33ième Dimanche du Temps Ordinaire par P. Claude TASSIN (Spiritain)

    Commentaires des Lectures du dimanche 15 novembre 2015

Daniel 12, 1-3 (« En ce temps-ci, ton peuple sera délivré »)

Notre première lecture vient du livre de Daniel. La première partie de l’ouvrage (Daniel 1 – 6), un conte peut-être ancien, salue la sagesse de ce jeune Juif exilé à Babylone et qui prend une place éminente dans la cour royale de ce pays. La seconde partie (Daniel 7 – 12), après cette qualification, consiste en une série de visions relevant du genre apocalyptique. L’horizon historique, en la rédaction finale du livre, est l’an 164 avant notre ère. Le contexte est la lutte de Judas Maccabée pour reconquérir le Temple de Jérusalem, souillé par un culte païen (voir 1 Maccabées 1, 41-64). Mais cette reconquête (en 167) n’a pas encore réussi.
Le livre, à travers les visions célestes, affirme que Dieu protège les fidèles de son peuple, notamment grâce à l’archange Michel qui combat au ciel contre les forces invisibles du mal, hostiles à Israël. Selon certains interprètes – mais la question reste débattue –, le « Fils d’homme » de Daniel 7, 13 serait Michel lui-même. Voir la 1ère lecture de dimanche prochain (Christ Roi)
Un fait tourmente l’auteur : Dieu serait-il injuste ? Pourquoi les païens sont-ils vainqueurs et les fidèles massacrés, surtout « les sages », « maîtres de justice », ces scribes défendant au milieu du peuple la vraie religion ? La réponse de l’auteur se trouve dans la foi en la résurrection, prévue dans « le Livre (de Dieu) » qui tient de justes comptes. Si le Seigneur ne rend pas justice en ce monde-ci, il le fera après la mort.
Certains livres juifs anciens n’envisagent la résurrection que des justes. Ici, au contraire, il s’agit d’une résurrection de tous, en un jugement final qui condamnera les impies à une déchéance éternelle et qui fera triompher les justes.
Certaines apocalypses conçoivent la résurrection comme le retour à une vie terrestre paradisiaque, ainsi Isaïe 65, 19-25. D’autres, dont ce livre de Daniel, imaginent plutôt une transfiguration des élus prenant leur rang dans le monde des « étoiles » , c’est-à-dire, selon les représentations antiques, dans le monde des anges : comparer Sagesse 3, 7 ; Luc 20, 35-36 ; 1 Corinthiens 15, 51-53.
Le terme de la vie des croyants et de l’histoire du monde reste un grand mystère. La foi conserve la certitude d’un bonheur final, quelles que soient les images que l’on s’en fait vaille que vaille. Cette lecture de Daniel prépare la page d’évangile évoquant la venue en gloire du « Fils de l’homme », venue qui déclenchera cette échéance à la fois terrible et merveilleuse.


Psaume 15 : une promesse de résurrection ?

Comme tout poème, ce psaume à une vie. Il ne signifie pas seulement ce que son auteur a voulu dire, mais ce que les lecteurs lui font dire, de génération en génération.
Avec certains commentateurs, pensons qu’à l’origine, le texte est l’œuvre d’un lévite, prêtre de second rang à Jérusalem. Les lévites n’ont pas de propriété foncière en Israël : « Lévi n’a ni part ni héritage avec ses frères, c’est le Seigneur qui est son héritage » (Deutéronome 10, 9). Le lévite tient sa sécurité matérielle des offrandes et des dîmes que les fidèles apportent au Temple
Mais le lévite, auteur du poème et bénéficiaire de ces avantages, se réjouit surtout de la proximité spirituelle avec Dieu que lui offre sa condition. Cette communion de tout son être s’exprime par le langage du corps. Si l’on joint les versions anciennes du psaume (hébreu, grec, araméen, syriaque), l’auteur parle de son cœur, de son ventre, de son foie, de sa chair, de sa langue, de sa gorge. Cette communion totale incite le poète à s’adresser au Seigneur, selon l’hébreu, en ces termes : « Tu ne peux abandonner ma vie au shéol [= le séjour des morts], ni laisser ton ami voir la mort. » Qu’espère-t-il donc ? Que Dieu ne le laisse jamais mourir ? Que cette relation d’amour (comme tout amour) ne cesse pas avec la mort ? Mais comment ? Le psalmiste l’ignore.
Les sages juifs qui, à Alexandrie, ont traduit la Bible en grec sont allés plus loin et ont lu dans ce psaume une promesse de la résurrection. D’où leurs termes : « Ma chair reposera dans l’espérance (…), tu ne laisseras pas ton ami voir la destruction. » Tu ne m’abandonneras pas au pouvoir destructeur de la mort. Au jour de la Pentecôte et en suivant la version grecque, Pierre proclamera que ce verset prophétisait la résurrection du Christ (Actes 2, 2, 24-33).
Les extraits de ce psaume sont choisis aujourd’hui pour faire écho à la première annonce claire de la résurrection, dans le livre de Daniel (1ère lecture).


Hébreux 10, 11-14.18 (« Par son unique offrande, il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu’il sanctifie »)

Ici s’achève notre lecture semi-continue de la lettre aux Hébreux, commencée depuis plusieurs dimanches. Ce document tient une place importante chez les Catholiques qui s’intéressent plus que d’autres Églises à la dimension sacrificielle de la Passion du Christ, grand prêtre.

Le sacrifice unique

Notre passage oppose les holocaustes quotidiens que présentaient les prêtres du Temple, à Jérusalem, en vue d’obtenir le pardon des péchés d’Israël, au sacrifice unique du Crucifié. La subtile logique de l’argumentation est celle-ci : si les prêtres devaient renouveler chaque jour les sacrifices, c’est que ces rites n’obtenaient pas vraiment la miséricorde demandée à Dieu. Le sacrifice du Christ, « unique », nous obtient ce pardon, en cela qu’il est exemplaire, poussant les croyants à une attitude de « perfection », grâce à celui qui, grâce à son pardon, nous confère la « sainteté » tirant un trait sur notre passé de pécheurs.

La victoire du Christ

Pour fonder cette conviction, l’auteur revient au Psaume 110 [109], 1. Comparer Hébreux 1, 13 ; 5, 10 ; 8, 1. Prêtre « selon l’ordre de Melkisédek », Jésus Christ, par sa résurrection, « est assis » pour toujours « à la droite de Dieu », selon l’expression que nous répétons dans notre Credo dominical. Le texte prolonge la citation du Psaume chantant l’espérance de la victoire définitive du Messie, à savoir que « ses ennemis soient mis sous ses pieds ». Cette dernière expression évoque la victoire du Christ sur la mort. Comparer 1 Corinthiens 15, 24-28.

Quand le pardon est accordé

Le lectionnaire saute les versets 15 à 17 qui citent Jérémie 31, 31-34, c’est-à-dire la prophétie d’une nouvelle alliance en laquelle le culte deviendrait inutile, en tant que ce culte veut réparer la séparation de l’homme pécheur avec Dieu. Selon cette nouvelle alliance, les lois du Seigneur seraient inscrites dans les cœurs, en une sorte de connivence profonde entre le croyant et le vouloir de Dieu, le tout se fondant sur un pardon radical et définitif : « De leurs péchés et de leurs iniquités, je ne me souviendrai plus » (Jérémie 31, 34).
Si le culte cherche au jour le jour à restaurer l’harmonie, sans cesse menacée, entre l’humanité et la divinité, en régime chrétien, il n’y a plus de culte. En effet, cette harmonie a été définifivement restaurée par l’unique sacrifice du Crucifié. S’il y a un « culte chrétien », il ne s’agit que d’une communion, à travers les sacrements, avec celui qui, par le sacrifice de la croix, nous donne à jamais accès auprès de Dieu.

Marc 13, 24-32 (La venue du Fils de l’homme)

En quittant définitivement le Temple, Jésus marque sa rupture avec les autorités religieuses qui vont le condamner à mort. Le voici sur le mont des Oliviers, « assis », en position solennelle d’enseignant. Il vient de prédire, tel un nouveau Jérémie (cf. Jérémie 7, 14-15 ; 26, 4-6), la ruine de ce Temple qu’admirent ses disciples (Marc 13, 2). À présent, il répond à ses plus proches, Pierre, Jacques, Jean et André qui l’interrogent en ces termes : « Dis-nous quand cela aura lieu et quel est le signe que tout cela finira » (13, 4). La réponse porte à la fois sur la ruine du Temple et sur la fin des temps, déplace la question. À la différence des apocalypses juives qui supputent savamment la date de ces tragiques échéances, Jésus en affirme la réalité, mais refuse tout calcul chronologique.

Un retour au chaos

Notre extrait liturgique se situe vers la fin du discours. Jésus évoque le bouleversement cosmique qui, dans les apocalypses juives (voir par exemple Joël 2, 10 ; 3, 4 ; 4, 15), accompagnent le « jour du Seigneur ». Cette sorte de « dé-création », de retour au chaos, prélude au jugement universel que présidera le Fils de l’homme, l’être céleste prophétisé par Daniel 7, 13-14 (comparer Matthieu 25, 31). Jésus ne dit pas directement qu’il est ce Fils de l’homme, mais les lecteurs conçoivent aisément cette identification.. En tout cas, le personnage est escorté d’une armée d’anges dont l’évangéliste souligne la fonction positive, celle de rassembler « les élus » répandus dans le monde entier.

La parabole du figuier

La dernière partie du texte invite à la vigilance en des termes qui restent à dessein énigmatiques. Plus haut dans le discours (Marc 13, 5-23), Jésus a annoncé des persécutions, des guerres, des séismes. Ces fléaux qui se répètent au long de l’histoire signent à chaque fois en quelque sorte la fin d’un monde, celui de notre vie individuelle et de notre époque. À chaque fois, le croyant doit exercer sa lucidité, à l’instar du paysan qui sait prévoir quand le figuier va fructifier : « Vous savez que l’été est proche. » Dans la langue de Jésus, l’araméen, les mots « été » (qaïts) et « fin » (qéts) se ressemblent, si bien que l’on peut comprendre : « Vous savez que la fin est proche. » Ensuite, la traduction liturgique, « sachez que le Fils de l’homme est proche », est une sur-interprétation. Le texte est bien plus obscur, qui dit : « sachez qu’il est proche. » Le sujet sous-entendu du verbe peut être simplement l’événement final.

Une échéance inconnue

Suit une déclaration solennelle : « Amen, je vous le dis. » Elle affirme que « cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. » Au vrai, puisque l’humanité demeure toujours sur cette terre, de nombreuses générations se sont succédé, et la fin du monde, malgré les pseudo-prophètes d’aujourd’hui se nourrissant des peurs, la fin du monde ne semble pas promise pour demain. Avec émotion, nous rencontrons ici l’humanité profonde du Christ et l’honnêteté des évangélistes. En son humanité, Jésus dépend d’une culture apocalytique qui voit le terme de l’histoire pour demain. En leur honnêteté, les évangélistes ont conservé, bien des années après, cette parole déroutante. Pour eux, la phrase de Jésus reste vraie en cela que chaque génération de croyants voit arriver, au fil des ans, la fin d’un monde et doit rester vigilante. Car le cosmos, ciel et terre, aura une fin, on ne sait comment. De ce point de vue, les paroles de Jésus garderont à jamais leur valeur.
Au terme, Jésus lui-même, Fils de Dieu, se refuse à tout calcul sur ces événements décisifs. Il n’en veut rien savoir et laisse le soin de ce problème chronologique à Dieu son Père, à lui seul. En parlant de « l’heure », il prépare la conclusion du discours, à savoir la parabole des serviteurs (Marc 13, 33-37) qui ignorent à quelle heure « le Seigneur de la maison » va venir.

Selon le témoignage unanime des évangiles, Jésus se refuse à élucubrer sur une date de la fin du monde, ni sur le mont Blanc, ni ailleurs. Selon lui, cette question fantasmagorique doit céder le pas à un autre impératif : il faut veiller en tout temps, en une conduite morale irréprochable, car la fin de chacun et du siècle où nous vivons, reste une échéance imprévisible. Mais le Fils de l’homme, par ses anges, rassemblera ses « élus ».
Le discours de Jésus sur la fin des temps conclut l’année liturgique. Elle veut amorcer un lieu avec le 1er dimanche de l’Avent. Car l’Avent, période d’attente de la venue du Seigneur, n’est pas d’abord une préparation de la fête de Noël, mais la perspective de la venue du Fils de l’homme, mystérieuse, qui conclura l’histoire du cosmos et de notre humanité.

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