Qu’est-ce que la contemplation ? (Thomas Merton)

La contemplation est la plus haute expression de la vie intellectuelle et spirituelle de l’homme. C’est cette vie même, pleinement alerte, active, consciente de sa vitalité. C’est un émerveillement spirituel. C’est un respect spontané devant le caractère sacré de la vie et des êtres. C’est la gratitude que nous éprouvons devant la vie, la connaissance et l’être. C’est une compréhension profonde qu’en nous, la vie et l’être procèdent d’une Source invisible, transcendante et infiniment généreuse.

La contemplation, c’est, par-dessus tout, la conscience que nous avons de la réalité de cette Source. Nous la connaissons de manière obscure, inexplicable, mais avec une certitude qui dépasse la raison et la simple foi. Car la contemplation est une sorte de vision spirituelle à laquelle aspirent la raison et la foi, par leur nature même, parce que, sans elle, foi et raison demeurent incomplètes. Cependant contemplation n’est pas vision, car elle voit « sans voir » et connaît « sans connaître ». C’est une profondeur de foi plus grande, une connaissance trop profonde pour les images, les paroles ou même les concepts précis. On peut tenter d’expliquer par des mots ou des symboles, mais l’esprit contemplatif, au moment même où il s’efforce de communiquer ce qu’il sait, retire ce qu’il avait dit, nie ce qu’il avait affirmé. Car il connaît par « inconnaissance », ou plutôt ce qu’il sait dépasse la connaissance ou l’inconnaissance ».

Bien qu’elle ait quelque chose de commun avec la poésie, la musique et l’art, l’expérience contemplative les dépasse, comme elle dépasse la philosophie et la théologie spéculative. Elle les résume et les accomplit, tout en semblant, par certains côtés, les remplacer et les repousser. La contemplation transcende toujours nos propres lumières, les systèmes, les explications, les entretiens, les dialogues, notre être même.

Pour entrer dans le domaine de la contemplation, nous devons, en un certain sens, mourir : mais cette mort n’est, en fait, que notre entrée dans une vie qui nous fait abandonner notre existence, nos pensées, notre expérience, nos joies et notre être tels que nous les connaissons ou les gardions précieusement.

C’est en ce sens que la contemplation semple remplacer et écarter toutes les autres formes d’intuition et d’expérience qui sont du domaine de l’art, de la philosophie, de la théologie, de la liturgie ou de ceux, plus courants, de l’amour et de la croyance. Mais ces refus ne sont qu’apparents : la contemplation est, et doit être, compatible avec toutes ces choses dont elle est l’accomplissement le plus achevé. Néanmoins toutes les autres expériences sont momentanément perdues pendant que dure l’expérience contemplative. Elles « meurent » pour renaître à un niveau plus élevé. En d’autres termes, la contemplation tend vers la connaissance et même l’expérience de Dieu, transcendant et inexprimable. L’âme connaît Dieu car elle Le touche presque ; ou plutôt, elle Le connait comme si elle avait été, invisiblement, touchée par Lui… par Lui Qui n’a pas de mains, mais Qui est Réalité pure et Source de toute réalité ! C’est pourquoi la contemplation est un don de prise de conscience subite, un éveil à la Réalité de tout ce qui est réel, une vive compréhension de l’Être Infini qui est à la racine même de notre être fini, de notre réalité contingente reçue comme un don de Dieu, un don gratuit de Son amour. C’est le contact existentiel dont nous parlons lorsque nous employons cette métaphore : « Être touché par Dieu. »

La contemplation, c’est aussi la réponse à un appel : l’appel de Celui qui n’a pas de voix, et qui cependant parle dans tout ce qui est, et surtout dans les profondeurs de notre être, car nous sommes, nous-mêmes Ses paroles. Mais ces paroles sont destinées à Lui répondre, à Lui faire écho, et même, en un certain sens, à Le comprendre et à L’exprimer. Cet écho, c’est la contemplation, c’est cette profonde résonance au plus intime de notre esprit, lorsque notre vie même perd sa voix distincte et que seules la majesté et la miséricorde du Dieu vivant et caché la font retentir. Il répond Lui-même en nous, et cette réponse, c’est la vie divine, la force créatrice divine, qui renouvelle toutes choses. Nous devenons nous-mêmes Son écho et Sa réponse, comme si, en nous créant, Dieu nous avait posé une question, qu’en nous appelant à la contemplation Il y répondît, de sorte que le contemplatif est, à la fois, question et réponse.

Aussi la vie contemplative implique-t-elle deux degrés de compréhension : il faut d’abord connaître la question, puis la réponse. Et bien que ce soient deux degrés distincts et totalement différents, ils reviennent au même. La question est elle-même la réponse. Et nous-mêmes sommes à la fois l’une et l’autre. Mais nous ne pouvons le savoir avant d’avoir atteint le second degré de compréhension. Nous percevons alors, non pas que la réponse est absolument distincte de la question, mais que la question est sa propre réponse. Tout se résume non dans un concept, mais dans une expérience : « Je suis ».

La contemplation dont nous traitons ici n’est pas philosophique. Ce n’est pas la compréhension statique de principes métaphysiques essentiels perçus comme des objets spirituels, immuables et éternels. Ce n’est pas la contemplation d’idées abstraites. C’est la prise de conscience religieuse de Dieu, à travers une vie en Dieu, ou par une « filiation », comme l’exprime le Nouveau Testament. « Car ceux qui sont conduits par l’Esprit Dieu sont les fils de Dieu… L’Esprit Lui-même prouve à notre esprit que nous sommes les fils de Dieu… » « Et à tous ceux qui L’ont reçu, Il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu… »

Aussi la contemplation dont il est question ici est-elle un don religieux transcendant. Nous ne pouvons l’acquérir seuls, par des efforts intellectuels, ou en perfectionnant nos talents naturels. Ce n’est pas une sorte d’hypnose à laquelle nous parvenons en nous concentrant sur notre être spirituel. C’est un don de Dieu qui, dans Sa miséricorde, complète en nous le travail mystérieux et caché de la création en éclairant nos esprits et nos cœurs, et en nous faisant comprendre que nous sommes des paroles englobées dans Son Verbe unique, que l’Esprit Créateur (Créator Spiritus) demeure en nous, et nous en Lui, que nous vivons dans le Christ et le Christ en nous, que notre vie naturelle a été complétée, élevée, transformée et accomplie dans le Christ, par le Saint-Esprit. La contemplation, c’est la compréhension, et même, en un certain sens, l’expérience, de ce que croient obscurément tous les Chrétiens : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. »

C’est pourquoi la contemplation est davantage que la méditation de vérités abstraites sur Dieu, davantage même qu’une méditation affective sur ce que nous croyons. C’est l’éveil, l’illumination et l’étonnante compréhension intuitive par lesquels l’amour acquiert la certitude de l’intervention créatrice et puissante de Dieu dans notre vie quotidienne. C’est pourquoi la contemplation ne se contente pas de « découvrir » une idée claire de Dieu, pour Le laisser dans les limites de cette idée, comme un prisonnier vers lequel elle peut toujours se tourner. La contemplation, au contraire, est transportée par Dieu dans Son royaume, Son mystère et Sa liberté. C’est une connaissance pure et virginale, pauvre en concepts, plus pauvre encore en raisonnements, mais capable, par cette pauvreté et cette pureté mêmes, de suivre le Verbe « partout où Il va ».

 

Extrait de “Semences de contemplation” aux Editions POINTS.