4ième dimanche de Carême par P. Claude TASSIN (Spiritain)

Commentaires des Lectures du dimanche 15 mars 2015

 

2 Chroniques 36, 14-16.19-23  (Châtiment et pardon : l’exil et le retour)

Édité vers 300 avant notre ère, le double livre des Chroniques est une reprise des deux livres des Rois, due à une nouvelle manière de lire l’histoire. Nous découvrons ici le dernier chapitre de l’œuvre. C’est un bilan et une espérance.

L’exil

Dernier roi de Jérusalem (597-587), Sédécias partit, enchaîné, à Babylone. On égorgea ses fils devant lui, on lui creva les yeux (2 Rois 25, 6-7) et son peuple connut l’exil et l’esclavage. Selon l’auteur des Chroniques, le désastre vint d’une résistance invétérée du Peuple élu à l’égard des prophètes qui le pressaient d’abandonner l’immoralité et de réformer un culte perverti par le paganisme. Parmi ces prophètes, qui prêchaient une restauration de la justice sociale, Jérémie avait annoncé le châtiment inéluctable, mais aussi la libération ultérieure (cf. Jérémie 25, 11-12 ; 29, 10).

Le retour

Dès 539, Cyrus, roi des Perses, s’emparait de Babylone et on connaissait sa politique libérale. Dès lors, aux yeux des prophètes, il devenait clair qu’il était l’instrument choisi par Dieu (cf. Isaïe 45, 1) pour libérer son peuple. Dieu seul peut donner à qui il veut « tous les royaumes de la terre ».

Dans l’ordre des livres de la Bible hébraïque, c’est cet édit de Cyrus (en 538) qui clôt les Écritures, comme *l’accomplissement des prophéties. Dieu se servira toujours de l’histoire pour libérer son peuple, pourvu que celui-ci soit attentif aux événements.

* L’accomplissement. Le prophète Jérémie n’avait pas prévu que le roi Cyrus serait l’instrument de la libération des exilés à Babylone. Pourtant, l’auteur des Chroniques pense que Jérémie l’avait prophétisé. Même aujourd’hui, les prophètes analysent l’histoire avec les lumières de l’intelligence que Dieu leur départit. Il leur arrive d’outrepasser ces lumières. Même Jérémie s’est trompé en certaines de ses prédictions. Les prophéties s’accomplissent toujours, mais c’est à la communauté des croyants de scruter les événements de manière responsable pour découvrir comment Dieu accomplit ce qu’il dit, souvent de manière surprenante.

Ephésiens 2, 4-10  (Par grâce, Dieu nous fait revivre)

La Lettre aux Éphésiens chante le plan de Dieu : unir l’univers « sous un seul chef, le Christ » (1, 10). Ce projet se réalise dans l’Église, corps du Christ. Car celle-ci rassemble « en un seul homme nouveau » des gens naguère divisés et éloignés de Dieu (lire 2, 13-22). Selon ce texte, nous devons comprendre ce que nous avons reçu. Rendus conscients, nous traduirons dans les faits, dans notre conduite, ce qui nous est donné.

Tout est déjà fait…

Tout nous vient de l’amour de Dieu et de sa grâce souveraine, gratuite. Nous sommes sauvés ! Ce qui est arrivé au Christ – voir 1, 20-21, nous est aussi arrivé : avec lui, Dieu nous a, littéralement, « co-vivifiés », « co-ressuscités » « co-assis » dans le ciel avec le Christ. Affirmations stupéfiantes, puisque nous péchons et souffrons encore ! Mais comme, génétiquement, l’adulte est présent dans l’enfant, nous sommes comme « programmés » pour le salut par notre union au Christ, pourvu que nous nous laissions construire par l’amour de Dieu.

… pourvu que

… nous comprenions ceci : « Cela ne vient pas de vous », insiste l’Apôtre. Renversons notre logique : Dieu ne nous aime pas parce que nous agissons bien. C’est plutôt lui qui nous rend capables d’agir bien, parce que le baptême nous « crée » et nous conforme à Jésus Christ. « Dans le Christ Jésus », Dieu nous a déjà tout donné, comme l’évangile va le rappeler.

Jean 3, 14-21 (“Dieu a envoyé son Fils pour que, par lui, le monde soit sauvé»)

Cette page achève l’entretien de Jésus avec Nicodème. Mais, en fait, Nicodème a disparu de la scène. Le discours se mue en un exposé de l’évangéliste lui-même sur la mission du Fils, révélateur de l’amour infini de Dieu. D’ailleurs le lectionnaire ne donne aucune introduction signalant que c’est Jésus qui parle. C’est d’abord l’évocation de la légende du Serpent de bronze, qui trouve son sens dans la Croix. Puis vient l’affirmation de l’amour de Dieu pour le monde entier. Alors, conscients d’un tel amour, engageons-nous dans la lumière de la foi.

Le symbole du Serpent de bronze

Le légendaire *serpent de bronze, ou d’airain, « élevé » dans le désert, accordait la survie aux Hébreux révoltés contre Dieu et contre Moïse (lire Nombres 21, 4-9). De même, le Christ « élevé » sur la croix nous sauve. Dieu disait, à propos du Serpent : « Qu’ils le regardent, et ils vivront. » À travers tout l’évangile de Jean, le vrai regard est celui de la foi : celui qui ne croit pas, est celui qui ne voit rien de ce qu’il faudrait voir. Celui qui regarde avec foi le Crucifié ne guérit pas d’une morsure venimeuse : il obtient une vie éternelle.

Rappelons-nous l’importance du verbe « élever » dans l’évangile de Jean, avec son double sens : c’est sur le gibet de la croix que Jésus est élevé. Mais c’est sur ce gibet qu’il est glorieusement élevé, manifestant, par son effacement, jusqu’où peut aller l’amour de Dieu pour nous : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tous les humains » (Jean 12, 32). Élevé de terre au calvaire ? Élevé de terre par le retour du Ressuscité vers le Père ? Les lecteurs quelque peu familiers de l’évangile de Jean reconnaissent chez lui cette équivoque théologique calculée.

Dieu a tant aimé le monde.

L’amour qui sauve s’étend au monde entier. Ici se profile la figure d’Abraham acceptant le sacrifice d’Isaac, dans un texte répétant avec émotion « ton fils, ton unique » (Genèse 22, 2.12.16). À l’amour fidèle d’Abraham envers Dieu correspond l’amour de Dieu pour les humains. Paul faisait le même rapprochement. Dieu, écrivait-il, «n’a pas refusé son propre Fils» (Romains 8, 32 ; cf. ci-dessus, 2e dimanche, lectures 1 et 2). N’imaginons pas un Dieu cynique sacrifiant son Fils. Tout l’Évangile de Jean envisage une harmonie profonde entre, d’une part, le Père, montrant par la croix jusqu’où va son amour pour nous et, d’autre part, le Fils qui s’engage à manifester cet amour extrême (voir Jean 13, 1).

Devant un don offert, nous ne restons pas neutres. Surtout si ce don, telle une transfusion de sang, est une question de vie ou de mort. Ainsi en va-t-il de la croix. Elle invite à croire que Dieu se donne, pour que nous vivions de «vie éternelle». Bref, L’envoi du Fils ne vise pas à condamner un monde perverti. Il montre, par la croix, jusqu’où va un Dieu qui se compromet avec les hommes et meurt pour eux au lieu de punir leur refus (cf. Jean 1, 9-12).

Le jugement

Jésus ne vient pas pour juger, dit Jean. Il y a pourtant un jugement, plus décisif que le jugement dernier : « Celui qui ne croit pas est déjà jugé. » Déjà nous nous jugeons lorsqu’un ami voudrait nous sortir d’un mauvais pas et que nous nous dérobons, parce qu’il faudrait avouer les erreurs qui nous ont fait chuter. Plus encore, quand nous entendons la parole du Christ, un amour s’offre à nous : « le Fils unique de Dieu », l’Unique en qui Dieu nous aime. Voilà « la lumière » offerte. Mais cette lumière est aussi un projecteur qui débusque le mal qui nous habite. Il faut avoir le courage d’abandonner nos ténèbres et ce que nous préférons cacher, pour faire enfin la vérité et nous offrir aux « œuvres » que Dieu veut accomplir en nous. Tel est le but de l’entraînement du Carême.

* Le serpent de bronze. Selon une mentalité populaire, on se protège du mal en le représentant. Ainsi, le Proche Orient ancien sculptait des amulettes en forme de serpent et censées protéger des morsures des reptiles. Dans le Temple de Jérusalem, on vénérait dans le même sens préventif un serpent de bronze. Le roi Ézékias le fit détruire, le considérant comme le signe d’une superstition païenne (2 Rois 18, 4). Avant cela et pour lui conférer un statut orthodoxe, on racontait que cette sculpture avait été façonnée par Moïse au désert. D’où la légende rapportée en Nombres 21, 4-9. Mais, plus que sur l’efficacité de cette figure, c’est sur le regard de foi, la foi dans le salut divin, qu’insistait la tradition juive, s’adressant par exemple à Dieu en ces termes : « Celui qui se tournait vers lui (le serpent) était sauvé, non par ce qu’il avait sous les yeux, mais par toi, le Sauveur de tous » (livre de la Sagesse, 16, 7).

 

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