint-Père, permettez-moi d’ajouter cette pensée : voulez-vous connaître l’impression que fait le peuple russe à Moscou et à Kiev (et plus encore à la campagne) ? Pensez à Bergame, il y a 50 ans : des femmes propres, au visage pur, sans maquillage, avec des tresses ; une mode irréprochable (jusqu’au moindre scrupule) : elle semble faire rêver, tout ceux qui viennent des villes italiennes, ou, pire, françaises ou américaines !

Impression immédiate de santé morale : vie modeste, pour tous. [11]»

Utopiste ? Rêveur ? La Pira s’en défend au nom « des vertus théologales » (la foi, l’espérance et la charité)[12].

Dans sa soif de rapprochement avec Moscou, La Pira s’appuie sur la prière de milliers d’âmes contemplatives qui intercèdent pour lui dans les monastères du monde entier, plus de 100 000 moines et moniales. Il fait appel aussi aux grands saints qui ont travaillé à la communication avec les Slaves comme saint Cyrille et saint Méthode, co-patrons de l’Europe avec saint Benoît. La Pira prie lui-même et il fait prier pour la conversion de la Russie et de ses leaders politiques.

Nombreux sont les liens qui relient l’Italie à la Russie. Roublev (1360-1430), le peintre des icônes, est contemporain de fra Angelico (1395-1455), patron des artistes. La cathédrale de la Dormition de la Vierge Marie au cœur du Kremlin est l’œuvre d’un architecte de Bologne, Aristotile Fiovaranti, en 1479.

Dans ses échanges avec les pauvres à la Badia, La Pira se réjouit de la démarche du Pape Jean XXIII. « Il a reçu Agiubei avec sa femme, fille de Khrouchtchev, à laquelle il a offert un chapelet en lui disant de « l’apporter à son père«  ». « Ce pape est un vrai père : il reçoit tout le monde et a une parole de douceur pour tout le monde »[13].

Il tisse des liens avec Moscou, en la personne de Khrouchtchev, par l’entremise de l’art. La Pira envoie des livres d’art sur Michel-Ange et fra Angelico au leader du Kremlin. La civilisation européenne reste originale. Il ne confond pas la culture européenne avec la culture occidentale « américanisée »,  dont il se démarque : « Très saint Père. Je suis persuadé : la nation russe cherche sans en avoir une claire conscience ses origines chrétiennes et artistiques : elle trouve des motifs profonds de méditation dans la Renaissance chrétienne florentine (et italienne) : donc, elle cherche des ponts capables d’unir son histoire passée et présente à l’histoire passée et présente de Florence, Rome, Italie, Europe : l’authentique, non « américanisée », « chrétienne » [14].

Pour La Pira, la guerre représente toujours une erreur :  « Faire la guerre, c’est toujours mal, c’est comme quand deux personnes se battent ; la haine c’est toujours comme de l’acide, ça gâche tout. [15] »

La Pira cité par le Pape François

À plusieurs reprises, le Pape François cite la pensée et l’exemple de Giorgio La Pira comme il l’a fait récemment à Malte. Des arguments qui se veulent objectifs sont invoqués pour justifier la guerre. Néanmoins des raisons personnelles agissent aussi dans la décision tragique de déclencher la violence dont le désir de domination est de montrer aux autres que l’on est le plus fort. Sentiment et action habituels des adolescents qui cherchent à faire preuve de puissance et de virilité. Et le pape François de citer la réflexion de sagesse de La Pira dans le contexte de la guerre actuelle : « La situation historique que nous vivons, le choc des intérêts et des idéologies qui secouent l’humanité en proie à un incroyable infantilisme, redonnent à la Méditerranée une responsabilité capitale : redéfinir la règles d’une Mesure où l’homme livré au délire et à l’excès peut se reconnaître » (Discours au Congrès méditerranéen de la culture, 19 février 1960). » Tragique infantilisme !

Le pape François se dit prêt à aller à Moscou pour favoriser la paix comme La Pira le fit en son temps. « Espérant contre toute espérance », s’exclamait souvent La Pira en citant en latin saint Paul : « Spes contra spem » (Rm 4,18).

Dans son encyclique Fratelli tutti (n°261) du 3 octobre 2020, le pape François renverse les arguments en faveur de la guerre : « Toute guerre laisse le monde pire que dans l’état où elle l’a trouvé. La guerre est toujours un échec de la politique et de l’humanité, une capitulation honteuse, une déroute devant les forces du mal. N’en restons pas aux discussions théoriques, touchons les blessures, palpons la chair des personnes affectées. Retournons contempler les nombreux civils massacrés, considérés comme des “dommages collatéraux”. Interrogeons les victimes. Prêtons attention aux réfugiés, à ceux qui souffrent des radiations atomiques ou des attaques chimiques, aux femmes qui ont perdu leurs enfants, à ces enfants mutilés ou privés de leur jeunesse. Prêtons attention à la vérité de ces victimes de la violence, regardons la réalité avec leurs yeux et écoutons leurs récits le cœur ouvert. Nous pourrons ainsi reconnaître l’abîme de mal qui se trouve au cœur de la guerre, et nous ne serons pas perturbés d’être traités de naïfs pour avoir fait le choix de la paix. » 

En ce mois de mai 2022, le pape François exhorte les fidèles à prier le chapelet pour la Paix comme le faisait Giorgio La Pira, opposé à l’armement nucléaire, dans la tradition dominicaine du Rosaire à Notre-Dame-de-la-Victoire, prière rendue célèbre par le saint pape Pie V et par la prière des confréries du Rosaire pour la Paix et la délivrance de la guerre et de l’oppression.

 

Saint-Denis (La Réunion), le 5 mai 2022.

Fr. Manuel Rivero, O.P.

Doyen de la Faculté des sciences sociales de Domuni-universitas[2].

 

[1] Le procès diocésain pour sa béatification, ouvert à Florence en 1986, s’est conclu le 4 avril 2005. Son dossier est actuellement entre les mains du Dicastère pour les causes des saints.

[2] https://www.domuni.eu/

[3] Cf. Annachiara VALLE, Giorgio La Pira. Vivere per la comunità. Milano, Edizioni San Paolo, 2018 ; Valerio Lessi, Giorgio La Pira. La fede cambia la vita e la storia. Milano, Paoline Editoriale Libri, 2018 ; Alessandro Cortesi, Marco Pietro Giovannoni, Pietro Domenico Giovannoni. Giorgio La Pira. Vangelo e impegno politico. Firenze, Edizioni Nerbini, 2021 ; La Pira. I colloqui della Badia. Libreria Editrice Fiorentina ; Giorgio La Pira. Il sogno di un tempo nuovo. Lettere a Giovanni XXIII. A cura di Andrea Riccardi e Augusto D’Angelo. Milano. Edizione San Paolo, 2009 ; Giorgio La Pira. La preghiera forza motrice della storia. Lettere ai monasteri femminile di vita contemplativa, Città Nuova, Roma, 2007 ; Giorgio La Pira. Beatissimo Padre. Lettere a Pio XII. Mondadori, Milano, 2004 ; Giorgio La Pira. Abbattere muri, costruire ponti. Lettre a Paolo VI. San Paolo Edizioni, Cinisello Balsamo (MI) 2015 ; Agnès Brot. Giorgio La Pira. Un mystique en politique (1904-1977). DDB, 2017.

[4] Lettera a Pio XII, 10 agosto 1954, in Giorgio La Pira e Russia, a cura di M. Garzanti – L. Tonini, Firenze 2005, pp.3-5.

[5] Ibidem.

[6] Lettre de La Pira a Jean XXIII, 30/7/1959, lettre 17. Cf., a cura di Andrea Riccardi e Augusto D’Angelo. Milano, Edizione San Paolo, 2009, p. 152.

[7] Lettre de La Pira à Jean XXIII, 1/8/1959. Cf. Giorgio La Pira, Il sogno di un tempo nuovo. Lettere a Giovanni XXIII, a cura di Andrea Riccardi e Augusto d’Angelo. Milano, Edizione San Paolo, 2009, p. 156.

[8] Ibidem.

[9] Lettera a Giovanni XXIII, Firenze, 6/8/1959. Trasfigurazione.

[10] Cf. Lettera a Montini, Firenze, 3/9/1959.

[11] Lettera a Giovanni XXIII, Firenze, 5/9/1959.

[12] Lettera a Giovanni XXIII, Firenze, 30/9/1959.

[13] La Pira, I colloqui della Badia. Libreria editrice Fiorentina. SS. Apostoli, domenica 17 marzo 1963, p.148.

[14] La Pira, Lettera a Giovanni XXIII, Firenze, 7/10/1959. Notre-Dame du Rosaire.

[15] La Pira, I colloqui della Badia. Libreria editrice Fiorentina. SS. Apostoli, domenica 2 novembre 1958, p. 32.

 

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