Les cinq Pâques de saint Thomas d’Aquin

Ah ! qu’on est bien dans le ventre de sa maman. Bien au chaud. Vivre et couvert assurés. Et pourtant, sous peine d’asphyxie, à un moment, il faut passer, il faut sortir, il faut « mourir » pour naître et entrer dans la vie. Mourir à une forme de vie, qui est certes bonne en son temps, mais qui est orientée vers autre chose, qui est appelée à se dépasser dans une forme de vie supérieure. La naissance n’est d’ailleurs que le premier des passages qui rythment l’existence de cet être toujours en croissance qu’est l’homme. Il devra ensuite mourir à l’enfance pour entrer dans le monde des adultes, mourir à une certaine idée qu’on se fait d’une vie réussie pour entrer paisiblement dans le troisième voire le quatrième âge. Chaque passage est une crise qui nous place face à l’alternative radicale de la vie ou de la mort. Si l’appel au dépassement n’est pas entendu, l’homme vivote, s’enfonce dans la régression et la tristesse. Qui n’avance pas, recule. Il en va de notre vie comme de la retraite de Russie, s’arrêter, c’est mourir sur place. Oui, l’exode, la pâque, le passage est la loi même de l’existence humaine.

C’est aussi la loi de la vie chrétienne. D’abord, parce que, comme Jésus l’enseigne à Nicodème, on devient chrétien par une « nouvelle naissance ». Il faut renaître de l’eau et de l’Esprit. Il faut mourir à une vie purement humaine, dont les motivations profondes viennent de la chair et le sang, de l’égoïsme naturel, pour entrer dans une vie selon l’Esprit, une vie d’enfant de Dieu, animée par la charité, dont les motivations et les principes viennent de plus haut. Ensuite parce qu’on ne parvient pas d’emblée à l’état adulte dans la vie chrétienne, c’est-à-dire à la sainteté. Le développement en nous de la vie surnaturelle est marqué par toute une série de crises et de passages qu’il faut consentir (non sans lien d’ailleurs avec les grandes étapes de notre vie naturelle). L’aventure de la sainteté chrétienne emprunte donc, à la suite du Christ, un chemin pascal. Nul n’en est dispensé. Mais, s’il y a des lois générales du développement pascal de la vie chrétienne (nous passons tous, par exemple, par une phase de ferveur initiale sensible suivie par un temps de sécheresse), les itinéraires sont infiniment variés. Autre est le chemin de sainteté dans l’amour d’une mère de famille, autre celui d’un militaire… Je voudrais aujourd’hui vous présenter le chemin pascal d’un Frère Prêcheur engagé dans la recherche théologique – et pas le moindre puisqu’il s’agit de saint Thomas d’Aquin. En suivant les grandes étapes de sa vie, je vous présenterai les cinq pâques que Thomas a accomplies et qui l’ont conduit à la sainteté. Pour spécifique qu’il soit, ce chemin éclaire notre propre chemin.

1 – La Pâque de la vie religieuse

Thomas naît en 1224-1225 dans une Italie déchirée par la lutte entre les partisans du pape et ceux de l’empereur Frédéric II Hohenstaufen (1250). La famille d’Aquin, qui appartient à la petite noblesse terrienne, est, dans un premier temps du moins, au service de l’Empereur. Dans son enfance, le petit Thomas a donc baigné dans une atmosphère guerrière. Il a même connu l’« évacuation » d’urgence pour cause d’opérations militaires. Mais, à l’occasion d’une trêve, en 1230, les parents de Thomas l’offrent comme oblat au célèbre monastère bénédictin du Mont-Cassin. Il s’agit d’un acte traditionnel de piété mais il n’exclut pas des desseins plus terre-à-terre. Qui sait si le fiston ne deviendra pas un jour abbé du monastère, ce qui permettrait à la famille d’Aquin d’arrondir ses domaines qui sont justement limitrophes de ceux de l’abbaye…

Pendant une dizaine d’années, Thomas va donc mener la vie des oblats bénédictins. Il est confié à un moine qui est chargé de l’instruire et de l’initier à la vie chrétienne, et à qui – c’est la première parole conservée de Thomas – il ne cessait de demander : « Quid est Deus ? – Dis, c’est quoi Dieu ? ». Toute sa vie sera finalisée par la recherche d’une réponse à cette question vitale, car « la vie éternelle, disait Jésus, qu’est-ce d’autre que de te connaître, toi le seul vrai Dieu ».

En 1239, la guerre reprend. Thomas, qui n’avait pas encore pris d’engagement définitif dans la vie monastique, part étudier à l’université de Naples. Là, il fait une double rencontre, qui va orienter sa vie de façon décisive. D’abord, dans les rues de Naples, il croise ces nouveaux religieux que sont alors les Frères Prêcheurs, et, séduit, non pas par leur réputation intellectuelle, mais bel et bien par leur idéal de pauvreté évangélique radicale, il demande en avril 1244 l’habit de l’Ordre. C’est la première Pâque de Thomas, son premier exode : la pâque de la vie religieuse. « Quitte ton pays, tes parents et va vers le pays que je te montrerai », dit le Seigneur à Abraham. « Va, vends tout ce que tu as, donnes-le aux pauvres puis viens et suis-moi », prescrit Jésus au jeune homme riche.

Saint Thomas a beaucoup écrit sur la vie religieuse. Il y voit un moyen privilégié pour atteindre le but commun à tous les chrétiens : la sainteté, c’est-à-dire la perfection de la charité, le plein épanouissement de l’amour en nos vies. La mort à soi-même que réalisent les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance fait place nette pour l’irruption en nous de la vie de Dieu. Elle nous libère. Cette vie religieuse, Thomas l’a choisie avec résolution, n’hésitant pas à rompre avec sa famille, son milieu social, pour embrasser cette folie aux yeux du monde qu’est l’abjection de la pauvreté volontaire et suivre nu le Christ nu.

Ce choix pour un ordre mendiant n’était manifestement pas du goût de sa famille et ses soudards de frères galvanisés par une mère énergique le récupèrent manu militari. Ils le placent en résidence surveillée au château familial pendant environ une année, mais doivent finalement le laisser partir. Il rejoint alors le célèbre couvent Saint-Jacques de Paris, haut lieu international des études dominicaines.

2 – La Pâque de la vérité

Car c’est à l’université, au cœur de cette étonnante institution d’enseignement et de recherche qu’inventa la chrétienté médiévale, que saint Thomas est appelé à vivre l’aventure de la sainteté. La vie intellectuelle est, en effet, la seconde grande rencontre de son séjour napolitain. Il a su en faire un chemin pascal de sainteté – la pâque de la vérité. Je veux dire par là que saint Thomas n’est pas devenu un saint malgré sa vie intellectuelle ou à côté mais par elle et en elle.

De fait, saint Thomas a une vision très positive de la connaissance. Je dirais même qu’il y a chez lui une véritable mystique de la connaissance. Connaître, comprendre, c’est tout simplement vivre ! La connaissance est la nourriture de l’esprit comme les aliments sont la nourriture du corps. La connaissance consiste à accueillir en soi, dans son monde intérieur, spirituel, la réalité extérieure et donc à s’unir à elle, à la laisser nous transformer. Elle est une forme d’union, d’assimilation entre le sujet qui connaît et l’objet qui est connu. Saint Thomas était fasciné par le verset de saint Jean : « Nous lui serons semblables [à Dieu] parce que nous le verrons tel qu’il est ».

Cette forme supérieure de vie qu’est la connaissance intellectuelle suscite en chacun de nous un désir. Ce désir est excellent, mais il doit être bien orienté, réglé en fonction des finalités profondes de la vie humaine. Sinon le désir de connaissance se transforme en curiosité (un vice qui est tout autre chose que regarder par le trou de la serrure). Un homme qui passerait sa vie à étudier la reproduction des protozoaires ou la résolution des équations du xeme degré aurait gâché sa vie. Il faut étudier primo ce qui est vraiment important et secundo harmoniser la vie d’étude avec les autres aspects de notre vie humaine. Le désir de connaître doit être intégré aux finalités les plus profondes de l’homme (et du chrétien). Par exemple, être mis au service de la charité sans laquelle il n’y a qu’airain qui résonne. Voilà pourquoi, il existe une vertu qui règle l’usage de l’étude : la studiosité (Somme de théologie, IIa-IIae, q.166).

La studiosité nous pousse tout d’abord vers l’effort qu’exige toute acquisition de connaissance. En ce sens, l’étude est une ascèse. Elle se définit, d’après saint Thomas (IIa-IIae, q. 166, a. 1), comme l’application intense, violente même (vehemens), de l’esprit à l’acquisition de la connaissance. Bref, saint Thomas est pour la violence à l’école, du moins la violence qu’on se fait à soi-même ! Un effort est en effet indispensable pour faire prévaloir les valeurs de l’esprit sur les pesanteurs corporelles. Il s’agit d’une pâque, d’une forme de mort, de renoncement, qui ouvre à une vie d’ordre supérieur. Et nous savons bien aujourd’hui que l’ascèse intellectuelle ne va pas de soi dans une culture qui est dominée par l’image, par la satisfaction immédiate des besoins les plus matériels.

Mais il y a davantage. C’est surtout en tant que recherche de la vérité que la vie intellectuelle est un chemin pascal. Qu’est-ce en effet que la vérité ? Saint Thomas la définit comme l’adaequatio rei et intellectus, c’est-à-dire la conformité entre l’intelligence et la réalité. Notre intelligence est dans le vrai lorsqu’elle se représente intérieurement, subjectivement, les choses telles qu’elles sont extérieurement, objectivement. Par conséquent, la recherche de la vérité exige un effort constant d’objectivité, d’ouverture au réel, à ce qui est plus grand que nous. Et je précise que cette recherche « passionnée » de l’objectivité est implicitement une recherche de Dieu. Le réel est en effet l’expression de la sagesse et de la volonté de Dieu. En m’ouvrant au réel, je m’ouvre en fait à Dieu lui-même.

Au cœur de notre vie d’étude doit donc rayonner une docilité radicale au réel. La docilité est cette disposition d’esprit ou vertu rare qui consiste à savoir écouter, à savoir se laisser enseigner. Elle est inséparable d’une profonde humilité devant le réel dans sa complexité. Elle implique un « exode », un décentrage permanent, un véritable dépouillement. Car la spiritualité de la vérité dont a vécu saint Thomas est un combat de tous les instants contre le subjectivisme, cette tendance irrépressible de l’homme pécheur à tout juger en fonction de lui-même, en se faisant le centre. Ce qui est l’expression de notre orgueil. L’orgueil est l’amour de sa propre excellence. Il nous fait aimer quelque chose de bon, certes, mais nous l’aimons non pas parce que c’est un bien objectif, mais parce que sa possession nous met à part, nous distingue des autres, fait que nous sommes différents. Nous aimons telle ou telle qualité que nous avons parce que c’est notre bien propre, notre bien à nous. La vie intellectuelle est un terrain terriblement propice à l’orgueil. Au lieu de chercher la vérité, je travaille de toute mon ardeur à justifier mes opinions propres, à imposer mon point de vue. Je préfère avoir raison tout seul que d’être dans la vérité avec d’autres. Contre cette tendance lourde, il y a donc un combat spirituel à mener.

Le véritable « intellectuel », celui qui cherche vraiment la vérité, est donc par définition un ennemi de l’esprit de parti, un homme ouvert qui cherche la communion dans la vérité objective. Tel est bien le cas de saint Thomas, comme l’a bien noté l’encyclique Fides et ratio : « Intimement convaincu que `toute vérité, quel que soit celui qui la dit, vient de l’Esprit Saint’, saint Thomas aima la vérité de manière désintéressée. Il la chercha partout où elle pouvait se manifester, en mettant le plus possible en évidence son universalité. »

Cette attitude spirituelle lui permit de faire face au grand défi de son temps : l’assimilation de la nouvelle philosophie gréco-arabe. Vous savez, en effet, que le grand événement intellectuel en Occident, à partir du milieu du XIIe siècle, est l’arrivée d’un ensemble impressionnant de textes scientifiques et philosophiques en provenance du monde musulman. On y trouve l’intégralité de l’œ uvre d’Aristote, mais aussi des textes de la pensée grecque tardive et les riches productions intellectuelles que la fréquentation d’Aristote et de la pensée hellénistique avait déjà suscité chez les intellectuels musulmans (Avicenne et Averroès) et juifs (Maïmonide), et qu’on appelle la falsafa. Face à cette nouvelle vision du monde, cohérente et si peu chrétienne, saint Thomas va tenter de tracer une voie moyenne entre l’adoption intégrale et le refus intégral : le discernement à la lumière de la foi, l’assimilation critique.

3 – La Pâque du service de l’Eglise

Revenons à Paris. Le jeune Thomas semble s’y être distingué dans ses études puisqu’en 1248, Albert le Grand le prend avec lui comme son secrétaire-assistant lorsqu’il est envoyé à Cologne pour y fonder un centre d’étude dominicain, qui sera comme la première université allemande.

En 1252, Thomas est choisi par le maître de l’Ordre pour occuper une des deux chaires que les dominicains possédaient alors à la Faculté de théologie de Paris. Pour s’y préparer Thomas, rentré à Paris, doit commenter le manuel de base des études théologiques : les Sentences de Pierre Lombard. Ayant satisfait à cette épreuve, il est reçu Maître en théologie au printemps 1256.

Thomas prend sa charge très au sérieux. L’enseignement de la théologie n’est pas pour lui un métier comme un autre. Il y voit un authentique ministère, un service d’Eglise, dont l’exercice est animé par une vive charité et mobilise toutes ses énergies. Pour saint Thomas, le théologien est un chaînon dans la transmission salvifique de la sacra doctrina. La sacra doctrina (enseignement sacré) est ce fleuve de vie qui prend sa source en Dieu et qui doit irriguer le monde. Il est constitué par la Parole de Dieu, transmise et interprétée sous l’action de l’Esprit par la Tradition de l’Eglise et actualisée par l’enseignement des théologiens.

Conscient de la dignité de sa charge et des responsabilités qu’elle implique, Thomas va se dépenser sans compter dans sa mission d’enseignement. Comme le demandent les statuts universitaires, il « lit », c’est-à-dire commente, l’Écriture sainte, tient des disputes (débats contradictoires) et donne des sermons universitaires. En dehors de ces activités strictement universitaires, déjà bien capables de remplir la vie d’un homme, il trouve encore le temps de rédiger des ouvrages majeurs comme la célèbre Summa contra Gentiles.

Après trois ans d’enseignement à Paris, Thomas est rappelé en Italie. Il enseigne dans différents couvents de sa province d’origine. A Rome, au couvent Sainte-Sabine, il met en chantier son chef d’œuvre destiné à la formation des débutants : la Somme de théologie.

L’étude ne visant pas la promotion personnelle mais cette œuvre de charité spirituelle qu’est le service doctrinal de l’Eglise, Thomas n’hésite pas à répondre à des demandes multiples et variées qui lui prennent un temps précieux.

Il est sollicité tout d’abord par ses frères. Un chantre d’Antioche lui demande un exposé de la foi chrétienne répondant aux objections des musulmans, un confrère italien sollicite son avis sur la moralité du prêt à intérêt… Il ne s’agace qu’une fois, lorsqu’un fr. Gérard, professeur à Besançon, lui demande si l’étoile des mages avait la forme d’une croix ou d’une figure humaine…

Il répond aussi aux laïcs qui le consultent. Un médecin italien lui demande son avis sur le fonctionnement du cœur. La comtesse de Flandres l’interroge sur la légitimité morale de certains impôts et sur la conduite à tenir vis-à-vis des juifs.

Enfin, les papes eux-mêmes recourent volontiers à ses services. Urbain IV lui demande par exemple de rédiger un commentaire continu sur les quatre évangiles (la Catena aurea), un rapport sur les principaux points controversés entre l’Orient et l’Occident (Filioque, primauté pontificale, purgatoire, matière du pain eucharistique…) (Contra errores Graecorum). Toujours à la demande du pape, il compose la liturgie romaine de la Fête du Corps et du Sang du Christ, promulguée en 1264, et nous chantons encore aujourd’hui les textes de saint Thomas, comme le Tantum ergo.

Quand on sait combien les intellectuels sont d’ordinaire jaloux de leur temps, il y a dans cette disponibilité du fr. Thomas une humilité étonnante, plus encore le signe d’un immense amour de l’Eglise, de cette communauté des croyants dont il a voulu être un serviteur. C’est sa troisième pâque, la pâque du service de l’Eglise

4 – La Pâque de la foi

En 1268, Thomas est rappelé à Paris. Les quatre années qu’il y passe sont les plus fécondes de sa vie intellectuelle. Il abat un travail qui défie l’imagination (12 pages A4 par jour !). Mais il est surtout confronté à la montée en force d’un courant intellectuel qui met en crise l’équilibre de la pensée chrétienne : l’aristotélisme radical ou averroïsme latin. En effet, dans les années 1260, certains professeurs de la faculté des arts (philosophie) sont à ce point fascinés par la cohérence du système philosophique d’Aristote, commenté par Averroès, qu’ils l’adoptent intégralement, sans trop se soucier de le concilier avec la foi. Plus grave, persuadés par Aristote que la vraie dignité de l’homme consiste à mettre en œuvre ce qu’il y a de plus divin en lui, à savoir la raison, ils font de l’étude de la philosophie un idéal de vie à connotation élitiste. Il n’est pas vraiment homme, disent-ils, celui qui ne s’adonne pas à la philosophie (…à Paris, précisera un averroïste du XIVe siècle). Cet idéal n’est pas tout à fait celui de la sainteté chrétienne.

Aussi certains théologiens conservateurs, comme saint Bonaventure, réagissent-ils vigoureusement et n’hésitent pas à jeter le bébé avec l’eau du bain : « Je vous l’avais bien dit. La `nouvelle philosophie’ est dangereuse. Elle conduit tout droit à l’hérésie ».

Saint Thomas est pris entre deux feux. A droite, on lui reproche d’être trop ouvert à la nouvelle philosophie aristotélicienne et à gauche de ne l’être pas assez ! Il élabore alors une stratégie originale : montrer au plan strictement philosophique que l’aristotélisme authentique n’a rien à voir avec les interprétations durcies qu’en a données Averroès. Non seulement l’aristotélisme authentique est compatible avec la foi chrétienne mais il est un instrument hors pair pour la théologie. Soucieux, en apôtre qu’il est, de détourner les jeunes artiens de l’hérésie sans pour autant les obliger à renoncer à la philosophie, il rédige un commentaire « chrétien » de toutes les œuvres d’Aristote, un guide de lecture qui, à la différence de celui d’Averroès, n’éloigne pas du Christ.

Ce débat avec le rationalisme averroïste conduit Thomas à approfondir sa quatrième pâque. La pâque de la foi. L’homme n’est ni le créateur ni le maître du sens. Pour accéder à la plénitude de la vérité, l’homme doit mourir à la prétention de tout expliquer par sa seule raison. Il doit se faire tout accueil à la Parole de Dieu, qui ne contredit pas la raison mais la dépasse et l’accomplit. Face à la tentation qu’a la raison humaine de se replier sur elle-même, saint Thomas fait valoir l’existence en tout homme d’un désir naturel de voir Dieu. L’homme désire comprendre – c’est le fondement de toute philosophie. Il désire connaître les causes, les pourquoi et les comment, et son cœur est sans repos tant qu’il n’a pas saisi le principe explicatif ultime. « L’homme ne peut être parfaitement heureux tant qu’il lui reste quelque chose à désirer et à chercher ». Or le philosophe peut bien arriver à savoir qu’il existe un Dieu, une Explication, mais cela ne suffit pas à apaiser son désir : il ne peut pas ne pas vouloir savoir quelle est cette Explication, quelle est la nature de Dieu. Or cela, Dieu seul peut le lui donner en se révélant à lui, en lui découvrant le mystère de sa vie intime et en l’y associant. Bref, l’entreprise philosophique ne peut arriver par elle-même à son but. Elle appelle son propre dépassement dans la foi et dans la vision de gloire. Elle doit « passer ».

5 – La Pâque de la Rencontre

Au printemps 1272, Thomas quitte Paris pour Naples où il va poursuivre son enseignement et ses travaux intellectuels. Mais le 6 décembre 1273, pendant qu’il célèbre la Messe, se produit un « étonnant changement ». En rentrant à la sacristie, il déclare à son fidèle secrétaire et ami Réginald de Piperno qu’il arrête tout. Il ne peut plus écrire ni travailler. « Tout ce que j’ai écrit me semble si peu de chose, comme de la paille ». De fait, Thomas cesse son activité. Il reçoit peu après l’ordre de se rendre au concile de Lyon, se met en route mais n’arrive pas au terme puisqu’il meurt en chemin, le 7 mars 1274, en l’abbaye cistercienne de Fossanova.

Que s’est-il passé le 6 décembre ? Sans doute un sérieux accident de santé dû au surmenage intellectuel. Mais cet accident s’accompagne aussi d’une expérience spirituelle. Saint Thomas ne renie certes pas ce qu’il a fait ou écrit, mais il est temps pour lui, personnellement, de passer à autre chose. Saint Thomas lui-même distingue deux grandes formes de la sagesse chrétienne. D’une part, la sagesse théologique qui s’acquiert par l’étude et la recherche rationnelle à la lumière de la foi. D’autre part, « la sagesse d’en haut » (Jc 3, 17), la sagesse mystique qui est une connaissance non plus conceptuelle et raisonnante mais expérimentale des choses de Dieu. Prenant appui sur l’affinité que l’amour et la prière tissent entre l’âme et Dieu, elle ouvre – mais dans la ténèbre – d’autres horizons à la connaissance de Dieu.

En Thomas d’Aquin, ces deux sagesses ont grandi ensemble, se sont confortées l’une l’autre. Mais l’heure vient – et nous y sommes en ce 6 décembre – où la sollicitation mystique se fait plus pressante, plus exclusive. Vient un temps où l’homme, y compris le théologien, ne se satisfait plus de la théologie. Certes, la théologie atteint vraiment quelque chose du Mystère de Dieu, mais c’est encore et toujours à la manière humaine. C’est encore et toujours à travers le pesant échafaudage de la rationalité humaine. Des images, des mots, des signes, des raisonnements ! Alors que c’est la Réalité, la Res, que nous voulons. Au-delà de la paille, qui tout à la fois le contient et le cache, nous voulons le Grain. Nous voulons le Pain substantiel qu’est Dieu. L’amour veut la présence sans intermédiaire. La foi veut la vision, car l’intelligence est faite pour la lumière, pour le plein jour. Pas pour l’énigme ni le clair-obscur. « Quand viendrai-je et verrai-je la Face de Dieu ? » (Ps 42, 3). C’est cette pâque ultime que désire saint Thomas : le passage à la claire vision.

Quelques semaines plus tôt, alors qu’il priait devant une icône du Crucifié, saint Thomas entendit le Christ lui dire : « Tu as bien parlé de moi, Thomas, que désires-tu en récompense ». Et lui de répondre : « Rien d’autre que toi, Seigneur ».

 

 Frère Serge-Thomas Bonino, dominicain

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