2ième Dimanche de Carême – par Claude WON FAH HIN

Homélie du dimanche 28/2/2021 

Genèse 22 1–2, 9–18 ; Romains 8 31–34 ; Marc 9 2–10

Dans le texte qui précède l’Evangile d’aujourd’hui, Pierre a reconnu que Jésus est bien le Christ, en qui il voyait, comme la plupart des Hébreux, l’homme providentiel capable de vaincre l’occupant romain. Ils attendaient donc un messie vainqueur et glorieux. Aussi, dès la première annonce de la Passion, Jésus révèle à ses disciples qu’il va beaucoup souffrir, qu’il sera rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il sera tué, et après trois jours il ressuscitera. Devant ce drame de la Passion qui se dessine, Pierre se mit à le « morigéner » c’est-à-dire à le gronder, à lui faire une leçon de morale, à le sermonner.  Réaction directe de Jésus à Pierre (Mc 8,33) : « Passe derrière-moi Satan ». Difficile de suivre le Christ même pour le premier des Apôtres. Et c’est ce qu’affirme Jésus immédiatement après ce passage (Mc 8,34) : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive ». Et quand on parle de « croix », tout le monde ou presque, dans son for intérieur, fait un pas en arrière. C’est un manque de confiance en Dieu. C’est pourquoi le premier texte d’aujourd’hui nous parle d’Abraham et de son fils Isaac pour nous faire comprendre qu’il nous avoir une confiance absolue en Dieu. – A Abraham qui s’est plaint de ne pas avoir d’enfant alors qu’il est très âgé, Dieu lui a promis une descendance aussi nombreuse que les étoiles (Gn 15,5) : « lève les yeux au ciel et dénombre les étoiles si tu peux les dénombrer et il lui dit « telle sera ta postérité ». Et maintenant que Dieu lui a donné un fils, Isaac, Il lui demande de le sacrifier (Gn 22,2) : « Prends ton fils, ton unique, que tu chéris, Isaac…et …tu l’offriras en holocauste sur une montagne que je t’indiquerai ».

Dieu semble contradictoire dans ses paroles et dans ses décisions. D’un côté, il accorde un fils unique à Abraham et lui promet une descendance nombreuse et maintenant, il demande de sacrifier ce fils unique, encore jeune enfant. Devant cette incompréhension de la décision divine, n’importe quel homme dit « normal » aurait perdu sa confiance en Dieu. Mais pas Abraham, justement appelé le « Père des croyants ». Il fait une confiance totale à Dieu. Cela peut nous sembler barbare que Dieu puisse demander à un parent de tuer son fils, mais à l’époque, il était courant que l’on sacrifiait à Dieu le premier-né. Ce n’est pas cela qui pouvait inquiéter Abraham, mais plutôt la contradiction entre la promesse de Dieu qu’il aura une descendance nombreuse et sa demande de sacrifier Isaac, « ton unique fils que tu chéris » dit Dieu. Le texte ne dit rien sur le ressentiment d’Abraham. Ce dernier ne fait aucun commentaire. Abraham obéit à Dieu sans broncher. Et il va même charger le dos d’Isaac du bois de son propre sacrifice, comme Jésus a lui-même porté sa croix. Au moment où Abraham va porter le coup fatal, l’Ange de Yahvé, c’est-à-dire Dieu lui-même, intervient : « Abraham…N’étends pas la main contre l’enfant !  Ne lui fais aucun mal !  Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique ». Dieu, qui est Amour et Vie, sauve ainsi Isaac. Et voilà la récompense de Dieu à Abraham (Gn 22, 16-18), lui rappelant ce qu’il lui avait déjà promis (Gn 15,5): « parce que tu as fait cela, que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, 17 je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable qui est sur le bord de la mer, et ta postérité conquerra la porte de ses ennemis. 18 Par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre, parce que tu m’as obéi ». Pour Dieu, la vertu d’obéissance est très importante, car l’obéissance amène à faire la volonté de Dieu et donc l’application de ses commandements dont l’amour de Dieu et du prochain. On peut tirer au moins deux réflexions : d’abord, en refusant le sacrifice d’Isaac, Dieu refuse tous sacrifices humains.

Ensuite, Abraham sacrifie un bélier à la place d’Isaac. Et pendant longtemps, « dans la présentation de tout premier-né au Temple, on offre des victimes de substitution, ne fut-ce que deux colombes » (Achille Degeest – Pain du Dimanche – Année B – P. 138). Mais pour autant, est-ce que le sacrifice d’animaux est efficace ?  La réponse nous est donnée en He 10,1 : « La Loi est absolument impuissante, avec ses sacrifices, toujours les mêmes, que l’on offre perpétuellement d’année en année, à rendre parfaits ceux qui s’approchent de Dieu ». He 10,4 : « Du sang de taureaux et de boucs est impuissant à enlever des péchés ». Inefficace pour rendre parfaits ceux qui s’approchent de Dieu et inefficace pour enlever les péchés. Dieu ne veut donc plus de ces sacrifices d’animaux, de surcroît inutiles. Is 1,11 : « A quoi bon m’offrir tant de sacrifices? dit le Seigneur. Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’en veux plus ». C’est clair : inutile d’offrir à Dieu des sacrifices d’animaux. Seul l’amour est capable de détruire le péché et de rendre parfaits les êtres humains. 1S15,25 : « L’obéissance vaut mieux que le sacrifice, la docilité vaut mieux que la graisse de bélier ». Ce qui plait à Dieu c’est l’obéissance à Dieu, c’est-à-dire accomplir sa volonté, et donc l’amour de Dieu, et l’amour des uns pour les autres, (Os 6,6) : « C’est l’amour que je désire, et non les sacrifices, la connaissance de Dieu, plutôt que les holocaustes ». Et le sacrifice du Christ sur la croix, c’est-à-dire l’amour traduit en acte, dicté par l’amour du Père et du Fils en faveur des hommes, a été efficace une fois pour toute, pour le rachat des péchés des hommes, et pour la gloire de Dieu puisque le Christ ressuscité se retrouve à la droite de Dieu. On ne va à la gloire de Dieu que par le don de sa vie. Et justement, cette gloire de Dieu se retrouve dans la Transfiguration. Devant la faiblesse de ses disciples avant la Passion, Jésus va donc les fortifier dans leur foi par la Transfiguration. – Dans cette scène de la Transfiguration, on retrouve les mêmes manifestations théophaniques du Sinaï et qui signifient la présence de Dieu: les six jours, la haute montagne, la nuée, la frayeur, la voix céleste et des témoins. Ensuite, Elie, Moïse et Jésus qui sont transfigurés. Elie représente les prophètes, et Moïse la Loi. Ainsi, c’est tout l’Ancien Testament qui est ici représenté à la Transfiguration, en présence de Jésus qui, Lui, est du Nouveau Testament. Autrement dit, l’Ancien Testament et le Nouveau Testament sont en lien direct, c’est un ensemble, un tout. Il faudra lire le Nouveau Testament à la lumière de l’Ancien et lire l’Ancien Testament à la lumière du Nouveau. Et non pas lire seulement le Nouveau Testament.

Enfin, les trois témoins, Pierre, Jacques et Jean, se retrouvent non seulement dans la scène de la Transfiguration mais encore à la résurrection de la fille de Jaïre (Jaïre est un chef de synagogue), et aussi à Gethsémani. Autrement dit, pour connaître la gloire de Dieu (à la Transfiguration dans le Royaume de Dieu), nous passerons par les situations où sont passés les trois témoins : par Gethsémani (c’est-à-dire la souffrance) et la croix (c’est-à-dire le sacrifice : le don de la vie par amour). « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le » dit La voix céleste. Et voilà ce que dit le Christ (Mt 8,34) : « Si quelqu’un veut me suivre, qu’il se renie lui-même et qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive ». Mt 10,38 : « Qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi ». N’ayons pas peur d’entendre ces paroles. Essayons de comprendre ce que c’est que la croix pour un chrétien. Notre croix et notre « agonie » seront-elles les mêmes que celles du Christ ? Rappelons que le sacrifice du Christ est unique et une fois pour toute. Il n’y a donc pas besoin d’un autre sacrifice, tel que le Christ l’a vécu, c’est déjà fait une fois pour toute. Nous n’aurons donc pas forcément un sacrifice sanglant qui soit semblable à celui du Christ.  Père Sesboüé nous explique ce qu’est la croix du Chrétien. Jésus, en allant au sacrifice, a donné sa vie par amour pour nous, les pécheurs. Notre sacrifice consiste à faire l’inverse : donner notre vie par amour au Christ. Pas de manière sanglante même si cela peut arriver dans les moments de persécutions ou de martyr, mais surtout donner sa vie par amour pour Dieu et en aimant tout le monde, réalisant ainsi la volonté de Dieu à travers ses commandements. Porter sa croix apparaît ici comme la manière nécessaire de « suivre Jésus ». Bernard Sesboüé nous dit : Cet appel du Christ à le suivre en portant sa croix n’est pas pointé sur la souffrance, mais sur le « suivre Jésus », sur le fait d’être « avec lui ». Et tout le monde sait que « suivre Jésus » de manière continuelle n’est pas chose facile. Certains ne pensent à Lui que lorsqu’ils viennent à la messe et rarement en semaine, et encore pendant la messe, leur cœur n’y est pas.

On ne peut pas dire qu’on s’est mis à la suite du Christ en consacrant seulement 1H30 par semaine au Seigneur. « Suivre Jésus » exige un renoncement à soi-même, même éventuellement aux devoirs familiaux prioritaires (Mt 10, 37) et conduit à « perdre sa vie », c’est-à-dire sa vie mondaine, vie comme vit le monde sans Dieu, occupé uniquement aux affaires terrestres, avec ses turpitudes, ses cupidités, ses mésententes, ses divisions, ses haines et crimes, son « ladilafé », il faut perdre cette manière de vivre pour la consacrer à Dieu tout en étant au milieu du monde. « Suivre le Christ est une invitation exigeante à renoncer aux images illu­soires de nous-mêmes qui sont le fruit de notre imagination: On s’imagine ainsi être quelqu’un d’important dans la vie parce qu’on est riche, parce qu’on est un élu, parce qu’on est patron d’une entreprise, on s’imagine être le plus beau de la terre, on se sent être le centre du monde, on a toujours quelque part un certain pouvoir où on se sent toujours meilleur ou plus intelligent que tout le monde etc…. Notre culture développe un réseau d’images dans les­quelles nous voulons paraître. Paraître fort, paraître meilleur, paraître bon, paraître sage, paraître intelligent, paraître tout ce qu’on n’est pas en réalité. Et tout cela nous éloigne du Christ. L’exaltation du moi se traduira alors par la sous-estimation, voire l’écrasement des autres. Nous cherchons tous plus ou moins à nous dérober à notre propre vérité alors que devant Dieu, nous sommes tous des êtres faibles, pécheurs. Et justement, en reconnaissons que nous sommes faibles et pécheurs, alors, oui, suivre Jésus dans ces conditions sera notre croix, croix qui nous mènera vers la perfection lorsque nous serons dans le Royaume de Dieu. Notre souffrance à nous, notre croix, celle du disciple du Christ, consiste à lutter contre nous-mêmes, contre nos faiblesses, contre nos manques d’amour, contre nos propres regards sur les autres, et c’est une souffrance intérieure que de ne pas y parvenir, de ne pas pouvoir le faire correctement, et de tomber à chaque fois. Mais chaque fois, le Seigneur nous relève. Suivre Jésus, c’est renoncer à toute illusion sur soi-même et se mettre au service des autres, même si l’on est loin d’être parfait, en laissant aux autres la critique, les « sous-entendus », les agacements. Sœur Faustine : « Laissez le monde vous juger sans en être troublée. Que Dieu vous suffise, Lui seul ! » Le disciple du Christ fait ce qu’il a à faire, du mieux qu’il peut, pour être au service de Dieu et du prochain, puis passe son chemin, sans rien attendre en retour, ni honneur, ni gloire, ni reconnaissance, ni fierté, pour se retrouver seul dans le silence de Dieu, dans son intimité et s’y reposer par la méditation ou l’oraison tout en ayant à l’esprit sa prochaine mission. Que Marie, notre Mère, nous aide afin que nous soyons transfigurés avec et dans le Christ qui est Chemin, Vérité et Vie.

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