Sainte Marie Mère de Dieu (vendredi 1er janvier 2016; P. Claude Tassin)

Nombres 6, 22-27 (Vœux de paix et de bonheur)

Le Seigneur parla à Moïse. Il dit : « Parle à Aaron et à ses fils. Tu leur diras : Voici en quels termes vous bénirez les fils d’Israël : “Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage, qu’il te prenne en grâce ! Que le Seigneur tourne vers toi son visage, qu’il t’apporte la paix !” Ils invoqueront ainsi mon nom sur les fils d’Israël, et moi, je les bénirai. »

 

dieu prend soin de son peupleAu seuil de l’an nouveau s’échangent des vœux de prospérité et de bonne santé. La liturgie, elle, nous offre la parole efficace de Dieu dans cette « bénédiction sacerdotale ». Ce texte semblait si sacré que les prêtres, seuls habilités à le prononcer, ne le disaient qu’en hébreu à la synagogue, sans le traduire en araméen, la langue du peuple. Cette bénédiction se déploie en trois formules.

Au sens premier

1) « Que le Seigneur te bénisse et te garde » : « Bénir c’est accroître la vie des hommes, garder c’est la protéger contre tout ce qui la menace. Les deux actions se complètent » (P. Buis).

2) « Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage… » Entrant en présence du souverain – car c’est une formule royale –, nous souhaitons qu’il nous offre un visage souriant, signe de ses bonnes dispositions envers nous.

3) « Que le Seigneur tourne vers toi son visage… » Quand Israël est dans le malheur, il dit que Dieu a « détourné son visage » (cf. Psaume 43 [45], 25). Que Dieu nous regarde, qu’il s’occupe de nous, et son regard nous apportera la paix – en hébreu shalom, c’est-à-dire le bien-être, une pleine harmonie avec nous-mêmes, avec les autres, avec la création, et avec Dieu, *une paix intérieure, surtout.

La bénédiction invoque trois fois le nom du « Seigneur » (Yahweh), pour marquer sa pleine présence, un nom, semble-t-il, que le grand prêtre ne prononçait que le jour du Kippour, dans les célébrations juives du nouvel an. Au seuil de l’an nouveau, nous souhaitons une relation de paix sans nuage avec notre Dieu, avec les humains et la création, un bien plus précieux que la santé.

L’avenir d’un texte sacré

Un texte biblique ne vaut pas seulement par son sens littéral premier, mais par le surcroît de sens que lui ont donné des générations de croyants. Dans le targoum araméen des synagogues anciennes, cette bénédiction est ainsi paraphrasée : « Que le Seigneur te bénisse en toutes tes occupations ! Qu’il te garde des démons de la nuit et des mauvais esprits, des démons de minuit et des démons de l’aurore, des démons des ruines et des démons du soir. » La valeur protectrice de cette bénédiction a perduré dans l’histoire chrétienne. François d’Assise avait recopié ce texte biblique de sa propre main pour que frère Léon le porte sur lui en une période de tentations et de dépression. Ainsi ce texte est devenu la prière des familles franciscaines.

* Une paix intérieure. « La réponse de l’âme à la Lumière se traduit par l’adoration et la joie intérieures ; par la reconnaissance et l’hommage, le don de soi, le silence qui écoute. Les lieux secrets du cœur cessent d’être un atelier bruyant, pour devenir un sanctuaire d’adoration où nous nous offrons en oblation à Dieu, où l’Éternel garde en paix ceux qui sont fermes dans leurs sentiments et se confient “en Celui qui connaît les plus intimes de notre vie” » (Thomas R. Kelly, quaker [1893-1941], La Présence ineffable).

 

Psaume 66 (« Que les nations chantent leur joie »)

 

Ce poème s’inspire de l’antique bénédiction sacerdotale (1ère lecture). Comparer les expressions : Que le Seigneur te bénisse… et Que le Seigneur vous prenne en grâce et vous bénisse. De même : Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage et Que son visage s’illumine pour nous.

Paris Surréalistes+annexes

Du cadre d’Israël à l’horizon des nations

La bénédiction sacerdotale se concentrait sur la faveur divine à l’égard d’Israël, désigné à la 2e personne du singulier, tandis que notre psaume élargit la perspective à la terre, le monde, toutes les nations. Plus précisément, Israël s’exprimant ici en « nous » en appelle à une pleine bénédiction sur lui-même, en sorte que le monde découvre dans le bonheur du Peuple élu un Dieu préoccupé de toutes les nations. Ce salut universel se concrètise en une prospérité agricole : La terre a donné son fruit. On sait que, dans certains courants de l’Ancien Testament, les bonnes récoltes relèvent d’une bénédiction divine, tandis que les mauvaises signifient une malédiction (voir la logique du célèbre chapitre de Deutéronome 28)

Les joies de l’ambiguïté poétique

Par son langage poétique, le psaume est à dessein ambigu. On peut comprendre que le psalmiste invite les peuples à connaître la conduite de Dieu (« ton chemin ») en constatant la prospérité d’Israël. On peut penser en même temps qu’il souhaite voir les nations païennes bénéficier des bénédictions accordées à Israël. Ou encore, les peuples seraient appelés à reconnaître dans leur propre prospérité l’action du Dieu dont se réclame le Peuple choisi. Sans doute, avec humour peut-être, le poète a-t-il conscience de ces tensions. À ses premiers lecteurs de se situer. Valorisent-ils l’élection unique d’Israël ? Pensent-ils plutôt que cette élection doit déboucher sur un témoignage éclairant les nations ?

Ambiguë tout autant, la forme du poème. Est-ce une prière de demande ? Selon la flexibilité de la grammaire hébraïque, l’expression la terre a donné son fruit peut se traduire aussi : que la terre donne son fruit. Est-ce un chant de louange et d’action de grâce ? En tout cas, l’expression « ton chemin » renvoie à la conduite du Roi de l’univers qui apporte le salut, qui gouverne le monde avec justice et, tel un berger, conduit les nations.

BonPasteur

Une relecture incessante

Ces ambiguïtés relèvent d’une plasticité poétique qui ouvre au psaume une postérité de sens pour les lecteurs ultérieurs. Dans l’expression « la terre a donné son fruit », certains pères de l’Église liront l’apparition du Christ en notre monde. De même, dans le vers « ton chemin sera connu sur la terre », l’imagination fertile et légitime de saint Augustin verra une prophétie de celui qui dira : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jean 14, 6). Des générations de missionnaires pourront même entendre dans ce psaume une annonce du rayonnement universel de l’Évangile, selon la déclaration de Paul : « C’est aux nations que ce salut de Dieu a été envoyé. Les nations, elles, écouteront » (Actes 28, 28). Lecture sans cesse recommencée ! Comment prier ce psaume, au seuil de l’an nouveau, dans le contexte douloureux des conflits du Proche Orient ?

 

Galates 4, 4-7 (« Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme »)

Paul résume ici l’aventure chrétienne : sans la foi, nous étions des « esclaves ». Nous voici devenus libres et, mieux encore, « fils ». Aux versets 1 à 3, il rappelait qu’à son époque et dans sa société, l’enfant ne se distinguait guère de l’esclave, puisqu’il se trouvait soumis à toutes sortes de tutelles, jusqu’au jour où son père le déclarait majeur. Paul songe à une double situation d’enfance assujettie, d’immaturité : celle du païen, servant des dieux trompeurs, et celle du Juif, sujet de la Loi mosaïque.

Or, à présent, Dieu « a envoyé son Fils » avec mission de payer notre affranchissement de toutes ces tutelles. Le prix que payait le Christ pour cela était simplement celui de l’amour : une vie de solidarité, jusqu’à la mort, avec ceux qui « sont sujets de la Loi ». Dieu a aussi envoyé en nous l’Esprit de son Fils et nous entrons ainsi dans la relation de respect et d’amour qu’il a avec ce Fils. L’esclave n’a pas la parole. Au contraire, l’Esprit nous fait parler librement à Dieu comme à notre père, et même à notre « papa », selon le mot araméen Abba par lequel Jésus s’adressait à Dieu (voir Marc 14, 36).

Huit jours après Noël, l’Église honore *Marie par qui s’est réalisée, dans la simplicité d’un accouchement, cette union de Dieu avec l’humanité : car le Fils qui nous rachète est « né d’une femme ».

Marie Basilique du Rosaire Lourdes

*Marie.. Nulle part ailleurs Paul ne fait allusion à Marie. Notons le parallèle qu’il établit ici : « né d’une femme, né sous la Loi ». Cette double expression souligne avant tout la condition fragile du Fils, solidaire d’une humanité assujettie au régime d’une Loi divine, éclairante parce qu’elle dénonce le péché, mais incapable de nous délivrer du péché. Comme d’autres sages, Job s’exclamait : « L’homme, né de la femme, a la vie courte et des tourments à satiété ! » (Job 14, 1). C’est l’honneur de Marie d’avoir introduit le Fils de Dieu dans notre faiblesse.

Luc 2, 16-21 (Quand fut arrivé le huitième jour, celui de la circoncision)

L’épisode se déploie en quatre phases : c’est d’abord le message des bergers, puis les réactions intérieures de Marie et l’élargissement de l’annonce des bergers, à « tous ceux qui les entendirent », première prédication de l’Évangile. C’est enfin la nomination de Jésus, lors de sa *circoncision « le huitième jour ».

L’annonce des bergers

Enfin, les bergers arrivent à la crèche ! L’évangile fait suite à celui que nous entendions la nuit de Noël. Les bergers ont obéi à l’ordre implicite de l’Ange et ils trouvent le signe annoncé : « le nouveau-né couché dans la mangeoire ». Modèle des pauvres qui ont reçu l’Évangile, ils deviennent à leur tour missionnaires, racontant ce que le Ciel leur a révélé (l’apparition d’un Sauveur, d’un Messie, d’un Seigneur). Outre Marie et Joseph, se trouvent sans doute là des parents et des voisins, car Luc imagine la présence d’un auditoire. Et, comme plus tard la prédication des apôtres, les paroles des bergers suscitent déjà deux réactions opposées : les uns en restent à un « étonnement » stérile, les autres accueillent le message (comparer Actes 17, 32-34 ou 28, 24-25).

Sainte Famille 2

Marie retenait tous ces événements

Marie Grand Ilet la RéunionCe deuxième camp est représenté par Marie, modèle de l’Église des humbles qui fait confiance à la Parole de Dieu. Selon l’évangéliste, Marie va de découverte en découverte, lorsqu’elle écoute l’ange Gabriel, puis Élisabeth, puis les bergers, avant de se laisser bientôt déconcerter par l’attitude du jeune Jésus retrouvé au Temple (Luc 2, 41-50). Disposée à l’accueil du mystère de Dieu, « elle retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur ». Ces paroles rappellent l’attitude de Daniel essayant de comprendre sa vision du Fils de l’homme et « gardant ces événements dans son cœur » (Daniel 7, 28), dans l’espérance de leur accomplissement. Si, en cette fête, nous saluons Marie comme la Mère de Dieu, ce titre lui vient d’abord de son écoute silencieuse, disponible et constante de la Parole de Dieu qui se livre au fil et au cœur des événements.

Les bergers, messagers de l’Évangile

Les bergers ont constaté et proclamé ce qui leur avait été annoncé. Ils repartent en rendant grâce publiquement « pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu ». Leur mission continue donc. Luc dessine en eux la figure des premiers apôtres. Car, plus tard, Pierre et Jean diront devant le tribunal : « Nous ne pouvons pas taire ce que nous vu et entendu » (Actes 4, 20), à savoir la puissance du Christ ressuscité.

Le Nom de Jésus

Christ souriantLe texte s’achève par une mention très sobre du rite de la circoncision, pratiqué selon la règle exacte huit jours après la naissance, un signe que saint Paul revendiquera pour sa part (Philippiens 3, 5). Ce rite scellait l’identité juive du nouveau-né, comme le signe de la Loi de Moïse et de l’Alliance conclue par Dieu avec Abraham. On ne saurait mieux illustrer l’affirmation de Paul (2e lecture) : il est « né d’une femme et soumis à la loi de Moïse. » L’évangéliste insiste davantage sur l’imposition à l’enfant du nom de Jésus (c’est-à-dire « le Seigneur sauve »), dernière mention de l’obéissance de Marie à la parole de Dieu (voir Luc 1, 31).

 

*La circoncision de Jésus. C’est cet événement que, selon le calendrier, la liturgie salue, « le huitième jour » (l’octave) après la nativité du Seigneur. Avant le Concile Vatican II, ce jour s’intitulait « la Circoncision de Notre Seigneur » et saluait ainsi l’enracinement humain de Jésus et la continuité de l’Alliance divine avec le Peuple élu : « Le Christ s’est fait le serviteur des (Juifs) circoncis, en raison de la fidélité de Dieu, pour réaliser les promesses faites à nos pères » (Romains 15, 8). Certains Juifs sympathisants du catholicisme regrettent que nous ayons abandonné le titre pré-conciliaire de cette fête, et certains catholiques sympathisants du judaïsme le regrettent aussi.

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