Le désir de la contemplation (Thomas Merton)

Quoique nous puissions penser du champ couvert par la vocation contemplative (si elle est ou non, à notre avis, « ouverte à tous »), le fait est que c’est quelque chose d’ordinaire », du moins en droit, dans toutes les religions évoluées. Partout en effet, que ce soit dans le christianisme ou le bouddhisme, l’hindouisme et l’islam, on trouve des exemples de vie contemplative, au moins au sens large. Partout, on trouve au moins une forte aspiration naturelle à l’unité intérieure et à la communion[1] intuitive avec l’Absolu. Et partout, on trouve l’une ou l’autre expression de quelque forme d’expérience spirituelle, souvent naturelle, parfois surnaturelle. Cette dernière est possible théoriquement au moins n’importe où sous le soleil pour n’importe quel homme droit en quête sincère de la vérité, et qui répond aux inspiration de la grâce divine.

C’est ici évidemment un sujet délicat et subtil, e je n’ai pas voulu entrer dans les questions âprement débattues qui surgissent de tous côtés à son propos. Mais il me semble nécessaire d’avoir quelque compréhension des faits, et que pour cela, le mieux est de les voir sous leur angle le plus simple et moins sensationnel. Car il ne faut pas exagérer, déformer, et magnifier, la contemplation. Elle est essentiellement simple et humble. Nul ne peut y entrer que par le chemin de l’obscurité et de l’oubli de soi. Elle implique également toute une discipline, mais par-dessus tout celle, normale, de la vertu quotidienne ; notamment la justice envers autrui, l’honnêteté intellectuelle, beaucoup de travail, l’absence d’égoïsme, la fidélité aux devoirs de son état de vie, l’obéissance, la charité, l’esprit de sacrifice. Nul ne devrait se laisser leurrer par ses aspirations contemplatives s’il n’est pas prêts à assumer, en premier lieu, les travaux et obligations ordinaires de la vie morale. La contemplation n’est pas une espèce de raccourci magique et facile pour arriver au bonheur et à la perfection. Et pourtant, puisqu’elle vous met effectivement en contact avec Dieu dans une relation je-Tu d’amitié mystérieusement expérimentée, elle apporte nécessairement cette paix que le Christ a promise et que « le monde ne peut pas donner ». Il peut y avoir beaucoup de désolation et de souffrance dans l’esprit du contemplatif, mais il y a toujours plus de joie que de chagrin, plus d’assurance que de doute, plus de paix que de désolation. Le contemplatif est un homme qui a trouvé ce que tout homme, d’une façon ou d’une autre, recherche.

S’il en est bien ainsi, il est à coup sûr légitime que tout un chacun désir et recherche cet accomplissement de soi, cette expérience de la réalité, cette voie d’entrée dans la vérité. Mais ici encore, on se heurte à un paradoxe : si ce désir est, en soi, légitime, est-il néanmoins licite pour ceux qui se méprennent totalement à son sujet ? Doit-on encourager quelqu’un à désirer la contemplation s’il est pour le moment incapable d’en saisir la vraie nature et plus encore, de remplir les conditions requises ?

Laissons tout un chacun la désirer, dirai-je, pourvu seulement qu’il soit sincère et réfléchi et qu’il reste ouvert à la vérité. Rigidité et préjugés sont les grands obstacles à la contemplation. Celui qui croit savoir à l’avance ce qu’elle est s’empêche d’en découvrir la vraie nature puisqu’il est hors d’état de changer d’avis[2] et d’admettre quelque chose de totalement nouveau. Celui qui croit que la contemplation est chose sublime et spectaculaire n’est pas réceptif à l’intuition d’une Réalité suprême et transcendante, et en même temps immanente à son moi ordinaire. Celui qui a besoin d’être exalté, et pour qui le mysticisme est le summum de l’ambition humaine, ne pourra jamais connaître la libération accordée à ceux-là seuls qui ont renoncé à réussir. Et puisque nous sommes pour la plupart rigides, attachés à nos idées, convaincus de notre sagesse, fiers de nos capacités, et livrés à l’ambition personnelle, le désir de la contemplation est dangereux pour n’importe lequel d’entre nous. Mais si nous voulons vraiment nous libérer de ces péchés, il y a des chances pour que le désir de la liberté contemplative et de l’expérience de la réalité transcendante s’éveille en nous de lui-même, à notre insu ; et que ce désir soit satisfait presque avant que nous en prenions conscience. C’est ainsi que se réalise une vraie vocation contemplative.

Extrait de « L’expérience intérieure », par Thomas Merton (Editions du Cerf)

[1] « communion » remplace « contact ».

[2] En anglais : change his mind, expression toute faite équivalente en général à un simple changement d’avis ou d’opinion. Faute de mieux, j’ai utilisé la traduction habituelle même si elle laisse ici à désirer dans la mesure où il s’agirait en fait d’une véritable conversion de l’esprit (N. d. T.).

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