Les sept fléaux des sept coupes (Ap 15,5-16,21)

           Après quoi, ma vision se poursuivit. Au ciel s’ouvrit le temple, la Tente du Témoignage, (6) d’où sortirent les sept Anges aux sept fléaux, vêtus de robes de lin pur, éblouissantes, serrées à la taille par des ceintures en or. (7) Puis, l’un des quatre Vivants remit aux sept Anges sept coupes en or remplies de la colère du Dieu qui vit pour les siècles des siècles. (8) Et le temple se remplit d’une fumée produite par la gloire de Dieu et par sa puissance, en sorte que nul ne put y pénétrer jusqu’à la consommation des sept fléaux des sept Anges. 

            (16, 1) Et j’entendis une voix qui, du temple, criait aux sept Anges : Allez, répandez sur la terre les sept coupes de la colère de Dieu. (2) Et le premier s’en alla répandre sa coupe sur la terre; alors, ce fut un ulcère mauvais et pernicieux sur les gens qui portaient la marque de la Bête et se prosternaient devant son image. (3) Et le deuxième répandit sa coupe dans la mer ; alors, ce fut du sang – on aurait dit un meurtre ! – et tout être vivant mourut dans la mer. (4) Et le troisième répandit sa coupe dans les fleuves et les sources; alors, ce fut du sang. (5) Et j’entendis l’Ange des eaux qui disait : Tu es juste, Il est et Il était , le Saint, d’avoir ainsi châtié ; (6) c’est le sang des saints et des prophètes qu’ils ont versé, c’est donc du sang que tu leur as fait boire, ils le méritent ! (7) Et j’entendis l’autel dire : Oui, Seigneur, Dieu Maître-de-tout, tes châtiments sont vrais et justes. (8) Et le quatrième répandit sa coupe sur le soleil ; alors, il lui fut donné de brûler les hommes par le feu, (9) et les hommes furent brûlés par une chaleur torride. Mais, loin de se repentir en rendant gloire à Dieu, ils blasphémèrent le nom du Dieu qui détenait en son pouvoir de tels fléaux. (10) Et le cinquième répandit sa coupe sur le trône de la Bête ; alors, son royaume devint ténèbres, et l’on se mordait la langue de douleur. (11) Mais, loin de se repentir de leurs agissements, les hommes blasphémèrent le Dieu du ciel sous le coup des douleurs et des plaies. (12) Et le sixième répandit sa coupe sur le grand fleuve Euphrate; alors, ses eaux tarirent, livrant passage aux rois de l’Orient. (13) Puis, de la gueule du Dragon, et de la gueule de la Bête, et de la gueule du faux prophète, je vis surgir trois esprits impurs, comme des grenouilles – (14) et de fait, ce sont des esprits démoniaques, des faiseurs de prodiges, qui s’en vont rassembler les rois du monde entier pour la guerre, pour le grand Jour du Dieu Maître-de-tout. – (15) (Voici que je viens comme un voleur : heureux celui qui veille et garde ses vêtements pour ne pas aller nu et laisser voir sa honte.) (16) Ils les rassemblèrent au lieu dit, en hébreu, Harmagedôn. (17) Et le septième répandit sa coupe dans l’air; alors, partant du temple, une voix clama : C’en est fait ! (18) Et ce furent des éclairs et des voix et des tonnerres, avec un violent tremblement de terre ; non, depuis qu’il y a des hommes sur la terre, jamais on n’avait vu pareil tremblement de terre, aussi violent ! (19) La Grande Cité se scinda en trois parties, et les cités des nations croulèrent ; et Babylone la grande, Dieu s’en souvint pour lui donner la coupe où bouillonne le vin de sa colère. (20) Alors, toute île prit la fuite, et les montagnes disparurent. (21) Et des grêlons énormes – près de quatre-vingts livres ! – s’abattirent du ciel sur les hommes. Et les hommes blasphémèrent Dieu, à cause de cette grêle désastreuse ; oui, elle est bien cause d’un effrayant désastre.

 

 

            Comme l’indiquent les notes de nos Bibles, les allusions aux fléaux qui frappèrent les Egyptiens avant le départ de Moïse et du Peuple de Dieu se multiplient : l’ulcère mauvais et pernicieux (Ap 16,2 ; Ex 9,8-11), l’eau qui se change en sang (Ap 16,4 ; Ex 7,14-24), les ténèbres (Ap 16,10 ; Ex 10,21-23), les grenouilles (Ap 16,13 ; Ex 8,2-3), les grêlons énormes (Ap 16,21 ; Ex 9,22-26)… Cinq allusions… Or le chiffre cinq dans la Bible renvoie à la Loi, à la Parole de Dieu : la première partie de l’Ancien Testament, « la Loi » ou « la Torah » pour les Juifs, est en effet constituée de cinq livres… A travers ces allusions au Livre de l’Exode, Dieu adresse donc une Parole aux chrétiens persécutés par l’empire romain : tout comme Dieu sut vaincre autrefois les Egyptiens, il saura vaincre les Romains, ce n’est plus qu’une question de temps. Le premier fléau, « l’ulcère mauvais et pernicieux », s’abat d’ailleurs sur eux et sur tous ceux qui collaboraient avec eux, « ces gens qui portaient la marque de la Bête et se prosternaient devant son image ». Ce sont donc les premiers à faire le mal qui sont touchés, et nous retrouvons avec eux cette vérité générale : le mal commence par blesser celui qui le commet… Mais avec Dieu, il n’aura jamais le dernier mot. Après le temps de l’oppression, viendra pour ceux qui en souffrent celui de la libération et de l’entrée en Terre Promise. A l’époque de St Jean comme à la nôtre, cette Terre est à comprendre en termes de Royaume des Cieux, Mystère de Communion dans l’unité d’un même Esprit offert dès maintenant à notre foi (cf. Mt 12,28 ; Rm 14,17 ; Ep 4,3). Dans cette Communion, Dieu console tous ceux qui souffrent (2Co 1,3-7), il soutient les opprimés et encourage ceux qui ne savent plus quoi espérer (2Co 4,6-12). Certes, les épreuves sont toujours là, mais Dieu commence par son Esprit à mettre très concrètement en œuvre ce Jour où « il n’y aura plus de mort, de pleur, de cri et de peine », car l’ancien monde s’en sera allé (Ap 21,1-5 ; 7,13-17)… Mais cette disparition du mal pour celui qui en souffre n’est pas synonyme de destruction pour celui qui le commet. En effet, ce dernier se blesse lui aussi à « mort » (Rm 5,12 ; 6,23) en le faisant et « Dieu ne veut pas la mort du méchant, mais qu’il se convertisse et qu’il vive » (Ez 33,11 ; 18,23.32)… Mais hélas, malgré toutes ces épreuves qu’ils provoquent finalement eux-mêmes, « loin de se repentir en rendant gloire à Dieu », beaucoup continuèrent à « blasphémer le nom de Dieu » (Ap 16,9.11)…

misericordia

            Notons que ce refus de se repentir[1] fait encore écho au Livre de l’Exode où malgré les fléaux, le Pharaon d’Egypte refusait d’accéder aux demandes répétées de Moïse de laisser partir le Peuple de Dieu (Ex 7,13.22 ; 8,15 ; 9,35…). Et pourtant, malgré toutes ces résistances, c’est bien ce qui finira par arriver… Dieu finalement sera vainqueur, mais que de souffrances et de peines auraient pu être évitées s’ils avaient accepté de se convertir… Et c’est ce qui arrivera enfin au 4° siècle : l’empereur Constantin se convertira et les persécutions cesseront…

            A la lumière de toutes ces références au livre de l’Exode, nous voyons bien qu’il ne faut pas interpréter littéralement tous ces fléaux, et penser qu’ils arriveront tels quels dans l’histoire des hommes… Le message que St Jean veut faire passer est le suivant : des épreuves frapperont le monde par suite de la méchanceté des hommes (Mt 24,4-14). Mais Dieu est présent au cœur de notre histoire. Par son Esprit, il soutient l’innocent qui souffre et aide à combattre l’injustice par les armes de la douceur et de la paix… Et par ce même Esprit, il ne cesse de frapper à la porte de celui qui commet le mal pour l’inviter à la conversion, cette attitude de cœur qui lui permettra à lui aussi de trouver la vraie Vie et la vraie Paix, grâce à la Miséricorde Toute Puissante de Dieu… Alors, s’ils ont versé le sang du Christ et « le sang des saints et des prophètes », c’est ce même sang que Dieu leur offrira à boire « en rémission des péchés », pour leur salut (Ap 16,6 ; Mt 26,28)… Voilà ce que « mérite » leur grande misère… Car « là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5,20)…

 

Lionello Spada (1576-1622), le retour de l'enfant prodigue

 Lionello Spada (1576-1622), le retour de l’enfant prodigue

           C’est donc par sa Miséricorde que Dieu a remporté en Jésus Christ la victoire sur toute forme de mal. Cette victoire est encore symbolisée dans notre passage par ces « esprits démoniaques, impurs, faiseurs de prodiges, qui sortent de la gueule du Dragon, de la gueule de la Bête et de la gueule du faux prophète » (Ap 16,13-14). Notons tout d’abord que ces « esprits impurs » peuvent accomplir des « prodiges »… Attention donc aux signes et merveilles que nous pouvons voir : ils ne viennent pas forcément de Dieu et demandent un discernement… Le Christ Lui-même nous a mis en garde : « Si quelqu’un vous dit : “Voici : le Christ est ici!” ou bien : “Il est là!”, n’en croyez rien. Il surgira, en effet, des faux Christs et des faux prophètes, qui produiront de grands signes et des prodiges, au point d’abuser, s’il était possible, même les élus. Voici que je vous ai prévenus » (Mt 24,23-24). C’est ce que St Jean nous répète ici avec ces « esprits impurs, faiseurs de prodiges » qui agissent par « la gueule du faux prophète »… Mais qu’ils viennent « de la gueule du Dragon », Satan, ou de celle de « la Bête », l’empire romain persécuteur, ou de celle encore du « faux prophète », s’ils rassemblent « les rois du monde entier pour la guerre », ce sera au lieu dit « en hébreu Harmagedôn », « c’est-à-dire la montagne de Meggido », nous précise en note la Bible de Jérusalem. « Cette ville de la plaine qui borde la chaîne du Carmel, lieu de la défaite du roi Josias, (2 R 23,29s), reste un symbole de désastre pour les armées qui s’y rassemblent (cf. Za 12,11) »… Et voilà une nouvelle annonce indirecte de la victoire de Dieu sur le mal…

dieu vous aime

            Cette annonce est encore reprise et abondamment développée par la suite pour « la Grande Cité, Babylone la grande », Rome, qui renvoie à tout l’empire romain… Il commencera par « se diviser », et « tout royaume divisé contre lui-même court à la ruine » (Mt 12,25)… Ses alliés en effet se retourneront contre elle et contribueront à son déclin (Ap 17,16-18). Elle-même se scindera « en trois », un chiffre qui évoque « Dieu en tant qu’il agit »… Et Dieu agit par sa simple Présence au cœur de l’histoire, une Présence évoquée en Ap 16,18 par « les éclairs, les voix, le tonnerre » (encore le chiffre trois). Or, Dieu est Lumière, et les ténèbres, si elles refusent de se convertir, ne peuvent tenir en sa Présence… En faisant le mal, Rome et « les cités des nations », ses alliées, s’autodétruiront par ce mal qu’elles commettent… Pour elles, ce sera un véritable « tremblement de terre »… « Et elles crouleront »…

 La suite ne fait qu’annoncer et annoncer encore ce désastre. « La Grande Cité », la « Bête écarlate portant sept têtes » (Ap 17,9 ; les sept collines de Rome) et « dix cornes » (Ap 17,12-13 ; évocation de sa puissance et de celle de ses alliés) devra donc subir les conséquences inévitables de « ses blasphèmes », de ses « abominations », des « souillures de sa prostitution » et de son refus de « se repentir en rendant gloire à Dieu » : elle boira « la coupe où bouillonne le vin de la colère »… Aussi, dit le Seigneur à ses fidèles qui seraient encore en ses murs : « Sortez, ô mon peuple, quittez‑la, de peur que, solidaires de ses fautes, vous n’ayez à pâtir de ses plaies ! Car ses péchés se sont amoncelés jusqu’au ciel… Payez-la de sa propre monnaie ! Rendez-lui au double de ses forfaits ! Dans la coupe de ses mixtures, mélangez une double dose ! À la mesure de son faste et de son luxe, donnez-lui tourments et malheurs ! » (Ap 18,4-7). Nous voyons bien à quel point toutes ces expressions renvoient aux conséquences du mal qu’elle commet… jesus-pleureEt, répétons-nous, Dieu est le premier à s’en désoler, lui qui s’est chargé en Jésus Christ de toutes les conséquences de nos fautes pour nous en délivrer… Relisons cet extrait de l’Evangile de Luc concernant Jérusalem en l’appliquant à notre contexte : « Quand il fut proche, à la vue de la ville, Jésus pleura sur elle, en disant : « Ah ! si en ce jour tu avais compris, toi aussi, le message de paix ! Mais non, il est demeuré caché à tes yeux. Oui, des jours viendront sur toi, où tes ennemis t’environneront de retranchements, t’investiront, te presseront de toute part. Ils t’écraseront sur le sol, toi et tes enfants au milieu de toi, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le temps où tu fus visitée ! » (Lc 19,41-44).

 

            « Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la Grande », Rome et sa puissance (Ap 18,2) annonce donc St Jean aux chrétiens persécutés par elle… La victoire est acquise, ce n’est plus qu’une question de temps… Si l’empereur romain et ses soldats ont mené « campagne contre l’Agneau, l’Agneau les vaincra », c’est une certitude, « car il est le Seigneur des seigneurs et le Roi des rois, avec les siens : les appelés, les choisis, les fidèles ». Et nous retrouvons encore ce chiffre « trois » pour évoquer tous les disciples de Jésus, tous ceux et celles qui ont accepté de laisser l’Agneau, le Christ Sauveur, régner dans leur vie et les associer ainsi à sa victoire sur le mal et sur la mort… Jésus est « le Seigneur des seigneurs », il est « le Roi des rois » ? Avec Lui et par Lui, ils participent eux-aussi à sa royauté et donc à sa victoire… « Moi », disait Jésus, « je suis au milieu de vous comme celui qui sert », qui vous sert, vous lavant les pieds, vous purifiant de toutes vos fautes pour vous donner d’avoir part à mon Esprit, à ma Lumière et à ma Vie… «Vous êtes, vous, ceux qui sont demeurés constamment avec moi dans mes épreuves » vécues pour vous… « Et moi je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi : vous mangerez et boirez à ma table en mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes » avec moi, près de moi, dans les cieux, pour toujours (Lc 22,27-30)…    

                                                                               D. Jacques Fournier

 

           

[1] Le verbe « repentir » intervient quatre fois dans tout le Livre de l’Apocalypse (Ap 2,21 ; 16,9.11). Le chiffre quatre étant un symbole d’universalité (les quatre points cardinaux : le nord, le sud, l’est, l’ouest), est-ce un clin d’œil de cet appel à la conversion que Dieu ne cesse de lancer à la terre entière, pour son salut, son bonheur et la plénitude de sa vie ?

 

AP – SI – Fiche 29 – Ap 15,5-16,21 : Cliquer sur le titre précédent pour accéder au document PDF pour lecture ou éventuelle impression.