Les dogmes au service “d’une vraie vie spirituelle” (Thomas Merton).

La notion de dogme terrifie ceux qui ne comprennent pas l’Eglise. Ils ne peuvent concevoir qu’une doctrine religieuse puisse s’exprimer avec clarté, précision et autorité sans devenir aussitôt statique, rigide, inerte, et perdre toute sa vitalité. Dans leur désir frénétique d’échapper à une telle conception, ils se réfugient dans un système de croyances, vague et inconsistant, dans lequel les vérités passent comme des bancs de brume et changent comme des ombres. Et ils choisissent leurs propres fantômes dans ce crépuscule pâle et incertain de l’esprit, se gardant bien de jamais sortir ces abstractions dans la pleine lumière du soleil, de crainte de s’apercevoir de leur inanité.

Ils éprouvent un certain respect bienveillant envers les mystiques catholiques, car ils pensent que ces êtres exceptionnels ont, en quelque sorte, atteint les sommets de contemplation malgré le dogme catholique ; leur profonde union à Dieu est, croient-ils, une fuite devant l’autorité enseignante de l’Eglise, qui s’exprime justement à travers la Tradition que maintient cette autorité.

La foi est le premier pas vers la contemplation, et elle commence par une adhésion à l’enseignement du Christ tel qu’il se manifeste dans son Eglise : « Celui qui vous écoute m’écoute. » Et « voici, la foi vient en écoutant ».

Ce n’est pas la sèche formule d’une définition dogmatique qui illumine l’esprit du contemplatif catholique ; c’est l’adhésion au contenu de cette définition qui s’intensifie et s’amplifie en une pénétration vitale, personnelle et incommunicable de la vérité surnaturelle qu’elle exprime – en une compréhension qui est un don de l’Esprit-Saint et qui s’unit à la sagesse de l’Amour pour posséder la Vérité dans Sa Substance infinie, Dieu Lui-même.

Les dogmes de la foi catholique ne sont pas de simples symboles ou de vagues raisonnements que nous acceptons comme des stimulants arbitraires pouvant provoquer de bonnes actions morales – et il serait encore moins exact de croire que n’importe quelle idée ferait aussi bien l’affaire que celles qui ont été définies, que n’importe quelle pieuse pensée susciterait, dans nos âmes, cette vie morale inconsistante. Les dogmes définis et enseignés par l’Eglise ont un sens très précis, positif et déterminé, que ceux qui ont des aptitudes pour le faire doivent étudier et approfondir s’ils veulent avoir une vraie vie spirituelle.

Tous ceux qui le peuvent devraient acquérir un peu de la précision et de la finesse qu’ont les théologiens pour apprécier le sens véritable des dogmes. Tous les chrétiens devraient comprendre leur foi aussi profondément que leur état le leur permet. Ce qui signifie que tous doivent respirer la pure atmosphère de la tradition orthodoxe et pouvoir expliquer leur croyance en termes convenables – en termes qui renferment des idées authentiques.

Ce n’est cependant pas par un effort de l’esprit qu’on arrive à la véritable contemplation. On peut, au contraire, facilement se perdre dans la forêt, des détails techniques qui intéressent les théologiens professionnels. Mais Dieu donne aux véritables théologiens une faim, née de l’humilité, que les formules et les discussions ne satisfont pas et qui cherche quelque chose qui les rapprochera de Dieu plus que l’analogie ne peut le faire.

Cette faim sereine de l’esprit traverse la surface des mots, va au-delà de ce qu’expriment les mystères et cherche, dans l’humiliation du silence, de la solitude intellectuelle et de la pauvreté intérieure, le don d’une compréhension surnaturelle que les mots ne peuvent lui apporter.

Au-delà de l’effort du raisonnement, elle se repose dans la foi, et au-dessus du bruit des discussions elle saisit la Vérité, non sous forme de définitions nettes et précises, mais dans la limpide obscurité d’une intuition unique qui rassemble tous les dogmes dans la simple Lumière de l’Eternité resplendissant dans l’âme, sans l’intermédiaires des concepts créés, des symboles, du langage ou de ce qui ressemble aux choses matérielles.

Là se trouve la Vérité Unique, que nous connaissons et possédons, et par laquelle nous sommes connus et possédés. Là, la théologie cesse d’être un ensemble d’abstractions et devient une Réalité Vivante, qui est Dieu Lui-même. Il se révèle à nous dans le don total que nous Lui faisons de nos vies. Là, le Vrai n’est pas quelque chose qui existe pour notre intelligence mais Celui en qui, et pour qui, existent toutes les intelligences et tous les esprits. Et la théologie ne commence vraiment à être la théologie que lorsque nous avons dépassé le langage et les concepts particuliers des théologiens.

C’est la raison pour laquelle saint Thomas abandonna la Somme Théologique avec lassitude avant qu’elle fut terminée en disant qu’elle n’était que « paille ».

Et cependant, lorsque le contemplatif revient des profondeurs de sa simple expérience de Dieu et s’efforce de la communiquer aux hommes, il se retrouve fatalement sous le contrôle du théologien et il ne peut se dispenser de rechercher la clarté, la netteté et la précision d’expression qui canalisent la tradition catholique.

Aussi méfions-nous du contemplatif qui dit que la théologie « n’est que paille » avant même d’avoir essayé d’en lire.

Thomas Merton (Extrait de “Semences de contemplation).

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