Les éléments essentiels de la contemplation spirituelle (Thomas Merton ; 7-8)

  • Saint Bernard fait remarquer que l’amour se suffit à lui-même, qu’il est sa propre fin, son propre mérite, sa propre récompense. Il ne cherche point de cause au-delà de lui-même, ni de fruit en dehors de lui. L’acte même d’aimer est la plus grande récompense de l’amour. Aimer d’un amour désintéressé et pur le Dieu qui est la source de tout amour ne peut qu’être la joie la plus pure et la plus parfaite, et la plus grande de toutes les récompenses. Amor praeter se non requirit causam, non fructum : fructus ejus, usus ejus ([1]). Et il s’exclame : « J’aime parce que j’aime ; j’aime pour aimer », Amo quia amo, amo ut amen (Sermon 83 dans Cantica).

  • L’expérience de la prière contemplative, et les états successifs de contemplation par lesquels on passe, sont tous affectés par le fait que l’âme est passive, ou en partie passive, sous la conduite de Dieu. C’est une consolation singulière que de percevoir soudain, et d’éprouver la profonde conviction expérientielle, qu’on est emporté ou entraîné par l’amour de Dieu. Mais c’est également une angoisse singulière que d’avoir le sentiment aigu de son impuissance et sa déréliction lorsqu’on se trouve incapable de rien faire par soi-même. Quand les facultés ne peuvent plus assurer leur service comme à l’ordinaire, on passe forcément par des périodes d’incapacité étrange, d’amertume, et même de quasi-désespoir. Dans les deux cas, mieux vaudrait ne pas accorder trop d’attention au « phénomène » dont on fait apparemment l’expérience. Mieux vaut purifier son intention et se garder de s’analyser. Les « profondeurs[2]» de déréliction et d’amertume où nous baignons une fois sortis de notre sphère[3] naturelle ne se prêtent pas à une observation exacte. Dans ces moments-là, la réflexion sur nous-mêmes devient trop facilement morbide ou angoissée à l’excès. La foi, la patience, et l’obéissance sont les guides qui doivent nous aider à avancer paisiblement dans l’obscurité sans regard sur nous-mêmes. Quant aux consolations de la quiétude contemplative, notons qu’à trop se concentrer sur elles, la réflexion ne tarde pas à se transformer en une sorte de complaisance narcissique, et qu’il vaut mieux l’éviter. Même à supposer qu’on soit vraiment passif sous l’action divine (et certaines personnes excellent à imaginer qu’elles le sont alors qu’il n’en est rien), reste que la réflexion sur soi serait exactement le type d’activité qui s’avérait faire obstacle à l’action de la grâce. Le « rai de ténèbres » par lequel Dieu éclaire notre âme dans la contemplation passive a ceci de singulier qu’il nous rend indifférents à nous-mêmes, à nos ambitions spirituelles, et notre « état ». Si nous laissons la lumière divine jouer comme elle l’entend sur la profondeur de notre âme, et nous abstenons de trop curieusement nous examiner, nous cesserons progressivement de nous inquiéter de nous-mêmes, et oublierons ces questions sans intérêt. Ce mélange d’indifférence et de confiance est lui-même une grâce mystique, un don divin de sagesse[4], qui laisse toutes les décisions à Dieu dans le non-dit[5] d’un présent qui ne connaît aucune explication, aucun projet, ni aucun plan. Comme le dit Eckhart, l’amour mystique de Dieu est un amour qui ne pose pas de questions [6].

[1] Traduction (proposée en note par l’éditeur) : « L’amour n’a pas d’autre cause que lui-même ni de fruit autre que lui-même : son fruit, c’est sa pratique. »

[2] « depths » remplace « heights ».

[3] « sphere » remplace « depth ».

[4] En anglais : « a gift of Divine Counsel ».

[5] En anglais : wordlessness.

[6] « … Comme le dit Eckhart… questions » : ajout.

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