6ième dimanche ordinaire B par P. Claude TASSIN (Spiritain)

Commentaires des Lectures du dimanche 15 février 2015

Livre des Lévites 13, 1-2.45-46 (La loi ancienne sur les lépreux)

Les chapitres 11 – 16 du livre du Lévitique développent les règles sur le pur et l’impur. Ce registre englobe aussi bien le classement des animaux propres et impropres à la consommation que la réglementation des rapports sexuels, mais aussi les maladies apparentées à *la lèpre (Lévitique 13). Le mot recouvre ici diverses affections cutanées et s’étend jusqu’à la moisissure des maisons et des tissus. Il revient aux prêtres (Aaron, ses fils, ses successeurs) de déterminer la gravité des cas (versets 3-44), non point tant comme comme médecins que comme dépositaires des lois sur le pur et l’impur. Il leur revient aussi de réintégrer le lépreux guéri par un rituel approprié (Lévitique 14, 1-32).

Le lépreux déclaré tel prend l’accoutrement des gens en deuil (vêtements déchirés, pilosité non soignée). Il se retire de la cité et avertit à haute voix de son impureté ceux qui risqueraient de le toucher. Ces mesures indiquent la difficulté à enrayer la contagion présumée et veulent protéger la communauté. Mais la notion d’impureté déborde cet aspect médical.

Est impur, rituellement et non moralement – mais la distinction s’avérait fragile pour des esprits peu éclairés ! – ce qui atteint l’intégrité physique, ce qui touche la mort, ce qui est déperdition vitale et qui, attentant à la sainteté rituelle du Peuple saint, interdit l’accès au Temple du Dieu saint. Cette impureté n’est pas un péché. Par exemple, si le contact avec un cadavre rend impur, c’était un devoir moral que de se rendre impur pour ensevelir les morts. Voir l’incident raconté en Tobie 2, 1-5 Il reste que cette notion de pureté pouvait élever des barrières sociales injustes que Jésus a contestées, dès sa guérison du lépreux (évangile).

* La lèpre. Jusqu’aux 16e -17e siècles où l’on savait pas soigner les lèpreux, reclus dans les « maladreries », certaines églises de France connaissaient encore un rituel de mise en isolement des lépreux. Pour cette triste cérémonie, on prenait les lectures bibliques soit de la messe de Requiem, soit celles des « confesseurs de la foi », parce que la maladie assimilait le lépreux à la Passion du Seigneur (ainsi dans le rituel d’Amiens).

 

1 Corinthiens 10, 31 – 11, 1 (Ne scandaliser personne)

Ces versets de Paul peuvent paraître énigmatiques. Il faut en reprendre le contexte socioreligieux.

Le chrétien pouvait-il acheter de la viande qui avait d’abord été offerte aux dieux païens ? Pouvait-il en manger dans l’annexe d’un temple, si un ami païen l’y invitait ? À ces questions des Corinthiens, Paul a répondu depuis le chapitre 8 de l’épître, avec de multiples nuances. Dans sa conclusion, il pose à présent les jalons de la vraie liberté chrétienne.

Une liberté totale, sous le rgard de Dieu…

Quoi que nous fassions, « manger, boire ou n’importe quoi d’autre », faisons-le « pour la gloire de Dieu », pour que Dieu soit honoré et reconnu à travers notre comportement. En passant, l’Apôtre fait allusion à la bénédiction juive de la table, qui rend gloire à Dieu pour la nourriture reçue de lui, d’où qu’elle vienne.

… dans le respect des diverses sensibilités

Gardons-nous d’imposer nos vues, et d’être un obstacle pour le cheminement de foi des autres ; respectons les diverses sensibilités : celles des chrétiens d’origine juive et celles chrétiens d’origine païenne, et aidons le projet de « l’Église de Dieu » qui cherche à rassembler les différents courants qui l’habitent.

Au prix de certains renoncements personnels

L’Apôtre s’adapte à tout le monde (cf. 1 Corinthiens 9, 19-23), crucifiant en quelque sorte son intérêt personnel au profit de « la multitude des hommes » parce qu’il veut leur salut. Pour lui, tout homme est « ce frère pour qui le Christ est mort » (1 Corinthiens 8, 11). La vraie liberté se donne pour but le service de l’autre : « Que (votre) liberté ne se tourne pas en prétexte pour la chair ; mais par la charité mettez-vous au service les uns des autres » (Galates 5, 13).

Marc 1, 40-45 (Purification d’un lépreux)

Après les guérisons du démoniaque et de la belle-mère de Simon, à Capharnaüm (Marc 1, 21-31), voici un troisième geste miraculeux, la purification d’un lépreux, quelque part en Galilée. Ces trois gestes miraculeux, outre une restauration physique, constituent une réintégration sociale dans la vie normale. En cela, Jésus est différent d’autres faiseurs de miracles qui se faisaient escorter dans leurs déplacements par des gens qu’ils avaient guéris et devenaient leur enseigne publicitaire.

La requête et la purification

Le lépreux a pu entendre parler de Jésus, selon Marc 1, 28. L’évangéliste souligne la foi du personnage à qui il a fallu d’abord braver l’interdit de son isolement (cf. 1ère lecture). Puis sa supplication à genoux signifie qu’il voit en Jésus un « homme de Dieu », doué de pouvoirs de guérison. Sa confiance culmine en une simple proposition : « Si tu le veux ». Pour lui, Jésus « peut », et tout est suspendu à son seul vouloir. L’homme, notons-le, ne demande pas la guérison, mais la purification. Plus qu’au retour à la santé, il aspire à sa réintégration, à la fin de l’impureté rituelle qui le met au ban de la société. Mais toute maladie, lèpre ou autre, ne met-elle pas, de quelque manière, à l’écart de la société ?

La tendresse, la pitié, déclenche l’initiative de Jésus. Il veut que le suppliant « soit purifié » (sous-entendu : par Dieu). Le résultat est instantané : la maladie quitte l’homme et, conséquence espérée, il recouvre la pureté. Soulignons que, pour ce faire, Jésus se compromet, devenant lui-même provisoirement impur, en touchant le lépreux. D’où la notice évangélique selon laquelle il était obligé d’éviter les lieux habités ». Mesure inefficace pourtant, puisque « de partout on venait à lui ».

Au lieu de l’expression « saisi de compassion devant cet homme », certains manuscrits disent : « s’étant mis en colère… », et c’est peut-être là le texte primitif : Jésus se laisse fléchir, mais à contre-cœur : il craint les conséquences qu’évoque la suite du récit.

« Ne dis rien à personne »

Cette fois, l’ensemble des manuscrits atteste bien la sévérité de Jésus qui signifie le refus de toute publicité. Ce refus s’interprète à deux niveaux, comme on le verra. Simplement, fidèle à la Loi, Jésus envoie l’homme vers le prêtre. Celui-ci confirmera la purification du lépreux, selon Lévitique 14, 1-32, et le réintégrera dans la communauté. La fin de l’avertissement sonne moins clairement que dans notre traduction liturgique. En effet, on lit, littéralement : « Donne pour ta purification ce que Moïse a prescrit : cela sera pour les gens un témoignage ». Plus littéralement : « cela sera pour eux », c’est-à-dire sans doute pour les prêtres, ou peut-être contre eux, s’ils contestaient la mission de Jésus.

Le silence impossible

L’homme guéri, purifié, ne garde pas le silence. Conséquence immédiate, répétons-le, Jésus doit provisoirement éviter les villes et bourgades, puisque, en touchant le lépreux, il s’est mis, aux yeux de la Loi juive, en situation d’impureté. En même temps, Marc signale l’afflux des gens vers Jésus, comme s’ils pressentaient en lui l’abolition des barrières de* pureté rituelle.

Plus au fond, à travers l’ordre de Jésus : « Ne dis rien à personne », Marc met en œuvre le thème qu’on appelle chez lui « le secret messianique ». Certains Juifs attendaient du Messie (ou du nouvel Élie ou Élisée) la guérison des lépreux Comparer 2 Rois 5). Chaque fois qu’il accomplit un miracle attribué au Messie – on en trouve la liste en Matthieu 11, 4-5 –, Jésus impose le silence. Silence impossible, pourtant : « Cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle. » La puissance du Christ ne peut que transparaître chez quiconque en bénéficie et qui, nouvel évangéliste, « proclame beaucoup de choses et répand la parole ». Voir le même schéma en Marc 4, 36.

Dans ce miracle, Jésus est celui qui se compromet, au mépris de sa propre pureté rituelle, pour réintégrer l’homme considéré comme impur et, par là, mis à l’écart. Il agit réellement dans nos vies, mais dans le secret, refusant tout éclat tapageur.

* La pureté rituelle. La pureté rituelle et l’impureté rituelle (comme de mettre des chaussures, même neuves, sur la table de la salle à manger – ça ne se fait pas !) tendent, dans toute religion, à se confondre avec le domaine de la pureté morale, voire à s’y substituer. On s’accusera, en confession, d’avoir mangé de la viande un vendredi de carême, mais on ne s’accusera pas d’avoir souillé, par des propos médisants, l’honneur du voisin… Jésus, comme en Marc 7, s’est employé à distinguer ces deux sphères, à soumettre le rituel à l’éthique.

 

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