20ième Dimanche du Temps Ordinaire – Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS, paroisse Saint-Jean-de-Malte (Aix-en-Provence)

 

Lecture : Matthieu 15, 21-28

 

 

“Voici que Jésus arriva dans la région de Tyr et de Sidon.” A l’époque du Christ, la géographie n’était pas d’abord ou essentiellement une affaire d’organisation politique, de répartition des territoires. Elle n’était même pas non plus une affaire sociale ou une affaire de race, comme si tel ou tel peuple, telle ou telle tribu était répartie à tel endroit. Il y avait bien longtemps que cette terre était habitée par tout un ensemble de peuplades extrêmement mélangées. Mais, à cette époque-là, la géographie était essentiellement religieuse, à tel point que la région de Galilée était une véritable mosaïque de villages ou de petites villes dans laquelle un village était païen, une colonie romaine, un camp romain, et tel autre village à côté était juif. De même, à côté de la Galilée, il y avait des territoires païens nettement délimités, et c’était si marqué dans la mentalité de l’époque que chaque fois que l’on raconte un miracle de Jésus, on prend bien soin de signaler en quel endroit il s’était accompli, ou bien en terre païenne ou bien en terre juive. A tel point que Jésus Lui-même s’est soumis semble-t-il à ces exigences géographiques. Par exemple, Lui qui avait fait des bords du lac de Tibériade le lieu privilégié de son enseignement et de sa prédication, il semble que Jésus ne soit jamais allé à Tibériade, car c’était une ville fondée quelque vingt ou trente ans auparavant en l’honneur de l’empereur Tibère, et Jésus ne la fréquentait pas. En revanche, Capharnaüm ou Bethsaïde qui étaient sans doute de petits villages de pêcheurs ou d’artisans juifs, ont été le théâtre de nombreux miracles opérés par Jésus.

Or, on nous signale que Jésus semble déroger à son comportement habituel et s’en va vers la région de Tyr et de Sidon, villes éminemment païennes, phéniciennes d’origine. On appelait encore leurs habitants cananéens, du nom des premiers occupants de cette terre. Et Jésus allant dans ce pays, on ne sait d’ailleurs pas pourquoi, est interpellé par une femme de ce pays, une femme de Canaan. Or, le Christ reste absolument impassible à la demande de la cananéenne. Cette espèce d’inhumanité du comportement du Christ dans cette scène est tout à fait étrange, car on dirait qu’Il passe droit son chemin alors que cette femme crie et intercède pour sa petite fille possédée par un démon. Mais Jésus ne s’y arrête pas. Les disciples eux-mêmes semblent pris d’une sorte d’impatience, car cette femme ne cesse de courir derrière eux, de les supplier, de les importuner de ses cris. Et les disciples disent : “Exauce-la, qu’on en soit débarrassé”. On ne peut pas dire que ce soit de la philanthropie.

Le Christ a alors une répartie extrêmement vive et sèche : “Je ne suis envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël !” Il semble ainsi, à première lecture, adopter une sorte de préjugé, de mentalité courante : “Si je suis ici, moi qui suis juif, je ne m’occupe que des juifs.” On dirait que le Seigneur a sur les lèvres la même répartie que la Samaritaine à qui Il avait parlé au bord du puits de Jacob : “Comment, tu es juif, et tu me parles à moi qui suis une Samaritaine ?” « Nous ne sommes pas du tout du même univers religieux et culturel. Nous ne devons avoir aucune relation d’amitié, de contact, de dialogue, ou de quoi que ce soit ». En réalité, le Christ demande fermement pourquoi. Ceci peut nous paraître curieux, mais il y a une raison précise. C’est le sens même de l’Incarnation comme incarnation dans un peuple.

Lorsque le Christ vient, Il vient pour accomplir une mission. Il ne vient pas pour agir arbitrairement, comme s’Il faisait tantôt un petit miracle par-ci, tantôt un autre petit miracle par-là, de telle sorte que la publicité se fasse et s’organise le mieux possible. Le Christ agit selon une attitude, selon les exigences d’une mission : Il est le Messie, et par conséquent, Il est envoyé à Israël, au peuple juif qui est l’héritier des promesses, comme le rappelle encore saint Paul dans l’épître aux Romains. Et c’est parce qu’Il s’incarne dans cette histoire qu’Il est solidaire de l’histoire de ce peuple ; Dieu a partie liée avec ce peuple depuis l’appel d’Abraham, par la Loi de Moïse, par les différentes alliances contractées et rappelés au fur et à mesure de l’histoire par les Prophètes. Par conséquent, le Christ, à juste titre, renvoie à sa mission : “Je suis venu pour Israël ” et pour manifester la miséricorde de Dieu, à l’intérieur d’Israël c’est-à-dire aux brebis perdues, c’est-à-dire à ceux qui ne se reconnaissaient plus dans leur peuple, pour leur faire retrouver leur véritable identité de peuple de Dieu. Le Messie est d’abord cela, n’en déplaise à certains de nos préjugés égalitaristes. Le Messie vient pour reconstituer le peuple d’Israël, pour le rebâtir.

Mais alors, et c’est sans doute cela qui est le plus éblouissant, le Christ aurait très bien pu en rester là, et nous ne pourrions rien Lui reprocher. Or, à certains moments dans l’existence du Christ sur la terre, il se passe des espèces de révélations qui Lui sont données. Je m’explique. Si le Christ était Fils de Dieu, Il ne pouvait pas vivre autrement que dans une sorte de dialogue total avec son Père. Le sens même de l’existence du Christ sur la terre, c’était ce dialogue profond et permanent entre Lui et son Père. Ce qui est grand dans la mission du Christ, ce n’est pas simplement les miracles qu’Il a faits ou les prodiges qu’Il a accomplis. C’est que ce dialogue éternel entre Le Père et le Fils a été, à un certain moment, implanté sur cette terre. Le Christ a été l’image visible du Père invisible et Lui qui était en perpétuel dialogue avec son Père, voici que ce dialogue a retenti sur notre terre. Or, à certains moments le Père a parlé à son Fils à travers des hommes et des femmes. Ce dialogue ne s’est pas effectué avec des œillères, le Christ uniquement orienté vers son Père, mais tous les gens qui passaient, tous ceux qu’Il voyait, tous ceux qu’Il appelait, tous ceux qui criaient vers Lui, à certains moments étaient comme des signes que Dieu son Père plaçait sur son chemin.

Un des cas les plus extraordinaires intervient quand saint Pierre a confessé le Christ : “Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !” Immédiatement le Christ a compris que ce n’était pas saint Pierre tout seul qui avait deviné cela et Il lui dit : “Ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela mais mon Père qui est dans les cieux.”. Un autre cas est celui du Centurion qui dit : “Je suis un païen, je ne suis pas digne de T’accueillir”. Il n’ose même pas formuler la prière de la femme syro-phénicienne, mais il dit : “Moi je ne suis qu’un subordonné, et pourtant quand je donne des ordres, ces ordres sont exécutés.” C’est comme si cet homme parlait de la part de Dieu le Père en disant à Jésus : “Toi-même, tu as reçu tout pouvoir, c’est ton Père qui me l’a soufflé dans le cœur”.

D’une certaine manière, c’est ce qui est arrivé à cette Cananéenne répondant à la parole extrêmement dure de Jésus :”Je ne veux pas donner le pain aux chiens !” c’est-à-dire tous les fruits de salut que je suis venu apporter, Je ne veux pas les donner aux païens car ce n’est pas pour cela que Je suis venu. A ce moment-là, le Père s’est servi de l’intelligence, du cœur et de la foi de cette Cananéenne pour manifester, à travers cette femme, tout ce qu’était son dessein de Père. C’est comme si, à ce moment-là, Dieu notre Père avait parlé à son Fils, à travers la parole même de cette femme, à travers la foi même de cette femme, à travers sa réflexion : “Mais les miettes, on les donne tout de même aux petits chiens.” Ainsi cette femme était, pour ainsi dire, introduite mystérieusement sans peut-être même le savoir, dans ce dialogue étonnant entre le Père et son Fils. Cette femme accomplissait le dessein du Père et le révélait au Christ, de la part du Père, en disant : « Seigneur, vois la faim de ces pauvres païens que nous sommes, nous avons, nous aussi, besoin d’être sauvés et ce cri, ce n’est pas seulement moi qui te l’adresse ». Et le Christ le reconnaît aussitôt puisqu’Il lui dit : “O femme, ta foi est grande !” Et d’où pourrait venir cette foi sinon du cœur même de Dieu, par l’Esprit Saint ?

Frères et sœurs, cette page est sans doute l’une des plus belles et des plus bouleversantes de l’évangile et je crois que nous pouvons en tirer quelques applications pour nous. Pour nous aussi, il y a une géographie spirituelle de notre vie et de notre cœur. Il y a des terres occupées par Israël et il y a aussi, dans notre cœur, beaucoup de villes que l’on pourrait appeler Tyr, Sidon ou Canaan, la Décapole ou d’autres endroits semblables. Il y a à la fois des terrains où nous nous reconnaissons, ce lieu intime et profond d’où jaillit notre prière, d’où jaillit notre foi, d’où jaillissent nos cris d’appel vers Dieu. Ces terrains-là, nous le savons, ils ont déjà commencé plus ou moins à être évangélisés par la parole de Dieu, à laisser germer et pousser ce grain qui mûrira pour la moisson du Royaume. Mais il y a aussi de nombreuses terres de Tyr et de Sidon dans lesquelles nous avons un peu envie de dire comme le Christ : « Oh, là, de toute façon, on n’y peut rien. Il n’y a pas grand-chose à faire ». En réalité, c’est pourtant peut-être dans ces endroits-là que nous avons le plus à invoquer, à crier vers le Seigneur pour que là aussi, Il fasse tomber des miettes de pain de sa grâce et de son amour.

Puisque pour beaucoup d’entre nous, nous avons terminé un temps de vacances, c’est peut-être l’occasion de reprendre à la lumière de ce temps de loisir, de repos, ainsi qu’à la lumière de la vie quotidienne que nous menons, de reprendre cette identification géographique des différentes terres de notre cœur. A quel endroit le Christ a déjà donné le pain ? A quel endroit, nous n’osons même pas demander, comme la Cananéenne, qu’Il laisse tomber les miettes de la table des enfants ? Alors peut-être nous serons étonnés, car si véritablement, comme cette Cananéenne, nous crions avec foi vers le Seigneur, dans ces terres de Tyr et de Sidon jaillira quelque guérison mystérieuse, jaillira quelque source de vie, quelque prière quelque don de soi aux autres, quelque manière de répondre vraiment à l’appel de Dieu. Et alors, ce plus vieux fond païen de nous-mêmes sera véritablement le lieu de la Parole de Dieu, le lieu de la surabondance de la grâce, là où elle jaillit alors que nous ne nous y attendions pas. Amen.

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