Mc 8,34-9,13: Jésus Transfiguré, Lumière sur nos croix…

Conditions pour suivre Jésus (Mc 8,34-9,1)

 

A la question « Pour vous, qui suis-je ? », Pierre a répondu au nom de tous les disciples : « Tu es le Christ. » Apparemment, la réponse est bonne, mais c’est la signification du mot Christ qui, chez Pierre et les disciples, ne correspond pas encore à la réalité… Jésus ne sera pas en effet le Messie terrestre qu’ils espéraient tous… Avec lui, les difficultés et les épreuves ne disparaîtront pas d’un coup de baguette magique… Et il le leur dit de manière abrupte en leur annonçant ses souffrances prochaines, sa mort et sa résurrection… En ne se fiant qu’aux seules apparences, sa mission sera donc un échec… Paroles dures à entendre… Tous leurs rêves s’effondrent. Aussitôt, Pierre se met à le « réprimander » et Jésus lui répond en le « réprimandant » à son tour… La réaction de Pierre est en effet toute proche de l’une des tentations qu’il dut affronter autrefois au désert, lorsque Satan lui avait fait miroiter l’accomplissement de sa vocation sous l’angle humainement flatteur d’une glorieuse réussite terrestre… Et Jésus, une fois de plus, avait remis son Père à la première place en se positionnant clairement dans l’attitude du Serviteur désireux d’être fidèle jusqu’au bout aux « pensées » de Dieu qui ne sont pas « celles des hommes »… Mais pour le Fils, vrai homme et si humain, cette perspective n’était pas facile à accepter… L’Heure venue, il le dira avec simplicité : « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ! Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse ! » Jésus n’a pas couru après la souffrance… Lui qui a passé sa vie à « faire du bien » (Ac 10,38), à guérir, à soulager, à réconforter tous ceux et celles qu’il rencontrait, il réagissait devant l’épreuve comme nous le faisons tous… Mais celle-ci était incontournable au sens où elle ne dépendait pas de lui, et cette fois-ci, il ne pouvait rien faire pour ouvrir ces cœurs fermés qui refusaient de l’accueillir. Alors, il accepta de manifester l’Amour imperturbablement fidèle de Dieu qui devant le refus, la violence, la méchanceté et la haine prend tout sur lui en silence (Mt 26,62-63 ; 27,12 ; Mc 15,5), en acceptant de souffrir, sans répondre à la violence par la violence (1P 2,21-25), mais en continuant d’aimer et d’aimer encore dans l’espoir d’un repentir, d’une conversion, d’une prise de conscience (Lc 24,47-48)… Et son Père fera pour lui ce qu’il ne cessait de faire lui-même pour les autres : « Alors, lui apparut, venant du ciel, un ange qui le réconfortait »… Il n’empêche, la perspective de l’épreuve demeure… « Entré en agonie, il priait de façon plus instante, et sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre », nous rapporte Luc, « ce cher médecin » (Lc 22,39-46 ; Col 4,14)…

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Gethsémani: Eglise des Nations

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Intérieur de l’Eglise de Gethsémani

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Dans l’Eglise de Gethsémani : le Rocher de l’agonie de Jésus…

Ici, sa vive réaction aux réprimandes de Pierre manifeste son combat… Humainement parlant, comme il aurait aimé que Pierre ait raison… Mais non, il empruntera « résolument » (Lc 9,51) le chemin de l’Amour en acceptant de le manifester « jusqu’au bout » (Jn 13,1), jusqu’à « la mort sur une croix » (Ph 2,6-11)… « Père, pardonne-leur » (Lc 23,34)…

Et Jésus poursuit « en appelant à lui », près de lui, « la foule en même temps que ses disciples », une assemblée qui englobe tous ceux et celles qui étaient présents à ce moment-là et qui représente l’humanité tout entière appelée au salut… Il fait ici ce qu’il ne cessera de faire plus tard, après sa mort et sa résurrection : « Et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32). Tel est bien le mouvement de l’Amour qui ne peut que vouloir près de lui tous ceux et celles qu’il aime… « Père, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi » (Jn 17,24), « près de moi » (Ap 3,20), « pour toujours » (Mt 28,20)… « Je me tiens à la porte » de tous les cœurs « et je frappe : si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi »… « Pour souper », le dernier repas de la journée, celui qui précède le jour nouveau. Mais si nous acceptons d’accueillir, dès maintenant, dans la foi, Celui qui est « la lumière du monde » (Jn 8,12) nous entrerons déjà avec Lui dans les derniers temps : « Les ténèbres s’en vont, la véritable lumière brille déjà » (1Jn 2,8). Avec Lui, nous sommes au crépuscule du monde ancien et à l’aurore du monde nouveau… « La véritable lumière brille déjà » même si nul d’entre nous n’a encore vu le Soleil… « C’est si bon cette Présence de Dieu ! C’est là, tout au fond, dans le Ciel de mon âme, que j’aime le trouver puisqu’Il ne me quitte jamais… J’ai trouvé le ciel sur la terre puisque le ciel c’est Dieu et Dieu est dans mon âme… Vous êtes vous-mêmes la retraite où Il s’abrite, la demeure où il se cache… Il est vivant dans nos âmes. C’est Lui-même qui l’a dit : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui » (Jn 14,23). Puisqu’Il est là, tenons lui compagnie comme l’ami à celui qu’il aime » (Elisabeth de la Trinité)… Et Jésus nous l’a promis : « Qui cherche, trouve » (Lc 11,10). Mais que chercher ? Une Présence spirituelle, invisible à nos yeux de chair, Présence qui est Vie et que l’on ne peut reconnaître qu’en la vivant… Et cette Présence nous est donnée par le Don de l’Esprit Saint, « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63)… « Si vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent » (Lc 11,13). Promesse solennelle dont l’accomplissement, du côté de Dieu, ne fait pas l’ombre d’un doute puisqu’Il Est « Source d’Eau Vive » (Jr 2,13 ; 17,13), Source d’Esprit (Jn 7,37-39). Et nous, de notre côté, désirons-nous vraiment le recevoir ? « Si tu savais le Don de Dieu et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire, c’est toi qui l’aurais prié et il t’aurait donné de l’Eau Vive », l’Eau Vive de l’Esprit Saint (Jn 4,10) qui inaugure les temps nouveaux. 

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Les oliviers du Jardin de Gethsémani

Ces derniers temps sont les nôtres, temps de la foi qui précèdent le Jour nouveau et éternel de la Création Nouvelle où toute l’humanité est appelée à entrer dans la Maison du Père, la « Jérusalem Nouvelle, celle qui descend du ciel » comme un cadeau que le Père prépare pour tous « les hommes » qu’il aime, tous, sans exception… Et cette maison est bien celle de l’Amour où le Père appelle tous ses enfants à être près de lui, avec lui, et lui « sera leur Dieu », tout entier pour eux… Alors, il nous consolera de toutes nos souffrances, fussent-elles les conséquences de nos misères : « Je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle – car le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n’y en a plus. Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu; elle s’est faite belle, comme une jeune mariée parée pour son époux. J’entendis alors une voix clamer, du trône : Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux; ils seront son peuple, et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n’y en aura plus; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé.

Alors, Celui qui siège sur le trône déclara : Voici, je fais l’univers nouveau. Puis il ajouta : Écris : Ces paroles sont certaines et vraies. C’en est fait, me dit-il encore, je suis l’Alpha et l’Oméga, le Principe et la Fin; celui qui a soif, moi, je lui donnerai de la source de vie, gratuitement. Telle sera la part du vainqueur; et je serai son Dieu, et lui sera mon fils. Mais les lâches, les renégats, les dépravés, les assassins, les impurs, les sorciers, les idolâtres, bref, tous les hommes de mensonge, leur lot se trouve dans l’étang brûlant de feu et de soufre : c’est la seconde mort » (Ap 21,1-8). Cette dernière perspective peut nous faire frémir, et il le faut ! Elle révèle le respect infini que Dieu a pour notre liberté, car elle ne concerne en fait que ceux et celles qui auront refusé de répondre à ses appels pressants au repentir…

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Les oliviers du jardin de Gethsémani

En effet, « une fois élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes », a promis Jésus, tous, sans aucune exception, qu’ils soient « lâches, renégats, dépravés, assassins, impurs, sorciers, idolâtres » car « je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs, au repentir » (Lc 5,32). Bien plus, lorsqu’un homme se perd dans les ténèbres de son péché, où qu’il soit, quel qu’il soit, c’est lui qui monopolise toute l’attention et tous les efforts de son Créateur jusqu’à ce que ce dernier le retrouve… « Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et vient à en perdre une, n’abandonne les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour s’en aller après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée ? Et, quand il l’a retrouvée, il la met, tout joyeux, sur ses épaules et, de retour chez lui », dans la Maison du Père, la Jérusalem Céleste, « il assemble amis et voisins et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue ! » (Lc 15,1-7). C’est ainsi que « tous les hommes » dupés et blessés par le « mensonge » sont appelés à rencontrer ce Christ Bon Pasteur qui les cherche et les cherche encore jusqu’à ce qu’il les retrouve… Et lorsqu’il les aura retrouvés, lorsqu’ils auront consenti à se laisser retrouver, puisqu’il est « la Lumière du monde », aussitôt, avec Lui, ils se découvriront dans « la Lumière de la Vie » (Jn 8,12), la Lumière du « Père des Lumières » (Jc 1,17), ce « Père des Miséricordes » (2Co 1,3) qui désire de tout son être arracher les pécheurs aux ténèbres, à la tristesse et au mal-être engendrés par leurs misères pour les combler de son Esprit de Paix, de Joie profonde, de Lumière et de Vie… « Vous remercierez alors le Père qui vous a mis en mesure de partager le sort des saints dans la Lumière. » Avec son Fils et par son Fils, « il nous a en effet arrachés à l’empire des ténèbres et nous a transférés dans le Royaume de son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption, la rémission des péchés », en surabondance, « car là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Col 1,12-14 ; Rm 5,20). Là où la faiblesse l’emportait, la grâce a triomphé car « la puissance » de la Miséricorde et de l’Amour « se déploie dans la faiblesse » pour manifester son triomphe (2Co 12,7-10) : alors, « grâces soient à Dieu qui, dans le Christ, nous emmène sans cesse dans son triomphe », « son triomphe » et non le nôtre dès lors qu’on accepte de le laisser triompher en nous de toutes nos misères… Accepter de se laisser ainsi aimer, dans la vérité de nos blessures, c’est accepter que Jésus soit en nous ce qu’Il Est, de toute éternité, « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde »… « Je Suis miséricordieux » (Jr 3,12), « Je Suis Celui qui te guérit » (Ex 15,26). En tout son Être, Dieu n’a qu’un seul désir : la Plénitude de ses créatures. Face à un pécheur « privé » de cette Plénitude « de gloire » et de vie par suite de ses fautes (Rm 3,23 ; 6,23), ce désir prendra le visage de la Miséricorde offrant le pardon en surabondance. Le Père a tellement désiré qu’il en soit ainsi qu’il a invité puis aidé, soutenu, encouragé son Fils (Jn 17,1) à manifester cet Infini de l’Amour, de la Patience et de la Bonté de Dieu, en acceptant son Chemin de Croix, en supportant la souffrance infligée par les pécheurs pour le salut même de ces pécheurs… « Prenant une coupe, Jésus rendit grâces et la donna à ses disciples en disant : Buvez-en tous ; car ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés » (Mt 26,27-28), de tous les péchés…

Agonie de Jésus - Andrea Mantegna

Jésus au jardin des oliviers, Andrea Mantegna,1459

A nous maintenant de répondre à son invitation en acceptant de recevoir ce que Jésus nous donne gratuitement, par amour, « au prix de son sang » (Ap 5,9-10), pour « la rémission de nos péchés », pour notre purification et pour que nous vivions de la Plénitude de sa Vie éternelle dont nous étions tous privés par suite de nos fautes… A nous maintenant d’accepter de laver « la robe » de notre vie « dans le sang de l’Agneau »… « Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils et d’où viennent-ils ? (…) Ce sont ceux qui viennent de la grande épreuve », cette vie sur la terre… « Ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’Agneau. C’est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu, le servant jour et nuit dans son temple ; et Celui qui siège sur le trône étendra sur eux sa tente. Jamais plus ils ne souffriront de la faim ni de la soif ; jamais plus ils ne seront accablés ni par le soleil, ni par aucun vent brûlant. Car l’Agneau qui se tient au milieu du trône sera leur pasteur et les conduira aux sources des eaux de la vie. Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux » (Ap 7,13-17).

 

Lorsque Jésus appelle à lui « la foule en même temps que ses disciples », nous sommes donc dans ce contexte d’Amour où Dieu appelle à lui tous les hommes, quels qu’ils soient, en espérant qu’ils accepteront de se laisser réconcilier avec lui (2Co 5,16-21) en offrant en vérité à son Amour toutes leurs misères de « lâches, de renégats, de dépravés, d’assassins, d’impurs, de sorciers, d’idolâtres »… Alors, il pourra verser sur eux l’Eau Pure de son Esprit qui les lavera, les purifiera, les sanctifiera (Ez 36,22-28) et leur donnera dès maintenant sur cette terre, dans la foi, « quelque chose » de cette vraie Vie qui, dans sa Plénitude, sera notre Bonheur éternel… « Ne savez-vous pas que les injustes n’hériteront pas du Royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas ! Ni impudiques, ni idolâtres, ni adultères, ni dépravés, ni gens de mœurs infâmes, ni voleurs, ni cupides, pas plus qu’ivrognes, insulteurs ou rapaces, n’hériteront du Royaume de Dieu. Et cela, vous l’étiez bien, quelques‑uns ». Et St Paul est délicat car il sait bien que « tous les hommes ont péché », tous, sans exception, d’une manière ou d’une autre, de beaucoup ou de peu (Rm 3,9-20 ; 3,23 ; Lc 7,36-50)… « Mais vous avez été lavés, mais vous avez été sanctifiés, mais vous avez été justifiés par le nom du Seigneur Jésus Christ et par l’Esprit de notre Dieu » (1Co 6,11). Beauté du texte grec des Evangiles qui permet une autre traduction du début de ce dernier verset… Celle-ci, adoptée par la TOB, souligne l’action première de Dieu car « il ne s’agit pas de l’homme qui veut ou qui court mais de Dieu qui fait miséricorde » (Rm 9,16)… Mais Dieu ne pourra rien faire pour nous si nous n’acceptons pas de nous laisser faire… Rien ne se fera sans notre consentement, une nuance soulignée par la traduction choisie par la Bible de Jérusalem : « Vous vous êtes lavés »…

 

« Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, et qu’il me suive »… L’appel, encore une fois, concerne tous les hommes, « la foule en même temps que les disciples ». Pour suivre Jésus, il s’agit donc de « se renier soi-même », ce qui ne signifie pas « se haïr soi-même », bien au contraire… Le commandement central de Jésus n’est-il pas : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 22,34-40) ? Autrement dit, celui qui ne s’aime pas lui-même ne peut pas aimer les autres…

Dans tout ce passage, deux perspectives s’affrontent… La recherche de soi, le repli sur soi, l’égoïsme, et l’ouverture à l’Autre, et donc aux autres, dans une attitude d’accueil et de don. St Paul écrit : « Que personne ne cherche son propre intérêt, mais celui d’autrui » (1Co 10,24). Et « l’intérêt » de Dieu, c’est que « tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,3-6 ; Jn 3,16-17 ; 6,37-40). Alors, en travaillant sans relâche au salut de ses frères, St Paul poursuivait l’intérêt de Dieu et le leur ! C’est pourquoi, « je m’efforce de plaire en tout à tous, ne recherchant pas mon propre intérêt, mais celui du plus grand nombre, afin qu’ils soient sauvés » (1Co 10,33). Ainsi, aimer Dieu c’est travailler au salut de tous les hommes qu’il aime, c’est désirer leur plus grand bien, c’est donc les aimer en vérité… Aimer Dieu et aimer l’homme n’est donc en fait qu’un seul et même commandement (Mt 22,34-40)… Et puisque nous n’avons qu’un seul cœur, qu’une seule « porte » intérieure, l’ouverture ou la fermeture à Dieu de la porte de notre cœur se vérifiera dans nos relations fraternelles… Ouverts en vérité au Christ, nous le serons en vérité aux autres… L’accueil du Christ et le don de soi au Christ se vérifiera dans l’accueil de l’autre et le don de soi aux autres. Telle est l’attitude « juste » à laquelle le Seigneur nous invite tous dans la Parabole du Jugement dernier : « « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir. » Alors les justes lui répondront : « Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t’accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir ? » Et le Roi leur fera cette réponse : « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Et puis cette même parabole se poursuit avec un volet semblable, en contraste, pour décrire l’attitude de tous ceux et celles qui auront refusé de s’ouvrir aux autres, d’aller vers les autres, d’accueillir leurs situations respectives pour essayer de répondre à leurs besoins… L’insistance est donc très forte… Et le Christ conclue : «  En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait ». Et il termine en ajoutant : « Et ils s’en iront, ceux-ci à une peine éternelle, et les justes à une vie éternelle » (Mt 25,31-46). Autrement dit, la pire des situations arrive pour ceux-là mêmes qui ne pensaient qu’à eux-mêmes, à leur bonheur, à leur bien-être sans se préoccuper de tous ceux et celles qui les entouraient (Lc 16,19-31). Repliés égoïstement sur eux-mêmes, fermés aux autres et à l’Autre en ce monde, ils le seront aussi dans le monde à venir. Ils se découvriront alors dans l’incapacité de s’ouvrir à l’Autre et d’accueillir cette « Lumière de la Vie » (Jn 8,12 ; 1,3-4) qui rayonne de Celui qui, de toute éternité, « est un Soleil qui donne la grâce, qui donne la gloire » (Ps 84,12), Lui qui est aussi « une Source d’Eau Vive » d’où jaillit en surabondance l’Eau Vive de l’Esprit qui vivifie (Jr 2,13 ; 17,13 ; Ps 42-43 ; Jn 7,37-39 ; 6,63 ; 10,10). Et nous avons tous été créés pour trouver notre Plénitude dans l’accueil de ce Don que Dieu fait éternellement de Lui-même… « Dieu est Esprit », « il donne l’Esprit » et désire que nous soyons tous « remplis de l’Esprit » (Jn 4,24 ; 3,34 ; Ac 2,38 ; 5,32 ; 10,45 ; Rm 5,5 ; 15,13 ; 2Co 5,5 ; 1Th 4,8 ; 2Tm 1,7 ; 1Jn 3,24 ; 4,13 ; Hb 6,4 ; Lc 1,15 ; 1,41 ; 1,67 ; Ac 2,4 ; 4,8 ; 6,3 ; 7,55-56 ; 9,17 ; 9,31 ; 11,24 ; 15,32). La conclusion est donc réellement paradoxale. La recherche égoïste et effrénée de soi débouche sur la pire des situations : être privé de « la Plénitude de l’Esprit » (Ep 5,18) qui, seule, peut apporter le vrai bonheur… Tandis que l’accueil et le don de soi aux autres, qui ne peuvent aller que dans le sens d’un certain dépouillement, débouchent sur la Plénitude des Biens éternels… Un jour, « Jésus fixa son regard sur un homme riche et l’aima. Et il lui dit : « Une seule chose te manque : va, ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens, suis-moi ». Mais lui, à ces mots, s’assombrit et il s’en alla contristé, car il avait de grands biens » (Mc 10,17-22). D’autres, par contre, accueilleront cette Parole « avec la joie de l’Esprit Saint » (1Th 1,6) et la mettront en pratique dans leur vie, soutenus par ce même Esprit (Mt 13,44-46 ; Ac 4,36-37). Autrement dit, celui qui « se renie lui-même » en travaillant jour après jour à faire mourir son égoïsme, de combats en combats, et la réussite est loin d’être toujours au rendez-vous, c’est celui-là qui s’aime vraiment lui-même… Et celui qui ne pense qu’à lui en se recherchant en tout ce qu’il entreprend est en fait son pire ennemi… Il s’agit donc de « se vider de tout égoïsme pour se laisser envahir par le magnifique amour de Dieu » (Père J.M. Tauriac, « Miracles à Lourdes ? », p. 160).

 

Ces deux perspectives, égoïsme ou amour, ne vont cesser de s’affronter en Mc 8,34s : « qui veut en effet sauver sa vie » ne pense toujours qu’à lui-même. Il est enfermé en lui-même, et donc fermé à l’Unique Sauveur du Monde (Jn 4,42), le Christ… Il ne peut que « se perdre »… Par contre, celui qui « perdra sa vie à cause de moi et de l’Evangile » est ouvert au Christ et à « sa Parole de vérité, la Bonne Nouvelle de notre salut » (Ep 1,13). De la bouche de tous ceux qui ne recherchent que leur propre intérêt, il pourra s’entendre dire : « Tu es fou, tu perds ta vie »… Mais c’est lui qui la sauve en s’ouvrant au Christ Sauveur et en acceptant de le laisser agir dans sa vie selon la Toute Puissance de son Esprit de Miséricorde et de Tendresse.

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Mourir à son égoïsme, jour après jour, avec l’aide et le soutien de la grâce, apparaît donc comme « la vraie croix » que le Seigneur nous invite à prendre… Et c’est le plus beau cadeau qu’il puisse nous faire puisque cette « porte étroite » et « ce chemin resserré » débouchent sur la Plénitude de la Vie. « Entrez par la porte étroite. Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s’y engagent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent » (Mt 7,13-14). « En vérité, en vérité, je vous le dis, Je Suis la Porte. Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira, et trouvera un pâturage… Je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en surabondance » (Jn 10,7-9). Et si nous répondons de tout cœur à son invitation, nous ne pourrons que redire avec le Psalmiste (Ps 22(21)) :

1 – Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien.

2 – Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer.Jésus bon berger

Il me mène vers les eaux tranquilles (3) et me fait revivre ;

il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom.

4 – Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal,

car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure.

5 – Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ;

tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante.

6 – Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ;

j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours.

Nous sommes loin de tous ces préceptes purement « extérieurs » qui portent sur la nourriture ou le vêtement, et qui risquent de focaliser l’attention en laissant de côté ce vrai travail « de cœur » auquel le Seigneur nous invite tous (Mc 7,1-23) : « Ne prends pas, ne goûte pas, ne touche pas, tout cela pour des choses vouées à périr par leur usage même ! Voilà bien les prescriptions et doctrines des hommes ! Ces sortes de règles peuvent faire figure de sagesse par leur affectation de religiosité et d’humilité qui ne ménage pas le corps ; en fait elles n’ont aucune valeur pour l’insolence de la chair » (Col 2,21-23), elles sont le plus souvent nourriture de l’orgueil… La seule chose que le Seigneur nous demande, c’est de l’aimer et d’aimer tous ceux et celles qui nous entourent, autant qu’il nous est possible… Tout ce que nous entreprenons (prière, jeûne, aumône…) ne devrait l’être que pour cet unique but…

« Que sert donc à l’homme de gagner le monde entier, s’il ruine sa propre vie » ? Déjà, il risque de chercher à « gagner le monde entier » à tout prix, en laissant de côté la vérité, la justice, la droiture, l’honnêteté… « Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent » (Lc 16,13). Avant même d’avoir gagné quoi que ce soit, il serait déjà dans les ténèbres les plus épaisses…

De plus, que fera-t-il de tous ses biens au jour où « Dieu lui redemandera sa vie » (Lc 12,13-21) ? Si là, il prend conscience de la nécessité de « se racheter », il ne pourra pas donner sa fortune « en échange de sa propre vie ». Elle ne lui sera plus d’aucune utilité… Il aura réellement tout perdu, jusqu’à sa vie même…

Ps 49(48),6-21 : Pourquoi craindre aux jours de malheur ces fourbes qui me talonnent pour m’encercler,

(7) ceux qui s’appuient sur leur fortune et se vantent de leurs grandes richesses ?

(8) Nul ne peut racheter son frère ni payer à Dieu sa rançon : (9) aussi cher qu’il puisse payer, toute vie doit finir.

(10) Peut-on vivre indéfiniment sans jamais voir la fosse ?

(11) Vous voyez les sages mourir : comme le fou et l’insensé ils périssent, laissant à d’autres leur fortune.

(12) Ils croyaient leur maison éternelle, leur demeure établie pour les siècles ;

sur des terres ils avaient mis leur nom.

(13) L’homme comblé ne dure pas : il ressemble au bétail qu’on abat.

(14) Tel est le destin des insensés et l’avenir de qui aime les entendre :

(15) troupeau parqué pour les enfers et que la mort mène paître.

A l’aurore, ils feront place au juste ; dans la mort, s’effaceront leurs visages :

pour eux, plus de palais !

(16) Mais Dieu rachètera ma vie aux griffes de la mort : c’est lui qui me prendra.

(17) Ne crains pas l’homme qui s’enrichit, qui accroît le luxe de sa maison :

(18) aux enfers il n’emporte rien ; sa gloire ne descend pas avec lui.

(19) De son vivant, il s’est béni lui-même : « On t’applaudit car tout va bien pour toi ! »

(20) Mais il rejoint la lignée de ses ancêtres qui ne verront jamais plus la lumière.

(21 R) / L’homme comblé qui n’est pas clairvoyant ressemble au bétail qu’on abat.

 

Le Psalmiste, pécheur comme nous tous, était néanmoins ouvert à Dieu, il espérait en lui. « Dieu rachètera ma vie aux griffes de la mort »… Jésus reprendra cette image et se présentera comme étant lui-même « la rançon » donnée pour la délivrance et le salut de tous les hommes… « Que peut donner l’homme en échange de sa propre vie ? » Rien… Mais Jésus, le Fils a déjà tout donné en se donnant Lui-même ! « Il a donné sa vie en rançon pour la multitude ». Le prix de notre rachat est donc Dieu Lui-même ! En Jésus Christ, il a donné sa vie pour que tous, nous vivions ! Surabondance infinie du Don, à la mesure sans mesure de Dieu… « Qu’est-ce donc que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme que tu en prennes souci ? » (Ps 8,5). « Tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime » (Is 43,4). C’est ainsi que « le Christ est mort pour des impies. A peine en effet voudrait-on mourir pour un homme juste ; pour un homme de bien, oui, peut-être osera-t-on mourir. Mais la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous » (Rm 5,6-8). « Et il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15,13). Tel est l’Amour de Dieu pour chacun d’entre nous ! « Tu es digne, Christ et Seigneur, de recevoir le Livre et d’en ouvrir les sceaux, car tu fus immolé, rachetant pour Dieu au prix de ton sang, des hommes de toute tribu, langue, peuple et nation » (Mt 20,28 ; Ap 5,9).

Christ-Bon-Pasteur-mosaïque-de-San-Lorenzo-détail

Christ Bon Pasteur Mosaïque de San Lorenzo

Ainsi, « Dieu rachètera ma vie aux griffes de la mort : c’est lui qui me prendra » comme le Bon Pasteur prend sa brebis perdue lorsqu’il l’a retrouvée (Lc 15,4-7), lorsqu’elle a enfin accepté de se laisser retrouver. Et Jésus a promis à ses disciples, juste avant sa Passion : « Que votre cœur ne se trouble pas. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures, sinon, je vous l’aurais dit. Je vais vous préparer une place. Et quand je serai allé et que je vous aurai préparé une place, à nouveau je viendrai et je vous prendrai près de moi, afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez » (Jn 14,1-3). C’est ce qu’il fait, dès maintenant, dans la foi, par l’Esprit, en attendant ce ciel nouveau et cette terre nouvelle où, nous l’espérons, « nous le verrons parce que nous serons semblable à lui » (1Jn 3,1-2) grâce au Don qu’il nous aura fait… « Père, je leur ai donnée la gloire que tu m’as donnée » (Jn 17,22), cette gloire dont nous étions tous privés par suite de nos fautes (Rm 3,23)…

Enfin, nous retrouvons en ces derniers versets du chapitre huit de l’Evangile de Marc un nouvel appel à prendre au sérieux la nécessité d’accueillir le Christ Sauveur en acceptant de nous repentir de tout cœur… « Celui qui aura rougi de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’homme aussi rougira de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges ». Langage hyperbolique, excessif, à but pédagogique, car le Christ nous regarde tous comme un frère regarde ses frères… « Va trouver mes frères », dira-t-il à Marie de Magdala, « et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20,17). C’est ainsi que « le sanctificateur et les sanctifiés ont tous même origine. C’est pourquoi il ne rougit pas de les nommer frères » (Hb 2,11)…

Concluons en soulignant le double parallèle présent en Mc 8,35, « moi et l’Evangile », et en 8,38, « moi et mes paroles ». Accueillir le Christ ou sa Parole, c’est tout un car la Parole du Fils ne cesse d’être un témoignage de ce qu’il vit avec son Père, « dans son amour » (Jn 15,10), uni à Lui dans la communion d’un même Esprit (Jn 10,30)… Jésus vit ce qu’il dit, et il nous le dit pour qu’en accueillant de tout cœur sa Parole, nous puissions vivre nous aussi ce qu’il vit…

 

La Transfiguration (Mc 9,2-8)

 

Commençons par regarder le contexte immédiat… Jésus vient d’évoquer le dernier Jour du monde « quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges » (Mc 8,38 ; cf. 1Th 4,14-18). La Transfiguration en sera comme un avant-goût… On peut noter que Jésus parle de sa gloire comme étant « la gloire de son Père »… Or, la gloire de Dieu, n’est que la manifestation, d’une manière ou d’une autre, de ce que Dieu Est en lui-même… Comme il n’y a pas de lumière sans feu, il n’y a pas de gloire de Dieu sans la nature divine qui lui correspond. Or, St Jean parle du Fils, au tout début de son Evangile, en ces termes : « Et le Verbe s’est fait chair et il a dressé sa Tente parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient du Père comme Unique-Engendré, plein de grâce et de vérité » (Jn 1,14). De même, tout à la fin, Jésus dira, juste avant sa Passion : « Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de toi de la gloire que j’avais auprès de toi, avant que fût le monde » (Jn 17,5), cette « gloire que tu m’as donnée » (17,22), « ma gloire, que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde » (17,24). Nous l’avons dit, pas de « gloire » sans la « nature divine » qui lui correspond, à tel point que nous pourrions remplacer dans tous ces versets ce mot « gloire » par l’expression « nature divine », « ma nature divine, que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde »… Nous retrouvons notre Crédo à propos du Fils : « Il est Dieu né de Dieu, Lumière né de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu. Engendré non pas créé », et même « Unique-Engendré » pourrions-nous dire avec St Jean, « de même nature que le Père »… « Le Père aime le Fils et a tout donné dans sa main » (Jn 3,35 ; Mt 11,27)… De toute éternité, le Père aime le Fils et se donne tout entier au Fils… Il lui donne tout, tout ce qu’Il Est (Jn 16,15) et l’engendre ainsi, par amour, en Fils (Jn 5,26) « de même nature que le Père »… Au moment de la Transfiguration, ce sera cette nature divine du Fils, jusqu’à présent cachée aux yeux des disciples, qui se manifestera en pleine Lumière, car « Dieu est Lumière » (1Jn 1,5) et « le Fils est Lumière née de la Lumière ». Et puisque la gloire de Dieu renvoie à sa nature divine en tant qu’elle se manifeste, ce jour-là, écrit St Luc, « ils virent sa gloire » (Lc 9,32)…

Esprit SaintDe plus, juste avant sa Transfiguration, Jésus dit à ses disciples : «  En vérité je vous le dis, il en est d’ici présents qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Royaume de Dieu venu avec puissance ». Autrement dit, voir Jésus transfiguré, c’est voir « le Royaume de Dieu venu avec puissance »… Or, « le Royaume de Dieu est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17). Il est mystère de communion dans l’unité d’un même Esprit (2Co 13,13 ; Ph 2,1 ; Ep 4,3 ; 2,18), un Esprit qui est Lumière (1Jn 1,5-7). En voyant cette Lumière, Pierre, Jacques et Jean perçoivent « quelque chose » de cette nature divine commune aux Trois Personnes divines. « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14,9). Qui a vu la Lumière du Fils a vu la Lumière du Père, car le Fils se reçoit entièrement du Père en tout ce qu’Il Est… Et le grand cadeau que le Fils est venu nous révéler et nous offrir au Nom de son Père, gratuitement, par amour, est justement cette nature divine par laquelle le Père veut nous engendrer nous aussi à sa vie. Nous avons tous été créés pour cela, pour partager la vie même de Dieu… Par le « oui ! » de notre foi, par l’accueil du Don de Dieu, notre vocation commune s’accomplit : « A tous ceux qui l’ont accueilli, le Fils a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom », par le Don de l’Esprit, car « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), et « c’est l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63) et communique donc aux « enfants de Dieu » « la vie éternelle » (Jn 6,47) de leur Dieu et Père (Jn 20,17)… Cette naissance à cette vie nouvelle par l’accueil du Don de l’Esprit nous fait ainsi entrer de cœur, dès maintenant, dans la foi, « dans le Royaume de Dieu » : « En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit » (Jn 3,5-6).

De plus, Jésus disait juste avant à Nicodème : « En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu » (Jn 3,3). Si Pierre, Jacques et Jean voient Jésus transfiguré et avec lui « le Royaume de Dieu venu avec puissance », c’est donc qu’ils vivent « quelque chose » de cette naissance nouvelle de l’Esprit… Ils participent avec une intensité toute particulière à cet Esprit Saint qui est Lumière (Jn 4,24 et 1Jn 1,5). « Daigne le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père de la gloire, vous donner un Esprit de sagesse et de révélation, qui vous le fasse vraiment connaître ! Puisse-t-il illuminer les yeux de votre cœur pour vous faire voir quelle espérance vous ouvre son appel et quels trésors de gloire renferme son héritage », vous qui êtes appelés par vocation à être les « cohéritiers du Christ » (Ep 1,17-21 ; Rm 8,17). Par cette Lumière de l’Esprit qu’ils reçoivent eux aussi du Père, ils sont rendus capables de voir cette même Lumière qui habite le Christ en Plénitude… « En toi », Père, « est la source de vie, par ta lumière, nous voyons la lumière » (Ps 36(35),10). « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), « Dieu est Lumière » (1Jn 1,5) ? En cet instant, ils participent par grâce à ce que Dieu seul est par nature… Ils lui deviennent « semblables », « à son image et ressemblance » (Gn 1,26-28) par leur participation au « Souffle de vie » (Gn 2,4-7 ; Ps 104(103),30 ; Is 42,5), l’Esprit Saint. « Voyez quelle manifestation d’amour le Père nous a donnée pour que nous soyons appelés enfants de Dieu. Et nous le sommes ! Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est » (1Jn 3,1-2). C’est ce que vivent ici Pierre, Jacques et Jean… Nul doute que eux aussi devaient être transfigurés…

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C’est ce qui arriva à Bernadette à Lourdes… Le jeudi 11 février 1858, elle vit pour la première fois « une jeune fille très jeune et environnée de lumière », raconte-t-elle… Lors de la seconde apparition, le dimanche 14 février, elle s’écria : « Voici une clarté, voici la Dame ! » Dans son livre « Miracles à Lourdes ? », le Père J.-M. Tauriac écrit : « Le meunier de Savy, un robuste jeune homme de 28 ans, Antoine Nicolau, arrive alors à la grotte avec sa mère. « Bernadette était à genoux », dit-il, « blême, les yeux très ouverts, arrêtés vers la niche, les mains jointes, le chapelet entre les doigts ; les larmes coulaient des deux yeux ; elle souriait et avait un visage plus beau que tous ceux que j’ai vus. »

Le jeudi 18 février, de retour à la grotte, « elle jeta un cri de joie : « La voilà ! » »… Ce jour là, la Vierge lui dit : « Je ne vous promets pas le bonheur de ce monde, mais de l’autre ». Bernadette, dans sa joie, en avait déjà un avant goût… « Rabbi, il est heureux que nous soyons ici » (Mc 9,5)…

Lourdes-apparitions

Pour décrire ce que Bernadette vécut le vendredi 19 février, le Père J.-M. Tauriac emploiera dans son récit le mot « transfiguration » : « A la grotte, on se met à genoux ; Bernadette élève son chapelet à hauteur du front, se marque du beau signe de la Croix qu’elle a vu faire à la Dame, et commence la récitation du chapelet. Soudain, elle est « ravie », « des ondées de joie », « des sourires illuminent son visage », « des courants de bonheur la font tressaillir », disent les témoins. « De voir sa figure comme elle était, ça faisait pleurer », rapporte sa marraine, et sa maman, toute bouleversée par la transfiguration de son enfant, s’écrie : « Oh ! mon Dieu, je vous en conjure, ne me l’enlevez pas ! »… « Ce n’était plus la même Bernadette », dira Madame Baup ; « les anges du ciel doivent être comme cela »… Bernadette confiera plus tard à l’abbé Pêne, vicaire de Lourdes : « Quand la Dame paraît, il me semble que je ne suis plus de ce monde, et je suis tout étonnée de m’y trouver quand elle disparaît ». « Rabbi, il est heureux que nous soyons ici » (Mc 9,5)… « Père, ceux que tu m’as donnés », et le Père a donné à son Fils le monde entier à sauver (Jn 3,16-17), « je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, afin qu’ils contemplent ma gloire, que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde… Je leur ai fait connaître ton nom et je le leur ferai connaître, pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et moi en eux » (Jn 17,24.26).

Le Dimanche 21 février, « un docteur de Lourdes était là, M. Dozous, qui de son propre aveu était venu « avec le secret espoir de démolir d’un mot, au nom de la science, tout ce puéril échafaudage de pathologique mysticité. » Il s’est approché de Bernadette et la suit constamment du regard et voici le résultat de ses observations : « Son visage subissait une transformation remarquée par toutes les personnes qui étaient auprès d’elle », une transfiguration, « et indiquait qu’elle était en rapport avec son apparition. Je voulus savoir, en ce moment, quel pouvait être l’état de la circulation sanguine et de la respiration ; je pris l’un de ses bras et plaçait mon doigt sur l’artère radiale. Le pouls était tranquille, régulier, la respiration facile ; rien, dans la jeune fille, n’indiquait une surexcitation nerveuse », elle était dans la paix … « Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne », de manière souvent superficielle et purement extérieure. Par contre, avec le Christ, sa paix « règne dans nos cœurs » par le don de l’Esprit qui est Paix (Ga 5,22 ; Rm 14,17 ; 15,13)… Aussi, « que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie » (Jn 14,27 ; Col 3,15). Nous retrouvons avec Bernadette l’unité de la personne humaine « corps, âme et esprit »… La réalité qu’elle accueille au plus profond de son être « règne » en son esprit, en son âme, en son corps… « Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie totalement, et que votre être entier, l’esprit, l’âme et le corps, soit gardé sans reproche à l’Avènement de notre Seigneur Jésus Christ. Il est fidèle, celui qui vous appelle : c’est encore lui qui fera cela » (1Th 5,23-24), si nous consentons à nous abandonner avec confiance entre ses mains, si nous acceptons de le laisser faire en nous ce qu’il désire… « Père, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi »…

Bernadette Soubirous« Le Docteur Dozous fut profondément déconcerté par l’état tout à fait normal de Bernadette. Il lui demanda, après sa vision, pourquoi, alors qu’elle semblait goûter une joie profonde, elle avait soudainement éprouvé une tristesse telle que des larmes coulaient de ses yeux. Bernadette répondit : « La Dame, en me quittant un instant du regard, le dirigea au loin avec tristesse par-dessus ma tête. Elle le reporta ensuite sur moi. Je lui demandai ce qui l’affligeait. Elle me répondit : « Priez pour les pauvres pécheurs, pour le monde si agité » »… Le pécheur, en faisant le mal, se plonge en effet lui-même dans un état de « mal-être »… « Souffrance et angoisse pour toute âme humaine qui commet le mal » (Rm 2,9)… Voilà ce qui afflige tant le Ciel, puisque le Père nous a tous créés pour que nous partagions sa Paix, sa Joie… En nous appelant avec son Fils et par son Fils à nous tourner vers Lui de tout cœur, Dieu ne poursuit qu’un seul but : notre vrai bonheur, notre joie profonde… « Tournez-vous vers moi et vous serez sauvés, tous les lointains de la terre » (Is 45,22). « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète » (Jn 15,11). « Rabbi, il est heureux que nous soyons ici »…

Le mardi 23 février 1858, Bernadette, au point du jour, se rend à la grotte… « Tout à coup, écrit un témoin, M. Estrade, comme si un éclair l’avait frappée, elle parut naître à une seconde vie. Ses yeux s’illuminèrent et une grâce indéfinissable se répandit sur toute sa personne. Spontanément, nous, les hommes qui étions là, nous ôtâmes nos chapeaux et nous nous inclinâmes comme les plus humbles femmes. » Et pour le vendredi 26 février, Melle Peyrard déclare : « Après la récitation d’une ou deux dizaines, Bernadette aperçut la Vision, ce que nous reconnûmes au changement de son visage »… « L’aspect de son visage devint autre », dit St Luc de Jésus transfiguré (Lc 9,29)…

Bernadette Soubirous-Lourdes

Certains habitants de la région de Lourdes « employaient une poétique comparaison », écrit le Père J.-M. Tauriac. « Dans nos vallées, le soleil se montre tard, caché qu’il est à l’orient par le Pic et le mont du Ger. Mais bien avant de l’apercevoir, nous pouvons remarquer, à l’ouest, le reflet de ses rayons sur les flancs des montagnes de Bastourgnères, qui deviennent resplendissants tandis que nous sommes encore dans l’ombre, et alors, quoique nous ne voyons pas directement le soleil, mais seulement son reflet sur les pentes, nous affirmons sa présence derrière les masses énormes du Ger : « Bastourgnères voit le soleil », disons-nous, « et si nous étions à la hauteur de Bastourgnères, nous le verrions aussi. » Eh bien ! Il en est de même quand on arrête son regard sur Bernadette illuminée par l’invisible apparition : la certitude est la même, l’évidence toute semblable. Le visage de la voyante devient tout à coup si clair, si transfiguré, si éclatant, si imprégné de rayons divins, que ce reflet merveilleux que nous apercevons nous donne la pleine assurance du centre lumineux que nous n’apercevons pas ».

Il en est de même pour Jésus. Le voir transfiguré, c’est voir « la gloire de son Père » (Mc 8,38), ce Père qui est « un Soleil » (Ps 84,12) et que nous ne voyons pas encore… Mais cette gloire, cette Lumière, il est venu nous l’offrir dès maintenant au Nom du Père (Jn 17,22) par le Don de l’Esprit Saint (1Th 4,8), l’Esprit de Lumière, pour que nous soyons tous des filles et des fils de Dieu « à son image » (Rm 8,29). Si nous acceptons de collaborer à cette œuvre de Dieu par l’assentiment de notre foi, son projet créateur pourra alors s’accomplir pleinement et il sera le premier à en être heureux… « C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n’ont pas besoin de repentir » (Lc 15,7). « Aie confiance, mon enfant, tes péchés sont remis » (Mt 9,2). Et grâce à ce pardon qui surabonde là où le péché a abondé (Rm 5,20), la création peut atteindre son but. L’homme créé le sixième jour (Gn 1,26-31) peut vivre pleinement le septième (Gn 2,1‑3), le jour de la relation avec son Dieu et Père, en face à face, dans la Plénitude de sa Bénédiction et de sa Lumière éternelle. C’est ce qui commence à se mettre en œuvre avec le Christ dès maintenant, dans la foi… Certes, nous ne voyons pas Dieu… Nous le percevons « en énigme » (1Co 13,12), mais sa Lumière habite déjà notre vie en prémices de tout ce que nous découvrirons par-delà notre mort… St Marc le suggère en commençant le récit de la Transfiguration par l’expression « six jours après ». Avec le Christ transfiguré, vrai Dieu et vrai homme, les disciples vivent déjà « quelque chose » de ce septième jour éternel, le jour du face à face avec Dieu dans la Lumière de l’Esprit…

fra_angelico_transfiguration606x750Pierre, Jacques et Jean sont donc les premiers à voir cette Lumière qui rayonne sur le visage du Christ. Ils sont comme ces habitants de Lourdes qui, en voyant le reflet des rayons du soleil sur les flancs des montagnes de Bastourgnères, savaient qu’il ne tarderait pas à se lever sur leur petite ville enfouie au creux des montagnes. « Les ténèbres s’en vont, la véritable Lumière brille déjà » (1Jn 2,8) grâce au Don de l’Esprit Saint qui est « déjà » offert à notre foi et qui constitue les arrhes de notre héritage (Ep 1,13-14). Avec lui, peut naître en nos cœurs « l’espérance du salut, source de paix et fruit de l’Esprit » (Note de la Bible de Jérusalem pour Rm 15,13)… « Que le Dieu de l’espérance vous donne en plénitude dans votre acte de foi la joie et la paix, afin que l’espérance surabonde en vous par la puissance de l’Esprit Saint ».

En décidant de prendre avec lui Pierre, Jacques et Jean pour les emmener « seuls, à l’écart, sur une haute montagne », Jésus a l’initiative de la démarche, ce qui sous entend que c’est le Père qui l’invite à agir ainsi (Jn 5,19-20.30). Pierre, Jacques et Jean ont déjà été les seuls présents lors du retour à la vie de la petite fille de Jaïre (Mc 5,37), et ils seront également les seuls à être proches de Jésus lors de son agonie (Mc 14,33). Premiers appelés (Mc 1,16-20), proches du Christ (Mc 1,29-31), premiers nommés lors de l’institution des Douze (Mc 3,16-19), à nouveau ensemble peu avant la Passion (Mc 13,3), Marc leur accorde une telle importance car ils seront invités plus tard à témoigner d’une manière toute particulière de ce qu’ils auront vu et entendu : Pierre, en tant que premier « Pape » de l’Eglise (Mt 16,17-19), Jacques, le premier des Douze à mourir pour son Seigneur (Ac 12,1s), et Jean qui sera à l’origine de cet Evangile tout entier centré sur « Jésus, Lumière du monde » (Jn 1,4-9 ; 3,19-21 ; 8,12 ; 9,5 ; 11,9-10 ; 12,35‑36 ; 12,46).

Alors Jésus « les emmène seuls, à l’écart, sur une haute montagne », lieu traditionnel et symbolique de la rencontre avec Dieu, notamment avec Moïse dans le Livre de l’Exode… C’est en effet à « la montagne de Dieu » (Ex 3,1), que Moïse verra le Dieu de Lumière « dans une flamme de feu, au milieu d’un buisson » et qu’il entendra la révélation du Nom divin, « Je Suis » (Ex 3,1-15). Et c’est encore sur la montagne que Dieu se manifestera à lui et lui donnera les Dix Paroles de la Loi (Ex 19-20). Jésus est donc bien le nouveau Moïse envoyé par le Père pour faire sortir tous les hommes des ténèbres et de l’esclavage du péché afin de les conduire dans une terre qui ruisselle de lait et de miel, une terre de délices (Ex 3,8.17), le Royaume des Cieux… « Voici pourquoi je te suis apparu : pour t’établir serviteur et témoin de la vision dans laquelle tu viens de me voir et de celles où je me montrerai encore à toi. C’est pour cela que je te délivrerai du peuple et des nations païennes, vers lesquelles je t’envoie, moi, pour leur ouvrir les yeux, afin qu’elles reviennent des ténèbres à la lumière et de l’empire de Satan à Dieu, et qu’elles obtiennent, par la foi en moi, la rémission de leurs péchés et une part d’héritage avec les sanctifiés » (Ac 26,16-18). Cette mission de Paul est avant tout celle du Christ à laquelle il est invité à collaborer (Rm 15,15-19 ; 1Co 3,5-9 ; 2Co 3,1-6). Elle est celle de toute l’Eglise « Corps du Christ » (1Co 12,12-30), envoyée dans le monde pour lui annoncer la Bonne Nouvelle du Salut et de la Vie donnée en surabondance…

Jésus Transfiguré - Moïse Elie

Et là, « Il fut transfiguré devant eux »… La forme passive suggère à mi mot l’action du Père… Le Père le transfigura, car « le Fils ne peut rien faire de lui-même » (Jn 5,19-20)… Pierre, Jacques et Jean découvrent ainsi « Qui » est « Jésus Christ, révélation d’un mystère enveloppé de silence aux siècles éternels mais aujourd’hui manifesté », notamment « par des Ecritures qui le prédisent » (Rm 16,25-27)… C’est pourquoi Moïse, « par qui la Loi fut donnée » (Jn 1,17) et Elie, un des plus grands prophètes de l’histoire d’Israël, apparaissent eux aussi en gloire et s’entretiennent avec lui… Avec sa passion qui s’approche, ce sont toutes les Ecritures, la Loi et les Prophètes, qui s’accomplissent : « O cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait » (Lc 24,25-27). Jésus venait de leur annoncer ses souffrances prochaines : « Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter » (Mc 8,31). Pierre et tous les disciples avaient spontanément rejeté cette perspective, et on les comprend ! Moïse et Elie leur rappellent qu’il devait bien en être ainsi, « selon les Ecritures » (1co 15,3-8)… « Il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes » (Lc 24,44 ; 22,37 ; Jn 13,18). Et la voix du Père en personne ne dira pas autre chose : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; écoutez-le », aussi dur que soit le chemin qu’il doit emprunter pour « entrer dans sa gloire » et accomplir le salut du monde, en prenant sur lui tous « nos péchés » (1P 2,21-25 ; Mt 8,16-17 ; Is 52,13‑53,12)… « Il ne fait aucun doute que les disciples ont le plus grand mal à écouter Jésus sur ce point précis de son enseignement », la nécessité pour lui de passer par la croix. « Maintenant qu’ils viennent d’entrevoir, comme un éclair fulgurant, que Jésus est le Fils de Dieu et qu’au delà de la mort, il est finalement promis à un destin glorieux, ne doivent-ils pas garder l’espérance et continuer à suivre leur maître sur le chemin de la croix ? »[1]

 

Le mot « transfiguré » employé ici traduit un mot grec qui a donné « méta-morphosé » en français. Or, « morphé », en grec, décrit « l’apparence », « la forme » visible qui correspond à une certaine réalité. Il apparaît dans la traduction grecque de l’Ancien Testament, la Septante, en Jg 8,18 : Zébah et Calmunna « avaient l’apparence d’un fils de roi », et ils l’étaient bien… On le retrouve en Dn 3,19 : « Le roi Nabuchodonosor fut rempli de colère et l’apparence de son visage changea à l’égard de Shadrak, Méshak et Abed-Nego »… On le retrouve en Tb 1,13 où Tobit, rempli par « la grâce » de Dieu, a une « apparence » telle devant Salmanasar que ce dernier décide de faire de lui son homme d’affaires : « Le Très Haut me donna grâce et apparence devant Salmanasar, dont je devins l’homme d’affaires »… Dans ces trois exemples, « morphé » décrit donc l’apparence visible de ces hommes qui correspond à un certain état intérieur invisible par nature à nos seuls yeux de chair : être fils de roi, être en colère, être rempli par la grâce de Dieu…

Transfiguration Icon

« La métamorphose » de Jésus lors de la Transfiguration est donc un changement d’apparence : sa nature divine se manifeste avec une apparence qui correspond à ce qu’elle est. « Dieu est Lumière » (1 Jn 1,5) ? « Son visage devint resplendissant comme le soleil » (Mt 17,2). Jusqu’à présent, Jésus n’avait que la « forme humaine ». Dans son apparence habituelle, rien ne le distinguait des autres hommes : elle était en tout point identique à la nôtre, et elle manifestait simplement le fait que Jésus est vrai homme, c’est à dire qu’il possède une nature humaine semblable en tout à la nôtre. Par l’incarnation, le Fils est en effet devenu « semblable aux hommes » (Ph 2,7). La Bible de Jérusalem explique en note : « Non seulement un vrai homme, mais un homme « comme les autres », partageant toutes les faiblesses de la condition humaine, hormis le péché ». C’est ainsi qu’au désert, après avoir jeûné pendant quarante jours, « il eut faim » (Lc 4,2). Et plus tard, après avoir marché toute une matinée, Jésus, fatigué par la marche, se tenait assis près d’un puits… « Donne-moi à boire », demandera-t-il à une Samaritaine (Jn 4).

Jésus est ainsi « vrai homme »… Mais au moment de la Transfiguration, « l’aspect de son visage devint autre » (Lc 9,29). Alors même que les disciples le voient toujours en tant que vrai homme, une autre « forme » apparaît, une « apparence » nouvelle qui correspond au mystère de sa nature divine… Jésus est en effet tout à la fois vrai homme et vrai Dieu, et donc en tant que vrai Dieu, il Est « Esprit » (Jn 4,24), « Lumière » (1Jn 1,5), « Amour » (1Jn 4,8.16)… Telle est la Lumière spirituelle que les disciples perçoivent ici… Jusqu’à présent, elle leur était cachée… Mais ce jour-là, sur la montagne, leurs yeux s’ouvrirent à ce qu’ils n’avaient encore jamais vu… Et comme cette Lumière est de l’ordre de l’Esprit, les mots que nous employons et qui correspondent aux réalités matérielles de notre monde, sont inadaptés pour rendre parfaitement compte de ce qu’ils perçoivent en cet instant : « Son visage resplendit comme le soleil » (Mt 17,2). Ce n’était pas le soleil, mais la plus belle image, la plus belle comparaison qu’ils ont pu trouver est celle du soleil. De même, lorsque Jean-Baptiste verra « l’Esprit descendre et demeurer » sur Jésus, il dira « sous (une forme) corporelle » pour insister sur le concret et le réel de ce qu’il a vu… Mais juste après il ajoutera : « comme une colombe » (Lc 3,22). Cela lui a fait penser à la beauté, à la grâce, à la délicatesse d’une colombe, mais, ce n’était pas une colombe… De même pour les vêtements de Jésus lors de la Transfiguration, « ils devinrent éclatants de lumière, d’une blancheur telle qu’aucun blanchisseur sur la terre ne peut blanchir de la sorte » (Bible des Peuples). La couleur blanche, lumineuse, éclatante, est la meilleure pour décrire ce qu’ils ont vu, mais ce n’était pas « la blancheur » de notre monde. C’est donc bien une réalité céleste, spirituelle, invisible par nature à nos yeux de chair, qui s’est manifestée…

De plus, dans la Bible, les vêtements disent toujours quelque chose du mystère de la personne qui les porte… « Il m’a revêtu des vêtements de salut, il m’a drapé dans un manteau de justice » (Is 61,10), c’est-à-dire il m’a sauvé et justifié… Les vêtements « éclatants de lumière » renvoient donc ici au Mystère même de la Personne de Jésus, Personne divine qui reçoit de toute éternité de son Père la Plénitude de cette nature divine qui est « Esprit » (Jn 4,24), « Lumière » (1Jn 1,5) et Vie… « Comme le Père a la vie en lui-même, de même a-t-il donné au Fils d’avoir la vie en lui-même » (Jn 5,26) et « c’est l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63)… Ainsi, « en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes » (Jn 1,4) car Jésus, le Fils, est « Lumière né de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu »… Au jour de la Transfiguration, Pierre, Jacques et Jean, tout en regardant Jésus vrai homme, comme ils avaient l’habitude de le faire tous les jours, le voient subitement devenir « autre »… De son humanité, jaillit une Lumière… « Je Suis la Lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie » (Jn 8,12).

 Jésus christLe Concile de Chalcédoine nous a certainement donné une des plus belles expressions de notre foi en ce Fils tout à la fois vrai Dieu et vrai homme… Le terme de personne y est employé pour décrire l’unicité d’un être : la Personne du Père, la Personne du Fils, la Personne de l’Esprit Saint… Le Père est ainsi le seul à être le Père, de même pour le Fils et l’Esprit Saint… Mais ces trois Personnes divines, distinctes, possèdent chacune la Plénitude d’une même nature divine qui est « Esprit » (Jn 4,24), « Amour » (1Jn 4,8.16), « Lumière » (1Jn 1,5)… Cette communion dans l’Amour est ainsi le fondement de l’unité de ces trois Personnes divines bien différentes l’une de l’autre. « Moi et le Père nous sommes un » (Jn 10,30) unis existentiellement l’un à l’autre dans la mesure où chacun vit et s’exprime dans un même Esprit, une même Lumière, un même Amour… Et cet Amour commun fonde existentiellement l’unité de leurs volontés… Le Fils veut ce que le Père veut et réciproquement. Les Trois travaillent toujours ainsi à une seule et même œuvre… « Mon Père est à l’œuvre jusqu’à présent et j’œuvre moi aussi ». «  Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin » (Jn 5,17 ; 4,34).

C’est donc la Personne divine du Fils qui, tout en étant pleinement Dieu par la Plénitude de cette nature divine qu’il reçoit de toute éternité du Père, va assumer pleinement notre nature humaine. Et il la recevra à nouveau du Père par l’action de l’Esprit Saint dans le sein de la Vierge Marie (Lc 1,35). En lui, les deux natures, humaines et divines, coexistent donc ensemble, assumées par une Personne divine unique, Jésus, le Fils… Jusqu’à présent, les disciples le voyaient « vrai homme », et voilà que sur la montagne, ils vont le percevoir tout en même temps « vrai homme et vrai Dieu ». En regardant l’homme et sa réalité humaine, ils vont voir la gloire Dieu, c’est-à-dire la splendeur de sa nature divine… « En lui habite corporellement toute la Plénitude de la divinité » (Col 2,9). En Lui, nature humaine et nature divine sont indissociablement unies… C’est ce que déclare le Concile de Chalcédoine (22 Octobre 451) :

 

« Suivant les Saints Pères, nous enseignons tous d’une seule voix un seul et même Fils,

Notre Seigneur Jésus Christ,

le même parfait en divinité, le même parfait en humanité,

le même Dieu vraiment et homme vraiment, (fait) d’une âme raisonnable et d’un corps,

de même nature que le Père selon la divinité, de même nature que nous selon l’humanité,

semblable à nous en tout hors le péché,

engendré du Père avant tous les siècles quant à sa divinité,

mais aux derniers jours, pour nous et pour notre salut,

(engendré) de Marie la Vierge la Theotokos (Mère de Dieu) quant à son humanité,

un seul et même Christ, Fils, Seigneur, Fils unique,

que nous reconnaissons être en deux natures,

sans confusion ni changement, sans division ni séparation ;

la différence des natures n’est nullement supprimée par l’union,

mais au contraire les propriétés de chacune des deux natures restent sauves,

et se rencontrent en une seule personne ou hypostase ;

(nous confessons) non pas (un fils) partagé ou divisé en deux personnes,

mais un seul et même Fils, Fils unique, Dieu, Verbe, Seigneur, Jésus Christ,

comme autrefois les prophètes l’ont dit de lui,

comme le Seigneur Jésus Christ lui-même nous en a instruits,

et comme le Symbole des Pères nous l’a transmis ».

 Jésus Basislique Ste Sophie

mosaïque de Jésus à la basilique Sainte-Sophie, à Istanbul.

La nature humaine et la nature divine restent ainsi pleinement elles-mêmes tout en coexistant ensemble dans un Mystère d’union pleinement vécu par la Personne divine du Fils. Mais ce texte conciliaire décrit également notre vocation à tous, puisque Dieu nous a créés pour que nous participions nous aussi à la Plénitude de sa nature divine selon notre condition de créature… Le Fils est une Personne divine qui existe de toute éternité… Nous, nous sommes des personnes humaines créées à un instant du temps… Il n’empêche, nous sommes tous appelés à participer à cette nature divine que le Fils reçoit du Père depuis toujours et pour toujours… Par notre foi au Fils, nous sommes invités à recevoir ce que le Fils reçoit du Père pour devenir « à l’image du Fils » (Rm 8,29) des fils et des filles de Dieu vivants comme le Fils de la Vie du Père (Jn 1,12)… Le Fils est Lumière (Jn 8,12 ; 12,46) ? « Jadis vous étiez ténèbres. Mais à présent, vous êtes Lumière dans le Seigneur » (Ep 5,8). « Comme le Père a la vie en lui‑même, de même a-t-il donné au Fils d’avoir la vie en lui-même » (Jn 5,26) ? « De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé et que je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi » (Jn 6,57) de la même vie, la vie de Dieu, la vie éternelle. « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle » (Jn 6,47). Le Christ est « le Verbe fait chair, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient du Père comme Unique-Engendré » (Jn 1,14) ? « Père, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée pour qu’ils soient un comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi » (Jn 17,22-23). Et tout ceci s’accomplit par le Don de l’Esprit qui habite le Père en Plénitude… « Dieu est Esprit » (Jn 4,24). Or le Père aime le Fils, et il lui a tout donné, (Jn 3,35) tout ce qu’il est, tout ce qu’il a (Jn 16,15). De toute éternité, le Père engendre donc le Fils en lui donnant l’Esprit. Le Fils est ainsi « rempli » par le même « Esprit » (Lc 4,1) qui remplit le Père, cet Esprit qui est tout à la fois « Lumière » et « Vie »… Pour évoquer cette Plénitude, St Jean emploie une autre expression : Jésus est « plein de grâce et de vérité » (Jn 1,14). Et il va la reprendre pour décrire ce que le Fils est venu nous offrir au Nom de son Père : « La grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ » (Jn 1,17). Si nous acceptons de la recevoir, nous serons donc remplis de la même réalité qui le remplit, une réalité qui vient du Père et qui est Vie… Nous serons à « l’image du Fils » (Rm 8,28), Lui qui est « l’image du Dieu invisible » (Col 1,15), « le resplendissement de sa gloire, l’effigie de sa substance » (Hb 1,3)…

Tel est le projet du Dieu Créateur pour chacun d’entre nous (Ep 1,3-10) :

« Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ,

qui nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles, aux cieux, dans le Christ.

C’est ainsi qu’Il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde,

pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour,

déterminant d’avance que nous serions pour Lui des fils adoptifs par Jésus Christ.

Tel fut le bon plaisir de sa volonté,

à la louange de gloire de sa grâce, dont Il nous a gratifiés dans le Bien‑aimé.

En lui nous trouvons la rédemption,

par son sang, la rémission des fautes, selon la richesse de sa grâce,

qu’Il nous a prodiguée, en toute sagesse et intelligence :

Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté,

ce dessein bienveillant qu’Il avait formé en lui par avance,

pour le réaliser quand les temps seraient accomplis :

ramener toutes choses sous un seul Chef, le Christ,

les êtres célestes comme les terrestres. »

 

Nous recevons ainsi par notre foi au Fils tout ce dont nous étions privés par suite de nos fautes… « Car le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 6,23), une vie éternelle qui nous est communiquée par le Don de l’Esprit Saint, « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63), l’Esprit de Lumière et de Vie (1Jn 1,5 ; Jn 1,4). Pour qu’il en soit ainsi, le Fils Lumière s’unira sur la Croix à toutes nos ténèbres… « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15,34). Il l’a fait pour partir à la recherche de toutes les brebis perdues que nous sommes (Lc 15,4-7). Par amour, il s’est uni à leur sort pour qu’elles puissent être unies au sien, Lui, le Fils Bien-Aimé du Père, comblé de toute éternité par le Père de sa Lumière et de sa Vie… Ainsi, sa Lumière a pu briller dans nos ténèbres et nos ténèbres ne l’ont pas saisie (Jn 1,5). La Miséricorde a triomphé. « C’était Dieu qui dans le Christ se réconciliait le monde, ne tenant plus compte des fautes des hommes, et mettant en nous la parole de la réconciliation », écrira St Paul. « Nous sommes donc en ambassade pour le Christ ; c’est comme si Dieu exhortait par nous. Nous vous en supplions au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu. Celui qui n’avait pas connu le péché, Il l’a fait péché pour nous » (2Co 5,19-21), et le mot « péché » décrit ici toutes les conséquences de nos péchés… La Passion devient ainsi un mystère d’union à toutes nos ténèbres vécu par amour par le Christ qui a voulu ainsi nous rejoindre au plus profond de notre misère, en vivre lui-même toutes les conséquences pour nous en délivrer ! Le Christ est ainsi devenu « péché pour nous », ténèbres pour nous, en vivant nos ténèbres, « afin qu’en lui », unis à lui par le « Oui ! » de notre foi, « nous devenions justice de Dieu », en retrouvant grâce à Lui l’attitude juste que tout « enfant de Dieu » (Jn 1,12) est appelé à avoir vis-à-vis de son Père : accepter d’être aimé et de se laisser combler par son Dieu et Père en « fils bien-aimé du Père »… Le Père a la vie en lui‑même ? Le fils aussi aura la vie en lui-même… Le Père est Lumière ? Le fils aussi le sera…

Lumière dans les coeurs

C’est ce qui commence à se réaliser au cœur des trois disciples, Pierre, Jacques et Jean, par l’irruption de la Lumière de l’Esprit au cœur de leurs ténèbres. Pierre avait déjà dit à Jésus au moment de la pêche miraculeuse : « Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur » (Lc 5,8). Et St Marc écrit ici : « Ils étaient saisis de frayeur » (Mc 9,6). Or la peur, dans la Bible, naît au cœur du pécheur lorsque vient la Lumière : peur que la vérité de son péché n’éclate au grand jour, peur qui naît de la conscience de sa culpabilité, peur d’un châtiment divin qu’il sait mériter… Après sa désobéissance, « le Seigneur Dieu appela l’homme (‘Adam’ en hébreu) : « Où es-tu ? » dit-il. « J’ai entendu ton pas dans le jardin, répondit l’homme ; j’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché » (Gn 3,10). Cette peur est une réaction de défense qui manifeste au même moment une méconnaissance de Dieu car ce dernier n’est qu’Amour : il ne répond jamais au mal par le mal en punissant le pécheur… C’est en général ce que nous, nous faisons, mais Dieu n’est pas comme nous… « Quand Israël était jeune, je l’aimai, et d’Égypte j’appelai mon fils », dit le Dieu-Père… « Mais plus je les appelais, plus ils s’écartaient de moi ; aux Baals ils sacrifiaient, aux idoles ils brûlaient de l’encens. Et moi j’avais appris à marcher à Éphraïm, je le prenais par les bras, et ils n’ont pas compris que je prenais soin d’eux ! Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour ; j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue, je m’inclinais vers lui et le faisais manger… Mon peuple est cramponné à son infidélité. On les appelle en haut, pas un qui se relève ! Comment t’abandonnerais-je, Éphraïm, te livrerais-je, Israël ? Mon cœur en moi est bouleversé, toutes mes entrailles frémissent ». Et la note de la Bible de Jérusalem précise au sujet du verbe « bouleversé » : « Le mot est très fort, précisément celui qui est employé à propos de la destruction des cités coupables. Osée laisse entendre » que les conséquences destructrices du péché d’Israël « sont comme vécues d’avance dans le cœur de Dieu »… Si d’un point de vue humain nous ne mériterions que colère et châtiment, Dieu de son côté est « bouleversé » jusqu’au plus profond de lui-même face aux hommes qui connaissent la souffrance et le malheur par suite de leurs fautes. Alors, pour nous révéler sa différence, il va faire allusion à nos réactions si humaines de colère et de fureur face au mal en disant :  « Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère, je ne détruirai pas à Éphraïm car je suis Dieu et non pas homme, au milieu de toi je suis le Saint, et je ne viendrai pas avec fureur » (Os 11,1‑9). Ainsi, avec Lui, c’est « la Lumière » de la Tendresse et de la Miséricorde qui vient « briller dans nos ténèbres et nos ténèbres ne l’ont pas arrêtée » (Jn 1,5)…

Mosaïque JésusAu jour de la Transfiguration, la bonne volonté de Pierre, tout pécheur qu’il est et rempli de faiblesse, a suffi… En effet, « le Dieu qui a dit : Que des ténèbres resplendisse la lumière, est Celui qui a resplendi dans nos cœurs, pour faire briller la connaissance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ » (2Co 4,6). C’est ce qu’il vit ici, avec Jacques et Jean, et tous les trois, ils nous représentent tous… D’une manière ou d’une autre, nous sommes tous appelés, nous, pécheurs, à recevoir du « Père des Miséricordes » (2Co 1,3) cette infinie richesse de l’Esprit qui est Lumière et Vie. Nous avons tous été créés pour cela… C’est ce que Dieu veut, de tout son Être… Et c’est dans cet Esprit que nous trouverons la Plénitude du Bonheur… Aussi, écrit St Paul, « cherchez dans l’Esprit votre Plénitude » (Ep 5,18)… Pour la recevoir, il suffit de se tourner de tout cœur vers Celui qui désire plus que nous-mêmes que nous en soyons « remplis » (Lc 1,15 ; 1,41 ; 1,67 ; Ac 2,4 ; 4,8 ; 6,3 ; 7,55-56 ; 9,17 ; 9,31 ; 11,24 ; 15,32)… Mais cela suppose, bien sûr que nous nous détournions, au même moment, de tout ce qui lui est contraire, d’où les premières paroles de Jésus dans l’Evangile : « Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1,15). Les puissances de séduction sont incroyablement fortes à notre époque ? La Toute Puissance de Dieu est là, offerte à notre foi, pour nous « arracher à ces ténèbres et nous transférer dans le Royaume de son Fils Bien-Aimé » (Col 1,13), un Royaume de Lumière qui est Communion au Dieu Lumière (1Jn 1,5) par le Don de l’Esprit de Lumière… Tel est son projet, ce à quoi nous sommes tous « prédestinés », ce que vivent ici pleinement Moïse et Elie, ce que découvrent Pierre, Jacques et Jean : « Nous savons qu’avec ceux qui l’aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien, avec ceux qu’il a appelés selon son dessein. Car ceux que d’avance il a discernés, il les a aussi prédestinés à reproduire l’image de son Fils, afin qu’il soit l’aîné d’une multitude de frères; et ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés ; ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés » (Rm 8,28-30) avec son Fils et par son Fils, « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29) en offrant en surabondance « la rémission des péchés »  (Mt 26,28 ; Lc 1,77 ; 24,47 ; Ac 2,38 ; 5,31 ; 10,43 ; 13,38 ; 26,18) et cette « gloire » qu’il reçoit du Père de toute éternité : « Père, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée » (Jn 17,22)… Tous créés par le Souffle de l’Esprit (Gn 2,4b-7), nous sommes donc tous « prédestinés » à être « remplis par l’Esprit » et « le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix » une paix et une joie « parfaites » (Jn 15,11 ; 14,27 ; Col 3,15). C’est ce qu’expérimentent les disciples : « Maître, il est heureux que nous soyons ici »… « Le fruit de l’Esprit est joie », bonheur profond, mais aussi « amour », recherche du bien de l’autre, et tel est bien le souci qui les habite en cet instant de joie… Certes, ils aimeraient qu’il dure toujours, mais lorsqu’ils se proposent de dresser trois tentes seulement, ils ne pensent pas à eux-mêmes, mais à « Jésus, Moïse et Elie » (Mc 9,5)…

« Mais si la vision du Transfiguré est importante, elle n’est pas, pour l’instant, une fin en soi. A la Lumière rapidement entrevue du Christ, va succéder la nuée obscure et une Parole qui, elle, est appelée à durer pour toujours…

Ombre et lumièreCette « nuée » vient tout droit du Livre de l’Exode. Dans sa difficile marche au désert, le peuple élu était guidé par une nuée » (Ex 13,21-22 (Début de l’Exode, départ des Israélites : Je suis avec vous pour vous, pour vous guider et que vous puissiez ainsi marcher à ma suite) ; 14,19-20 (Présent dans la nuée, je vous protège contre l’ennemi) ; 14,24 (Je combat pour vous) ; 16,10 (Après la victoire, je suis avec vous pour vous nourrir alors même que vous murmurez contre moi) ; 19,9.16 et 20,21 (Avant et après le Don de la Loi qui est un chemin de paix et de vie pour quiconque accepte, avec le secours même de Dieu, de la mettre en pratique) ; 24,15-18 (Après la conclusion de l’Alliance) ; 33,9-10 (Ordre de départ vers la Terre promise) ; 33,5 (Renouvellement de l’Alliance après la première désobéissance grave aux Dix Paroles) ; 40,34‑38 (Fin de l’Exode, image du but atteint !). « Cette nuée céleste, empruntée par les anciens au phénomène fertilisant de l’orage, signifiait la proximité de Dieu à son peuple. Elle est une excellente image pour dire la Présence divine aux hommes, à la fois cachée et révélée »[2].

« Et il advint une nuée qui les recouvrit de son ombre » (Mc 9,7)… Le verbe que St Marc utilise se retrouve dans les textes parallèles de la Transfiguration (Mt 17,5; Lc 9,34), mais aussi en Lc 1,35 lorsque « la Puissance du Très-Haut a couvert » Marie « de son ombre », une expression qui renvoie à l’œuvre de « l’Esprit Saint qui est venu sur elle ». Au baptême de Jésus, le ciel s’était déchiré et l’Esprit Saint était descendu sur lui comme une colombe en signe visible de ce que le Fils vit avec le Père de toute éternité, Lui que le Père engendre en Fils en lui donnant la Plénitude de l’Esprit de Lumière et de Vie. Puis, le Père avait dit : « Tu es mon Fils ; moi aujourd’hui », un aujourd’hui éternel, « je t’ai engendré » (Lc 3,22). « Tu es mon Fils Bien‑Aimé, tu as toute ma faveur » (Mc 1,11). Ici, une nuée survient, et le Père à nouveau parle : « Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé, écoutez-le ». Le parallèle des situations invite à comprendre « la nuée » comme le signe de la Présence de l’Esprit Saint, artisan de toute rencontre et de toute communion. Le Père se donne au Fils par l’Esprit… Le Fils se reçoit du Père par l’Esprit, et nous sommes tous appelés à faire de même… Alors, « celui qui s’unit au Seigneur » Jésus Christ en se tournant de tout cœur vers Lui, et avec Lui vers le Père, pour recevoir par sa foi le Don de l’Esprit, « n’est avec lui qu’un seul Esprit » (1Co 6,17). « Nous sommes témoins de ces choses, nous et l’Esprit Saint que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent » (Ac 5,32) en acceptant de répondre sincèrement à son appel au repentir : « Repentez-vous, et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint Esprit » (Ac 2,38). L’Esprit donné, en s’unissant à notre esprit, nous établit ainsi en communion avec Dieu et avec tous ceux et celles qui consentent à recevoir ce même Esprit… Tel est, ici-bas, dans la foi, « le levain » du Royaume des Cieux « enfoui » au plus profond de notre « pâte » humaine (Mt 13,33)… Avec lui et grâce à lui, l’humanité tout entière est appelée à devenir « à l’image et ressemblance de Dieu » (Gn 1,26-27), un mystère de communion de personnes diverses dans l’unité d’un même Esprit (Ep 4,3 ; Jn 17,20-23).

Parole-de-Dieu

Et c’est ce même Esprit Saint qui attire tous les hommes à Jésus (Lc 2,27 ; Jn 6,44.65), rassemble la communauté autour de Lui, rend témoignage à sa Parole (Jn 16,26 ; 1Jn 5,5‑13 ; 1Co 12,3) et vivifie ceux qui l’accueillent avec foi (Jn 6,63 ; Ga 5,25 ; 2Co 3,6 ; Rm 8,11).

 

« En réunissant les deux groupes – le ciel et la terre – jusque-là séparés, la nuée consacre le rassemblement des disciples inauguré par Jésus autour de sa Parole. Ce n’est pas pour lui seul que Jésus est transfiguré, mais en vue des disciples : ils découvrent ainsi l’origine divine de l’enseignement qu’ils doivent écouter ; entrés une fois dans la nuée céleste, ils sauront qu’ils forment désormais une communauté avec Jésus et avec le ciel même, dans la mesure où ils écoutent sa parole ». « Instant fugitif, qui révèle aux disciples la dimension nouvelle de leur existence : pour vivre en Présence de Dieu, il leur faut vivre de la Parole de Jésus » (Xavier Léon-Dufour, Etudes d’Evangile p. 105 et p. 113). En effet, lorsque le Fils donne les Paroles qu’il a lui-même reçues de son Père, « l’Esprit est donné sans mesure » (Jn 3,34). Ecouter de tout cœur la Parole du Christ, c’est donc au même moment accueillir en son cœur « l’Esprit qui donne la vie », cette vie éternelle à laquelle Jésus ne cesse de rendre témoignage par sa Parole… Ainsi, grâce à l’Esprit, il nous est donné de vivre ce que Jésus nous dit… Et telle est, déjà, toute la beauté de notre aventure de foi, alors même que nous sommes toujours en pèlerinage sur cette terre, et que « nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. À présent, je connais d’une manière partielle ; mais alors je connaîtrai comme je suis connu ». « Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu », vivants de sa vie par l’Esprit accueilli dans la foi, « et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est » (1Co 13,12 ; 1Jn 3,2).

 

Pour l’instant donc, si les disciples avaient le désir « d’être avec le Christ » Transfiguré et Glorifié pour toujours, « ce qui serait de beaucoup bien préférable » (Ph 1,23), il leur faut continuer leur pèlerinage sur cette terre, mais il le feront désormais en témoins de cette Lumière qui nous attend tous… Alors, « soudain, regardant autour d’eux, ils ne virent plus personne, que Jésus seul avec eux » (Mc 9,8)…

 

Question au sujet d’Elie (Mc 9,9-13)

Jésus, Pierre, Jacques et Jean redescendent de la montagne… Jésus leur demande de garder le secret de ce qu’ils ont vu jusqu’au jour de sa résurrection… Ils obéissent mais ils ne comprennent rien… Pourtant, ils ont déjà vu le retour à la vie de la fille de Jaïre (Mc 5,35-43).  Et ils viennent de voir Moïse et Elie en gloire, le premier symbolisant toute la Loi, le second, les prophètes, la Loi et les prophètes rendant témoignage à Jésus… Mais comme nous tous, ils sont lents à croire et à accueillir au plus profond d’eux-mêmes cette réalité de l’Esprit qui se manifeste en Jésus Christ et qui donne sens à toutes ses paroles. Ils sont perdus, mais ils suivent et continuent à avancer…

 Saint Elie le prophete« Et ils lui posaient cette question : Pourquoi les scribes disent-ils qu’Élie doit venir d’abord », avant le Jour décisif de l’intervention de Dieu par son Messie ? Pour parler ainsi, ils s’appuyaient sur une prophétie de Malachie : « Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que n’arrive le Jour de Yahvé, grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils et le cœur des fils vers leurs pères, de peur que je ne vienne frapper le pays d’anathème » (Ml 3,23-24).

Et Jésus va leur répondre : « Oui, Élie doit venir d’abord et tout remettre en ordre… Mais je vous le dis : Élie est bien déjà venu et ils l’ont traité à leur guise, comme il est écrit de lui ». Il pense ici à Jean-Baptiste. En effet, « l’Ange du Seigneur » déclara à Zacharie, son père : « Il sera rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère et il ramènera de nombreux fils d’Israël au Seigneur, leur Dieu. Il marchera devant lui avec l’Esprit et la puissance d’Élie, pour ramener le cœur des pères vers les enfants et les rebelles à la prudence des justes, préparant au Seigneur un peuple bien disposé » (Lc 1,13-17). Nous retrouvons ici la citation du prophète Malachie qui annonçait le retour d’Elie. Mais puisque Jean-Baptiste sera rempli par « l’Esprit et la puissance » qui remplissait le cœur « d’Elie » et lui donnait d’être ce qu’il était, un grand prophète, Jean-Baptiste pourra donc accomplir l’œuvre d’Elie et « ramener le cœur des pères vers leurs fils ». Avec lui, c’est comme si Elie lui-même revenait…

 

Et Jean-Baptiste, prophète, subira le sort de bien des prophètes : le rejet, la persécution, l’emprisonnement, la mort (Mt 5,12 ; 23,29-39 ; Lc 11,49-51 ; 13,34)… « Ils l’ont traité à leur guise » (Mc 6,17-29)… Et c’est bien ce que vivra Jésus, Lui, le prophète par excellence qui devra « beaucoup souffrir et être méprisé »…

                                                                                                                                        D. Jacques Fournier

[1] HERVIEUX J., L’Evangile de Marc dans « Les Evangiles, textes et commentaires » p. 423.

[2] HERVIEUX J., L’Evangile de Marc p. 124.

Fiche n°15 (Mc 8,34-9,13) Document en PDF pour une éventuelle impression…

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