12ième dimanche du temps ordinaire par P. Claude TASSIN (Spiritain)

  Commentaires des Lectures du dimanche 21 juin 2015

 

Job 38, 1.8-11 (” Ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots “) 

Goûtons d’abord la poésie du texte, très bien traduit par le lectionnaire liturgique. Entrons ensuite dans la manière dont les  anciens Orientaux se représentent le monde. Si Dieu parle « du milieu de la tempête », c’est que le cosmos est un tourbillon de forces négatives et mortelles jugulées par le Créateur. Surtout, dans cette culture antique *la mer représente le mystère du mal dans lequel on se noie. Avant la création, il y avait l’abîme, l’océan abyssal. Par la création, Dieu impose des vannes à ce monde dangereux.

  Demandons-nous alors quel rôle joue ce poème dans le livre de Job. Pendant de longs chapitres, Job a hurlé sa révolte : Pourquoi le juste souffre-t-il ? La fin du livre apporte une réponse divine énigmatique : Ta question est une bonne question, mais elle part d’une sagesse limitée. Tu te heurtes à une sagesse mystérieuse, celle du Créateur qui, au long de l’histoire, sait museler les forces du mal.

  Ce texte prépare l’évangile. En Jésus qui apaise les flots, Dieu se révèle comme le maître de l’abîme de nos angoisses. Mais l’angoisse s’est déplacée. Pourquoi souffrons-nous, demande Job ? Pourquoi sommes-nous assaillis dans notre mission, demandent les témoins de Jésus ? 

* La mer. Dans le récit des possédés de Gérasa, les esprits impurs se précipitent dans la mer (Marc 5, 13). Maître des ennemis de l’homme, Jésus les renvoie dans leur lieu mythique des forces du mal. Selon le même symbole, l’Apocalypse (21, 1) dépeint ainsi l’univers à venir : « Le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n’y en a plus ». L’auteur sacré ignore, semble-t-il, les plaisirs balnéaires. Il souligne seulement que Dieu ne laissera pas l’humanité se noyer dans la mort et le désespoir. 

 

2 Corinthiens 5, 14-17 (“Un monde nouveau est déjà né “) 

Paul s’achemine vers la conclusion de son débat avec les Corinthiens, débat commencé en 2 Corinthiens 2, 14. Ceux-ci se sont laissé mener par certains missionnaires trop imbus d’eux-mêmes, trop prompts à se faire valoir par leur éloquence et leurs performances spirituelles. Paul veut ramener ses lecteurs au véritable évangile.

  « *L’amour du Christ nous saisit », nous les apôtres, écrit-il. L’Évangile se résume dans le don de soi de Jésus pour que les hommes vivent unis à lui et entre eux. Selon « la manière simplement humaine » de penser, la mort du Messie n’a-t-elle pas été un échec ? Non ! Elle invite à dépasser les jugements trop humains, puisque, par la croix, Jésus a inauguré un monde nouveau. Nous devons nous décentrer de nous-mêmes, nous renouveler, en suivant le chemin d’amour ouvert par Jésus.

  Incidemment, et la traduction liturgique ne permet pas de le saisir, Paul défend son statut d’apôtre. D’autres apôtres lui contestent son titre, lui reprochent de n’avoir pas connu le Christ « selon la chair », c’est-à-dire durant sa vie terrestre. Mais, pour Paul, dans le monde nouveau inauguré par la résurrection, tout croyant ressortit à une création nouvelle (et non « une créature nouvelle ») qui ne fonde pas plus sa foi simplement sur la connaissance de Jésus de Nazareth. Aujourd’hui se multiplie la vocation apostolique de celles et ceux qui n’ont pas connu Jésus sur les chemins de la Terre d’Israël.

  Implicitement, c’est donc à sa relation pastorale que songe Paul. Il voudrait que ses chers Corinthiens comprennent ses critiques et le désintéressement qui l’anime. Il voudrait que les relations entre l’Apôtre et ses correspondants repartent sur de nouvelles bases, plus évangéliques. Ceux-ci sont des « créatures nouvelles », adultes. Qu’ils se comportent aussi de manière adulte avec lui. 

* « L’amour du Christ » n’est pas l’amour que nous portons au Christ, mais l’amour du Christ pour les hommes. C’est l’amour de celui qui meurt pour tous, pour que tous se sentent concernés et entraînés par un tel désintéressement. Cet amour du Christ « saisit » les apôtres, ou les « coince », les « contraint » (le verbe grec est difficile à traduire). Il les contraint à annoncer l’Évangile avec désintéressement, contre vents et marées, malgré l’incompréhension ou les réticences de leurs auditeurs.

 

Marc 4, 35-41 (“Qui est donc celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? “) 

Pour annoncer l’Évangile à la suite du Seigneur, même au quotidien, il nous faut nous risquer sur d’autres rives inconnues, et pour cela affronter des tempêtes. 

Passons sur l’autre rive 

La journée a été chargée. Par ses paraboles (Marc 4, 1-34), Jésus a révélé à la foule juive les richesses du règne de Dieu. Mais il y a urgence ; il part « comme il était » (sans changer de vêtements ?). Il a hâte d’étendre l’annonce de l’Évangile. « Sur l’autre rive », il va rencontrer le monde païen, enchaîné au mal, symbolisé par le possédé gérasénien (Marc 5, 1-20). En fait, ces épisodes sont une leçon de choses pour la future mission de l’Église. 

Survient une violente tempête 

Curieusement, Marc s’intéresse moins aux passagers qu’à la barque submergée, accompagnée tout aussi curieusement « d’autres barques » qui disparaitront aussitôt mentionnée de l’intérêt du narrateur. Simplement, à la manière laconique de Marc, ces mentions symboliques pointent vers le sort des communautés chrétiennes à venir. Quand l’Église sort d’elle-même pour aller témoigner, elle doit essuyer des tempêtes. D’ailleurs le récit s’inspire d’un précédent biblique, l’histoire de Jonas fuyant son envoi aux païens de Ninive.

  Comme Jonas (Jonas 1, 5), Jésus dort dans la tempête. Mais le sommeil de Jésus a une autre signification. Il signifie la mort de Jésus, sa disparition, son invisibilité. Il traduit l’angoisse des chrétiens de tous les temps. Ceux-ci veulent bien suivre leur Maître, mais ils s’inquiètent de son absence apparente, de son silence. Nous nous sentons perdus dans les tempêtes qui nous assaillent. 

Vous n’avez pas la foi ? 

Pourtant, Jésus est là. Il sait que notre angoisse n’est pas d’ordre météorologique. Elle s’enracine dans l’hostilité que les gens et l’univers entier semblent parfois opposer à la mission des croyants. C’est pourquoi Jésus s’adresse aux éléments en furie comme à des personnes, à des démons : il « menace » le vent et la mer en ces termes : *« Silence, tais-toi ! ». Ceux qui s’embarquent à la suite de Jésus ont raison de lui crier : « Nous sommes perdus. » Mais ils l’offensent par leur question : « Cela ne te fait rien ? » D’ailleurs, ils l’interpellent comme « Maître », et non comme « Seigneur » : ils n’accèdent pas encore à la foi pascale, une déficience que l’évangéliste soupçonne chez nous, ses lecteurs. 

Qui est-il donc ? 

De la peur, on passe à une « grande crainte », un respect teinté d’amour devant une issue qu’on n’osait pas espérer. Appuyons sur la touche « avance accélérée » du film de l’évangile de Marc et nous aboutirons à Marc 16, 8, à la crainte des saintes femmes entendant l’annonce la résurrection du Seigneur. Car, en fait, c’est de cela qu’il est question dans le récit de la tempête apaisée.

  Cet épisode aussi un appel à notre mémoire de croyants. N’est-il pas vrai que, dans nos vies, le vent et la mer obéissent au Seigneur ? Qui est-il donc ? La question demeure, vitale. Car la foi est toujours une question.

 

* « Silence, tais-toi ! » La signification profonde de la tempête apaisée apparaît dès Marc 1, 21-23, lors de la première action publique de Jésus. L’esprit impur proclame : « Je sais qui tu es : le Saint de Dieu; » Jésus « le menace » et dit : « Tais-toi et sors de lui ». L’auditoire réagit en ces termes : « Qu’est-ce que cela ? Même aux esprits impurs, il commande et ils lui obéissent. » De même, le vent et la mer représentent les forces du mal qui se calment sur l’ordre de Jésus, et les témoins réagissent en s’interrogeant sur son identité. Les démons savent ; les hommes s’interrogent. Dans les guérisons et les exorcismes de Jésus, les démons et autres puissances nuisibles ont avoué leur défaite et identifié leur vainqueur. Mais Jésus leur impose le silence (voir Marc 3, 11-12). Car les hommes, eux, ne connaîtront le vrai visage du Sauveur qu’après la croix, par leur foi en sa résurrection.

 

 

 

 

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