2ième Dimanche de Carême – Homélie du Père Louis DATTIN

Transfiguration

Mc 9, 2-10

En relisant cet épisode de la Transfiguration, je pensais à l’anecdote que me rapportait, un jour, une jeune maman : emmenant son petit garçon de 5 ou 6 ans à l’église, pour faire une prière, elle lui expliquait que Jésus était présent dans le tabernacle, jusqu’au jour où l’enfant, un peu las sans doute, lui répliqua : « Mais enfin, maman, pourquoi Jésus il fait toujours “coucou” et jamais “le voilà ».

Les enfants ont l’art, n’est-ce-pas, de poser naïvement les questions les plus radicales ! Au moment de la Transfiguration, les trois apôtres ont eu brusquement le sentiment que, cette fois-ci, c’était “le voilà“. Oui, “le voilà“, le Christ, le Fils du Père, s’entretenant avec Moïse et Elie c’est-à-dire avec les partenaires de l’Alliance de la Bible :

le voilà” avec des vêtements resplendissants, nimbé d’une lumière telle qu’elle parait irréelle,

le voilà“, le vrai visage de Jésus : c’est le visage même de Dieu,

le voilà“, aussi, la nuée qui est le signe de l’Alliance,

le voilà“, aussi cette voix : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le », cette même voix qui répète ce qu’elle a déjà dit le jour du Baptême de Jésus, au Jourdain.

Ah ! C’est autre chose que la physionomie de cet homme grave qui parle de sa Passion prochaine, qui raconte qu’il va être mis à mort et que, pour cela, il doit monter à Jérusalem ! Ce n’est plus cet homme sévère qui vient de dire à Pierre : « Va- t- en loin de moi, Satan » parce qu’il avait osé dire que la Passion pouvait être évitée.

Oui, le voilà sous son vrai visage, un visage de lumière, bienveillant, souriant. Oui, c’est cela : c’est cela le sourire de Dieu, Dieu dans sa tendresse.

Or, savez-vous comment on dit “le sourire de Dieu” en hébreu ? ISAAC …et nous voici reportés à la première lecture, où, là encore, Dieu nous parait bien sévère, bien cruel, disons le mot : bien sadique.

« Prends ton fils, ton unique fils, celui que tu aimes, Isaac ; va au pays de Moriah et là, tu l’offriras en sacrifice sur la montagne que je t’indiquerai ». Un Dieu-amour, celui-là ! Un Dieu sourire, celui-là ! Un Dieu de tendresse ! Allons donc ! Pour celui qui ne connaît pas Dieu, ce texte est scandaleux. Comment un père peut-il admettre qu’un Dieu lui demande de tuer son enfant !

L’attitude d’Abraham nous paraitra moins extraordinaire si nous savons que les sacrifices d’enfants étaient pratiqués chez les peuples voisins d’Israël. Mais, ici, au contraire, Dieu veut sauver cet enfant pour montrer aux Israélites, par un exemple tiré de la vie de leur grand ancêtre, qu’il condamne de telles pratiques.

Oui, trop souvent, nous nous faisons des “images de Dieu” qui sont fausses, qui sont même païennes. Combien de chrétiens ont vécu avec, en eux-mêmes, l’image d’un Dieu justicier, d’un Dieu vengeur : “Dieu” est un Dieu tout autre que nous l’imaginons ! Abraham va découvrir un visage de Dieu qu’il ne connaissait encore : Dieu qui ne veut pas la mort de l’homme, mais l’offrande du cœur de l’homme, le visage d’un Dieu qui donne à nouveau son fils à Abraham, celui qui avait accepté de tout perdre.

Dieu est un Dieu de vie et non de mort. Dieu est un Dieu d’espérance. Dieu désire la construction de l’homme, d’un homme nouveau, enfin libéré de tout ce qui l’entrave pour en faire, enfin, un homme libre ! Nous avons à modifier nos images de Dieu.

Mais attention ! Ne nous y trompons pas, si déjà, à la Transfiguration, nous avons un avant-goût de la joie de Dieu : avoir sauvé l’homme, avant-goût de la Résurrection, avant-goût du triomphe définitif de Dieu sur le péché et sur le mal, lueur prématurée et prémonitoire de Pâques, nous savons aussi qu’il y a, pour y arriver, d’autres étapes à franchir et que, si Abraham, dans sa foi héroïque a pu entendre la Nouvelle Alliance de Dieu avec lui et avec sa descendance, ce fut au prix d’une épreuve sans nom, d’une souffrance indicible : il en fut de même pour Dieu. Et quand nous pensons à Abraham, voyant son fils Isaac gravissant la montagne, avec, sur son dos, le bois de l’holocauste, nous ne pouvons ne pas penser à Dieu, voyant son fils, son unique, celui qu’il aime, son autre lui-même, lui aussi, monter le Calvaire, portant sur son dos le bois de la Croix. Isaac s’étendra sur l’autel comme Jésus se couchera sur la Croix. Et ce n’est plus Abraham qui abandonne son fils, c’est Dieu lui-même qui livre la chair de sa chair ! Abraham, lui, entendit : « Ne porte pas la main sur l’enfant, ne lui fais aucun mal », « Tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique ».

A la Passion, il en va autrement : la main des bourreaux n’est pas arrêtée, les clous se sont enfoncés, le sang humain et divin a coulé, on a entendu le Fils dire : « Père, pardonne-leur », puis la parole stupéfiante : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ».

Oui, ce que Dieu a refusé à Abraham : la mort de son fils, Dieu l’a fait lui, par amour. Pour son propre Fils… il a été jusque-là ! «“Père, je remets mon âme entre tes mains » : c’est “l’Alliance, la Nouvelle Alliance”.

Une Alliance qui ne sera pas une évasion dans une contemplation devenue rêve : elle s’incarnera dans un visage, visage à la fois douloureux et pacifié, visage de Dieu que le centurion romain saura bien identifier : « Vraiment, celui-là était le fils de Dieu ».

Voilà jusqu’où va l’amour de Dieu ! La main d’Abraham a été arrêtée, immobilisée : « Ne porte pas la main sur l’enfant ».

La main de Dieu, elle, n’a pas été stoppée : ce que Dieu n’a pas réclamé à Abraham, il l’a fait lui-même, pour lui, pour nous « Il nous a livré son propre Fils » nous rappelle St-Paul, dans la seconde lecture, et accepté qu’il soit mis à mort pour nos péchés. Alors, dans ces conditions, comment pourrait-il, avec son Fils, ne pas nous donner tout ?

Qui accusera ? Qui pourra condamner puisque Jésus-Christ est mort et que, ressuscité, il intercède pour nous ? Devant ce visage du Christ, donné pour nous, livré pour nous, nous mesurons l’importance de l’Alliance de Dieu, un Dieu qui s’engage, pas seulement à protéger l’homme, à l’aider ou à le guider, mais un Dieu qui nous aime à ce point que c’est lui-même qui se livre et qui met en jeu sa propre vie pour le salut de son allié.

L’Alliance, dans la Bible, était toujours conclue par le sang : celui d’un agneau. C’est ce même sang qui avait protégé les Hébreux, la fameuse nuit de leur libération d’Egypte, sang sur le bois du linteau de la porte de la maison. Ce sang de l’agneau sur le bois, c’est maintenant celui de Dieu sur la Croix.

Mesurons, en dévisageant ce visage du Christ transfiguré,

la tendresse infinie de Dieu, jusqu’où va son amour pour nous ! AMEN

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