Mc 9,30-50 : le Christ doux et humble est la Plénitude de la Vie.

La seconde annonce de la Passion (Mc 9,30-32)

 

« Etant partis de là, ils faisaient route à travers la Galilée »… « Le point de départ de Jésus n’est pas précisé. Mais la dernière mention géographique le situait dans l’extrême nord de la Palestine : la région de Césarée de Philippe (8,27). C’est donc dans le sens Nord-Sud que Jésus traverse toute la Galilée avec ses disciples. Il entreprend ici ce que l’on appelle couramment sa « montée à Jérusalem ». Comme Matthieu et Luc, Marc ne connaît qu’un unique voyage de Jésus vers la Judée et la capitale d’Israël (Mc 9,30-11,1).

Césarée de Philippe

« Et il ne voulait pas qu’on le sût »… C’est toujours la loi du « secret messianique ». Les foules galiléennes ont eu de Jésus les paroles et les signes suffisants de sa messianité. Elles ne se sont pas converties. Maintenant, Jésus doit se consacrer tout entier à la formation de ses disciples pour les amener, si possible, à accueillir la perspective d’un Messie rejeté par son Peuple » (Jacques Hervieux, « L’Evangile de Marc » dans « Les Evangiles, textes et commentaires » (Coll. Bayard Compact, Paris, 2001).

 

Et pourtant, Jésus vient d’accomplir un signe étonnant en guérissant un enfant épileptique (Mc 9,14-29), une maladie qui, à l’époque, comme toutes les autres d’ailleurs, était attribuée à l’action du démon. Jésus s’était adapté à ce contexte particulier : « Esprit muet et sourd, je te l’ordonne, sors de lui et n’y rentre plus » (Mc 9,25). En Serviteur du Père, il manifestait une fois de plus la victoire de la Lumière sur les ténèbres, de la Vie sur la mort… « C’est maintenant le jugement de ce monde ; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors » (Jn 12,31). Notons la forme passive : jeter dehors par qui ? Par Dieu, Père, Fils et Saint Esprit. Autrement dit, c’est Lui qui remporte la victoire, non pas nous… « Les disciples se disaient les uns aux autres : « Qui donc peut être sauvé ? » Fixant sur eux son regard, Jésus dit : « Pour les hommes, impossible, mais non pour Dieu : car tout est possible pour Dieu » » (Mc 10,26-27). C’est pourquoi « tout est possible à celui qui croit » (Mc 9,23), à celui qui, par sa foi, s’abandonne entre les mains de Dieu pour le laisser faire ce que Lui seul peut faire…. De notre côté, nous n’avons qu’à consentir, en toute liberté, à nous ouvrir à son amour pur qui ne recherche inlassablement que notre bien. Ensuite, nous le laisserons actualiser dans nos cœurs et dans nos vies sa victoire sur le mal, en lui offrant, jour après jour, toutes nos misères, nos ténèbres, nos manques, nos incapacités… « Je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas… Malheureux homme que je suis ! Mais, grâces soient à Dieu par Jésus Christ notre Seigneur » (Rm 7,14-25) car « dans le Christ, il nous emmène sans cesse dans son triomphe » (2Co 2,14). « Son triomphe », et non pas le nôtre, et ce triomphe est celui de son inépuisable Miséricorde : « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5,20).

prodigue

Cette victoire de l’Amour sur le mal, qui, sous toutes ses formes, blesse, écrase, ligote, fait souffrir (Rm 2,9), fut révélée dans tous les signes accomplis par le Christ. Ici, nous avons un jeune malade, même si cette maladie à l’époque était attribuée au démon. Plus tard, ce sera bien « le diable » qui, au moment de la Passion, tirera les ficelles en tous ceux qui accepteront de lui donner prise : « Le diable avait déjà mis au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, le dessein de le livrer » (Jn 13,2). Et la Bible de Jérusalem de préciser en note : « La Passion est un drame où se trouve engagé le monde invisible : derrière les hommes est à l’œuvre la puissance diabolique »…

Mais Jésus a pris sur lui tout ce qui nous fait souffrir, si nous acceptons bien sûr de tout lui donner… « Il a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Mt 8,17 ; Is 53,4). « C’est pour nous que le Christ a souffert… Par ses blessures, nous sommes guéris… C’étaient nos péchés, avec toutes leurs conséquences, qu’il portait dans son corps, sur le bois, afin que morts à nos péchés nous vivions pour la justice » (1P 2,21-25). Il s’est uni, par amour et dans l’amour, à tout homme qui souffre pour porter avec lui le fardeau de ses peines, quelles qu’elles soient, fussent-elles les conséquences de ses péchés… Et il l’a fait pour que le mal n’ait pas le dernier mot, pour qu’il ne nous écrase pas et que nous puissions finalement en sortir victorieux, avec Lui et grâce à Lui… « Venez à moi vous tous qui peinez et ployez sous le poids du fardeau et vous trouverez le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car mon joug est facile à porter et mon fardeau léger » (Mt 11,28-30). Notre « fardeau », c’est tout ce qui nous tend à nous écraser, à nous plonger dans la souffrance, misères et faiblesses comprises… Dès que nous acceptons de l’offrir au Christ, il devient, par amour, le fardeau du Christ, porté par le Christ, dans la Toute Puissance de l’Esprit. Il est toujours là, mais avec lui et grâce à Lui, il devient « léger » et « facile à porter »…

Jesus_frappe_a_la_porteTel est l’Amour de Celui qui, inlassablement, ne recherche que notre bien… Dans la communion d’un même Esprit, le Christ ne fait alors plus qu’un avec tous ceux et celles, quels qu’ils soient, fussent-ils les plus grands pécheurs, qui auront accepté de se tourner vers Lui de tout cœur et de l’accueillir au plus profond de leur être. « Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui », en son cœur, par l’Esprit, et, « uni » à moi « en un seul Esprit » (1Co 6,17), dans « l’unité de l’Esprit » (Ep 4,3), je serai « moi près de lui et lui près de moi » (Ap 3,20).

Par amour, le Christ désire donc s’unir à tous les hommes, et tout spécialement à ceux et celles qui ont le plus besoin de lui, ceux qui souffrent, qui sont rejetés, écrasés, abandonnés… S’ils acceptent cette Présence Bienveillante qui vient, pour eux, frapper à la porte de leur cœur, ils ne feront plus « qu’un » avec le Christ (Jn 17,20-23 ; 11,51-52). La souffrance de l’homme devient la souffrance du Christ pour que la Vie, la Joie et la Paix du Christ deviennent la Vie, la Joie et la Paix de l’homme… En ce sens, le visage de tout homme souffrant devient celui du Christ… L’homme qui souffre, c’est le Christ…

Les multiples parallèles entre Jésus et cet enfant épileptique en Mc 9 sont d’ailleurs étonnants…

  • « Esprit muet et sourd, je te l’ordonne, sors de lui et n’y rentre plus » (Mc 9,25). Il parle d’autorité (Mc 1,22 ; 1,27-28 ; 11,29 ; 11,33), en envoyé du Père, accomplissant en son Nom ce que le Père lui a demandé de faire. Et c’est le Père qui, avec et par Jésus, son Serviteur (Ac 3,13 ; 3,26 ; 4,27), va accomplir ses œuvres (Jn 10,32 ; 10,37-38 ; 14,10-11). La Parole donnée par Jésus ne fait alors que révéler l’action invisible mais souveraine du Père qui agit par « l’Esprit Saint, Puissance du Très Haut » (Lc 1,35 ; 4,14 ; Ac 10,38 ; Rm 1,4 ; 1Co 2,4 ; Ep 3,16 ; 1Th 1,5). C’est ainsi que St Paul appelle la Parole de Dieu, ce « glaive de l’Esprit » (Ep 6,17) qui remporte la victoire dans le combat contre les ténèbres, car Dieu accomplit très concrètement par l’Esprit ce qu’il dit par sa Parole. Et sur la croix, c’est « la Parole faite chair » (Jn 1,14) qui s’offrira pour cette victoire promise. « Jésus dit : « Tout est accompli» (Jn 19,30). En cet instant, cette Parole de Jésus prend tout son sens : « C’est maintenant le jugement de ce monde ; maintenant, le Prince de ce monde va être jeté dehors ; et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi » (Jn 12,31-32) pour qu’ils passent avec moi et grâce à moi « des ténèbres à la lumière et de l’empire de Satan à Dieu » (Ac 26,17‑18). Et « il remit l’esprit », poursuit St Jean (Jn 19,30). « Comme cette expression pour évoquer la mort est unique, certains pensent ici au don de l’Esprit » (M. Zerwick). Et de fait, puisque le grec ancien n’avait ni ponctuation ni majuscules, on pourrait traduire : « Il remit l’Esprit ». Notons aussi les nuances du verbe ‘paradidômi’ employé ici : « transmettre ; remettre (de la main à la main, par succession ; livrer à la postérité) ; confier. » Elles rejoignent tout à fait le sens de la mort du Christ sur la Croix : il a donné sa vie pour que nous ayons part à sa Vie, cette Vie qu’il reçoit du Père « avant tous les siècles » par le Don de « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63). « Il remet ainsi son esprit » entre les mains du Père en lui disant : « Tout est accompli ». Et sa mission était justement de nous « transmettre l’Esprit » par lequel le Père l’engendre en Fils, et par lequel nous sommes également tous appelés à devenir des fils « à l’image du Fils » (Rm 8,29). Cet « Esprit de Force et d’Amour » (2Tm 1,7) l’a soutenu pendant les souffrances de sa Passion, lui donnant de pouvoir porter sa croix en répondant à la haine, à la méchanceté, à la cruauté et à la violence par l’amour, et par l’amour uniquement… Il révélait ainsi l’Amour inconditionnel que Dieu porte à tous les hommes ses enfants, quel que soit le mal qu’ils ont pu faire… « Père, pardonne leur » (Lc 24,34) … « Le Seigneur Dieu est un Soleil, il donne la grâce, il donne la gloire… Il fait lever son Soleil sur les méchants et sur les bons » (Ps 84(83),12 ; Mt 5,45). Et bien sûr cette Lumière de l’Esprit qui brille sur les méchants sera tout à la fois Vérité, Tendresse et appel au repentir… Et elle sera pour tous ceux et celles qui souffrent cette « Force » qui viendra porter leur fardeau avec eux pour les libérer, par sa seule Présence, de tout ce qui pourrait les écraser…

 

  • « Après avoir crié et l’avoir violemment secoué, (l’esprit muet et sourd) sortit, et l’enfant devint comme mort, si bien que la plupart disaient : « Il a trépassé ! » » (Mc 9,26). Voilà ce que Marc écrit de l’enfant… Plus tard, il écrira ceci pour Jésus : « A la neuvième heure Jésus clama en un grand cri : « Élôï, Élôï , lema sabachthani », ce qui se traduit : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »… Et Jésus, jetant un grand cri, expira » (Mc 15,34‑37).

 

  • « Jésus, prenant l’enfant par la main, le releva et il se tint debout » (Mc 9,27). Et Marc emploie ici, avec les verbes « relever, égéirô » et « se tenir debout, anistémi », les termes mêmes qu’il emploiera pour évoquer la résurrection du Christ : « Ne vous effrayez pas », dit l’ange aux femmes venues au tombeau pour s’occuper du corps de Jésus. « C’est Jésus le Nazarénien que vous cherchez, le Crucifié : il est ressuscité (égéirô), il n’est pas ici. Voici le lieu où on l’avait mis » (Mc 16,6 ; cf. 16,14)… Et à Jérusalem, dans la Basilique du Saint Sépulcre, au lieu qui évoque l’endroit où le Christ était étendu, il est écrit sur un tissu de couleur bleue : « Kristos anêsté », du verbe ‘anistémi’ : « Christ est Ressuscité »…

 Jésus Bon Pasteur

Jésus Bon Pasteur (peinture murale du 3ème s., catacombe de St Calliste à Rome)

Ce parallèle entre le Christ et cet enfant guéri est donc révélateur de toute la mission du Fils de l’Homme : cet enfant souffrant, jeté à terre, blessé, c’est Lui dans la mesure où il a voulu, par amour, être solidaire de toute l’humanité souffrante. Il a même voulu aller plus loin : vivre en son cœur les conséquences les plus graves du péché, Lui, le Fils, comblé de Lumière et de Vie par le Père de toute éternité. Il a ainsi expérimenté les ténèbres, l’aveuglement du péché qui peut faire croire au pécheur, dans sa nuit, que Dieu est lointain, absent, inexistant, alors qu’il n’a jamais cessé d’être tout proche… Le soleil n’existe pas, il ne brille pas, pourrait dire un aveugle qui ne se fierait qu’à sa seule expérience, alors qu’au moment où il parle, il est en plein soleil ! Jésus, « l’agneau sans reproche et sans tache » (1P 1,19), « lui qui n’a jamais commis de faute » (1P 2,22), s’unira, par amour, aux ténèbres des pécheurs et il dira sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Ps 22(21)). « Celui qui n’avait pas connu le péché », celui qui n’avait jamais fait l’expérience du péché, « Dieu l’a fait péché pour nous », il l’a comme « identifié » (TOB) à toutes les conséquences de nos péchés, « pour qu’en lui nous devenions justice de Dieu » (2Co 5,21), des femmes et des hommes ajustés au projet de Dieu qui nous a tous créés pour que nous participions à la Plénitude de sa Vie. « Souffrance et angoisse à toute âme humaine qui s’adonne au mal… Gloire, honneur et paix à quiconque fait le bien » (Rm 2,9-10). Christ a ainsi vécu nos souffrances, nos angoisses (Mc 14,33), nos douleurs et notre mort, pour que nous puissions tous être remplis par cette Plénitude de Vie qu’il reçoit du Père de toute éternité… Désormais, tout homme souffrant, par amour et dans l’amour, c’est Lui… « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,31‑46).

Dans cette seconde annonce de la Passion (Mc 9,30-32), remarquons enfin que le premier verbe est au présent : « Le Fils de l’homme est livré », c’est fait… St Marc emploie ici le même verbe que St Jean en Jn 19,30, ‘paradidômi’ : « transmettre ; remettre (de la main à la main, par succession ; livrer à la postérité) ; confier. » « Le Fils de l’homme », vrai homme et vrai Dieu, est tout entier « livré, remis, confié » entre les mains des hommes, pour leur vie… Il révèle ainsi dans son humanité un mouvement qui existe en Dieu depuis le commencement du monde… Et c’est ainsi que Jésus est né à Bethléem, « la Maison du Pain » en hébreu, dans une mangeoire, déjà offert, déjà livré aux hommes pour leur salut… « Je Suis le Pain de Vie », dira-t-il plus tard en reprenant le Nom divin « Je Suis » (Jn 6,35 ; 6,48) : avec Lui, Dieu est tout entier donné à tous les hommes, quels qu’ils soient, pour que nous ayons tous « la vie en abondance » (Jn 10,10).

 

Qui est le plus grand (Mc 9,33-37)

 

Après avoir marché, Jésus et ses disciples se retrouvent à « Capharnaüm », dans « la maison » de Pierre (Mc 2,1 ; 9,33), une maison que des fouilles archéologiques ont permis de retrouver… Jésus les interroge : « De quoi discutiez-vous en chemin ? Ils se taisaient, car sur la route, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand »… Leurs intentions ne sont pas encore clairement exprimées, mais ils ne répondent pas à la demande de Jésus car ils ont honte… « Ils n’osent dire qu’ils briguent les honneurs alors que Jésus marche vers un avenir d’humilité. Le contraste est flagrant » (Jacques Hervieux). Plus tard, Jacques et Jean demanderont explicitement à Jésus de pouvoir siéger à ses côtés, aux places d’honneur, « dans sa gloire » (Mc 10,35-37)… Dans leur bouche, le mot « gloire » renvoie non pas à la gloire de Dieu mais à la gloire humaine, synonyme de prestige, d’ambition, de carriérisme… « Comment pouvez-vous croire, vous qui recevez votre gloire les uns des autres, et ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu unique », disait Jésus à ses adversaires (Jn 5,44), un reproche qui concerne aussi les disciples… Nous sommes au cœur de ce que nous appelons « le péché »… « Préserve ton serviteur de l’orgueil, qu’il n’ait sur moi nul empire ! Alors je serai irréprochable et pur du grand péché » dit le Psalmiste dans sa prière (Ps 19,14). Il est conscient de ce danger qui menace tout homme, lui le premier… Et il se place ici face à Dieu non pas dans l’attitude de celui qui domine, qui commande, donne des ordres, en impose, mais dans celle du « serviteur » qui n’a qu’un seul désir : accomplir le plus fidèlement possible tout ce que pourra lui demander son Maître…

Jésus serviteur

Telle est l’attitude de cœur de Jésus, le Serviteur du Père : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 4,33). Or « la volonté de celui qui m’a envoyé est que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné » (Jn 6,39), et le Père a donné à son Fils le monde à sauver (Jn 3,16-17). Autrement dit, Jésus apparaît non pas centré sur lui-même, se recherchant lui-même, mais tout entier « tourné vers le Père » (Jn 1,18) pour faire « non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi tu veux », dira-t-il à son Père au moment où cette obéissance sera pour lui humainement difficile (Mc 14,36)… Et puisque « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,4), Jésus, tourné de cœur vers le Père pour accomplir sa volonté, sera au même moment entièrement tourné de cœur vers tous les hommes dans la seule recherche de leur vrai bien. Pour lui, être centré sur le Père en Serviteur du Père, c’est donc être centré sur les hommes en Serviteur des hommes. Il n’existe en Jésus aucune trace de recherche de soi, et donc de recherche de gloire humaine… Il n’est pas du tout préoccupé par lui-même ; il s’est entièrement abandonné entre les mains du Père, il a confiance en son Amour, il sait que le Père, de son côté, est totalement centré sur Lui dans la recherche de son seul bien, jusques dans les moindres petits détails de sa vie… Et il aimerait que ses disciples, appelés, comme tous les hommes, à être des fils à l’image du Fils (Rm 8,28-30), aient cette même attitude de cœur en prenant conscience de cet amour du Père à leur égard (cf. Lc 12,22-32), un amour qui se manifeste dans la vie du Fils, avec le Fils et par lui… Et cela fait tant d’années qu’ils marchent à ses côtés…

Tous ces termes « serviteur », « obéissance », « faire la volonté du Père », ne sont donc pas à comprendre dans un contexte de domination d’un côté, et de servilité de l’autre. Il suffit de regarder le comportement de certains « serviteurs » pour deviner la tyrannie que leur maître exerce sur eux… Non, en Dieu tout est vécu dans l’amour de l’Autre et par amour pour l’Autre. « Le Père aime le Fils », dit Jésus, et il en est conscient… Il suffit, pour Lui, de revenir aux racines de son Être, pour retrouver, en Fleuves de Vie et de Paix, le Don du Père à son égard… « Le Père aime le Fils, et il a tout donné en ses mains » (Jn 3,35), jusqu’à son Être même, « l’insondable richesse » (Ep 3,8) de « la Plénitude de la Divinité » (Col 2,9), une Plénitude d’Esprit (Jn 4,24), d’Amour (1Jn 4,8.16), de Vie (Jn 5,26 ; 6,57), de Lumière (1Jn 1,5 ; Jn 1,4 ; 8,12 ; 12,46), de Paix (Jn 14,27), de Douceur (Mt 11,29) et de Joie (Jn 15,11). Jésus est aimé du Père qui est à la Source de sa Vie (Jn 6,57) et qui veille sur lui, le garde, s’occupe de lui jusques dans les moindres petits détails, l’écoute (Jn 11,41-42)… Si le Père lui demande quelque chose, c’est pour son bien et celui de tous ceux et celles qui l’entourent… Jésus le sait… Lui obéir sera synonyme de « recevoir » et débouchera sur l’action de grâces d’un cœur comblé : « Jésus tressaillit de joie sous l’action de l’Esprit Saint » qui vient du Père et ne cesse de jaillir en Fleuves au plus profond de son Être « et il dit : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents », à ceux qui sont centrés sur eux‑mêmes et se croient quelque chose par eux-mêmes, « et de l’avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir » (Lc 10,21-22). Et ces « tout-petits », ce sont en ces lignes ses disciples, non pas arrivés à la perfection de l’humilité du Christ, mais en marche vers elle… Au moins, en le suivant, ils sont sur le bon chemin, ce qui ne veut pas dire, et on vient de le voir, qu’ils sont arrivés au but ! Loin de là !

« Servir le Père », « obéir au Père », « accomplir la volonté du Père », c’est donc pour Jésus répondre par l’amour à ce Père qui l’aime et ne cesse de le combler… « Tout par amour, rien par force » disait St François de Sales. « Il faut que le monde reconnaisse que j’aime le Père et que je fais comme le Père m’a commandé » (Jn 14,31). Et tout ce qui est fait par amour est « léger et facile à porter » (Mt 11,28-30), car il est porté par l’Amour même… Si le Père demande au Fils d’accomplir une œuvre, il le comblera de « l’Esprit de Force et d’amour » (2Tm 1,7) pour lui permettre de la réaliser effectivement, et c’est « porté » par cette grâce, toujours synonyme de Plénitude et de Paix, que le Fils accomplira cette œuvre, non sans fatigues ! Lorsque Jésus invite ses disciples à se charger de « son joug », il ne fait que les inviter à vivre avec Lui ce qu’il vit avec le Père. Porté par le Père, le Fils accomplit les œuvres du Père… Portés par le Fils, ses disciples accompliront les œuvres du Fils… Et ce sera toute l’histoire de l’Eglise… « Comme le Père m’a aimé », et s’est donné au Fils en le portant, en le comblant, en lui donnant la force d’accomplir ses œuvres, en le consolant parfois (Lc 22,43), « moi aussi je vous ai aimés » en me donnant à vous tout entier par le Don de l’Esprit d’Amour, de Force, de Lumière et de Paix… « Demeurez en mon amour », veillez à vous laisser combler par l’Esprit car « hors de moi » et du Don que je ne cesse de vous transmettre au Nom du Père, « vous ne pouvez rien faire », comme moi « je ne peux rien faire par moi-même », sans le Don qui vient du Père (Jn 15,1-11 ; 5,19).

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Christ souriant

(12°s; bois de noyer)

Le château de Javier se trouve en Espagne, dans la province de Navarre à 52 km à l’est de Pampelune. Il est passé dans l’histoire parce que c’est le lieu de naissance,  le 7 avril 1506, de Saint François-Xavier disciple de Saint Ignace de Loyola.

Toute l’œuvre de Jésus aura été de témoigner auprès des hommes de sa vie de Fils, aimé par le Père, répondant à l’amour par l’amour en se mettant au service de ce Père qui ne cesse de rechercher le meilleur pour tous… Serviteur du Père, il se fera ainsi le serviteur de tous les hommes, qui, eux aussi, sont des fils (Jn 1,12), et donc ses frères. « Va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20,17), dit-il, ressuscité, à Marie Madeleine…

Hélas, l’homme méconnaît souvent la grandeur de sa vocation… Le péché, en le centrant sur lui-même, a obscurci son regard : il ne sait plus « qui » est Dieu, il ne sait plus « qui » il est. Et Jésus, patiemment, formera ses disciples pour qu’ils puissent vivre eux aussi ce qu’il vit dans sa relation à son Père, et pour qu’ils puissent se comporter en fils, répondant à l’amour par l’amour, dans l’obéissance confiante et le service… Alors, pour ceux qui, dans leur orgueil, cherchent avec la première place les honneurs, le prestige et la gloire humaine, il s’agira petit à petit de ne plus adhérer à cette quête égoïste de soi pour choisir de plus en plus l’humilité, la discrétion, la simplicité de l’amour… Pour l’orgueilleux, s’asseoir à la dernière place sera vécu comme une humiliation. Pour un fils, choisir la place que Dieu lui donne, loin des honneurs de ce monde, sera ce trésor que les mots ne peuvent exprimer, un trésor de Vie, de Paix et de Joie profonde (Voir en fin de fiche le témoignage de Ste Thérèse de Lisieux)…

Pour leur apprendre ainsi à se comporter en fils, pour leur plus grand bonheur, Jésus va prendre l’exemple d’un petit enfant. « La société antique ne portait pas de sollicitude particulière à l’égard des enfants. Au contraire, loin d’être traités par les adultes comme de grandes personnes en herbe, on les tenait pour des êtres insignifiants. Ne sont-ils pas incapables de parler, de raisonner vraiment ? L’habitude voulait même qu’on les rejette, les exclue de la communauté religieuse à cause de leur ignorance de la Loi » (Jacques Hervieux). Une telle attitude peut nous sembler dure aujourd’hui, et elle l’est… On imagine le mépris et la rudesse de relations qui nous apparaissent comme inhumaines… La réaction de Jésus sera immédiate. « On lui présentait des petits enfants pour qu’il les touchât, mais les disciples les rabrouèrent. Ce que voyant, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les petits enfants venir à moi ; ne les empêchez pas, car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu. En vérité je vous le dis : quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant, n’y entrera pas ». Puis il les embrassa et les bénit en leur imposant les mains » (Mc 10,13-16).

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Ici, « prenant un petit enfant, il le plaça au milieu d’eux » pour le leur donner en exemple ! Dans la folie et l’illusion de leur orgueil, ses disciples se disputent pour savoir « qui est le plus grand » ? Il prend « un petit enfant » pour leur apprendre à revenir à ce qu’ils sont vraiment aux yeux de leur Père : des « petits enfants » (1Jn 2,1.12.14.18.28 ; 3,7.18 ; 4,4 ; 5,21). Aussi, loin de le mépriser, loin de le rejeter, Jésus va « l’embrasser », comme ce Père qui, voyant son fils prodigue revenir à lui, « courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement » (Lc 15,20)… Telles sont les mœurs divines, mœurs de tendresse et d’amour… « J’enlèverai de votre chair votre cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon Esprit en vous, et je ferai que vous marchiez selon mes lois et que vous observiez et pratiquiez mes coutumes » (Ez 36,26-27). C’est ce que Jésus se propose de faire avec ses disciples, et il est, dans ses gestes, son comportement, ses attitudes, le plus bel exemple d’accomplissement de ce projet de Dieu sur l’homme…

« Quiconque accueille un petit enfant comme celui-ci à cause de mon nom » aura donc écouté le Christ et choisi d’obéir non pas aux coutumes inhumaines du temps, mais à sa Parole. Il lui aura ouvert son cœur, et puisque le Christ lui demande d’ouvrir également son cœur à ce petit enfant, nous constatons « qu’ouvrir son cœur au Christ » c’est « ouvrir son cœur à ce frère que le Christ nous invite à aimer, quel qu’il soit, fut-il le plus méprisé de ce monde »… Ces deux commandements en sont un seul… Nous retrouvons le grand principe du Christ tel qu’il est exposé en St Matthieu : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit : voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 22,37-39). « Si quelqu’un dit : « J’aime Dieu » et qu’il déteste son frère, c’est un menteur : celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas » (1Jn 4,20).

« Et quiconque m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé » car « ce que je dis, tel que le Père me l’a dit, je le dis » (Jn 12,50). Le principe ici est le même que précédemment : qui ouvre vraiment son cœur au Christ ne peut, au même moment, que l’ouvrir au Père qui est toujours avec le Fils, uni à lui dans la communion d’un même Esprit (Jn 8,29 ; 10,30). C’est pour cela que le Christ mets ses adversaires en face de leurs responsabilités lorsqu’ils disent croire en Moïse et ne pas croire en lui. En effet, Moïse n’a fait que transmettre la Parole de Dieu, et notamment les Dix Paroles (Ex 19-20), et Jésus est « la Parole de Dieu faire chair » (Jn 1,14), car tout ce qu’il dit vient du Père : « Je vous connais: vous n’avez pas en vous l’amour de Dieu ; je suis venu au nom de mon Père et vous ne m’accueillez pas ; qu’un autre vienne en son propre nom, celui-là, vous l’accueillerez. Comment pouvez-vous croire, vous qui recevez votre gloire les uns des autres, et ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu unique. Ne pensez pas que je vous accuserai auprès du Père. Votre accusateur, c’est Moïse, en qui vous avez mis votre espoir. Car si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car c’est de moi qu’il a écrit » (Jn 5,41-47). Et lorsqu’ils déclarent avoir Abraham pour père alors qu’ils cherchent au même moment à le tuer, ce n’est pas possible. Qui reconnaît vraiment en Abraham un envoyé de Dieu (Gn 12,1-4) ne peut au même moment que reconnaître en Jésus Christ « l’Envoyé de Dieu » par excellence (Jn 3,34 ; 4,34 ; 5,24.30 ; 6,29.38-39…), le Fils envoyé par le Père (Jn 3,17 ; 5,23.36-38 ; 6,44…), Dieu Lui‑même comme le Père est Dieu (Jn 1,1) ! « Ils disaient : « Notre père, c’est Abraham. » Jésus leur dit : « Si vous étiez enfants d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham. Or maintenant vous cherchez à me tuer, moi, un homme qui vous ai dit la vérité, que j’ai entendue de Dieu. Cela, Abraham ne l’a pas fait ! » (Jn 8,39-40). Et ce qui est vrai pour quiconque se réclame d’Abraham devrait l’être plus encore pour celui qui appelle Dieu « son Père » ! « Ils lui dirent : « Nous n’avons qu’un seul Père : Dieu. » Jésus leur dit : « Si Dieu était votre Père, vous m’aimeriez, car c’est de Dieu que je suis sorti et que je viens ; je ne viens pas de moi-même ; mais lui m’a envoyé » (Jn 8,41-42)…

Ainsi, accueillir « un petit enfant », un méprisé, au Nom de Jésus, c’est accueillir Jésus Lui-même en acceptant de recevoir sa Parole en son cœur et de répondre à l’appel qu’il nous adresse avec elle. Et c’est au même moment accueillir aussi le Père, qui est toujours avec le Fils et qui nous adresse la Parole avec et par son Fils… De plus, nous l’avons vu, Dieu donne toujours la grâce nécessaire qui nous permettra de répondre à l’appel qu’il nous lance. Sa Parole est révélation indirecte de la grâce qui nous est donnée pour pouvoir effectivement la mettre en pratique. Cette grâce est une des facettes de l’insondable richesse de l’Esprit. En effet, l’Esprit Saint se joint toujours à la Parole pour nous aider à l’accueillir en toute confiance, à la comprendre et à la mettre en pratique : « Celui que Dieu a envoyé prononce les Paroles de Dieu car il donne l’Esprit sans mesure » (Jn 3,34). Accueillir la Parole, c’est donc avec elle accueillir l’Esprit qui nous introduit toujours plus intensément dans un Mystère de Communion et de Vie avec Dieu que les Evangiles appellent souvent « le Royaume de Dieu ». Accueillir un petit enfant au Nom de Jésus, c’est donc « accueillir le Royaume de Dieu en petit enfant » bien-aimé du Père (Mc 10,14-15). En effet, c’est « là », dans ce Royaume, dans cette Communion, que notre vocation s’accomplit vraiment par l’accueil de « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63), nous transmet la Vie du Père et nous donne de devenir petit à petit ce que nous sommes déjà aux yeux de notre Père : des enfants de Dieu appelés à vivre de la Plénitude de sa Vie (Jn 1,12). Et dans ce Mystère de Communion, le Dieu Père peut vraiment veiller sur ses enfants, agir pour eux, s’occuper d’eux, leur donner « le pain de chaque jour » dont ils ont besoin (Lc 12,22-32), les protéger du mal (Jn 17,15)…

Usage du nom de Jésus (Mc 9,38-41)

 

Les disciples sont prêts à empêcher quelqu’un d’expulser les démons au nom de Jésus pour la seule raison qu’il ne fait pas partie de leur groupe. « Il ne nous suit pas » disent-ils par deux fois… L’expression est ambiguë… Il s’agit en effet de suivre Jésus et non pas de suivre les disciples… « Il ne te suit pas » aurait été plus juste… Avec ce « nous » qui les associe à Jésus ils s’arrogent un pouvoir, une autorité, qui les met au dessus des autres en donneurs d’ordres… Et pourtant, si quelqu’un utilise le nom de Jésus, c’est bien à Jésus en premier de dire ce qu’il faut faire ! Ici, leur réaction précède la sienne ! « Nous voulions l’empêcher »… De leur côté, la décision est déjà prise… Jésus n’a plus qu’à acquiescer… Mais, alors, qui suit qui, qui obéit à qui ?

Nous nous retrouvons donc dans le même cas de figure que précédemment. Ces disciples qui « avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand » sont toujours dans cette logique du pouvoir et de la domination… Ils sont avec Jésus depuis longtemps, ils ont une certaine « ancienneté », ils le connaissent bien, ils savent qui il est, ou du moins le croient-ils (cf. Jn 14,9), ce qui leur donne à leurs yeux un certain pouvoir sur un nouveau venu, quelqu’un qui n’appartient pas au groupe et qui se permet d’expulser les démons au nom de Jésus ! Pour un peu, ce « jeunot » prendrait leur place ou du moins se mettrait à une place d’honneur qui leur revient de droit ! Non, les gens doivent d’abord se tourner vers eux, « les anciens », avant d’aller vers le premier venu qui n’a pas d’expérience et qui n’y connaît rien ! Eux ils savent ! Et voilà que les disciples se comportent ici comme des Pharisiens (cf. Jn 8,52 ; 9,24.29.40-41). Jésus les avait pourtant mis en garde : « Ouvrez l’œil et gardez-vous du levain des Pharisiens et du levain d’Hérode » (Mc 8,15). Et nous constatons à quel point la jalousie va toujours de pair avec l’orgueil : si quelqu’un veut être à une place d’honneur, il grincera des dents contre quiconque y serait déjà ou tenterait d’y parvenir… C’est ce que les disciples font ici vis-à-vis de ce nouveau venu, c’est ce que les scribes et les Pharisiens feront devant le succès de Jésus : « Vous voyez que vous ne gagnez rien ; voilà le monde parti après lui ! », (Jn 12,19) et non pas après eux ! La logique du pouvoir et de la domination, qui est celle de l’orgueil engendrant la jalousie, est bien celle de l’égoïsme : « Vous ne gagnez rien », pour vous et pour vous seul, sans chercher à reconnaître le bien accompli par l’autre dans le cœur et la vie de tous les autres. Le culte du moi ne peut que pousser à regarder l’autre comme un rival potentiel qu’il faudra éliminer, d’une manière ou d’une autre, pour garder sa place et ses privilèges… Les disciples cherchent à « empêcher » ici le nouveau venu d’agir « au nom » de Jésus, et pourtant, il expulse bien les démons ! Les scribes et les Pharisiens décideront d’empêcher Jésus d’accomplir tous ces signes et pourtant, ils les reconnaissent comme étant bien des signes ! « Les grands prêtres et les Pharisiens réunirent alors un conseil : Que faisons-nous ? disaient-ils, cet homme fait beaucoup de signes… Ce jour-là, ils décidèrent de le tuer » (Jn 11,47-54). « Se convertir », c’est donc passer du « moi » au « toi », et ce principe est valable aussi bien vis-à-vis de Jésus que vis‑à‑vis de tous ceux et celles qui nous entourent…

 

La situation des disciples ne manque pas d’humour : ils sont jaloux de ce nouveau venu qui « expulse les démons » et pourrait recevoir de la foule plus d’honneur qu’eux ? Mais tout récemment, un père est venu leur présenter son fils « qui avait un esprit muet » en leur demandant « de l’expulser », mais « ils n’en ont pas été capables » (Mc 9,18) ! Ne peuvent-ils donc pas reconnaître cela ? Aveuglement de l’orgueil, vis-à-vis de ce nouveau venu qui semble bien en avance sur eux, ce qui ne peut qu’accroître leur jalousie…

 

« Ne l’empêchez pas », dit Jésus, et il va leur donner un critère de discernement, celui des actes. Il est identique à ce que Livre du Deutéronome propose pour les prophètes. L’auteur envisage le cas où « un prophète aurait l’audace de dire au nom du Seigneur une parole qu’il n’aurait pas ordonné de dire »… « Peut-être vas-tu dire en ton cœur : Comment saurons-nous que cette parole, le Seigneur ne l’a pas dite ? Si ce prophète a parlé au nom du Seigneur et que sa parole reste sans effet et ne s’accomplit pas, alors le Seigneur n’a pas dit cette parole-là. Le prophète a parlé avec présomption. Tu n’as pas à le craindre » (Dt 18,20-22). Ici, cet homme « expulse les démons au nom de Jésus », ce qui, dans le contexte de l’époque, revient à accomplir non seulement des exorcismes mais encore des guérisons immédiatement vérifiables, comme celles de Jésus : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent » (Lc 7,22). Autrement dit, les actes sont là et ils authentifient la parole donnée « au nom de Jésus », car Dieu fait toujours ce qu’il dit… Et c’est bien Dieu qui agit et non pas l’homme… Déjà, dans le ministère de Jésus, c’est le Père qui agissait et non Jésus, et ce dernier, en vrai prophète (et il est bien plus qu’un prophète (cf. Mt 12,41) !) donnait une Parole qui vient effectivement de Dieu puisque les actes, les miracles, les guérisons survenaient bien selon la Parole donnée… Et Jésus pouvait dire à ceux qui refusaient de croire en lui : « A celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde vous dites : Tu blasphèmes, parce que j’ai dit : Je suis Fils de Dieu ! Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas ; mais si je les fais, quand bien même vous ne me croiriez pas, croyez en ces œuvres, afin de reconnaître une bonne fois que le Père est en moi et moi dans le Père » (Jn 10,36-38). Et à Philippe, il disait : « Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même : mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres. Croyez-m’en ! Je suis dans le Père et le Père est en moi. Croyez du moins à cause des œuvres mêmes » (Jn 14,10-11). « En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui même, qu’il ne le voie faire au Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement. Car le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait » (Jn 5,19-20). Si donc le Fils, « le Saint, le Juste » (Ac 3,14) ne peut rien faire de lui-même, combien plus ce principe est-il vrai pour un homme pécheur rempli de faiblesses ! Ainsi en est-il du disciple : Jésus ne peut rien sans son Père ? Le disciple ne peut rien sans Jésus ! Dans la vie de Jésus, c’est le Père qui agit ? Dans la vie du disciple de Jésus, c’est Jésus qui agit (Rm 15,18) ! Jésus est le Serviteur du Père (Ac 3,13.26 ; 4,27.30) ? Le disciple est le serviteur de Jésus (Rm 1,1 ; 1Co 3,5-9 ; Ga 1,10 ; Col 4,12 ; 1Tm 4,6 ; 2Tm 2,24) ! « Je Suis la vigne », disait Jésus à ses disciples, « et vous, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit ; car hors de moi vous ne pouvez rien faire » (Jn 15,5). Ce nouveau venu expulse les démons au nom de Jésus, et cela arrive effectivement ? C’est Jésus en fait qui agit, et la Parole qu’il prononce vient bien de Jésus… Extérieurement, de corps, il n’est pas dans le groupe de Jésus, il ne le suit pas comme les disciples le suivent ? Intérieurement, de cœur, par sa loyauté, par sa droiture et sa bonne volonté, il est uni à Jésus dans la communion d’un même Esprit (1Co 6,17): par l’Esprit, Jésus est en lui, il l’inspire, lui suggère la Parole à dire, lui révèle l’action que Dieu veut accomplir… « Et tout ce que veut le Seigneur, il le fait, au ciel et sur la terre, dans les mers et jusqu’au fond des abîmes » (Ps 135(134),6). Et il le fait par la Puissance de l’Esprit… Rejeter cet homme reviendrait donc à rejeter Jésus… « Qui vous écoute m’écoute, qui vous rejette me rejette, et qui me rejette rejette Celui qui m’a envoyé » (Lc 10,16), car « moi et le Père, nous sommes un » (Jn 10,30), unis l’un à l’autre dans « la communion du Saint Esprit » (2Co 13,13). Et c’est cette même communion qui unit à Jésus ce nouveau venu qui expulse les démons au nom de Jésus… Voilà pourquoi « celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ».

 

Et Jésus conclue : « Qui n’est pas contre nous est pour nous » (Mc 9,40). Les disciples avaient employé le « nous » pour affirmer leur compagnonnage de longue date avec Jésus, ce qui à leurs yeux les mettait « au dessus » des autres, dans une situation d’orgueilleuse domination ? Jésus reprend ce « nous », mais loin de se mettre au-dessus de ses disciples, en chef autoritaire, il partage avec eux son ministère et les associe à son œuvre (cf. Jn 3,11). Il manifeste ainsi son désir de mettre en place une équipe, l’Eglise, où chacun est invité à « se revêtir de sentiments de tendre compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience » (Col 3,12 ; 1P 3,8 ; 5,5 ; Ph 2,3). Et il donne l’exemple, Lui qui, « doux et humble de cœur » (Mt 11,29), « n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,45). Il prendra alors « la dernière place » (Lc 14,7-11) en mourant au milieu des outrages (Mc 15,32) sur une croix « dont il méprisa l’infamie » (Hb 12,2). En effet, « la croix était un supplice romain, réservé pour les esclaves et pour les cas où l’on voulait ajouter à la mort l’aggravation de l’ignominie. En l’appliquant à Jésus, on le traitait comme les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme ces ennemis de bas étage auxquels les Romains n’accordaient pas les honneurs de la mort par le glaive » (Ernest Renan).

Soulignons aussi l’ouverture de Jésus lorsqu’il déclare « qui n’est pas contre nous est pour nous. » ! Quelle révélation indirecte de la Présence de Dieu au cœur de tout homme de bonne volonté… « Le Seigneur Dieu est un Soleil, il donne la grâce, il donne la gloire » (Ps 84(83),12). « En Lui était la vie et la Vie était la lumière des hommes… Le Verbe était la lumière véritable qui éclaire tout homme » (Jn 1,4.9). Tout homme, quel qu’il soit, où qu’il soit, est donc « dans »  la Lumière de ce « Dieu » qui « est Lumière » (1Jn 1,5) et dont « la Gloire remplit toute la terre » (Nb 14,21). Aussi, « la lumière se lève pour le juste, et pour l’homme au cœur droit, la joie » (Ps 97(96),11). « La vérité illumine tous les hommes » déclare le Concile Vatican II (Nostra Aetate &2). Tout homme de bonne volonté, droit, juste, sincère sera donc habité par cette Lumière qui, d’une manière ou d’une autre, produira ses fruits… Et le cœur loyal qui lui est ouvert ne pourra que reconnaître la Présence de cette même Lumière, de cette même Vérité, avec une intensité inégalée, dans le Christ « Lumière du monde » (Jn 8,12), « Chemin, Vérité et Vie » (Jn 14,6), vrai homme et vrai Dieu (Jn 1,1 ; 8,58 ; 20,28 ; Ph 2,6). Il est donc la Révélation parfaite de Dieu dans notre condition humaine (Jn 1,18 ; 14,9 ; 1Jn 1,1-4) et l’unique Médiateur entre Dieu et les hommes (1Tm 2,5)… « Nul ne vient au Père que par moi » (Jn 14,6). C’est ce que vit tout homme droit, même s’il n’a pas encore reconnu explicitement le Christ comme Plénitude de Lumière et de Vérité. Cela se fera au moment de l’ultime et éternelle rencontre… « Nul ne vient au Père que par moi » (Jn 14,6). C’est ce que vit et reconnaît tout homme droit qui a la possibilité de découvrir le Christ par les Ecritures, la proclamation de l’Evangile… Or, la mission première de l’Eglise est justement d’annoncer l’Evangile. Il sera donc toujours « urgent », pour tout disciple de Jésus, de le faire et de répondre ainsi au désir du Christ. « Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création » (Mc 16,15)… Dieu a soif de se donner, pour le Bien, la Plénitude, le Bonheur et la Vie de tout homme qu’il a créé pour qu’il partage avec Lui sa Plénitude… « Ce ne fut pas parce que Dieu avait besoin de l’homme qu’il modela Adam, mais pour avoir quelqu’un en qui déposer ses bienfaits » (St Irénée).

 

Et cet épisode se termine par un exemple précis qui illustre concrètement ce qui vient d’être dit : « Quiconque vous donnera à boire un verre d’eau pour ce motif que vous êtes au Christ, en vérité, je vous le dis, il ne perdra pas sa récompense ». Nous sommes dans les gestes les plus simples de la vie quotidienne, dans un pays où, ne l’oublions pas, l’eau est rare, précieuse, indispensable pour rester en vie notamment dans les déserts… Dans un tel contexte, donner de l’eau à quelqu’un, c’est vraiment désirer sa vie, son maintien dans la vie, lui qui « est au Christ » et se déclare donc comme tel puisque sa foi est connue et reconnue… A travers lui, c’est donc le Christ qui est accepté, accueilli… « Qui vous accueille m’accueille, et qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé » (Mt 10,40). Or, accueillir le Christ, c’est accueillir avec Lui la Lumière de la Vérité qui est Vie, Plénitude de Vie, Paix et Joie… Cet homme ne peut donc qu’expérimenter « quelque chose » de cette Plénitude : il a déjà sa récompense et il ne la perdra pas, car Dieu est fidèle, ses dons sont sans retour puisqu’Il Est Don en tout ce qu’Il Est, « Source d’Eau Vive » (Jr 2,13 ; 17,13 ; Jn 4,10-14 ; 7,37-39), « Soleil » qui ne cesse de briller gratuitement, par amour, « sur les méchants et sur les bons » (Mt 5,45). Ainsi, celui qui a, non seulement ne perdra pas ce qu’il a, mais il recevra toujours plus… « A tout homme qui a, l’on donnera et il aura du surplus » (Mt 25,29). Et « c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu’on versera dans votre sein » (Lc 6,38). Car « Dieu est Amour » (1Jn 4,8.16) et « aimer, c’est tout donner et se donner soi-même » (Ste Thérèse de Lisieux)… Dieu, en son « insondable richesse » (Ep 3,9), ne cesse ainsi de se donner tout entier à chacun d’entre nous…

 

Mise en garde (Mc 9,42-50)

 

Le verbe grec utilisé au début de ce passage, « σκανδαλίζω, skandalizô » a donné en français notre « scandaliser », et les dictionnaires grec lui donnent comme sens : « faire trébucher, être une occasion de chute, faire pécher », le « σκάνδαλον, skandalon » étant « un piège, un obstacle qui fait trébucher, une occasion de chute, ce qui fait pécher »… « « Ces petits qui croient en moi » sont des chrétiens dont la foi naissante est encore fragile. Tout « scandale », au sens fort de « piège » tendu sous leur pas, serait grandement préjudiciable à leur fidélité. Il faut absolument prévenir tout scandale » (Jacques Hervieux, « L’Evangile de Marc » dans « Les Evangiles, textes et commentaires »), éviter à tout prix ce qui pourrait les déstabiliser dans leur « foi naissante »… L’éventail de sens à donner au verbe « σκανδαλίζω » est donc très large… Le seul critère est « ces petits qui croient en moi » et ce qu’ils ne sont pas encore en mesure de surmonter… Il s’agit donc de s’adapter à eux, quitte à faire des sacrifices si nécessaire. St Paul nous en donne l’exemple… Lui, l’ancien Pharisien, sait bien que le chrétien est libre de toute prescription alimentaire : « Il n’est rien d’extérieur à l’homme qui, pénétrant en lui, puisse le souiller, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui souille l’homme » (Mc 7,14-23). « Dès lors, que nul ne s’avise de vous critiquer sur des questions de nourriture et de boisson, ou en matière de fêtes annuelles, de nouvelles lunes ou de sabbats. Tout cela n’est que l’ombre des choses à venir… Ne prends pas, ne goûte pas, ne touche pas, tout cela pour des choses vouées à périr par leur usage même ! Voilà bien les prescriptions et doctrines des hommes ! » (Col 2,16‑23). Le chrétien, par sa foi et dans la foi, est déjà « dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu » (Rm 8,21) où sa seule préoccupation devrait être d’aimer Dieu et son prochain (Mc 12,28-34). Mais justement, l’amour du prochain va l’amener à tenir compte de ce qu’il est. Pour lui et pour son bien, il sera peut-être amené à renoncer à ce qui, pour l’instant, pourrait le choquer, le scandaliser… Certes, « le Christ nous a libérés » du péché (Jn 8,31-36) mais aussi du carcan de toute prescription purement juridique, et notamment de l’obligation de la circoncision et du « fardeau » des 365 préceptes de la Loi (Ga 5,1 ; Mt 11,28-30 ; Ac 15). Mais « prenez garde que cette liberté dont vous usez ne devienne pour les faibles occasion de chute ». Si, par exemple, « un aliment doit causer la chute de mon frère (σκανδαλίζω), je me passerai de viande à tout jamais, afin de ne pas causer la chute de mon frère (σκανδαλίζω) » (1Co 8,13 ; cf. 1Co 8,1‑13). Ainsi, « il ne faut rien mettre devant votre frère qui le fasse buter ou tomber (σκάνδαλον). – Je le sais, j’en suis certain dans le Seigneur Jésus, rien n’est impur en soi, mais seulement pour celui qui estime un aliment impur ; en ce cas il l’est pour lui. – En effet, si pour un aliment ton frère est contristé, tu ne te conduis plus selon la charité. Ne va pas avec ton aliment faire périr celui-là pour qui le Christ est mort ! N’exposez donc pas votre privilège (la liberté chrétienne) à l’outrage. Car le règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture ou de boisson, il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. Celui en effet qui sert le Christ de la sorte est agréable à Dieu et approuvé des hommes. Poursuivons donc ce qui favorise la paix et l’édification mutuelle. Ne va pas pour un aliment détruire l’œuvre de Dieu. Tout est pur assurément, mais devient un mal pour l’homme qui mange en donnant du scandale. Ce qui est bien, c’est de s’abstenir de viande et de vin et de tout ce qui fait buter ou tomber ou faiblir ton frère » (Rm 14,13-21), si la viande et le vin sont, pour l’instant, des occasions de chute pour lui… Plus tard, il comprendra…

« Si quelqu’un doit scandaliser l’un de ces petits qui croient, il serait mieux pour lui de se voir passer autour du cou une de ces meules que tournent les ânes et d’être jeté à la mer ». L’exemple est volontairement exagéré, énorme, pour souligner l’importance de cette injonction à ne pas « scandaliser », faire tomber, causer un préjudice, quel qu’il soit, « à l’un de ces petits qui croient ». Cette Parole de Jésus souligne le prix, énorme lui aussi, inimaginable en fait, que « ces petits qui croient » ont aux yeux de Dieu, et donc l’intensité de son Amour à leur égard… « Tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime » (Is 43,6), à tel point, dira Jésus, que « tout ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 26,40)… Cette importance que Dieu accorde aux petits sera encore soulignée par l’énormité de ce qu’il faudrait mettre en œuvre pour éviter tout ce qui pourrait les « scandaliser » , et par l’énormité des conséquences pour celui qui commettrait un tel mal… Mais disons-le tout de suite, les lignes suivantes ne sont pas à prendre au pied de la lettre !

« Si ta main est pour toi une occasion de péché, coupe-la… Si ton pied est pour toi une occasion de pécher, coupe-le… Si ton œil est pour toi une occasion de péché, arrache-le »… « La main, le pied, l’œil, sont les organes majeurs de la communication. Ils engagent, chacun, toute la personne » (Jacques Hervieux). Et la progression du discours intensifie encore l’appel à la conversion. En effet, la main accomplit le mal, les pieds conduisent la personne là où le mal peut être accompli et c’est par les yeux, par ce qui est vu, que l’idée du mal à commettre peut naître et germer dans les cœurs… Au-delà des actes, Jésus descend donc une nouvelle fois au plus profond de la personne, là où naissent les désirs, et c’est « là » qu’il faudra agir, le plus radicalement possible… « Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu ne commettras pas l’adultère. » La Loi parle de l’acte. Jésus va tout de suite aller au cœur, là où naît le désir qui peut conduire cet acte : « Eh bien ! moi je vous dis : Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère avec elle » (Mt 5,28). Il s’agit donc, à la Lumière de l’Esprit Saint, de discerner les désirs, dès qu’ils apparaissent, pour garder ceux qui sont bons et rejeter aussitôt, le plus vite possible, ceux qui ne le sont pas. « Restez toujours joyeux. Priez sans cesse. En toute condition soyez dans l’action de grâces. C’est la volonté de Dieu sur vous dans le Christ Jésus. N’éteignez pas l’Esprit (…) mais vérifiez tout : ce qui est bon, retenez-le ; gardez-vous de toute espèce de mal » (1Th 5,16-22). « Priez sans cesse » dit-il ici. Plus tard, il écrira : « Vivez dans la prière et les supplications ; priez en tout temps, dans l’Esprit ; apportez-y une vigilance inlassable » (Ep 6,18). « Veillez » (Mc 13,33.35.37 ; 14,34) disait souvent Jésus, « veillez et priez pour ne pas entrer en tentation, car l’esprit est ardent, mais la chair est faible » (Mc 14,38). Veillez donc à rester de cœur tournés vers le Seigneur, dans sa paix. Alors, vous vivrez dans la prière car Dieu, dans son Amour, n’Est que Don de Lui‑même, de son Esprit, de sa Lumière et de sa Force. « Demeurez donc en mon Amour », nous dit Jésus (cf. Jn 15,9-11). Vous recevrez et recevrez encore le Don de sa grâce, l’Esprit Saint, de telle sorte, qu’ « en toute condition, vous serez dans l’action de grâces ».

« Dieu est Esprit » (Jn 4,24), « Dieu est Lumière » (1Jn 1,5) ? L’Esprit reçu sera cette Lumière qui permettra de tout vérifier de l’intérieur : ce qui est bon et qui sera donc retenu, ce qui est mal et qui sera rejeté le plus rapidement possible avec la Force de ce même Esprit. Adhérer à ce mal reviendrait à se détourner de l’Esprit qui le condamne, et donc à « éteindre l’Esprit », à se priver de sa Présence qui, au plus profond du cœur, est Source de Joie, de Paix, de Vie, de Plénitude de Vie (Jn 4,10-14 ; Ga 5,22)… « Tous ont péché et sont privés de la Gloire de Dieu » (Rm 3,23), cette Gloire qui rayonne sans cesse du « Père des Lumières » (Jc 1,17), du  Christ « Lumière du monde » (Jn 8,12), du Dieu Lumière, cette Lumière donnée qui est l’Esprit donné, « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63). Etre privé de sa Présence sera alors synonyme de mort au sens d’absence de Plénitude, de Paix, et puisque nous avons tous été créés pour cela, cette absence sera ressentie comme un manque profond, un mal-être, une souffrance, l’angoisse de ne pas être aimé… « Souffrance et angoisse à toute âme humaine qui s’adonne au mal » (Rm 2,9), « car le salaire du péché, c’est la mort » (Rm 6,23) une situation que Dieu, de tout son Être, ne veut pas. D’où l’invitation pressante lancée ici par Jésus, avec des termes choquants, pour que nous la prenions le plus au sérieux possible, et pour qu’en l’accueillant, nous nous détournions du mal avec ses conséquences dramatiques pour nous tourner avec Lui (Jn 1,18) vers le Père, car « en toi est la source de vie » (Ps 36,10). Nous « entrerons alors dans la Vie » (Mc 9,43.45) car « le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 6,23). Nous vivrons alors « le Royaume de Dieu » (Mc 9,47), car il est « justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17), « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63), cet Esprit « Eau Vive » qui ne cesse de jaillir du Dieu Source pour notre Vie (Jn 4,10-14 ; 7,37-39 ; 19,33-34 où le Christ révèle en son Corps Jr 2,13 ; 17,13 ; Ps 36,10 ; en lisant tout d’abord Dt 32,4.15.18 ; 1Sm 2,2 ; 2Sm 22,3.32.47 ; 23,3 ; Ps 18,3.32.47 ; 19,15 ; 28,1 ; 31,4 ; 42,10 ; 73,26 ; 62,8 ; 78,35 ; 89,27 ; 94,22 ; Is 17,10 ; 44,8 voir aussi Ex 17,6 ; Nb 20,11 ; Is 48,21 ; Ps 78,15-16 ; 105,41 ; 114,8 ; Sg 11,4)…

Blessés comme nous pouvons l’être, ce travail de conversion sera le nôtre jusqu’à notre dernier souffle sans crainte excessive ni anxiété permanente, car le Père nous garde du mauvais (Ps 91(90) ; Jn 17,15 ; Mt 6,13 ; Ep 6,11-13), le Christ veille sur nous (Jn 17,12 avec Mt 28,20 ; 1Jn 5,18) et l’Esprit Saint nous aide à demeurer en lui (1Jn 2,27)… Et si quelqu’un venait à tomber, il ne pourra que se blesser, se faire mal… Dieu, dans son amour, ne pourra qu’être bouleversé de compassion (Os 11,7-9 ; Mt 18,27 ; Lc 1,78 ; 7,13 ; 10,33 ; 15,20) et sa tendresse se fera encore plus agissante pour réconforter, soigner, relever son fils de sa chute… Ste Thérèse de Lisieux prenait l’image d’un fils « d’un habile docteur » se cassant une jambe en butant sur une pierre… « Aussitôt son père vient à lui, le relève avec amour, soigne ses blessures, employant à cela toutes les ressources de son art et bientôt son fils complètement guéri lui témoigne sa reconnaissance ». « O ma Mère chérie ! », écrivait-elle à sa Supérieure, « qu’elle est douce la voie de l’amour. Sans doute, on peut bien tomber, on peut commettre des infidélités, mais, l’amour sachant tirer profit de tout, a bien vite consumé tout ce qui peut déplaire à Jésus, ne laissant qu’une humble et profonde paix au fond du cœur »…

Le Livre de l’Exode nous offre en Ex 15,26 un verset magnifique. Il reprend le Nom divin révélé à Moïse en Ex 3,14, littéralement dans la version grecque « Je suis l’étant », autrement dit « Je suis celui qui est », et change le verbe « être » par le verbe « guérir » : « Je suis le guérissant toi », autrement dit « Je suis celui qui te guérit ». Employer ce terme « guérir » suppose bien sûr un besoin de guérison pour retrouver la Plénitude perdue d’Être et de Vie… Quelqu’un en est privé, quelle qu’en soit la raison ? La seule réaction de Dieu sera de « guérir » cette personne pour qu’elle puisse se retrouver elle-même, qu’elle soit pleinement ce que Dieu voulait qu’elle soit lorsqu’il l’a créée « à son image et ressemblance » (Gn 1,26-27), appelée à partager sa Plénitude grâce à la Présence en elle de son Souffle de Vie (Gn 2,4b-7), l’Esprit Saint. Jésus reprendra pour lui-même ce thème de la guérison, en se présentant comme un médecin, mais alors qu’il accomplissait quantité de miracles physiques, il l’appliquera aux blessures spirituelles causées par le péché : « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin de médecin, mais les malades ; je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, au repentir » (Lc 5,31-32). Les malades concernés sont donc les pécheurs, blessés en leur être profond par le péché, privés de la Paix de Dieu et de la Plénitude de sa Vie, comme nous l’avons vu précédemment. Dieu veut guérir tous ces malades là – et tous les hommes sont pécheurs (Rm 3,9-26) – et il veut le faire dès maintenant, par le Don de l’Esprit Saint et la foi qui saura l’accueillir. Les quelques guérisons physiques que le Christ a accomplies, et qu’il continue d’accomplir parfois aujourd’hui, ne sont que les signes visibles de cette action invisible de Dieu qui s’adresse à tout homme. Tous les malades physiques ne sont pas guéris ici-bas. Ste Thérèse de Lisieux mourra à 24 ans de la tuberculose… Mais tous les pécheurs, ces malades spirituels que nous sommes tous, peuvent accueillir et expérimenter dès maintenant, dans la foi, une guérison profonde, et avec elle « quelque chose » de cette Plénitude d’Être et de Vie que Dieu nous réserve pour l’éternité. Et ce « quelque chose », incomparable à toutes les joies de la terre (Ps 4,8 ; Mt 13,44‑46), fera dès maintenant notre bonheur, un bonheur vrai, durable, stable, car les Dons de Dieu sont sans repentance, sa Paix règne sans retour (Col 3,15)…

« Tout homme sera ainsi salé au feu », purifié, s’il se laisse faire, par le feu de l’Esprit (Mt 3,11 ; Ml 3,2-3 ; 1Co 6,11). Et cela commence dès maintenant, dans la foi et par la foi : « Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé ! » (Lc 12,49), disait Jésus. « Sur la terre », dès aujourd’hui, dès ici-bas… Et ce feu n’est pas destructeur, il n’a d’autre but que de faire disparaître le péché qui asphyxie et paralyse la Vie de Dieu en nous. Il suffit pour s’en convaincre de mettre ce dernier verset en parallèle avec ce que Jésus dit en St Jean : « Je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en surabondance » (Jn 10,10). Ce « feu sur la terre » est donc bien celui de « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63), cet « Esprit » qui est « Lumière » (Jn 4,24 avec 1Jn 1,5), et nous retrouvons bien la Lumière du Feu… « Moi, Lumière, je suis venu dans le monde, pour que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres » (Jn 12,46), mais ait « la Lumière de la Vie » (Jn 8,12).

L’Esprit sera donc au cœur de tous ceux et celles qui acceptent de l’accueillir par un repentir sincère « feu » qui brûle leurs misères, lumière et sel de leur vie. Mais la particularité du feu et du sel est de communiquer toutes leurs propriétés aux réalités avec lesquelles ils sont en contact… Une barre de fer, froide et dure, plongée dans le feu devient rouge, flamboyante, brûlante, susceptible d’embraser à son tour ce qui pourrait la toucher… Le feu l’a transformée en feu… De même le sel transmet son goût à tout aliment qui le reçoit : il devient salé tout entier, il devient sel, communiquant à son tour ce goût du sel s’il venait à être mis en contact avec un autre aliment. Le feu transforme en feu, le sel transforme en sel, la lumière transforme en lumière. Pensons à la lune qui devient « l’astre de la nuit » tout simplement parce qu’elle est éclairée par le soleil… Elle n’est que rocher terne et froid, et pourtant, au contact de la lumière, elle se met à briller dans les ténèbres… Feu, sel, lumière, autant d’images qui renvoient à ce que Dieu veut faire pour chacun d’entre nous si nous acceptons de vivre en relation avec lui : par le Don gratuit de tout ce qu’Il Est, il veut que nous puissions Être ce qu’Il Est… « Depuis que j’en ai l’expérience, l’amour est si puissant en œuvres qu’il sait tirer profit de tout, du bien et du mal qu’il trouve en moi, et transformer mon âme en SOI », écrivait Ste Thérèse de Lisieux… « Qu’elle est douce la voie de l’amour. Sans doute, on peut bien tomber, on peut commettre des infidélités, mais, l’amour sachant tirer profit de tout, a bien vite consumé tout ce qui peut déplaire à Jésus, ne laissant qu’une humble et profonde paix au fond du cœur »… Certes, « je ne suis qu’une enfant, impuissante et faible, cependant c’est ma faiblesse même qui me donne l’audace de m’offrir (…) à ton Amour, ô Jésus ! » Oui, « l’Amour m’a choisie (…) moi, faible et imparfaite créature… Ce choix n’est-il pas digne de l’Amour ?… Oui, pour que l’Amour soit pleinement satisfait, il faut qu’il s’abaisse, qu’il s’abaisse jusqu’au néant et qu’il transforme en feu ce néant »… « Ah ! je sens bien que ce qui plaît au Bon Dieu dans ma petite âme, c’est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c’est l’espérance aveugle que j’ai en sa miséricorde… Voilà mon seul trésor. Marraine chérie, pourquoi ce trésor ne serait-il pas le vôtre ?… O ma sœur chérie, je vous en prie, comprenez votre petite fille, comprenez que pour aimer Jésus, plus on est faible, sans désirs, ni vertus, plus on est propre aux opérations de cet Amour consumant et transformant… Le seul désir » de tout lui offrir « suffit, mais il faut consentir à rester pauvre et sans force et voilà le difficile… Ah ! restons donc bien loin de tout ce qui brille, aimons notre petitesse (…), alors nous serons pauvres d’esprit et Jésus viendra nous chercher si loin que nous soyons et il nous transformera en flammes d’amour… Oh ! que je voudrais pouvoir vous faire comprendre ce que je sens !… C’est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l’Amour… Oui, je le sens, Jésus veut nous faire (à toutes les deux) les mêmes grâces, il veut nous donner gratuitement son Ciel »….  Et la Bienheureuse Elisabeth de la Trinité écrivait quelques dizaines d’années plus tard : « Nous sommes bien faibles, je dirais même que nous ne sommes que misère, mais Il le sait bien, Il aime tant nous pardonner, nous relever, puis nous emporter en Lui, en sa pureté, en sa sainteté infinie. C’est comme cela qu’Il nous purifiera, par son contact continuel, par des attouchements divins. Il nous veut si pures ! Mais Lui-même sera notre pureté »… « Il a si soif de nous associer à tout ce qu’Il Est, de nous transformer en Lui. Réveillons notre foi, pensons qu’Il est là, au-dedans, et qu’Il nous veut bien fidèles ». « Il me semble qu’au ciel ma mission sera d’attirer les âmes en les aidant à sortir d’elles-mêmes pour adhérer à Dieu par un mouvement tout simple et tout amoureux, de les garder en ce grand silence du dedans qui permet à Dieu de s’imprimer en elles et de les transformer en lui ».

Dieu seul est Sel, Dieu seul est Feu, Dieu seul est Lumière… Mais le sel transforme en sel, le feu transforme en feu, la lumière transforme en lumière tous ceux et celles qui acceptent de l’accueillir. « Jadis, vous étiez ténèbres, mais à présent, vous êtes Lumière dans le Seigneur ; conduisez-vous en enfants de Lumière ; car le fruit de la Lumière consiste en toute bonté, justice et vérité » (Ep 5,8-9 ; cf. Jn 12,36). « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens. Vous êtes la lumière du monde. Une ville ne se peut cacher, qui est sise au sommet d’un mont. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais bien sur le lampadaire, où elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi votre lumière doit-elle briller devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux » (Mt 5,13-17).

S’il se laisse faire, « tout homme sera ainsi salé au feu », purifié par le feu de l’Esprit (Mt 3,11 ; Ml 3,2-3 ; 1Co 6,11). Cet Esprit, gratuitement donné par le Dieu Source, sera en lui la Lumière et le Sel de sa vie. Il donnera un goût d’éternité à toutes choses par sa simple Présence, par sa Paix (Ga 5,22) qui n’est pas de ce monde. Et c’est en puisant à plein cœur dans cette paix, qu’il sera possible de « vivre en paix entre vous » (Mc 9,50), d’être un heureux artisan de paix (Mt 5,9), « sel de la terre et lumière du monde »…

                                                                                                    D. Jacques Fournier

Les fêtes du monde, la fête du ciel…

 

Therese

Ste Thérèse de Lisieux

« Ma Mère bien-aimée, peut-être êtes-vous étonnée que je vous écrive ce petit acte de charité, passé depuis si longtemps. Ah ! si je l’ai fait c’est que je sens qu’il me faut chanter, à cause de lui, les miséricordes du Seigneur, Il a daigné m’en laisser le souvenir, comme un parfum qui me porte à pratiquer la charité (Ps 89,2). Je me souviens parfois de certains détails qui sont pour mon âme comme une brise printanière. En voici un qui se présente à ma mémoire: Un soir d’hiver j’accomplissais comme d’habitude mon petit office, il faisait froid, il faisait nuit… tout à coup j’entendis dans le lointain le son harmonieux d’un instrument de musique, alors je me représentai un salon bien éclairé, tout brillant de dorures, des jeunes filles élégamment vêtues se faisant mutuellement des compliments et des politesses mondaines; puis mon regard se porta sur la pauvre malade que je soutenais; au lieu d’une mélodie j’entendais de temps en temps ses gémissements plaintifs, au lieu de dorures, je voyais les briques de notre cloître austère, à peine éclairé par une faible lueur. Je ne puis exprimer ce qui se passa dans mon âme, ce que je sais c’est que le Seigneur l’illumina des rayons de la vérité qui surpassèrent tellement l’éclat ténébreux des fêtes de la terre, que je ne pouvais croire à mon bonheur… Ah ! pour jouir mille ans des fêtes mondaines, je n’aurais pas donné les dix minutes employées à remplir mon humble office de charité… Si déjà dans la souffrance, au sein du combat, on peut jouir un instant d’un bonheur qui surpasse tous les bonheurs de la terre, en pensant que le bon Dieu nous a retirées du monde, que sera-ce dans le Ciel lorsque nous verrons, au sein d’une allégresse et d’un repos éternels, la grâce incomparable que le Seigneur nous a faite en nous choisissant pour habiter dans sa maison véritable portique des Cieux (Gn 28,17; Ps 27,4) ? »

 

   Ste Thérèse de Lisieux, « Histoire d’une âme ».

Fiche n°17 (Mc 9,30-50) : Fichier PDF pour une éventuelle impression

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