2ième Dimanche de Pâques par P. Claude Tassin (3 Avril 2016)

Actes des Apôtres 5, 12-16 (La communauté des premiers chrétiens)

L’Église unit des gens qu’a priori rien ne rassemble, sinon le fait qu’ils vivent une communion sans pareille parce qu’ils éprouvent au milieu d’eux la présence de celui qui, depuis l’Ascension, est l’Absent. Dans les Actes des Apôtres, Luc résume cette expérience en *trois sommaires (égrenés au 2° dimanche de Pâques des années A, B, C) montrant comment les chrétiens découvrent cette présence de l’Absent. Le 3° sommaire, aujourd’hui, souligne trois traits :

Signes et prodiges

Les Apôtres continuent les «signes et prodiges» accomplis par Jésus. Le contact physique de Pierre guérit, et même son ombre, comme naguère le contact de Jésus (Marc 6, 56). Partout où l’Église s’occupe de la santé des humains, le Christ ressuscité révèle sa présence.

Crainte et attachement

La communauté, dit Luc, produit une double réaction dans l’environnement : de crainte sacrée (on n’osait pas se joindre à eux) et d’attirance (on s’attachait au Seigneur par la foi). Les vraies Églises révèlent toujours une présence mystérieuse et attirante, celle du Christ. Ce sentiment ambigu du sacré se traduit dans certaines traditions animistes par cette boutade (que j’ai entendue) adressée aux chrétiens : «Nos fétiches ne peuvent rien contre vous, car les vôtres sont plus forts que les nôtres.»

Le portique

Luc montre les croyants déambulant, au Temple de Jérusalem, sous le «portique» de Salomon. Les philosophes grecs les plus populaires de ce temps étaient ceux du Portique, ou stoïciens. Ils déambulaient sous les portiques pour délivrer leur enseignement à leurs adeptes. l’Église essaie toujours de participer aux meilleurs courants de pensée de son temps.

* Les trois sommaires sur la première Église. Luc parsème ses Actes des Apôtres de « sommaires », des résumés ou refrains, soit qu’il se trouve à court de documents pour présenter les premières Églises, soit qu’il veuille nous livrer par là, dans les années 80, son interprétation des origines chrétiennes. Ainsi a-t-il bâti trois sommaires sur l’Église de Jérusalem, trois tableaux subtils dont se serviront ensuite, parfois sans grand discernement, certaines Églises et maints instituts religieux. Le 1er sommaire (Actes 2, 42-47), année A, insiste sur la communion fraternelle. Le second sommaire, Année B, toujours au 2e dimanche de Pâques (Actes 4, 32-35), insiste sur le partage concret incarnant cet idéal de communion. Les trois sommaires reprennent une même expression : «d’un même cœur». Ces tableaux de l’Église primitive ne décrivent pas un l’âge d’or du christianisme. Cet âge d’or n’a jamais existé. Luc indique simplement à quelles conditions les Églises à venir seront des témoins authentiques du Christ ressuscité.

 

Psaume 117 (“Le jour que fit le Seigneur”)

Nous retrouvons ce psaume que nous chantions en la veillée pascale et au matin de Pâques. En ce dimanche, le poème a peu à voir avec la lecture des Actes qui le précède. Il s’agit d’une prière « phare » pour l’ensemble du temps pascal. Rappelons la mise en scène proposée par le livre des psaumes : un roi, après une victoire difficile, vient rendre grâce au Temple. Il converse rituellement avec le peuple qui l’entoure et les prêtres qui accueillent le souverain. Cette forme de dialogue apparaît mieux dans les versets retenus aujourd’hui :

Le roi : Oui, que le dise Israël !

Le peuple : Éternel est son amour !

Le roi : Oui, que le dise la maison d’Aaron [= les prêtres]^ :

Le prêtre  :  Éternel est son amour !

Le roi :  Qu’ils le disent ceux qui craignent le Seigneur [= le peuple et les prêtres] :

Tous :  Éternel est son amour !

Le prêtre :  La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle.

Tous : C’est là l’œuvre du Seigneur, La merveille devant nos yeux.

Le prêtre : Voici le jour que fit pour nous le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie !

Tous : Donne, Seigneur, donne le salut !  Donne, Seigneur, donne la victoire !

[Que] Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! [= Bénis-nous avec le roi sui vient.]

Le prêtre : De[puis] la maison du Seigneur, nous vous bénissons !

Tous : Dieu, le Seigneur, nous illumine !

Inutile d’expliciter le sens pascal chrétien de ce psaume, à moins d’une totale absence de sens poétique. Cependant, rappelons que dans le prêtre, nous entendons la voix de Dieu le Père ; que, par la voix du roi, c’est le Christ ressuscité qui s’exprime, et que, par le tous, c’est nous qui disons notre foi pascale.

Ajoutons un détail : l’expression «donne le salut» a été rendu curieusement dans la Bible grecque par Hosanna, une version conservée pour l’entrée de Jésus à Jérusalem, à savoir une annonce de la victoire pascale :  Hosanna au Fils de David !  Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur» (Matthieu 21, 9). Ce texte est passé dans notre liturgie eucharistique, avec une transposition. Car, au départ, il faut comprendre ceci : Que soit beni par le nom du Seigneur – par les prêtres – celui qui vient, c’est-à-dire le roi qui va entrer dans le Temple. La tradition juive et chrétienne a compris : «celui qui vient au nom du Seigneur», c’est-à-dire le Messie.

 

Apocalypse 1, 9-11a.12-13.17-19 (“J’étais mort, et me voilà vivant pour les siècles des siècles”)

Les visions de l’Apocalyse présentent des icônes littéraires : elles dépeignent des tableaux du Christ ressuscité en collant ensemble, de manière inattendue et poétique, des citations de l’Ancien Testament.

Aujourd’hui, nous lisons la vision inaugurale qui éclaire tout le livre. Jean, auteur inconnu (ce n’est pas l’évangéliste du même nom), est déporté sur l’île de Patmos en raison de la persécution menée par l’empereur Domitien (81-96). L’assemblée eucharistique, «le jour du Seigneur», est pour l’auteur l’occasion d’une vision : derrière lui s’ouvre le Temple du ciel aux sept chandeliers (le Temple de Jérusalem n’avait qu’un chandelier à sept branches). Si Jean tombe «comme mort» d’émotion (un cliché des apocalypses juives), c’est en découvrant le «Fils d’homme» annoncé par Daniel 7, 13-14 et le grand prêtre céleste ; car la ceinture d’or barrant la poitrine est un insigne sacerdotal. Il s’agit surtout du Ressuscité qui détient les clés de la Mort et ouvre les portes de la vie à ceux qui meurent par fidélité à leur foi. Le dimanche, *«jour du Seigneur», nous n’avons sans doute pas de visions, mais la certitude répétée que notre foi au Ressuscité nous sauvera de la mort.

* Le jour du Seigneur. C’est le grand jour ! «Le jour de gloire est arrivé», chante la Marseillaise. Dans l’Ancien Testament, sous la plume des prophètes, le «jour du Seigneur», espéré comme un jour de victoire, devint un jour de jugement divin sans concession (voir Amos 5, 18). Chez les chrétiens, le dimanche, c’est-à-dire, selon l’étymologie latine (dominica dies), le jour du Seigneur redevient un jour d’espérance, dans la suite du Christ, premier-né de notre future résurrection.

 

Jean 20, 19-31 (“Huit jours plus tard, Jésus vient”)

Cette page d’évangile, lue chaque année en ce dimanche, constituait sans doute primitivement la fin de l’évangile de Jean et son sommet. Quatre séquences nous conduisent pas à pas à saisir notre situation de croyants.

Il était là

C’est l’apparition de Jésus aux disciples, le soir de Pâques. Jean ne précise pas l’identité du groupe : il vise toute la communauté chrétienne, et pas seulement les Onze. C’est une réunion liturgique, «le premier jour de la semaine» (cf. «le jour du Seigneur», 1ère lecture). Alors Jésus «vint», *«il était là» et se fait reconnaître comme le Crucifié. On dit pas qu’il traverse les portes verrouillées, mais qu’il se rend présent dans une totale liberté. C’est pour les disciples une bénédiction (ils sont «remplis de joie») et un acte de foi, car ils voient non pas seulement Jésus, mais «le Seigneur». Celui-ci apporte la paix qu’il avait promise (cf. Jean 14, 27) et les recrée : comme Dieu «insuffla dans les narines (d’Adam) le souffle de vie», Jésus répand sur eux son souffle et leur donne mission de remettre ou de maintenir les péchés, de discerner le bien et le mal dans ce monde divisé. Ce qui se réalisera, grâce au baptême et à la lutte contre le péché, par exemple par la prière (cf. 1 Jean 5, 16-17).

Ainsi s’accomplissent les grandes promesses de la Bible : la nouvelle création, **la venue de l’Esprit qui purifie (Ezékiel 36, 25-27) et le pardon des péchés inaugurant l’Alliance nouvelle (Jérémie 31, 31-34).

Une transition

Les disciples ont vu et ils ont cru. Ils communiquent à Thomas leur credo pascal : «Nous avons vu (celui qui est maintenant) le Seigneur». Thomas repousse leur témoignage ; il lui faut des signes miraculeux (voir le reproche de Jean 4, 40).

Avec Thomas

C’est la seconde apparition avec la présence de Thomas, «le huitième jour». Grâce à la parole de Jésus, Thomas accède à la vraie foi. Les païens saluaient l’empereur Domitien comme «notre Seigneur et notre Dieu» ; c’est Jésus que le disciple confesse ainsi : «mon Seigneur et mon Dieu», les titres mêmes du Dieu d’Israël. Les autres avaient reconnu le Seigneur ; lui confesse le Verbe de Dieu qui est retourné en Dieu, dans la gloire qu’il avait «avant le commencement du monde» (Jean 17, 5).

Thomas est béni comme le dernier de ceux qui ont vu et qui ont cru. Depuis que ces témoins ont disparu, nous sommes bénis comme «ceux qui croient sans avoir vu».

Conclusion

«il y a encore beaucoup d’autres signes…» Jean ne dit pas que le Christ se sépare des disciples. Car il nous reste une présence invisible, grâce à l’Esprit qui apporte le pardon, qui nous rappelle et nous fait comprendre ce que Jésus a fait et dit «en présence des disciples». Ce souvenir nous conduit à la foi en Jésus comme Fils de Dieu, et la foi nous conduit à la vie.

* «Il était là». Les récits d’apparitions pascales tentent de rendre ce qui dépasse l’expérience ordinaire. Les témoins constatent que Jésus est vivant, que sa présence s’impose et qu’il leur donne une mission. Leur vocabulaire est riche et varié : Il se fit voir, il vint, il se tint au milieu d’eux, il les rencontra, il s’approcha d’eux, il se manifesta. L’expérience des premiers témoins fut sans pareille ; mais les mots qu’ils emploient disent que, dans notre vie aussi, le Ressuscité se rend présent.

* La venue de l’Esprit. On ne date pas la venue de l’Esprit Saint sur un calendrier et les évangélistes cherchent seulement à déployer la richesse du don de cet Esprit. Si on traduit Jean 19,30 par «il transmit l’Esprit», alors cet Esprit, signifié par l’eau et le sang, est offert dans le don suprême de la croix. En Jean 20, c’est au soir de Pâques que le Christ souffle l’Esprit de la création nouvelle. La Pentecôte juive célébrant l’alliance du Sinaï, c’est ce jour-là que Luc situe l’irruption de l’Esprit de la nouvelle alliance (Actes 2).

 

 

 

 

 

 

 

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