“Quel est le sens du Carême ? Une expérience plus grande et plus belle que ce que l’on pense” – Fr. Manuel Rivero O.P.

Le mercredi des Cendres lance le  commencement du Carême. Carême vient de « quarante », quarante jours pour se préparer à célébrer le triduum pascal, la mort et la résurrection de Jésus le Christ.

Ce temps fort de la vie de l’Église repose sur un trépied : la prière, la pénitence et le partage. Mais ces trois démarches appellent des explications. De quoi s’agit-il au juste ?

 

L’expérience proposée dans le Carême s’avère plus grande et plus belle que ce l’on pense de prime abord. Donner de son temps à la prière, de ses biens aux autres et renoncer au bien-être dans le jeûne et la pénitence peuvent entraîner tristesse et pharisaïsme.

C’est pourquoi Jésus invite au sourire et au parfum pour ne pas montrer un visage livide et patibulaire de nature à impressionner les autres par les efforts et les manifestations de vie spirituelle. Jésus dénonce la tentation d’hypocrisie qui menace la prière publique, le jeûne rendu public et l’aumône accordée en public.

La prière : entrer dans le dialogue du Christ avec son Père

Le Carême appelle à rejoindre les profondeurs de l’âme, là où se trouve la présence de Dieu, sans bruit et sans limites. Le chrétien peut devenir « pèlerin de son propre cœur » pour passer de la superficie à la source de son être. En ce temps de pandémie qui réduit au minimum les voyages, le croyant peut vivre le grand voyage vers Dieu présent dans son âme. Maître Eckhart (+1328) parlait du « fonds sans fonds » de l’âme. En descendant dans les profondeurs de l’âme, le fidèle ne se heurte pas à un mur, mais il découvre la source vive de la grâce reçue à son baptême.

Prier, c’est beaucoup plus que de faire « une petite prière » de demande. La prière demeure l’acte humain le plus haut, important et sublime. Elle peut être courte mais jamais petite. « Petite prière » reste un contresens malheureux. Jésus, le Fils de Dieu fait homme, prie son Père en l’appelant « Abba », qui veut dire « Papa » dans sa langue maternelle, l’araméen. Jamais un croyant de l’Ancien Testament ne s’était adressé à Dieu en ces termes. Jésus dialogue avec son Père dans la confiance et la tendresse. Prier, ce n’est pas réciter des prières, mais laisser l’Esprit Saint prier en nous « Abba, Père ! ». « Nous ne prions pas, nous sommes priés », enseignait Maître Eckhart à la suite de saint Paul ( Cf. Rm 8,15 ; Ga 4,6).

Saint Séraphin de Sarov (+1883), saint russe contemporain de Karl Marx +1883), partageait son expérience de Dieu en disant que « le but de la prière n’est rien d’autre que l’acquisition du Saint-Esprit ».

Pour un disciple de Jésus, prier c’est prier dans l’Esprit Saint. En priant, il atteint l’état de prière. Plutôt qu’une action, la prière devient un état d’union à Dieu. Ceux qui aiment aiment, aiment tout le temps, sans y penser. Il en va de même dans l’amour de Dieu.

Dans l’Esprit Saint, le catholique se tourne vers le Père. C’est le temps pour se tourner vers Dieu comme le chante la préface à la messe : « Élevons notre cœur, nous le tournons vers le Seigneur ».

Le jeûne et la pénitence : entrer dans le combat du Christ Jésus contre le mal et le malin

Le jeûne du Carême ne saurait se réduire à une pénitence pour mâter nos instincts, ou à un simple souvenir du jeûne de Jésus au désert pendant quarante jours au commencement de sa vie publique.

Le Fils de Dieu s’est abaissé en devenant homme ; pour sauver les hommes, Il a affronté le diable.

L’Église demande de jeûner le mercredi des Cendres et le Vendredi saint. Le reste du temps, chaque chrétien choisit les gestes de renoncement et de pénitence appropriés.

Pour la foi chrétienne, le jeûne et la pénitence, comme la prière et le partage, sont vécus par Jésus avec le croyant et en lui. Ces démarches sont plus grandes et plus belles que leurs apparences. Il s’agit de la grâce de Dieu à l’œuvre en l’homme. L’orgueil et l’hypocrisie sont aux antipodes du mystère du Carême où l’expérience de Dieu conduit à l’humilité et à l’action de grâces. Dans la parabole de la prière du publicain et du pharisien (cf. Lc 18, 9s), Jésus a bien démasqué les perversions spirituelles de l’homme religieux qui se glorifie de lui-même et non de la miséricorde de Dieu révélée par le prophète Isaïe : « Toutes nos œuvres, tu les as accomplies pour nous » (Is 26,12). Prier, jeûner et partager peuvent devenir l’occasion d’un péché d’orgueil et du mépris des autres.

 

Le partage : entrer dans l’amour du Christ Jésus

Si la pandémie fait beaucoup de morts, la faim en fait davantage. Des millions d’adultes et d’enfants meurent chaque année de faim et de malnutrition.

 

Le chrétien partage ses biens avec les pauvres. Acte de solidarité et de charité, le partage relie à l’amour de la sainte Trinité, communion des Personnes divines, où le Père, le Fils et l’Esprit Saint sont un dans l’amour.

Montée vers Pâques

La prière, le jeûne et le partage sont interconnectés et ils se fortifient réciproquement. La prière conduit à la pénitence et au partage. L’aumône qui purifie le cœur favorise la prière et la pénitence.

Temps de préparation au baptême pour les catéchumènes qui renaîtront la nuit de Pâques de l’eau et de l’Esprit Saint, le Carême apporte un renouvellement des mentalités et de l’esprit comme l’explicite le rite du mercredi des Cendres : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile ».

Conversion veut dire « faire demi-tour » pour s’éloigner du mal et se tourner vers Dieu. Ce faisant, le chercheur de Dieu éprouve la joie de Dieu dans son cœur.

Montée vers Pâques, le Carême fait progresser dans la connaissance et la proximité envers Dieu.

Avant tout, le Carême apporte la bonne nouvelle de la vocation de tout homme à partager la vie de Dieu par le Christ Jésus, vainqueur de la mort, afin de célébrer le dimanche de Pâques devant une croix fleurie dans l’allégresse de la Résurrection.

Cathédrale de Saint-Denis (La Réunion), le 15 février 2021.