Mc 10,1-31 : le Dieu Amour nous appelle tous à l’Amour et à la Vie.

Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni (Mc 9,30-32)

 

Le voyage de Jésus vers Jérusalem se poursuit… En Mc 9,33 il était encore au Nord de la Palestine, à Capharnaüm en Galilée, au bord du lac de Tibériade… Le voici maintenant bientôt arrivé : « il vient dans le territoire de la Judée », là où est Jérusalem et, précise St Marc, il vient aussi « au-delà du Jourdain », en Pérée, l’actuelle Jordanie. Jésus va donc également à la rencontre des païens… Le salut qu’il propose est donc pour tous les hommes de bonne volonté qui accepteront de faire la vérité dans leur vie à la Lumière de son Amour… Comme l’écrit St Luc dans le Cantique de Zacharie, ils feront alors l’expérience du salut en faisant celle du pardon de leurs péchés : « Et toi, petit enfant (Jean-Baptiste), tu seras appelé prophète du Très‑Haut ; car tu marcheras devant le Seigneur, pour lui préparer les voies, pour donner à son peuple la connaissance du salut par la rémission de ses péchés ; grâce aux entrailles de miséricorde de notre Dieu, dans lesquelles nous a visités l’Astre d’en haut, pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l’ombre de la mort, afin de redresser nos pas dans le chemin de la paix » (Lc 1,76-79). Ainsi, tout en Jésus est « expression, manifestation, révélation » des « entrailles de miséricorde de notre Dieu » qui ne poursuit à notre égard qu’un seul but : notre Bien le plus profond qui est participation plénière, selon notre condition de créature, à sa Plénitude de Vie, de Paix, de Lumière et de Joie… Les hommes l’abandonnent, et en se détournant de cœur de la Lumière se retrouvent dans les ténèbres ? Son seul désir sera de leur permettre de retrouver, grâce au pardon de leurs péchés, ce qu’ils ont perdu par suite de leurs fautes. Aussi est-il venu en Jésus Christ à la rencontre de tous « ceux qui demeurent dans les ténèbres », pour les « illuminer »… « Moi Lumière, je suis venu dans le monde pour que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres… Je Suis en effet la Lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres mais il aura, gratuitement, par amour, la Lumière de la Vie » (Jn 8,12 ; 12,46). « Le salaire du péché, c’est la mort », au sens de privation de la Plénitude de la Vie de Dieu ? « Ceux qui demeurent dans l’ombre de la mort » retrouveront avec le Christ qui vient à leur rencontre, l’accès à la Plénitude de Vie : « Le Don gratuit de Dieu, c’est la Vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 6,23). A nous maintenant de retrouver avec Lui le chemin de notre cœur pour y découvrir une Source de Vie qui ne demande qu’à jaillir (Jn 4,10-14), pour peu que nous acceptions de nous abandonner à l’infini de sa Miséricorde… Et avec elle, nous expérimenterons déjà ici bas, dans la foi, « quelque chose » de cette Plénitude promise qui nous dira, par sa simple Présence, dans quelle direction chercher le Vrai Bonheur… « Heureux sommes-nous, Israël : ce qui plaît à Dieu nous fut révélé ! » (Ba 4,4). « Que nous puissions mener une vie calme et paisible », dans sa Paix qui est Plénitude d’Être et de Vie, « voilà ce qui est bon et ce qui plaît à Dieu notre Sauveur » (1Tm 2,2-3). Autrement dit, notre bonheur profond lui plaît ! « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite » (Jn 15,11). « Heureux » alors « ceux qui croient sans avoir vu » (Jn 20,29)…

 

Jésus vient donc à la rencontre des Juifs de Judée et des païens de Pérée, autrement dit, il vient à la rencontre de tout homme… Cette initiative est toujours d’actualité, et Dieu seul peut ainsi frapper à la porte de tous les cœurs (Ap 3,20) en regardant chacun d’entre nous comme étant unique à ses yeux… « Et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32). Et les foules, aujourd’hui encore, d’une manière ou d’une autre, « se rassemblent auprès de lui, et, selon sa coutume, de nouveau, il les enseigne » (Mc 10,1). Il continue d’agir ainsi par sa Parole qui nous « ouvre » à Lui lorsque nous acceptons de prendre du temps pour « ouvrir » ce Livre de Vie. Alors, il nous envoie « d’auprès du Père, l’Esprit de Vérité qui procède du Père » et qui, par le don de la grâce en nos cœurs, « nous introduira dans la Vérité tout entière » (Jn 15,26 ; 16,13). Et quelle est-elle ? Riens de moins que ce que Dieu Est en Lui‑même, et Il Est Esprit (Jn 4,24), Lumière (1Jn 1,5) et Vie (Jn 1,4 ; 8,12). Nous découvrirons ainsi cette Vérité en la vivant grâce à cette mission de l’Esprit Saint, Troisième Personne de la Trinité, qui consiste à nous communiquer la réalité même qui remplit le cœur du Christ. Or, nous dit St Luc, Jésus est « rempli de l’Esprit Saint » (Lc 4,1), « Esprit Saint » compris ici au sens de « nature divine » (2P 1,4), une expression qui renvoie à ce que Dieu Est en Lui-même et « Dieu Est Esprit » (Jn 4,24) et « Dieu Est Saint » (Lv 11,45 ; 19,2). Ainsi, l’Esprit Saint Personne Divine « recevra de ce qui est à moi et il vous le communiquera » (Jn 16,14), il recevra « l’Esprit Saint » nature divine et il vous le communiquera. Or « tout ce qui est à » Jésus ne vient pas de Jésus mais du Père. Tout ce qu’il a, tout ce qu’Il Est, il le reçoit du Père de toute éternité… « Père, tout ce qui est à toi est à moi »  (Jn 17,10), nous dit-il, car « le Père aime le Fils et lui donne tout en sa main » (Jn 3,35). C’est pourquoi, « comme le Père a la Vie en lui‑même, de même a-t-il donné au Fils d’avoir la Vie en Lui-même » (Jn 5,26). « Je vis par le Père » (Jn 6,57) et c’est « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63). Or « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), le Père est Esprit. Voilà donc la Plénitude d’Esprit et de Vie que le Père communique au Fils de toute éternité… C’est ainsi qu’il « l’engendre » en Fils « né du Père avant tous les siècles » (Crédo). Et toute la mission de l’Esprit Saint Personne Divine consiste à nous transmettre à nous aussi cette Plénitude d’Esprit Saint « nature divine » que le Fils reçoit du Père depuis toujours et pour toujours… « Il recevra de ce qui est à moi et il vous le communiquera » (Jn 16,14). Et c’est en accueillant jour après jour ce « Don de Dieu » (Jn 4,10 ; Ac 2,38 ; 8,20 ; 10,45 ; 1Th 4,8 ; Hb 6,4) que nous pourrons entrer dans une connaissance toujours plus profonde de son Mystère. « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), « Dieu est Lumière » (1Jn 1,5). Cette Lumière de l’Esprit, Vie en nos cœurs, sera au même moment Lumière pour notre intelligence. « En Toi est la Source de Vie, par ta Lumière, nous voyons la Lumière » (Ps 36,10), la Lumière du Christ, le seul à Être « Lumière du monde », car le seul à Être vrai Dieu et vrai homme, et « Dieu est Lumière » (Jn 8,12 ; 12,46 ; 1Jn 1,5 ; Lc 1,78). Grâce à cette Lumière, nous pourrons découvrir toujours davantage « Qui » est ce Dieu de Lumière et de Vie en vivant au même moment avec Lui une relation qui engagera toute notre vie dans la vérité de ce que nous sommes, des êtres blessés, dans la Vérité de ce qu’Il Est, un Amour et une Miséricorde sans limites… Car si « Dieu Est Lumière » (1Jn 1,5), Il Est aussi Amour (1Jn 4,8.16), et c’est cet Amour qui Est Lumière… Il s’agit donc de laisser Dieu ouvrir nos cœurs par la Puissance de sa Miséricorde et de nous laisser entrainer dans cette relation avec Lui. Et c’est en vivant cette relation, cette ouverture, que nous découvrirons toujours davantage, en le vivant, que « Dieu est Lumière »… Il Est « Soleil » et ne cesse de donner sa Lumière, « sa grâce et sa gloire » (Ps 84,12 ; Jn 17,22). Il Est Amour et donc éternel Don de Soi (Jn 3,35), et « Dieu Est Esprit » et « Dieu Est Lumière »… Il Est Dieu « Source d’Eau Vive » (Jr 2,13 ; 17,13 ; Ps 42-43 ; Jn 4,10-14), « l’Eau Vive de l’Esprit » (Jn 7,37-39)… Laisser Dieu ouvrir nos cœurs, consentir à sa Présence et à son action, c’est donc accueillir ce Don que Dieu ne cesse de faire de Lui-même et que nous appelons tour à tour Lumière, grâce, gloire, Esprit, un Esprit qui est Vie et qui nous donne de participer à la Vie de Dieu en face à face avec Lui. Tel est « le Royaume des Cieux », Mystère de Communion (1Jn 1,1-4 ; 1Co 1,9 ; 2Co 13,13 ; Rm 14,17) avec Dieu dans l’unité d’un « Esprit » (Ep 4,3) qui « est Vie » (Rm 8,10 ; 8,2 ; 2Co 3,7 ; Jn 6,63 ; Ga 5,25) et ne cesse de jaillir de Lui pour combler tous ceux et celles qui accepteront de s’ouvrir à Lui dans la vérité de leur cœur blessé… Cette réalité est offerte dès maintenant à notre foi, non pas comme « quelque chose » qui se voit mais comme « quelque chose » qui se vit…

Voilà la Vérité d’Amour que Jésus vit avec le Père, de toute éternité, et qu’il nous enseigne pour que nous puissions nous aussi l’accueillir en pleine liberté… Tout homme en effet a été créé « à l’image et ressemblance de Dieu » (Gn 1,26-27), et plus particulièrement du Fils Unique (Rm 8,29). Nous sommes ainsi invités à nous tourner de tout cœur vers le Père, comme l’est Jésus de toute éternité (Jn 1,18), pour nous laisser combler nous aussi par tout ce que le Fils reçoit du Père « avant tous les siècles ». Et ce qu’il reçoit est Esprit, Amour, Lumière et Vie… Et l’Amour reçu sera nourriture pour vivre l’amour donné dans toutes nos relations humaines… « Ce n’est pas un esprit de crainte que Dieu nous a donné, mais un Esprit de Force, d’Amour et de Maîtrise de soi » (2Tm 1,7)… « L’Amour de Dieu a été versé dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5)… « Le fruit de l’Esprit est amour » (Ga 5,22)…

Des Pharisiens s’approchent alors de Jésus pour « le mettre à l’épreuve ». « Il faut se souvenir que derrière ces mots, l’évangéliste évoque l’attitude des israélites qui, au désert de l’Exode, exprimaient leur incrédulité envers Moïse et Dieu Lui-même : « Ils mirent le Seigneur à l’épreuve en disant : Dieu est-il au milieu de nous ou non ? » (Ex 17,7) » (Jacques Hervieux ; « L’Evangile de Marc » (Dans ‘Les Evangiles, textes et commentaires’, Bayard Compact p. 436). Ces Pharisiens lui demandent donc : « Est-il permis à un mari de répudier sa femme ? ». Jésus sait à quoi ils font allusion : « Qu’est-ce que Moïse vous a prescrit ? Moïse, dirent-ils, a permis de rédiger un acte de divorce et de répudier ». Le texte de référence est Dt 24,1 : « Soit un homme qui a pris une femme et consommé son mariage ; mais cette femme n’a pas trouvé grâce à ses yeux, et il a découvert une tare à lui imputer ; il a donc rédigé pour elle un acte de répudiation et le lui a remis, puis il l’a renvoyée de chez lui ». A l’époque, deux interprétations principales dominaient dans le milieu pharisien :

1 – Celle de Hillel qui disait : « Un homme peut divorcer d’avec sa femme même si elle n’a abîmé qu’une de ses assiettes, car il est écrit : « Il a trouvé en elle une indécence en quelque chose » ».

2 – Et celle de Shammaï : « Un homme ne peut divorcer d’avec sa femme tant qu’il ne trouve en elle de l’indécence en toute chose ». Avec lui, la séparation était donc très difficile. Cette seconde tendance protégeait en fait la situation des femmes dans une société où elles n’avaient aucun droit…

 

Alors, de quel bord Jésus est-il ? Les Pharisiens aimeraient bien l’enfermer dans telle ou telle tendance pour pouvoir ensuite le critiquer, le discréditer. Mais lui ne se laissera pas prendre au piège. Il va revenir à la source même du projet de Dieu sur l’homme « créé à son image et ressemblance », pour être comblé par son Esprit, par son Amour… Et dans le cadre de la relation fondatrice homme – femme, socle de la famille « source de vie », c’est de l’Amour reçu de Dieu que l’homme aimera sa femme, c’est de l’Amour reçu de Dieu que la femme aimera son mari… « Dès l’origine de la création Il les fit homme et femme. Ainsi donc l’homme quittera son père et sa mère, et les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair » (Mc 10,6-8 ; Gn 1,27 ; 2,24). L’homme et la femme, unis dans la communion d’un même Esprit, d’un même Amour, sont donc appelés à vivre une réalité semblable à ce que vivent le Père et le Fils, bien différents l’un de l’autre, mais unis l’un à l’autre dans la communion d’un même Esprit, d’un même Amour : « Moi et le Père, nous sommes un » (Jn 10,30). Et Jésus priera pour ses disciples en disant : « Père, que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi » par l’Esprit, « et moi en toi » par ce même Esprit, « qu’eux aussi soient en nous » en participant à cet unique Esprit. « Je leur ai donnée la gloire que tu m’as donnée », cette Gloire qui renvoie en Dieu au « poids » de ce qu’Il Est en Lui-même, et Il Est Esprit, au rayonnement de ce qu’Il Est en Lui-même et Il Est Lumière… Le mot « gloire » peut donc être remplacé ici par ce qui est à la Source de la Gloire, l’Esprit de ce Dieu qui Est Lumière… « Je leur ai donné l’Esprit que tu m’as donné pour qu’ils soient un comme nous sommes un : moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaits dans l’unité » de l’Amour. Cette réalité concerne à un degré tout particulier le mari et sa femme unis par Dieu dans la communion d’un même Esprit, d’un même Amour, ce que le Livre de la Genèse évoque par l’expression « ils seront une seule chair », une seule communauté de vie. Et c’est de l’union de leurs corps différents, complémentaires, union qui exprimera leur amour, que naîtra la vie… Ce principe d’unité dans l’Amour de personnes pourtant bien différentes est également valable dans le cadre de toute communauté humaine : « Aimez vous les uns les autres comme moi je vous ai aimés » (Jn 15,12), de cet Amour reçu du Père de toute éternité… En effet, « l’Amour de Dieu a été versé dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5). Alors, si Dieu est éternel (Is 9,5 ; 40,28 ; Jr 10,10 ; Dn 13,42 ; Ba 4,8.24 ; 5,2 ; Rm 16,26), l’Amour vrai ne peut qu’être éternel lui aussi (Ps 136,2.26 ; 1Ch 16,41).… « Eh bien ! ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer »… L’exigence est totale, car elle a pour principe et pour horizon Dieu Lui‑même, ce Dieu infini qui Est de toute éternité Don total et définitif de Lui-même. Et il nous a tous créés pour que nous soyons à son image et ressemblance, don total et définitif de nous‑mêmes… On comprend la stupeur des disciples qui, une fois rentrés à la maison, l’interrogent à nouveau sur ce sujet. Et Jésus sera tout aussi entier : « Et il leur dit : Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre, commet un adultère à son égard ; et si une femme répudie son mari et en épouse un autre, elle commet un adultère ». Notons en passant qu’il n’était pas possible à une femme israélite de répudier son mari. Cette possibilité existait par contre dans le droit romain. Nous retrouvons ainsi, indirectement, que St Marc a écrit son Evangile à Rome, en retranscrivant le plus fidèlement possible le témoignage de Pierre…

Voilà donc ce que Jésus ne peut que dire du projet de Dieu sur l’homme et sur la femme appelés à s’aimer de son Amour, un Amour Eternel. Et c’est cet Amour et cet Amour seul qui peut rendre compte de cette aventure à laquelle ils sont appelés… « Pour les hommes », laissés à leurs seules forces d’homme, « c’est impossible, mais pour Dieu tout est possible » (Mt 19,26). C’est pourquoi le Christ nous invite à construite toute notre vie sur le Roc (Mt 7,21-27), une image qui, dans l’Ancien Testament, renvoie à Dieu Lui-même :

 

2Sm 22,32 : Qui donc est Dieu hormis Yahvé ? Qui est un roc hormis notre Dieu ?

 

Ps 18,3 : Yahvé est mon roc et ma forteresse, mon libérateur, c’est mon Dieu.

Je m’abrite en lui, mon rocher,… ma force de salut, ma citadelle.

 

Ps 31,3 : (Yahvé), tends l’oreille vers moi, hâte-toi !

Sois pour moi un roc de force, une maison fortifiée qui me sauve…

 

Ps 71,3 : (Yahvé), sois pour moi un roc hospitalier, toujours accessible ;

tu as décidé de me sauver, car mon rocher, mon rempart, c’est toi.

 

Ps 73,26 : Ma chair et mon cœur sont consumés :

roc de mon cœur, ma part, Dieu à jamais !

 

Et ce Roc est Celui d’où jaillit l’Eau Vive pour nous abreuver dans le désert de ce monde et nourrir cette vie d’amour à laquelle Dieu nous appelle tous…

 

Ex 17,5-6 : Yahvé dit à Moïse : « Passe en tête du peuple et prends avec toi quelques anciens d’Israël ; prends en main ton bâton, celui dont tu as frappé le Fleuve et va. (6) Voici que je vais me tenir devant toi, là sur le rocher (en Horeb), tu frapperas le rocher, l’eau en sortira et le peuple boira. C’est ce que fit Moïse, aux yeux des anciens d’Israël.

 

Nb 20,6-11 : Quittant l’assemblée, Moïse et Aaron vinrent à l’entrée de la Tente du Rendez-vous. Ils tombèrent face contre terre, et la gloire de Yahvé leur apparut. (7) Yahvé parla à Moïse et dit : (8) « Prends le rameau et rassemble la communauté, toi et ton frère Aaron. Puis, sous leurs yeux, dites à ce rocher qu’il donne ses eaux. Tu feras jaillir pour eux de l’eau de ce rocher et tu feras boire la communauté et son bétail. » (9) Moïse prit le rameau de devant Yahvé, comme il le lui avait commandé. (10) Moïse et Aaron convoquèrent l’assemblée devant le rocher, puis il leur dit : « Ecoutez donc, rebelles. Ferons-nous jaillir pour vous de l’eau de ce rocher ? » (11) Moïse leva la main et, avec le rameau, frappa le rocher par deux fois : l’eau jaillit en abondance, la communauté et son bétail purent boire.

 

Dt 8,15 : Lui qui dans un lieu sans eau a fait pour toi jaillir l’eau de la roche la plus dure.

 

Sg 11,4 : Dans leur soif, ils t’invoquèrent : de l’eau leur fut donnée d’un rocher escarpé et, d’une pierre dure, un remède à leur soif.

Ne 9,15 : Du roc tu fis jaillir l’eau pour leur soif.

 

Ps105,41 (cf Ps 78,15.16.20) : Il ouvrit le rocher, les eaux jaillirent, dans le lieu sec elles coulaient comme un fleuve.

 

Is 48,21 : Ils n’ont pas eu soif quand il les menait dans les déserts, il a fait couler pour eux l’eau du rocher, il a fendu le rocher et l’eau a jailli.

 

St Paul écrira que ce rocher auquel le peuple s’abreuvait était déjà « le Christ » : « Tous (nos pères, cf 10,1) ont bu le même breuvage spirituel ; ils buvaient en effet à un rocher spirituel qui les accompagnait, et ce rocher, c’était le Christ » (1Co 10,4). Et St Jean nous le présentera mort sur la Croix, frappé d’un coup de lance par un soldat, et de son cœur ouvert jaillira « de l’eau et du sang » : « Venus à Jésus, quand ils virent qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais l’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage – son témoignage est véritable, et celui-là sait qu’il dit vrai – pour que vous aussi vous croyiez » (Jn 19,33-35). « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive celui qui croit en moi ! », avait crié un jour Jésus, « selon le mot de l’Écriture : De son sein couleront des fleuves d’eau vive. Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui » (Jn 7,37-39)…

Construire sa vie sur le Roc, c’est donc construire sa Vie sur Dieu « Source d’Eau Vive » qui, en Jésus Christ, est venu nous offrir gratuitement, par amour, cette Eau Vive de l’Esprit qui « remplit » son cœur de toute éternité (Lc 4,1). « En lui habite en effet corporellement toute la Plénitude de la Divinité, et vous vous trouvez en lui associés à sa Plénitude » (Col 2,9-10). Cette réalité invisible sera révélée de manière visible par cette « eau » et ce « sang » qui remplissaient le cœur de chair de Jésus et qui seront totalement versés sur la terre, donnés à tous les hommes de chair et de sang… « La vie est dans le sang », croyait-on autrefois (cf. Lv 17,11). Ce sang versé est donc le signe visible de cette Vie donnée, la Vie de l’Esprit, cet « Esprit » qui « Est Vie » (Rm 8,10) et qu’il reçoit du Père de toute éternité (Jn 5,26). L’eau versée renvoie elle aussi  à « l’Eau Vive de l’Esprit » (Lc 4,1 ; Jn 7,39)… Le Don de l’Esprit, fruit de la Passion et de la Résurrection du Christ, n’est donc rien de moins que Dieu tout entier qui se donne aux hommes pour qu’ils puissent participer à ce qu’Il Est, et Dieu Est Esprit, et Dieu Est Amour. C’est donc sur la base de cet Esprit reçu, l’Esprit éternel du Dieu éternel, l’Esprit d’Amour, que l’homme est invité à « ne pas séparer ce que Dieu a uni »…

Pour l’homme laissé à ses seules forces, « c’est impossible, mais pas pour Dieu car tout est possible à Dieu  » (Mc 10,27). Dieu, en effet, l’a créé pour qu’il vive de Lui. Jésus ne peut que présenter ce qui est inhérent à ce projet… Dieu n’a pas voulu la séparation, il n’a pas voulu le péché, il n’appartient pas au projet de Dieu que l’homme soit seul, loin de Lui, sans le secours de sa Présence, de son Amour et de sa Force… Ce caractère entier et intransigeant de Jésus en ce passage est l’expression du Mystère même de Dieu et de son projet Créateur sur l’homme : il ne peut que parler ainsi. Qu’un homme et une femme soient ensemble, lancés par Dieu dans l’aventure de l’amour et de la vie, Jésus ne peut que les inviter à continuer, à rester debout en s’appuyant sur Dieu, ce Roc qui ne leur fera jamais défaut. Si tant est que leur amour est vrai, c’est Lui qui les a unis et c’est toujours Lui qui continue de les unir par ce Don de l’Amour qui vient de Lui, et l’Amour est éternel…

Si le péché a introduit son lot de fractures et de divisions, l’invitation lancée ne pourra qu’être celle de la réconciliation, en s’appuyant encore et toujours sur l’Amour de Dieu. Et si la rupture est consommée, le Père des Miséricordes ne pourra que continuer à chercher le meilleur pour ses enfants, selon « le possible » propre à chaque situation… Nul n’est exclu… « Le Pain de la Parole » (Jn 6,35-47) est donnée gratuitement et en surabondance à tous, sans aucune exception, et avec lui, nous recevons ce Cadeau qui s’offre également par le pain et le vin consacrés : « l’Esprit qui Est Vie. » « C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les Paroles que je vous ai dites son Esprit et elles sont Vie » (Jn 6,63). St Pierre a bien écouté, d’un cœur ouvert et vrai (cf. Lc 5,8), dans un réel désir de se repentir (cf. Lc 5,29-32) : il ne peut que constater cette Vie nouvelle qui l’envahit et qui, déjà, dans la foi et par sa foi, fait tout son Bonheur : « Tu as les Paroles de la Vie éternelle. Nous, nous croyons, et nous avons reconnu que tu es le Saint de Dieu » (Jn 6,68-69). Ce que Jésus vient de dire en conclusion de son discours sur sa Parole « Pain de Vie » s’accomplit pour lui : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle » (Jn 6,47), dès maintenant, dans le présent de sa foi…

 

La fermeté de Jésus sur l’Eternel de l’Amour auquel tous les hommes sont appelés ne s’oppose donc en rien à l’infini de la Tendresse du Dieu de « grande Miséricorde » (Né 13,22). L’homme est debout ? Qu’il veille donc à rester debout, par la prière, en s’appuyant sur le Roc qui ne cesse de s’offrir à sa foi. L’homme est tombé ? Il s’est fait mal, il s’est blessé dans sa chute, il en souffre profondément. C’est ce que Dieu voulait éviter à tout prix en le pressant de lui rester fidèle. Mais qu’il ne désespère jamais de sa Miséricorde. Il est toujours avec lui, pour lui, toujours totalement offert à sa foi pour reconstruire avec lui ce qui peut l’être…

« La ferme pensée sur le divorce a été appliquée par l’Eglise primitive dans des situations nouvelles. Il n’est donc pas étonnant qu’il en soit de même aujourd’hui. L’Eglise se trouve toujours confrontée à des unions conjugales rompues et reformées. En tous ces cas, on se souviendra que la pensée de Jésus n’est pas fondée sur un point de vue « légaliste » et qu’il a toujours pratiqué un large accueil des exclus et des pécheurs » (Jacques Hervieux).

« Étant sorti, Jésus vit, en passant, un homme assis au bureau de la douane, appelé Matthieu, et il lui dit : Suis-moi ! Et, se levant, il le suivit. Comme il était à table dans la maison, voici que beaucoup de publicains et de pécheurs vinrent se mettre à table avec Jésus et ses disciples. Ce qu’ayant vu, les Pharisiens disaient à ses disciples : Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? Mais lui, qui avait entendu, dit : Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Allez donc apprendre ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » (Mt 9,9-13). Et nous sommes tous pécheurs, d’une manière ou d’une autre… Mais Dieu ne renoncera jamais à son projet. Un Père tel que Lui ne peut cesser d’aimer ses enfants… Envers et contre tout, il nous regarde toujours comme des « vases de Miséricorde qu’il a d’avance préparés pour la gloire » (Rm 9,23) et il s’est donné tout entier en Jésus Christ, dans l’infini de ce qu’Il Est, pour qu’il en soit effectivement ainsi. Voilà ce qu’il a déposé sur le plateau de la balance… Et nous, qui sommes sur l’autre plateau, pensons-nous vraiment que le poids de nos misères, aussi énorme soit-il, pourrait l’emporter ? « Tous ont péché et sont privés de la Gloire de Dieu » (Rm 3,23) ? « Père, je veux que là où Je Suis eux aussi soient avec moi ». C’est pourquoi, « je leur ai donné la Gloire que tu m’as donné pour qu’ils soient un comme nous sommes un » (Jn 17,22 ; 17,24). Alors, oui, « que ta volonté soit faite »…

 

Jésus et les petits enfants (Mc 10,13-16)

 

Nous avons déjà rencontré en Mc 9,36-37 la situation des « petits enfants » dans la société de l’époque. « Au temps de Jésus, les enfants sont en effet objet de mépris de la part des adultes. Cette marmaille qui grouille et qui fait tant de bouches affamées à nourrir n’est pas en grande considération dans un monde où règne la pauvreté. De plus, tous ces gosses qui pullulent dans la communauté juive sont encore ignorants de la Loi de Moïse. On les traite comme des « hors la Loi ». Ils sont mis au rang des « exclus » comme les malades, les femmes et les esclaves, etc… Ce mépris que manifestent à l’égard des enfants ses propres amis heurte profondément le Maître : « Voyant cela, Jésus se fâcha ». Marc a déjà relevé le regard de colère de Jésus (Mc 3,5), mais jamais encore il ne nous a montré la raison profonde de son irascibilité. La voilà : les enfants, comme les autres « exclus », ont leur place dans le Royaume » (Jacques Hervieux).

« Laissez les petits enfants venir à moi ; ne les empêchez pas, car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu. En vérité je vous le dis : quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant, n’y entrera pas ». En effet, « petit troupeau, votre Père s’est complu à vous donner le Royaume » (Lc 12,32). Il s’agit donc d’accueillir avec la simplicité et la confiance que peut avoir un petit enfant vis-à-vis de son Père, ce Royaume de Dieu donné gratuitement, par amour, à quiconque acceptera de le recevoir… Nous l’avons vu, « le Règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture ou de boisson, il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17). Autrement dit, il est Mystère de Communion dans « l’unité de l’Esprit » (Ep 4,3), cet Esprit que le Père donne éternellement au Fils et qui l’engendre en Fils, cet Esprit qui nous est donné tout aussi gratuitement pour accomplir en nous notre vocation commune à devenir des fils et des filles de Dieu « à l’image du Fils » unique (Rm 8,29).

« Redisons-le, à l’époque de Jésus, l’enfant est avant tout « un pauvre » : un être totalement dépendant d’autrui ». Et Jésus a proclamé « heureux les pauvres de cœur, car le Royaume des Cieux est à eux » (Mt 5,3). Ils ont su accueillir le Don de Dieu… L’enfant « est aussi le signe vivant d’une grande capacité d’écoute et de confiance : ce que les adultes ont largement perdu ! C’est la disponibilité foncière de l’enfant qui en fait un exemple pour les croyants. Jésus l’affirme avec toute la solennité voulue. On reconnaît bien là le souci que Jésus a de rectifier sans cesse le point de vue de ses disciples, qu’il est en train de former à leur tâche de responsabilité dans l’Eglise. Il leur faut abandonner leurs prétentions de grandeur (Mc 9,33-34), et se faire « petits » pour accueillir le Règne de Dieu avec un maximum d’humilité et d’ouverture. » « Puis Jésus les embrassa et les bénit ». « L’étreinte affectueuse de ces petits mal aimés et rejetés est hautement significative. La « bénédiction » qui l’accompagne est dans la Bible la communication en acte du Don de Dieu » (Jacques Hervieux), de ce Dieu qui ne cesse de donner, qui est éternellement Don en acte de ce qu’Il Est Lui-même et Il Est Esprit… Noter en ce texte d’Isaïe le parallèle entre « bénédiction » et « Esprit », et l’image de l’eau employée une nouvelle fois pour évoquer le Don de l’Esprit en nos cœurs desséchés, assoiffés : « Je vais répandre de l’eau sur le sol assoiffé », dit le Seigneur, « et des ruisseaux sur la terre desséchée ; je répandrai mon Esprit sur ta race et ma bénédiction sur tes descendants » (Is 44,3). Et dans la Lettre aux Galates, St Paul évoque « la bénédiction d’Abraham » en termes « d’Esprit de la Promesse » (Bible de Jérusalem), « l’Esprit, objet de la promesse » (TOB) : « Tous ceux qui se réclament de la pratique de la Loi encourent une malédiction. Car il est écrit: Maudit soit quiconque ne s’attache pas à tous les préceptes écrits dans le livre de la Loi pour les pratiquer… Le Christ nous a rachetés de cette malédiction de la Loi, devenu lui-même malédiction pour nous, car il est écrit : Maudit quiconque pend au gibet, afin qu’aux païens passe dans le Christ Jésus la bénédiction d’Abraham et que par la foi nous recevions l’Esprit de la promesse » (Ga 3,10-14). Autrement dit, il est mort sur la Croix pour que nous puissions tous recevoir le Don de l’Esprit, l’Esprit promis dans l’Ancien Testament, l’éternelle Bénédiction que le Dieu Créateur ne cesse de répandre sur sa création depuis qu’il l’a créée… Avec le Christ, la Révélation de Dieu est arrivée à son terme, la vocation d’Abraham est pleinement accomplie : « Par toi se béniront toutes les familles de la terre » (Gn 12,3). « Je répandrai mon Esprit sur toute chair » (Jl 3,1-5 ; Ac 2,1-41).

 

L’homme riche, le danger des richesses, le trésor promis au détachement (Mc 10,17-31)

 

Sur la route, Jésus rencontre un homme de bonne volonté, qui sait reconnaître qu’il est un « bon Maître » : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? ». Mais il est encore dans la logique Pharisienne : « faire pour avoir ». Le Don de Dieu apparaît alors comme un salaire ou une récompense. L’Amour de Dieu et sa totale gratuité arrivent en second. Ce n’est pas l’homme qui répond à Dieu mais l’inverse ; lui et ses œuvres occupent la première place, avec tous les risques d’orgueil et d’amour propre que l’on imagine… Non, la vie chrétienne n’est pas ainsi, et Paul, l’ancien Pharisien, le proclame avec force : « C’est par grâce que vous êtes sauvés… Ce salut ne vient pas de nous, il est un don de Dieu ; il ne vient pas des œuvres, car nul ne doit pouvoir se glorifier. Nous sommes en effet son ouvrage, créés dans le Christ Jésus en vue des bonnes œuvres que Dieu a préparées d’avance pour que nous les pratiquions » (Ep 2,5.8-10 ; cf. texte en fin de document). Ces œuvres seront les fruits de « l’Amour de Dieu qui a été versé dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5). Et, d’une manière ou d’une autre, « le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi » (Ga 5,22)…

St Paul, qui « surpassait bien des compatriotes de son âge, en partisan acharné des traditions des pères » (Ga 1,14), lui qui était « irréprochable » vis-à-vis de son obéissance de la Loi (Ph 3,6), a bien compris, en l’expérimentant lui-même sur la route de Damas, l’Amour Miséricordieux dont nous sommes tous appelés à devenir les heureux bénéficiaires. A la première place, il mettra non pas l’homme, ses œuvres, son « faire », mais le Don de Dieu, gratuit, offert par amour, en surabondance… Pour l’accueillir vraiment, il s’agit jour après jour de se repentir vraiment en comptant sur l’aide, le soutien, la fidélité de Celui qui « demeure fidèle lorsque nous, nous sommes infidèles » (2Tm 2,13). Et le Don accueilli par ce repentir sincère sera tout en même temps pardon, purification, Plénitude et Force pour agir comme Dieu le désire, autant qu’il nous est possible. Les œuvres arrivent en dernier… Elles ne sont que les fruits inévitables du Don reçu, s’il a été effectivement reçu… St Jacques ne dira pas le contraire : « C’est par les œuvres que je te montrerai ma foi », une foi qui est accueil effectif du Don de Dieu (Jc 2,18), l’Esprit Saint. On reconnaît l’arbre à ses fruits (Mt 7,15-20)…

« Bon Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Sans arrières pensées, cet homme a mis Jésus à la première place. Mais non, Jésus, Lui, n’est pas à la première place dans son cœur. Le premier dans sa vie, Celui dont il ne cesse de parler, Celui vers lequel il tourne les regards, c’est son Père… Dans l’Amour, c’est toujours l’autre qui compte d’abord… « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul »…

Et comme dans la discussion sur le divorce, Jésus revient aux fondamentaux de la foi en Israël, les Dix Paroles données par Dieu à Moïse (Ex 20,1-17 ; Dt 5,6-22) : « Ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage, ne fais pas de tort, honore ton père et ta mère » (Mc 10,19). « Maître, lui dit-il, tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse ». Et il est sincère, il le dit de tout cœur… « Alors Jésus fixa sur lui son regard et l’aima. Et il lui dit : Une seule chose te manque : va, ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens, suis-moi ».

« Jésus fixa sur lui son regard et l’aima »… Or « aimer c’est tout donner et se donner soi‑même » (Ste Thérèse de Lisieux), un principe que Dieu vit infiniment, parfaitement, littéralement et de toute éternité… Dans son Amour, Dieu est Don de Lui-même… Ce Mystère, toujours en acte, se révèle pleinement en Jésus Christ… « Jésus l’aima »… En cet instant, la Plénitude de sa Lumière, de sa Vie, de sa Paix, de sa Joie éternellement donnée se manifeste en frappant, d’une manière que lui seul connaît, à la porte de son cœur… Un Trésor d’Être lui est offert, gratuitement, par amour… Que va-t-il choisir ?

Un détachement doit s’opérer… « Va, ce que tu as vends le »… Jésus a touché le point sensible : l’avoir… « Que dois-je faire pour avoir… », lui avait-il demandé ? Cet homme est dans la logique de l’avoir, et sa fortune le prouve… Jusqu’à présent, il a accordé une grande importance à cet avoir qui est pour lui sécurité, assurance pour l’avenir, promesse de bien-être… Et Jésus l’invite ici à lâcher tout ce qu’il a accumulé par lui-même et pour lui-même, afin d’entrer dans la logique de l’Amour qui est Don : « Ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres ». Il s’agira dès lors de mettre sa confiance non plus en son avoir mais en ce Dieu Père qui, dans son Amour, « sait bien ce qu’il nous faut », jusques dans les moindres détails de la nourriture et du vêtement, bref, tout ce qui est nécessaire à notre vie (Mt 6,8 ; Lc 12,22-32). Que va-t-il choisir : l’avoir pour soi, ou bien Être d’un Autre pour les autres ? « Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens »… Son avoir a encore trop de prix à ses yeux… Son cœur n’a pas réussi à se détacher des richesses de ce monde… Il a choisi les réalités périssables et leur incapacité à combler profondément et durablement le cœur de l’homme, aux réalités impérissables qui n’abondent qu’en Dieu seul : il est « sombre » pour n’avoir pas su dire « Oui ! » à la Lumière de l’Esprit qui s’offrait à lui en Jésus Christ « Lumière du monde » (Jn 8,12 ; 12,46), il est « tout triste » car il n’a pas su « accueillir la Parole avec la joie de l’Esprit Saint » (1Th 1,6)… « Malheur à vous, les riches, car vous avez votre consolation », incomparable à Celle qui vient de Dieu… Ce n’est pas une malédiction, c’est une constatation, et Jésus est triste de les voir tristes, Lui qui leur a parlé « pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jn 15,11). Aux chrétiens de Thessalonique, Paul écrira : « Que notre Seigneur Jésus Christ lui-même, ainsi que Dieu notre Père, qui nous a aimés et nous a donné, par grâce, consolation éternelle et heureuse espérance, consolent vos cœurs et les affermissent en toute bonne œuvre et parole » (2Th 2,16‑17). Et tout cela s’accomplit par le Don du Saint Esprit : « Les Églises jouissaient de la paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie; elles s’édifiaient et vivaient dans la crainte du Seigneur, et elles étaient comblées de la consolation du Saint Esprit » (Ac 9,31). Et « l’heureuse espérance » d’un Bonheur éternel est encore un fruit du Saint Esprit : « Que le Dieu de l’espérance vous donne en plénitude dans votre acte de foi la joie et la paix, afin que l’espérance surabonde en vous par la puissance de l’Esprit Saint » (Rm 15,13).

 

Cet homme riche a pour l’instant dit « Non ! » à Jésus qui comprend la difficulté qu’il peut y avoir à se détacher de ses richesses : « Alors Jésus, regardant autour de lui, dit à ses disciples : Comme il sera difficile à ceux qui ont des richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu ! Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles », car, dans l’Ancien Testament, la richesse est souvent présentée comme étant une bénédiction de Dieu (cf. Abraham, Gn 13,2 ; Isaac, Gn 26,12-14 ; Jacob, Gn 30,43) ! « Mais Jésus reprit et leur dit : Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le Royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu ! » (Mc 10,23-25).

« Ils restèrent interdits à l’excès et se disaient les uns aux autres : Et qui peut être sauvé? Fixant sur eux son regard, Jésus dit : Pour les hommes, impossible, mais non pour Dieu : car tout est possible pour Dieu » (Mc 10,26-27). Il est donc impossible pour un riche de se détacher de ses richesses par lui-même… Il ne pourra le faire qu’avec l’aide, le soutien, le secours, l’attirance de Dieu qui, d’une manière ou d’une autre, au moment voulu, lui fera goûter une joie jusqu’alors inconnue… « Tu mets dans mon cœur plus de joie que toutes leurs vendanges et leurs moissons » (Ps 4,8). Ces dernières apparaîtront alors bien ternes par rapport à cette joie nouvelle, incomparable… Et le détachement sera une évidence, ou du moins plus facile…

Manifestement, l’heure n’était pas encore venue pour cet homme riche… Mais Dieu continuera de le suivre, prêt à s’engouffrer dans son cœur dès que la porte acceptera de s’ouvrir, même timidement, du bout des lèvres… Alors s’accomplira pour lui ce qui est dit du premier enfant de la parabole : « Un homme avait deux enfants. S’adressant au premier, il dit : Mon enfant, va t’en aujourd’hui travailler à la vigne. Je ne veux pas, répondit-il ; ensuite pris de remords, il y alla. S’adressant au second, il dit la même chose ; l’autre répondit : Entendu, Seigneur, et il n’y alla point. Lequel des deux a fait la volonté du père ? – Le premier, disent les Grands Prêtres et les Anciens du Peuple. Jésus leur dit : En vérité je vous le dis, les publicains et les prostituées arrivent avant vous au Royaume de Dieu » (Mt 21,28-31 et 21,23).

Dieu l’aura suivi, il l’aura cherché « jusqu’à ce qu’il le retrouve » (Lc 15,4-7), et lorsqu’il l’aura retrouvé, c’est lui qui, soutenu, porté par le Don de l’Esprit, se mettra à le suivre en son Royaume de Vie, de Paix et de Joie… C’est ce que firent les disciples à l’appel de Jésus, un appel qui fut pour eux Plénitude de Vie, de Douceur et de Paix, Bonheur indescriptible (Jn 6,68)… Et ils ont tout lâché pour Lui… Un jour, « comme il passait sur le bord de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, qui jetaient l’épervier dans la mer; car c’étaient des pêcheurs. Et Jésus leur dit : Venez à ma suite et je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. Et aussitôt, laissant les filets, ils le suivirent » (Mc 1,16-18). Jean, lui, a perçu en Jésus « la Lumière de la Vie » (Jn 8,12), et il a lui aussi tout lâché pour elle… « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ; – car la Vie s’est manifestée : nous l’avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue – ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ. Tout ceci, nous vous l’écrivons pour que notre joie soit complète » (1Jn 1,1-4). Paul a vu sur la route de Damas cette même Lumière, il a vécu cette Plénitude de Vie, et lui aussi a fait comme tous les autres… « Tous ces avantages dont j’étais pourvu, je les ai considérés comme un désavantage, à cause du Christ. Bien plus, désormais je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. À cause de lui j’ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets, afin de gagner le Christ, et d’être trouvé en lui », uni à Lui dans la communion d’un même Esprit, cet Esprit qui est Plénitude de Vie (Ph 3,7-9)… Désormais, pour lui, « la vie c’est le Christ » (Ph 1,21)…

« Pierre se mit à lui dire : Voici que nous, nous avons tout laissé et nous t’avons suivi ». Faisons bien attention à la réponse de Jésus : « En vérité, je vous le dis, nul n’aura laissé maison, frères, sœurs, mère, père, enfants ou champs à cause de moi et à cause de l’Évangile, qui ne reçoive le centuple dès maintenant, au temps présent, en maisons, frères, sœurs, mères, enfants et champs, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle » (Mc 10,29-30). Dans cette liste qu’il donne des proches de ses disciples, il manque le mot « femme ». Jésus, en effet, a appelé aussi des hommes mariés à le suivre, Pierre le premier (cf. Mc 1,29-31). Et il est bien sûr le premier à « ne pas séparer ce que Dieu a uni » (Mc 10,9). La vocation de l’un sera aussi vocation de l’autre, et ils pourront effectivement, lorsqu’ils seront devenus grands, « laisser » leurs « enfants », qui de toute façon se seraient envolés de leurs propres ailes pour faire leur vie comme nous tous nous l’avons fait… Alors ils vivront, avec une intensité toute particulière, cet envoi « deux par deux » (Lc 10,1) pour témoigner, ensemble, de cet Amour offert à tout homme, quel qu’il soit, un Amour qu’ils ont eux-mêmes reçus, reconnus, un Amour qui est à la source de leur amour et qui ne cessera de se donner à eux pour les soutenir dans leur mission.

Et cet Amour est Miséricorde… « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5,20). Les grands pécheurs, eux qui sont le plus à même d’être rejetés par ceux qui croient être « des gens biens, respectables », mobilisent toute l’attention du « Père des Miséricordes ». S’ils acceptent de reconnaître humblement leurs misères, ces grands malades recevront les plus grands remèdes. Dans le Royaume des Cieux, « beaucoup de premiers » aux yeux des hommes « seront alors derniers, et les derniers seront les premiers ». Puissions-nous tous être de ceux-là en offrant jour après jour notre péché à « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde »…

                                                                                                                                              D. Jacques Fournier

La petite voie de Ste Thérèse de l’Enfant Jésus

 


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L’unique désir de Thérèse

La science d’Amour, ah oui! cette parole résonne doucement à l’oreille de mon âme, je ne désire que cette science-là. Pour elle, ayant donné toutes mes richesses, j’estime comme l’épouse des sacrés cantiques n’avoir rien donné… Ct 8,7  Je comprends si bien qu’il n’y a que l’amour qui puisse nous rendre agréables au Bon Dieu que cet amour est le seul bien que j’ambitionne.  

 

Définition de la petite voie

Jésus se plaît à me montrer l’unique chemin qui conduit à cette fournaise Divine, ce chemin c’est l’abandon du petit enfant  qui s’endort sans crainte dans les bras de son Père…

 

La parole de Dieu, fondement de la confiance

« Si quelqu’un est tout petit, qu’il vienne à moi. » a dit l’Esprit Saint par la bouche de Salomon et ce même Esprit d’Amour a dit encore que « La miséricorde est accordée aux petits » (Pr 9,4; Sg 6,7). En son nom, le prophète Isaïe nous révèle qu’au dernier jour « le Seigneur conduira son troupeau dans les pâturages, qu’il rassemblera les petits agneaux et les pressera sur son sein » (Is 40,11) et comme si toutes ces promesses ne suffisaient pas, le même prophète dont le regard inspiré plongeait déjà dans les profondeurs éternelles, s’écrie au nom du Seigneur : « Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous caresserai sur mes genoux » (Is 66,12-13). O Marraine chérie ! après un pareil langage, il n’y a plus qu’à se taire, à pleurer de reconnaissance et d’amour…

 

Souhait pour les âmes faibles et imparfaites

Ah ! si toutes les âmes faibles et imparfaites sentaient ce que sent la plus petite de toutes les âmes, l’âme de votre petite Thérèse, pas une seule ne désespérerait d’arriver au sommet de la montagne de l’Amour, puisque Jésus ne demande pas de grandes actions, mais seulement l’abandon et la reconnaissance, puisqu’il a dit dans le Psaume 50(49) : « Je n’ai nul besoin des boucs de vos troupeaux, parce que toutes les bêtes des forêts m’appartiennent et les milliers d’animaux qui paissent sur les collines, je connais tous les oiseaux des montagnes… Si j’avais faim, ce n’est pas à vous que je le dirais : car la terre et tout ce qu’elle contient est à moi. Est-ce que je dois manger la chair des taureaux et boire le sang des boucs ?…  

 

La soif d’amour

« IMMOLEZ A DIEU des SACRIFICES de LOUANGES et d’ACTIONS DE GRÂCES » (Ps 50 (49),14). Voilà donc tout ce que Jésus réclame de nous, il n’a point besoin de nos œuvres, mais seulement de notre amour, car ce même Dieu qui déclare n’avoir pas besoin de nous dire s’il a faim, n’a pas craint de mendier un peu d’eau à la Samaritaine. Il avait soif… Mais en disant: « Donne moi à boire » (Jn 4,6-13) c’était l’amour de sa pauvre créature que le Créateur de l’univers réclamait. Il avait soif d’amour… Ah ! je le sens plus que jamais Jésus est altéré, Il ne rencontre que des ingrats et des indifférents parmi les disciples du monde et parmi ses disciples à lui, il trouve, hélas! peu de cœurs qui se livrent à lui sans réserve, qui comprennent toute la tendresse de son Amour infini.

 

                                                                                                            Ste Thérèse de Lisieux, “Histoire d’une Âme”.

Fiche n°18 (Mc 10,1-31) Document PDF pour une éventuelle impression